« Maman, papa, j’ai deux chums » : Expérience du dévoilement chez des femmes québécoises pratiquant la non-monogamie consensuelle

Katia vient de se faire un nouvel amoureux, Damien, et souhaite maintenant le présenter à sa famille. Elle partage déjà sa vie avec Simon, son conjoint de longue date que ses parents apprécient beaucoup, et elle s’inquiète de leur réaction. Pour sa part, Simon est parfaitement au courant et consentant. Il entretient lui aussi, à l’occasion, d’autres relations intimes, mais aucune ne prend autant de place dans sa vie que celle que Katia développe aujourd’hui avec Damien. Après des semaines à porter le poids du secret et à jongler avec la crainte de la réaction familiale, Katia décide finalement de se lancer. Lors d’un souper réunissant ses parents, sa sœur et Simon, elle prend une grande respiration et annonce : « Maman, papa, j’ai deux chums ».

Si l’histoire de Katia est fictive1, elle s’inspire de situations bien réelles. De nombreuses femmes québécoises pratiquent aujourd’hui une forme de non‑monogamie consensuelle (NMC), c’est‑à‑dire un mode de relation où les partenaires s’autorisent mutuellement à vivre d’autres relations amoureuses ou sexuelles (Conley, Moors et al., 2013). Cette réalité peut prendre différentes formes, comme le polyamour, le couple ouvert ou l’échangisme2. On estime d’ailleurs qu’entre 2,4 % et 4 % de la population canadienne vit présentement une forme de NMC, et qu’environ une personne sur cinq l’a déjà expérimentée au moins une fois au cours de sa vie (Fairbrother et al., 2019). Dans ce contexte, le processus de dévoilement — soit de dire ou non à ses proches qu’on vit dans un cadre relationnel de NMC — ne se vit pas de la même manière pour toutes. Certaines ne voient aucune nécessité d’aborder cet aspect de leur vie intime. Pour d’autres, cette décision devient un enjeu central, parfois chargé d’incertitudes.

Les constats qui suivent sont tirés d’un projet de recherche portant sur le vécu de femmes québécoises pratiquant la NMC et sur leurs interactions avec les services sociaux et de santé (Parent, 2023)3. Le propos se concentre ici plus précisément sur leurs expériences liées à la divulgation de leur mode relationnel : quand, comment, et auprès de qui elles choisissent (ou non) d’en parler, et les réactions reçues. Les expériences de dévoilement présentées dans cet article sont analysées à la lumière de la théorie du stress minoritaire (Brooks, 1981 ; Meyer, 2003). Cette approche permet de saisir comment le fait d’appartenir à un groupe social minorisé peut exposer les personnes à davantage de jugement, de rejet ou d’incompréhension au quotidien. Avec le temps, ces expériences répétées — ou même leur anticipation — peuvent avoir des effets négatifs sur leur bien‑être.

Démarche d’enquête

Afin de documenter ces vécus, nous avons réalisé une recherche descriptive qualitative (Sandelowski, 2000, 2010) auprès de 11 femmes québécoises entretenant des relations NMC. Des entretiens semi-dirigés ont permis d’explorer leurs parcours relationnels et leurs rapports avec les services sociaux et de santé (ces éléments ne sont pas abordés dans cet article). L’ensemble des entretiens, enregistrés et retranscrits, ont fait l’objet d’une analyse thématique inductive (Paillé et Mucchielli, 2021).

Les participantes rencontrées étaient âgées de 25 à 41 ans, et s’identifiaient majoritairement comme femmes cisgenre (n=9). Deux d’entre elles se situaient sur le spectre de la non-binarité, tout en se reconnaissant dans l’appellation « femme ». La majorité d’entre elles étaient blanches (n=8), détenaient une formation universitaire (n=9) et faisaient partie de la classe moyenne à aisée. Elles étaient aussi pour la plupart bisexuelles ou pansexuelles (n=8). Huit participantes étaient dans des relations polyamoureuses, et trois étaient en couple ouvert. Enfin, deux d’entre elles avaient des enfants, âgés de 6 à 12 ans au moment des entretiens.

En parler ou pas?

Si la décision de se dévoiler peut sembler simple pour certaines, elle s’avère beaucoup plus complexe pour d’autres. Leur hésitation s’explique en partie par le statut encore marginal de la NMC dans notre société. Nous évoluons en effet dans un contexte mononormatif, c’est‑à‑dire que la monogamie (et plus largement l’exclusivité sexuelle et amoureuse) est perçue comme la norme relationnelle par défaut, voire comme la seule manière légitime d’être en relation (Ritchie et Barker, 2006). Ce concept fait écho à celui d’hétéronormativité puisque, comme c’est le cas pour d’autres groupes minorisés, le fait de vivre ses relations hors de la norme implique le fait de devoir faire son coming out, parfois de manière répétée.

Ne pas correspondre à cet idéal monogame dominant peut exposer les personnes pratiquant la NMC à divers risques : être jugées, incomprises ou rejetées. Par exemple, elles peuvent faire l’objet de moqueries ou de commentaires déplacés, ou doivent parfois affronter des silences lourds de sous-entendus. Cela contribue à entretenir un certain climat d’incertitude, dans lequel les personnes craignent des réactions négatives de la part de leurs proches suite à la révélation de leur mode relationnel.

À cela s’ajoutent les dynamiques de genre. On croit souvent, à tort, que les femmes seraient naturellement moins attirées par la NMC et préfèreraient instinctivement la monogamie (Ziegler et al., 2014). Pourtant, les recherches montrent qu’il n’en est rien : une proportion équivalente d’hommes et de femmes vivent leurs relations dans la NMC (Fairbrother et al., 2019). Ces préjugés s’inscrivent dans des doubles standards sexistes, selon lesquels les femmes sont jugées plus sévèrement lorsqu’elles ont plusieurs partenaires (Conley, Ziegler et al., 2013), ce qui peut renforcer l’hésitation à dévoiler leur mode relationnel. Compte tenu de ces éléments, il n’est pas surprenant qu’une proportion importante des participantes ait choisi de ne pas en parler à son entourage. Elles sont généralement motivées par la crainte — voir la certitude — que leur entourage réagisse mal : « Il y a certaines personnes de mon entourage que je ne vais pas leur en parler, parce que je sais qu’ils vont être scandalisés », explique Daphnée4, une femme de 26 ans en relation ouverte. Les participantes en couple ouvert mentionnent d’ailleurs souvent que, comme cette ouverture ne concerne que la dimension sexuelle de la relation, elles ne voient pas de raison d’en parler à leurs proches, estimant que cette information relève de leur intimité et de leur vie privée.

Pour des raisons similaires, certaines participantes préfèrent parler de leur relation NMC à seulement quelques personnes de confiance, le plus fréquemment des ami·es et des personnes de leur entourage pratiquant aussi une forme de NMC. La majorité des participantes explique ainsi qu’elles naviguent prudemment dans les situations où la question pourrait émerger : « Pour l’instant, je fais attention à qui j’en parle […]. Mais, je vois très bien l’impact négatif que ça pourrait avoir, par exemple dans un milieu de travail, où je pourrais plus rapidement me faire accoler des étiquettes et tout » (Amélie, femme polyamoureuse, 34 ans).

Enfin, seule une minorité de participantes a choisi de ne pas filtrer les personnes à qui elles en parlent. Leurs motivations relèvent surtout de la recherche de cohérence et d’authenticité, c’est‑à‑dire le souhait d’aligner leurs gestes avec leurs valeurs au quotidien, sans égard pour la réaction d’autrui. Même si les réactions de leur entourage n’ont pas toujours été accueillantes, plusieurs participantes décrivent néanmoins des effets bénéfiques à cette ouverture, comme en témoigne Charlène, une femme polyamoureuse de 39 ans : « [Ç]a a beaucoup méméré, j’ai entendu dire… Mais je m’en fous, parce que je ne me suis jamais sentie aussi bien puis aussi moi-même dans mes relations que depuis ce temps-là. J’ai vraiment l’impression de pouvoir être authentique à 100 % ».

Ainsi, les motivations à se dévoiler (ou non) sont fortement influencées par le climat mononormatif dans lequel évoluent les participantes. Plus la crainte de réactions négatives est grande, moins elles risquent d’en parler, ce qui peut les priver de soutien social et les amener à porter seules le poids de la dissimulation. À l’inverse, le choix de dévoiler peut répondre à un besoin de cohérence et d’authenticité, ce qui a un effet bénéfique sur le vécu des participantes rencontrées.

Entre accueils et résistances

Pour les participantes qui, comme Katia, décident de sauter le pas et de se dévoiler auprès de leurs proches, les réactions reçues peuvent être variables. Dans l’étude réalisée, nous avons observé que les réactions varient considérablement en fonction du degré de proximité des personnes dans la vie des participantes, mais aussi selon la génération à laquelle elles appartiennent.

Par exemple, le dévoilement de NMC à de simples connaissances peut engendrer des réponses très variées. Plusieurs participantes ont eu à défaire certains mythes et préjugés, comme le rapporte Charlène : « J’me suis faite dire que j’étais volage, un peu frivole, pis que c’était pas sérieux mes affaires ». Pour sa part, Daphnée a reçu la remarque suivante : « Ben là, tu peux pas faire ça à ton chum ! ». Souvent, leurs interlocuteurs·trices leur ont affirmé qu’ils·elles-mêmes « ne seraient pas capables » d’adopter ce mode relationnel. Quelques participantes rapportent également des commentaires sexualisant leurs pratiques, comme Béatrice, une personne polyamoureuse de 30 ans : « Quand les gars — ou les filles — apprennent que je suis pansexuelle et polyamoureuse, tout de suite ils pensent que je suis down pour un trip à trois ». De tels commentaires témoignent du poids des normes monogames et du recours à des stéréotypes sexualisants ou dévalorisants à l’égard des femmes qui s’en écartent (Ziegler et al., 2014). Ces réactions traduisent également la difficulté, pour certaines personnes, d’imaginer adopter elles-mêmes un mode relationnel différent de la norme.

Toutefois, les réactions ne sont pas uniformes : certaines participantes décrivent aussi des expériences positives. Malgré un lien plus distant, certaines connaissances ont accueilli l’information avec ouverture, ou se sont également dévoilées, comme en témoigne Gabrielle, une femme de 33 ans en couple ouvert : « Quelquefois, j’ai eu des belles surprises. Une fois, j’en ai parlé à des gens que je connaissais peu, et je me disais “oh, ils ne vont pas trop comprendre”. Puis finalement, ils m’annonçaient qu’eux-mêmes étaient dans une relation ouverte ».

Avec les ami·es, les réactions sont généralement plus homogènes. Grâce au niveau de proximité et de confiance déjà établi, ces dévoilements sont la plupart du temps bien accueillis. Comme l’exprime Élo, une personne polyamoureuse de 28 ans : « Dans mes ami·es, je n’ai pas perdu de monde à cause de [la pratique de la NMC]. Au contraire, j’ai développé des relations avec des personnes qui avaient cette ouverture-là, cet intérêt-là ». Plusieurs femmes mentionnent d’ailleurs que certain·es de leurs ami·es étaient déjà engagé·es dans une forme ou une autre de NMC, leur offrant ainsi un espace de soutien et une communauté d’appartenance auprès de qui se confier. Cette réception globalement positive peut s’expliquer par le partage de valeurs communes et une proximité générationnelle au sein des cercles amicaux.

De façon similaire, lorsque les participantes en ont parlé à leurs cousin·es du même âge, ainsi qu’aux membres de leur adelphie (terme neutre pour désigner la fratrie), le dévoilement était, là aussi, majoritairement reçu avec ouverture : « Mon frère et ma sœur ont bien réagi. Ils avaient une curiosité qui pour moi faisait du sens. Il y a eu des questions sur comment ça se passe, comment je me sens et si je trouvais ça difficile. C’est sûr que certaines de leurs questions venaient de leurs propres insécurités, comme “oh my God, si moi mon partenaire veut ça ? Comment toi tu vis avec ça ?” Mais, somme toute, c’étaient quand même des bonnes réactions. » (Hélène, femme polyamoureuse, 32 ans).

En revanche, lorsque les participantes choisissent d’en parler à leurs parents ou à leur famille élargie, les réactions sont bien plus souvent négatives, teintées d’incompréhension, de peur ou de jugement. Les rares participantes ayant abordé le sujet avec des membres de leur famille élargie rapportent des commentaires déplacés ou des moqueries : « Il y a des gens dans ma famille qui trouvent ça bizarre ou ne comprennent pas. Puis, ils peuvent toujours venir me poser des questions s’ils veulent, mais ils ne le font pas. À la place, j’entends des petits commentaires du genre “toi, on le sait ben, là”, “ça veut le beurre pis l’argent du beurre” ou “là, vous avez juste le droit à un plus un” » (Béatrice, femme polyamoureuse, 30 ans).

Du côté des parents, une tendance semblable s’observe, à l’exception de quelques participantes issues de familles aux valeurs plus libérales. Une dynamique genrée semble également se dessiner : selon les témoignages des participantes, les pères réagissent souvent avec sévérité ou rejet, tandis que les mères expriment davantage d’inquiétudes ou tentent de mitiger les tensions liées au dévoilement. Hélène, une femme polyamoureuse de 32 ans, raconte : « Mon père m’a dit : “ah, ça, c’est dangereux !”. Sur le coup, ça a été plus difficile avec lui. Puis, j’lui ai pas reparlé pendant un p’tit bout après ça, parce que je n’ai pas trouvé que sa réaction était respectueuse. Je n’ai pas trouvé qu’il avait une bonne écoute… Ma mère, c’était beaucoup : “mais t’sais, est-ce que c’est ton chum qui t’a forcé l’idée ?” ».

Ces réactions parentales au dévoilement s’inscrivent également dans des dynamiques plus larges liées aux normes de genre. Dans plusieurs familles, il demeure attendu que les femmes vivent leur sexualité uniquement dans le cadre d’une relation monogame et stable (Rothschild, 2018). S’écarter de cette attente normative serait alors perçu comme un comportement non conforme au genre, qui serait plus vivement sanctionné chez les femmes que chez les hommes. Des recherches antérieures suggèrent d’ailleurs que les pères réagissent plus fortement aux comportements jugés non conformes au genre de leurs enfants (Spivey et al., 2018 ; Wilson et Koo, 2010), et peinent parfois à envisager leurs filles comme des individus ayant une sexualité (Hutchinson et Cederbaum, 2011). Ces pistes pourraient contribuer à expliquer pourquoi les pères réagissent aussi fortement au dévoilement, notamment en raison des attentes genrées entourant la sexualité des femmes.

Enfin, deux participantes avaient des enfants. L’une jugeait ses enfants comme étant trop jeunes pour comprendre son mode relationnel, mais souhaitait aborder le sujet lorsqu’ils seraient plus âgés. L’autre, dont les enfants étaient d’âge scolaire, a choisi de leur en parler : « J’en ai parlé à mes enfants autour de Noël… Puis, ils sont magnifiques ! Dans le sens que c’est beau de les voir évoluer. À ce moment-là, ils ont juste dit : “OK”. Puis, mon conjoint était là, fait qu’ils lui ont demandé : “toi, comment tu te sens ?” Puis, il a dit : “son autre amoureux, c’t’une belle personne, puis j’suis content qu’il soit dans nos vies”. Puis, ils lui ont demandé si lui, il avait d’autres amoureuses, puis on en a parlé » (Fanny, femme polyamoureuse, 30 ans). Ces exemples mettent en lumière un dévoilement aux enfants pensé comme un processus évolutif et ajusté à leur âge. Bien que cela ne représente qu’une faible proportion de l’échantillon, les expériences de ces deux mères font écho à certains éléments documentés par la sociologue Milaine Alarie et ses collègues (2021) au sujet du dévoilement de la NMC aux enfants, qui décrit notamment l’importance exprimée par les parents de présenter à leurs enfants des informations adaptées à leur capacité de compréhension.

Ainsi, le contexte mononormatif dans lequel évoluent les femmes pratiquant la NMC influence directement leur expérience de dévoilement, en façonnant les craintes qu’elles peuvent avoir face à celui-ci. Lorsqu’elles rencontrent des réactions adverses ou que les craintes anticipées de jugement, de rejet ou d’incompréhension se concrétisent, elles peuvent vivre diverses formes de discrimination ou de distanciation relationnelle. À l’inverse, lorsque le dévoilement se déroule positivement, il ouvre la voie à un important réseau de soutien et contribue à un sentiment d’authenticité dans leurs relations.

Un processus ambivalent

Comme bien d’autres groupes minorisés, les femmes pratiquant la NMC au Québec doivent ainsi composer avec le fait d’évoluer en marge des normes sociales dominantes. Elles sont susceptibles de vivre différentes formes de stress liées à leur position minoritaire et générées par l’incompréhension ou le rejet de l’entourage, la non‑reconnaissance de leur réalité, voire des discriminations (Witherspoon et Theodore, 2021). S’y ajoute le poids de devoir parfois masquer leur mode relationnel pour se protéger, ainsi que l’anticipation de réactions négatives lors du dévoilement, deux facteurs reconnus pour affecter le bien‑être psychologique (Meyer, 2003). Dans ce contexte, les situations de dévoilement apparaissent comme un moment particulièrement révélateur de ces tensions.

À travers l’ensemble des situations de dévoilement rapportées, un même schéma revient fréquemment dans les réactions de l’entourage. Les participantes décrivent être rapidement positionnées dans des rôles réducteurs : elles sont soit perçues comme égoïstes, immatures ou responsables d’un tort causé à leur partenaire, soit comme des personnes influencées, naïves ou contraintes dans leurs choix relationnels, rappelant un peu les positions de victime ou bourreau du triangle de Karpman (1968)5. Bien que ce soit plus rare, l’autodétermination dont elles font preuve lorsqu’elles affirment clairement leurs choix est parfois interprétée sous un angle sexualisant, comme si elles ne pouvaient s’exprimer qu’au prix d’une disqualification morale. Ces réactions rendent difficile la reconnaissance des participantes comme des personnes pleinement autonomes dans la définition de leur vie affective et sexuelle.

Par ailleurs, on note que les réactions parentales observées s’inscrivent dans des dynamiques, déjà bien documentées dans la littérature, selon lesquelles la sexualité des femmes demeure étroitement surveillée et encadrée par des attentes genrées persistantes. Lorsque les pères réagissent avec sévérité au dévoilement, ces réactions font écho à une logique patriarcale de contrôle du corps et de la sexualité des filles, historiquement associée à une vision plus protectrice chez les pères (Hutchinson et Cederbaum, 2011 ; Spivey et al., 2018). Dans ce contexte, s’écarter de la monogamie est perçu comme une transgression des normes relationnelles et sexuelles attendues des femmes, suscitant des réactions plus vives que celles observées à l’égard des hommes (Rothschild, 2018). Ces constats soulignent la difficulté persistante à reconnaître pleinement les femmes comme des personnes capables de définir et de contrôler leur vie sexuelle et relationnelle en dehors des cadres normatifs dominants. Les résultats montrent toutefois que le dévoilement n’est pas uniquement associé à des risques. Plusieurs participantes ont décrit le dévoilement de leur NMC comme une source importante de cohérence personnelle et d’authenticité relationnelle, leur permettant d’aligner leurs relations avec leurs valeurs et de réduire le poids du secret. Cette tension entre vulnérabilité et mieux‑être rappelle que le dévoilement constitue un processus ambivalent, à la fois porteur de risques et de possibilités de reconnaissance. Enfin, plusieurs parallèles peuvent être établis avec les réalités LGBTQIA2S+, notamment en ce qui concerne les processus de dévoilement, la gestion des risques associés à la divulgation d’une information intime et l’importance des ami·es et des familles choisies comme sources de soutien et de sentiment d’appartenance communautaire. Si le dévoilement peut favoriser le mieux‑être en permettant de se relier à une communauté, il peut aussi exposer les personnes à une perte de contrôle sur leur récit ou à une augmentation des discriminations, particulièrement lorsque celui‑ci survient sans leur consentement (Mousavi et al., 2025). Ces convergences rappellent que le processus de dévoilement n’est jamais seulement un geste individuel : il est façonné par des normes sociales dominantes, des rapports de pouvoir et des attentes morales qui déterminent qui peut parler librement de sa vie intime, à quelles conditions et avec quelles conséquences. Parler sans crainte Les résultats présentés dans cet article montrent que le dévoilement de la NMC constitue un processus complexe, intimement lié au contexte social relationnel dans lequel évoluent les femmes qui la pratiquent. Entre craintes de rejet, normes genrées et recherche d’authenticité, ces femmes doivent composer avec des choix rarement neutres, mais porteurs de sens. Dans cette perspective, il apparaît essentiel de poursuivre les efforts visant à créer des environnements sociaux plus ouverts et sécuritaires, où la diversité des parcours relationnels peut être abordée sans stigmatisation. Que ce soit dans les familles, les milieux communautaires ou les espaces professionnels, favoriser l’écoute et la reconnaissance des choix relationnels contribue à réduire les inégalités vécues par les femmes pratiquant la NMC. Il est souhaité que les recherches futures, jumelées à une application concrète dans le domaine social, contribuent à créer des environnements où les femmes pratiquant la NMC pourront parler de leur vie relationnelle sans crainte. Autrement dit, que les Katia de ce monde n’aient plus à redouter le moment où elles diront : « Maman, papa, j’ai deux chums. »

Composer avec l’abject de la mort en prison : un dispositif articulant care et analyse qualitative

Avertissement au lectorat — Cet article porte sur l’expérience de recherche associée à la collecte et à l’analyse de dossiers relatant des décès survenus en détention. Bien qu’il ne décrive pas en détail les situations étudiées, les réflexions présentées mobilisent des thèmes tels que la mort, le suicide, la souffrance psychologique et la déshumanisation institutionnelle.

On estime qu’entre 2009 et 2022, environ 256 personnes sont décédées au cours de leur incarcération dans une prison provinciale québécoise1 (Chesnay et al., 2024). Toutefois, nous avons peu d’informations sur ces personnes, leurs trajectoires, qui elles étaient et dans quelles circonstances elles ont été incarcérées. Au Québec, comme ailleurs au Canada, les pratiques de surveillance des décès en prison sont minimales et les données statistiques et sociodémographiques concernant ces décès sont rares.

Le projet de recherche Comprendre la mort en prison : du singulier au collectif a pour objectif de mieux comprendre le phénomène de la mort dans les prisons provinciales québécoises, en mettant la focale sur les trajectoires des personnes décédées2. Au-delà d’un exercice de dénombrement, le phénomène des décès en prison pousse à s’interroger sur les conditions matérielles et légales de la détention, les dynamiques à l’œuvre entre les détenu·es et le personnel (agent·es correctionnel·les, professionnel·les des services de santé, etc.), l’accès aux soins de santé en prison, ou encore sur les retombées pour les proches hors des murs. Où la personne est-elle décédée ? Qui est intervenu·e dans ses derniers moments ? Quelles traces la mort a-t-elle laissées sur le corps ? Quel a été le traitement de la dépouille depuis la cellule jusqu’à la remise à la famille ?

Un tel objet de recherche confronte nécessairement — et de manière répétée — les membres de l’équipe à des éléments difficiles, violents et troublants. Par ailleurs, si un certain corpus de connaissances s’intéresse au traumatisme vicariant (ou par procuration) chez les soignant·es (Goldner, 2026), l’étude de ce phénomène reste inédite auprès des équipes de recherche étant en relation avec des terrains caractérisés par la violence. À l’instar de Ratnam et Drozdzewski (2022), il apparait que les expériences potentiellement traumatiques en contexte de recherche et les dispositions méthodologiques préventives demeurent largement inexplorées dans la littérature3. Ainsi, dès la conception du devis de recherche, une attention a été portée aux retombées possibles d’une telle exposition pour les chercheurs·euses, notamment les étudiant·es impliqué·es. C’est pour cette raison qu’un dispositif de groupe, articulant care4

 et analyse qualitative, a été mobilisé et continue de l’être dans la recherche actuelle. Le présent texte propose d’observer de l’intérieur le déploiement de cette initiative.

Care et analyse qualitative

Afin de documenter les trajectoires sociojudiciaires des personnes décédées, l’équipe de recherche devait d’abord explorer les archives du Bureau du coroner, constituées de tous les documents sur lesquels s’appuie la rédaction des rapports d’investigation suite au décès (comme les rapports d’enquête de police, les rapports d’autopsie, les rapports toxicologiques, les notes médicales, les extraits vidéos des caméras de surveillance, les photos médicolégales post-mortem, etc.). Ces archives ne pouvant être consultées que sur place, l’équipe a dû colliger les informations à l’aide d’une grille de collecte pour reconstituer les trajectoires sociocarcérales de 73 personnes décédées en prison. La collecte de données s’est déroulée dans un petit local sans fenêtre, réunissant deux chercheurs·euses et trois étudiant·es pour cinq épisodes de travail intensif, huit heures par jour, cinq jours par semaine. Le terrain impliquait ainsi une immersion collective dans un espace clos et restreint, sur une période prolongée, ce qui est relativement inhabituel en recherche qualitative. Dans ce contexte, le défi pour les membres de l’équipe de recherche était de demeurer suffisamment proche pour saisir l’épaisseur humaine des données, sans pour autant s’y laisser engloutir.

Avant de commencer le travail sur le terrain, la personne désignée comme porteuse du dispositif a proposé de rencontrer individuellement chaque membre de l’équipe de recherche, pour explorer leurs aspirations, leurs intérêts et leurs contributions potentielles à l’équipe, ainsi que leurs appréhensions, les défis et les stratégies anticipées.

Extrait du courriel de la porteuse désignée du dispositif

« [V]oici ce qui est proposé pour favoriser une pratique réflexive dans le cadre du projet de recherche “Comprendre la mort en prison : du singulier au collectif”.

Comme nous en avons discuté hier, nos rencontres de groupe auront une double visée de soutien et d’analyse qualitative. Ces deux visées sont en phase avec le développement d’une pratique réflexive de recherche, au sens où notre réflexivité critique, individuelle et collective, sera mise à profit pour comprendre, analyser et produire des savoirs avant, pendant et après les activités de recherche. Dans cette optique, et comme c’est pertinent en quali, l’idée est de tenir compte et de prendre grand soin de la subjectivité des chercheur.ses et étudiantes-chercheuses de l’équipe afin qu’elle nourrisse la compréhension de notre objet d’études. »

Lors de ces rencontres individuelles, nous avons exploré des pistes pour orienter le dispositif. La synthèse présentée lors de la première rencontre d’équipe a permis de collectiviser les perspectives, les expériences et les savoirs des membres, et de clarifier le rôle de chacun·e.

Durant les cinq semaines de collecte au Bureau du coroner, la porteuse désignée du dispositif a animé une rencontre de mi-parcours en ligne, le mercredi en fin de journée. Certaines de ces rencontres ont été coanimées de manière à représenter l’interdisciplinarité des auxiliaires de recherche. À la fin de chaque période de collecte, avant le retour à la maison, l’équipe marquait la transition par un arrêt dans une ferme familiale, pour prendre le temps de souffler en quittant progressivement l’intensité du terrain. Pensé comme un sas de décompression, cet arrêt permettait de renouer avec la nature en se délestant, ne serait-ce qu’un moment, de l’univers documentaire de la mort. À leur insu (ou non), chevaux, ânes et chiens réancraient les membres de l’équipe dans une expérience immédiate et sensible du vivant. La spontanéité et la chaleur de leur accueil réparateur contrastaient avec la rationalité froide de la gestion administrative des morts en prison.

Habiter le dispositif

Sans surprise, le contenu des dossiers s’est révélé profondément troublant. Chaque vie interrompue en prison implique une succession d’événements marqués par un mélange de souffrance, d’abandon et de détresse dans des conditions de détention déshumanisantes. Au fil de la collecte, les membres de l’équipe en sont venu·es à qualifier plusieurs situations de profondément « trash », tant la violence, la désorganisation structurelle et l’indignité qui traversaient certains dossiers dépassaient l’entendement.

L’expérience de collecte s’est avérée physiquement, émotionnellement, relationnellement et mentalement éprouvante. Les périodes de cinq jours consécutifs où l’équipe plongeait dans la lecture des dossiers dans un environnement clos et chargé, sollicitaient intensément la concentration, l’endurance et la capacité des chercheurs·euses à maintenir une saine proximité, autant avec les archives qu’entre elles et eux. La configuration matérielle de la collecte contribuait elle aussi à façonner leur expérience : la petite salle mise à disposition, les dossiers ouverts côte à côte sur une même table, les ordinateurs, les souris, les piles de documents sur des boites de dossiers, les chaises rapprochées, tout concourait à une forme presque intime de promiscuité. Les regards se croisaient au-dessus des écrans. Les soupirs se mêlaient au rythme des cliquetis de souris. Même les émotions devenaient audibles : le « ouf » qui encaisse le choc, un « hmm » pensif, ou un « aaargh » étouffé de dégout — dans la promiscuité, rien n’est totalement silencieux.

Comprendre ce qui constitue un « dossier » s’est par ailleurs avéré être un processus lent et déroutant : chaque dossier était différent, constitué d’une multitude de pièces et organisé selon une logique interne implicite, qui se devait d’être comprise pas à pas. Les membres de l’équipe avaient souvent l’impression d’avancer à tâtons, dans un enchevêtrement de fragments épars. Comprendre chaque dossier demandait une grande concentration, difficilement conciliable avec une approche sensible aux histoires de vie et de mort des personnes décédées. Absorbé·es par la tâche documentaire, les membres de l’équipe se voyaient contraint·es de composer avec le caractère abject des situations documentées. Ce décalage entre l’analyse et l’affect maintenait l’équipe dans un double malaise : d’un côté, la crainte de passer à côté d’éléments essentiels à la compréhension des trajectoires étudiées, en étant trop concentré·es sur l’analyse de la mort en prison au sens large. De l’autre, la peur de trahir la dimension humaine en n’accueillant pas ces destins tragiques avec toute la considération et la délicatesse qu’ils méritent. En d’autres mots, la crainte de manquer de rigueur s’est doublée d’une forme de culpabilité morale.

Dès les premiers jours, le dispositif a permis de nommer collectivement ce double malaise : en offrant un espace collectif de parole et d’écoute, il est devenu possible de reconnaître que ce tiraillement n’était pas une faiblesse individuelle, mais une condition inhérente au terrain et aux trajectoires documentées. Expliciter ce double malaise a permis d’atténuer la culpabilité qui y était associée. Chacun·e pouvait ainsi reconnaître ses propres limites sans se sentir défaillant·e sur le plan professionnel ou éthique.

En cours de route, il est également arrivé que le contenu consulté entre en résonance avec des histoires personnelles vécues par certain·es membres de l’équipe, comme le suicide d’un·e proche, des difficultés de santé mentale dans l’entourage ou diverses expériences de perte. Ces échos biographiques rappellent que ce type de recherche ne se réalise pas de manière désincarnée : les membres de l’équipe de recherche ont tous·tes leurs propres histoires et sensibilités (théoriques, méthodologiques, expérientielles), qui participent à la collecte de données.

Extrait d’un courriel adressé à la porteuse du dispositif

« Bonjour C. Je reviens vers toi suite à notre 4e semaine de collecte. Sans avoir de besoin particulier, je voulais simplement déposer ici que ça a été la semaine la plus éprouvante pour moi. Je n’en étais pas tout à fait conscient.e en cours de route, mais ma nuit de vendredi et ma journée de samedi m’ont indiqué que ce à quoi j’ai été exposé.e m’a davantage perturbé.e que je le croyais. […]

Éléments contribuant à mon mal-être :

— Avec 4 dossiers complétés, j’ai fait mon plus gros volume de dossiers.

— [Notre collègue C] documentait, en parallèle, le cas le plus troublant que nous avons eu.

— J’ai eu davantage accès à ce que les victimes et leurs proches vivaient.

— Je m’étais mis en tête de saisir les dossiers en étant particulièrement attentif.ve à mes émotions (à ce que ça me faisait vivre). Colère, tristesse, stupeur, abjection, empathie, solidarité, tendresse, admiration, etc. J’ai trouvé l’expérience hyper intéressante, les cas ont pris à mes yeux une plus grande profondeur et une couleur plus humaine.

— Les situations que je documentais étaient particulièrement troublantes, violentes, absurdes et morbides.

— Un cas m’a bcp fait penser à la “mécanique mentale” d’un proche décédé par suicide.

— J’ai, par mégarde, aperçu à deux reprises des images d’autopsie, j’ai rapidement fermé les images, mon cerveau n’a juste pas compris ce qu’il voyait. Les images, le dégout et une impression d’effroi me sont restés. »

En reconnaissant collectivement que la subjectivité en recherche qualitative ne peut, ni ne doit, être tenue à distance, les membres de l’équipe ont pu nommer que certains dossiers faisaient écho à leurs propres expériences de vie. Le dispositif ne visait pas à effacer ou à amoindrir l’émotion, mais à lui faire une place afin qu’elle ne devienne pas un poids silencieux, à la nommer, l’accueillir et la mettre en travail, que ce soit à l’écrit (journal de bord, courriel), à l’oral (enregistrement audio), ou en dialogue lors des rencontres de mi-parcours. Ces reviviscences, inévitables pour certain·es, ont rendu le travail plus exigeant sur le plan émotionnel, mais prendre le temps d’identifier et d’analyser les « résonances » (Elkaïm, 2010) a permis de transformer les éprouvés en information pertinente pour comprendre la mort en prison. Face à l’inévitable porosité entre expérience professionnelle et personnelle, le dispositif est ainsi devenu une condition même de la réalisation du travail de collecte de données et d’analyse préliminaire au Bureau du coroner.

Au fil de la collecte, nous avons aussi ajusté le dispositif méthodologique aux aspérités du terrain et aux besoins des membres de l’équipe. L’ajout d’une série de microrituels, comme écouter en boucle l’album Inuktitut d’Elisapie, se donner le rôle de gardien·nes du temps pour assurer des pauses, partager spontanément des anecdotes amusantes, accueillir une déclaration d’admiration passionnée dédiée à Souldia, rire aux éclats des absurdités bureaucratiques ou de scènes de la vie quotidienne en détention, nous a permis de prendre du recul et de trouver un certain équilibre. L’humour et le rire sont ainsi apparus comme des ressources collectives pour tenir : le rire permettait d’énoncer, à plusieurs, une forme de sidération partagée : « Wow… tout cela est complètement surréaliste ». Sans nier la gravité des situations documentées, il devenait parfois nécessaire de s’autoriser ces moments de relâchement, faisant du rire une manière de résister à l’absurdité de certaines formulations qui banalisent des évènements tragiques. Ce rire opérait alors comme une suspension de l’évidence administrative : il interrompait le fil d’un récit qui tend à normaliser l’inacceptable, en réinscrivant l’étrangeté là où le langage procédural prétend aller de soi. Ce déplacement a rendu perceptible l’écart entre la rationalité gestionnaire et la gravité des situations, en dévoilant ce que la banalisation bureaucratique contribuait précisément à atténuer, voire à effacer.

Alors que le dispositif était initialement envisagé pour combiner entretiens individuels et collectifs par le biais des rencontres de mi‑parcours et le soutien ponctuel par une porteuse désignée, il s’est donc progressivement déplacé au fil du terrain. À travers des ajustements continus, les expériences partagées, les échanges informels et les microrituels ont étendu les contours du dispositif, jusqu’à l’inscrire au cœur même de la dynamique de groupe.

« Pas une minute de plus ! »

Dans la continuité des périodes de collecte au Bureau du coroner, une autre auxiliaire de recherche étudiait les dossiers des audiences au tribunal (les plumitifs) pour en extraire les informations pertinentes sur la trajectoire judiciaire des personnes décédées, peu documentée dans les archives. Tout en reconnaissant la pertinence derrière l’initiative du dispositif, surtout pour les auxiliaires participant directement à la collecte au Bureau du coroner, elle n’envisageait pas de solliciter la porteuse désignée en raison de la nature de ses tâches et de son expérience professionnelle.

Après le congé des fêtes, sur les conseils d’une autre auxiliaire, elle a finalement décidé de contacter la porteuse désignée du dispositif. Pendant leur rencontre, elles ont pu mettre en lumière un déséquilibre qui s’était progressivement installé : une intensification rapide de son investissement dans le projet (passant de 8 heures à 30 heures par semaine durant le congé des fêtes), combinée à une oscillation entre la dimension technique de la tâche et un investissement émotionnel dans les histoires des personnes décédées en prison, principalement par suicide. Cette exposition répétée a mené à un « ressac émotionnel » marqué (images persistantes, surcharge, isolement social). Malgré une vaste expérience professionnelle, l’auxiliaire de recherche a témoigné d’un sentiment d’incompétence pour composer avec ce type de matériau, perçu comme relevant du « pire de la misère humaine », ainsi qu’une difficulté à en parler avec ses proches, qui peinaient à saisir l’intérêt pour la mort en prison.

Extrait du journal de bord de la porteuse du dispositif

« Impact du matériau de recherche sur l’auxiliaire de recherche : [dit être] fâchée contre elle de ne pas être capable de gérer ça, pas compétente là-dedans, n’a pas été formée pour gérer ça, sent qu’elle ne devrait pas lire ça/avoir accès à “ça”. Ça étant le pire de la misère humaine. A tout arrêté d’un coup, pas une minute de plus là-dedans : “oui c’est important, mais quelqu’un d’autre peut le faire à ma place…”.

Présence du dispositif et plan pour la suite : […] ne serait jamais venu vers moi si mon rôle n’avait pas été clairement identifié pour [animer le dispositif], important que ça ait été répété à l’équipe.

Vision/Aspiration pour son rôle dans l’équipe : tient à finir les profils (finalement)

Obstacles/Contraintes : manque d’écho de son travail et de sa place dans la recherche, manque de rétroactions qui nourrit ses insécurités/doutes/croyances à l’effet que ce n’est pas bon ce qu’elle fait, manque de cadre et de repère temporel pour la suite. […]

Plan : circonscrire journées de travail sur le projet (lundi au mercredi max), synchroniser pour travailler en même temps qu’une autre de l’équipe (virtuel ou en présence), remettre cadre 2026 (rencontre avec la petite équipe, participer aux rencontres grande équipe), demander d’obtenir rétroactions sur son travail et porter attention à la manière dont son travail sera réinvesti dans la démarche de recherche, clarifier échéancier des suites de la recherche puisqu’il y aura des mises à jour (retards volet 1). »

Alors que les rencontres de mi-parcours et la promiscuité vécue lors des semaines de collecte au Bureau du coroner offraient une forme de contenance, cette expérience en cours de recherche a mis en lumière la nécessité d’ajuster le dispositif et de poser clairement le cadre pour la suite : un jour par semaine, la chercheuse principale et les auxiliaires travaillent en proximité, que ce soit dans le même local ou sur le même étage. Cette journée dédiée au projet favorise le care et la circulation des informations pertinentes au processus de recherche. La proximité permet aussi de dénouer les problèmes avant qu’ils ne surviennent et d’injecter de la joie et du vivant dans le processus de recherche, en riant autour d’un café, et en ayant des discussions permettant d’identifier des besoins et d’y répondre, que ce soit en matière de décoration et d’éclairage du local ou de planification d’activités de diffusion. Enfin, une fois par mois, la porteuse désignée du dispositif se joint à l’équipe pour faire le point sur les tâches, l’organisation du travail, les défis rencontrés et les stratégies développées, selon le rythme du groupe.

Composer avec l’abject

Plus largement, comment appréhender une telle expérience de recherche ? Afin d’analyser le caractère sensible du terrain et son influence potentielle sur l’expérience des membres de l’équipe et sur le processus de recherche, nous proposons d’utiliser le concept d’abjection (Kristeva, 2024) pour désigner l’innommable auquel s’expose l’équipe. L’abject, tel que présenté par Kristeva (2024), désigne une expérience psychique intense provoquée par ce qui est perçu comme impur, rejeté ou menaçant pour l’identité et l’ordre symbolique. L’abject fait naître un sentiment de dégoût et d’horreur, car il remet en question les limites de soi et de l’ordre social. L’abject n’est donc ni objet ni sujet : c’est ce qui doit être exclu pour que le sujet puisse maintenir le sens.

L’abject se manifeste aussi dans l’institution où se produisent ces décès, non pas comme une propriété intrinsèque des personnes ou des lieux physiques, mais comme un effet des régimes normatifs et des rapports sociaux qui les traversent. En effectuant une analyse de biographies de personnes incarcérées, Tea Fredriksson (2023) décrit comment les narratifs sur la prison s’appuient sur les discours de la déviance et de la punition, qui nourrissent les anxiétés et les peurs sociales, pour constituer la prison comme une institution abjecte, étrange, un espace hanté et qui hante les personnes qui y vivent ou qui y travaillent. Ainsi, les sujets qui en sortent ne sont pas réhabilités, mais plutôt hantés par l’abjection de la prison.

Il importe de souligner que l’abject ne relève pas des personnes incarcérées en tant que telles. La dimension abjecte vient des logiques sociales qui les produisent et qui les catégorisent comme des indésirables. Les populations carcérales provinciales sont largement composées de personnes cumulant diverses formes de vulnérabilités — pauvreté, faible scolarisation, problèmes de santé, trajectoires de marginalisation et de judiciarisation — et de personnes touchées par le racisme systémique et les effets persistants de la colonisation. Ces marqueurs, loin d’être neutres, participent au processus d’altérisation qui inscrit ces individus dans le registre de l’abject socialement construit.

Travailler sur la mort en prison, c’est se tenir à proximité de ce que la société relègue, rejette, dissimule et cherche à oublier. Le concept d’abject permet ici de saisir comment les capacités mêmes de penser et de supporter l’expérience sont mises à l’épreuve. L’expérience de l’auxiliaire que nous avons rapportée met en relief la façon dont l’exposition à l’abject en recherche tend à isoler l’individu et à entraver à la fois son bien-être et la poursuite de son travail. Dans ce contexte, le dispositif mis en place apparaît comme une condition de possibilité à l’analyse qualitative. En soutenant à la fois le lien entre les membres de l’équipe et avec le matériau de recherche, le dispositif permet de s’extraire du registre trash et sensationnaliste pour tenter de réhumaniser la trajectoire des personnes décédées en prison. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de se protéger de l’abject, ce qui mènerait à détourner le regard en contribuant à reproduire les processus sociaux qui amplifient la souffrance humaine, mais de se doter de conditions permettant d’y être exposé·e, de le penser, de le partager, voire d’en proposer une mise en sens féconde.

Du singulier au collectif

Dans le monde de la recherche, montrer son trouble face à son objet d’études peut être perçu comme un signe de fragilité, de vulnérabilité et de manque de distance analytique. Lorsque la posture attendue valorise la maîtrise, la retenue et la capacité à analyser sans se laisser affecter, l’effroi et la colère peuvent paraître contre-intuitifs, presque déplacés. Comme si l’émotion risquait d’entacher la crédibilité et la validité scientifiques. Or, dans le contexte de cette recherche, ces affects ne relèvent ni de débordements, ni d’un problème de posture de recherche. L’abject, ce qui heurte, répugne, met à distance tout en attirant le regard, a permis d’éclairer les limites du dicible et du supportable, signalant la densité morale et politique des situations étudiées. Le manque d’espace au Bureau du coroner a paradoxalement créé les conditions d’une élaboration collective de ces éprouvés : ce qui était lu individuellement a pu se répercuter (et se réguler) collectivement.

Dans la promiscuité de la pièce, les micro-expressions (silences, regards, soupirs) devenaient des points d’ancrage relationnels et constituaient un langage empêchant que l’abject se loge dans le non-dit. Cette attention mutuelle ne compromettait pas la qualité de l’analyse, elle mettait plutôt la charge affective à son service en transformant l’exposition individuelle en expérience collective. Elle ouvrait la possibilité d’un regard complice, d’un mot bref, d’un ajustement collectif du rythme. Savoir qu’un espace est là pour déposer les éprouvés du terrain transforme profondément les conditions de production des savoirs en contexte sensible. Cela rompt l’isolement souvent associé à ces recherches et permet de reconnaître que l’éprouvé face à l’abject n’est ni individuel ni pathologique. Le dispositif méthodologique agit ici comme un contenant, au sens où il rend possibles des formes d’élaboration collective de l’expérience. Dans l’aller-retour entre l’exposition à l’abject et les espaces réflexifs de recherche, le dispositif rappelle ainsi à l’équipe que le travail, aussi éprouvant soit-il, a une portée au-delà des murs.

Dans cette perspective, le care n’est pas un ajout périphérique, mais une dimension constitutive du processus de recherche. Il s’agit de prendre soin des conditions de production des savoirs, incluant les subjectivités, les corps et les affects de celles et ceux qui les produisent. En recherche qualitative, l’absence d’émotion n’est pas un gage de rigueur. Les sensibilités ne sont pas des failles à colmater, elles sont des ressources pour le processus d’analyse, qui passe par la subjectivité des chercheurs·euses. Encore faut-il prévoir dans la méthodologie des dispositifs qui en tiennent compte. Dans cette recherche, où il s’agit de Comprendre la mort en prison : du singulier au collectif, l’enjeu n’est pas de neutraliser les éprouvés ni de s’en protéger complètement, mais de rendre possible une forme de contenance et d’élaboration collective face à l’abject. Ainsi, les ajustements continus du dispositif ne visent pas à supprimer l’épreuve, ni le poids, mais plutôt à permettre de composer avec pour en tirer des connaissances digestes permettant d’interroger la détention, les dynamiques qui y prennent place, ses conditions légales et matérielles, et son influence sur la santé et la vie humaines.

Cohabiter avec les campeurs·euses : récit de terrain à ciel ouvert

En choisissant de mener un projet de recherche auprès de personnes habitant les campements montréalais, je savais que je vivrais une expérience bouleversante. Mais je n’avais pas mesuré à quel point cela m’affecterait. Mon terrain a commencé sous un ciel lourd : un démantèlement, des effets personnels jetés dans des camions à vidange, une femme serrant son toutou en silence. Au fil des mois, je me suis laissée porter à travers le campement, à écouter des histoires qui se déposent comme des confidences, à voir des liens parfois discrets qui tiennent et à observer des stratégies de survie malgré la vulnérabilité et la menace constante d’éviction.

Démarche d’enquête

Depuis juin 2025, je mène une ethnographie relationnelle1 (Desmond, 2014) auprès des personnes qui habitent en campement, des résident·es qui habitent à proximité et des travailleur·euses communautaires dans un quartier de Montréal. Pendant cette période, je me suis concentrée davantage sur les personnes vivant en campement afin de mieux comprendre leur réalité quotidienne. Cela me mène à circuler dans l’espace public et dans les campements pour observer les interactions et échanger avec les campeurs·euses. J’ai également complété une série d’entretiens individuels auprès de personnes en campement, de personnes domiciliées à proximité, ainsi que de travailleurs·euses communautaires.

La multiplication des campements, observée au Québec comme à l’échelle nord-américaine (Lefebvre et Diaz, 2021), rend cette recherche particulièrement actuelle. La présence des personnes en situation d’itinérance dans l’espace public engendre des conflits d’usage, leurs modes d’occupation étant de plus en plus perçus comme inacceptables ou menaçants (Parazelli, 2021; Grimard et al., 2024). Cette dynamique s’inscrit dans un contexte de crise du logement (Gaudreau, 2022) marqué par une pénurie de logements abordables (Bureau de la défenseure fédérale du logement, 2024), une augmentation du nombre de personnes en situation d’itinérance (MSSS, 2023 et un manque de places en hébergement (Olsen et Pauly, 2022). Ces facteurs contribuent à la visibilité croissante des campements dans les villes.

C’est dans cette perspective que s’inscrit ma thèse doctorale, qui vise à documenter et à analyser les dynamiques sociospatiales liées à cette forme d’habiter qui prend de l’ampleur. Le présent article se concentre plus spécifiquement sur les modalités de mon entrée en contact avec les personnes en campement, ainsi que sur l’expérience du terrain à leurs côtés.

En parallèle, ma posture de chercheure s’est continuellement négociée — entre proximité, réflexivité et nécessité d’habiter, même brièvement, cette réalité à ciel ouvert. Cet article propose un récit à la première personne, pour mettre en lumière non seulement l’expérience de vie en campement, mais aussi la manière dont ces rencontres transforment le regard et le pas de la chercheure qui s’y attarde.

Entrée en terrain : éveil rude

Ma première journée a commencé en force, avec le démantèlement d’un campement de moins de dix tentes dans un parc. Une quarantaine de policiers·ères était sur place, avec une équipe antiémeute en soutien à distance, pour accompagner les cols bleus lors de l’opération. Un périmètre a été établi par la police, et j’ai vu des cols bleus jeter, dans trois camions à vidange, les effets personnels que les personnes en campement ne pouvaient pas emporter avec elles. Une poignée de militant·es était présente pour les soutenir, et un groupe avait loué un camion pour les aider à se relocaliser avec leurs effets personnels. Une femme, dont on démantelait le campement, était assise à côté par terre, serrant son toutou dans ses bras en pleurant. J’ai regardé des personnes ramasser tout ce qu’elles pouvaient pour s’installer ailleurs, sans avoir d’endroit où aller. Ce jour-là, je suis rentrée chez moi et j’ai passé l’après-midi à assimiler ce que j’avais observé, allongée sur mon divan, le regard fixé au plafond. C’est ainsi que j’ai amorcé mon terrain.

Dans les semaines qui ont suivi, en me promenant sur les campements, j’ai progressivement établi des contacts avec les personnes qui souhaitaient échanger avec moi. J’ai mis du temps avant de me sentir prête à aller vers elles : il me fallait d’abord apprivoiser le milieu, le laisser se dévoiler à son rythme, pour m’y sentir véritablement à l’aise. Je devais aussi composer avec cette tension délicate entre le respect de l’intimité des personnes et l’élan de commencer pleinement mon terrain. En allant les voir chez elleux, sous le ciel ouvert, j’avais le sentiment de franchir le seuil de leur domicile. Les premiers rapprochements se jouaient surtout dans l’accueil que je lisais dans les regards, et dans les signes non verbaux qui ouvrent ou referment une rencontre.

Au cours du premier mois, j’ai doucement appris à apprivoiser la réalité difficile des personnes en campement. Cette période a été éprouvante, et j’ai dû me recentrer sur mon bien-être, en m’accordant plus de temps et de douceur. Après six mois sur le terrain, j’ai créé des liens avec beaucoup d’entre elleux : iels m’accueillent dans leur monde, me racontent leurs histoires d’amour, j’immerge ma présence dans leur quotidien. On m’offre de la bière et des cigarettes, dans un geste d’accueil qui me fait sentir comme une invitée. On parle de tout et de rien — vraiment de tout — et iels partagent avec moi leur réalité, parfois avec des histoires à dormir debout. On commence même à m’interpeller : « Es-tu travailleuse de rue? », « Tu es qui? », « On se connaît, tu me dis quelque chose ». Ça me fait sourire à chaque fois.

Habiter leur réalité, un instant

Malgré tout, être témoin de leur quotidien reste éprouvant. L’absence d’installations sanitaires, la rareté de l’argent et de la nourriture, les vulnérabilités en santé mentale ou liées à la dépendance, l’absence d’intimité, le risque de vol ou de violences, les insultes — ou tout simplement l’indifférence — des passant·es : tout cela constitue leur réalité. J’entends sans cesse des histoires difficiles : des décès, des violences, des traumatismes, des surdoses.

Il m’arrive d’avoir l’impression d’en partager une infime parcelle : ne pas trouver de toilettes, avoir trop chaud ou trop froid, marcher sous la pluie ou la neige, ou être exposée à des moments de détresse. Pourtant, je sais que je peux ensuite rentrer chez moi, me mettre à l’abri des intempéries, tandis qu’iels demeurent dans cette réalité, sans interruption, jour et nuit. Je sais également que je peux entrer dans un petit café fancy du quartier et qu’on me laissera accéder aux toilettes parce que je peux me payer une consommation. Je suis en bonne santé, j’ai un réseau social solide, une famille, et je ne porte pas sur moi le poids des regards méprisants.

De plus, la menace constante d’un démantèlement plane : certain·es craignent de devoir tout recommencer, incapables de transporter l’ensemble de leurs effets personnels. Plusieurs ont une santé physique et/ou mentale fragile — il m’arrive de m’inquiéter pour elleux. Les places en hébergement sont limitées (c’est-à-dire qu’il n’y en a pratiquement pas), et certaines personnes en sont exclues. D’autres préfèrent aussi rester en campement, où iels trouvent davantage de tranquillité et moins de contraintes.

Vivre au rythme du campement

La fin du mois commence souvent très tôt pour les personnes en campement : l’argent se raréfie et consommer devient plus difficile. On attend chaque fois le premier du mois comme une promesse qui revient. Une multitude d’espoirs se cristallisent dans l’attente du chèque d’aide sociale : « quand je vais avoir mon chèque… je vais… ».

Bâche tirée entre deux arbres.
Image 1. Lapalme, 2026

Quand je suis en campement avec les gens, j’ai l’impression de glisser dans un autre monde, où le temps s’étire et se contracte, où le rapport à l’espace se réinvente, où les déplacements et les promesses suivent leur propre rythme. Donner rendez-vous à quelqu’un·e pour le lendemain n’est jamais une certitude. Une fois, j’ai pédalé pendant vingt minutes à la recherche d’un contact avec qui j’avais prévu un entretien. Le hasard nous a finalement réuni·es sur la piste cyclable : il avait complètement oublié notre rendez-vous et s’en est excusé quelques fois par la suite. Tout cela ne me dérange pas. Je comprends de mieux en mieux leur réalité et leur rapport au monde. Les personnes en campement sont souvent en mode survie, passant leurs journées à tenter de répondre à leurs besoins essentiels. Certain·es choisissent de se rassembler, pour se protéger ou se soutenir, tandis que d’autres préfèrent rester à l’écart, cultivant un espace de calme et d’intimité (image 1) — sans jamais couper complètement le lien avec le groupe.

Très peu de gens ont des téléphones cellulaires. Iels communiquent autrement, directement sur place. Je fais pareil. Sur le campement, les gens passent et demandent : « Hey, as-tu vu X? », « Est-ce que X est ici? ». Parfois, certain·es savent où se trouve la personne, ou répondent : « Ah oui, iel était là ce matin », ou encore « Je ne l’ai pas vu aujourd’hui. ». L’autre jour, je m’approchais de la tente d’un contact quand son ami est passé à vélo et m’a dit : « Tu cherches X? Il est au centre de jour. » J’y suis allée, et il y était. Parfois, je ne retrouve pas la personne que je cherche, mais nos chemins finissent toujours par se croiser, de manière imprévue. Je me rends compte que poser des affiches avec mon numéro de téléphone et mon adresse courriel — comme on le fait traditionnellement en recherche — n’est pas la manière la plus appropriée de recruter des participant·es dans ce contexte. J’ai donc dû développer d’autres stratégies pour mener les entretiens individuels : avoir tout de prêt pour faire des entretiens sur le champ (argent comptant, enregistreuse, formulaires de consentement), réaliser l’entretien au moment même, ou planifier un rendez-vous au cours de l’après-midi.

Quand le froid s’invite

Avec l’hiver qui s’installe, les campeurs·euses planifient leurs propres stratégies pour traverser le froid. L’une d’elleux m’a confié qu’elle passait les nuits éveillée, incapable de fermer l’œil lorsque la température chute, et qu’elle dormait plutôt le jour, lorsque le soleil réchauffe un peu. D’autres choisissent de dormir ensemble pour partager la chaleur, recomposant une intimité de survie. Une personne m’a avoué, les larmes aux yeux, échanger des services sexuels pour obtenir un endroit où dormir. Ce sont des confidences qui pèsent lourd et qui rappellent à quel point l’hiver rend leurs réalités plus vulnérables encore.

Là où le sommeil se fait rare

Nous savons combien le sommeil est vital, et nous savons aussi que dormir sur des chaises dans les haltes chaleur est loin d’être reposant. Pourtant, entre dormir dehors, dans le froid, et tenter de fermer l’œil assis·e toute la nuit, le choix est souvent vite fait : pour les organismes, il vaut mieux ajouter des chaises que laisser quelqu’un à l’extérieur. Mais dormir assis·e, c’est presque ne pas dormir du tout : le corps s’épuise, l’esprit s’embrouille. Plusieurs personnes en campement m’ont confié leurs stratégies pour trouver le sommeil : rester éveillées pendant des jours pour espérer s’écrouler ensuite, prendre des médicaments pour s’assoupir, ou céder enfin sous le poids écrasant de l’épuisement. Et pendant ce temps, la société s’attend malgré tout à ce que les personnes fassent leurs démarches administratives, ou se trouvent un logement alors que les logements à petit prix se sont presque envolés.

Enfin, je comprends pourquoi certain·es choisissent de s’installer en campement. Iels y trouvent davantage d’espace, de liberté, un peu d’intimité, une forme de liberté, la possibilité de socialiser, et parfois même une tranquillité relative. Dormir dehors n’est jamais confortable : on doit composer avec le froid, la chaleur, le bruit — plusieurs s’installent près des autoroutes pour déranger le moins possible — et le risque omniprésent de se faire voler ses affaires.

Après une journée particulièrement difficile, je discutais avec des campeurs et je leur disais à quel point leur quotidien me paraissait lourd. L’un d’eux, que je connais depuis plusieurs mois, m’a répondu très respectueusement : « Eh oui, toi, quand tu rentres chez toi, au chaud, nous, ça continue ». Puis, dans la même conversation, il a ajouté que des personnes situées en marge de leur réalité, comme moi, étaient nécessaires pour faire ce travail : mettre en lumière leur quotidien. Je lui ai répondu simplement que je ne croyais pas pouvoir transformer le monde, mais que j’espérais que ma thèse pourrait, peut-être, changer un tout petit quelque chose.

Le campement qui accueille

Au fil des semaines, on m’interpelle de plus en plus dans le parc, dans la cour du refuge ou dans les campements. On me fait signe d’approcher pour discuter, on m’invite à visiter un campement, à jaser, à chiller un peu. Certain·es consomment de la drogue ou de l’alcool à mes côtés : iels disent se sentir à l’aise de le faire. Les personnes que je rencontre se montrent très généreuses, tant par le temps qu’elles m’accordent que par le partage de leur réalité. Iels me montrent leurs installations, leurs trouvailles, leurs aménagements, et partagent avec moi leurs stratégies pour l’hiver (qui commence bien avant le 21 décembre pour les campeurs·euses). J’y vois des personnes astucieuses, créatives, ingénieuses et c’est impressionnant. Ça illustre des capacités d’adaptation et une résilience notables.

Urinoir improvisé en plastique.
Image 2. Lapalme, 2026

Plusieurs ont des pratiques de constitution de chez soi. Installation de mobilier, de cadres, de décoration, de miroirs. Certain·es placent des toiles autour du campement pour délimiter leur territoire, ce qui démontre une certaine forme d’appropriation de l’espace. Un campeur a constitué un espace fermé avec un urinoir qu’il a fait lui-même (voir image 2). J’ai aussi vu des ateliers de réparation de vélo, ou des campeurs·euses qui se préparent des pizzas surgelées sur le barbecue.


Je suis aussi témoin de belles histoires de solidarité, comme ce campeur qui offre des tentes aux personnes qui n’ont nulle part où aller et leur propose de s’installer à ses côtés, ou cette personne logée qui vient souhaiter la bienvenue à son nouveau voisin en campement. Alors que je discute avec un campeur, un homme aîné passe et dépose des sacs remplis de jus, de baguettes et de fromage : il a voulu aider comme il pouvait, et nous étions tou·tes les deux très ému·es par cet acte de générosité. Un autre jour, une femme arrive avec une camionnette remplie de repas et de vêtements chauds pour le campement. J’observe les gens s’offrir des portions, les partager avec les nouveaux·elles venu·es, et même penser à m’en offrir, le sourire aux lèvres. Je les remercie, mais je refuse : iels en ont certainement plus besoin que moi. C’est une scène touchante, pleine de solidarité et de chaleur humaine. J’imagine qu’au milieu des difficultés, de la violence et de la détresse, ces gestes d’entraide réchauffent un peu les cœurs, malgré le froid qui s’installe.

Se faire une place

S’approprier une posture de chercheure — et non d’intervenante, de militante ou de sauveuse — constitue en soi un travail exigeant, surtout lorsqu’on côtoie des personnes en situation de survie. Les personnes que je rencontre m’apportent beaucoup, et je sens que ma recherche a réellement du sens, pour moi comme pour elles. Parler de tout et de rien avec les personnes en campement, les voir sourire, voir leur visage s’illuminer lorsque l’on se retrouve, me fait également beaucoup de bien.

De mon côté, je leur apporte ce que je peux : des ramens, du chocolat du Dollarama (qui fait toujours plaisir), mais aussi un peu de chaleur humaine, ma bonne humeur, mon écoute, mon sourire, ma bienveillance et, surtout, du temps. On partage avec moi les meilleures recettes de biscuits aux Ritz et au Cheez Whiz, que je note soigneusement dans mon calepin. Je fais ma tournée, je joue avec le chien du campement, j’imprime les articles de presse où iels sont mentionné·es, etc. On me demande quelle est ma chanson préférée de Nirvana, si je veux aller boire une bière, ou si on peut écouter de la musique classique ensemble. Je ressens véritablement une volonté de créer du lien avec moi, de connecter au-delà de mon rôle de chercheure. Et je dois dire que cela me touche profondément.

Devant cet accueil, maintenir une posture de chercheure demeure un défi constant. Créer des liens de confiance, c’est aussi entrer dans le quotidien des gens, dans leur intimité, connaître leur histoire et leurs besoins. On me perçoit souvent comme une intervenante ou une travailleuse de rue et, à certains moments, je dois clarifier mon rôle et mes limites. À y réfléchir, il est tout à fait normal qu’iels se sentent à l’aise avec moi et qu’iels souhaitent parfois que je les aide davantage. Je suis présente, attentive lorsqu’iels vont moins bien, et sensible à leur réalité. J’ai commencé à orienter certain·es personnes vers des travailleurs·euses de rue. On me dit parfois que l’on apprécie le fait que je ne sois pas une intervenante moi-même. On peut comprendre cela comme un désir d’entrer simplement en contact avec d’autres humains·es, en dehors du cadre formel de la relation d’aide. Habiter l’espace public ne signifie pas forcément vouloir de l’aide ou vouloir accéder à des services, ni accepter d’être inscrit·e dans une dynamique d’intervention.

Avant de partir en congé l’été dernier, je suis allée voir les campeurs·euses que je connais pour leur dire que je serais de retour dans une dizaine de jours. En quittant le campement ce jour-là, une personne que je connais à peine m’a lancé un « Bonne soirée, Véro! » de l’autre côté du parc. J’ai senti que je commençais à faire partie des meubles — et je me suis dit que c’était peut-être ça, au fond, l’essence du travail d’ethnographe (Favret, 1990; Wacquant, 2002).

Le genre du terrain

Le terrain m’a également rappelé que l’enquête n’est jamais seulement intellectuelle : elle est incarnée, située et profondément façonnée par le genre. Faire de la recherche comme femme dans l’espace public comporte ainsi son lot de surprises et de défis. En circulant seule, je me retrouve parfois à traverser des lieux plus risqués, ce qui m’a amenée à réfléchir plus sérieusement à ma sécurité. Cela a imposé certaines limites à mon terrain : je ne m’y rends pas lorsqu’il fait noir, ni durant la nuit. Des campeurs m’ont d’ailleurs recommandé de ne pas aller seule dans certains secteurs, ou se sont offerts pour m’accompagner — ce dont je n’ai finalement pas eu besoin. Je sens que certain·es souhaitent réellement veiller sur moi et se soucient de mon bien-être. Cette attention m’a touchée.

Je constate que certaines situations se sont produites en raison de mon apparence et de mon identité de genre. Lorsque je me promène dans l’espace public, il m’arrive souvent d’être « draguée » ou interpellée en raison de mes cheveux bouclés, de mon style ou de la couleur de mes yeux, et j’entends des commentaires comme : « T’es bien belle, toi », « Tu as de beaux yeux », « Tu es donc bien charmante », ou encore « Veux-tu aller sur une “date?” ». J’ai commencé à porter attention à mon habillement, en réfléchissant à la manière dont mes vêtements peuvent influencer la perception des autres. Bien que cette dynamique puisse parfois faciliter certains échanges sur le terrain, il demeure nécessaire d’en examiner les implications plus en profondeur dans une perspective genrée du travail de terrain. Cette expérience m’amène en effet à réfléchir aux effets de ma propre identité de genre sur les interactions et sur les conditions d’enquête (Harries, 2022; Yadlin et al., 2024). Je me questionne souvent sur la manière dont ce même terrain se déroulerait si j’incarnais une autre identité de genre.

Ne pas passer tout droit Au moment d’écrire ces lignes, j’amorce l’analyse de l’ensemble des entretiens individuels réalisés, de même que des notes d’observation colligées au cours des six derniers mois. Tout au long de cette période, le terrain a continué de me surprendre, de me questionner, de me déplacer, autant intellectuellement qu’émotionnellement. Je ne sais pas encore exactement ce que cette recherche deviendra dans sa forme finale, mais je sais que le terrain continue de me transformer un peu chaque jour.

Cette recherche prend forme dans une démarche ethnographique, au fil d’une présence prolongée sur le terrain et des relations qui s’y tissent. Elle ne repose pas sur une posture d’observation à distance, mais sur une implication située, faite de rencontres, d’échanges et d’ajustements continus. Peu à peu, les frontières entre observer, écouter et être affectée deviennent mouvantes. Le savoir qui se construit ici émerge de ces moments partagés, des récits confiés, mais aussi des inconforts, des doutes et des déplacements qu’ils suscitent. Faire de l’ethnographie, dans ce contexte, c’est accepter de se laisser transformer par le terrain, et de penser à partir de ce qui nous traverse.  

Pour continuer d’avancer dans ce travail, je m’accroche à mes propres refuges : dans la boxe, qui m’ancre dans mon corps et réveille la résilience nécessaire à l’enquête, dans les amitiés et les amours — humains comme félins — qui m’enracinent et dans la cuisine, qui apaise, où préparer du pain aux bananes pour les campeurs·euses devient une manière de traverser l’impuissance qui m’habite par moments.

Alors que l’itinérance visible connaît une hausse marquée, et ne montre aucun signe de ralentissement, on constate les limites de nos dispositifs d’hébergement, de prévention et de soutien, et l’on se doit de repenser nos façons d’habiter la ville (Grimard et al., 2024; MacDonald, 2024). En tant que société, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir : des changements structurels s’imposent, et ils exigent à la fois du courage politique et une réelle volonté de transformer nos rapports aux inégalités. Si cette recherche s’ancre dans un contexte spécifique, elle permet néanmoins d’éclairer des dynamiques que l’on retrouve dans d’autres milieux urbains et ruraux confrontés à des réalités similaires, en offrant des prises pour penser autrement les rapports à l’espace public, à la marginalité et aux réponses collectives qui y sont apportées.

Lors d’une récente entrevue, un·e campeur·euse formulait ce souhait : « Quand le monde voit les gens dans la rue, ne passez pas tout droit… passez pas tout droit ». Son appel renvoie l’écho du dernier rapport de l’Office de la consultation publique de Montréal (OCPM, 2025) : « Ton voisin qui vit dehors, c’est quand même ton voisin ».

Partager le pouvoir. Journal d’une démarche d’apprentissage collectif sur la coanimation

Le Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec (GRFPQ, ou Groupe de recherche dans la suite du texte) a été fondé en 1989 par le Front commun des personnes assistées sociales du Québec. Le Groupe de recherche travaille avec des militant·es, des organismes communautaires et des équipes de recherche pour faire connaître les causes et les effets de la pauvreté, et trouver des solutions pour bâtir une société plus juste. Pour le Groupe de recherche, on ne trouvera pas de solutions à la pauvreté sans les personnes qui la vivent : ce sont elles qui savent le mieux ce que ça veut dire d’être pauvre. C’est pour ça qu’elles sont au cœur des actions du Groupe et que toutes ses activités visent à apprendre ensemble, pour agir ensemble.

Depuis l’automne 2025, le Groupe de recherche mène une démarche d’apprentissage collectif sur la coanimation d’activités communautaires, pour réfléchir au partage du pouvoir et des responsabilités entre militant·es et salarié·es. Diana Lombardi, responsable du projet, nous offre une vue « de l’intérieur » sur cette démarche.

Comme le souligne un·e membre de l’équipe du Groupe de recherche : « partager le pouvoir, ça prend plus de temps que de le garder ». À quel point est-il légitime et justifiable de tenir au pouvoir qu’on a, surtout lorsqu’on est en action contre les inégalités sociales ? Et comment faire pour se placer en soutien, plutôt qu’au cœur de l’action ? En discutant avec des militant·es impliqué·es dans des groupes communautaires, on s’est rendu compte que, souvent, ce sont les personnes salarié·es (les équipes de travail) qui animent les activités, parce qu’on présume que les militant·es n’ont pas cette capacité, et que, parfois, salarié·es et militant·es n’ont pas exactement les mêmes objectifs1. Au Groupe de recherche, on considère que c’est contraire à nos valeurs de par et pour de maintenir cette pratique, et que les militant·es devraient également pouvoir décider de ce dont on va parler, de ce qu’on va faire et de pourquoi et comment on va le faire.

Alors on s’est demandé : comment mieux partager ce pouvoir-là ? Serait-il possible que les militant·es et les salarié·es partagent l’animation des activités de leurs groupes ? Et comment faire pour bien soutenir les militant·es qui aimeraient expérimenter la coanimation ? Avec toutes ces questions en tête, l’équipe du Groupe de recherche s’est lancée dans une démarche d’apprentissage collectif sur la coanimation par les personnes qui vivent la réalité de la pauvreté (les militant·es) et les personnes qui ne la vivent pas (les salarié·es)2. Avec quatre duos militant·e-salarié·e de quatre groupes communautaires différents (dont le Groupe de recherche)3, nous avons formé un cercle d’apprentissage pour réfléchir aux différentes manières de partager les responsabilités de l’animation, identifier les pratiques qui favorisent la prise de parole et la participation de chacun·e et bénéficier de l’expérience des différents groupes communautaires. Entre les rencontres du cercle, chaque duo est invité à coanimer deux à trois activités auprès de son groupe et d’en discuter ensuite avec le cercle, en partageant ses expériences, ses idées, ses bons coups, les obstacles rencontrés et les pistes d’action possibles pour la suite. L’idée étant de mettre en commun nos réflexions sans les hiérarchiser, pour développer un outil de soutien à la coanimation à partager avec d’autres groupes communautaires.

Le présent texte nous plonge dans les coulisses de cette expérimentation collective : à la manière d’un journal de bord, la coordonnatrice du projet nous raconte les embûches, les succès, les questions et les surprises rencontrés en cours de route.

Calendrier du projet

Automne 2025 : création du cercle d’apprentissage et première expérience de coanimation. Les participant·es établissent collectivement les objectifs de la démarche.

Hiver 2026 : les duos coaniment une ou deux activités supplémentaires entre janvier et mars. Le cercle d’apprentissage se rencontre deux fois pour revenir sur ces activités.

Printemps-été 2026 : le cercle d’apprentissage se réunit pour réfléchir à la création d’un outil de soutien à la coanimation, à partir de l’expérience des quatre duos.

L’équipe du Groupe de recherche travaille sur l’outil à partir des propositions du cercle. Selon l’intérêt et la disponibilité des participant·es, les membres du cercle peuvent former un comité pour collaborer avec le Groupe de recherche.

Automne 2026 : diffusion de l’outil dans le milieu communautaire.

7 novembre 2025

Première rencontre du cercle d’apprentissage (et ma première expérience d’animation avec ce groupe). L’objectif aujourd’hui est de créer du lien entre les participant·es (« faire pogner la chimie ») et de définir nos attentes communes envers le projet.

Première surprise : tout le monde a des expériences de coanimation. Ça vient changer un peu la donne, et ça nous rappelle un enjeu important : même sans le vouloir, on présume souvent des choses. On aurait dû les accueillir avec plus d’ouverture d’esprit. Certains groupes ont donc une culture déjà bien établie de la coanimation et du partage des responsabilités mais, bien sûr, ça n’est pas toujours évident ! Dans le milieu de l’aide sociale, on parle beaucoup de par et pour, mais ce n’est pas nécessairement la norme dans l’ensemble du mouvement communautaire, et ça demande des équipes assez grandes et du temps pour s’investir.

On se demande ce qu’il faudrait mettre en place pour que le partage des rôles, des tâches et de la charge de travail se fasse dans l’écoute et la compréhension mutuelle. On se rend compte que ça ne sert à rien de chercher une recette universelle et qu’on a besoin d’outils flexibles, adaptables aux réalités des différents groupes. On peut quand même identifier des ingrédients importants de la recette : favoriser la prise de parole de tout le monde, s’entraider et vérifier que chacun·e est à l’aise, être à l’écoute et prendre sa juste place. Par exemple, on se rend compte que ce n’est pas toujours facile d’assurer un partage égal de la parole, dans la mesure où certaines personnes ont plus ou moins de facilité à s’exprimer en public, ont parfois des difficultés de lecture, etc. On essaie des techniques comme l’utilisation d’un chronomètre, mais ça ne nous paraît pas encore pleinement satisfaisant (en l’occurrence, chronométrer le temps de parole nous paraît injuste pour les personnes qui ont des difficultés d’élocution).

On parle aussi beaucoup des enjeux d’accessibilité : le choix des mots, des lieux, des horaires, tout ce qui fait que chacun·e peut prendre sa place dans le projet. Parfois, on ne partage pas les responsabilités parce qu’on se dit que ça va être trop difficile, que ça va prendre trop de temps, mais ça implique qu’on s’attend à ce que les militant·es agissent ou s’impliquent de la même manière que les salarié·es : est-ce pertinent ? Il faut aussi accepter que les gens ne fassent pas toujours les choses comme on voudrait qu’elles soient faites — à quels standards on se réfère4 ? La réalité est que les salarié·es détiennent beaucoup de pouvoir et de responsabilités : organiser les rencontres, réfléchir aux contenus, mobiliser les connaissances, etc. Est-il possible de partager ce pouvoir dès la conception des activités ? Est-ce que tous·tes les militant·es sont outillé·es pour le faire ? Quels changements systémiques pouvons-nous — ou sommes-nous prêt·es à — faire pour faciliter ce genre de coconstruction ? En tant que chargée de projet, animatrice des cercles d’apprentissage et coanimatrice participante à cette démarche, je me pose ces questions sans trouver de réponse claire.

Dans un texte de Gyasi Burks-Abbott, auteur, conférencier et défenseur des droits des personnes autistes, on peut lire : « tout le monde peut apprendre » et « Handicapé·e ou non, personne n’est complètement auto-suffisant·e »5 (2024). On considère que l’égalité, c’est prendre la personne là où elle est, c’est-à-dire ni surestimer ni sous-estimer son potentiel, et que ça ne revient pas nécessairement à partager les tâches moitié-moitié entre militant·es et salarié·es. Un·e militant·e raconte que, dans son groupe, « les personnes salariées ont la théorie, et nous apportons le vécu ». Un·e autre militant·e ajoute : « on ne veut pas toujours coanimer ! », en expliquant que c’est parfois plus facile d’animer seul·e. Finalement, pour reprendre encore une fois les mots de Burks-Abbott, on est d’accord pour dire qu’on veut « toujours présumer la compétence »6 des gens, sans pour autant les placer en situation d’échec : l’idée est d’offrir à chacun·e la chance de surmonter des défis, mais pas trop grands ou impossibles.

Le climat de cette première rencontre était très ouvert et amical, les participant·es ont pris de longs tours de parole — en ce sens, on considère que l’objectif est atteint. On prévoit de créer un outil de rétroaction basé sur les défis et stratégies nommés aujourd’hui, pour que chaque duo puisse le remplir après leurs expériences de coanimation, et en discuter à la prochaine rencontre du cercle.

26 novembre 2025

Première expérience de coanimation, duo Brigitte et Diana. Hier, Brigitte et moi sommes allées observer l’animation de ma collègue. Nous avions préparé un mot d’ouverture sur la mission et les actions du Groupe de recherche. Ça s’est bien passé et Brigitte était tellement fière ! Elle a quelques enjeux avec la lecture, je lui ai demandé si elle était nerveuse, mais elle m’a dit que non, elle n’est pas anxieuse de prendre la parole devant les gens — du moins pas tout le temps. Je suis vraiment fière d’elle, mais est-ce que je suis fière de moi ?

On a pratiqué, on a réussi. Il y avait juste un mot sur lequel elle accrochait un peu. J’ai pu l’aider en chuchotant, mais… pourquoi je ne l’ai pas modifié avant, puisque je savais que c’était moins facile pour elle ? En quoi ça dérange de changer un mot ? Et est-ce qu’on a pris le temps de regarder ensemble ce que voulait vraiment dire le texte ? Elle connaît bien le Groupe de recherche, on aurait pu réécrire le texte ensemble, dans ses mots à elle. Je crois que j’ai plaqué mes attentes sur elle ! Je sais que j’étais encourageante, et que Brigitte est satisfaite et contente. Elle m’a dit, avec beaucoup de patience et de bienveillance, que « je vais apprendre ». Elle estime qu’on arrivera à mieux se connaître et à mieux travailler ensemble. Cependant, je me demande si cette expérience a vraiment favorisé un partage de pouvoir. Est-ce que j’ai appliqué les principes que je voulais mettre de l’avant dans ce projet ? Je dépose ces questions et je poursuis ma réflexion.

23 janvier 2026

Deuxième rencontre du cercle d’apprentissage. On avait prévu des ateliers en sous-groupes, mais le cercle en a décidé autrement ! Les participant·es préféraient entendre les retours de chacun·e.

Le cercle a soulevé un défi important : « coanimer, c’est une des choses qui passe plus facilement à la trappe dans les priorités. Donc on ne prend pas, ou peu, de temps pour se préparer ». Les horaires sont trop remplis, et on a manqué de temps pour préparer la coanimation comme on l’aurait voulu. Ça fait en sorte que la personne salariée prend plus de place (ou, parfois, anime seule), parce qu’elle est plus à l’aise de s’adapter rapidement. Bien sûr, certains défis auxquels font face les militant·es sont hors de notre contrôle, comme la maladie, la fatigue, ou le fait d’être touché·e directement par le contenu abordé. Mais en prenant cette place-là, on passe à côté du sens même de la coanimation ! Deux salarié·es se sont demandé à leur tour s’ils ou elles avaient manqué quelque chose dans la préparation, pour s’assurer que leurs coanimateurs·trices soient à l’aise. Mais on se pose la question : qui a décidé que les salarié·es devraient prendre soin des militant·es ? Qui a besoin de qui ? On partage nos stratégies : un duo s’est préparé au téléphone et un autre a fait son debrief pendant le trajet du retour. Ce sont de bonnes idées si on manque de temps. On constate aussi que tout le monde n’a pas les mêmes objectifs ou intérêts pour la coanimation. Certain·es souhaitent que les gens comprennent à quel point le partage de pouvoir est important pour le bien commun du mouvement communautaire, et veulent offrir une feuille de route à d’autres groupes pour les soutenir dans cette démarche. D’autres apprécient avant tout l’idée de réfléchir ensemble, d’améliorer ses pratiques. Pour d’autres encore, c’est l’occasion de prendre une place, d’être traité·e en égal·e. Finalement, que ce soit pour militer, socialiser, ou même pratiquer la lecture, on trouve important de s’assurer que les coanimateurs·trices aient du plaisir : on a un objectif « anti-professionnalisation » et égalitaire, tout le monde est là pour avoir du fun.

Ce que nous voulons pour la coanimation. Cercle d’apprentissage collectif, GRFPQ, 2026

La dynamique qui s’est installée au sein de ce groupe est vraiment extraordinaire. Un véritable esprit d’entraide s’est établi : chaque personne était écoutée et les autres posaient des questions de relance. Parfois, on s’arrêtait pour s’assurer que l’on comprenne bien le propos d’un·e collègue, ou on l’aidait à choisir l’image qui concordait le mieux avec son sentiment.

Certaines personnes participent moins aux échanges, surtout lorsque ça fait longtemps que la même personne parle ou lorsque la discussion devient quelque peu théorique, réflexive ou personnelle. J’ai vu (et senti) les regards fuyants, les yeux qui se ferment un peu, l’envie de se lever et de se promener dans la salle… Mais on dirait que le groupe a intuitivement trouvé un moyen pour (ré)inclure ces personnes : après des échanges un peu lourds, la discussion a bifurqué vers le passe-temps d’un·e des membres. Tout le monde parlait en même temps, avec légèreté. Après une minute, j’ai repris l’animation selon l’ordre du jour, et tout le monde était disponible et attentif·ve. C’est comme si une soupape avait besoin d’être relâchée. Je suis impressionnée par la capacité du groupe à s’autoréguler !

Maintenant que le lien est créé et que le groupe fonctionne bien, il est peut-être temps de prendre un peu de recul et de commencer à appliquer un regard critique sur ce qui se passe. On n’a pas encore abordé les questions difficiles, notamment celle des rapports de pouvoir qui peuvent se jouer, à la fois dans la coanimation mais aussi dans le cercle lui-même. Comment aborder tout ça ? Tout le monde n’a pas une vision politique des choses, chaque groupe est différent dans ses positions et dans ses besoins, et on ne veut pas les perdre en échappant cette diversité. Mais parfois, justement parce qu’on est très fort·es dans le par et pour, on dirait qu’on arrête de se questionner sur ses pratiques et sur le besoin de les améliorer. Ça serait bien d’amener tranquillement ces enjeux lors de la prochaine rencontre du cercle.

13 mars 2026

Troisième rencontre du cercle d’apprentissage. Cette fois-ci, ma collègue Trycia a animé la rencontre, ce qui m’a permis de participer pleinement aux échanges aux côtés de Brigitte. On a commencé avec un tour de table pour revenir sur nos expériences de coanimation depuis janvier.

B. (militant·e) et L. (salarié·e) ont coanimé une rencontre sur les enjeux liés à la pauvreté, dans une optique de croisement des savoirs (universitaires, expérientiels, etc.). Plusieurs rondes d’échanges ont eu lieu en amont pour arriver à certains constats et nourrir une discussion collective.

Selon B., c’était un désastre. Elle a beaucoup travaillé ces dernières années pour développer sa façon de faire et se sentir à l’aise dans son rôle d’animatrice. Mais cette fois-ci, l’ordre du jour a été établi en amont après une consultation entre les différentes parties prenantes, et elle n’a pas pu faire les choses à sa manière : « il fallait que je sorte de ma zone de confort et j’étais bloquée ». Le duo est également revenu sur les défis que l’on rencontre lorsqu’on aborde des sujets difficiles : « On a des “poques” que, parfois, les autres ne voient pas nécessairement. On ne sait pas comment les gens vont recevoir nos paroles. On ne veut pas blesser, choquer, provoquer ». Cette préoccupation mène B. à se questionner : « Comment ne pas creuser trop pour ne pas réveiller les idées noires ? La ligne est très fine ». Malgré ces embûches, B. reste fière de son travail : « Je m’exprime difficilement, ce n’est pas tout le monde qui me comprend. Ma façon d’être peut ne pas convenir à tout le monde, mais je suis moi. C’est un cheminement personnel, et j’en suis fière ! ».

M. (militant·e) a coanimé une présentation donnée à un groupe d’étudiant·es sur la défense des droits des personnes prestataires de l’aide sociale. Elle est habituée à se prononcer sur le sujet, mais c’était la première fois qu’elle le faisait dans un tel contexte. Les coanimatrices se sont préparées en avance, et M. a pu adapter son témoignage au public.

La réception a été excellente, mais M. nous a aussi fait part de certains aléas : à cause du mauvais éclairage de la salle, elle a eu de la difficulté à consulter ses notes, ce qui l’a déconcentrée (« parfois, mon cerveau part prendre une marche »). Elle a manqué son tour de présentation, et sa coanimatrice a pris la parole à sa place. M. aurait aimé revenir sur cette expérience avec elle, mais ça n’a pas été possible. M. estime qu’elles auraient dû prévoir un moment de rétroaction : « comme ça, on peut tout se dire, le positif et le négatif ».

Brigitte et moi avons coanimé un atelier sur les inégalités socioéconomiques dans un organisme communautaire. On s’est préparées d’avance et, cette fois-ci, en contraste avec notre coanimation au mois de novembre, Brigitte a présenté le Groupe de recherche avec son propre texte : « au Groupe de recherche, nous sommes dans la lutte pour défendre les droits des personnes qui vivent dans la pauvreté. On offre des formations dans les groupes et on participe à la recherche sur la pauvreté. Nous croyons à nos actions et nous voulons que tout le monde soit égal ! ». Elle était fière de sa prise de parole : « c’est mes mots. Ça vient de moi ».

Un des apprentissages que l’on retient de ces retours et de nos échanges est que le fait d’avoir une bonne complicité entre les coanimateurs·trices est un facteur de réussite. Un·e participant·e salarié-e témoigne : « je cumule plusieurs années d’animation, et pourtant, je peux parfois coanimer avec un·e collègue et ne pas trouver ça facile, ne pas me sentir à la hauteur ». Se connaître assez pour avoir développé un certain niveau de confiance aide à fluidifier l’animation, et à improviser en fonction des forces, des faiblesses et des besoins de l’autre.

Le temps de rétroaction est aussi important que le temps de préparation, et il devrait être planifié dès le départ. Comme le souligne un·e participant·e mili­tant-e : « ça se peut que personne d’autre que celle qui a vécu [un évènement problématique] ne se soit rendu compte de quoi que ce soit » et, si on attend trop longtemps pour faire le bilan, les évènements semblent trop lointains pour être discutés. Prendre le temps de se dire les choses permet ainsi de mieux se comprendre, de développer la relation de confiance entre les coanimateurs·trices et d’apprendre ensemble.

Même si on est bien préparé·es, beaucoup de facteurs externes peuvent avoir un impact sur la coanimation. Un·e participant·e enchaîne les exemples : le chauffeur du transport adapté ne l’a pas débarquée à la bonne porte, elle a eu des difficultés à trouver la salle et a dû marcher beaucoup, il n’y avait pas d’eau à disposition et pas assez de temps pour aller en chercher, l’éclairage était trop bas pour lire, les toilettes étaient fermées… Tout cela a affecté sa disponibilité mentale pour la coanimation (« ma charge mentale était énorme déjà ! »). Selon elle, c’est à elle d’apprendre à « se gérer » pour que ça ne « nuise » pas à sa présentation, mais le groupe a vivement réagi en rappelant qu’elle n’a pas à elle seule le contrôle sur tous ces aspects. Ce sont des éléments dont on peut discuter lors des rétroactions, pour essayer d’en tenir compte collectivement.

Il faut aussi savoir lâcher prise et ne pas se mettre trop de pression : on ne peut pas tout savoir ni tout contrôler (« j’ai appris à lâcher prise, à m’adapter, à faire confiance au processus »). C’est important d’être prêt·es à accueillir l’imprévisibilité, et le fait qu’on ne sait jamais exactement comment les gens vont réagir (« parfois, il y a certains mots-clés qui vont ouvrir ou fermer les personnes »). Par ailleurs, on considère que reconnaître qu’on n’a pas toutes les réponses (que ­« des fois, j’sais pas ») est un acte d’humilité : « j’en finis plus d’apprendre. Je vais dormir et apprendre dans mon sommeil ! ».

Finalement, on en conclut que la coanimation, c’est faire l’effort. Ce n’est vraiment pas quelque chose que l’on improvise, on ne peut pas juste se dire « tiens, je suis animateurice ». Comme le soulignent les participant·es : « c’est un métier », et cela se développe.

Nos forces, nos limites, nos apprentissages. Cercle d’apprentissage collectif, GRFPQ, 2026

Organisation apprenante

En plus de ces retours collectifs sur la coanimation, l’objectif de la journée était d’aborder les enjeux qui nous ont poussé·es à amorcer ce projet : les dynamiques de pouvoir en place dans les rapports entre militant·es et salarié·es. On a rapidement réalisé qu’il ne serait pas évident d’aborder frontalement ces questions, comme le remarque Trycia : « je n’ai aucune idée comment j’aurais pu l’amener sans littéralement sous-entendre que les salarié·es oppriment les expert·es de vécu. Un beau casse-tête ». Toutefois, même si certains termes ne sont pas directement employés, cela ne veut pas dire que le cercle d’apprentissage n’a pas eu des échanges réflexifs puissants : au cours des différents ateliers, plusieurs participant·es ont nommé des défis, vécus et observés, intimement liés à la notion de répartition du pouvoir, sous différentes formes — que ce soit parce qu’un·e coanimateur·trice est en situation de handicap et l’autre non, parce qu’on n’a pas la même charge mentale, parce qu’on a des expériences différentes, etc.

Quand je réfléchis à mon propre rôle de chargée de projet, je pense à tous les chapeaux que je porte : la coanimation avec Brigitte, la coordination et l’animation des rencontres du cercle, ainsi que la vision globale et transversale du projet. Il y a beaucoup de pouvoir en jeu : c’est bien moi qui décide de ce que je veux partager et des questions que je veux poser. On parle souvent de briser le discours dominant dans le mouvement communautaire, mais on a tellement intégré certaines façons de penser… Pour faire avancer ces réflexions, je m’appuie sur un document intitulé « Culture de la suprématie blanche dans nos organisations », adapté par le Centre des organismes communautaires (COCo, 2020) à partir des travaux du collectif de formateurs·trices et militant·es Dismantling Racism Works7. Ce document présente des caractéristiques de la culture organisationnelle blanche, et propose des « antidotes », fondés sur une approche d’« organisation apprenante ».

L’une des caractéristiques présentées est justement la crainte du conflit ouvert, où la « politesse est utilisée comme prétexte pour priver les gens de l’espace nécessaire pour ressentir leurs émotions et pour être eux-mêmes » (COCo, 2020, p. 32). Ce n’est pas que je trouve que les participant·es du cercle d’apprentissage évitent le conflit, mais il est certain que ce n’est pas facile d’aborder frontalement les sujets difficiles, que ce soit pour les animateurs·trices ou les participant·es. Un des antidotes proposés est de « Faire la distinction entre être impoli et soulever des questions difficiles. Apprendre à avoir des conversations vraies en équipe et s’aider les un·es les autres à se sentir écouté·es dans ces moments plus tendus » (p. 32). Cela pourrait m’être utile pour la suite, surtout si je fais le lien avec l’exercice d’autoréflexion : « comment utilise-t-on la rétroaction pour évaluer et améliorer les programmes et les activités ? Si des problèmes ou des développements inattendus surviennent, comment sont-ils abordés et réglés ? » (p. 33).

Je vois d’autres liens avec nos objectifs et nos questionnements dans le document. Le cercle d’apprentissage essaie par exemple de se défaire de la culture perfectionniste qui, liée à l’exigence d’un travail parfait, met de l’avant « ce qui ne va pas » et où « les erreurs sont perçues de manière personnelle » (p. 10). En consultant les antidotes à cette caractéristique, je nous reconnais : « favoriser un environnement où tous·tes peuvent reconnaître que les erreurs mènent parfois à des résultats positifs. Développer la capacité d’échouer, puis d’être transformé par ces échecs » et « dissocier la personne de l’erreur » (p. 12).

Notre objectif est également de démontrer qu’il n’y a pas qu’une seule bonne façon de faire les choses, mais plutôt « qu’il existe plusieurs façons d’atteindre un même but et demeurer ouvert·es à d’autres avenues possibles » (p. 16). Nous croyons que les militant·es et les membres du communautaire sont capables de coanimer, même si cette coanimation ne ressemble pas à ce que l’on avait imaginé. Nos discussions sur l’humilité font aussi le lien avec un des antidotes : « Ne jamais présumer savoir, en tant qu’individu ou qu’organisation, ce qui est bon pour d’autres communautés. L’humilité est essentielle à l’établissement de relations significatives avec des communautés dont les antécédents culturels sont différents des nôtres ou de ceux de notre organisation » (p. 16). Ce point rejoint d’ailleurs l’argument d’Esther Fillion (2005), lorsqu’elle analyse les différences culturelles qui opèrent entre les membres et les équipes de travail en alphabétisation populaire.

Essayer la coanimation

Somme toute, ce qui traverse nos expériences de coanimation et de travail collectif n’est pas juste une question interpersonnelle, mais bien un ancrage dans des enjeux systémiques et des biais parfois inconscients. Le Groupe de recherche a lancé ce projet en espérant soutenir les groupes communautaires à essayer la coanimation — tout en apprenant de cette pratique nous-mêmes —, à revenir aux racines de l’action communautaire autonome et à oser apporter des changements au sein de leurs organisations. On espère également inspirer une réflexion sur le partage du pouvoir, telle que celle que l’on a amorcée ici, sans prétention à y trouver toutes les solutions (d’autant plus dans un contexte où les salarié·es subissent également des formes de pouvoir économique qui impactent leur rapport au temps et à l’efficience).

À partir de ces expériences collectives, que pourrait-on finalement imaginer comme outil de diffusion ? Les membres du cercle d’apprentissage aimeraient proposer un guide ou un outil simple pour soutenir d’autres groupes à se lancer dans la coanimation. L’idée serait de proposer des pistes de réflexion pour définir une façon de faire adaptable, selon les groupes, à la variété de leurs contextes, de leurs ressources, de leurs besoins et de leurs objectifs. Le contenu devrait pousser les lecteurs·trices à se poser des questions, leur permettre de se référer à nous au besoin, ou renvoyer à une page web sur laquelle on fournirait des ressources pertinentes, comme des propositions de lecture pour approfondir les sujets abordés dans le guide. On souhaite aussi rendre compte de ceci avec un format accessible, incluant des images, un langage simple et un peu de marge pour la créativité… Peut-être qu’un zine serait une idée intéressante ?

À l’heure d’écrire ces lignes, la démarche d’apprentissage collectif sur la coanimation menée par le Groupe de recherche est encore en cours. L’outil de soutien à la coanimation sera créé et diffusé dans les milieux communautaires au cours de l’été et de l’automne 2026. Cette nouvelle étape de la démarche fera l’objet d’un second article — sous l’angle de la rétrospective — diffusé dans un prochain numéro de la Revue du CREMIS.

Développer des communautés de pratique pour renforcer l’intervention sociale face aux changements climatiques

Les changements climatiques constituent l’un des plus importants défis du 21e siècle et ils représentent le problème contemporain le plus pressant, tant sur le plan écologique que social. Leurs effets sur les populations interpellent directement les intervenant·es sociaux·ales qui œuvrent dans le réseau public, le milieu communautaire, le secteur humanitaire ou en pratique privée, car ils et elles travaillent avec les individus et les communautés les plus affectées. Or, les intervenant·es sont trop souvent démuni·es devant l’ampleur de ces enjeux. Ils et elles ne se sentent pas suffisamment outillé·es pour intervenir efficacement, que ce soit en termes d’analyse ou de pratiques d’intervention (Roy et al., 2025). Plusieurs auteurs·trices en travail social (Besthorn, 2012; Dominelli, 2013; Krings et al., 2020; Ramsay et Boddy, 2017) reconnaissent l’importance d’accroître les connaissances et les habiletés des intervenant·es afin qu’ils et elles deviennent des acteurs·trices clés dans la lutte contre les causes des changements climatiques et leurs effets sur les populations en situation de vulnérabilité et/ou de marginalité. Les intervenant·es manifestent le besoin d’avoir des espaces de dialogue entre pairs où il est possible de réfléchir, échanger, collaborer et développer des interventions mieux adaptées aux réalités climatiques et environnementales actuelles (MacDonald et al., 2024; Roy et al., 2025). Nos projets antérieurs (Dagenais-Lespérance, 2026; MacDonald et al., 2024, 2026) montrent également que le cursus de formation en travail social offre peu d’opportunités de développer des connaissances et compétences en matière d’intervention sociale en contexte de changements climatiques. Sur le terrain, les pratiques d’intervention restent à développer.

C’est pour relever ce défi que nous avons mené le projet Mieux comprendre pour mieux former : renforcer des pratiques de résilience en intervention sociale à l’aube des changements climatiques, subventionné par l’Institut National de Santé publique du Québec (INSPQ)1. Ce projet comprend une étude des besoins ainsi qu’une formation continue adaptée aux intervenant·es œuvrant dans les secteurs public et communautaire et étant en contact direct avec des publics susceptibles d’être affectés par les changements climatiques. Le volet de la formation continue a pris la forme de communautés de pratique, soit des groupes de personnes réunies autour d’un intérêt commun, d’une problématique partagée ou d’un domaine de passion, pour approfondir leurs connaissances et leurs expertises au fil d’interactions continues (Wenger, 1998), et formaliser des savoirs pragmatiques et des pratiques prometteuses (Roy et al., 2025). Pour ce faire, nous avons adopté une perspective holistique des interrelations entre les changements climatiques, la santé et les enjeux sociaux, en combinant le modèle conceptuel écosocial (Boetto, 2017; Boetto et al., 2020; Rambaree et al., 2019) et l’approche Une seule santé2 axée sur l’apprentissage transformatif et l’éducation relative à l’environnement.

Démarche du projet

Nous avons procédé en trois étapes. Nous avons d’abord réalisé une revue de littérature pour documenter et analyser les pratiques d’intervention sociale prometteuses pour faire face aux changements climatiques en amont (prévention des changements climatiques et de leurs effets sur les personnes et les communautés, sensibilisation des personnes et communautés à propos des changements climatiques et de leurs effets sociaux et de santé) et en aval (interventions en cas de crise et de catastrophe).

Nous avons ensuite récolté des données mixtes grâce à un sondage mené auprès d’intervenant·es. L’objectif était de brosser un portrait général de leur compréhension des interrelations entre les changements climatiques, la santé globale et l’intervention sociale, pour mieux saisir leurs besoins de formation.

Finalement, nous avons recruté des intervenant·es parmi les répondant·es au sondage et au sein de nos réseaux de collaborateurs·trices, pour former quatre communautés de pratique. L’objectif de cette démarche était d’abord de créer des espaces pour développer des habiletés d’analyse et d’intervention visant à atténuer les enjeux sociaux et de santé liés aux changements climatiques. Simultanément, nous souhaitions récolter des données qualitatives pour mieux comprendre les pratiques sur le terrain et éventuellement développer d’autres projets de recherche visant à les nourrir. Initialement, les communautés de pratique couvraient trois types de territoires (urbain, semi-rural et rural) et rassemblaient entre six et neuf intervenant·es par groupe. En cours de projet, nous avons toutefois réduit le dispositif à deux groupes. Chaque communauté de pratique s’est rencontrée douze fois (une fois par mois pendant un an), par Zoom.

Apprentissages et collaborations

Une communauté de pratique ne se limite pas à un groupe de discussion : elle constitue un espace vivant où l’articulation entre action, réflexion et collaboration devient un levier puissant de transformation.

Les communautés de pratique, théorisées notamment par Étienne Wenger (1998, 2010) et Jean Lave (1991), reposent sur trois dimensions fondamentales : le domaine (champ d’intérêt commun), la communauté (groupe d’individus en interaction régulière) et la pratique (savoirs, outils, récits ou méthodes partagés) (Wenger, 1998). Elles se développent dans une diversité de contextes — professionnels, académiques, communautaires — afin de répondre à des besoins d’apprentissage collectif, de réflexion critique et de développement de pratiques. Contrairement aux équipes de travail formelles, elles se construisent de manière organique, autour du désir partagé d’apprendre et d’améliorer collectivement les façons de faire dans un champ donné (Lave et Wenger, 1991). Leur principal objectif est de soutenir le développement continu des savoirs en favorisant le partage d’expériences, la reconnaissance des défis rencontrés et l’exploration de solutions. Les communautés de pratique contribuent ainsi à réduire l’isolement professionnel, à renforcer la mémoire organisationnelle et à construire une identité collective centrée sur des pratiques significatives. Elles peuvent aussi devenir des espaces de soutien mutuel, d’expérimentation et d’innovation (Larouche et al., 2019).

En contexte communautaire ou éducatif, les communautés de pratique participent activement à la reconnaissance et au développement des savoirs expérientiels3 et à la valorisation des contributions de chaque personne. Elles s’inscrivent dans une démarche de coconstruction des connaissances, où l’apprentissage est ancré dans l’action, le dialogue et le contexte social. Elles peuvent prendre des formes variées : certaines émergent de manière informelle, tandis que d’autres sont intentionnellement organisées. Même dans les communautés les plus structurées, il est souhaitable que les institutions auxquelles appartiennent les membres n’interviennent pas directement dans leur gestion, afin de préserver leur autonomie et leur capacité d’innovation (Wenger et al., 2002). Leur bon fonctionnement dépend des individus et des environnements dans lesquels la communauté évolue (Lathlean et Le May, 2002), notamment pour assurer l’engagement actif des membres, la pertinence du sujet traité, la confiance mutuelle, la qualité des infrastructures et l’accès aux ressources.

Enfin, les communautés de pratique trouvent des applications concrètes dans divers secteurs, notamment dans le domaine de la santé et des services sociaux, où elles favorisent les échanges interprofessionnels, la reconnaissance des savoirs de terrain et la mise en lumière de problématiques récurrentes vécues par plusieurs personnes praticiennes. Elles deviennent ainsi des lieux d’apprentissage collectif, de solidarité professionnelle et de transformation des pratiques. Plusieurs études montrent par ailleurs l’efficacité des communautés de pratique pour soutenir l’ajustement et l’intégration de pratiques complexes en santé et en travail social (Poitras et al., 2022; Desjardins et al., 2023). Elles constituent en ce sens un levier structurant pour un apprentissage collaboratif durable et une amélioration continue des pratiques professionnelles.

Nous avons organisé les séances sur l’heure du midi afin de composer avec l’horaire de travail des participant·es. Chaque séance abordait un thème spécifique lié aux savoirs théoriques, pratiques ou expérientiels, en commençant par la présentation d’une capsule vidéo réalisée par des expert·es de la thématique choisie. Les présentations ont traité de sujets aussi variés que l’approche Une seule santé, l’approche d’éducation populaire, les impacts des changements climatiques sur le phénomène de l’itinérance, ou encore les pratiques contemplatives visant à passer du « je » au « nous », dans l’optique d’une éthique du care.

Pour penser l’animation, nous nous sommes inspirées du modèle « formation pour les formateurs » (Orfaly et al., 2005) : une approche qui favorise la coconstruction et l’appropriation contextualisée des contenus théoriques et des savoirs professionnels et expérientiels. Nous avons par exemple abordé la perspective théorique écosociale à travers des réflexions sur la place des enjeux climatiques dans les pratiques des intervenant·es, en faisant le lien avec des initiatives ou des enjeux concrets comme le développement de haltes-chaleur ou les effets des changements climatiques sur la santé mentale.

Un langage commun

Les échanges ont permis de révéler des enjeux communs. Les participant·es ont par exemple souligné la pertinence de développer des pratiques d’intervention en lien avec les changements climatiques selon une perspective globale, qui implique le développement de partenariats et de collaborations entre les secteurs institutionnel et communautaire, les groupes citoyens et les organisations environnementales. À ce propos, ils et elles ont donné l’exemple de l’alliance Transition en commun, née en novembre 2022, qui réunit des groupes citoyens, la Ville de Montréal et la société civile pour la transition socioécologique. Des participant·es ont aussi souligné le potentiel de collaboration entre des organismes communautaires, comme le Groupe de recommandations et d’actions pour un meilleur environnement (GRAME), et les CLSC — tout en mentionnant que celles-ci sont malheureusement encore peu fréquentes, malgré la complémentarité de leurs missions. Les communautés de pratique ont toutefois encouragé les participant·es à redoubler d’efforts pour développer des collaborations intersectorielles, malgré des cultures souvent divergentes.

Les participant·es ont également développé des réflexions communes par rapport à l’implication des personnes premières concernées par les changements climatiques, notamment en soulignant l’importance de réfléchir en amont aux manières de les impliquer pour ne pas reproduire les inégalités et les rapports de domination que l’on dénonce par ailleurs : « Le concept qui ressort beaucoup dans nos réflexions, quand on parle d’inégalité puis de changements climatiques, c’est la  désadaptation, dans le sens que ça serait important, quand on met des mesures d’adaptation ou d’atténuation pour les changements climatiques, de ne pas créer de nouvelles inégalités ». Il importe donc de dépasser la simple intégration des personnes concernées, pour tenir compte de leurs réalités et de leurs contextes de vie et ainsi favoriser leur participation pleine et entière. Les échanges ont aussi permis de relativiser les difficultés liées au développement de pratiques favorisant une implication citoyenne porteuse, et d’affirmer qu’il est possible d’inclure des personnes vulnérables et marginalisées. Les participant·es ont notamment illustré cette ambition par l’exemple d’une personne en situation d’itinérance participant activement à un comité intersectoriel où siège le pouvoir municipal.

Les communautés de pratique ont par ailleurs révélé l’importance du processus au-delà des résultats, et l’intérêt de mettre en place des actions à petite échelle. À ce propos, une participante a souligné la portée d’une action aussi simple que celle d’aller se promener : « Il y a une de mes collègues qui a pris l’initiative d’aller marcher dans le quartier avec les citoyens impliqués. Juste ça, c’était vraiment intéressant ». Cette initiative a permis aux personnes d’être en contact avec la nature, d’apprendre à connaître, et à s’approprier collectivement leur territoire. Le sentiment d’appartenance à sa communauté, favorisé par ce type d’action, a également été identifié comme un élément clé dans le cadre de l’adaptation et de la lutte contre les changements climatiques : les liens de solidarité ainsi créés permettent de favoriser l’entraide dans le contexte des crises climatiques, de reconnaître une vulnérabilité commune et de lutter collectivement pour la protection d’un monde commun. Comme le rappelle un·e participant·e : « En créant le sentiment d’appartenance à la communauté, c’est par là qu’on va créer le “nous”, j’ai l’impression. Mais des fois, ça prend une bonne crise ».

Une participante a souligné les divergences entre les visions du milieu communautaire et celles des institutions : « Moi, ce que je trouve dur, c’est d’avoir tout le langage commun. Dépendamment on travaille pour qui […], ce n’est pas toujours facile pour tout le monde. Que ce soit la Ville ou le CIUSSS, eux autres, ils restent bien ancrés sur les grands froids, mais [il faut en parler toute l’année] des mesures climatiques ». En ce sens, des participant·es ont mentionné les différences de culture organisationnelle et les rapports de pouvoir entre le Réseau de la santé et des services sociaux (RSSS) et le milieu communautaire comme des enjeux importants. Ce, notamment dans le sens où les pratiques et le langage technocratique du réseau public contrastent souvent avec l’approche citoyenne et militante du milieu communautaire, qui souhaite aborder les changements climatiques dans leur globalité, mais dont les actions dépendent du financement gouvernemental. Il a été nommé que cette barrière financière risque d’entraver leurs actions et de refréner leurs critiques par rapport aux prises de position du réseau public.

Les participant·es ont néanmoins réfléchi à divers leviers susceptibles de favoriser les collaborations multiréseaux et intersectorielles. Une intervenante a donné l’exemple d’une tournée, menée conjointement par une personne responsable d’analyser et de développer des programmes et des projets dans le champ du social et une organisatrice communautaire en santé publique auprès des aménagistes de leur MRC. Cette initiative a permis le rapprochement de deux secteurs différents, et le développement de leviers pour favoriser la prise en compte des inégalités sociales dans l’aménagement et l’adaptation du territoire aux changements climatiques.

Les communautés de pratique ont ainsi offert aux participant·es des espaces de dialogue nourrissants, pour favoriser l’intégration des dimensions climatiques et environnementales aux pratiques existantes, encourager le partage de réflexions, de connaissances et de pistes d’action entre collègues, contribuer à l’intégration progressive de nouvelles grilles de lecture, mettre en place de nouvelles initiatives collectives et inspirer des projets à venir. À ce propos, une participante souligne « Je garde quand même en tête de toujours voir s’il n’y a pas une façon de mettre des petites actions en place [dans ma pratique] pour tenir compte de l’environnement, des changements climatiques et des impacts que ça a ». Une autre participante explique avoir été particulièrement intéressée par la notion de résilience communautaire, qui permet d’intervenir à plus petite échelle pour atténuer les effets des changements climatiques en favorisant la création de liens communautaires : « le thème de la résilience communautaire […] traduit les éléments que je viens chercher dans la communauté de pratique. Ça permet un peu de se sortir […] des politiques qui sont plus systémiques, puis d’aller vers le local pour renforcer la vie communautaire, le sentiment d’appartenance, qui sont des éléments de résilience communautaire à plus petite échelle, qui sont plus humains, plus organiques des fois, mais qui ont quand même des résultats concrets pour les populations plus locales ».

Les capsules vidéo visionnées au début de chacune des rencontres ont été très appréciées. Une participante rapporte notamment comment cette approche lui a permis de décaler son regard et d’approfondir ses réflexions : « Des fois, [dans d’autres communautés de pratique], tu ne sais pas quoi dire puis tu ne chemines pas tant. Tandis que là, quand tu es mis en lien avec des experts qui font des capsules […] ça te conduit ailleurs, fait que tu chemines plus vite. Ça, j’ai beaucoup apprécié, j’ai senti que je ressortais avec quelque chose. Bon, est-ce que je ressors avec un outil pratico-pratique? Je n’ai pas le sentiment de ça, mais ma lunette s’est agrandie, je dirais, puis mes réflexes sont différents ».

Justice socioécologique

Que ce soit dans le cadre de nouvelles communautés de pratique ou au sein d’autres espaces, il est essentiel de poursuivre les réflexions portant sur l’intégration des enjeux climatiques, environnementaux et écologiques dans les pratiques d’intervention. Nos données préliminaires indiquent que les intervenant·es considèrent comme primordial d’aborder l’adaptation et la lutte aux changements climatiques dans une perspective de justice sociale, laquelle constitue un fondement central du travail social. Dès lors, il est nécessaire de poursuivre les discussions concernant les pratiques et les stratégies à privilégier afin de favoriser la prise en compte des inégalités socioécologiques, ainsi que les voix et les perspectives des populations marginalisées et vulnérables dans l’élaboration et la mise en œuvre de mesures d’adaptation et de lutte aux changements climatiques. Dans un contexte de précarité économique croissante, la nécessité d’articuler justice climatique et justice sociale s’impose, tout en révélant les défis que pose, dans la pratique — et particulièrement en milieu institutionnel — la conjugaison entre l’urgence de répondre aux besoins de base grandissants des populations et la mise en place de pratiques orientées vers la résilience, l’adaptation et la lutte contre les changements climatiques.

Ces enjeux mettent également en lumière la difficulté de traduire les savoirs et les connaissances théoriques en pratiques concrètes et, par conséquent, l’importance de maintenir des espaces de dialogue. Des espaces où, pour un temps, la réflexivité peut l’emporter sur l’urgence d’intervenir, et constituer un acte de résistance ordinaire. De surcroît, ces espaces offrent aux intervenant·es l’occasion de contribuer concrètement à imaginer des solutions à la hauteur des réalités du terrain.

En ce sens, le développement de communautés de pratique s’est avéré fécond et il nous apparaît souhaitable de le poursuivre. Ce, notamment face à la relative absence de la question des changements climatiques au sein des cursus de formation en intervention sociale. Pour soutenir cette ambition, notre équipe développe actuellement un Cadre de référence, de formation et de réflexion : un guide conçu pour favoriser la mise en place autonome de communautés de pratique4. Nous espérons ainsi contribuer à la mise en action réflexive et collective, qui nous semble aujourd’hui essentielle pour dépasser la logique dominante de réaction face aux changements climatiques, et miser plutôt sur des solutions d’intervention durables, fondées sur une perspective globale de la santé et du bien-être.

Est-ce que ma parole compte? Mieux comprendre la rencontre clinique en santé mentale jeunesse à travers le rappel stimulé

La majorité des troubles de santé mentale apparaissent avant l’âge de 25 ans. Malgré ce constat, les dispositifs d’aide peinent encore à rejoindre les jeunes les plus vulnérables (James, 2007; Sakai et al., 2014), et les services actuels ne répondent pas toujours à leurs besoins, à leurs réalités, ni à leurs aspirations (MSSS, 2018). Les barrières sont nombreuses : accès limité aux ressources, ruptures de suivi, manque de confiance envers les institutions ou absence de lien significatif avec une personne intervenante.

Depuis plusieurs années, les politiques publiques et les milieux de pratique insistent pourtant sur l’importance de la participation des jeunes dans les services qui les concernent (Halsall et al., 2019; Malla et al., 2019; Guinaudie et al., 2020). On reconnaît de plus en plus leur droit à s’impliquer dans les décisions qui affectent leur vie : les Nations Unies ont par exemple désigné la participation des jeunes à la prise de décision comme une priorité essentielle dans divers domaines, tout en soulignant la nécessité de mieux comprendre ce que cette participation implique et comment elle peut être mise en œuvre (UNDESA, 2013). Par ailleurs, la qualité des soins visant à soutenir le rétablissement de la santé mentale des jeunes repose non seulement sur leur pouvoir d’agir, mais aussi sur l’établissement d’une relation positive, bienveillante et rassurante avec les personnes intervenantes (Khoury, 2020). Ainsi, la rencontre clinique, c’est-à-dire les interactions et la relation entre les jeunes et les intervenant·es, constitue un moment clé pour développer et maintenir des services de santé mentale à la fois axés sur le rétablissement et adaptés aux besoins et aux désirs des jeunes. Toutefois, des enjeux comme les rapports de pouvoir ou le manque de temps soulèvent des questions éthiques pour les jeunes et les intervenant·es. Une question clé dans ce contexte est de savoir si les échanges avec les professionnel·les reconnaissent et mobilisent ce que les jeunes savent d’elles et d’eux-mêmes, de leur contexte et de leurs besoins pour comprendre des situations complexes. À l’heure actuelle, on en sait peu sur cette question et sur la façon dont cela est intégré dans les décisions cliniques. Ce manque de connaissance contribue parfois à des formes de participation symboliques, où la voix des jeunes est entendue sans être pleinement reconnue ou intégrée dans les décisions (Lee et al., 2019; Desai et al. 2020).

C’est à cette zone grise que s’intéresse notre projet de recherche. L’objectif est d’explorer de près les interactions réelles entre les jeunes et les personnes intervenantes en santé mentale, pour mieux comprendre comment le savoir expérientiel des jeunes est pris en compte dans la prise de décision partagée (Guinaudie et al., 2020). Lorsque nous parlons d’explorer de près, nous faisons référence à une posture de recherche qui est proche de la pratique, et qui a donc besoin de mobiliser des méthodologies en lien direct avec ses réalités quotidiennes. Dans des travaux antérieurs, la première autrice du présent texte a entamé des recherches ethnographiques1. Pour ce projet, nous voulions nous rapprocher plus spécifiquement de la rencontre clinique, et réfléchir avec les jeunes et les intervenant·es sur le déroulement et le contenu des rencontres.

Pour ce faire, nous avons employé une méthode encore peu utilisée en travail social : les entretiens de rappel stimulé (O’Brien, 1993; Carayon et al., 2014; Paskins et al., 2017). Ces entretiens consistent à revisiter, avec les jeunes et les personnes intervenantes, de courts extraits audio ou la transcription écrite de leurs rencontres cliniques. Les personnes participant à la recherche sont invitées à commenter ce qu’elles pensaient, ressentaient ou tentaient d’accomplir à ce moment précis. Cette méthode permet de rendre visible l’invisible : les émotions, les réflexions et les microdécisions qui façonnent l’échange, souvent à un niveau implicite ou non verbal.

Comment la confiance s’installe-t-elle? Comment le pouvoir se négocie-t-il? Comment les savoirs des jeunes sont-ils entendus? Nous proposons ici de présenter notre démarche un peu plus en détail, notamment pour montrer comment elle nous a permis de créer un espace réflexif pour mieux comprendre ce qui se joue — au niveau cognitif et affectif — dans les rencontres entre les jeunes et les professionnel·les.

Savoirs relationnels en (inter)action

Grâce au soutien des gestionnaires et des intervenant·es de différentes équipes Jeunesse, nous avons recruté plusieurs binômes, composés d’un·e jeune et d’un·e intervenant·e, pour participer au projet. Comme il s’agit d’un projet pilote pour tester la méthode, et parce qu’elle demande beaucoup de temps et d’implication, nous avons choisi de travailler avec un maximum de dix binômes. Nous avons commencé par le recrutement des personnes intervenantes du programme de santé mentale jeunesse de trois CIUSSS de l’île de Montréal. Après une rencontre individuelle avec la chercheure pour présenter le projet, expliquer ses objectifs, confirmer leur intérêt et obtenir leur consentement, les intervenant·es ont été invité·es à proposer aux jeunes qu’ils et elles accompagnent de participer au projet.

Lorsqu’un·e jeune manifestait son intérêt, nous lui proposions une rencontre d’information, en personne ou par appel, avec l’équipe de recherche. Cette rencontre permettait de présenter en détail les objectifs, le déroulement et les implications du projet, afin d’obtenir un consentement libre et éclairé. Chaque participant·e était ensuite invité·e à remplir un court questionnaire qualitatif permettant de situer son profil et de mieux comprendre la diversité des expériences recueillies.

Pour préparer les entretiens réflexifs, les binômes choisissent une rencontre de suivi à enregistrer, dans le cadre habituel de leur accompagnement. L’objectif n’est pas de juger la pratique, mais de saisir les interactions telles qu’elles se vivent au quotidien. Les enregistrements sont ensuite retranscrits intégralement par l’équipe de recherche. Conformément à l’éthique du projet, les fichiers audio et les verbatim ne sont pas conservés à long terme. Les enregistrements des rencontres cliniques et leurs transcriptions sont considérés comme des outils de travail, et non comme des données de recherche. Ils servent uniquement à soutenir la réflexion pendant le projet et sont détruits dès la fin de la recherche.

Dans un second temps, chaque participant·e revient individuellement sur le verbatim de sa propre rencontre. La chercheure guide la séance et invite la personne à commenter certains passages en exprimant ce qu’elle pensait ou ressentait à ce moment précis, les raisons de certaines décisions ou réactions, ou en indiquant les éléments perçus comme importants ou marquants dans la relation. Dans l’extrait suivant, un·e jeune exprime par exemple son besoin d’autonomie et l’importance du pouvoir décisionnel dans son parcours de suivi : « C’est moi qui prends mes rendez-vous, c’est moi qui décide si je veux annuler un rendez-vous […] c’est pas forcément le fun à faire, mais si je me sens pas bien, c’est moi qui décide tout ça. Je me sens avoir le lead là-dedans ». Un·e autre jeune met en lumière la valeur accordée à une relation authentique et chaleureuse avec son intervenant·e, au-delà des codes professionnels qui peuvent sembler artificiels : « Oui, le côté humain. Pas, genre, le côté de psy, le rire d’un psychologue qui fait “ah. ah. ah” tu vois, on dirait que […] ça va être forcément un faux semblant. […] Lui, au moins, ça paraissait plus vrai. […] C’est ce que j’aime dans [mon milieu de suivi], ils ont plus le côté humain que le côté professionnel ».

Cette étape reprend les principes du cycle de réflexion de Kolb (1984), qui invite à articuler l’expérience vécue, l’analyse et l’apprentissage. Elle favorise une prise de recul réflexive, tant pour les jeunes que pour les personnes intervenantes, et permet de rendre visibles les savoirs implicites mobilisés pendant l’intervention. L’analyse de contenu des verbatim issus de ces entretiens de rappel stimulé vise à mieux comprendre le raisonnement clinique des personnes intervenantes, les émotions et processus décisionnels mobilisés dans la relation, ainsi que la place et le rôle actif des jeunes dans leur parcours de soins. En croisant ces perspectives, nous essayons d’identifier comment se construisent la participation, la compréhension mutuelle et la collaboration dans la rencontre de soins. Cette approche permet, au-delà des discours, de documenter ce qui se passe réellement dans la relation d’aide et ce que les différentes parties en disent. Un savoir souvent tacite, mais essentiel pour transformer la pratique et renforcer la place des jeunes dans les services. Par exemple, lors d’un entretien de rappel stimulé, une jeune participante a commenté un extrait de rencontre clinique où l’intervenante lui demandait : « Comment elle aurait pu dire ça pour que tu te sentes mieux? », ce à quoi elle répondait « Je ne sais pas ». Le moment de réflexion suscité par l’entretien de recherche a eu un effet déclencheur : la jeune nous a confié que cette question de la part de son intervenante l’avait fait « réfléchir à [s]es besoins et à les verbaliser ». Ce retour met en lumière l’effet de la méthode pour amorcer une prise de conscience chez les jeunes, en les aidant à identifier ce qu’ils et elles attendent réellement dans leurs relations. Pour les personnes intervenantes, ces moments offrent des clés pour ajuster leur posture et poser des questions qui favorisent l’autonomie et la coconstruction.

S’exprimer pleinement

Cette démarche nous permet d’accéder à une compréhension approfondie et nuancée de l’expérience des jeunes ainsi que des pratiques des personnes intervenantes. Elle offre la possibilité d’entendre directement ce que les jeunes ont réellement vécu au cours de leur suivi : se sont-ils et elles senti·es écouté·es, compris·es, respecté·es, soutenu·es, aidé·es? Cela permet de mettre en lumière non seulement leurs paroles, mais aussi leurs émotions, leurs hésitations et les petits gestes ou expressions qui révèlent l’impact réel des interventions sur leur quotidien.

Parallèlement, cette approche nous aide à mieux saisir la manière dont les intervenant·es prennent leurs décisions. Elle permet de faire ressortir les éléments sur lesquels ils et elles s’appuient, ce qu’ils et elles ressentent dans leurs interactions et ce qu’ils et elles souhaitent transmettre aux jeunes, qu’il s’agisse de soutien, de conseils ou de limites professionnelles. Comprendre ces dynamiques permet de rendre plus transparent le processus décisionnel, souvent invisible dans les rapports écrits ou les statistiques classiques.

Un autre avantage de cette méthode réside dans le rappel simulé, qui permet de replacer les échanges dans leur contexte. Il éclaire des aspects difficiles à percevoir autrement, comme la qualité de la relation établie entre les jeunes et les intervenant·es, le lien de confiance qui se construit, ou l’avancée du suivi dans le temps. Il permet également de contextualiser certains échanges, qui prennent un sens particulier en fonction du parcours de suivi et des événements vécus par les jeunes, informations souvent perdues dans une analyse purement textuelle des verbatim d’une seule séance au sein d’un suivi complet.

En somme, cette approche enrichit notre compréhension en mettant en évidence ce qui échappe aux méthodes plus traditionnelles : la dimension humaine, émotionnelle et relationnelle des interactions, et la manière dont chaque décision ou geste des personnes intervenantes s’inscrit dans un processus complexe et vivant. Elle crée un espace de réflexion pour les personnes participantes et valorise le savoir et l’expérience des jeunes en leur donnant la possibilité d’exprimer pleinement leurs ressentis, leurs émotions et leur perspective sur le suivi. Au-delà d’être seulement perçu·es comme des usagers·ères de services, cela leur permet de jouer un véritable rôle d’action dans le processus, capable d’influencer et d’enrichir les pratiques professionnelles. En impliquant les jeunes de cette manière, on favorise un dialogue plus authentique et respectueux, permettant aux interventions d’être mieux adaptées à leurs besoins et réalités. Cette participation renforce également la pertinence et la signification des échanges, en plaçant les jeunes au centre de la démarche et en promouvant des relations plus égalitaires et collaboratives.

Confiance et spontanéité

Cette méthode présente toutefois plusieurs limites et défis qu’il est important de prendre en compte pour en apprécier la portée et les résultats. Le fait d’être enregistré·e, notamment, peut influencer le comportement des personnes participantes : savoir que leurs paroles et leurs gestes sont consignés peut générer un inconfort, notamment pour les jeunes qui pourraient se sentir jugé·es, surveillé·es ou moins libres d’exprimer leurs émotions et ressentis. Gagner leur confiance demande du temps et une communication transparente sur les objectifs du projet, les mesures de confidentialité et la manière dont les enregistrements seront utilisés. Cette étape est essentielle pour créer un climat sécurisant et favoriser une participation authentique. De même, les intervenant·es peuvent ressentir cette appréhension de jugement de leur pratique, et réagir en adaptant leurs échanges pour paraître plus conformes aux attentes ou aux normes professionnelles. Cet effet de contrôle des interactions peut limiter l’authenticité des données recueillies et réduire la spontanéité des échanges, ce qui représente un défi méthodologique important. Il y a aussi des considérations éthiques. Enregistrer des participant·es dans des contextes sensibles tels qu’une rencontre clinique en santé mentale demande une grande attention et intention. Il faut s’assurer que chaque personne donne son consentement éclairé et garantir la confidentialité et la protection de la vie privée de toutes les personnes impliquées.

La nouveauté de la méthode est un autre facteur à considérer. Pour certaines personnes participantes, il peut s’agir d’une approche totalement nouvelle, qui nécessite un temps d’adaptation et d’appropriation. Le manque de familiarité avec cette démarche peut influencer le niveau de confort et la qualité des interactions, et demander un accompagnement ou des explications supplémentaires pour que chacun·e se sente pleinement impliqué·e.

Le fait de se concentrer uniquement sur une séance aléatoire pour l’ensemble d’un suivi limite également la profondeur et la richesse des observations. Bien que la séance elle-même ne soit pas l’objet de la recherche, une seule rencontre ne permet pas de saisir l’évolution progressive de la relation entre les jeunes et les intervenant·es, ni les changements dans les perceptions, les émotions et les pratiques au fil du temps. Cela restreint la capacité à observer des dynamiques à long terme et à mesurer l’impact réel des interventions sur le parcours des jeunes.

Enfin, on notera le risque d’erreurs liées à la mémoire ou à des justifications après coup, le temps et les ressources importantes nécessaires pour collecter et analyser les données, la possibilité que certain·es participant·es se sentent mal à l’aise ou anxieux·ses, ainsi que le risque de biais de la part de l’intervieweur·euse.

En somme, bien que cette méthode offre une perspective précieuse, ces limites et défis doivent être pris en compte lors de l’interprétation des résultats, et des ajustements méthodologiques peuvent être envisagés pour les atténuer et renforcer la validité des observations. Une piste intéressante serait d’intégrer une phase d’appropriation progressive de l’enregistrement, incluant une séance exploratoire non analysée et une explicitation renforcée des règles de confidentialité. Cette stratégie permettrait de réduire l’effet de réactivité, de soutenir un climat sécurisant et de favoriser des interactions plus authentiques.

Apprivoiser les limites de l’entrevue stimulée  

Alliance collaborative

Notre projet de recherche visait à identifier les conditions qui soutiennent une participation réelle et une alliance collaborative, essentielles pour construire des services adaptés, équitables et durables pour les jeunes (WHO, 2012). En utilisant la méthode du rappel stimulé, nous avons cherché à rendre visibles les émotions, les réflexions et les décisions qui influencent la qualité des échanges entre les jeunes et les intervenant·es. En offrant des voies pour aborder de l’intérieur les pratiques et les rencontres cliniques, cette approche innovante a permis de réfléchir ensemble à ce qui favorise une relation de confiance et une vraie participation des jeunes.

Cette méthode apporte plusieurs dimensions supplémentaires par rapport aux approches traditionnelles. Elle offre, tout d’abord, un outil de formation innovant pour les personnes intervenantes, en leur permettant de réfléchir à leur pratique à partir de situations concrètes issues de leur propre expérience professionnelle. En s’appuyant sur des exemples réels, les intervenant·es peuvent explorer comment leurs habitudes, leurs capacités d’adaptation ou leur état personnel influencent leurs décisions et leurs interactions, ce qui permet d’enrichir les réflexions cliniques. Cette méthode peut également contribuer à l’amélioration des services offerts. En mettant l’accent sur l’humain dans les rencontres, elle favorise des interactions plus égalitaires et équitables, tout en rendant les échanges plus utiles et significatifs pour les jeunes. Elle encourage ainsi une approche qui dépasse la simple transmission de services pour promouvoir des rencontres enrichissantes, où le lien et la compréhension mutuelle sont au cœur de l’intervention.

Finalement, nos échanges avec les participant·es ont permis de dégager quelques pistes préliminaires pour rendre les suivis plus sécurisants et participatifs pour les jeunes. Tout d’abord, clarifier les règles de confidentialité avec des exemples simples apparaît essentiel pour instaurer la confiance. De même, instaurer des rituels de clôture — une phrase de transition ou un bref retour sur la rencontre — aiderait à éviter les fins abruptes. La coconstruction des objectifs, soutenue par des outils visuels, favoriserait l’engagement et la compréhension mutuelle. Pour accompagner les jeunes qui atteignent la majorité, des protocoles de transition sont également nécessaires afin de maintenir la continuité du lien. Enfin, des formations sur la tolérance au silence, la connaissance de soi, le recadrage et la communication nuancée, ainsi que l’intégration de discussions ouvertes pour remplir les questionnaires, contribueraient à des échanges plus authentiques et adaptés.

Repenser l’intelligence humaine. Échos du 22e atelier du CREMIS

Comment développer une conception ouverte de l’intelligence humaine, fondée sur la multidimensionnalité des personnes et de leurs expériences de vie, ainsi que sur leurs capacités et leurs compétences? Ce, tout en rejetant l’utilisation de tests de QI, réducteurs et faussement présentés comme « neutres », qui classent les personnes et les enferment dans un diagnostic fondé sur la notion de « manque » d’intelligence, aux origines sexistes, racistes, classistes et capacitistes?

Le 20 juin 2025, le CREMIS a ouvert un espace d’échange autour du thème Repenser l’intelligence humaine. S’inscrivant dans la tradition des ateliers du CREMIS, cette journée a été l’occasion de mener une réflexion collective sur ces questions. L’objectif n’était pas de produire des réponses définitives, mais d’ouvrir des brèches, de prendre du recul, de faire place à la complexité, et de redonner toute sa valeur à la pluralité des savoirs et des vécus. L’atelier a permis de faire émerger une pensée vivante, ancrée dans la diversité des parcours, des perspectives et des sensibilités

Sans viser l’exhaustivité, ce texte rend compte de ces échanges, en mettant en relief les idées fortes, les questionnements partagés et les pistes émergentes1.

Corps enfermés

Tous les animaux doivent s’adapter à leur environnement en développant des liens avec la nature, mais les humains ont créé un environnement artificiel, une fiction, dans une logique qui est contre la nature et qui n’est pas durable. Dans cet environnement artificiel, les corps sont enfermés dans un temps productif et chiffré, avec les interventions assujetties aux protocoles exigeant toujours de « gagner » plus de temps, ne laissant pas celui de réfléchir, ni individuellement ni collectivement. Dans ce temps court de la cause et du résultat immédiats — selon la logique temporelle du capitalisme — l’enfermement des corps se fait dans un temps cyclique et sans issue, plutôt que dans un temps chronologique respectueux des rythmes de la vie.

Face à l’injonction néolibérale à l’autonomie, à la responsabilité et à la productivité, parler d’adaptation (1re ligne), de réadaptation (2e ligne) et de réadaptation intensive (3e ligne) signifie s’« adapter » (ou se réadapter) à cet environnement artificiel, tout en sachant que, sous couvert d’« inclusion », cette société exclut, du même souffle qu’elle prône l’intégration.

Intelligence déshumanisée

Dans ce monde néolibéral de la performance individuelle, chaque personne, en tant que « réceptacle », doit être en mesure d’emmagasiner et de mobiliser l’information. Celles et ceux qui ne correspondent pas à ce qui est attendu (ou qui ne « réussissent » pas) peuvent être considéré·es « déficient·es » ou en « manque » d’intelligence. Dans cet intello-centrisme dominant, où l’éducation privilégie les personnes « intelligentes », l’intelligence que l’on doit « performer » est une valeur non questionnée, imposant un standard (ou une « norme ») et une vision unidimensionnelle et réductionniste de la diversité humaine, qui menace les singularités.

Cette « intelligence » individuelle n’est pas perçue comme une construction sociale dans un monde artificiellement construit : elle est plutôt « naturalisée », notamment par le biais des tests de QI (l’extrême droite française propose même l’évaluation d’un « QI national », fondé sur la somme des résultats individuels). Il faut questionner les finalités de cette notion réductionniste de l’intelligence, qui reflète la pédagogie exclusive des « personnes qui savent » face à « celles qui ne savent pas ». Ce ne sont pas les personnes qui manquent d’intelligence, mais ce monde artificiellement créé et plaqué sur le réel qui impose une intelligence déshumanisée.

Dans ce monde construit, les diagnostics et autres mises en catégorie (tels que la « déficience intellectuelle », les « troubles graves de comportement » et les « retards » de développement) peuvent constituer des prisons qui enferment, des catégories repoussoirs ou des outils d’exclusion qui stigmatisent. Les notions d’« âge mental » et de « déficience » ne reconnaissent ni la neurodiversité, ni les années d’expérience de vie accumulées, ni la diversité des points de vue et des ressentis. Les stéréotypes, en écho à des besoins cristallisés en amont, ne tiennent pas compte de la progression des personnes et de leur croissance, tout en imposant une norme d’« être adulte » en fonction de la « performance » attendue.

Le « moi » qui sait

Au cœur de ce monde artificiellement construit, se trouve le « moi qui sait » mieux qu’autrui, qui décide pour l’autre — l’« alter-détermination » — avec, d’un côté, les « aidant·es » et, de l’autre, les « aidé·es ». On n’ose pas inclure les personnes en les laissant participer aux décisions qui les concernent, ou en soutenant leur autonomie. Dans ce rapport inhumain, l’ouverture à l’autre, qui permet une véritable relation entre les personnes, n’est pas possible quand on attribue un manque d’intelligence à une des parties. Ce manque perçu devient un « obstacle au commun ». L’accent est mis sur l’individu, dans une posture individualiste : il n’y a pas de culture d’être ensemble, pas de considération pour l’autre, pas d’attention portée à l’autre. Étant donné le « manque » d’intelligence attribué aux personnes qui ne « performent » pas comme les autres, on présume, sans fondement, qu’elles doivent être malheureuses. Certaines personnes qui interviennent auprès d’autrui (comme les enseignant·es) doivent elles-mêmes agir sans aide et sans accompagnement, étant soumises à la même logique individualiste.

Un autre espace-temps

Il faut subvertir ce monde artificiellement construit, changer les règles, innover, exploiter les zones grises — « de toute façon, ils ne regardent pas » — prendre l’espace, faire du bruit, changer les attitudes, ne pas avoir peur de prendre des risques en fonction d’une humanité universelle et différenciée. Il s’agit de déconstruire la fiction existante, créer un nouveau modèle idéaliste, réellement inclusif, dans notre temps — le « crip-time » — selon notre réalité, en prenant le temps, le temps long, l’espace-temps de la réflexivité, en favorisant la lenteur et en sortant du temps court du capitalisme.

Universelle et différenciée

L’intelligence humaine se développe à travers des parcours de vie, ancrée dans la richesse de l’expé-rience, les relations sociales, la rationalité, la pensée, le ressenti, la progression, l’autonomisation, la croissance, dès la petite enfance. Elle se développe en relation avec les autres. On développe l’intelligence ensemble, surtout quand il n’y a pas un « moi qui sait », en prenant des risques et en se mettant collectivement en mouvement. La communication est centrale, en misant sur la curiosité, la valorisation, la participation sociale, sur ce que chaque individu peut apporter à la société, en partant de ses passions et de ses intérêts.

Il ne s’agit pas de faire entrer tout le monde dans le même moule, mais de reconnaître le caractère différencié de l’intelligence humaine — la « neurodiversité » — avec des caractères, modes d’expression et temporalités spécifiques, mais partageant les mêmes fondements universels. Selon cette conception à la fois universelle et différenciée de l’être humain, l’amour de l’apprentissage et le développement de l’intelligence collective requièrent de s’adapter aux rythmes variés des personnes, de ne pas avoir de trajets préconçus, de prendre le temps, d’être flexible dans la communication en valorisant les expressions lentes, rapides, fortes, saccadées, ou mouvantes, selon les circonstances. On cherche à vivre et à faire vivre des réussites dans un climat de confiance, en valorisant la place et le rôle de chacun·e, tout en reconnaissant les acquis et les compétences de tous·tes. Dès la petite enfance, ces expériences de rencontres devraient être sans finalité productive imposée, en se servant de supports divers, comme la créativité et les arts, en s’inspirant des intérêts spécifiques des personnes, pour tenter de partager des expériences variées et inclusives.

Ces principes universels et expérientiels, qui sont au fondement de l’intelligence humaine, s’appliquent à toutes les personnes en tenant compte de leurs besoins diversifiés. Dans le cas de personnes diagnostiquées avec une DI, il est nécessaire de reconnaître à la fois leurs expériences de vie et, le cas échéant, de leur ouvrir la voie à des expériences auxquelles elles n’auraient pas eu accès en raison des barrières imposées par un « nous » exclusif. Il ne s’agit pas de faire éclater les catégories comme telles, ni de nier les besoins de ces personnes, mais de développer des mécanismes compensatoires, en sachant qu’une condition comme la DI peut avoir un impact sur certaines compétences précises. Ces mécanismes compensatoires ne sont pas des mesures d’exception, mais s’inscrivent au fondement d’une conception universelle et différenciée de l’intelligence humaine, en s’adaptant aux besoins individuels.

Le développement de mesures compensatoires (le cas échéant) exige la déstigmatisation. La déstigmatisation est souvent le résultat de pressions provenant de démarches d’« auto-détermination » des personnes concernées, comprenant l’auto-organisation, l’auto-évaluation et l’auto-identification (comme dans le cas des « survivant·es psychiatriques », ou des « entendeurs·euses de voix »). Dans le cas de la DI, pour le moment, on parle davantage de « donner des services » (en lien avec les niveaux de besoins), de « donner du soutien », de « venir en aide » (par exemple, quand il y a des troubles de langage), de « clarifier les besoins spécifiques » (par exemple, dans le cas de la réadaptation), et de « soutenir l’autonomie ». Même si cela s’inscrit plutôt dans une logique d’« aidant·e-aidé·e », il reste souhaitable de soutenir la pair-aidance dans des espaces-temps qui le permettent (en valorisant leur propre usage de l’espace), dans la mesure où « entre elles et eux, ils et elles connaissent leurs forces » et « aiment à apprendre ». Tout en reconnaissant des besoins partagés, il faut aussi « spécifier » les besoins individuels en « décentralisant le diagnostic » et en mettant l’accent sur la personne elle-même. Lorsque les personnes ayant une DI sont à la bonne place et sont accompagnées comme il faut, elles peuvent utiliser leurs forces dans un emploi, dans du bénévolat, dans un rôle social actif qui contribue à la communauté, et dans des espaces de réflexion pour améliorer les pratiques ou la prise en compte de chacun·e dans sa diversité. Il faut créer collectivement ces possibles, afin de bénéficier de toutes les compétences, de tous les regards, de toutes les sensibilités.

« Être » ensemble

Cultiver une « culture d’être ensemble » veut dire ainsi reconnaître le besoin humain d’interdépendance, d’« être avec les autres », un besoin où les personnes « aidantes » sont aussi des « aidées », et les personnes « accompagnatrices » des « accompagnées », dans une démarche de compréhension réciproque à travers le développement d’un langage commun. Il s’agit de la création d’un « commun », d’une humanité partagée, d’une intelligence humanisée. Cette inter-compréhension peut s’étendre idéalement dans le temps, dans une logique d’accompagnement mutuel, mais peut aussi être ponctuelle pour répondre à des besoins spécifiques, favorisant l’accessibilité aux droits et à la compréhension dans le quotidien.

Pour développer une intelligence universelle et différenciée, il faut finalement s’ouvrir à des langages différents, des logiques différentes, et à des formes de communication atypiques et déstabilisantes pour lesquelles on n’est pas nécessairement outillé·es, afin de se lier autrement — l’« alterligence ». Créer des manières « autres » de communiquer et de s’exprimer, c’est se laisser porter, avoir de la patience, prendre le temps, exercer la « bienveillance radicale », aller à l’essentiel, favoriser la « belle simplicité » (où « simple » ne veut pas dire « infantilisant »). Mettre l’accent sur le collectif, plutôt que sur l’individu, veut dire reconnaître le caractère relationnel, communicationnel et réciproque de l’intelligence, fondé sur la compréhension mutuelle et la curiosité.

Mosaïque : récit de pratique

Je travaille depuis 2018 au sein d’une équipe d’intervention spécialisée en autisme et petite enfance. Je suis liée au programme comportemental spécialisé (PCS), anciennement connu comme le service d’intervention comportementale intensive1, de la direction DI-TSA-DP2 du CCSMTL. En tant que spécialiste en activités cliniques (SAC), mon mandat consiste à accompagner des enfants autistes3 d’âge préscolaire et leurs familles, en collaboration avec des éducateurs·trices spécialisé·es, des ergothérapeutes, des orthophonistes et des psychoéducateurs·trices. Mon rôle de pivot au sein de ces équipes multidisciplinaires m’amène à élaborer des plans d’intervention touchant toutes les sphères du développement des enfants, comme l’autonomie fonctionnelle, la communication, l’alimentation, ou encore les comportements pouvant nuire au plein potentiel de la personne (tels que les comportements pouvant porter atteinte à la sécurité physique de la personne, ou d’autrui).

Intervention comportementale intensive

L’approche d’intervention comportementale intensive (ICI), développée par Ivar Lovaas à partir des travaux de B.F. Skinner (Lovaas, 1987), repose sur la modification des comportements par le renforcement positif et négatif (Matson et Sturmey, 2022; Moore, 2017).

L’ICI a été implantée au Québec dans le contexte de la désinstitutionnalisation des enfants autistes au cours des années 1960 à 1990, et des revendications qui en ont découlé pour favoriser leur inclusion sociale et scolaire. Dans cette lignée, le ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) du Québec s’est doté en 2003 d’orientations universelles pour le soutien aux familles, fondées par une vision neurologique et comportementale de l’autisme (Rivest, 2019).

Au fil du temps, les approches comportementales se sont éloignées de l’idée de « conditionner » l’enfant pour « guérir » l’autisme. Elles tendent aujourd’hui vers le soutien concret des personnes concernées et de leurs familles, en favorisant leur bien-être, leur sécurité et leur autonomie. À titre d’exemple, j’ai moi-même mobilisé ces approches pour aider les enfants à réduire leurs comportements d’automutilation, pour offrir des moyens de communication alternatifs, ou encore pour faciliter l’introduction de nouveaux aliments.

La majorité des études dans le domaine de l’intervention en autisme soulignent non seulement l’importance de l’intensité des interventions et de la généralisation des acquis chez les enfants, mais aussi, et surtout, celle de l’implication parentale (Eikeseth et al., 2009; Margerotte et Rogé, 2004; Lovaas, 1987). Pour que l’intervention auprès des enfants porte fruit, il est donc nécessaire de prendre en compte le contexte familial et les facteurs limitant, ou favorisant, la capacité des parents à s’impliquer dans le processus.

Dès mes premiers contacts avec les familles, j’ai développé une affinité pour le travail auprès des parents. J’ai rapidement pris conscience que je disposais d’une position privilégiée pour amorcer une réflexion sur les enjeux liés à leur participation dans le processus d’intervention. Pourtant, dans mon contexte de travail, il était difficile de tenir compte à la fois du processus d’intervention auprès des enfants et des enjeux d’implication parentale, ce qui limitait ma capacité à intervenir de manière cohérente.

C’est avec ces réflexions en tête que j’ai choisi de faire bifurquer mon parcours en psychoéducation vers une maîtrise en travail social. Ce cheminement m’a amenée à participer à l’élaboration du programme Mosaïque, dont l’objectif est de penser l’intervention comportementale autrement. Ce récit de pratique retrace les étapes de la mise en place du programme, ses transformations, les défis rencontrés et ma propre évolution à travers mes rôles d’intervenante, de conceptrice de programme, d’étudiante et de travailleuse sociale en devenir4.

Une juste adaptation

Au fil des années, j’ai travaillé auprès d’une clientèle variée : des parents en situation de dépendance, des familles réfugiées, des personnes confrontées à des enjeux de santé mentale, vivant des séparations difficiles, ou évoluant dans des contextes culturels où l’autisme n’était pas reconnu. J’ai pu constater les grandes difficultés que ces personnes rencontrent pour accéder aux services spécialisés, à quoi s’ajoutent les défis spécifiques auxquels font face les familles ayant un enfant autiste, comme la multiplication des diagnostics. En intervention, je me suis souvent trouvée face à des parents qui, malgré leur désir d’assurer le bien-être de leur enfant, ne parvenaient pas à maintenir les outils que nous mettions en place, comme l’utilisation de pictogrammes ou les routines sensorielles.

L’approche d’intervention comportementale part du principe qu’il est nécessaire de déterminer la fonction spécifique d’un comportement observé avant d’agir (par exemple, un enfant qui se frappe le fait-il pour obtenir quelque chose, ou pour une stimulation sensorielle?), et qu’une intervention effectuée sans égard à la fonction ou à la cause d’un comportement échouera inévitablement (Rivière, 2015). Or, cette logique appliquée aux enfants pourrait également s’appliquer aux parents : comment attendre une implication uniforme des parents, en offrant des services standardisés et sans chercher à connaître ce qui freine leur participation? Dans une étude de 2014, Courcy et ses collègues identifient différents facteurs qui influencent la réalité quotidienne des familles et facilitent l’implication parentale dans l’intervention. À partir de ces travaux, on peut suggérer que les parents qui se situent en marge des catégories identifiées ont tendance à moins s’impliquer : les familles monoparentales, par exemple, les personnes en situation de précarité financière, celles ayant un niveau d’éducation moindre ou divergeant des pratiques dominantes, ou encore des croyances culturelles qui diffèrent de celles véhiculées par les approches comportementales, seraient désavantagées en termes de capacité d’engagement dans l’intervention auprès de leurs enfants.

Cette étude fait ainsi émerger l’idée que si certains groupes de parents s’impliquent moins dans l’intervention, ce n’est pas par manque d’intérêt ou par refus de collaborer, mais plutôt en raison de barrières structurelles et contextuelles (Courcy et al., 2014). Par exemple, certaines adaptations nécessaires pour répondre aux besoins sensoriels d’un enfant peuvent être impossibles à mettre en place pour un parent ne disposant pas d’un appartement assez grand : malgré ses efforts, certains comportements dangereux, comme le fait de grimper sur les meubles ou sur les balustrades de balcon, pourraient alors persister chez son enfant. De même, certaines interventions nécessitent une vigilance constante de la part du parent, ce qui peut être difficile à maintenir au quotidien. Ces situations peuvent générer du stress, de l’épuisement parental et un sentiment de culpabilité, tout en limitant l’efficacité réelle des interventions pour l’enfant (Parent, 2015).

En somme, la logique qui sous-tend l’intervention en autisme repose sur le fait que les enfants doivent progresser vers des objectifs développementaux ou comportementaux précis, et que l’un des facteurs clés de succès identifiés est l’engagement parental. Pour que cette implication puisse réellement s’actualiser, il est par ailleurs nécessaire de comprendre ce qui la freine ou, au contraire, ce qui la soutient. Reconnaître ces freins — qu’ils soient liés aux conditions de vie, aux réalités familiales ou aux décalages entre les approches professionnelles et les croyances parentales — ouvre la porte à une adaptation plus juste des programmes. Ainsi, en partant du principe que la non-adhésion des familles aux interventions n’est bien souvent pas issue d’une simple résistance ou d’un manque de volonté, on peut constater que les facteurs qui limitent leur engagement s’inscrivent dans des contextes économiques, sociaux et culturels complexes, qui exigent que nous interrogions la pertinence et l’efficacité des pratiques d’intervention plutôt que la seule mobilisation des parents.

Entre deux mondes

En 2022, j’ai accepté d’animer un nouveau programme pour les parents, nommé « Post-ICI ». L’objectif de ce programme était d’offrir un soutien aux familles, pour consolider les compétences et les connaissances développées avec les services en intervention comportementale intensive et pour leur permettre de poursuivre les interventions auprès de leurs enfants de manière autonome, accompagnant ainsi les parents vers une clôture du plan d’intervention et la fin du suivi avec les professionnel·les.

Malgré les critiques émises par mes collègues (et moi-même) sur le plan clinique, considérant que les orientations de services devraient prioritairement répondre aux besoins des enfants plutôt qu’au suivi des services déjà reçus, j’ai vu dans ce mandat une opportunité de miser sur l’empowerment des familles et de proposer quelque chose de différent de ce que l’on observait déjà dans nos services. Développer des pratiques d’intervention innovantes, alliant les sphères comportementale et sociale avec l’implication parentale, représentait un défi mais offrait également un espace pour améliorer l’offre de services, ouvrant la voie à des approches allant au-delà du modèle comportemental strictement centré sur l’enfant.

La première cohorte du programme Post-ICI a été mise en place en 2023. Huit parents ont participé à quinze ateliers bimensuels coanimés par des éducatrices spécialisées, des ergothérapeutes, des orthophonistes, des psychoéducatrices et moi-même. Cette approche interdisciplinaire, intégrée aux équipes DI-TSA 0-6 ans, a été globalement bien reçue, en particulier pour ses apports pédagogiques. Les parents ont souligné la pertinence des apprentissages reçus et leur application concrète au quotidien, comme les techniques de stimulation du langage, par exemple. Un parent témoigne : « Il y a des notions que j’avais apprises avec l’équipe d’ICI mais, sur le vif, je n’y pense pas nécessairement. En travaillant un peu plus sur [les interventions] du comportement, je crois que ça va s’améliorer ».

Cependant, si les apprentissages cliniques ont été appréciés, la valorisation des savoirs parentaux s’est avérée limitée : malgré les intentions initiales, le format des ateliers est demeuré très magistral. J’ai également observé une baisse progressive de l’assiduité de certaines familles. Je cherchais à mieux comprendre ces enjeux, pour ensuite pouvoir mieux intervenir, en essayant de concilier deux postures : une approche d’intervention comportementale pour affronter les défis du quotidien, et une approche d’intervention sociale tenant compte des pluralités des réalités familiales.

C’est notamment ces questions qui m’ont poussée à poursuivre mes études : suite à la première édition du programme Post-ICI, j’ai réalisé un stage de six mois dans le cadre d’une propédeutique à la maîtrise en travail social à l’UQAM. Le stage s’est effectué dans mon milieu de travail, en cosupervision avec un chercheur au CREMIS. J’ai ainsi pu continuer d’occuper mes fonctions d’intervenante, tout en bénéficiant du soutien d’un centre de recherche intégré en milieu de pratique dans le développement de mon projet. J’y ai trouvé un espace bienveillant et stimulant, où les réflexions sur les inégalités sociales étaient ancrées dans le vécu des professionnel·les du réseau. Ma cosuperviseure clinique, une travailleuse sociale spécialisée en intervention de groupe, m’a quant à elle initiée aux pratiques de groupe en travail social. Elle m’a permis de passer du rôle d’experte à celui de facilitatrice, capable de soutenir les membres d’un groupe pour qu’ils et elles deviennent les acteurs·trices de leurs propres apprentissages.

Pratiques de groupe en travail social

Le travail social de groupe se définit comme un processus d’aide au sein d’un groupe restreint, qui mobilise les ressources et les interactions propres au groupe pour favoriser des changements individuels, collectifs et sociaux. Il s’agit d’une action consciente et volontaire, menée par un·e intervenant·e social·e, utilisant une démarche structurée ou flexible, visant à répondre aux besoins socioémotionnels des membres, à les soutenir dans l’atteinte de leurs objectifs et à favoriser leur empowerment, tout en respectant les droits et responsabilités de chacun·e. Les groupes se constituent autour de personnes partageant une condition, un problème, un objectif ou un intérêt commun, même si les connaissances et expériences de chacun·e diffèrent (Berteau, 2017; Éthier, 2017; Turcotte, 2017).

Ce stage a marqué un tournant décisif, tant pour le programme Post-ICI que dans mon parcours professionnel. Grâce à la combinaison entre ma cosupervision en intervention de groupe et la perspective critique et pragmatique du CREMIS, j’ai pu amener le programme Post-ICI à devenir Mosaïque, un programme proposant d’aller au-delà de la transmission de connaissances pour mettre en place un espace où les savoirs expérientiels se partagent et se coconstruisent. L’objectif étant que ces échanges permettent à la fois d’aborder des concepts variés en matière d’intervention comportementale et de faire émerger un sens collectif et évolutif dans le processus d’intervention, fondé sur une approche d’aide mutuelle.

L’aide mutuelle comme boussole

L’approche d’aide mutuelle, présente dans divers contextes professionnels et éducatifs, repose sur la réciprocité. L’idée étant qu’offrir de l’aide est aussi bénéfique que d’en recevoir, car cela renforce le sentiment d’efficacité et de compétence de chacun·e (Lindsay et Roy, 2017). Les groupes éducatifs qui s’appuient sur cette démarche combinent un cadre structuré avec la souplesse nécessaire à l’émergence de l’entraide. Contrairement aux programmes centrés uniquement sur le contenu éducatif, ils valorisent les vécus et les savoirs expérientiels des participant·es. Ces savoirs, lorsqu’ils sont mis en lien avec le contenu pédagogique, deviennent une ressource essentielle qui favorise le sentiment d’être compris·e, accepté·e et soutenu·e, tout en renforçant la capacité d’action et le bien-être des participant·es (Berteau, 2017; Lindsay et Roy, 2017). Dans ce cadre, l’intervenant·e adopte une posture de partenaire, soutenant le groupe dans sa capacité à devenir un véritable système d’entraide (Turcotte, 2017).

Approche éducative, approche d’aide mutuelle

Un groupe éducatif est centré sur la transmission des connaissances. L’intervenant·e occupe un rôle d’expert·e et transmet un contenu préétabli et structuré. Les participant·es sont principalement des récepteurs·trices de l’information, et l’objectif du groupe est d’assurer l’acquisition des connaissances et des outils transmis.

Un groupe d’aide mutuelle est centré sur le partage des savoirs et des expériences. L’intervenant·e occupe un rôle de facilitateur·trice et co-construit le contenu des séances selon les besoins du groupe. Les participant·es sont co-acteurs·trices du processus, et l’objectif est de favoriser leur soutien mutuel et leur pouvoir d’agir.

Ce nouveau regard a rapidement influencé ma manière de concevoir les ateliers. J’ai commencé à animer seule les séances, contrairement aux séances de Post-ICI qui étaient animées en collaboration avec une collègue différente à chaque fois. La coanimation vient avec certaines difficultés, comme le fait de devoir se réajuster en tant que groupe à chaque nouvelle animatrice, ou de composer avec des styles d’animation et des stratégies de soutien différentes. En assurant cette continuité dans l’animation, cela nous a permis d’assurer une stabilité dans la dynamique de groupe et de consolider les liens de confiance. J’ai également retiré la présentation magistrale des séances. Ce changement, simple en apparence, a eu un impact significatif pour le groupe : je ne transmettais plus un savoir prédéfini avec un agenda fixe, mais construisais plutôt le contenu avec les parents, tout en facilitant les échanges pour répondre aux besoins et aux objectifs définis collectivement. Nous avons négocié ensemble les règles de fonctionnement telles que les retards, les absences, l’ordre des thèmes ou la structure des rencontres, afin de renforcer le rôle actif et la participation des parents. Par exemple, lors du premier atelier, les parents ont soulevé une question fondamentale et critique envers les services en affirmant que leur participation ne semblait pas réellement volontaire si l’alternative était la fermeture de leur dossier. Plutôt que de chercher immédiatement une solution ou de tenter de les convaincre d’apprécier le programme, j’ai choisi d’ouvrir le dialogue : cette posture de discussion franche et ouverte nous a permis de dépasser les dynamiques défensives qui pouvaient apparaître dans nos échanges, en nous permettant de nous rencontrer avant tout comme des individus et non comme des représentant·es du système de soin. Ainsi, nous avons pu créer un espace d’échange et de réflexion sur les limites du cadre institutionnel, tout en validant les ressentis et frustrations des parents.

Cette dynamique de collaboration est devenue une véritable boussole. Si des retards survenaient, si l’énergie du groupe changeait ou si un malaise apparaissait, nous en parlions collectivement. Il n’y avait pas d’erreur à corriger ni de décision à prendre seule en tant qu’intervenante, mais plutôt des situations à aborder ensemble. Par exemple, alors que les participant·es d’un groupe arrivaient systématiquement en retard, la situation a été relancée au groupe plutôt que de faire des suivis individuels avec les participant·es. Lors de la discussion collective, plusieurs solutions ont été envisagées (sans la participation de l’intervenante) : commencer plus tard, sauter la pause, ou encore changer la soirée de la rencontre. Finalement, le groupe a reconnu que le fait d’arriver à l’heure et d’être présent·e tout au long de la séance était important pour tout le monde. Les membres ont donc trouvé leurs propres stratégies pour y parvenir. L’un·e des participant·es a même proposé que, si la circulation rendait difficile l’arrivée à temps, une autre personne du groupe puisse venir la chercher. Le fait que le processus et les décisions appartiennent au groupe — et non à l’intervenante — facilite l’appropriation du changement, le sentiment d’appartenance et la motivation à s’investir chez les participant·es, beaucoup plus que si les attentes et les consignes provenaient d’une figure d’autorité ou d’experte.

Aujourd’hui, après presque trois ans depuis la création du programme, les orientations cliniques suite à la participation de Mosaïque sont systématiquement validées lors d’une rencontre bilan avec les parents et, si des besoins persistent chez l’enfant, un transfert vers les services appropriés est effectué. Toutefois, à ce jour, environ 90 % des participant·es ont choisi elles et eux-mêmes de clore leur suivi avec les services, ce qui témoigne d’un certain sentiment d’autonomie et de confiance.

Entrer en résonance

Malgré le fait que les thématiques de base soient les mêmes, chaque groupe vit ses propres tensions, défis et réussites. Loin d’être un programme figé, Mosaïque est devenu un espace vivant, mouvant, en interaction constante avec les personnes qui l’habitent. C’est aussi un espace qui permet de rendre visibles les véritables enjeux vécus par les parents — ceux qui, bien souvent, freinent leur participation aux interventions suggérées par les professionnel·les. Sans associer la non-participation à un manque de volonté, de compétence ou d’intérêt, la particularité de Mosaïque est d’explorer et de discuter des différents facteurs qui peuvent limiter ou inhiber cet engagement, tels que la surcharge quotidienne, les contraintes matérielles, les obstacles culturels ou émotionnels, la fatigue ou le sentiment d’isolement. En reconnaissant et en validant ces réalités par les pairs, le groupe devient un lieu où les parents peuvent exprimer les raisons derrière leurs difficultés en matière d’engagement, tout en étant mobilisé·es dans la coconstruction de stratégies d’intervention concrètes et adaptées à leurs réalités et besoins.

Comme le souligne Turcotte (2017, p. 93) : « Bien que la démarche d’intervention mise sur la diffusion d’informations, celles-ci doivent être mises en relation avec les expériences personnelles des membres du groupe pour avoir du sens ». C’est précisément ce que permet Mosaïque : transformer les savoirs théoriques en savoirs vécus et partagés. Ainsi, l’aide mutuelle ne se limite pas à soutenir l’apprentissage collectif, elle crée un cadre où la non-implication apparente peut être réinterprétée comme l’expression d’autres besoins, contextes ou résistances légitimes. Mosaïque reconnaît que, tout comme chez l’enfant, il faut comprendre chez le parent la fonction de ce qui freine l’adhésion aux interventions avant de juger, ou d’intervenir.

À titre d’exemple, l’un·e des participant·es a pu, grâce aux échanges et au climat de confiance instauré dans le groupe, introduire de nouveaux aliments auprès de son enfant — un défi majeur qui, jusque-là, avait sans succès fait l’objet de multiples séances d’intervention individuelle et d’un soutien en ergothérapie. Au fil des rencontres, cette personne a partagé la difficulté à maintenir les interventions à la maison, craignant d’être trop exigeante envers son enfant en raison de ses propres expériences difficiles, vécues durant l’enfance. Les autres parents ont écouté, accueilli et discuté de son témoignage à partir de leurs savoirs théoriques et de leurs expériences personnelles, sans jugement et avec empathie. Ces échanges lui ont permis de repenser sa posture parentale et d’adapter les stratégies proposées à sa propre réalité. Lors de la rencontre suivante, ce·tte participant·e a annoncé avec fierté que son enfant mangeait de nouveaux aliments et qu’ils et elles avaient pu partager, pour la première fois, un repas en famille.

Ici, le fait de pouvoir aborder librement des sujets qui semblent s’éloigner de la préoccupation clinique initiale (parler de l’enfance du parent, alors que l’on souhaite travailler sur l’alimentation de son enfant) a finalement permis de débloquer la situation. Cette expérience illustre la portée transformatrice du groupe : au-delà de la diffusion d’informations, c’est dans la rencontre, l’aide mutuelle et la mise en sens partagée que naissent les véritables changements. L’apprentissage est ainsi vécu comme un processus relationnel, construit sur la valorisation des expériences de chacun·e.

Espace de transformation

Pendant longtemps, j’ai ressenti le besoin de protéger les parents de mes propres limites et de celles des services. En voulant leur épargner les failles du système, je les maintenais malgré moi dans une posture de dépendance, comme s’ils et elles avaient besoin de moi pour avancer. Dans ce désir de bien faire, je reproduisais une posture d’experte, risquant d’invisibiliser leurs propres savoirs et de minimiser leur contribution.

L’intégration d’une perspective critique issue des sciences sociales dans ma pratique m’a permis de mieux comprendre ces dynamiques. Elle m’a aidée à reconnaître les limites des approches comportementales et positivistes, mais surtout à développer des façons d’intervenir plus ancrées dans la réalité des familles. J’ai commencé à percevoir le programme — et plus largement mes pratiques — comme une expérience collective. Porter un projet comme Mosaïque, c’est naviguer constamment entre plusieurs sphères : celles des parents, des services, du monde universitaire et de mes propres espaces de réflexion critique. Ces sphères, parfois en tension, parfois complémentaires, façonnent mon engagement, mes capacités et mes limites. Elles m’ont appris que les changements, même modestes, sont possibles au sein d’institutions vastes et complexes, et qu’ils peuvent donner l’élan vers de plus amples transformations.

Si Mosaïque a vu le jour, c’est parce que nous avons osé croire qu’un autre rapport aux familles est possible — un rapport fondé sur la confiance, la réciprocité et la reconnaissance mutuelle des savoirs. Mosaïque propose une réponse concrète aux défis structurels observés dans les services en déficience intellectuelle et troubles du spectre de l’autisme, souvent centrés sur des approches comportementales standardisées. Si ces dernières peuvent être efficaces pour soutenir certains apprentissages, elles laissent peu de place à la complexité des réalités familiales et à la richesse des savoirs expérientiels des parents (Courcy et al., 2014). En intégrant des pratiques issues du travail social, notamment l’approche de travail de groupe basée sur l’aide mutuelle, le programme Mosaïque propose une approche d’intervention plus systémique et inclusive, où le savoir professionnel dialogue avec celui des familles. Cette combinaison d’approches — comportementale et sociale — permet d’offrir un soutien plus souple, adapté et réaliste. Sa mise en œuvre a été rendue possible grâce à un mode de gestion collaboratif et agile, soutenu par des collègues et des gestionnaires qui ont cru en la pertinence de penser l’intervention autrement. Mosaïque s’inscrit ainsi dans une logique d’innovation sociale qui vise à renforcer la cohérence des services tout en valorisant les savoirs des familles comme moteur de transformation.

Aujourd’hui, Mosaïque continue de vivre, il grandit et se transforme. Quatre autres intervenant·es l’animent désormais au sein des deux équipes DI-TSA 0–6 ans, et plus de 85 parents ont déjà marqué le programme de leurs vécus, et contribué à son évolution. Mais ce chiffre ne dit pas tout, car Mosaïque ne se mesure pas seulement en cohortes ni en indicateurs. Il existe parce qu’un groupe l’habite et, à chaque cohorte, il se réinvente. Ce sont les liens tissés, les paroles partagées, les silences accueillis, qui lui donnent forme. Et ce sont les parents eux-mêmes qui en font un espace porteur de sens — pour eux, autant que pour nous.

L’esprit de Mosaïque en vient même à déborder de son cadre initial : des projets pilotes émergent dans d’autres volets de services de nos équipes 0-6 ans, comme le soutien à l’intégration scolaire, ou dans d’autres programmes de formation de groupe. Des groupes d’aide mutuelle entre collègues voient également le jour, pour réfléchir et trouver collectivement des solutions aux défis de notre pratique. Ainsi, Mosaïque n’est plus seulement un programme : il inspire une nouvelle manière d’envisager notre travail, fondée sur la force du collectif et sur des alliances entre familles, intervenant·es, gestionnaires et chercheurs·euses.

Au-delà de cette transformation des pratiques, Mosaïque constitue un programme prometteur dont les retombées positives sont déjà reconnues, tant par les familles que par l’administration, qui a d’ailleurs choisi de le rendre continu dans les orientations des services offerts. Ces constats soulignent l’importance de documenter plus systématiquement ses effets dans le cadre de recherches futures. Une telle démarche permettrait non seulement d’en mesurer l’impact de façon rigoureuse, mais aussi d’explorer sa transférabilité vers d’autres milieux ou à plus grande échelle.

Mettre des mots sur les maux. Entretien avec Nancy Keays, infirmière clinicienne spécialisée en itinérance et en trauma complexe

Nancy Keays a travaillé pendant 25 ans comme infirmière clinicienne, dont 22 ans avec l’Équipe itinérance du CCSMTL. Elle est également praticienne-chercheuse au CREMIS depuis 2006. Au cours de sa carrière, elle a notamment collaboré au Projet Chez soi1, à titre de spécialiste en activités cliniques, pour soutenir le développement de l’approche Logement d’abord auprès des personnes en situation d’itinérance vivant avec des troubles de santé mentale. C’est au travers de cette expérience qu’elle a commencé à s’intéresser à la question des traumas, qui a profondément marqué sa pratique. Aujourd’hui à la retraite, elle œuvre encore aux côtés du CREMIS en offrant une formation sur l’approche sensible aux traumas adressée aux intervenant·es communautaires, aux professionnel·les de la santé et des services sociaux, et à tous·tes les professionnel·les qui interviennent auprès de populations en situation de vulnérabilité.

Lisandre Labrecque-Lebeau, sociologue, et Tiphaine Barrailler, coordonnatrice d’une communauté de pratique en itinérance, sont toutes deux membres de l’équipe du CREMIS. Elles ont posé quelques questions à Nancy Keays pour mettre en valeur sa perspective professionnelle, mieux comprendre comment et pourquoi elle s’enracine dans l’approche sensible aux traumas, et discuter des enjeux actuels de l’itinérance à la lumière de son expérience2.

Peux-tu nous parler un peu de ton cheminement professionnel? Qu’est-ce qui t’a menée vers la pratique infirmière, et comment as-tu commencé à travailler avec les personnes en situation d’itinérance?

Dans mon album des finissant·es, j’ai écrit que je voulais devenir travailleuse sociale sans trop savoir ce que ça voulait dire. Je me suis inscrite en technique infirmière sur les conseils d’une amie, et j’ai aimé ça. J’ai commencé ma carrière à l’hôpital Général Juif, j’y ai travaillé pendant six ans : d’abord en cardiologie, puis à l’unité des soins coronariens et ensuite pendant quelques années aux soins intensifs.

En 1998, j’ai été embauchée au CLSC des Faubourgs. J’étais au soutien à domicile au début, puis aux services courants. En 2001, j’ai eu un remplacement sur un poste qui venait d’être créé pour mieux rejoindre les personnes utilisatrices de drogues par injection (UDI). L’objectif premier était de mettre de l’avant l’approche de réduction des méfaits et de fournir du matériel d’injection stérile, ce qui permet de limiter les risques de contamination au VIH et à l’hépatite C, mais aussi de créer un lien de confiance et de faciliter l’accès aux soins médicaux. J’ai occupé ce poste pendant un an, j’ai beaucoup appris, j’ai eu accès à l’essence de l’humain dans toute sa vulnérabilité. Ensuite, j’ai eu un poste à l’Équipe itinérance, qui avait un mandat d’outreach, c’est-à-dire d’aller à la rencontre des personnes là où elles se trouvent. Le mandat s’étendait à l’échelle régionale, soit toute l’Île de Montréal. En duos composés d’un·e infirmier·ère et d’un·e travailleur·euse social·e, nous allions chaque semaine visiter les ressources communautaires pour rencontrer les personnes directement sur place, évaluer leurs besoins, offrir des services, et/ou les référer aux bons endroits. En 2006, lorsque j’ai été nommée cheffe d’équipe, j’ai repris tous les rôles de ma prédécesseure, dont celui de l’outreach urbain pour aller à la rencontre des personnes qui ne fréquentent pas, ou très peu, les organismes communautaires. Pendant de nombreuses années, je n’avais pas de travailleur·euse social·e en outreach urbain avec moi. Au besoin, je référais vers mes collègues travailleurs·euses sociaux·ales, mais j’ai aussi développé de très bons liens avec différents travailleurs·euses de rue de différents organismes communautaires. C’était un peu comme le début des équipes hybrides informelles. Ça m’a permis de me concentrer sur les personnes avec des besoins de santé physique et mentale plus urgents. Les travailleurs·euses de rue étant continuellement en outreach, ils et elles me présentaient les nouvelles personnes qui leur semblaient avoir besoin des services du CLSC.

Le outreach est une pratique très spécifique. Veux-tu nous en parler un peu plus?

Le outreach, ça permet d’aller à la rencontre des gens. Il n’y a pas de journée type. C’est beaucoup d’accompagnement pour des rendez-vous, beaucoup de création de liens de confiance et de ponts. Ce qui est merveilleux dans l’Équipe itinérance, c’est qu’on a des médecins qui sont en général très bien adapté·es à notre clientèle, qui ne sont pas jugeant·es. Les gens qui ne fréquentent pas les ressources communautaires, je leur disais « si vous venez avec moi, vous pourrez avoir une douche chaude et, si vous voulez, on va vous faire voir par un·e médecin » et là, finalement, je réussissais à les accompagner au CLSC. Il y a beaucoup de gens dans la rue qui se retrouvent avec des poux, la gale, ou divers problèmes, et qui ne demandent pas d’aide par pudeur, par honte, ou parce qu’ils et elles sont très déconnecté·es de leurs émotions, de leurs sensations. Mon rôle était de faciliter leur accès aux soins et de les adapter à leurs besoins, de dire : « je vais vous aider, ça ne sera pas compliqué, j’en ai vu d’autres ». « Ouais, mais là, j’en ai dans les cheveux — Oui, mais ce n’est pas grave, j’ai un clipper au CLSC, si vous voulez on va vous couper les cheveux ». C’était vraiment d’enlever cette couche de honte et de faciliter les choses pour qu’ils et elles puissent retrouver un certain bien-être.

Ça demande beaucoup de délicatesse dans la création de liens. En outreach, on ne cherche pas à aller vers les gens qui fréquentent les ressources communautaires, ils et elles sont déjà desservi·es par des intervenant·es. On va vers celles et ceux qui sont plus isolé·es, et qui sont en général les plus difficiles d’approche. Je n’étais jamais téméraire, mais parfois je me suis retrouvée dans des situations où… heureusement que j’avais bonne réputation. Une fois, j’étais avec une travailleuse de rue, on voulait aller à un endroit dans Griffintown où on nous avait dit qu’il y avait un genre de mini-cité sous un viaduc, et que c’était tout bien barricadé. Le directeur de l’organisme communautaire de la travailleuse de rue ne voulait pas qu’on y aille toutes seules, il a décidé de venir avec nous. L’entrée était vraiment toute petite, il fallait se pencher, et quand on rentrait il y avait de gros panneaux d’acier tout autour et plusieurs petites cabanes construites avec du bois de palette, des cartons et des couvertures. C’était très lugubre, il pleuvait, des pigeons volaient et faisaient leurs besoins sur les meubles. Là, on s’est regardé·es, on n’était pas trop certain·es d’être en sécurité. Un monsieur qui avait un problème de santé mentale s’est mis à crier après nous, puis un autre, qui semblait agir en tant que « chef » de l’endroit, m’a reconnue et a dit : « c’est l’infirmière du CLSC! ». Il a réussi à calmer celui qui nous criait dessus et nous avons pu nous sentir en sécurité. J’y suis retournée régulièrement par la suite et, la fois suivante, il y avait une fille qui était blessée. Elle semblait avoir une fracture à la jambe, elle ne pouvait pas marcher et refusait d’aller à l’hôpital. Elle a fini par accepter et on est parties en ambulance.

On ne s’attend pas nécessairement à ce que les personnes viennent vers nous au départ, il y a des défis dans la création du lien, mais j’y arrivais. Les gens ont des routines : je sais que si je vais à tel endroit à telle heure, monsieur untel ou madame unetelle risquent d’être là, je vais pouvoir les voir. Et il y a aussi toutes sortes de stratégies de communication. À l’époque, les gens n’avaient pas de cellulaire, mais il fallait que je sois sûre de les retrouver pour les accompagner à leurs rendez-vous médicaux, donc il y avait tout un système de communication avec certaines pharmacies. Par exemple, si je savais que la personne allait chercher ses médicaments chaque semaine, je pouvais laisser un message à son ou sa pharmacien·ne, qui lui faisait le message : « Nancy va t’attendre à tel endroit pour ton rendez-vous ».

Le système de santé est fait pour les gens fonctionnels, qui ont accès à des technologies. Je me souviens que pour prendre un rendez-vous pour une radiographie ou un scan, il fallait envoyer la requête par fax ou par courriel et attendre qu’on nous rappelle pour nous donner un rendez-vous. C’était il y a une dizaine d’années, mais, encore aujourd’hui, certaines personnes n’ont pas de cellulaire ou même d’adresse courriel. Nous devons donc agir comme intermédiaires pour leur permettre d’avoir accès aux soins et services dont ils et elles ont besoin.

Est-ce que ton intérêt pour le trauma arrive pendant ces années-là?

J’ai commencé à m’intéresser aux traumas quand j’ai rejoint le Projet Chez soi. À mon arrivée, j’ai suivi une panoplie de formations de haute qualité, dont une formation sur les traumas qui était donnée par Lori Haskell, une psychologue spécialisée en trauma à Toronto. Il y avait un intervenant autochtone du Projet Chez soi de Winnipeg, qui a pris le micro et a dit à la formatrice : « merci tellement, vous venez de m’expliquer en deux-trois heures ce que j’ai tenté de comprendre toute ma vie ». De mon côté, j’ai aussi fait « wow »! C’était comme si j’avais plein de morceaux de casse-tête devant moi, que je connaissais chaque morceau individuellement, mais que cette formation m’avait permis de les assembler et de faire plein de liens entre les traumas vécus et les comportements (de survie) des personnes en situation d’itinérance. J’ai aussi, bien sûr, pu faire des liens avec mon histoire et mes enjeux personnels plus difficiles. Ça a été comme un tsunami dans ma vie professionnelle. J’ai continué à suivre des formations, je me suis mise à lire des livres, à voir des conférences sur internet : plus j’intégrais des connaissances, plus je m’intéressais à la question. Et un jour, j’ai donné une formation à un organisme communautaire sur la question de la stabilité résidentielle avec accompagnement et je me suis gâtée : j’y ai ajouté un tout petit bloc sur les traumas. Et les gens ont fait « wow! Ça nous prend une formation d’une journée là-dessus, c’est trop important ». J’ai monté la formation sur mon temps libre et j’ai commencé à la donner. Il y a eu du bouche-à-oreille, il y a eu de la demande. Par la suite, j’ai commencé à collaborer avec le CREMIS : l’équipe en mobilisation et transfert de connaissances m’a soutenue dans le développement, et c’est devenu la formation Traumas complexes et populations vulnérabilisées3 qu’on donne aujourd’hui.

Pourrais-tu nous donner un exemple de comment l’approche sensible aux traumas peut faire une différence dans le outreach en itinérance?

Les connaissances sur les traumas et l’approche sensible aux traumas aident à comprendre et à faire les choses différemment. Quand j’ai compris la dissociation par exemple, j’ai aussi mieux compris les gens que je suivais qui dormaient sur le terrazzo froid du métro, sans oreiller, sans couverture, pendant des mois, des années. Souvent, les personnes étaient complètement déconnecté·es de leurs émotions et de leurs sensations, que ce soit par la dissociation ou qu’elles soient dissociées par la drogue. La dissociation en elle-même fait un fabuleux travail pour déconnecter quelqu’un. Au début de cette entrevue, on parlait des poux que les personnes en situation d’itinérance peuvent avoir sur elles sans venir chercher d’aide pour les enlever. Elles sont parfois tellement dissociées qu’elles n’accordent plus d’attention à leur corps ou à leur hygiène. Dans la formation que je donne, je parle souvent de cet homme qu’on avait trouvé dans l’entrée extérieure d’un commerce à louer. Ça faisait un an qu’il était là, il avait des poux partout, toute sa peau était piquée. Je lui ai demandé s’il avait été chercher de l’aide pour ça, si ça le dérangeait d’avoir ça, et il m’a dit « écoutez madame, ce corps-là il a été tellement battu, que j’ai aucun attachement, c’est juste un véhicule pour passer du point A au point B ». Zéro soin pour son corps, zéro attachement pour son corps, c’était un détachement total.

Souvent, les gens ont l’impression que leurs comportements sont de leur faute : « j’ai un caractère de marde, c’est pour ça que je me fais exclure partout ». Mais quand on connaît les conséquences que peuvent avoir les traumas sur l’attachement, sur la capacité à réguler ses émotions, sur l’hypersensibilité du système nerveux autonome qui met la personne rapidement en mode « combat/fuite » ou en mode « immobilisation/soumission », on comprend mieux les comportements qui, dans les faits, sont des réflexes de survie. Ça m’a enlevé beaucoup d’impuissance et donné beaucoup d’outils pour discuter avec les gens. On est vraiment dans l’accueil, on mise sur la bienveillance, on s’adapte à la personne plutôt que de lui demander de s’adapter aux services qu’on offre. C’est aussi de donner des outils pour déculpabiliser les gens et les aider à mieux se comprendre et à mieux se réguler. Quand on parle à quelqu’un, qu’on met des mots sur les maux et que ça fait résonner quelque chose en dedans de la personne, ça aide aussi à créer une relation.

Acquérir des connaissances sur les troubles dissociatifs d’origine traumatique a eu le même effet sur moi, et sur ma compréhension des troubles dissociatifs de l’identité (TDI). Je me souviens d’un homme qui présentait tous les signes cliniques d’un trouble dissociatif d’origine traumatique. Le fait que je sois capable de parler de dissociation, de comment on peut se sentir quand on dissocie, même si je ne l’ai pas personnellement vécue, mais pour l’avoir étudiée amplement, selon lui c’était vraiment lui que je décrivais, ça lui faisait du bien de sentir qu’il était compris. J’ai réalisé que les troubles dissociatifs sont un gros angle mort dans les services en santé mentale. Les études montrent que les personnes concernées reçoivent en moyenne quatre diagnostics différents avant que celui de TDI ne soit posé4. Il y a des gens qui vont être pris·es dans l’errance médicale pendant six à vingt ans5 avant d’obtenir le bon diagnostic. Je parlais avec une dame dernièrement, qui avait été hospitalisée et qui racontait que le médecin avait nié son diagnostic de trouble dissociatif de l’identité, qui avait pourtant été émis par un autre psychiatre. Il lui a dit que ça n’existait pas, qu’elle n’avait pas ça, et il lui a donné un médicament qui n’était pas bon pour elle.

Les personnes en situation d’itinérance vivent beaucoup de stigmatisation et de discrimination. Je me souviens d’avoir accompagné des gens à l’urgence et d’avoir vu des infirmiers·ères rouler les yeux par en arrière parce que la personne n’est pas nécessairement propre, ou n’a pas nécessairement une façon de s’expliquer qui correspond à ce que l’infirmier·ère aurait souhaité. Je vis cette violence-là avec elles et eux. Ça n’a pas lieu d’être, ça ne devrait pas exister. Je comprends, ils et elles sont à l’urgence, c’est beaucoup de travail, ils et elles voient du monde l’un·e après l’autre, je comprends totalement qu’on puisse être fatigué·e. Mais il y a parfois, des propos ou des comportements qui sont inacceptables de la part de professionnel·les de la santé, comme cette fois où j’ai entendu un ambulancier dire à l’infirmière au triage, d’un monsieur qu’on avait accompagné : « t’es mieux de le passer au carwash avant ». C’est déshumanisant. Je me souviens d’une autre femme qu’on accompagnait, elle était en crise, mais elle s’était beaucoup calmée dans l’ambulance. Elle était très calme en arrivant à l’hôpital. Le médecin de garde a entendu parler de la crise initiale, et il a dit au préposé « contention trois membres ». Je l’ai regardé et je lui ai dit : « mais elle est calme », et il m’a répondu d’un ton condescendant : « écoutez madame, on est dans une salle d’urgence ici, si elle se désorganise et qu’elle est en crise comme elle l’était tantôt, on n’a pas le temps de gérer ça ». Fait qu’en prévention, on met des contentions trois membres! J’étais consternée. Selon moi, c’est un abus de pouvoir.

Je me souviens aussi d’un monsieur que j’ai accompagné, qui avait une démence et qui était sur l’aide sociale. C’était compliqué pour lui de remplir le formulaire, c’était en papier à l’époque : huit et demi par quatorze, recto verso, deux pages, avec des questions sur les emplois antérieurs, les dates, etc. On l’a rempli du mieux qu’on pouvait et quand on l’a montré à la personne à l’aide sociale, elle a regardé son ordinateur et elle a dit : « écoutez monsieur, là, ça fait quatre fois que vous venez en huit mois et vous n’écrivez jamais les mêmes réponses ». J’ai dû lui demander si elle pouvait faire suivre le dossier à qui de droit, et lui dire que lorsqu’un·e agent·e serait attitré·e, nous lui expliquerions la situation. Le mépris n’avait pas sa place.

Je suis sensible aux injustices et aux inégalités. Nous devons souvent adopter une position de défense de droits, pour des personnes qui ne sont pas dans une situation optimale pour se défendre.

Tu parles de ta sensibilité aux injustices et aux inégalités, ça me donne envie de faire le lien avec le CREMIS. Tu es praticienne-chercheuse au CREMIS: qu’est-ce que ça apporte à ta pratique et, à l’inverse, qu’est-ce que ton expérience apporte à la recherche?

En fait, j’ai réalisé que quand on est dans l’intervention, on est hyper occupé·es dans nos journées de travail, et quand on quitte on fait d’autres choses, ce qui fait qu’on a rarement accès à tout ce qui se développe comme connaissances, aux réflexions des chercheurs·euses, si on ne le prend pas nous-mêmes à bras-le-corps. Pour moi, le CREMIS a été une porte d’entrée vers ça, une façon de sortir de la vision tunnel des problèmes individuels et de m’ouvrir à des problématiques plus larges, dont les inégalités et les discriminations, le mythe du « normal », qui contribue à exclure tellement de gens. Ça m’a aussi permis de voir ce qui se fait ailleurs, de me questionner sur ma propre pratique, de réfléchir. Ça a eu des impacts immensément positifs pour moi. En toute humilité, je crois que le CREMIS m’a beaucoup plus apporté que l’inverse. Je me sens privilégiée d’être praticienne-chercheuse au CREMIS depuis 19 ans.

Pour mon apport à la recherche, je crois que je pouvais apporter l’expérience clinique, notamment sur l’itinérance, les traumas et la stabilité résidentielle avec accompagnement, et aussi sur les enjeux rencontrés au quotidien. J’adore ce concept de recherche en milieu de pratique, mais je trouve que ce n’est pas facile pour les praticien·nes de s’impliquer et que ce n’est pas facilité par l’établissement, alors que ça devrait faire partie de ses valeurs. Quand je faisais mon premier projet, c’était une participation ponctuelle. C’était sur mes heures de travail, mais je n’étais pas remplacée. Tout ce que je mettais de côté sur le bureau, pendant que je passais deux ou trois heures au CREMIS sur une rencontre, je devais le faire après. Il fallait vraiment que j’aie envie de travailler avec le CREMIS pour y consacrer tout ce temps, dont je ne disposais pas vraiment. Mais quand le CREMIS m’a demandé de collaborer sur un plus long projet qui durait deux ans, on m’a libérée deux ans. Là j’étais à temps plein, j’étais complètement dédiée.

Donc, actuellement, pour un·e praticien·ne, accéder à la connaissance scientifique demande une volonté de s’y intéresser et une implication de temps personnel, mais ça enrichit la pratique et ça la rend plus intéressante.

On a parlé d’itinérance, de trauma, de TDI, de recherche… As-tu observé des changements, des transformations cliniques, sociales ou politiques autour des enjeux de l’itinérance, depuis le début de ta carrière?

Quand j’ai commencé en 1998, il y avait une réelle souplesse pour offrir des services adaptés à la population et l’outreach était mis de l’avant. Il venait déjà d’y avoir une fusion entre deux CLSC (Centre-Sud et Centre-Ville), mais le CLSC des Faubourgs, où j’étais, restait un CLSC de quartier, proche des populations desservies, avec une petite équipe et une gestionnaire proche de son équipe. On pouvait être créatifs·ves, on pouvait faire tout ce qu’il fallait faire pour créer un lien avec quelqu’un, rejoindre une personne, on avait la latitude de faire les choses. Puis, de fusion en fusion, j’ai vu l’avènement de l’uniformisation des services. Plus on fusionnait, plus on centralisait, plus c’était gros et plus on voulait uniformiser les services. On nous a amené un paquet de formulaires, c’était fou : si on a un·e patient·e diabétique qui fait de l’hypertension, on a un plan thérapeutique infirmier à faire, on a un registre de tension artérielle à remplir, on a un registre pour les glycémies capillaires à remplir, on a nos notes au dossier à faire… On voit une personne une demi-heure, ça nous prend quarante-cinq minutes de paperasse à remplir. Sans parler des statistiques, qui prennent du temps à faire et qui ne représentent pas du tout le travail qu’on fait.

Aux débuts de l’Équipe Itinérance, il y avait vraiment une bonne intention de rejoindre les gens qui n’étaient pas rejoints par le réseau de la santé et de leur offrir des services. Mais, après coup, c’est comme si ça avait eu un effet pervers, ça a ghettoïsé les services en itinérance à l’Équipe itinérance, alors qu’on avait un mandat régional. Ça faisait que n’importe qui de l’Île de Montréal était envoyé·e au Centre-ville, même les gens qui étaient en itinérance dans les régions périphériques étaient envoyé·es à Montréal, et ça a fait en sorte de déresponsabiliser le reste du réseau. On a voulu que le reste du réseau se re-responsabilise, ça n’était pas évident, c’est passé par des lois et des règles qui sont maintenant en place, mais ça reste difficile pour les personnes en situation d’itinérance d’avoir accès aux services réguliers.

Au niveau des personnes, je trouve qu’il y a une augmentation du nombre et surtout une aggravation de leur condition générale. Le plus flagrant étant l’augmentation de la consommation de drogues dures, avec des impacts plus visibles sur la santé et les comportements. J’ai accompagné une femme qui était beaucoup sur le crack, elle était brillante, mais elle était tellement désinhibée, elle fumait du crack n’importe où, devant les gens. Un jour je lui ai dit : « j’aime moins ça que tu fumes dans le métro devant les gens, quand tu es avec moi » et je lui ai demandé : « qu’est-ce que ça te fait quand tu prends ça? ». Elle m’a dit : « il n’y a plus de problème ». J’ai vu une époque où on culpabilisait les gens en leur disant qu’ils et elles faisaient de mauvais choix, qu’ils et elles avaient juste à pas choisir de boire et que leur vie irait mieux. Après ça, j’ai vu arriver la question de la dépendance comme une maladie, ça n’était pas parfait, mais c’était moins pire, parce qu’au moins on essaie de faire quelque chose, on les culpabilise moins. Et maintenant, je le dis tout le temps dans la formation, il faut essayer de voir les choses autrement : voir ça plutôt comme une tentative de solution à quelque chose d’autre, qui est plus souffrant.

Je constate qu’il y a aussi une nette augmentation des demandeurs·euses d’asile qui fuient un contexte de vie difficile et se retrouvent avec un parcours migratoire hautement traumatique. Ces personnes aspirent à une vie meilleure, mais se retrouvent dans des conditions qui détériorent encore plus leur santé physique et mentale, sans parler des répercussions sur leurs enfants.

Et tous les problèmes sociaux connexes qui ne viennent pas aider, toute la question de pénurie du logement, etc.

Si tu avais un message pour nos décideurs·euses, ce serait quoi?

Je pense que l’itinérance c’est l’affaire de tous et toutes. Si on veut prévenir l’itinérance et arrêter de colmater l’augmentation de l’itinérance sans arrêt, je pense qu’il faut retourner à la base et vraiment soutenir les familles, les enfants, parce que c’est beaucoup là qu’il se passe des choses, pas tout le temps, mais souvent. Il faudrait miser sur la prévention, s’occuper des tout·es-petit·es et de leurs familles, s’occuper de la pauvreté, sensibiliser et informer les nouveaux·elles et futur·es parents de l’importance de l’attachement sur le développement des enfants. C’est un investissement pour leur avenir.

Il y a une nécessité de formation obligatoire sur les traumas et leurs impacts dans les cursus académiques pour les professionnel·les de toutes catégories : santé et services sociaux, sécurité publique, milieu judiciaire et carcéral, milieu scolaire. Implanter un modèle de pratique sensible aux traumas, ajouter des activités de groupe, des ateliers pour outiller les gens et leur redonner le pouvoir sur leur destinée. Faire en sorte que, socialement, on mise sur la bienveillance des un·es envers les autres, et dans les relations de travail aussi, car ce sont des milieux parfois difficiles, qui ont un impact sur la santé mentale des travailleurs·euses. Il y a parfois même des psychologues qui viennent à la formation trauma, et qui me disent : « nous, dans notre cursus académique de psychologue, on n’est pas si bien formé·es que ça en trauma, on est obligé·es d’aller chercher des formations en continu pour se sentir outillé·es ». Dans ma propre formation d’infirmière, on ne m’a jamais parlé de trauma. Il y a aussi des travailleurs·euses sociaux·ales qui le disent.

Dans les établissements comme ici, on n’a pas tant de flexibilité pour innover dans ce qu’on peut mettre en place comme service. Moi, je rêve d’un CLSC qui pourrait mettre en place du yoga, des exercices de libération du stress, des tensions et des traumas6, de l’art thérapie, de la zoothérapie ou d’autres approches, pour qu’on puisse arrêter d’être tout le temps dans l’intervention individuelle, d’avoir dix rencontres pour régler un problème qui dure depuis trente ans, et juste permettre aux gens de se reconnecter, de se sentir bien.

Ce sont elles et eux qui vont la réparer, leur vie. Nous, on peut créer les conditions pour qu’ils et elles puissent reprendre le contrôle. On ne répare la vie de personne, ce n’est pas notre rôle et ce n’est pas non plus ce qui est souhaité par les gens. Mais est-ce qu’on pourrait favoriser les conditions pour qu’ils et elles puissent s’épanouir? Il me semble que la société serait plus en santé, si on s’y mettait tous et toutes ensemble.

Dessiner l’itinérance à Montréal. Entretien avec Laurent Lavaste, un artiste dans la rue

Laurent Lavaste, illustrateur français, a plongé dans l’univers de la rue à Montréal pour capter, par le dessin, la réalité des personnes en situation d’itinérance. Arrivé à Montréal début octobre 2023 pour le mariage de sa fille, il devait y rester deux mois. Mais, après avoir découvert l’univers de la rue, il a décidé de prolonger son séjour. Ne pouvant plus assumer les coûts de l’appartement qu’il fréquentait, Laurent a décidé de s’installer, début décembre, dans un campement situé à Rosemont, sur la piste des Carrières, qui longeait le chemin de fer du Canadien National. Ce choix relevait d’abord d’une démarche artistique, mais a rapidement pris une tournure personnelle: marqué par une douloureuse séparation, Laurent raconte avoir trouvé, dans les souffrances de la rue, une manière d’explorer ses propres émotions. Si l’enlisement semblait facile, sortir de la rue a été beaucoup plus difficile.

Laurent a vécu une première fois dans la rue en décembre 2023. Après un retour en France, il revient s’installer, dans le même campement, de mai à la mi-juin 20241. L’hiver rude et isolant de son premier séjour laissait alors place au printemps, plus propice aux échanges. Avec le temps, son carnet de dessin est devenu un outil d’échange, un passeport social, un moyen de créer du lien. Certaines personnes itinérantes se reconnaissaient dans ses dessins, d’autres y retrouvaient un ami ou un frère. Nombre d’entre elles lui ont raconté leur histoire. Lors de son deuxième séjour, il avait gagné un statut: « le Français qui dessine ».

Mis en lien avec le CREMIS par le chercheur Fabien Desage qui, de connaissances communes, avait eu l’écho de son projet, Laurent est revenu à Montréal en octobre 2024, où nous l’avons accueilli comme « artiste en résidence ». Muni d’un vélo et d’un chariot, il s’est décidé à exposer ses dessins, comme il le pouvait, du parc La Fontaine au marché de la gare de Sherbrooke, en passant par les rives du lac Boivin, à Granby. Carolyne Grimard et Nicolas Sallée se sont entretenu·es avec lui au cours du mois de novembre. Nous restituons ci-dessous quelques extraits de cet échange2.

Laurent, commençons par le commencement  : comment t’es-tu retrouvé dans la rue, à dessiner l’itinérance?

Au mois d’octobre 2023, je suis venu à Montréal pour le mariage de ma fille. Je devais être logé au bord d’un lac, dans sa belle-famille. Mais pour un ensemble de raisons, ça ne s’est pas passé comme ça. Je me suis retrouvé à Montréal, à payer une chambre à 850 $ par mois. Et puis j’avais le projet de dessiner. Ma fille bossait dans un restaurant, et tous les lundis elle faisait la fermeture, alors on prenait les invendus qu’ils allaient jeter, on faisait des gros sacs et on allait les distribuer autour de la station de métro Berri-UQAM. Ça, je vous dirais que c’est mon premier contact avec l’itinérance, et ça m’a donné envie de la dessiner. Ça a commencé par le dessin d’une personne itinérante sur la rue Masson, le 4 novembre. Je lui ai demandé son nom, et voilà, c’était le premier contact. Ça a été furtif, il s’en allait, il n’a même pas vu que je le dessinais. Et je me suis dit : « tiens, pourquoi pas aller voir d’autres personnes itinérantes et leur demander, entrer en contact avec elles? ».

Quelques jours plus tard, le 8 novembre, je suis allé sur Berri. Il y avait un groupe d’itinérants, et j’ai basculé. Je ne savais pas du tout à quoi m’attendre, mais je voulais leur demander si je pouvais les dessiner. C’était pas facile, c’était même un peu étrange comme démarche. Tu ne sais pas vers quel monde tu t’en vas, tu te fais des films. Je m’attendais à ce qu’ils me demandent de l’argent, ou une bière, des cigarettes. Et ben pas du tout, c’est exactement l’inverse qui s’est passé : ils m’ont demandé combien je prenais! Et là, ça a commencé, les échanges, ils ont trippé sur le fait que je dessine, à se regarder, puis à montrer aux autres. Il y en a certains qui voulaient pas, qui étaient plus sur la réserve, et d’autres qui disaient : « Pourquoi pas, vas-y ».

Et j’ai toute une petite série, comme ça, d’un petit groupe d’itinérants qui se tenait dans la descente, sur Berri, juste avant Viger. Ça a donné un super échange, amical. Mais j’ai aussi compris qu’il fallait que je dessine vite, parce que ça peut aller vite, très vite. Je dessinais quelqu’un, son pote arrivait avec une dose de crack, ils partaient. Je voulais apprendre les codes. Je devais repartir en France, j’avais mon billet d’avion retour mais j’ai dit à ma fille : « écoute, j’ai envie d’aller plus loin ». Et début décembre j’ai décidé de m’installer en tente, dans le campement de la rue des Carrières.

Tu aurais pu continuer à approcher les personnes itinérantes en restant, si l’on veut, de l’autre côté, comme tu l’avais fait la première fois sur Berri. Qu’est-ce qui t’a poussé à t’installer dans la rue?

D’abord je pouvais plus payer mon loyer et, surtout, je voulais vivre le quotidien de l’itinérance, être plongé dans ce monde. Et puis je sais pas, il y a quelque chose qui m’attirait, ça m’a absorbé. Mais au fond, je me posais pas vraiment cette question jusqu’à ce que quelqu’un que j’ai rencontré un peu par hasard, une écrivaine, me demande : « mais au fait, pourquoi tu fais ça? ». Elle me décourageait pas, au contraire, mais elle me tirait un peu les vers du nez. Il faut savoir que, quelques mois avant, j’avais vécu une séparation très douloureuse, dont j’ai eu beaucoup de mal à me remettre. Et en y pensant, j’ai réalisé que j’allais chercher toute l’émotion que j’avais en moi, toute ma souffrance. C’était vraiment une résonance, et je crois que j’affrontais mon problème. Dans la rue, j’étais en thérapie. J’ai plongé. Et je pense que, quelque part, j’aurais pu basculer. Si je n’avais pas eu le dessin, j’aurais pu rester là. J’ai senti intimement, émotionnellement, surtout peut-être lors du deuxième séjour, à quel point la frontière était fine. Parce que j’étais dans la souffrance. Et puis le regard des autres, des non-itinérant·es, te renvoie quelque chose. Le premier séjour, j’étais même pas dans la rue qu’une dame me donnait déjà des viennoiseries. Parce que j’étais accroupi et que je dessinais un itinérant. J’étais surpris, mais j’ai pris la viennoiserie et je l’ai donnée après. Mais ça m’a fait basculer. Là je me suis dit : « ah tiens, j’y suis presque ». Tu sais, dans les attitudes, la posture, les habits, tout ça, tu es vite considéré comme un itinérant. La frontière est fine. Et je peux dire qu’au bout d’un moment, intérieurement j’ai vécu l’itinérance. Je l’étais, je le vivais. Je l’ai peut-être pas été longtemps, et j’avais le privilège de pouvoir en sortir, mais je crois qu’à un moment je l’ai été.

Tu parles de ces émotions qui ont constitué un levier dans ta décision de t’installer à la rue. Une fois dans la rue, elles devaient être mises à rude épreuve, n’est-ce pas?

Oui, c’était intense. J’ai été vite épuisé, surtout que la première semaine, en plein hiver, je suis tombé malade. Je faisais des mauvaises nuits, et j’ai tendance à faire de la claustrophobie. En fait, je n’étais pas habitué et j’étais mal préparé, beaucoup trop à l’arrache. Ma tente était petite, et j’avais pas bien pensé l’emplacement. J’avais aussi un petit poêle que j’allumais, mais il faisait trop chaud alors je laissais tout ouvert, je sortais la tête : « respire, respire ». Et la rue, c’est aussi du bruit. Le bruit des rongeurs, du train, mais c’est surtout le bruit continuel, le bruit quand t’as pas de mur. Et il y a aussi les odeurs, l’odeur de la ville et les odeurs corporelles, la saleté, la transpiration, c’est hyper fort. Je découvrais tout ça, je dormais, je dormais pas. J’étais épuisé. Vers la fin du mois de décembre, je suis allé me reposer deux jours chez cette écrivaine dont je vous parlais. Elle m’avait laissé les clefs de son appartement durant le temps des fêtes. J’y suis allé deux nuits, et le premier soir j’ai pleuré, pleuré, j’en pouvais plus. Mais cet état, c’est ce qui m’a aussi aidé à dessiner.

De toute façon, je ferai jamais la sociologie parfaite de l’itinérance, c’est impossible. J’ai travaillé avec mes émotions et c’est elles qui m’ont permis de rentrer dedans. Avec la fatigue, j’étais dans un état de transe, une sorte d’état second. Quand je dessinais, il n’y avait pas de réflexion, pas d’intellectualisation. J’étais avec elles et eux, connecté à mes émotions et aux leurs. Il y avait une résonance, ils et elles me renvoyaient un écho. Et moi, je dessinais.

Comment étais-tu identifié, ou perçu, dans la rue? Ton carnet à dessin servait comme un élément de sociabilité?

Le premier séjour, j’étais plus dans l’observation, j’avais des liens, mais comme ça, sans que ça se noue vraiment. C’est dans le deuxième séjour que ça s’est noué, que ça s’est révélé. Et puis, c’était le printemps. Le printemps c’est l’explosion. On était plus dehors, c’est une autre manière de vivre l’itinérance, il y a plus d’échanges. L’hiver c’est intense, plus confiné. Le printemps j’étais vraiment devenu « le Français qui dessine », on me reconnaissait comme ça.

Même les policiers·ères [rire]! Pendant mon premier séjour, y’en a deux qui sont passés à vélo faire de la prévention parce que la neige arrivait. Je leur avais dit que j’étais français, dessinateur, et que je faisais une immersion. Et quand je les ai revus lors du deuxième séjour, ils m’ont reconnu : « ah le Français, t’es revenu! », et on a discuté. Et puis c’est drôle parce que quelques jours plus tôt j’avais rencontré un Iranien qui débarquait à Montréal. Ça faisait deux jours qu’il était là, il était avec sa petite valise et il ne savait pas où dormir. C’était un artiste aussi, qui faisait des petites figurines en papier mâché, des petits animaux. On ne parlait pas la même langue, mais on réussissait à se comprendre et je l’avais fait venir sur le campement. Du coup, les policiers·ères appelaient ça « le coin des artistes ». On avait notre petit quartier. Mais oui, ça me donnait un genre de statut.

J’aurais plein d’anecdotes, mais je repense à Bertrand, un gars que j’ai croisé au centre-ville, au parc Émilie-Gamelin. Un énervé qui sortait de prison, et qui m’a vu dessiner assis sur un banc. Il s’est mis à côté de moi : « je peux regarder? Tasse-toi! » Et on commence à discuter, je lui dis que je suis au campement sur des Carrières : « ah ouais, là-haut, c’est pas la rue ça, c’est l’hôtel. Moi, je suis dans le centre, c’est violent ». Alors il me raconte qu’il sort de taule, qu’il venait de se battre, c’est pour ça qu’il avait un plâtre et c’était pas pratique pour se torcher! [rire]. Et il trippait sur mes dessins, il regardait mon carnet : « ah c’est de l’art, ça! C’est pas du Picasso, du machin qu’on comprend rien. Ça, c’est la vie, ça, c’est le réel ». Et puis il reconnaissait des gens que j’avais dessinés : « ah, mais lui je le connais, un tel, tel autre ». Ça, c’est arrivé plusieurs fois pendant mon deuxième séjour : « ah, mais lui je le reconnais, Choco, il est mort » – « Ah oui, il est mort? ». Alors, tu prends des nouvelles, et ça crée du lien. Il y en a un autre, dans le Village, Gérard, qui m’a remercié de partager mon art avec lui, j’étais hyper touché. Et puis cette femme, aussi, devant l’Accueil Bonneau. On traînait un peu, on fumait des cigarettes, elle m’a parlé de sa vie, de son mari violent, de ses séjours dans la rue. Une belle femme, chic, mais bon un peu junkie. On était assis·es sur le bord du trottoir, et elle me demande si elle peut regarder le carnet. Et là elle a pleuré tout le long, elle pleurait, pleurait, pleurait. Et une autre encore, Charlotte, une femme autochtone avec qui j’ai eu de super relations. Et pareil, elle regarde mon carnet et elle me pleure dans les bras parce que j’avais fait le dessin de son frère Lucas. Et avec le sourire, elle était super contente.

Est-ce que ce statut, comme tu l’appelles, t’a permis de gagner un peu d’argent pour pouvoir vivre, au quotidien?

J’ai vendu deux dessins, je crois, à des itinérant·es ou ancien·nes itinérant·es. Il y en a un qui joue de la guitare, à Hochelaga. On a bien sympathisé. Lui, il était dans la rue auparavant, mais aujourd’hui il a un logement et il vit simplement. Je l’ai dessiné et il m’a acheté le dessin. Il m’a filé 20 $. Évidemment je lui ai rien demandé, c’est qui lui a décidé. J’ai aussi dealé des carnets. Je me mettais devant un magasin : « voilà regarde, si tu veux je te donne un dessin, et tu m’achètes un carnet en échange ». Ça, ça marchait à tous les coups. Y’a aussi une fille que j’ai rencontrée lors de mon deuxième séjour devant le pavillon Patricia Mackenzie, je la dessinais et elle est venue me voir en me disant : « mais, c’est super ce que tu fais, il faut vraiment que tu ailles dessiner les touristes dans le Vieux-Port pour gagner de l’argent ». Je me suis dit : « pourquoi pas? » et on est parti·es ensemble, mais ça s’est jamais fait. L’histoire est rocambolesque, mais tellement typique. Parce qu’entre-temps je lui avais demandé si je pouvais prendre une douche quelque part, et elle m’avait dit qu’elle connaissait un endroit au centre-ville, au huitième étage d’un immeuble. On y va, sauf qu’au fur et à mesure du trajet elle prenait des doses de crack. Et une fois à la salle de bain elle se fait une piqûre de fentanyl. Je lui dis : « mais non », et là elle tombe sur le rebord du lavabo, à moitié allongée. Et ça tape à la porte. Je range ses affaires, elle croyait que je la volais. Elle se réveillait, elle replongeait.

Finalement j’ai réussi à la traîner jusque dans l’ascenseur. Et au troisième étage, tout le monde rentre. J’étais en mode itinérance, vraiment pouilleux, et elle en slip moumoute, un décolleté et des seins refaits. Je vous dis pas la scène. J’ai réussi à la traîner jusqu’au parking, où elle a replongé. À son réveil, on a discuté, elle m’a raconté un peu sa vie, violée par son père et son frère, puis elle a fait danseuse, prostitution. Résultat, je suis jamais allé dessiner les touristes.

Tu nous as parlé de cette bascule, du fait de devenir itinérant intérieurement et dans le regard des autres, ne serait-ce qu’un moment. Mais qu’est-ce que ça fait d’en sortir?

Oui, après cette expérience, ça m’a coûté de revenir de l’autre côté. Il faut une gymnastique de l’esprit pour accepter tout ça, et faire le grand écart. J’ai eu plus de difficulté au retour du deuxième séjour, c’était vraiment difficile. Retourner dans le monde… J’allais dire le monde réel, mais c’est pas le monde réel, c’est un autre monde. Tu vois je fais de la voile, et ça me fait la même sensation. Tu pars en voilier pendant un moment, tu changes de rythme et de mode de fonctionnement, vraiment radicalement. Tu vis avec les éléments, avec la lenteur. Et quand tu reviens, tu prends la voiture et tu as l’impression que tout le monde va à 200 km/h. Quand tu te rends compte de ça, la rupture a un côté attirant. Quand t’es dans la rue, t’as pas de papiers à gérer. Tu manges, tu attends, et moi je dessinais. C’est presque une belle vie, sauf que c’est dangereux. Mon privilège c’est que je savais que je pouvais en sortir, mais après deux, trois fois tu te dis « hey là… » [silence]. Mais une fois sorti, il y a comme un manque, c’est sûr. Avant-hier, je suis sorti d’un bar et je suis allé m’asseoir à côté d’un itinérant. J’étais juste assis, à côté, et j’étais bien. C’est un drôle de sentiment, il y a quelque chose que je ne retrouve pas dans la vie « normale », et je mets des guillemets. Je dirais qu’il y a un côté superficiel dans la vie normale que j’ai encore du mal à assimiler. Je veux dire, tu sors dans un bar, et c’est juste de la fête, tu bois de l’alcool pour rigoler. Mais l’alcool, dans la rue, c’est pas pour rigoler, c’est pour oublier. Ce côté superficiel, j’ai eu beaucoup de mal quand je suis revenu du deuxième séjour. Les habitats, les petits meubles, les petites déco, toutes ces choses ont perdu du sens.

Est-ce que, depuis que tu as quitté la rue, tu as pu restituer ton travail auprès des personnes itinérantes?

Non, pas vraiment. Y’a des personnes que j’aimerais revoir, avec qui j’ai eu de belles relations, et des conversations profondes. Mais c’est pas simple, je ne suis plus dans la rue, ça change beaucoup. La dernière fois, j’ai quand même rencontré par hasard quelqu’un que j’avais dessiné. Et tu vois, il a adoré le travail, mais il était déçu que j’aie changé son nom. Il était pas fâché, mais c’était dur pour lui. C’est des gens tellement invisibles, ils demandent de la visibilité. Et par mes dessins, c’est un peu de leur identité que je révèle, c’est leur histoire, leur parcours de vie. Alors, leur retirer leur nom, ça m’a coûté de le faire. Mais la restitution, je voulais la faire auprès du tout-venant. D’où l’idée de mon exposition itinérante, ça marche, ça crée des liens. Il y a des super contacts, des gens qui passent, qui s’arrêtent, qui sont touché·es, sensibilisé·es et qui discutent. C’est pas forcément des gens qui connaissent bien la question, il y a aussi beaucoup d’a priori sur le fait que la marginalité c’est voulu, que c’est des choix. Ça permet de discuter. Et moi j’ai pas les chiffres, j’ai rien, mais j’ai vécu quelque chose dont je peux témoigner. Et puis les dessins témoignent d’eux-mêmes.

Par contre, selon les gens, mon discours change aussi. Je parle pas de la même manière à une enseignante curieuse et à un ancien militaire. Le deuxième, qui considérait que la génération d’aujourd’hui se laisse aller, que lui a grandi à la dure, j’ai réussi à le sensibiliser je crois, mais y’a des choses que je pouvais pas lui dire, ne serait-ce que sur ce qui m’attirait à être dans la rue. Ça, je pouvais pas.

Ta démarche attire aussi l’attention des chercheurs·euses, de certain·es éditeurs·trices, et de quelques journalistes. Comment tu gères cet intérêt médiatique?

Les médias, ça, c’est vraiment un challenge. J’aime pas spécialement parler de moi, je me sens pas légitime. Et puis il y a quand même le danger que ça soit mal restitué. Et surtout, j’ai peur par mon vécu d’invisibiliser les gens de la rue. J’ai toujours cette appréhension parce que mon expérience au fond c’est rien, c’est zéro. J’ai vécu deux mois et demi dans la rue et je pouvais sortir quand je voulais, j’ai ma fille, j’ai plein de monde. Bien sûr, j’ai senti la rue, je l’ai dit, mais j’avais le dessin qui faisait tampon. Je viens d’une famille équilibrée, mes parents sont aisés.

Est-ce que tu penses qu’il y a des choses que tu n’as pas pu traduire ou capter par tes dessins?

Presque la totalité. Je peux traduire mon expérience, mon ressenti, mais je peux pas traduire tout ce qui se passe dans la rue. C’est tellement un monde à part. Et moi, je suis pas itinérant. Je l’ai peut-être été quelques jours, quand j’ai basculé. Mais encore une fois j’avais toujours cette possibilité de sortir, donc je peux pas dire que j’ai été totalement itinérant. Il aurait fallu que je n’aie pas cette sécurité, mais je serais sûrement pas là à vous parler. Donc, je pourrai jamais savoir. Je l’ai vu, c’est tout, et j’ai vu ce que j’ai vu. J’ai été au plus proche que je le pouvais.