Avertissement au lectorat — Cet article porte sur l’expérience de recherche associée à la collecte et à l’analyse de dossiers relatant des décès survenus en détention. Bien qu’il ne décrive pas en détail les situations étudiées, les réflexions présentées mobilisent des thèmes tels que la mort, le suicide, la souffrance psychologique et la déshumanisation institutionnelle.
On estime qu’entre 2009 et 2022, environ 256 personnes sont décédées au cours de leur incarcération dans une prison provinciale québécoise1 (Chesnay et al., 2024). Toutefois, nous avons peu d’informations sur ces personnes, leurs trajectoires, qui elles étaient et dans quelles circonstances elles ont été incarcérées. Au Québec, comme ailleurs au Canada, les pratiques de surveillance des décès en prison sont minimales et les données statistiques et sociodémographiques concernant ces décès sont rares.
Le projet de recherche Comprendre la mort en prison : du singulier au collectif a pour objectif de mieux comprendre le phénomène de la mort dans les prisons provinciales québécoises, en mettant la focale sur les trajectoires des personnes décédées2. Au-delà d’un exercice de dénombrement, le phénomène des décès en prison pousse à s’interroger sur les conditions matérielles et légales de la détention, les dynamiques à l’œuvre entre les détenu·es et le personnel (agent·es correctionnel·les, professionnel·les des services de santé, etc.), l’accès aux soins de santé en prison, ou encore sur les retombées pour les proches hors des murs. Où la personne est-elle décédée ? Qui est intervenu·e dans ses derniers moments ? Quelles traces la mort a-t-elle laissées sur le corps ? Quel a été le traitement de la dépouille depuis la cellule jusqu’à la remise à la famille ?
Un tel objet de recherche confronte nécessairement — et de manière répétée — les membres de l’équipe à des éléments difficiles, violents et troublants. Par ailleurs, si un certain corpus de connaissances s’intéresse au traumatisme vicariant (ou par procuration) chez les soignant·es (Goldner, 2026), l’étude de ce phénomène reste inédite auprès des équipes de recherche étant en relation avec des terrains caractérisés par la violence. À l’instar de Ratnam et Drozdzewski (2022), il apparait que les expériences potentiellement traumatiques en contexte de recherche et les dispositions méthodologiques préventives demeurent largement inexplorées dans la littérature3. Ainsi, dès la conception du devis de recherche, une attention a été portée aux retombées possibles d’une telle exposition pour les chercheurs·euses, notamment les étudiant·es impliqué·es. C’est pour cette raison qu’un dispositif de groupe, articulant care4
et analyse qualitative, a été mobilisé et continue de l’être dans la recherche actuelle. Le présent texte propose d’observer de l’intérieur le déploiement de cette initiative.
Care et analyse qualitative
Afin de documenter les trajectoires sociojudiciaires des personnes décédées, l’équipe de recherche devait d’abord explorer les archives du Bureau du coroner, constituées de tous les documents sur lesquels s’appuie la rédaction des rapports d’investigation suite au décès (comme les rapports d’enquête de police, les rapports d’autopsie, les rapports toxicologiques, les notes médicales, les extraits vidéos des caméras de surveillance, les photos médicolégales post-mortem, etc.). Ces archives ne pouvant être consultées que sur place, l’équipe a dû colliger les informations à l’aide d’une grille de collecte pour reconstituer les trajectoires sociocarcérales de 73 personnes décédées en prison. La collecte de données s’est déroulée dans un petit local sans fenêtre, réunissant deux chercheurs·euses et trois étudiant·es pour cinq épisodes de travail intensif, huit heures par jour, cinq jours par semaine. Le terrain impliquait ainsi une immersion collective dans un espace clos et restreint, sur une période prolongée, ce qui est relativement inhabituel en recherche qualitative. Dans ce contexte, le défi pour les membres de l’équipe de recherche était de demeurer suffisamment proche pour saisir l’épaisseur humaine des données, sans pour autant s’y laisser engloutir.
Avant de commencer le travail sur le terrain, la personne désignée comme porteuse du dispositif a proposé de rencontrer individuellement chaque membre de l’équipe de recherche, pour explorer leurs aspirations, leurs intérêts et leurs contributions potentielles à l’équipe, ainsi que leurs appréhensions, les défis et les stratégies anticipées.
Extrait du courriel de la porteuse désignée du dispositif
« [V]oici ce qui est proposé pour favoriser une pratique réflexive dans le cadre du projet de recherche “Comprendre la mort en prison : du singulier au collectif”.
Comme nous en avons discuté hier, nos rencontres de groupe auront une double visée de soutien et d’analyse qualitative. Ces deux visées sont en phase avec le développement d’une pratique réflexive de recherche, au sens où notre réflexivité critique, individuelle et collective, sera mise à profit pour comprendre, analyser et produire des savoirs avant, pendant et après les activités de recherche. Dans cette optique, et comme c’est pertinent en quali, l’idée est de tenir compte et de prendre grand soin de la subjectivité des chercheur.ses et étudiantes-chercheuses de l’équipe afin qu’elle nourrisse la compréhension de notre objet d’études. »
Lors de ces rencontres individuelles, nous avons exploré des pistes pour orienter le dispositif. La synthèse présentée lors de la première rencontre d’équipe a permis de collectiviser les perspectives, les expériences et les savoirs des membres, et de clarifier le rôle de chacun·e.
Durant les cinq semaines de collecte au Bureau du coroner, la porteuse désignée du dispositif a animé une rencontre de mi-parcours en ligne, le mercredi en fin de journée. Certaines de ces rencontres ont été coanimées de manière à représenter l’interdisciplinarité des auxiliaires de recherche. À la fin de chaque période de collecte, avant le retour à la maison, l’équipe marquait la transition par un arrêt dans une ferme familiale, pour prendre le temps de souffler en quittant progressivement l’intensité du terrain. Pensé comme un sas de décompression, cet arrêt permettait de renouer avec la nature en se délestant, ne serait-ce qu’un moment, de l’univers documentaire de la mort. À leur insu (ou non), chevaux, ânes et chiens réancraient les membres de l’équipe dans une expérience immédiate et sensible du vivant. La spontanéité et la chaleur de leur accueil réparateur contrastaient avec la rationalité froide de la gestion administrative des morts en prison.
Habiter le dispositif
Sans surprise, le contenu des dossiers s’est révélé profondément troublant. Chaque vie interrompue en prison implique une succession d’événements marqués par un mélange de souffrance, d’abandon et de détresse dans des conditions de détention déshumanisantes. Au fil de la collecte, les membres de l’équipe en sont venu·es à qualifier plusieurs situations de profondément « trash », tant la violence, la désorganisation structurelle et l’indignité qui traversaient certains dossiers dépassaient l’entendement.
L’expérience de collecte s’est avérée physiquement, émotionnellement, relationnellement et mentalement éprouvante. Les périodes de cinq jours consécutifs où l’équipe plongeait dans la lecture des dossiers dans un environnement clos et chargé, sollicitaient intensément la concentration, l’endurance et la capacité des chercheurs·euses à maintenir une saine proximité, autant avec les archives qu’entre elles et eux. La configuration matérielle de la collecte contribuait elle aussi à façonner leur expérience : la petite salle mise à disposition, les dossiers ouverts côte à côte sur une même table, les ordinateurs, les souris, les piles de documents sur des boites de dossiers, les chaises rapprochées, tout concourait à une forme presque intime de promiscuité. Les regards se croisaient au-dessus des écrans. Les soupirs se mêlaient au rythme des cliquetis de souris. Même les émotions devenaient audibles : le « ouf » qui encaisse le choc, un « hmm » pensif, ou un « aaargh » étouffé de dégout — dans la promiscuité, rien n’est totalement silencieux.
Comprendre ce qui constitue un « dossier » s’est par ailleurs avéré être un processus lent et déroutant : chaque dossier était différent, constitué d’une multitude de pièces et organisé selon une logique interne implicite, qui se devait d’être comprise pas à pas. Les membres de l’équipe avaient souvent l’impression d’avancer à tâtons, dans un enchevêtrement de fragments épars. Comprendre chaque dossier demandait une grande concentration, difficilement conciliable avec une approche sensible aux histoires de vie et de mort des personnes décédées. Absorbé·es par la tâche documentaire, les membres de l’équipe se voyaient contraint·es de composer avec le caractère abject des situations documentées. Ce décalage entre l’analyse et l’affect maintenait l’équipe dans un double malaise : d’un côté, la crainte de passer à côté d’éléments essentiels à la compréhension des trajectoires étudiées, en étant trop concentré·es sur l’analyse de la mort en prison au sens large. De l’autre, la peur de trahir la dimension humaine en n’accueillant pas ces destins tragiques avec toute la considération et la délicatesse qu’ils méritent. En d’autres mots, la crainte de manquer de rigueur s’est doublée d’une forme de culpabilité morale.
Dès les premiers jours, le dispositif a permis de nommer collectivement ce double malaise : en offrant un espace collectif de parole et d’écoute, il est devenu possible de reconnaître que ce tiraillement n’était pas une faiblesse individuelle, mais une condition inhérente au terrain et aux trajectoires documentées. Expliciter ce double malaise a permis d’atténuer la culpabilité qui y était associée. Chacun·e pouvait ainsi reconnaître ses propres limites sans se sentir défaillant·e sur le plan professionnel ou éthique.
En cours de route, il est également arrivé que le contenu consulté entre en résonance avec des histoires personnelles vécues par certain·es membres de l’équipe, comme le suicide d’un·e proche, des difficultés de santé mentale dans l’entourage ou diverses expériences de perte. Ces échos biographiques rappellent que ce type de recherche ne se réalise pas de manière désincarnée : les membres de l’équipe de recherche ont tous·tes leurs propres histoires et sensibilités (théoriques, méthodologiques, expérientielles), qui participent à la collecte de données.
Extrait d’un courriel adressé à la porteuse du dispositif
« Bonjour C. Je reviens vers toi suite à notre 4e semaine de collecte. Sans avoir de besoin particulier, je voulais simplement déposer ici que ça a été la semaine la plus éprouvante pour moi. Je n’en étais pas tout à fait conscient.e en cours de route, mais ma nuit de vendredi et ma journée de samedi m’ont indiqué que ce à quoi j’ai été exposé.e m’a davantage perturbé.e que je le croyais. […]
Éléments contribuant à mon mal-être :
— Avec 4 dossiers complétés, j’ai fait mon plus gros volume de dossiers.
— [Notre collègue C] documentait, en parallèle, le cas le plus troublant que nous avons eu.
— J’ai eu davantage accès à ce que les victimes et leurs proches vivaient.
— Je m’étais mis en tête de saisir les dossiers en étant particulièrement attentif.ve à mes émotions (à ce que ça me faisait vivre). Colère, tristesse, stupeur, abjection, empathie, solidarité, tendresse, admiration, etc. J’ai trouvé l’expérience hyper intéressante, les cas ont pris à mes yeux une plus grande profondeur et une couleur plus humaine.
— Les situations que je documentais étaient particulièrement troublantes, violentes, absurdes et morbides.
— Un cas m’a bcp fait penser à la “mécanique mentale” d’un proche décédé par suicide.
— J’ai, par mégarde, aperçu à deux reprises des images d’autopsie, j’ai rapidement fermé les images, mon cerveau n’a juste pas compris ce qu’il voyait. Les images, le dégout et une impression d’effroi me sont restés. »
En reconnaissant collectivement que la subjectivité en recherche qualitative ne peut, ni ne doit, être tenue à distance, les membres de l’équipe ont pu nommer que certains dossiers faisaient écho à leurs propres expériences de vie. Le dispositif ne visait pas à effacer ou à amoindrir l’émotion, mais à lui faire une place afin qu’elle ne devienne pas un poids silencieux, à la nommer, l’accueillir et la mettre en travail, que ce soit à l’écrit (journal de bord, courriel), à l’oral (enregistrement audio), ou en dialogue lors des rencontres de mi-parcours. Ces reviviscences, inévitables pour certain·es, ont rendu le travail plus exigeant sur le plan émotionnel, mais prendre le temps d’identifier et d’analyser les « résonances » (Elkaïm, 2010) a permis de transformer les éprouvés en information pertinente pour comprendre la mort en prison. Face à l’inévitable porosité entre expérience professionnelle et personnelle, le dispositif est ainsi devenu une condition même de la réalisation du travail de collecte de données et d’analyse préliminaire au Bureau du coroner.
Au fil de la collecte, nous avons aussi ajusté le dispositif méthodologique aux aspérités du terrain et aux besoins des membres de l’équipe. L’ajout d’une série de microrituels, comme écouter en boucle l’album Inuktitut d’Elisapie, se donner le rôle de gardien·nes du temps pour assurer des pauses, partager spontanément des anecdotes amusantes, accueillir une déclaration d’admiration passionnée dédiée à Souldia, rire aux éclats des absurdités bureaucratiques ou de scènes de la vie quotidienne en détention, nous a permis de prendre du recul et de trouver un certain équilibre. L’humour et le rire sont ainsi apparus comme des ressources collectives pour tenir : le rire permettait d’énoncer, à plusieurs, une forme de sidération partagée : « Wow… tout cela est complètement surréaliste ». Sans nier la gravité des situations documentées, il devenait parfois nécessaire de s’autoriser ces moments de relâchement, faisant du rire une manière de résister à l’absurdité de certaines formulations qui banalisent des évènements tragiques. Ce rire opérait alors comme une suspension de l’évidence administrative : il interrompait le fil d’un récit qui tend à normaliser l’inacceptable, en réinscrivant l’étrangeté là où le langage procédural prétend aller de soi. Ce déplacement a rendu perceptible l’écart entre la rationalité gestionnaire et la gravité des situations, en dévoilant ce que la banalisation bureaucratique contribuait précisément à atténuer, voire à effacer.
Alors que le dispositif était initialement envisagé pour combiner entretiens individuels et collectifs par le biais des rencontres de mi‑parcours et le soutien ponctuel par une porteuse désignée, il s’est donc progressivement déplacé au fil du terrain. À travers des ajustements continus, les expériences partagées, les échanges informels et les microrituels ont étendu les contours du dispositif, jusqu’à l’inscrire au cœur même de la dynamique de groupe.
« Pas une minute de plus ! »
Dans la continuité des périodes de collecte au Bureau du coroner, une autre auxiliaire de recherche étudiait les dossiers des audiences au tribunal (les plumitifs) pour en extraire les informations pertinentes sur la trajectoire judiciaire des personnes décédées, peu documentée dans les archives. Tout en reconnaissant la pertinence derrière l’initiative du dispositif, surtout pour les auxiliaires participant directement à la collecte au Bureau du coroner, elle n’envisageait pas de solliciter la porteuse désignée en raison de la nature de ses tâches et de son expérience professionnelle.
Après le congé des fêtes, sur les conseils d’une autre auxiliaire, elle a finalement décidé de contacter la porteuse désignée du dispositif. Pendant leur rencontre, elles ont pu mettre en lumière un déséquilibre qui s’était progressivement installé : une intensification rapide de son investissement dans le projet (passant de 8 heures à 30 heures par semaine durant le congé des fêtes), combinée à une oscillation entre la dimension technique de la tâche et un investissement émotionnel dans les histoires des personnes décédées en prison, principalement par suicide. Cette exposition répétée a mené à un « ressac émotionnel » marqué (images persistantes, surcharge, isolement social). Malgré une vaste expérience professionnelle, l’auxiliaire de recherche a témoigné d’un sentiment d’incompétence pour composer avec ce type de matériau, perçu comme relevant du « pire de la misère humaine », ainsi qu’une difficulté à en parler avec ses proches, qui peinaient à saisir l’intérêt pour la mort en prison.
Extrait du journal de bord de la porteuse du dispositif
« Impact du matériau de recherche sur l’auxiliaire de recherche : [dit être] fâchée contre elle de ne pas être capable de gérer ça, pas compétente là-dedans, n’a pas été formée pour gérer ça, sent qu’elle ne devrait pas lire ça/avoir accès à “ça”. Ça étant le pire de la misère humaine. A tout arrêté d’un coup, pas une minute de plus là-dedans : “oui c’est important, mais quelqu’un d’autre peut le faire à ma place…”.
Présence du dispositif et plan pour la suite : […] ne serait jamais venu vers moi si mon rôle n’avait pas été clairement identifié pour [animer le dispositif], important que ça ait été répété à l’équipe.
Vision/Aspiration pour son rôle dans l’équipe : tient à finir les profils (finalement)
Obstacles/Contraintes : manque d’écho de son travail et de sa place dans la recherche, manque de rétroactions qui nourrit ses insécurités/doutes/croyances à l’effet que ce n’est pas bon ce qu’elle fait, manque de cadre et de repère temporel pour la suite. […]
Plan : circonscrire journées de travail sur le projet (lundi au mercredi max), synchroniser pour travailler en même temps qu’une autre de l’équipe (virtuel ou en présence), remettre cadre 2026 (rencontre avec la petite équipe, participer aux rencontres grande équipe), demander d’obtenir rétroactions sur son travail et porter attention à la manière dont son travail sera réinvesti dans la démarche de recherche, clarifier échéancier des suites de la recherche puisqu’il y aura des mises à jour (retards volet 1). »
Alors que les rencontres de mi-parcours et la promiscuité vécue lors des semaines de collecte au Bureau du coroner offraient une forme de contenance, cette expérience en cours de recherche a mis en lumière la nécessité d’ajuster le dispositif et de poser clairement le cadre pour la suite : un jour par semaine, la chercheuse principale et les auxiliaires travaillent en proximité, que ce soit dans le même local ou sur le même étage. Cette journée dédiée au projet favorise le care et la circulation des informations pertinentes au processus de recherche. La proximité permet aussi de dénouer les problèmes avant qu’ils ne surviennent et d’injecter de la joie et du vivant dans le processus de recherche, en riant autour d’un café, et en ayant des discussions permettant d’identifier des besoins et d’y répondre, que ce soit en matière de décoration et d’éclairage du local ou de planification d’activités de diffusion. Enfin, une fois par mois, la porteuse désignée du dispositif se joint à l’équipe pour faire le point sur les tâches, l’organisation du travail, les défis rencontrés et les stratégies développées, selon le rythme du groupe.
Composer avec l’abject
Plus largement, comment appréhender une telle expérience de recherche ? Afin d’analyser le caractère sensible du terrain et son influence potentielle sur l’expérience des membres de l’équipe et sur le processus de recherche, nous proposons d’utiliser le concept d’abjection (Kristeva, 2024) pour désigner l’innommable auquel s’expose l’équipe. L’abject, tel que présenté par Kristeva (2024), désigne une expérience psychique intense provoquée par ce qui est perçu comme impur, rejeté ou menaçant pour l’identité et l’ordre symbolique. L’abject fait naître un sentiment de dégoût et d’horreur, car il remet en question les limites de soi et de l’ordre social. L’abject n’est donc ni objet ni sujet : c’est ce qui doit être exclu pour que le sujet puisse maintenir le sens.
L’abject se manifeste aussi dans l’institution où se produisent ces décès, non pas comme une propriété intrinsèque des personnes ou des lieux physiques, mais comme un effet des régimes normatifs et des rapports sociaux qui les traversent. En effectuant une analyse de biographies de personnes incarcérées, Tea Fredriksson (2023) décrit comment les narratifs sur la prison s’appuient sur les discours de la déviance et de la punition, qui nourrissent les anxiétés et les peurs sociales, pour constituer la prison comme une institution abjecte, étrange, un espace hanté et qui hante les personnes qui y vivent ou qui y travaillent. Ainsi, les sujets qui en sortent ne sont pas réhabilités, mais plutôt hantés par l’abjection de la prison.
Il importe de souligner que l’abject ne relève pas des personnes incarcérées en tant que telles. La dimension abjecte vient des logiques sociales qui les produisent et qui les catégorisent comme des indésirables. Les populations carcérales provinciales sont largement composées de personnes cumulant diverses formes de vulnérabilités — pauvreté, faible scolarisation, problèmes de santé, trajectoires de marginalisation et de judiciarisation — et de personnes touchées par le racisme systémique et les effets persistants de la colonisation. Ces marqueurs, loin d’être neutres, participent au processus d’altérisation qui inscrit ces individus dans le registre de l’abject socialement construit.
Travailler sur la mort en prison, c’est se tenir à proximité de ce que la société relègue, rejette, dissimule et cherche à oublier. Le concept d’abject permet ici de saisir comment les capacités mêmes de penser et de supporter l’expérience sont mises à l’épreuve. L’expérience de l’auxiliaire que nous avons rapportée met en relief la façon dont l’exposition à l’abject en recherche tend à isoler l’individu et à entraver à la fois son bien-être et la poursuite de son travail. Dans ce contexte, le dispositif mis en place apparaît comme une condition de possibilité à l’analyse qualitative. En soutenant à la fois le lien entre les membres de l’équipe et avec le matériau de recherche, le dispositif permet de s’extraire du registre trash et sensationnaliste pour tenter de réhumaniser la trajectoire des personnes décédées en prison. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement de se protéger de l’abject, ce qui mènerait à détourner le regard en contribuant à reproduire les processus sociaux qui amplifient la souffrance humaine, mais de se doter de conditions permettant d’y être exposé·e, de le penser, de le partager, voire d’en proposer une mise en sens féconde.
Du singulier au collectif
Dans le monde de la recherche, montrer son trouble face à son objet d’études peut être perçu comme un signe de fragilité, de vulnérabilité et de manque de distance analytique. Lorsque la posture attendue valorise la maîtrise, la retenue et la capacité à analyser sans se laisser affecter, l’effroi et la colère peuvent paraître contre-intuitifs, presque déplacés. Comme si l’émotion risquait d’entacher la crédibilité et la validité scientifiques. Or, dans le contexte de cette recherche, ces affects ne relèvent ni de débordements, ni d’un problème de posture de recherche. L’abject, ce qui heurte, répugne, met à distance tout en attirant le regard, a permis d’éclairer les limites du dicible et du supportable, signalant la densité morale et politique des situations étudiées. Le manque d’espace au Bureau du coroner a paradoxalement créé les conditions d’une élaboration collective de ces éprouvés : ce qui était lu individuellement a pu se répercuter (et se réguler) collectivement.
Dans la promiscuité de la pièce, les micro-expressions (silences, regards, soupirs) devenaient des points d’ancrage relationnels et constituaient un langage empêchant que l’abject se loge dans le non-dit. Cette attention mutuelle ne compromettait pas la qualité de l’analyse, elle mettait plutôt la charge affective à son service en transformant l’exposition individuelle en expérience collective. Elle ouvrait la possibilité d’un regard complice, d’un mot bref, d’un ajustement collectif du rythme. Savoir qu’un espace est là pour déposer les éprouvés du terrain transforme profondément les conditions de production des savoirs en contexte sensible. Cela rompt l’isolement souvent associé à ces recherches et permet de reconnaître que l’éprouvé face à l’abject n’est ni individuel ni pathologique. Le dispositif méthodologique agit ici comme un contenant, au sens où il rend possibles des formes d’élaboration collective de l’expérience. Dans l’aller-retour entre l’exposition à l’abject et les espaces réflexifs de recherche, le dispositif rappelle ainsi à l’équipe que le travail, aussi éprouvant soit-il, a une portée au-delà des murs.
Dans cette perspective, le care n’est pas un ajout périphérique, mais une dimension constitutive du processus de recherche. Il s’agit de prendre soin des conditions de production des savoirs, incluant les subjectivités, les corps et les affects de celles et ceux qui les produisent. En recherche qualitative, l’absence d’émotion n’est pas un gage de rigueur. Les sensibilités ne sont pas des failles à colmater, elles sont des ressources pour le processus d’analyse, qui passe par la subjectivité des chercheurs·euses. Encore faut-il prévoir dans la méthodologie des dispositifs qui en tiennent compte. Dans cette recherche, où il s’agit de Comprendre la mort en prison : du singulier au collectif, l’enjeu n’est pas de neutraliser les éprouvés ni de s’en protéger complètement, mais de rendre possible une forme de contenance et d’élaboration collective face à l’abject. Ainsi, les ajustements continus du dispositif ne visent pas à supprimer l’épreuve, ni le poids, mais plutôt à permettre de composer avec pour en tirer des connaissances digestes permettant d’interroger la détention, les dynamiques qui y prennent place, ses conditions légales et matérielles, et son influence sur la santé et la vie humaines.
Notes
- Le Québec compte 18 établissements de détention provinciaux répartis à travers le territoire. Ces prisons effectuent la garde de personnes qui sont incarcérées pendant le déroulement des procédures judiciaires (prévenues), ainsi que la garde de personnes condamnées à une peine d’emprisonnement de moins de deux ans (détenues).
- Financé par le Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), le projet Comprendre la mort en prison : du singulier au collectif propose d’aborder le phénomène dans ses dimensions objective et discursive, en documentant à la fois les trajectoires sociojudiciaires des personnes décédées et les représentations sociales qui sont en jeu dans les médias quand il est question de décès en prison. Le projet vise à développer des pratiques d’accompagnement et de soutien destinées aux proches et aux acteurs·trices correctionnel·les confronté·es au phénomène. Il est mené par une équipe multidisciplinaire, regroupant des chercheurs·euses en travail social (Chesnay, Bélanger Sabourin, Plante, Rachédi), en sociologie (Ouellet), en droit (Bernier, Bernheim) et en sciences infirmières (Pariseau-Legault), ainsi que des étudiantes en travail social (Chabot-Martin, Larose, Hamelin), en sciences infirmières (Désy-Bédard), en sociologie (Coulombe) et en droit (Hojabri).
- En prévention, les recherches portent principalement sur la prévention des traumas dans les milieux militaires. Les écrits sur la postvention abondent en revanche, en particulier dans certaines disciplines professionnelles (par exemple les premiers·ères répondant·es). En recherche, les récits sur les retombées du terrain en milieu carcéral (comme ceux de Kronick et al., 2018 et Bosworth, 1999) proposent une analyse rétrospective des processus de recherche et mobilisent les affects comme source d’informations sur l’institution carcérale.
- Nous retenons ici les propos de Gonin et al. (2013, p. 90) à propos du care, étant compris « comme une activité complexe engageant aussi bien des dimensions cognitives et affectives (nécessaires au fait de se préoccuper, d’avoir un souci de l’autre), que des dimensions matérielles (présence ou action du corps, utilisation d’outils, etc.) ».
Références
Bosworth, M. (1999). Engendering resistance: Agency and power in women’s prisons. Ashgate.
Chesnay. C., Chabot-Martin, M. et Ouellet, G. (2024). Décès dans les prisons provinciales : un état des lieux. Observatoires des profilages. https://www.observatoiredesprofilages.ca/wp-content/uploads/2024/02/Rapport-Deces-dans-les-prisons-provinciales-un-etat-des-lieux_2024_VF.pdf
Elkaïm, M. (2010). À propos du concept de résonance. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 45(2), 171-172. https://doi.org/10.3917/ctf.045.0171
Fredriksson, T. (2023). Haunting Prison: Exploring the Prison as an Abject and Uncanny Institution. Emerald Publishing.
Goldner, C. (2026). Accueillir la violence en milieu de soins : risques et dispositif de supervision pour préserver l’humanité des soignants. Douleur et analgésie, 39(1), 78-85. https://doi.org/10.1684/dea.2026.0361
Gonin, A., Grenier, J. et Lapierre, J. A. (2013). La souffrance éthique au travail : L’éthique du care comme cadre d’analyse critique et comme prospective dans le champ de la santé et des services sociaux. Reflets, 19(2), 85-110. https://doi.org/10.7202/1021181ar
Kristeva, J. (2024[1980]). Powers of horror: An essay on abjection. Columbia University Press.
Kronick, R., Cleveland, J. et Rousseau, C. (2018). “Do you want to help or go to war?” : Ethical challenges of critical research in immigration detention in Canada. Journal of Social and Political Psychology, 6(2), 644–660. https://doi.org/10.5964/jspp.v6i2.926
Ratnam, C. et Drozdzewski, D. (2022). Research ethics with vulnerable groups: ethics in practice and procedure. Gender, Place & Culture, 29(7), 1009–1030. https://doi.org/10.1080/0966369X.2021.1994932