« Maman, papa, j’ai deux chums » : Expérience du dévoilement chez des femmes québécoises pratiquant la non-monogamie consensuelle

Katia vient de se faire un nouvel amoureux, Damien, et souhaite maintenant le présenter à sa famille. Elle partage déjà sa vie avec Simon, son conjoint de longue date que ses parents apprécient beaucoup, et elle s’inquiète de leur réaction. Pour sa part, Simon est parfaitement au courant et consentant. Il entretient lui aussi, à l’occasion, d’autres relations intimes, mais aucune ne prend autant de place dans sa vie que celle que Katia développe aujourd’hui avec Damien. Après des semaines à porter le poids du secret et à jongler avec la crainte de la réaction familiale, Katia décide finalement de se lancer. Lors d’un souper réunissant ses parents, sa sœur et Simon, elle prend une grande respiration et annonce : « Maman, papa, j’ai deux chums ».

Si l’histoire de Katia est fictive1, elle s’inspire de situations bien réelles. De nombreuses femmes québécoises pratiquent aujourd’hui une forme de non‑monogamie consensuelle (NMC), c’est‑à‑dire un mode de relation où les partenaires s’autorisent mutuellement à vivre d’autres relations amoureuses ou sexuelles (Conley, Moors et al., 2013). Cette réalité peut prendre différentes formes, comme le polyamour, le couple ouvert ou l’échangisme2. On estime d’ailleurs qu’entre 2,4 % et 4 % de la population canadienne vit présentement une forme de NMC, et qu’environ une personne sur cinq l’a déjà expérimentée au moins une fois au cours de sa vie (Fairbrother et al., 2019). Dans ce contexte, le processus de dévoilement — soit de dire ou non à ses proches qu’on vit dans un cadre relationnel de NMC — ne se vit pas de la même manière pour toutes. Certaines ne voient aucune nécessité d’aborder cet aspect de leur vie intime. Pour d’autres, cette décision devient un enjeu central, parfois chargé d’incertitudes.

Les constats qui suivent sont tirés d’un projet de recherche portant sur le vécu de femmes québécoises pratiquant la NMC et sur leurs interactions avec les services sociaux et de santé (Parent, 2023)3. Le propos se concentre ici plus précisément sur leurs expériences liées à la divulgation de leur mode relationnel : quand, comment, et auprès de qui elles choisissent (ou non) d’en parler, et les réactions reçues. Les expériences de dévoilement présentées dans cet article sont analysées à la lumière de la théorie du stress minoritaire (Brooks, 1981 ; Meyer, 2003). Cette approche permet de saisir comment le fait d’appartenir à un groupe social minorisé peut exposer les personnes à davantage de jugement, de rejet ou d’incompréhension au quotidien. Avec le temps, ces expériences répétées — ou même leur anticipation — peuvent avoir des effets négatifs sur leur bien‑être.

Démarche d’enquête

Afin de documenter ces vécus, nous avons réalisé une recherche descriptive qualitative (Sandelowski, 2000, 2010) auprès de 11 femmes québécoises entretenant des relations NMC. Des entretiens semi-dirigés ont permis d’explorer leurs parcours relationnels et leurs rapports avec les services sociaux et de santé (ces éléments ne sont pas abordés dans cet article). L’ensemble des entretiens, enregistrés et retranscrits, ont fait l’objet d’une analyse thématique inductive (Paillé et Mucchielli, 2021).

Les participantes rencontrées étaient âgées de 25 à 41 ans, et s’identifiaient majoritairement comme femmes cisgenre (n=9). Deux d’entre elles se situaient sur le spectre de la non-binarité, tout en se reconnaissant dans l’appellation « femme ». La majorité d’entre elles étaient blanches (n=8), détenaient une formation universitaire (n=9) et faisaient partie de la classe moyenne à aisée. Elles étaient aussi pour la plupart bisexuelles ou pansexuelles (n=8). Huit participantes étaient dans des relations polyamoureuses, et trois étaient en couple ouvert. Enfin, deux d’entre elles avaient des enfants, âgés de 6 à 12 ans au moment des entretiens.

En parler ou pas?

Si la décision de se dévoiler peut sembler simple pour certaines, elle s’avère beaucoup plus complexe pour d’autres. Leur hésitation s’explique en partie par le statut encore marginal de la NMC dans notre société. Nous évoluons en effet dans un contexte mononormatif, c’est‑à‑dire que la monogamie (et plus largement l’exclusivité sexuelle et amoureuse) est perçue comme la norme relationnelle par défaut, voire comme la seule manière légitime d’être en relation (Ritchie et Barker, 2006). Ce concept fait écho à celui d’hétéronormativité puisque, comme c’est le cas pour d’autres groupes minorisés, le fait de vivre ses relations hors de la norme implique le fait de devoir faire son coming out, parfois de manière répétée.

Ne pas correspondre à cet idéal monogame dominant peut exposer les personnes pratiquant la NMC à divers risques : être jugées, incomprises ou rejetées. Par exemple, elles peuvent faire l’objet de moqueries ou de commentaires déplacés, ou doivent parfois affronter des silences lourds de sous-entendus. Cela contribue à entretenir un certain climat d’incertitude, dans lequel les personnes craignent des réactions négatives de la part de leurs proches suite à la révélation de leur mode relationnel.

À cela s’ajoutent les dynamiques de genre. On croit souvent, à tort, que les femmes seraient naturellement moins attirées par la NMC et préfèreraient instinctivement la monogamie (Ziegler et al., 2014). Pourtant, les recherches montrent qu’il n’en est rien : une proportion équivalente d’hommes et de femmes vivent leurs relations dans la NMC (Fairbrother et al., 2019). Ces préjugés s’inscrivent dans des doubles standards sexistes, selon lesquels les femmes sont jugées plus sévèrement lorsqu’elles ont plusieurs partenaires (Conley, Ziegler et al., 2013), ce qui peut renforcer l’hésitation à dévoiler leur mode relationnel. Compte tenu de ces éléments, il n’est pas surprenant qu’une proportion importante des participantes ait choisi de ne pas en parler à son entourage. Elles sont généralement motivées par la crainte — voir la certitude — que leur entourage réagisse mal : « Il y a certaines personnes de mon entourage que je ne vais pas leur en parler, parce que je sais qu’ils vont être scandalisés », explique Daphnée4, une femme de 26 ans en relation ouverte. Les participantes en couple ouvert mentionnent d’ailleurs souvent que, comme cette ouverture ne concerne que la dimension sexuelle de la relation, elles ne voient pas de raison d’en parler à leurs proches, estimant que cette information relève de leur intimité et de leur vie privée.

Pour des raisons similaires, certaines participantes préfèrent parler de leur relation NMC à seulement quelques personnes de confiance, le plus fréquemment des ami·es et des personnes de leur entourage pratiquant aussi une forme de NMC. La majorité des participantes explique ainsi qu’elles naviguent prudemment dans les situations où la question pourrait émerger : « Pour l’instant, je fais attention à qui j’en parle […]. Mais, je vois très bien l’impact négatif que ça pourrait avoir, par exemple dans un milieu de travail, où je pourrais plus rapidement me faire accoler des étiquettes et tout » (Amélie, femme polyamoureuse, 34 ans).

Enfin, seule une minorité de participantes a choisi de ne pas filtrer les personnes à qui elles en parlent. Leurs motivations relèvent surtout de la recherche de cohérence et d’authenticité, c’est‑à‑dire le souhait d’aligner leurs gestes avec leurs valeurs au quotidien, sans égard pour la réaction d’autrui. Même si les réactions de leur entourage n’ont pas toujours été accueillantes, plusieurs participantes décrivent néanmoins des effets bénéfiques à cette ouverture, comme en témoigne Charlène, une femme polyamoureuse de 39 ans : « [Ç]a a beaucoup méméré, j’ai entendu dire… Mais je m’en fous, parce que je ne me suis jamais sentie aussi bien puis aussi moi-même dans mes relations que depuis ce temps-là. J’ai vraiment l’impression de pouvoir être authentique à 100 % ».

Ainsi, les motivations à se dévoiler (ou non) sont fortement influencées par le climat mononormatif dans lequel évoluent les participantes. Plus la crainte de réactions négatives est grande, moins elles risquent d’en parler, ce qui peut les priver de soutien social et les amener à porter seules le poids de la dissimulation. À l’inverse, le choix de dévoiler peut répondre à un besoin de cohérence et d’authenticité, ce qui a un effet bénéfique sur le vécu des participantes rencontrées.

Entre accueils et résistances

Pour les participantes qui, comme Katia, décident de sauter le pas et de se dévoiler auprès de leurs proches, les réactions reçues peuvent être variables. Dans l’étude réalisée, nous avons observé que les réactions varient considérablement en fonction du degré de proximité des personnes dans la vie des participantes, mais aussi selon la génération à laquelle elles appartiennent.

Par exemple, le dévoilement de NMC à de simples connaissances peut engendrer des réponses très variées. Plusieurs participantes ont eu à défaire certains mythes et préjugés, comme le rapporte Charlène : « J’me suis faite dire que j’étais volage, un peu frivole, pis que c’était pas sérieux mes affaires ». Pour sa part, Daphnée a reçu la remarque suivante : « Ben là, tu peux pas faire ça à ton chum ! ». Souvent, leurs interlocuteurs·trices leur ont affirmé qu’ils·elles-mêmes « ne seraient pas capables » d’adopter ce mode relationnel. Quelques participantes rapportent également des commentaires sexualisant leurs pratiques, comme Béatrice, une personne polyamoureuse de 30 ans : « Quand les gars — ou les filles — apprennent que je suis pansexuelle et polyamoureuse, tout de suite ils pensent que je suis down pour un trip à trois ». De tels commentaires témoignent du poids des normes monogames et du recours à des stéréotypes sexualisants ou dévalorisants à l’égard des femmes qui s’en écartent (Ziegler et al., 2014). Ces réactions traduisent également la difficulté, pour certaines personnes, d’imaginer adopter elles-mêmes un mode relationnel différent de la norme.

Toutefois, les réactions ne sont pas uniformes : certaines participantes décrivent aussi des expériences positives. Malgré un lien plus distant, certaines connaissances ont accueilli l’information avec ouverture, ou se sont également dévoilées, comme en témoigne Gabrielle, une femme de 33 ans en couple ouvert : « Quelquefois, j’ai eu des belles surprises. Une fois, j’en ai parlé à des gens que je connaissais peu, et je me disais “oh, ils ne vont pas trop comprendre”. Puis finalement, ils m’annonçaient qu’eux-mêmes étaient dans une relation ouverte ».

Avec les ami·es, les réactions sont généralement plus homogènes. Grâce au niveau de proximité et de confiance déjà établi, ces dévoilements sont la plupart du temps bien accueillis. Comme l’exprime Élo, une personne polyamoureuse de 28 ans : « Dans mes ami·es, je n’ai pas perdu de monde à cause de [la pratique de la NMC]. Au contraire, j’ai développé des relations avec des personnes qui avaient cette ouverture-là, cet intérêt-là ». Plusieurs femmes mentionnent d’ailleurs que certain·es de leurs ami·es étaient déjà engagé·es dans une forme ou une autre de NMC, leur offrant ainsi un espace de soutien et une communauté d’appartenance auprès de qui se confier. Cette réception globalement positive peut s’expliquer par le partage de valeurs communes et une proximité générationnelle au sein des cercles amicaux.

De façon similaire, lorsque les participantes en ont parlé à leurs cousin·es du même âge, ainsi qu’aux membres de leur adelphie (terme neutre pour désigner la fratrie), le dévoilement était, là aussi, majoritairement reçu avec ouverture : « Mon frère et ma sœur ont bien réagi. Ils avaient une curiosité qui pour moi faisait du sens. Il y a eu des questions sur comment ça se passe, comment je me sens et si je trouvais ça difficile. C’est sûr que certaines de leurs questions venaient de leurs propres insécurités, comme “oh my God, si moi mon partenaire veut ça ? Comment toi tu vis avec ça ?” Mais, somme toute, c’étaient quand même des bonnes réactions. » (Hélène, femme polyamoureuse, 32 ans).

En revanche, lorsque les participantes choisissent d’en parler à leurs parents ou à leur famille élargie, les réactions sont bien plus souvent négatives, teintées d’incompréhension, de peur ou de jugement. Les rares participantes ayant abordé le sujet avec des membres de leur famille élargie rapportent des commentaires déplacés ou des moqueries : « Il y a des gens dans ma famille qui trouvent ça bizarre ou ne comprennent pas. Puis, ils peuvent toujours venir me poser des questions s’ils veulent, mais ils ne le font pas. À la place, j’entends des petits commentaires du genre “toi, on le sait ben, là”, “ça veut le beurre pis l’argent du beurre” ou “là, vous avez juste le droit à un plus un” » (Béatrice, femme polyamoureuse, 30 ans).

Du côté des parents, une tendance semblable s’observe, à l’exception de quelques participantes issues de familles aux valeurs plus libérales. Une dynamique genrée semble également se dessiner : selon les témoignages des participantes, les pères réagissent souvent avec sévérité ou rejet, tandis que les mères expriment davantage d’inquiétudes ou tentent de mitiger les tensions liées au dévoilement. Hélène, une femme polyamoureuse de 32 ans, raconte : « Mon père m’a dit : “ah, ça, c’est dangereux !”. Sur le coup, ça a été plus difficile avec lui. Puis, j’lui ai pas reparlé pendant un p’tit bout après ça, parce que je n’ai pas trouvé que sa réaction était respectueuse. Je n’ai pas trouvé qu’il avait une bonne écoute… Ma mère, c’était beaucoup : “mais t’sais, est-ce que c’est ton chum qui t’a forcé l’idée ?” ».

Ces réactions parentales au dévoilement s’inscrivent également dans des dynamiques plus larges liées aux normes de genre. Dans plusieurs familles, il demeure attendu que les femmes vivent leur sexualité uniquement dans le cadre d’une relation monogame et stable (Rothschild, 2018). S’écarter de cette attente normative serait alors perçu comme un comportement non conforme au genre, qui serait plus vivement sanctionné chez les femmes que chez les hommes. Des recherches antérieures suggèrent d’ailleurs que les pères réagissent plus fortement aux comportements jugés non conformes au genre de leurs enfants (Spivey et al., 2018 ; Wilson et Koo, 2010), et peinent parfois à envisager leurs filles comme des individus ayant une sexualité (Hutchinson et Cederbaum, 2011). Ces pistes pourraient contribuer à expliquer pourquoi les pères réagissent aussi fortement au dévoilement, notamment en raison des attentes genrées entourant la sexualité des femmes.

Enfin, deux participantes avaient des enfants. L’une jugeait ses enfants comme étant trop jeunes pour comprendre son mode relationnel, mais souhaitait aborder le sujet lorsqu’ils seraient plus âgés. L’autre, dont les enfants étaient d’âge scolaire, a choisi de leur en parler : « J’en ai parlé à mes enfants autour de Noël… Puis, ils sont magnifiques ! Dans le sens que c’est beau de les voir évoluer. À ce moment-là, ils ont juste dit : “OK”. Puis, mon conjoint était là, fait qu’ils lui ont demandé : “toi, comment tu te sens ?” Puis, il a dit : “son autre amoureux, c’t’une belle personne, puis j’suis content qu’il soit dans nos vies”. Puis, ils lui ont demandé si lui, il avait d’autres amoureuses, puis on en a parlé » (Fanny, femme polyamoureuse, 30 ans). Ces exemples mettent en lumière un dévoilement aux enfants pensé comme un processus évolutif et ajusté à leur âge. Bien que cela ne représente qu’une faible proportion de l’échantillon, les expériences de ces deux mères font écho à certains éléments documentés par la sociologue Milaine Alarie et ses collègues (2021) au sujet du dévoilement de la NMC aux enfants, qui décrit notamment l’importance exprimée par les parents de présenter à leurs enfants des informations adaptées à leur capacité de compréhension.

Ainsi, le contexte mononormatif dans lequel évoluent les femmes pratiquant la NMC influence directement leur expérience de dévoilement, en façonnant les craintes qu’elles peuvent avoir face à celui-ci. Lorsqu’elles rencontrent des réactions adverses ou que les craintes anticipées de jugement, de rejet ou d’incompréhension se concrétisent, elles peuvent vivre diverses formes de discrimination ou de distanciation relationnelle. À l’inverse, lorsque le dévoilement se déroule positivement, il ouvre la voie à un important réseau de soutien et contribue à un sentiment d’authenticité dans leurs relations.

Un processus ambivalent

Comme bien d’autres groupes minorisés, les femmes pratiquant la NMC au Québec doivent ainsi composer avec le fait d’évoluer en marge des normes sociales dominantes. Elles sont susceptibles de vivre différentes formes de stress liées à leur position minoritaire et générées par l’incompréhension ou le rejet de l’entourage, la non‑reconnaissance de leur réalité, voire des discriminations (Witherspoon et Theodore, 2021). S’y ajoute le poids de devoir parfois masquer leur mode relationnel pour se protéger, ainsi que l’anticipation de réactions négatives lors du dévoilement, deux facteurs reconnus pour affecter le bien‑être psychologique (Meyer, 2003). Dans ce contexte, les situations de dévoilement apparaissent comme un moment particulièrement révélateur de ces tensions.

À travers l’ensemble des situations de dévoilement rapportées, un même schéma revient fréquemment dans les réactions de l’entourage. Les participantes décrivent être rapidement positionnées dans des rôles réducteurs : elles sont soit perçues comme égoïstes, immatures ou responsables d’un tort causé à leur partenaire, soit comme des personnes influencées, naïves ou contraintes dans leurs choix relationnels, rappelant un peu les positions de victime ou bourreau du triangle de Karpman (1968)5. Bien que ce soit plus rare, l’autodétermination dont elles font preuve lorsqu’elles affirment clairement leurs choix est parfois interprétée sous un angle sexualisant, comme si elles ne pouvaient s’exprimer qu’au prix d’une disqualification morale. Ces réactions rendent difficile la reconnaissance des participantes comme des personnes pleinement autonomes dans la définition de leur vie affective et sexuelle.

Par ailleurs, on note que les réactions parentales observées s’inscrivent dans des dynamiques, déjà bien documentées dans la littérature, selon lesquelles la sexualité des femmes demeure étroitement surveillée et encadrée par des attentes genrées persistantes. Lorsque les pères réagissent avec sévérité au dévoilement, ces réactions font écho à une logique patriarcale de contrôle du corps et de la sexualité des filles, historiquement associée à une vision plus protectrice chez les pères (Hutchinson et Cederbaum, 2011 ; Spivey et al., 2018). Dans ce contexte, s’écarter de la monogamie est perçu comme une transgression des normes relationnelles et sexuelles attendues des femmes, suscitant des réactions plus vives que celles observées à l’égard des hommes (Rothschild, 2018). Ces constats soulignent la difficulté persistante à reconnaître pleinement les femmes comme des personnes capables de définir et de contrôler leur vie sexuelle et relationnelle en dehors des cadres normatifs dominants. Les résultats montrent toutefois que le dévoilement n’est pas uniquement associé à des risques. Plusieurs participantes ont décrit le dévoilement de leur NMC comme une source importante de cohérence personnelle et d’authenticité relationnelle, leur permettant d’aligner leurs relations avec leurs valeurs et de réduire le poids du secret. Cette tension entre vulnérabilité et mieux‑être rappelle que le dévoilement constitue un processus ambivalent, à la fois porteur de risques et de possibilités de reconnaissance. Enfin, plusieurs parallèles peuvent être établis avec les réalités LGBTQIA2S+, notamment en ce qui concerne les processus de dévoilement, la gestion des risques associés à la divulgation d’une information intime et l’importance des ami·es et des familles choisies comme sources de soutien et de sentiment d’appartenance communautaire. Si le dévoilement peut favoriser le mieux‑être en permettant de se relier à une communauté, il peut aussi exposer les personnes à une perte de contrôle sur leur récit ou à une augmentation des discriminations, particulièrement lorsque celui‑ci survient sans leur consentement (Mousavi et al., 2025). Ces convergences rappellent que le processus de dévoilement n’est jamais seulement un geste individuel : il est façonné par des normes sociales dominantes, des rapports de pouvoir et des attentes morales qui déterminent qui peut parler librement de sa vie intime, à quelles conditions et avec quelles conséquences. Parler sans crainte Les résultats présentés dans cet article montrent que le dévoilement de la NMC constitue un processus complexe, intimement lié au contexte social relationnel dans lequel évoluent les femmes qui la pratiquent. Entre craintes de rejet, normes genrées et recherche d’authenticité, ces femmes doivent composer avec des choix rarement neutres, mais porteurs de sens. Dans cette perspective, il apparaît essentiel de poursuivre les efforts visant à créer des environnements sociaux plus ouverts et sécuritaires, où la diversité des parcours relationnels peut être abordée sans stigmatisation. Que ce soit dans les familles, les milieux communautaires ou les espaces professionnels, favoriser l’écoute et la reconnaissance des choix relationnels contribue à réduire les inégalités vécues par les femmes pratiquant la NMC. Il est souhaité que les recherches futures, jumelées à une application concrète dans le domaine social, contribuent à créer des environnements où les femmes pratiquant la NMC pourront parler de leur vie relationnelle sans crainte. Autrement dit, que les Katia de ce monde n’aient plus à redouter le moment où elles diront : « Maman, papa, j’ai deux chums. »

Notes

  1. Le cas de Katia a été composé par les auteurs·trices à partir d’un amalgame de situations rapportées par les personnes participantes, dont les témoignages n’ont pas été directement repris afin de préserver leur anonymat.
  2. Le polyamour est une forme de NMC dans laquelle l’ensemble des partenaires consentent à avoir des relations concomitantes de nature sexuelle, amoureuse et émotionnelle. Le couple ouvert est une forme de NMC dans laquelle les partenaires sont d’accord avec le fait d’avoir des relations extra-conjugales de nature sexuelle, avec l’attente que l’amour ne fasse pas partie de l’équation. Enfin, l’échangisme est une forme de NMC dans laquelle les partenaires se mettent d’accord pour avoir des relations sexuelles avec autrui, généralement en tant que couple et parfois à l’occasion de soirées échangistes (Conley et Moors, 2014).
  3. La première auteure tient à remercier chaleureusement l’ensemble des organismes ayant contribué à la réalisation et à la diffusion de cette recherche : le Conseil de la recherche en sciences humaines (CRSH) du Canada, l’Institut universitaire de première ligne en santé et services sociaux (IUPLSSS), le Fonds d’appui à l’engagement étudiant (FAEE) de l’Université de Sherbrooke et le Regroupement des étudiant·es à la maîtrise en service social de l’Université de Sherbrooke (REMSSUS).
  4. Les prénoms utilisés dans cet article sont fictifs.
  5. Il s’agit d’un modèle qui décrit des dynamiques relationnelles dysfonctionnelles dans lesquelles les personnes adoptent trois rôles interchangeables : la victime (perçue comme impuissante ou subissant la situation), le bourreau (vu comme responsable ou accusé de causer du tort) et le sauveur (qui cherche à « aider » de manière parfois intrusive).

Références

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