Les parcours de vie des personnes en situation d’itinérance ayant une lésion cérébrale acquise

Plus de la moitié des personnes en situation d’itinérance auraient subi une lésion cérébrale au cours de leur vie, et plus d’une sur cinq vivrait avec les conséquences d’un traumatisme crânien modéré à sévère (Stubbs et al., 2020). Dans la majorité des cas, la lésion cérébrale précède le premier épisode d’itinérance, révélant les limites des services de santé et de réadaptation dans la prévention de la précarité résidentielle auprès de cette population (Adshead et al., 2021). Pourtant, les lésions cérébrales acquises semblent rarement prises en compte dans les écrits sur l’itinérance, où dominent les enjeux de santé mentale et de dépendances, et très peu de connaissances sont disponibles quant aux parcours de vie et aux points tournants vers l’itinérance pour les personnes ayant subi une LCA.

Les lésions cérébrales acquises (LCA) désignent des dommages au cerveau survenus après la naissance. Ces dommages peuvent être d’origine traumatique, c’est-à-dire causés par une force externe, lors d’une chute par exemple, ou non traumatique, c’est-à-dire causés par un facteur interne ou par une substance, comme une tumeur cérébrale ou une surdose d’opioïde. Les LCA traumatiques sont également appelées traumatisme craniocérébral (TCC), (Goldman et al., 2022). Les LCA peuvent entraîner un large éventail de symptômes physiques, cognitifs, psychologiques et comportementaux, susceptibles de nuire à l’accomplissement de diverses tâches de la vie quotidienne, à l’insertion scolaire ou professionnelle, ainsi qu’au maintien des relations sociales (Hendryckx et al., 2024; Van Velzen et al., 2009).

Cet article vise ainsi à mettre en lumière la place des lésions cérébrales acquises dans les parcours vers l’itinérance. À partir d’une démarche de recherche menée auprès de personnes ayant vécu un parcours d’itinérance et subi une LCA, nous faisons émerger quatre parcours types. Dans les deux premiers parcours, la LCA agit comme premier ou principal point tournant vers l’itinérance lorsque le soutien offert est insuffisant face aux conséquences comportementales (parcours 1, cinq participant·es associé·es à ce parcours) ou cognitives (parcours 2, cinq participant·es associé·es à ce parcours) de la LCA. Dans les deux autres parcours, le LCA s’inscrit dans une toile de fond de vulnérabilités liées à des expériences traumatiques continues (parcours 3, huit participant·es associé·es à ce parcours) et des ruptures sociales multiples (parcours 4, huit participant·es associé·es à ce parcours).

Ces résultats ne visent pas à uniformiser les trajectoires ni à attribuer une signification identique aux points tournants identifiés. Dans une perspective critique en psychologie sociale, les points tournants représentent des ruptures marquantes, dont la signification est subjective et contextuelle (Burr et al., 2025). Cette approche s’intéresse à la manière dont les expériences individuelles sont façonnées par des structures sociales, des rapports de pouvoir et des normes culturelles, plutôt que par des causes ou des traits purement personnels. Elle vise à comprendre comment les discours sociaux dominants influencent la manière dont les individus interprètent leur propre parcours et les significations qu’ils et elles attribuent aux événements de leur vie (Burr et al., 2025; Parker, 2007). Chaque point tournant est donc unique, façonné par les interactions sociales et les expériences propres à chaque individu. L’objectif de l’analyse était d’identifier les similitudes émergentes à travers ces récits singuliers, sans nier leur diversité ni leur unicité.

Démarche d’enquête

La démarche de recherche s’inscrit dans une synthèse collaborative des connaissances sur la thématique des LCA et de l’itinérance, réalisée entre octobre 2023 et octobre 20241 dans le cadre d’une Action concertée du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec et des Fonds de recherche du Québec — Société et culture. Deux structures ont été formées pour soutenir la démarche de recherche : un comité de personnes ayant un vécu d’itinérance et de LCA, et un comité de coordination composé de personnes intervenantes, gestionnaires et chercheuses issues de différents secteurs impliqués dans les trajectoires des personnes ayant une LCA et se trouvant en situation ou à risque d’itinérance. Le comité de coordination a participé à l’ensemble des étapes du projet de recherche, de la conception à l’analyse des données, tandis que le comité d’expert·es de vécu a été mobilisé pour élaborer le protocole de recherche et tester le guide d’entretien.

Les participant·es, présentant à la fois un parcours d’itinérance et une LCA, ont été recruté·es dans les régions de Montréal et de la Capitale-Nationale, grâce à la collaboration de plusieurs organismes communautaires partenaires. Le projet a été présenté aux intervenant·es communautaires des différents organismes partenaires, qui devaient ensuite le présenter à leurs participant·es pour évaluer leur intérêt à y prendre part, et faire le lien entre ces derniers et l’équipe de recherche. Les participant·es devaient être âgé·es de 18 ans et plus, être ou avoir été en situation d’itinérance au cours des cinq dernières années et avoir subi au minimum une LCA au cours de leur vie. Vingt-six personnes ont été recrutées : seize hommes et dix femmes, âgé·es de 21 à 68 ans, rapportant entre 1 et 10 LCA survenues au cours de leur vie (pour une moyenne de 4,6 LCA). Ces LCA sont pour la plupart d’origine traumatique, survenues en majorité en contexte de violence. Dans la grande majorité des cas (20 personnes sur 26), la première LCA a eu lieu avant l’âge de 18 ans, et 12 personnes rapportent une ou plusieurs périodes d’impacts répétés à la tête au cours de leur vie.

Des entretiens individuels de type histoire de vie avec élicitation visuelle, qui permettent d’identifier des moments clés et les points tournants dans le parcours de vie, ont été réalisés avec les participant·es (Flaherty et Garratt, 2023). Cette méthode est particulièrement pertinente pour capter la temporalité et la complexité des parcours de vie. Les participant·es ont été invité·es à illustrer leur premier lieu de résidence, ainsi que des moments clés de leur histoire de vie concernant leur LCA, leurs parcours résidentiels et les services reçus tout au long de leur vie2.

Le projet a été approuvé par le Comité d’éthique de la recherche en dépendances, inégalités sociales et santé publique. Considérant la nature sensible des entrevues, une attention particulière a été accordée au bien-être psychologique des participant·es. Les intervieweurs, deux ergothérapeutes cliniciens ayant de l’expérience clinique auprès des personnes en situation d’itinérance, ont instauré un climat sécuritaire avec les participant·es, en s’assurant qu’ils et elles soient confortables, en leur offrant des breuvages et des collations et en leur rappelant qu’il était possible à tout moment de prendre une pause, d’arrêter complètement l’entrevue, ou de les référer vers des ressources appropriées si nécessaires. Les intervieweurs portaient également une attention particulière aux signaux de détresse chez les participant·es et proposaient par eux-mêmes des pauses lorsqu’ils jugeaient que cela était nécessaire. Les participant·es étaient invité·e·s à choisir un pseudonyme qui leur servirait d’identifiant pour l’ensemble du projet de recherche. Les noms utilisés dans la section « Résultats » correspondent aux pseudonymes choisis par les participant·es.

Conséquences comportementales

Les personnes associées au premier parcours type rapportent un changement comportemental important à la suite d’une LCA survenue durant l’enfance, l’adolescence ou à l’âge adulte. Ces changements se traduisent par l’apparition (ou l’augmentation) de l’impulsivité, de l’irritabilité et de l’agressivité des personnes (dans le cas de notre étude, ce parcours concerne seulement des hommes).

Égide, 23 ans, a subi un traumatisme crânien lors d’un accident de travail à l’âge de 20 ans. Il témoigne des changements comportementaux qu’il vit depuis l’incident : « Tsé, avant, j’avais de la difficulté à m’exprimer. C’était l’enfer. J’allais jamais dire que je suis fâché, j’allais jamais dire qu’il y avait un problème. J’étais dans l’évitement de tout. Puis là, je me retrouve super facilement dans la confrontation, d’être impulsif, de juste dire ce que je pense ». Raphaël, 35 ans, associe l’émergence de ces changements comportementaux au traumatisme crânien subi en contexte de violence familiale : « Je n’étais pas comme ça. Il y a des années, j’allais bien […]. Mais depuis que j’ai eu ma blessure à la tête, je suis toujours, genre, facilement touché et je me fâche ».

Si les participants ont reçu des soins d’urgence pour leurs blessures, cela n’a pas été accompagné de soutien en lien avec les difficultés comportementales. Pour plusieurs participants, ces changements comportementaux ont entraîné des conflits avec leur entourage immédiat, menant fréquemment à l’implication des services policiers et judiciaires, et représentant le début de contacts plus ou moins réguliers avec les services correctionnels. Pour certains, le moment de quitter ces institutions marque d’ailleurs le début de leur parcours d’itinérance.

C’est le cas de Max, 59 ans, qui rapporte cinq traumatismes craniocérébraux et des périodes d’impacts répétés à la tête, en contexte de violence. Il raconte comment ses liens sociaux, professionnels et résidentiels se sont effrités après plusieurs passages en détention, et explique s’être retrouvé en situation d’itinérance à sa sortie : « Avec mes frères je m’adonne pas bien, ça fait que je me suis ramassé… tout seul. […] Puis là, quand je suis sorti, je me suis ramassé réellement devant rien, le 31 décembre. Un sac de linge, puis j’étais dehors. […] Moi je parle plus à mes frères, je parle plus à mes filles, ça fait que quand je suis sorti, j’étais réellement tout seul […]. Seul au monde ».

Que ce soit au sein des services de santé dans la communauté ou en détention, les récits des participants n’indiquent pas de prise en compte de la LCA dans la compréhension de leur situation ou dans le soutien offert.

Conséquences cognitives

Les personnes associées au second parcours type présentent des changements physiques, cognitifs, langagiers et moteurs dus à une LCA d’origine traumatique (comme un traumatisme crânien) ou non traumatique (comme une tumeur cérébrale), survenue plus tardivement dans les parcours de vie, dans la cinquantaine ou la soixantaine (les participant·es concerné·es sont les plus âgé·es de l’échantillon). Ces conséquences se traduisent par des douleurs chroniques et des difficultés de mémoire, de planification, de concentration et de résolution de problèmes, qui ont rapidement mené les participant·es concerné·es vers l’itinérance : l’ensemble de ces séquelles a entraîné des incapacités fonctionnelles au travail et dans les activités de la vie quotidienne, qui ont mené à des pertes d’emploi, qui, à leur tour, ont entraîné des difficultés financières et la perte d’un logement.

Pour Josée, 58 ans, qui a subi un traumatisme crânien sévère lors d’un accident de la route, les conséquences de la LCA sont frappantes : « Ma vie était finie à partir de ce moment-là. […] Je travaillais. J’avais mon appartement. J’ai jamais été dans la rue de ma vie. C’est ça, cette affaire-là [la LCA] ».

Pour plusieurs participant·es, la LCA marque également le début de la consommation de substances psychoactives, souvent utilisées pour tenter d’en apaiser les symptômes. C’est le cas de Lulu, 61 ans, qui a subi une rupture d’anévrisme : « Du jour au lendemain, tout a basculé. Ma vie a basculé. Et c’est là que j’ai connu la rue. C’est là que j’ai connu le crack. C’est là que ma vie d’itinérance a commencé. Le point de bascule que vous parlez là, c’est là que ça a commencé […]. Et ça, je ne souhaite pas ça à mon pire ennemi. C’est très, très difficile. Depuis ce temps-là, j’essaie de m’en sortir. Ça m’a emmenée dans la rue. J’ai tout perdu. Tout perdu, tout perdu ».

Traumatismes continus

Les personnes associées au troisième parcours type rapportent des expériences adverses et traumatiques multiples, dès l’enfance et en continu, tout au long de leur parcours de vie. Ces personnes ont vécu des périodes d’impacts répétés à la tête, majoritairement dans des cas de violences et d’abus physiques, et ont été confrontées à plusieurs situations de violences physiques, psychologiques et sexuelles à divers moments de leurs parcours.

Kevin, 42 ans, décrit le climat de violence qui régnait au domicile familial, dès son enfance : « Ça pleure pas [un homme]. Puis, si tu pleures, bien tu vas manger une plus grosse volée […]. Mon père, c’était une terreur, lui, quand il rentrait dans la maison. On allait tous se cacher. Quand il sortait de la maison, on sortait tous de nos chambres. C’était tout le temps de même. C’était un règne de terreur, mon père ». Minecraft99, 54 ans, témoigne de la violence conjugale qu’elle a subie pendant de nombreuses années : « Le gars avec qui je suis restée quinze ans, ce qu’il aimait me faire, c’est de me serrer le cou jusqu’à temps que j’ai… tsé, tu as l’impression que tu peux plus respirer. Il aimait aussi me frapper sur la tête, me frapper sur les genoux pour que je tombe à quatre pattes. Dès le début, il aimait faire ça […]. C’était un homme violent, alcoolique, qui n’était pas d’accord avec mes deux grossesses. Mais moi, j’étais heureuse. Lui, il frappait, il assommait […] pour rien, tsé. Juste parce que j’étais pas assise à côté, ou que je passais là ».

Les participant·es ayant vécu de telles expériences présentent d’importants besoins liés à leur santé mentale (dépression majeure, troubles anxieux, trouble de stress post-traumatique), à leur santé physique (LCA, douleur chronique) et à l’utilisation de substances psychoactives. Leur réseau social est également restreint, voire absent, ce qui fait qu’ils et elles reçoivent peu d’aide de la part de leur entourage immédiat. Plusieurs ont également évoqué des formes de violence institutionnelle, dans lesquelles les pratiques organisationnelles, les biais professionnels ou les environnements coercitifs des institutions de santé et sociojudiciaires ont non seulement entravé leur accès aux soins, mais aussi amplifié leur exposition à la stigmatisation et à la discrimination. Pour ces personnes, la LCA s’inscrit donc dans une toile de fond de vulnérabilités liées aux multiples violences interpersonnelles et institutionnelles vécues.

Ruptures multiples

Les personnes associées au quatrième parcours type rapportent des situations de ruptures sociales nombreuses, souvent déclenchées par une perte relationnelle (le décès d’un·e proche, une rupture amoureuse ou une sortie de violence conjugale), et ayant eu d’importantes conséquences sur les liens résidentiels des personnes.

Dominic, 53 ans, remarque par exemple un lien direct entre sa séparation amoureuse et sa situation résidentielle : « Ça, c’est quand je suis tombé dans la rue. En 2014. Parce qu’en 2014, je me suis séparé de la mère de mes enfants […]. Je suis parti sur une grosse balloune […]. Ça a tout fait péter ».

Ces pertes relationnelles ont fréquemment été suivies de conflits, de pertes d’emplois, de déménagements imprévus ou d’évictions, fragilisant davantage les liens sociaux, professionnels et résidentiels des participant·es. Ici, la LCA ne représente pas un point tournant central vers l’itinérance et s’inscrit plutôt dans une toile de fond de vulnérabilités sociales. Pour toutes les personnes rencontrées, les conséquences de la LCA et le manque de soutien adapté face à celles-ci agissent comme un frein important à la sortie de l’itinérance, en compromettant la capacité des personnes à obtenir et conserver un logement, ainsi qu’à accéder aux services sociaux et de santé auxquels ils et elles ont droit.

Perspective critique

Cette étude met en lumière la complexité des trajectoires des personnes en situation d’itinérance ayant subi une LCA, et la place des LCA dans les processus menant à la désaffiliation et à l’itinérance. L’adoption d’une perspective critique en psychologie sociale permet d’aller au-delà d’une lecture individuelle ou biomédicale des trajectoires d’itinérance. Elle met en lumière la manière dont les significations attribuées aux moments charnières, comme la perte d’un logement, la violence subie ou la rupture de liens sociaux, sont construites à l’intersection des rapports de pouvoir, des normes institutionnelles et des discours sociaux sur la responsabilité individuelle, la santé mentale et l’itinérance. En ce sens, les récits recueillis ne traduisent pas seulement des expériences personnelles, mais révèlent également la manière dont les systèmes de santé, de justice et de services sociaux participent à la fois à la reproduction et à l’atténuation de la marginalisation subie par les personnes ayant vécu une LCA.

Si quelques points tournants ont déjà été identifiés dans la littérature, notamment les expériences adverses durant l’enfance (Cutuli et al., 2017) et la présence de troubles de santé mentale et de consommation de substances, il s’agit, à notre connaissance, de la première étude documentant les points tournants vers l’itinérance spécifiquement chez les personnes ayant subi une LCA, selon la perspective des personnes concernées. Il importe cependant de préciser que l’itinérance ne peut être attribuée qu’aux points tournants identifiés dans cette étude, et qu’il s’agit plutôt d’un processus de désaffiliation sociale, qui résulte d’une interaction complexe de plusieurs facteurs individuels, interpersonnels et contextuels (Giano et al., 2020).

L’analyse par parcours type permet également de dégager des pistes d’intervention possibles, adaptées selon chaque parcours. Ainsi, le dépistage et la reconnaissance du rôle potentiel de la LCA au sein des milieux judiciaires et correctionnels pourraient améliorer la réponse aux besoins des personnes associées au premier parcours. Le deuxième parcours montre l’urgence de bonifier l’offre de logements sociaux et abordables avec accompagnement afin de prévenir et de réduire l’instabilité résidentielle chez une population âgée pour laquelle l’apparition d’enjeux de santé peut signifier un passage rapide vers l’itinérance. Pour la majorité des participant·es, et en particulier les personnes associées au troisième parcours, les LCA sont survenues en contexte de violence subie. Pour le système de santé, cela signifie de repenser l’offre de services pour ces personnes, dans une perspective de prise en compte globale de la santé et de pratiques sensibles aux traumatismes et aux violences (Wathen et Varcoe, 2023). Enfin, comme la LCA et ses séquelles constituent un frein à la sortie de l’itinérance pour l’ensemble des participants, nous soulignons ainsi l’importance d’offrir des soins adaptés aux LCA dans les milieux communautaires fréquentés par les personnes en situation d’itinérance.

Enquêter pour proposer. Retour sur une enquête participative consacrée aux déménagements des centres d’hébergement au logement

« Prendre en considération ici ce n’est pas seulement regarder, même si ce n’est pas encore agir; c’est se mettre à l’écoute de l’idée qu’énonce tout état de la réalité (car toute chose dit son idée, non pas l’idée que l’on a d’elle mais l’idée qu’elle est, autrement dit le possible qu’elle ouvre […]) » (Macé, 2017, p.45).

« Nous devons plutôt aspirer à une meilleure compréhension des solutions alternatives, qui renvoient autant à des arrangements et à des engagements “préventifs”, méconnus comme tels, qu’à des mesures de réforme, clairement conçues à cette fin » (Hopper, 2010 [2003], p.489-490).

L’ouvrage Considérer l’hospitalité des centres d’hébergement. Une enquête participative (Uribelarrea et al., 2023) est le fruit d’une recherche participative débutée en 2021, terminée en 2023 et qui fait l’objet de multiples restitutions depuis lors1. Cette recherche a été conduite en France dans le cadre du Collectif Soif de connaissances, un dispositif de formation impliquant des formatrices en travail social, des professionnel·les du travail social, des chercheurs·euses et des personnes dites « ressources », qui ont une expérience des dispositifs d’accueil ou d’hébergement et de l’accompagnement social (Bourgois et Warin, 2021; Amaré et Bourgois, 2022). À partir de 2020, le projet de réaliser des recherches en sciences sociales qui impliqueraient l’ensemble des parties prenantes a émergé. La recherche présentée dans ces pages est la première conduite dans ce cadre2 : elle a été coordonnée par un sociologue et a impliqué vingt et une personnes3. Si ces personnes ont contribué à ce projet à des rythmes variés, leur participation repose sur l’engagement dans une démarche d’enquête : c’est pour cette raison que nous les qualifions de « co-enquêteurs·trices ». Parmi ces personnes, dix ont participé à la phase d’écriture de l’ouvrage. Ce sont les « co-auteur·es ».

Le projet de recherche s’est concentré sur le processus de sortie des centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS) et sur l’accès au logement. Plus spécifiquement, en repartant de l’expérience d’une co-enquêtrice qui a vécu cinq années en CHRS et qui a intégré un logement alors qu’elle ne se sentait « pas prête » à y vivre, nous avons initialement cherché à comprendre la signification de cette expression, mobilisée tant par des personnes hébergées que par des professionnel·les. Comment les personnes hébergées se définissent-elles comme « prêtes » ou « pas prêtes » à sortir d’hébergement pour accéder à un logement? Et de manière symétrique, comment les professionnel·les des dispositifs d’hébergement définissent les personnes hébergées comme « prêtes » ou « pas prêtes » à sortir d’hébergement pour accéder à un logement? Telles sont les questions autour desquelles ce collectif s’est réuni, et s’est engagé dans cette recherche.

Le champ académique francophone voit fleurir, depuis plusieurs années, différentes appellations pour désigner des démarches participatives, telles que la « recherche-action collaborative » (Rullac, 2018), la « méthode d’analyse en groupe » (Franssen, 2021), ou la méthode du « croisement des savoirs » (Bucolo et al., 2023). Elles renvoient à des méthodes plus ou moins définies et des principes de travail plus ou moins explicités. Dans certains cas, ces méthodes se présentent comme des protocoles, formulant une succession d’étapes ou d’actions à accomplir au fil de la démarche. Par exemple, la méthode du « croisement des savoirs » impose a priori une alternance entre des temps de travail en « non-mixité » et d’autres en « plénières ». À rebours d’une telle approche protocolaire, nous avons fait le choix de l’expérimentation, c’est-à-dire de définir collectivement et chemin faisant nos manières d’enquêter ensemble, et de réajuster régulièrement les finalités de l’enquête. Nous ne faisons donc pas la promotion d’une appellation ou ne proposons pas un modèle susceptible d’être reproductible. Dans cet article, nous souhaitons présenter de manière réflexive comment nous avons enquêté et comment, dans le cadre même de cette recherche, nous avons élaboré des propositions pratiques. Si ce travail a en partie déjà été réalisé dans notre ouvrage, nous souhaitons ici l’aborder sous un autre angle, en insistant sur la primauté de « l’expérience » dans le cadre de notre recherche. Selon l’approche pragmatiste dans laquelle nous nous inscrivons, nous entendrons par « expérience » le rapport continu et dynamique entre un individu et son environnement. « L’expérience courante est faite d’habitudes. […] Elle est faite d’émotions et de perceptions, de présupposés et d’inférences pratiques, elle se passe d’interrogations pour être vécue », mais elle est aussi jalonnée d’épreuves et de troubles, lorsque « quelque chose ne va pas et [qu’] une nouvelle attitude doit être adoptée. Et quelque chose peut et doit être fait pour y remédier » (Cefaï, 2021, paragr. 4). Notre enquête a consisté, d’une part, à décrire des expériences de sorties d’hébergement et d’accès au logement, mais aussi d’accompagnement vers le logement, avec le plus de justesse et de précision possible et, d’autre part, à généraliser des expériences valorisées pour formuler en commun des propositions pratiques.

Pour rendre compte de ces deux activités, nous proposons dans cet article de repartir de deux extraits issus de notre ouvrage pour décrire notre démarche et développer notre propos.

Processus de co-écriture

Cet article a été écrit de la manière suivante : trois co-auteurs·trices ont réfléchi ensemble à ce projet d’écriture et ont défini les lignes directrices principales de l’article. Ils et elles ont choisi deux extraits de l’ouvrage et ont identifié les idées principales à développer dans les commentaires de ces extraits. Ensuite, le coordinateur de la recherche a rédigé une première version de l’article. Celle-ci a été relue et réécrite collectivement par une partie des co-auteurs·trices de l’article à l’occasion d’une réunion de travail. Les autres co-auteurs·trices ont formulé des retours par courriel après cette réunion, qui ont été intégrés au texte.

Décrire collectivement des expériences singulières

« Jeudi 29 juillet 2021. Yamina (enquêtrice), qui a vécu en hébergement, et Gabriel (enquêteur), sociologue, sont dans les locaux d’une association pour rencontrer, l’une après l’autre, deux personnes hébergées “en diffus”. Le premier entretien se lance avec Didier dans une pièce pratiquement vide, comprenant une table et trois chaises. Il commence par faire part de sa surprise : “Je croyais que c’était une espèce de réunion, je suis tout seul en fait.” Les deux enquêteurs présentent le cadre de leur démarche puis déplient le guide d’entretien, posent des questions. Yamina partage son expérience de l’hébergement et fait mention des douleurs physiques qu’elle éprouve régulièrement, en réaction aux souffrances quotidiennes que ressent et qu’évoque Didier. Ce dernier répond généralement de manière lapidaire. Il souffle, change plusieurs fois de position sur sa chaise en raison des douleurs qui l’accablent. Au bout d’une quarantaine de minutes, il sort une cigarette de son paquet posé sur la table :

Enquêteur : Je vois que, vous voulez qu’on…

Didier : Je ne sais pas ce dont j’ai envie en fait.

Enquêteur : Qu’on termine si vous voulez, allez vous poser, être plus…

Didier : Ouais. On va aller fumer une cigarette. Je ne sais pas pourquoi, je suis mieux à l’aise avec… [en jetant un coup d’œil à Yamina].

Enquêteur : Ouais, je peux vous laisser si vous voulez.

Didier : Non non mais, non. On va aller fumer une cigarette en bas c’est mieux. Parce que je pense qu’elle sait… […]

Enquêtrice : Pas de problème. […] Je pense que j’ai compris.

Ils descendent ensemble fumer. Ils discutent durant environ un quart d’heure. Didier indique à Yamina se sentir plus à l’aise pour échanger avec elle car ils partagent une double expérience commune : la vie dans une institution d’hébergement et l’épreuve des douleurs physiques » (Uribelarrea et al., 2023, p.16-17). Que se passe-t-il lors de cette situation d’entretien? Pour le comprendre, revenons quelques mois plus tôt. En janvier 2021, des personnes diversement concernées par la thématique du « prêt à sortir » commencent à se réunir : des personnes (anciennement) hébergées, des professionnel·les du travail social, des chercheurs·euses en sciences sociales et des formatrices en travail social. Parmi elles, quelques-unes seulement ont déjà participé à une recherche en sciences sociales. C’est pourquoi le coordinateur du projet explique ce que peut être une démarche de recherche et présente plusieurs méthodes qualitatives (entretiens, observations, analyse documentaire) qui permettraient de mener l’enquête. Après plusieurs réunions, le choix est fait de réaliser des entretiens semi-directifs avec des personnes actuellement ou anciennement hébergées et avec des professionnel·les qui exercent dans ces structures. Il s’agissait d’aller à la rencontre de personnes, de comprendre leurs expériences afin de (re) mettre en perspective celles des personnes directement concernées et impliquées dans la recherche.

L’enquête démarre par l’élaboration des trois guides d’entretien : un pour interroger les personnes hébergées, un autre pour les personnes anciennement hébergées et un dernier pour les professionnel·les. Cette étape repose sur des descriptions d’expériences. Il faut ici entendre des moments — principalement des réunions collectives, mais également des échanges en amont ou en aval des réunions entre quelques participant·es au projet — au cours desquels les personnes partagent oralement des situations qu’elles ont vécues et racontent des anecdotes qui les impliquent. Si elles gravitent toutes autour du sujet qui nous réunit — les sorties d’hébergement et l’accès au logement —, ces expériences sont variées : elles font référence à des épreuves ou à des difficultés rencontrées, mais aussi à des félicités ou à des joies ressenties. Repartir de ces expériences singulières, vécues à la première personne, nous permet alors d’identifier des thématiques autour desquelles construire nos guides d’entretien et orienter nos questions.

Ce travail de description ne saurait se réduire à une succession de récits présentés à tour de rôle. Il renvoie plutôt à un registre de la conversation qui, selon les moments, entremêle écoute collective, attention plus ou moins focalisée et apartés entre participant·es. À rebours d’une méthode préalablement arrêtée, il s’agit de partager des expériences et de les affiner au sein d’une « communauté d’enquêteurs·trices ». Car, dans ces situations, chaque participant·e enquête4, avec les autres personnes impliquées dans le projet, sur les expériences qu’il ou elle a vécues et sur celles des autres, afin de les préciser et de les mettre en mots avec justesse. Ainsi, une description d’expérience initialement formulée de manière plus ou moins détaillée va susciter des réactions, des questions ou des remarques des autres co-enquêteurs·trices, qui amènent la personne à reprendre son témoignage, à le préciser, à le reformuler, à le compléter. De même, une première description conduit par effet de résonance les autres participant·es à partager à leur tour des expériences qui ressemblent ou qui contrastent avec celle précédemment décrite, selon un processus itératif où une description en appelle d’autres. Ces récits d’expériences ne sont jamais définitivement arrêtés et ne cessent d’être repris au fil des mois, de réunion en réunion. Ils constituent un premier matériau d’enquête, en permettant de repérer des enjeux partagés par les co-enquêteurs·trices quant aux sorties d’hébergement et à l’accès au logement, et servent ainsi d’appui pour préparer des questions afin d’interroger d’autres personnes concernées par ce sujet, qui seront invitées à décrire, à leur tour, leurs propres expériences.

Au cours de ce processus d’élaboration des guides d’entretien, une réflexion émerge sur la manière de conduire ces entretiens. À l’occasion d’une réunion, une co-enquêtrice propose que les entretiens soient réalisés en binôme : se présenter à deux devant une personne peut avoir un côté rassurant pour la plupart des co-enquêteurs·trices, qui n’ont jamais mené d’entretiens semi-directifs. Dans la mesure du possible, elle propose que le binôme soit composé d’une personne (anciennement) hébergée lors des entretiens avec des personnes (anciennement) hébergées, et d’un·e professionnel·le lors des entretiens avec les professionnel·les. Ce parti-pris méthodologique — qui ne sera que partiellement tenu au regard des disponibilités des co-enquêteurs·trices — repose explicitement sur une observation de ce qui se passe dans nos réunions de travail : le partage d’expériences favorise la description des expériences. L’entretien ne s’envisage alors plus seulement comme une situation dans laquelle des enquêteurs·trices vont interroger des enquêté·es. Il est aussi un moment durant lequel les co-enquêteurs·trices seront susceptibles de partager certaines de leurs expériences, au regard des sujets abordés, pour permettre aux enquêté·es de raconter les leurs. C’est ainsi que les 31 entretiens que nous avons menés sont émaillés de séquences au cours desquelles les co-enquêteurs·trices décrivent aux enquêté·es des situations qu’ils et elles ont vécues, suscitant des réactions chez ces dernières et les conduisant à étoffer ou à approfondir leurs propos.

Ces différents éléments nous permettent de mieux comprendre ce qui se joue entre Yamina, Gabriel et Didier dans l’extrait d’ouvrage qui introduit cette partie. Durant cet entretien, Yamina, une co-enquêtrice, partage avec Didier, une personne enquêtée actuellement hébergée, des expériences relatives à sa vie en hébergement, mais aussi à des douleurs physiques qu’elle ressent, en résonance avec ce qu’il a précédemment décrit. Yamina mène ainsi l’enquête, comme elle la conduit depuis quelques mois dans le cadre de cette recherche participative : en décrivant des expériences qu’elle a vécues et en reformulant ses descriptions au fil des discussions, ce qui amène les co-enquêteurs·trices et les personnes interrogées à raconter leurs propres expériences. Une forme de complicité et de confiance s’installe entre Yamina et Didier, qui découle de la reconnaissance mutuelle de vivre ou d’avoir vécu des expériences communes.

Et c’est au regard de cette communauté d’expériences que Didier préfère poursuivre l’entretien seulement avec celle dont il « pense qu’elle sait », afin de lui en dire plus, dans un contexte où il se sent plus à l’aise.

Élaborer des propositions communes

« Proposition 4 : Considérant ces expériences, nous proposons que les anciennes personnes hébergées puissent revenir au centre d’hébergement, autant de fois et aussi longtemps qu’elles le souhaitent, pour obtenir un conseil ou bénéficier d’un service auprès des travailleurs sociaux. Cette possibilité doit leur être annoncée de manière claire et explicite au cours de la période d’hébergement et au moment du départ.

Dans une première version de cette proposition, le terme utilisé était “aide”. Il a été remplacé par “service”, le collectif d’enquêteurs l’estimant plus juste. Le déménagement pourrait ainsi se traduire par un passage d’une “relation d’aide”, centrée sur des démarches médico-sociales, à une “relation de service”, plus ponctuelle, qui s’inscrirait en décalage avec le cadre de l’accompagnement, comme en témoigne l’exemple précédemment relaté par Domingos, lorsqu’il se rend dans le centre d’hébergement où il a vécu pour imprimer des entretiens et des billets de train. Si ces pratiques existent d’ores et déjà, nous estimons qu’elles méritent d’être mieux considérées. D’une part, afin que les anciens hébergés soient mieux informés et se sentent légitimes à solliciter les travailleurs sociaux des dispositifs d’hébergement qu’ils ont quittés — il convient ici de préciser que proposer cette possibilité aux anciens hébergés ne signifie pas que les sollicitations seront nombreuses et régulières.

D’autre part, afin que cette pratique soit reconnue et intégrée dans les missions des professionnels des dispositifs d’hébergement et ne soit pas ou plus perçue comme une faveur, une exception, voire une charge de travail supplémentaire. C’est ce sur quoi nous alerte, au cours de nos réunions collectives, Yolande, une travailleuse sociale impliquée dans l’enquête » (Uribelarrea et al., 2023, p.39). Comment notre collectif de co-enquêteur·trices en vient-il à formuler cette proposition et les cinq autres qui sont développées dans cet ouvrage? Et comment sont-elles élaborées? Après avoir réalisé des entretiens avec des personnes (anciennement) hébergées et des professionnel·les qui exercent en centre d’hébergement, les co-enquêteurs·trices estiment, au cours d’une réunion qui vise à réinterroger les finalités de cette recherche, que notre enquête doit permettre de « changer les choses ». Une nouvelle phase s’ouvre alors, tournée vers l’élaboration de propositions pratiques.

Pour ce faire, nous repartons des récits d’expériences formulés par les co-enquêteurs·trices et les personnes interrogées. Nous commençons par y repérer les difficultés, les problèmes et les troubles que les personnes ont rencontrés dans les sorties d’hébergement et l’accès au logement, ou dans l’accompagnement à la sortie d’hébergement et à l’accès au logement. Progressivement, nous distinguons des épreuves plus ou moins intenses, qui jalonnent le déménagement5 d’un centre d’hébergement à un logement : le choix du logement qui répond plus ou moins aux aspirations des personnes, le maintien ou la rupture des liens avec les professionnel·les des dispositifs d’hébergement après avoir emménagé, la solitude ressentie dans le logement mise en contraste avec la cohabitation dans les centres d’hébergement, la possibilité ou non de revenir dans le centre d’hébergement pour passer un moment, etc. En parallèle, nous repérons, dans les expériences décrites, des pratiques plus ou moins institutionnalisées, plus ou moins répandues, qui apparaissent comme des moyens de remédier à ces situations problématiques rencontrées.

À partir des expériences des co-enquêteurs·trices, nous avons développé plusieurs propositions, soit en accentuant un élément observé, soit en généralisant des pratiques existantes. Par exemple, nous proposons que « les personnes hébergées puissent refuser autant de propositions de logement qu’elles souhaitent, afin de trouver une solution d’habitat qui répond à ce qui compte pour elles » (Uribelarrea et al., 2023). Ici, nous accentuons un élément observé, à savoir que les personnes peuvent généralement refuser trois propositions de logement. Ce faisant, nous cherchons à dénaturaliser ce nombre (pourquoi trois et pas un, ou dix?) et à questionner la manière dont les personnes hébergées peuvent élaborer un choix quant à leur futur habitat.

Le second registre est celui de la généralisation — il concerne les cinq autres propositions. Certaines descriptions d’expériences attirent quant à elles notre attention en tant qu’elles donnent à voir des réponses possibles et souhaitables, selon nous, pour remédier aux épreuves que nous avons identifiées. Nous partons alors de ces pratiques et proposons de les généraliser, afin qu’elles soient mises en œuvre de manière plus claire et explicite dans tous les dispositifsd’hébergement afin que les déménagements des personnes hébergées vers le logement soient mieux préparés et accompagnés que ce qu’ils ne le sont actuellement. Ce mieux est orienté vers trois horizons : permettre aux personnes hébergées de choisir un lieu de vie qui réponde à leurs aspirations, permettre aux personnes anciennement hébergées de continuer à habiter les dispositifs d’hébergement où elles ont vécu, et permettre aux personnes anciennement hébergées de partager leurs expériences du déménagement d’un dispositif d’hébergement à un logement avec les personnes actuellement hébergées et les professionnel·les de ces structures. Élaborer ces propositions, c’est définir une orientation commune. Celle-ci traduit ce qui compte pour l’ensemble des co-enquêteurs·trices et repose sur des mots et un vocabulaire autour desquels les participant·es s’accordent. C’est lors de cette étape qu’apparaît la distinction entre « co-enquêteurs·trices » et « co-auteurs·trices » : les « co-auteurs·trices » sont les « co-enquêteurs·trices » qui ont pris part à ce processus.

In fine, il convient de retenir que l’extrait d’ouvrage cité en exergue de cette partie donne à voir ces différentes dimensions à l’œuvre dans l’élaboration des propositions. D’abord, il rappelle que cette proposition s’ancre dans des expériences existantes, qui ont été décrites durant l’enquête, et qui ont été précédemment présentées. Cette articulation s’incarne dans la formule générique « Considérant ces expériences […] » qui introduit chaque proposition. Par sa formulation même, la proposition généralise des expériences décrites et énonce une perspective de ce qui nous paraît souhaitable au regard de l’enquête que nous avons menée : que les personnes anciennement hébergées puissent continuer à solliciter des professionnel·es des dispositifs d’hébergement où elles ont vécu, par exemple pour leur demander un conseil ou bénéficier d’un service, ou encore, pour reprendre l’expression que nous mobilisons dans l’ouvrage, qu’elles puissent bénéficier d’un « droit à la sollicitation durable ». Enfin, cet extrait rend compte d’une partie des discussions qui ont animé les co-auteurs-trices pour s’accorder sur les termes — ici, le choix d’employer le terme de « service » plutôt qu’« aide » — et donc préciser ce qui est important pour elles et eux.

Politiques de l’enquête

Cet article retrace notre démarche, la manière dont nous avons mené l’enquête collectivement pour élaborer des propositions communes. Cette enquête repose sur des descriptions d’expériences — formulées et reformulées au gré des échanges — qui traduisent une considération des situations vécues. Et, comme l’affirme Marielle Macé (2017), historienne de la littérature, dans un essai consacré aux migrant·es en France, considérer « c’est se mettre à l’écoute de l’idée qu’énonce tout état de la réalité (car toute chose dit son idée, non pas l’idée que l’on a d’elle mais l’idée qu’elle est, autrement dit le possible qu’elle ouvre) ». En décrivant précisément des expériences de déménagements des centres d’hébergement vers le logement, s’ouvrent des possibles en termes d’action. Des expériences existantes, mais qui étaient insuffisamment décrites et partagées, deviennent des prises pour penser des « solutions alternatives », comme l’affirme Kim Hopper (2010), anthropologue engagé dans la lutte pour la reconnaissance des droits des sans-abri. Elles constituent le socle pour élaborer des propositions pratiques communes.

Ces propositions sur lesquelles se sont accordé·es les co-auteurs·trices sont, depuis la publication de l’ouvrage, présentées selon des formats variés6 à une diversité de publics. Elles sont ainsi discutées, contestées ou reprises par des professionnel·les du champ de l’hébergement et de l’accès au logement (intervenant·es sociaux·ales, chef·fes de service, directeurs·trices d’association, agent·es de collectivités territoriales, représentant·es des services de l’État, etc.) et des personnes accompagnées par des dispositifs qui en relèvent. Elles s’affirment comme des prises à l’échange avec des personnes qui n’ont pas participé à l’enquête, mais qui se soucient de la prise en charge des sans-abri et des politiques d’accès au logement. La portée démocratique de cette recherche participative s’incarne ainsi : elle dessine des perspectives communes, elle enrichit le débat à partir des orientations normatives qu’elle formule et des pratiques qu’elle souhaite faire advenir, et elle favorise l’expérimentation et la poursuite de l’enquête.

L’expérience de la dépossession : la violence symbolique dans les processus d’éviction

Dans un contexte où la crise du logement devient de plus en plus manifeste au Québec, l’éviction1, notamment dans les quartiers en voie de gentrification, constitue une réalité peu documentée par la recherche, mais grandement décriée par les acteurs·trices communautaires du logement. Longtemps ignorée par les décideurs·euses politiques, cette pro-blématique a récemment émergé dans l’espace public, notamment par le biais d’un moratoire sur les évictions. Cette reconnaissance tardive met en lumière le caractère structurel des inégalités résidentielles et invite à une réflexion approfondie sur les dimensions subjectives de l’éviction.

Le présent article propose d’analyser l’expérience et les différentes étapes de l’éviction à partir d’une ethnographie menée à Saint-Henri, un quartier emblématique de la gentrification à Montréal, soumis à une pression immobilière croissante. Pendant près de deux ans, nous avons documenté le parcours d’une dizaine de locataires d’un même immeuble : nous avons suivi leurs rencontres au comité logement, participé à des activités de mobilisation, observé leur audience au TAL et réalisé des entrevues avec la moitié d’entre elles et eux (six personnes). Les données sont présentées sous l’angle de la menace, du mensonge, de la méconnaissance des droits et du mépris (Goyer, 2019), comme autant de mécanismes centraux de la violence symbolique (Bourdieu, 1994), considérée comme un rapport social inégalitaire (Goyer, 2020 ; McAll, 2008).

Documenter l’éviction

Longtemps refusée, la reconnaissance officielle de la crise du logement par le gouvernement Legault s’est notamment concrétisée par la mise en place pour tout le territoire québécois, d’un moratoire sur les demandes d’éviction introduites au Tribunal administratif du logement (TAL) en lien avec des rénovations2. Ce geste politique, bien qu’insuffisant aux yeux de plusieurs acteurs·trices communautaires, est significatif. Il constitue une reconnaissance implicite du caractère systémique de l’éviction et de ses conséquences sociales. Dans ce contexte, les évictions ne sont plus perçues comme de simples transactions privées, mais comme un phénomène social affectant les plus vulnérables et s’inscrivant dans les processus d’aliénation résidentielle (Madden et Marcuse, 2016). L’un des obstacles majeurs à la compréhension des évictions réside dans le caractère incomplet des statistiques disponibles. Le TAL ne produit pas de données exhaustives sur les décisions qu’il émet, et plusieurs cas d’éviction sont réglés de manière informelle. En conséquence, la réalité de l’expulsion est souvent invisibilisée dans les débats publics, en particulier le vécu des personnes évincées.

Notre approche d’étude de l’éviction s’apparente à celle de Desmond (2016), qui vise à mobiliser l’ethnographie pour comprendre, non pas les groupes, mais bien les processus qui les marquent (Desmond, 2014). Les données recueillies constituent ce que nous nommons des « récits d’expérience » (Goyer, 2017). Ces récits documentent la précarisation résidentielle (Simard, 2019), comprise comme une forme d’insécurité liée à l’occupation de son logement, et mettent en lumière les rapports sociaux inégalitaires qui s’y jouent (Goyer, 2020 ; McAll, 2008). L’éviction étant un processus marqué par une dépossession progressive du logement, ces récits d’expérience font état d’une histoire, ou d’un parcours, de l’éviction avec différentes étapes. Des extraits de ces récits sont rapportés ici, tels que les locataires concerné·es nous les ont racontés.

La vente de l’immeuble

Annette3 rentre chez elle un soir de juin, après le travail. En prenant la rue de son appartement, elle voit, au loin, la pancarte de l’agence immobilière qui l’informe de la mise en vente de l’immeuble. Sans avertissement, elle apprend ainsi que le propriétaire de son logement va changer dans les prochaines semaines.

Pour les locataires, c’est ainsi que débute cette expérience : en étant informé·es du changement de façon souvent informelle, par le biais de la pancarte ou par la présence d’un·e agent·e d’immeuble photographiant les lieux, et laissé·es dans l’incertitude. Dans le cas de notre recherche, les propriétaires possédaient ces immeubles depuis des dizaines d’années, et souhaitaient les vendre parce qu’ils n’arrivaient plus, à cause de leur âge, à les entretenir ou à les gérer.

Ce changement peut être angoissant pour les locataires qui, avec les années, ont établi une relation de confiance avec les propriétaires. Certain·es locataires ont, par exemple, assez confiance pour payer leur loyer en argent comptant sans exiger de reçu. D’autres savent qu’en avertissant le propriétaire quelques jours à l’avance, ils et elles peuvent reporter le paiement du loyer à la date de leur paie, plutôt qu’au premier du mois comme indiqué dans le bail. Certain·es locataires sentent alors leur stabilité, voire leur qualité de vie, menacées. À ce stade-ci, la possibilité de l’éviction n’est pas dans leur tête, mais les visites de l’immeuble commencent à nourrir des doutes. Ces visites causent beaucoup de stress aux locataires : les acheteurs·euses potentiel·les et les agent·es d’immeuble discutent ouvertement des problèmes de qualité des logements et de l’immeuble, et évoquent des travaux majeurs à effectuer. Ces arguments servent généralement à établir un rapport de négociation favorable, mais ils laissent également les locataires dans l’incertitude quant à la possibilité de rester dans leur appartement pour les mois ou les années à venir. Plusieurs parlent du mépris des nouveaux·elles acheteurs·euses pour la manière dont ils et elles vivent dans ces lieux qu’il faut absolument rénover.

La réception des avis d’éviction

Le changement de propriété de l’immeuble concrétise dans bien des cas les craintes des locataires, confronté·es à de nouvelles visites : celles de professionnel·les du bâti, qui prennent des notes sur cet espace qui est le leur. Ils et elles doivent constamment accommoder les employé·es du nouveau propriétaire (qui est une entreprise). Peu de temps après, le coup dur arrive. Judith raconte qu’elle est chez elle lorsqu’une voisine cogne à sa porte : « Judith, est-ce que tu as pris ton courrier aujourd’hui ? ». Sa voisine mentionne qu’elle a reçu une lettre du propriétaire : un avis d’éviction, qui affirme qu’elle a trois mois pour quitter le logement parce que des travaux majeurs sont nécessaires, en raison du risque d’effondrement des fondations. Judith vérifie : elle a reçu la même lettre. Les avis d’éviction font l’effet d’une onde de choc dans les immeubles.

Dans les petits immeubles d’un, de deux ou de trois appartements, les locataires sont seul·es face à l’événement, parce qu’ils et elles ont peu de voisin·es et ne partagent pas d’espace commun à l’intérieur de l’immeuble qui permette les rencontres, comme les boites aux lettres dans l’entrée, les cages d’escalier ou les couloirs. Lorsque l’immeuble comprend plusieurs logements avec une entrée commune, les locataires se parlent et certain·es tentent d’élaborer une stratégie. Surtout, ils et elles peuvent en apprendre davantage sur ce que les autres locataires ont choisi de faire. Ils et elles constatent qu’il y a deux clans : celles et ceux qui ont signé l’avis d’éviction et annoncé leur départ, puis celles et ceux qui veulent s’opposer à l’éviction ou, du moins, recevoir une compensation.

Les locataires du deuxième groupe décident de se rencontrer pour élaborer leur stratégie. Yolande propose d’entrer en contact avec le comité logement pour orienter la suite. Une des intervenantes les rassure, en affirmant que le propriétaire ne respecte pas la loi. Une éviction ne peut se faire qu’à la fin du bail et doit être annoncée six mois avant la fin de celui-ci soit, dans leur cas, avant le 31 décembre. Elle les aide à écrire une lettre de refus qu’ils et elles iront remettre ensemble en main propre. Pendant le temps des fêtes, les locataires reçoivent un avis formel d’éviction (tiré du site Web du TAL) et introduisent, ensemble, des recours au TAL pour refuser.

Le début des travaux

Certain·es des locataires qui ont accepté l’avis ont déjà quitté leur logement. Très rapidement, l’inquiétude de l’éviction s’accompagne des bruits de démolition et de rénovation dans les appartements vacants. Les travaux commencent très tôt le matin, autour de 7h, et se terminent souvent après 19h. Les couloirs et les espaces communs sont de plus en plus encombrés et sales. Des inconnu·es, apparemment les travailleurs·euses, se promènent dans l’immeuble. Bien souvent, la porte d’entrée est laissée ouverte, même en hiver, ce qui refroidit les logements. Les locataires tentent de se plaindre aux propriétaires en laissant des messages et même en allant aux bureaux de l’entreprise, mais leurs demandes restent sans réponse.

Un soir, alors que Michel s’installe pour regarder le hockey, deux hommes frappent à sa porte. Affirmant être des représentants du propriétaire, ils tentent de convaincre Michel d’abandonner les recours au TAL en proposant plus d’argent. Il se sent intimidé : « on dirait qu’ils jouaient au good cop bad cop » me dit-il, en marge d’une rencontre au comité logement. Lorsqu’ils et elles sont mis·es au courant de cette expérience, les locataires décident de ne rien signer et de demander le nom des hommes en question. D’autres locataires reçoivent également la visite des deux hommes, et la méfiance s’installe face à cette nouvelle menace. Certain·es locataires mentionnent la peur de se faire voler, ou de se faire retirer des éléments de l’immeuble.

L’audience au TAL

Les locataires ont reçu leurs dates d’audience. À la demande du propriétaire, les causes sont jointes, il y aura donc une seule audience pour tous·tes les locataires de l’immeuble. Grâce à l’aide du comité logement et au leadership d’une locataire, le groupe est appuyé par une avocate, qui les conseille et les accompagne. C’est une habituée de ce genre de cause : lors de la rencontre initiale, elle affirme qu’il est très rare de gagner et que les locataires doivent se préparer à partir. Au mieux, en jouant leurs cartes correctement, ils et elles recevront un bon montant. Matthias est sous le choc : il n’a pas de voiture et il travaille dans l’Ouest de l’île. Depuis Saint-Henri, c’est facile, mais s’il doit déménager dans un autre secteur, il devra se trouver un autre emploi.

Le jour de l’audience, les locataires sont nerveux·euses. Ils et elles sont une dizaine, en compagnie de leur avocate, alors que le propriétaire est absent. Il est représenté par son avocat et un de ses employés. L’audience débute avec les récits des locataires, ce qu’ils et elles vivent depuis le début de cette histoire et leurs interprétations de la réelle volonté du propriétaire : les expulser pour augmenter les loyers. Par la suite, le propriétaire « témoigne » par l’intermédiaire de son employé, afin de décrire son projet. Il commence son témoignage en anglais, ce qui étonne les locataires (il leur parle habituellement en français). Leur avocate demande au juge pourquoi le témoignage est en anglais, l’avocat du propriétaire répond que l’employé est plus à l’aise dans cette langue et que c’est son droit, parce qu’il représente les défendeurs. La demande est accordée par la juge.

À la présentation du projet, il est clair que le tout est vraiment embryonnaire. Premièrement, aucune preuve n’est présentée concernant l’état des fondations, qui justifierait l’éviction. On mentionne l’agrandissement des appartements et la rénovation de chacune des cuisines, des salles de bain ainsi que des balcons, mais aucun plan, aucune soumission, aucun permis de construction n’est déposé en preuve. L’avocat des propriétaires demande une remise d’audience, en affirmant qu’il possède lesdits documents, mais qu’il ne savait pas qu’il devait les soumettre. Malgré l’opposition vigoureuse de l’avocate des locataires, la juge accorde une remise d’un mois, ce qui laissera le temps au propriétaire de monter son dossier. Au sortir du TAL, Antoine, le conjoint d’une locataire, laisse tomber : « finalement, ça donne quoi de défendre ses droits ? ». Michel se demande si la justice existe pour des gens comme lui. Sur les conseils de l’avocate, et voyant qu’ils et elles ont peu de chance de convaincre la juge des manœuvres douteuses du propriétaire, les locataires optent pour obtenir un dédommagement plus important. Comme tant d’autres causes soumises au TAL, un règlement à l’amiable intervient, laissant la cause se résoudre par l’informel plutôt que par le système judiciaire4.

La recherche d’un logement

Un an plus tard, lors d’une présentation de nos travaux aux membres du comité logement, plusieurs des locataires de l’immeuble sont là pour répondre aux questions et parler de leur expérience. Ils et elles se sont relogé·es, pour la plupart dans plus grand et plus cher. Pour plusieurs, quitter Saint-Henri pour un quartier inconnu a été le plus difficile, en particulier pour Michel et Annette qui y sont né·es. En même temps, Annette se console : « je ne reconnaissais plus Saint-Henri, de toute façon ».

Ils et elles évoquent une année de stress, et disent être heureux·ses que tout cela soit terminé. On sent qu’ils et elles veulent tourner la page, peu importe leur situation résidentielle actuelle : tout est mieux que l’incertitude et l’attente.

Matthias est parti vers Lachine, ce qui le rapproche de son travail, mais l’éloigne de son réseau. De son côté, Mireille a trouvé un appartement qu’elle adore, dans Villeray, mais elle vient de recevoir un avis de reprise de logement. En revanche, Judith, grâce à l’aide du comité logement et compte tenu de ses faibles revenus, a obtenu un appartement dans un OSBL d’habitation tout près, dans le quartier. Elle milite pour y faire entrer Michel. Ce sont les deux seul·es pour qui le processus s’est avéré véritablement profitable.

Les quatre «M»

À travers leurs récits, les locataires font référence à des pratiques d’inégalité qui s’inscrivent dans la violence symbolique. Le concept de violence symbolique nous permet de saisir les éléments apparemment invisibles d’un rapport de domination (Bourdieu, 1994), comme l’appropriation par autrui de la capacité à réfléchir et à prendre des décisions. L’invisibilité de ces éléments, ou la dimension « symbolique » de cette violence, tient ainsi à ce que la capacité des individus à faire des choix soit compromise, sans qu’ils et elles n’associent explicitement cela à une forme d’exclusion. Nous avons documenté ailleurs comment ces pratiques de violence symbolique étaient présentes dans l’expérience de l’insalubrité (Goyer, 2017 ; 2019). Elles apparaissent également dans l’expérience de l’éviction, parfois de manière subtile, parfois de manière directe et explicite. C’est ce que nous nommons les quatre « M » de l’éviction : la menace, la manipulation ou le mensonge, la méconnaissance des droits, et le mépris.

Dès qu’ils et elles sont mis·es au courant de la vente de l’immeuble, les locataires sentent une forme de menace. Celle-ci n’est pas physique, mais ils et elles ressentent que leur stabilité résidentielle est menacée. Certain·es ont peur de ce qui leur arrivera et vivent de l’anxiété par rapport au changement de propriétaire. En fait, le sentiment de menace s’oppose au sentiment de confiance et de respect mutuel qu’ils et elles pouvaient avoir envers le propriétaire, malgré les petits problèmes que pouvait poser leur appartement. Si la vente de l’immeuble amène les premiers doutes, ce sentiment de menace, plus subtil, est vite considéré comme explicite avec le changement de propriétaire, les rénovations, et les tentatives des deux hommes pour les faire changer d’idée sur leur opposition à l’éviction. Selon l’interprétation de plusieurs locataires, c’est comme si le propriétaire leur disait que plus ils et elles s’opposaient, plus les rénovations seraient intenses et dérangeantes. La menace apparaît comme une façon pour le propriétaire de montrer son pouvoir, comme certain·es l’ont exprimé : « qu’est-ce que tu veux ? On ne peut rien faire ».

Cette forme de menace est également vécue comme une tentative de manipulation, comme en témoignent les avis d’éviction illégaux qu’ils et elles ont reçus au départ. La mobilisation de moyens non conformes au plan légal vise à influencer les choix des locataires, tout comme les travaux, qui perturbent leurs milieux et leur qualité de vie, contribuent à orienter leur décision. Dans le même sens, selon les locataires, le propriétaire ment sur son projet d’agrandissement pour convaincre le tribunal, ce qui est confirmé par le fait qu’il n’avait pas les documents requis lors de l’au-dience. À cet égard, pour les locataires, le mensonge et la manipulation représentent les plus fortes situations d’injustice, comme le démontre le récit.

En même temps, la manipulation et le mensonge profitent de la méconnaissance des droits des locataires. Au Québec, cette connaissance des droits est tenue pour acquise et la capacité à défendre ses droits devant le TAL est basée sur le capital culturel, social et économique détenu par les individus. Le fait que certain·es locataires aient accepté l’avis illégal d’éviction et qu’ils et elles soient parti·es sans dédommagement fait l’affaire du propriétaire. La lettre laissait évidemment entendre que les propriétaires étaient dans leur droit, et les locataires non informé·es sont vulnérables à ce genre de manœuvre (tout comme ils et elles sont vulnérables à l’inclusion de clauses illégales dans les baux). Ici, l’enjeu est que ce sont les individus qui doivent défendre leur droit au logement, en particulier en contexte de crise du logement et de faible intervention gouvernementale dans ce domaine, les politiques de logement social et communautaire demeurant très résiduelles.

En entrevue, Mireille, une locataire plus jeune, mentionne qu’elle a confronté le propriétaire lorsqu’elle l’a croisé en visite dans l’immeuble. Elle lui a demandé pourquoi il opérait tous ces changements, et ce dernier a répondu qu’il ne souhaitait que rendre l’immeuble et le quartier plus beaux. En racontant cela, elle ajoute : « c’est ça, moi je ne suis pas assez belle pour ce quartier ». Le mépris représente une des pratiques les plus souvent mentionnées par les locataires : que ce soit le regard des futurs acheteurs·euses lors de la visite de l’immeuble marquant un mépris de classe, le non-respect, avec les travaux, de la quiétude de leur espace de logement qui représente un mépris de leur espace de vie, les tentatives illégales d’éviction qui constituent un mépris de la loi, les locataires ont dénoncé les pratiques des propriétaires en racontant leur expérience.

Ces expériences de l’éviction illustrent comment les propriétaires s’approprient les logements en mobilisant des pratiques qui réduisent la capacité des individus à faire des choix. L’éviction qui en découle désavantage les locataires, les place dans une situation de vulnérabilité et d’anxiété face à une logique de profit du marché locatif et d’appropriation des ressources financières. Le fait qu’un moratoire sur les évictions soit en place le temps que le taux d’inoccupation des logements retrouve un point d’équilibre (estimé à 3 %) ne fait que repousser le problème de l’éviction à plus tard : des locataires revivront cette situation dans le futur. À cet égard, il apparait important de continuer de documenter les pratiques d’inégalités au sein des rapports locatifs.

Sur la planète Marcelo

Au tout début du mois de janvier 2024, de retour des fêtes et prêts à reprendre la route du travail, nous apprenions, sidérés, le décès de notre collègue Marcelo Otero, membre du CREMIS depuis de longues années. Professeur au département de sociologie de l’UQAM, Marcelo n’était pas seulement un brillant sociologue, à qui l’on doit des travaux majeurs sur les déviances, les marginalités et la santé mentale. Il était aussi un collègue attachant et captivant, doté d’une rare générosité, capable de penser tout en faisant penser les autres, animé par le désir d’aller au-delà des oppositions convenues, sceptique à l’égard de tout système et de toute école, sachant déceler, dans tout dispositif de pouvoir, la fuite de la vie et l’horizon de la liberté. Marcelo était également un enseignant, un passeur qui a accompagné de nombreux·ses étudiant·es dans leur découverte des mondes de la recherche. Pour en témoigner, nous publions dans ce numéro un texte rédigé par un collectif de ses ancien·nes « étudiant·es et diplômé·es ». Par leurs mots, qui évoquent aussi bien l’exigence intellectuelle que la profonde humanité de Marcelo, se dessine l’empreinte durable qu’il a laissée dans leurs parcours, leurs manières de penser et leurs façons d’habiter la sociologie. À travers leurs voix, c’est une part essentielle de ce que Marcelo a transmis — rigueur, générosité, liberté, ou la « Planète Marcelo » — qui continue de résonner dans nos communautés de recherche. 

Nicolas Sallée, pour le comité de rédaction de la Revue du CREMIS.

Marcelo, c’est auprès de ta famille, de tes proches, de tes collègues, et de tous ceux et celles qui t’ont aimé que nous tenons à te rendre hommage, à notre tour, en tant qu’ancien·nes étudiant·es et diplômé·es. Nous parlons au nom de nombreuses personnes sur qui tu as laissé une empreinte indélébile : Dahlia, Lisandre, Laurie, Dominic, Carolyne, Dominic, Rémi, Romain, Mélissa, Paula, Maxime, Florence, Audrey-Anne, Nicolas, Isabelle, Patrick, Maxime, Sandrine — et bien d’autres qui se reconnaîtront.

Les legs de Marcelo sur les étudiant·es qui ont eu la chance de croiser son chemin, fût-ce brièvement ou sur de longues années, sont multiples. Intellectuellement d’abord. Marcelo a légué à toute une génération de jeunes sociologues une boussole intellectuelle précieuse : la pensée de Michel Foucault.

Grâce à son enseignement érudit, généreux, et attentif jusqu’au scrupule, Marcelo nous a introduits, non pas dans un système, encore moins dans une doctrine, mais dans une cartographie mouvante qu’il nommait, avec une pointe d’ironie sérieuse, la planète Foucault. Une planète dense, stratifiée, où circulent des forces, s’organisent des savoirs, s’entrelacent des régimes de vérité et se déploient des dispositifs de pouvoir. Ce n’était pas un monde clos, mais un champ d’expériences : un lieu où l’on apprenait à penser l’histoire autrement, à écouter les silences des institutions, à traquer les formes subtiles de normalisation.

Mais il y avait aussi — et comment ne pas le dire — une planète Marcelo. Non pas un satellite de la première, mais un astre autonome, à l’orbite singulière. Une constellation faite d’exigence intellectuelle, de bienveillance intransigeante, d’hospitalité conceptuelle. Une pensée qui ne se donnait jamais comme modèle, mais comme invitation : à se déprendre, à douter, à recommencer. Une pensée profondément indocile, rétive à toute forme de dogmatisme, y compris celui du maître.

La planète Marcelo, pour celles et ceux qui ont eu le privilège de s’y aventurer, avait l’effet d’une lumière vive, parfois déstabilisante, mais toujours féconde. Une lumière qui ne cherchait pas à imposer une vérité, mais à semer le doute, à perturber les certitudes trop bien rangées, à encourager chacun·e à penser par soi-même, même contre soi-même.

Dans son dernier ouvrage, consacré à la sociologie de Michel Foucault, Marcelo cite trois phrases qui, à nos yeux, cristallisent avec justesse la posture qu’il a incarnée, et les leçons qu’il nous a transmises avec cette rare alliance de rigueur intellectuelle et de bienveillance humaine :

« Mon rôle est de montrer aux gens qu’ils sont beaucoup plus libres qu’ils ne le pensent. »

« Quant à ceux pour qui se donner du mal, commencer et recommencer, essayer, se tromper, tout reprendre de fond en comble […] vaut démission, eh bien nous ne sommes pas […] de la même planète. »

« Que peut être l’éthique d’un intellectuel […] sinon cela : se rendre capable en permanence de se déprendre de soi-même? »

Ces mots de Michel Foucault, qu’il citait sans fétichisme mais avec gravité, disaient quelque chose de sa propre manière d’être intellectuel : non pas en surplomb, mais en mouvement; non pas dans la certitude, mais dans l’épreuve constante du désapprentissage.

Marcelo nous a appris à ne jamais confondre critique et cynisme. À ne pas figer la pensée dans l’opinion, ni la radicalité dans le confort des postures. Il nous a transmis — par l’exemple plus que par la leçon — l’art difficile de la nuance, la vertu de l’inconfort, et le courage de penser sans filet. Il nous a appris à nous déprendre : de nos cadres d’origine, de nos savoirs trop sûrs, parfois même de nous-mêmes. Non pour nous perdre, mais pour recommencer autrement.

Il n’était pas seulement un pédagogue, mais un compagnon de route. Si Marcelo critiquait avec vigueur les tendances à psychologiser le social — ou à socialiser à outrance l’intime — il savait, mieux que quiconque, que les détresses ne se résument pas à des concepts. Une heure passée dans son bureau, souvent entre deux piles de livres et de copies annotées, avait l’effet d’un antidépresseur, d’un stimulant, et d’un bon café fort combiné. Il savait écouter sans juger, encourager sans flatter, conseiller sans imposer.

Peut-être plus encore qu’intellectuels, les legs de Marcelo sont profondément humains. Par sa présence sincère, ses encouragements, son soutien indéfectible et sa fidélité à celles et ceux qu’il avait accompagné·es, il a permis à des dizaines — sinon des centaines — d’étudiant·es de traverser les zones de doute, de trouver leur voie, de se redresser après les échecs. Il appelait « collègues » ceux et celles qu’il avait dirigé·es, une fois leur thèse ou mémoire complétés — un geste de reconnaissance, mais aussi de transmission.

La diversité des sujets de recherche de ses ancien·nes étudiant·es, allant de l’itinérance à la santé mentale, au sport, à la prison, au travail, à la sexualité, à la migration et au contrôle social, est à l’image de sa curiosité et de son ouverture. Il ne hiérarchisait pas les objets de recherche, pas plus qu’il ne hiérarchisait les gens. Il savait que tout ce qui est humain mérite d’être pensé, raconté, compris, surtout ce que la société a tendance à invisibiliser ou à rejeter dans les « poubelles de l’histoire », comme il aimait le rappeler.

Dans un monde où les formes de pouvoir se sont rendues plus fluides, plus insidieuses, en infiltrant les algorithmes, les indicateurs de performance, les discours de gestion ou les injonctions au bien-être, l’enseignement de Marcelo, à la suite de Foucault, nous armait contre les séductions du consensus. Il nous apprenait que le pouvoir ne se loge pas seulement dans les gouvernements, mais dans les normes, les classifications, les seuils statistiques, les manières d’évaluer, d’exclure ou de médicaliser les écarts. Il insistait pour que la sociologie ne soit pas seulement critique à l’égard des dominants, mais vigilante face à elle-même. C’est dans cet esprit qu’il nous invitait à interroger les discours d’actualité, qu’il s’agisse de politiques de sécurité, de dispositifs numériques de surveillance, ou des nouvelles formes de moralisation néolibérale, non pour les dénoncer à gros traits, mais pour en comprendre les conditions d’émergence, les effets, les angles morts. À ses yeux, la pensée critique ne devait pas s’épuiser dans l’indignation abstraite, mais produire ce qu’il appelait des « diagnostics du présent » : pratiques, situés, historiques.

Marcelo, c’était aussi une voix. Un timbre. Une douceur. Même lorsqu’il exprimait une critique ou une inquiétude, il le faisait avec un respect désarmant. Sa parole savait mettre en perspective, déplacer les évidences, ouvrir des brèches. Il parlait de Foucault comme d’un frère intellectuel, et de Maradona comme d’un dieu terrestre. Et d’une certaine manière, il parlait d’eux avec la même intensité — celle des êtres qui transforment un monde par leur geste.

Nous sommes fiers·ères de la sociologie qu’il nous a transmise. Mais peut-être encore plus fiers·ères de la manière dont il l’a incarnée : sans arrogance, sans culte, sans esprit de chapelle. Une sociologie habitée, vivante, engagée. Une sociologie qui ne se satisfait pas de décrire le monde, mais qui cherche à le rendre un peu plus juste.

Merci, Marcelo, d’avoir été ce professeur, ce mentor, cet allié, cet ami. Merci d’avoir cru en nous, parfois avant même que nous croyions en nous-mêmes.

Tu nous manques déjà beaucoup. Mais la planète Marcelo ne s’éteindra pas. Elle continuera de tourner, de briller, de nous éclairer. Dans nos travaux, nos cours, nos gestes d’écoute, nos manières d’écrire et de penser.

Avec reconnaissance et affection,
les ancien·nes diplômé·es de maîtrise et de doctorat de Marcelo
— et les passagers·ères reconnaissant·es de sa planète.

Le partage de nourriture comme « langage d’affection »

« Donner des repas, c’est vraiment mon langage d’affection de première classe » (Gill1).

Notre rapport à l’alimentation est influencé par divers facteurs familiaux, sociaux et culturels, et nos comportements alimentaires ne peuvent être réduits à notre besoin de se nourrir. Dans le cas des étudiant·es au cégep, les pratiques alimentaires, ­telles que manger seul·e, en déplacement, ou privilégier la consommation de collations, sont tributaires des changements importants qui caractérisent cette étape de la vie : on peut notamment penser à l’apprentissage de la prise en charge des repas, aux horaires décousus et à la surcharge de travail. C’est ce que montrent nos travaux de recherche visant à mieux saisir les comportements alimentaires des cégépien·nes2.

Démarche d’enquête

Dans le cadre de nos travaux de recherche sur les comportements alimentaires des cégépien·nes, 28 étudiant·es inscrit·es dans trois collèges — le Cégep du Vieux Montréal (n = 12), le Cégep de Victoriaville (n = 10) et le Cégep de Matane (n = 6) — ont complété, sur une période de sept jours consécutifs, un journal de bord se concentrant sur quatre aspects des comportements alimentaires : (1) les repas sautés, (2) les personnes avec lesquelles les repas sont pris, (3) les lieux des prises de repas, et (4) les activités effectuées pendant les repas.

Par la suite, des entretiens semi-dirigés ont été réalisés afin de connaître et d’approfondir le sens que les personnes donnent à leurs comportements alimentaires.

Dans un contexte où ils et elles apprennent le métier d’étudiant·e, doivent s’adapter à un nouvel environnement éducatif, réfléchissent à leur orientation scolaire et professionnelle, traversent la reconfiguration de leurs réseaux de pairs, expérimentent la décohabitation familiale, développent leur autonomie, préparent leur intégration au marché du travail, entre autres enjeux du passage à l’âge adulte, ils et elles sont également appelé·es à prendre en charge, totalement ou en partie, leur alimentation.

On s’intéresse pourtant peu à ce que représente l’alimentation pour de jeunes adultes se trouvant à une période charnière de leur vie (Gourmelen et Rodhain, 2016) : bien que la littérature scientifique soit abondante sur le thème de l’alimentation chez les populations étudiantes au postsecondaire, les écrits se penchent surtout sur la question de l’insécurité alimentaire et de ses conséquences sur la réussite (Weaver et al., 2020 ; Taniey et al., (2022), le décrochage scolaire (Bessey et al., 2020), la santé physique (Glik et Martinez, 2017), la santé mentale (Hattangadi et al., 2019), et les conditions économiques.

Cet article a pour but de montrer que les comportements alimentaires3 des cégépien·nes sont en partie déterminés par des expériences marquantes ayant façonné leur histoire, en mettant en lumière le cas de Gill, une personne ayant participé à nos travaux de recherche, pour qui la préparation et le partage de nourriture est source d’autonomie, vecteur de lien social et constitue ce qu’iel considère comme un « langage d’affection ».

L’importance des routines

« C’est toujours ce que je fais, dès que je me lève, je déjeune ».

Lors de notre rencontre, Gill est âgé·e de 19 ans et est inscrit·e à temps plein au Cégep du Vieux Montréal. Iel s’identifie comme une personne non binaire, travaille entre 15 et 25 heures par semaine et suit une diète alimentaire végétarienne. Habitant toujours avec ses parents et sa sœur dans la maison familiale, Gill utilise le transport en commun pour se rendre au cégep, pour un temps de déplacement d’environ deux heures par jour. Comme la plupart des cégépien·nes, Gill mentionne que ses comportements alimentaires sont routiniers et s’ancrent dans une surcharge de travail (« mes semaines sont tellement occupées! »), et des « horaires qui ne concordent pas avec les autres », ce qui limite les moments de commensalité et « de pleine conscience en mangeant », tout le monde « ayant ses tâches à faire ».

Gill se distingue des autres étudiant·es en investissant « beaucoup d’énergie » et d’organisation dans la préparation de lunchs. En effet, iel mentionne « être extrêmement méthodique » et en faire la préparation pendant la fin de semaine, moment propice « pour faire du cannage, des lunchs congelés ou de la nourriture déshydratée » qu’iel conserve dans son casier pour se « dépanner » aux moments jugés opportuns. Iel partage cet intérêt pour la préparation des repas avec le reste de sa famille, soulignant cuisiner depuis qu’iel est « tout petit ». « On fait du cannage, puis naturellement on congèle beaucoup de choses ». Gill ajoute que l’alimentation a été au centre de son histoire familiale, sa mère ayant grandi sur une ferme laitière, alors que son père et plusieurs autres membres de sa famille ont occupé différentes fonctions dans un abattoir. Gill prépare aussi des lunchs pour ses ami·es au cégep, ou pour d’autres étudiant·es. Iel a également instauré avec sa sœur l’habitude d’échanger un lunch, en plus d’y insérer de « petits mots ». Cet échange de dons permet « une proximité qu’on arrive à obtenir à travers ce repas, qui est malgré tout extrêmement routinier […] ça permet de rendre le repas un peu spécial ».

Au tournant de ses 14 ans, Gill a été institutionnalisé·e dans un Centre jeunesse, à la suite d’une crise de santé mentale. Durant ce séjour, iel a éprouvé le sentiment d’avoir perdu toute autonomie dans sa vie. Alors qu’iel participe à la préparation de ses repas depuis l’âge de quatre ans, il lui a été « extrêmement difficile » de ne plus avoir la possibilité de cuisiner dans ce Centre jeunesse. Gill lie son sentiment de perte d’autonomie à un ensemble de règlements « fortement imposés », notamment à la mise en place de « routines extrêmement strictes » ainsi qu’à l’impossibilité de recevoir des visites, et d’entrer et sortir du centre selon sa volonté. Gill raconte avoir déplacé sa « colère » et son « besoin de contrôle » sur la nourriture. Alors que les intervenant·es du Centre jeunesse y décelaient des « traces de troubles alimentaires », iel explique qu’il s’agissait plutôt d’une manière d’affirmer son autonomie. En contrepartie, Gill se remémore le « meilleur moment » de son séjour au Centre jeunesse, pendant le temps des fêtes. On lui avait permis de « monter des menus et de prendre le contrôle de la cuisine », contribuant ainsi à créer un des rares moments où iel s’est senti·e bien lors de cette période de sa vie.

Pratiques alternatives en alimentation

L’engagement de Gill dans différentes activités au cégep semble avoir influencé son rapport à l’alimentation. Y « vivant quasiment » à plein temps, passant de se « laver au cégep dans le bloc sportif » à faire des « siestes entre les cours sur le sofa de l’association », un petit groupe d’étudiant·es a développé spontanément des « solutions alternatives » en alimentation. Ce groupe préparait de grandes quantités de repas, tel que « du chili, du mijoté et du curry » qu’il apportait dans les locaux de l’association étudiante, « pour que les gens en prennent selon leurs besoins ». Régulièrement, un message amical, en plus d’instructions facilitant la reproduction de recettes accompagnaient le plat et les étudiant·es partageaient entre elles et eux des « alternatives pour que ça coûte moins cher ou en fonction d’avoir le moins d’instruments de cuisine possible ». Ils et elles ont également apporté dans les locaux du matériel pour préparer de la nourriture, comme « un micro-ondes, un grille-pain, une bouilloire », pour éviter d’avoir à acheter des repas préparés. Gill précise toutefois que bien que se soient tenues plusieurs discussions au sein du groupe pour transformer ces initiatives en mouvement organisé, elles sont finalement restées ponctuelles et portées par quelques personnes motivées et conscientes que certain·es étudiant·es, pour des raisons diverses, ont besoin d’une aide pour se nourrir et de temps et d’espace pour cuisiner en grande quantité. Cela dit, des moments organisés ont pris place lors de grèves étudiantes, durant lesquelles ils et elles « fourniss[aient] un repas » pour « donner la possibilité aux étudiant·es de participer » aux activités de mobilisation.

L’engagement de Gill dans des initiatives d’aide alimentaire s’est également manifesté à l’extérieur des murs du cégep, particulièrement dans « les milieux trans ou queer », notamment en offrant des « activités culinaires ». Iel a pris conscience que les personnes trans sont préoccupées par « tellement de choses » qu’elles ont une alimentation « totalement inadaptée », particulièrement en période de transition. Gill compare la période de transition à une « seconde puberté » nécessitant des changements importants quant aux habitudes alimentaires. D’après son expérience, les défis alimentaires de cette population ne sont pas encadrés ni même discutés par le « milieu institutionnel ou médical », alors qu’il s’agit d’un enjeu majeur. Devant ce vide, un petit groupe s’est réuni quelques fois pour élaborer un programme explorant des « façons de cuisiner le plus rapidement possible, puis le moins coûteux », qui a ensuite été diffusé dans son entourage et transmis à des intervenant·es en contact avec des personnes concernées.

Des expériences chargées de sens

Ce cas illustre la complexité et aussi l’unicité des expériences passées et présentes qui façonnent les comportements alimentaires de Gill. Comme beaucoup de cégépien·nes, Gill a dû adapter ses comportements alimentaires à ce que nous qualifions de « désorganisation temporelle » (Régimbal et al., accepté) qui accompagne les études postsecondaires. Ce constat fait écho aux travaux de Poulain (2017) suggérant que les individus sont amenés à passer d’un style alimentaire à un autre tout au long de leur cycle de vie. La « désorganisation temporelle » est un concept développé dans le cadre de la présente recherche afin de rendre compte des nouvelles difficultés que rencontrent les populations cégépiennes à propos des horaires scolaires discontinus et qui se coordonnent difficilement avec leurs ami·es et les membres de leur famille, autant qu’avec les multiples obligations qui accompagnent la vie estudiantine. Dans la transition aux études postsecondaires, le temps est bousculé et chamboulé. Gill évoque avoir développé différentes astuces afin de faire face aux impératifs qui en découlent : iel mentionne cuisiner « en grande quantité », plusieurs fois le même repas, « par exemple un riz toute la semaine, pour dix repas matin et soir ». Ses propos suggèrent aussi qu’iel mange lors de ses déplacements et saute régulièrement un ou plusieurs repas, s’en tenant parfois à ne consommer qu’une « barre tendre dans le métro » ou encore à boire de la bière.

Nos données indiquent en effet que, pour les étudiant·es interrogé·es, 21 % des repas sont sautés, et plusieurs personnes ont également affirmé troquer un repas au profit d’une collation, manger en se déplaçant ou encore faire une autre activité tout en mangeant (consulter son téléphone, regarder la télévision, étudier, etc.), (Régimbal et al., accepté). Gill mentionne que ce n’est pas la précarité économique qui explique ses repas sautés, mais d’autres facteurs, comme le manque de temps, la surcharge de travail et des « expériences passionnantes » vécues au cours d’une journée lui faisant perdre la notion du temps, de sorte que, parfois, iel « oublie de manger ».

L’analyse de l’entrevue avec Gill montre aussi que l’unicité de ses comportements alimentaires est constituée d’un amalgame de décisions individuelles, de compétences développées en bas âge, de contraintes rattachées au contexte d’étude et à des expériences pénibles comme son séjour en Centre jeunesse, ainsi qu’à d’autres, plus heureuses, notamment associées au militantisme. Si certains comportements alimentaires reflètent ceux des autres étudiant·es, ils s’en distinguent par le plaisir et par le temps que Gill accorde à la préparation de ses repas, particulièrement de ses lunchs. Le bien-être associé à ces pratiques dépasse le cadre du repas. Il s’incarne dans les activités de transformation, de distribution et de consommation alimentaire, en plus de se traduire dans une volonté d’y rattacher des relations significatives, des expériences chargées de sens et une autonomie
alimentaire accrue.

Ces expériences en elles-mêmes influencent les comportements alimentaires, mais ce sont aussi les réflexions entretenues au sujet de ces pratiques qui permettent d’attribuer du sens tant aux expériences qu’aux comportements alimentaires. Le lien que Gill fait entre son séjour en Centre jeunesse et son régime végétarien en constitue un bon exemple. En effet, après plusieurs années à réfléchir à ce moment, Gill identifie la nourriture comme ayant représenté une manière de surmonter « l’agression » d’avoir été dépossédé·e de son pouvoir décisionnel. Il s’agit d’une période charnière dans le rapport à son alimentation, dans le sens où ce besoin de contrôle « sur des aspects plus fondamentaux » de sa vie s’est exprimé par la maîtrise de son alimentation, à travers l’adoption d’un régime végétarien. Cependant, sa réflexion s’étend au-delà de cette seule épreuve. Gill soutient avoir été également motivé·e par son histoire familiale. Sa mère ayant grandi sur une ferme laitière, iel a pris conscience de certaines pratiques « extrêmement violentes sur les animaux ». Aussi, le partage de ses expériences de travail à l’abattoir avec son père et certains membres de sa famille ont contribué à l’avènement de son désir de ne plus manger de viande, que Gill associe à des « conditions de travail exécrables ou des expériences de travail qui n’étaient pas plaisantes ». Ainsi, la combinaison de ce passé familial et de son expérience en Centre jeunesse a fait émerger de « fil en aiguille [son] identité idéologique » végétarienne.

La nourriture comme liaison sociale

L’histoire de Gill atteste de l’importance du lien qui existe entre les relations sociales et les comportements alimentaires. Par-delà son histoire familiale et l’influence parentale, Gill situe l’alimentation au cœur de son rapport aux autres, et la considère comme une manière d’exprimer son affection à leur égard.

En effet, iel a développé une grande sensibilité à l’égard de la détresse d’autrui, qu’iel cherche à diminuer en cuisinant et en distribuant des plats faits maison. Ce qui frappe, c’est surtout son souci de préserver la dignité des personnes qu’iel croise dans son quotidien, au moyen de pratiques de partage de nourriture spontanées et anonymes. Alors qu’un des effets pervers de la charité est la stigmatisation des personnes, le partage anonyme semble ici capable d’éluder ce problème. De plus, plusieurs segments d’entretien suggèrent qu’iel ne souhaite pas créer un sentiment de redevabilité envers les personnes par rapport aux dons de nourriture. Iel vise plutôt à reconnaître et à soutenir l’autonomie de ses pairs, notamment en accompagnant les plats d’instructions pour les reproduire. L’importance qu’iel accorde à l’autonomie apparaît également dans l’organisation du groupe de partage des bonnes pratiques alimentaires s’adressant aux populations trans et queer. Gill a également développé une pratique singulière, soit la mise en place d’un garde-manger dans son casier au cégep disponible pour ellui-même ou pour le partage. Iel raconte en effet que plusieurs de ses relations s’appuient sur le partage de nourriture qui incarne à ses yeux un « langage d’affection de première classe ». C’est avec une certaine fierté que Gill souligne également prendre plaisir (« c’est vraiment le fun ») à voir des étudiant·es avec un des plats qu’iel a cuisinés.

Alors que nos travaux montrent que l’insécurité alimentaire touche plus de quatre cégépien·nes sur dix (Richard et Régimbal, en évaluation), Gill souligne prendre conscience, en vieillissant, du fait que contrairement à sa situation, la majorité des personnes qu’iel côtoie se trouvent « dans une précarité financière vraiment intense », en plus de manquer de temps pour cuisiner. Gill a donc pris la décision d’élargir sa pratique de dons de nourriture à l’ensemble des personnes rencontrées dans ses classes, à l’association étudiante ou dans les couloirs du cégep. À ses yeux, « il y a quelque chose de malaisant dans l’idée d’être en train de manger son lunch, puis de savoir que la personne en face de toi ne mange pas, parce qu’elle ne peut pas ». La pratique du « partage de repas » « rattache » Gill à des personnes jusqu’alors inconnues, lui procurant un sentiment « vraiment plaisant ». Quant aux personnes qui lui sont « proches », Gill leur prépare un lunch qu’elles aiment, lorsque se présente « l’envie de faire plaisir ».

Gill est par ailleurs la seule personne rencontrée dans notre échantillon qui ait abordé sans détour la consommation d’alcool qui, à ses yeux, « meuble nos moments sociaux ». Iel observe dans son entourage que « la majorité des événements sociaux dépendent d’une consommation d’alcool » et s’interroge sur cet impératif. Dans un contexte de mobilisation et de militantisme, Gill explique qu’une manière commune d’attirer un grand nombre de participant·es aux événements ciblant les populations étudiantes est « de descendre le prix de la bière ». Il est à ses yeux désolant qu’on parvienne à mobiliser ainsi les individus « par la consommation plutôt que par une idéologie ou la curiosité ». À ses yeux, ces rituels sociaux mettent à mal l’autonomie des individus, en les plaçant d’entrée de jeu dans des situations où la consommation de boissons alcoolisées constitue la norme.

« Ce n’est pas ce à quoi quelqu’un s’attend »

Déjà au début du 19e siècle, Brillat-Savarin (1825) s’intéressait aux plaisirs de la table, distincts du plaisir de manger, qui renvoie à un ensemble de sensations ressenties selon les circonstances, situées dans le temps et l’espace, dans lesquelles l’individu mange. De la même manière, Trémolières (1964) s’intéressait aux comportements alimentaires tant d’un point de vue « objectif » que de ses « motivations conscientes » à l’intersection de plusieurs dimensions, notamment des besoins, de la santé et du bien-être. Cette mise en relief des dimensions sociales et culturelles de l’alimentation amène des chercheurs·euses à dégager certaines tendances alimentaires (Warde, 1997). Un des pionniers dans le domaine est certainement Fischler (1980), qui développe le concept de « gastro-anomie », forme de déstructuration du repas familial au profit d’une individualisation de l’alimentation. Cette gastro-anomie opère dans un contexte d’effritement des normes sociales et d’une multiplication des règles et prescriptions alimentaires, souvent contradictoires. Comme il l’indique plus récemment (Fischler, 2013), l’individu est tiraillé dans sa volonté de maîtriser toutes les sphères de sa vie : amour, santé, jeunesse, sécurité, alimentation, etc.

Alors que plusieurs habitudes alimentaires des cégépien·nes font écho à cette gastro-anomie définie par Fishler, Gill tente par différents moyens d’établir des liens avec autrui, dans lesquels l’alimentation joue un rôle clé. La mise en place de ces expériences collectives ouvre une brèche importante dans la manière habituelle d’individualiser les défis alimentaires (notamment par le concept d’insécurité alimentaire et ses solutions, comme la charité institutionnalisée). Ces nouveaux rituels alimentaires représentent ainsi des formes de « résistance », pour utiliser les termes de Lardellier (2018), face à la logique utilitariste, à l’individualisme et à l’impératif de spontanéité qui domineraient les sociétés occidentales, et permettraient de renouer avec ce que Fischler (2013) nomme les aspects sociaux de l’alimentation, notamment la commensalité. En plus d’aider la personne d’un point de vue nutritionnel, le partage de plats faits maison crée, comme le souligne Gill, « des relations qui sont intéressantes, parce que ce n’est pas ce à quoi quelqu’un s’attend ».

Ces analyses suggèrent que la recherche doit continuer s’intéresser aux mécanismes sociaux favorisant, ou à l’inverse faisant obstacle, aux initiatives spontanées, originales, alternatives porteuses de lien social qui peuvent contribuer à l’autonomie alimentaire. Ce, notamment dans le milieu de l’enseignement supérieur où les problématiques liées à l’insécurité et au mal-être alimentaires sont nombreuses. Une recension des sites Web des établissements d’enseignement collégial du Québec, ayant pour objectif de mieux cerner la place que les collèges font à l’alimentation, montre par exemple qu’on y mentionne peu les initiatives de soutien alimentaire (Rouillard-Gagnon et al., accepté). Le cas de Gill suggère par ailleurs que les initiatives de soutien alimentaire devraient être davantage pensées en collaboration avec les populations étudiantes, qui ne peuvent être réduites à de simples bouches à nourrir. À nos yeux, c’est finalement par l’écoute des populations concernées que les pratiques de soutien tendront vers le bien-être individuel et collectif.

La recherche in situ. Récit de pratique

Il m’est assez facile de retracer mes premiers contacts avec la recherche en milieu de pratique. Étudiante à l’UQAM, on me propose d’assister à une conférence-midi au CLSC des Faubourgs, situé sur la rue Sanguinet à Montréal. Premier étonnement : il se tient des conférences scientifiques dans les CLSC. Deuxième étonnement : je peux y assister en tant qu’étudiante à la maîtrise en sociologie (sans médecin de famille). Double démystification : non seulement peut-on entrer dans les édifices qui portent toujours le nom de CLSC1, mais on y présente de plus des communications universitaires, elles-mêmes parfois très critiques de l’institution qui les accueille. À cette époque (en 2009), le gouvernement Charest vient de sabrer le financement d’une clinique conduisant une phase ultérieure du projet NAOMI2, qui travaille avec les personnes consommant de l’héroïne. Dans une assistance composée d’étudiant·es, d’infirmiers·ères, de chercheurs·euses, de travailleurs·euses sociaux·ales et même de gestionnaires du réseau, personne ne se gêne pour décrier cette coupure. L’étudiante que je suis à ce moment-là en est bien impressionnée.

On peut dire que c’est à partir de là que mon parcours en sociologie s’est entremêlé à une réflexion sur les effets possibles des sciences sociales sur le réel, sur leur engagement et sur leur lien à l’action collective et publique. Ainsi, je développe assez tôt un intérêt pour le métier de chercheur·euse d’établissement.

Chercheuse en établissement

J’ai commencé à occuper des fonctions de chercheuse en établissement en 2017, au Centre de recherche et d’expertise en DI-TSA, qui a été intégré au CREMIS en 2019. Mes recherches portent sur la question des normes sociales et des pratiques d’intervention, à travers différentes thématiques comme la neurodiversité et les rapports de sexe et de genre. Je collabore ainsi avec des travailleurs·euses sociaux·ales et des organisateurs·trices communautaires, mais aussi des gestionnaires et des personnes proches de la direction. Je travaille avec des milieux cliniques en déficience intellectuelle et trouble du spectre de l’autisme, en diversité sexuelle et pluralité des genres, en santé mentale, ou encore avec les comités Équité, diversité et inclusion (EDI) de l’organisation, entre autres exemples.

Parmi tous les métiers de la recherche, on retrouve au Québec, dans le réseau de la santé et des services sociaux (RSSS), cette catégorie étrange de « chercheur·euse d’établissement ». Certain·es d’entre nous lui préférons souvent l’appellation chercheur·euse « en » établissement, afin de corriger le tir à propos de l’objet de nos recherches (plus large que l’établissement lui-même) et parce que tout·e chercheur·euse est en interaction avec plusieurs institutions, dont son institution de rattachement. « Chercheur·euse en milieu de pratique » semble encore mieux décrire à la fois la spécificité du métier et l’esprit de son accomplissement, tout en rendant justice à la pluralité des acteurs·trices avec qui nous travaillons et collaborons. Je conserverai toutefois ici l’appellation de chercheur·euse en établissement afin de mieux coller à la catégorie officielle.

Les chercheurs·euses en établissement possèdent un doctorat, voire une formation postdoctorale, dans des disciplines diverses (psychologie, sociologie, anthropologie, psychoéducation, criminologie…) et mènent leur programme de recherche en prise directe avec les enjeux et besoins présents au sein des milieux de pratique du RSSS. Iels sont donc salarié·es de l’État, et possèdent une affiliation universitaire sous forme d’un statut en tant que professeur·es associé·es au sein d’un département universitaire (plutôt qu’une relation d’emploi avec l’université). Cette précieuse affiliation est une assise forte de notre indépendance scientifique, de la reconnaissance de notre appartenance à la communauté universitaire, et de l’obtention de privilèges comme l’accès aux bases de données, la possibilité de diriger des projets de recherche subventionnés et la supervision de travaux de recherche étudiants. Nous possédons donc la liberté académique supposée nous garantir le libre choix de nos sujets de recherche, et nous permettant en principe de mener nos projets sans influences indues ou agenda extérieur, dans le cadre de notre mandat directement défini en lien avec la programmation scientifique du centre de recherche auquel nous sont rattaché·es. Ce qui explique aussi que nous pouvons, contrairement à d’autres collègues soumis·es au devoir de réserve, prendre la parole dans les médias à propos d’enjeux qui touchent le RSSS, par exemple.

Par rapport à d’autres métiers de la recherche, le métier de chercheur·euse en établissement présente une positionnalité spécifique en regard des institutions, des rapports de genre, et des rapports de connaissance et de production scientifique. J’aimerais développer cette réflexion autour de trois idées : celle d’un avantage ethnographique formel et informel qui articule les positions d’insider et d’outsider, celle d’un métier à majorité féminine qui teinte à la fois ses conditions matérielles, mais aussi ses conditions de reconnaissance au sein des rapports de connaissance et, finalement, l’idée d’un rapport au terrain qui dépasse les moments ponctuels de la collecte de données pour prendre la forme d’une relation continue.

Ni insider, ni outsider

Parce que peu de personnes employées du RSSS connaissent notre existence, et que peu de professeur·es — y compris au sein de nos départements d’affiliation — sont familiers·ères avec notre métier, être chercheur·euse en établissement c’est n’être jamais tout à fait chez soi, ni dans le RSSS, ni dans le monde universitaire, tout en l’étant un peu dans chacun de ces lieux. Un·e étranger·ère initié·e, pourrait-on dire.

La littérature en sciences sociales se penche depuis plusieurs années sur les tensions qui existent entre distance et proximité avec le terrain de recherche. Le positionnement social des chercheurs·euses soulève aussi un ensemble de questionnements sur les relations avec les personnes et les communautés qui participent aux projets. Plus un·e chercheur·euse occuperait une position de proximité par rapport au groupe qu’iel étudie, que ce soit par ses caractéristiques, ses relations ou sa situation, plus iel se rapprocherait de l’initié·e, de l’insider. Ainsi, un·e chercheur·euse membre d’une communauté « X », qu’elle soit géographique, culturelle ou d’affinité, et qui conduit une recherche sur cette communauté dont iel fait partie, serait considéré·e insider. À l’opposé du spectre, un·e chercheur·euse ne partageant pas de traits, de statuts ou de conditions de vie avec le groupe qu’iel étudie sera considéré·e outsider à ce groupe. Il s’agit d’une position plus traditionnellement défendue par une recherche qui se veut objectivante et faisant appel à l’idée de neutralité.

Si différents articles scientifiques et réflexifs s’attardent à lister les avantages et les inconvénients de la posture d’insider ou d’outsider, on tend de plus en plus à penser cette relation comme un entre-deux (Corbin-Dwyer et Buckle, 2009), voire un trait d’union (Girard, 2015). Plus encore, toute position de recherche se composerait d’éléments empruntant à la fois à l’engagement et à l’extériorité au terrain. Hormis notre position comme chercheur·euse par rapport au terrain de recherche, notre position sociale et l’ensemble de nos caractéristiques (comme celles du sexe/du genre, de la culture ou des capacités) contribuent également à façonner notre rapport à la production de connaissances sur et avec les communautés et les phénomènes que nous étudions. Dans le cas des chercheurs·euses en établissement, cet espace liminal, entre le dedans et le dehors de l’université, et le dedans et le dehors du RSSS, constitue une position qui comporte ses spécificités.

Un avantage ethnographique

Être insider au RSSS comporte ses avantages ethnographiques. Le poste de chercheur·euse en établissement vise notamment à réserver, au sein des services publics, un certain nombre de postes destinés à l’observation et à l’analyse des pratiques de soins et d’intervention3. Conduire ses recherches au sein de l’institution où l’on travaille semble une idée porteuse. Cet avantage ethnographique s’entend, entre autres choses, comme un accès privilégié à l’intérieur de l’institution, à partir de l’intérieur de l’institution. Cela se matérialiserait par un accès facilité aux milieux cliniques et d’intervention, et aux gens qui les composent et y évoluent. Comme les chercheurs·euses en établissement sont sur place, possèdent une connaissance des programmes et des services à la population et détiennent le mandat officiel de conduire de la recherche universitaire, on peut imaginer que nous possédons cet accès privilégié.

Toutefois, nous expérimentons souvent cet accès dans ses limites et ses contraintes. Paradoxalement, l’institution additionne les embûches à cette approche du terrain de recherche et des personnes potentiellement participantes. Par exemple, nos collègues en soin et en intervention, qu’iels soient travailleurs·euses sociaux·ales, infirmiers·ères, psychoéducateurs·trices, sont de moins en moins libéré·es de leurs tâches quotidiennes afin de pouvoir participer, même ponctuellement, à nos recherches. Cette tendance s’accentue, récemment, dans le cadre du narratif visant l’efficacité des services : dans le quotidien des personnes travaillant au sein du réseau, cet impératif se traduit plutôt par une charge de travail augmentée et complexifiée, ainsi que par toujours moins de moyens pour l’accomplir. Comme chercheurs·euses en établissement, il nous reste alors à faire du mieux possible avec ces réalités : on déploie des trésors d’ingéniosité, et beaucoup de travail informel d’arrimage afin de faire son métier. On sollicite les personnes dont nous savons que le travail relève d’un·e gestionnaire engagé·e, on garde précieusement les liens avec des personnes possédant une plus grande autonomie professionnelle, on tente de faire reconnaître nos différentes activités scientifiques comme des heures de formation, on réfléchit à des formes de participation peu engageantes ou énergivores pour le personnel. Tout cela, afin de consolider cet avantage ethnographique formel, toujours menacé.

Une communauté de statut

Mais cet avantage ethnographique est aussi informel. Comme nous dirait Garfinkel (1967), c’est la condition de membre du groupe constitué par les employés·es des services publics qui caractérise aussi fortement notre condition d’insider. C’est cette position qui nous permet d’accéder à des relations à l’interne, à une expérience partagée, mais aussi à ce que l’on pourrait appeler un ethos particulier. Dans le cas qui nous occupe, cet ethos serait celui qui se développe dans un groupe de personnes qui choisit des métiers du social et du soin. Si le personnel du RSSS constitue pour nous des personnes participantes potentielles à nos recherches, nous sommes aussi salarié·es de la même organisation : nous faisons grève ensemble, nous subissons les mêmes réformes successives, notre travail est affecté de différentes manières par les pandémies. Très loin de moi l’idée de comparer mon métier avec celui des personnes qui se trouvent en première ligne. Il s’agit simplement de souligner une certaine communauté de statut, d’expérience et surtout de solidarité, que les chercheurs·euses en établissement vivent avec leurs collègues non-chercheurs·euses du réseau.

Un autre aspect de cet avantage ethnographique informel est celui d’être aux premières loges des transformations de l’État et de ses paradoxes bureaucratiques et managériaux. Le Léviathan administratif que représente un CIUSSS n’est pas du tout théorique lorsque l’on est chercheur·euse et salarié·e de l’État. Problèmes de formulaires, problèmes informatiques, problèmes de paie, problèmes de concertation, problèmes de circulation de l’information… Ces embûches quotidiennes vécues au contact de la machine se transforment en connaissances expérientielles de la bureaucratie et des méandres de l’action publique. À ce titre, les bruits qui courent, les conversations de corridors, l’expérience même de salarié·e de l’État, représentent une dimension insider du métier.

Des connaissances situées

Une autre notion que l’on pourrait convoquer en lien avec la position précise de chercheur·euse en établissement est celle de privilège épistémique. Il s’agit bien sûr d’un clin d’œil aux études féministes, qui ont contribué à réfléchir et définir le privilège épistémique comme un avantage issu du fait de connaître intimement une position de minorisation. Plus largement, le privilège épistémique désigne le propre des connaissances produites par l’expérience de sa propre position. La connaissance des rapports de pouvoir devient alors multiple, puisqu’elle peut provenir de la recherche et de la théorie, mais aussi de l’expérience empirique personnelle et directe. S’il reste important de questionner ce concept et sa postérité, tant dans ses présupposés que dans ses effets (Espínola, 2013), il me semble qu’il permet de souligner un aspect important de la réalité du métier de chercheur·euse en établissement aujourd’hui.

On apprenait ainsi récemment, selon un sondage maison de la Table nationale des directeurs de la recherche (2024), que les chercheurs·euses en établissement étaient majoritairement des chercheuses en établissement (23 sur 32 au Québec). À titre de comparaison, les femmes ne représentent pourtant que 3 professeur·es titulaires sur 10 au Canada, et elles gagnent toujours moins que leurs homologues masculins (Statistiques Canada, 2023). Les femmes sont ainsi sous-représentées chez le personnel enseignant universitaire titulaire, et surreprésentées au sein de la catégorie des chercheurs·euses en établissement4. Si on met ces écarts respectifs de représentativité au sein des deux réseaux en lien avec les salaires et les conditions de travail de chacun de ce type de poste, on se retrouve avec un autre exemple flagrant d’iniquité salariale. En effet, les chercheuses en établissement, bien que répondant en majorité au même libellé de tâches que les professeur·es-chercheurs·euses à l’université, profitent de conditions nettement inférieures que leurs homonymes universitaires y compris pour les postes universitaires à dominante recherche.

Il me semble donc qu’il faille resituer le métier de chercheur·euse en établissement au Québec comme un métier majoritairement féminin, une positionnalité qui participe à un certain point de vue sur le monde et la société, à des manières d’accomplir, au quotidien, son métier et, malheureusement, à une réception inégale des connaissances suivant leur milieu de production. Comme dans le cas de plusieurs métiers, difficile de pointer l’œuf ou la poule, à savoir si le métier de chercheur·euse en établissement est dévalorisé parce qu’il est principalement occupé par des femmes, ou s’il est occupé par des femmes car celles-ci accèdent moins aux postes plus reconnus. Ces données sont récentes et restent à analyser plus en profondeur. Elles me semblent toutefois importantes pour situer cette position liminale de chercheur·euse en établissement.

En lien avec tout ce qui compose notre position de chercheur·euse — sexe/genre, appartenance ethnoculturelle, orientation sexuelle, condition de santé et de capacité — se trouve aussi notre place au sein des rapports sociaux qui traversent l’écosystème de la recherche : rapports épistémiques, rapports de production scientifique, relations d’emploi.

Un mode de relation au terrain

Ces constats avancés concernant cette place d’insider/outsider, l’avantage ethnographique formel et informel et la prédominance féminine nous mènent vers les spécificités du métier en lien avec les milieux de pratique. Bien que la recherche avec les milieux de pratique fasse partie intégrante de notre mandat formel et de notre description de tâches, c’est aussi une condition de sa réussite, au risque de fournir un raisonnement circulaire. Difficile d’être chercheur·euse en milieu de pratique sans être chercheur·euse avec les milieux de pratique. Prêter l’oreille, tisser des liens, construire des projets en lien avec les besoins en présence, c’est la condition même pour pouvoir continuer de faire ce que l’on fait, puisque nos relations, toujours en construction, sont aussi garantes de projets futurs. L’occasion de collaboration arrive souvent plus vite que la réflexion sur la prochaine direction à prendre dans son programme de recherche.

Il existe aussi une visée prospective à la production de nos résultats. Puisqu’on présente, à terme, nos résultats au public le plus exigeant qui soit, c’est-à-dire les participant·es et utilisateurs·trices des connaissances, l’interprétation que nous faisons des données doit être intimement liée à la catégorisation des thématiques du point de vue des préoccupations des milieux. La démarche vise donc, éthiquement et épistémologiquement, à éviter les interprétations surplombantes. On ne quitte pas le milieu étudié à la fin de la collecte de données ni après la présentation des résultats. Le lendemain, on est encore sur place. Il faut tenter d’assurer, au mieux que possible, la mobilisation des connaissances par les gens sur le terrain, la communication de nos recommandations selon un registre qui permet l’appropriation et la transformation. Il faut allier la critique de l’organisation avec un dialogue solidaire à propos des possibilités réelles d’y évoluer. Il s’agit d’un autre contraste important avec les chercheurs·euses qui ont une position d’extériorité, d’outsider, par rapport au réseau. On pourrait aller jusqu’à dire que la recherche en milieu de pratique est un mode de relation au terrain. Ce qui implique que l’on est en rapport dynamique avec un environnement changeant, avec des demandes diverses, des acteurs·trices varié·es.

En un mot, la recherche en milieu de pratique doit convaincre le monde universitaire, mais doit aussi convaincre le monde de la clinique et de l’intervention. La négociation entre ces deux mondes peut se montrer impitoyable, car les besoins scientifiques ne sont pas toujours enlignés sur les besoins des communautés, et vice versa. Au Québec, par exemple, il existe une vaste littérature à propos de l’itinérance et de ses enjeux, mais dont les recommandations restent peu implantées par les pouvoirs publics. Difficile alors d’annoncer à des partenaires communautaires qu’un tel enjeu est relativement saturé du point de vue de la recherche, du moins jusqu’au moment où de nouvelles clés de compréhension seront nécessaires. Il s’agit d’un exemple, parmi plusieurs, des enjeux propres à la recherche en milieu de pratique.

Un service public

J’ai proposé l’idée que la position de chercheur·euse en établissement se tient dans un espace liminal entre outsider et insider. Si l’accès au terrain n’est pas nécessairement facilité par cette position, la communauté d’expérience et de statut avec le personnel du RSSS constitue un avantage ethnographique à la fois formel et informel, et aussi une source de solidarité qui caractérise ce contexte de collaboration. La surreprésentation des femmes au sein des postes de chercheurs·euses en établissement (et leur sous-représentation chez les professeur·es titulaires), au Québec, nous renseigne à propos des inégalités de sexe persistantes au sein des emplois de la recherche, mais aussi de la valorisation différenciée des connaissances selon leur contexte de production. J’ai terminé en proposant que le métier de chercheur·euse en établissement est un mode de relation continu au terrain. D’autres dimensions spécifiques à ce métier, que j’ai dû écarter dans le présent exercice, concernent notamment le déploiement d’une programmation de recherche sur le long cours et le choc des temporalités entre les milieux de soins et d’intervention et le milieu de la recherche, pour ne nommer que ceux-là.

L’ensemble de ces conditions créent un modèle de recherche et de chercheur·euse différent, qui présente des spécificités fortes. Dans la foulée d’un travail vers une meilleure reconnaissance de ce métier, il me semble important de souligner les avantages indéniables des postes que nous réservons collectivement à la recherche dans nos services publics, et de continuer à en défendre la pertinence pour tous·tes.

Mourir dans l’ombre : le sort des corps non réclamés au Québec

Numéro de dossier 2021-00981: Homme de 67 ans. Monsieur vivait seul, qualifié par ses voisins de sympathique, aidant, souriant et solitaire. Une dizaine de jours avant, ses voisins l’avaient vu pour la dernière fois, confus, il ne les reconnaissait pas. Son voisin avait déposé de la nourriture devant la porte que M. n’a jamais récupérée.

Numéro de dossier 2022-00259: Homme de 56 ans. Originaire du Salvador et arrivé seul au Canada en 1987. Au moment de son décès, il était sans emploi et sans domicile fixe. À l’occasion, il recourait aux services des refuges pour itinérants et aux haltes chaleur. Il y avait d’ailleurs passé la nuit précédant son décès. Il n’avait pas de contact avec les membres de sa famille.

Deux cas de figure. Deux parmi des dizaines, des centaines même, rapportés et archivés par les institutions publiques chaque année. Ce sont des mort·es, inhumé·es ou incinéré·es, dont la trace ne subsiste que par un nom légal et un numéro de dossier, des signes administratifs gravitant autour des cimetières où ils et elles reposent. Des figures réduites à de simples identifiants. Des personnes de papier. Ce sont des « morts invisibles », des vies qui, au sein des sociétés, sont à la fois marginalisées et méconnues, même après leur disparition.

Le travail que nous menons depuis près de deux ans cherche à étudier, d’une manière compréhensive, ces morts anonymes, invisibles et mises à l’écart non seulement des rituels habituels de deuil, mais aussi des préoccupations politiques et sociales : celles qu’on désigne par le terme administratif de « corps non réclamés ». Un corps non réclamé désigne le corps d’une personne décédée qui n’a pas été réclamé par sa famille, ses proches ou toute autre personne autorisée à le faire.

Un corps est déclaré « non réclamé » lorsque le ou la défunt·e ne possède pas de proches identifiables, que celles et ceux-ci demeurent introuvables ou ne se manifestent pas dans les 72 heures suivant la réception du rapport de recherche. Parfois, ces proches, bien que localisé·es, choisissent de ne pas prendre en charge les démarches funéraires (Loi sur les activités funéraires, 2016, c. 5, art. 72-82). Dans ce cas, selon les causes et les circonstances du décès, leur prise en charge se partagera entre les établissements de santé et de services sociaux et le Bureau du coroner du Québec. Ce dernier prend en charge les décès liés à des causes et circonstances violentes ou obscures ou par suite de négligence, représentant environ 7 % des cas (Loi sur les coroners, 2020, c. C -68.01). Les 93 % restants, attribués à des causes dites naturelles, relèvent du ministère de la Santé et des services sociaux (MSSS), notamment pour les décès survenus en milieu hospitalier, à domicile ou en CHSLD. Mais au-delà de ces détails techniques, que sait-on des corps non réclamés?

Démarche d’enquête

Nous avons entrepris une recherche qualitative qui poursuit deux objectifs : suppléer le manque de données sur les corps non réclamés au Québec et documenter les processus entourant leur prise en charge. Pour ce faire, nous avons eu recours à trois stratégies de collecte de données : d’abord, nous avons analysé la littérature gouvernementale, institutionnelle et académique sur les corps non réclamés. Nous avons aussi recensé 456 articles de médias canadiens, particulièrement québécois, écrits entre 1981 et 2023 sur le sujet. Nous avons, par exemple, obtenu du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) les tableaux quantitatifs, par région du Québec, des corps non réclamés de même que des salons funéraires qui prirent en charge le cadavre.

Les données sur les corps non réclamés provenant du Bureau du coroner ont également été analysées à la suite d’une demande d’accès à l’information, ce qui représente 904 dossiers au total entre 2017 et 2024, de même que les enquêtes concernant le décès des personnes en situation d’itinérance entre 2010 et 2024, soit 195 dossiers. Ces dossiers nous donnent accès à l’âge de la personne au moment du décès, la municipalité et le lieu du décès (à domicile, à l’hôpital, etc.), ainsi que ses circonstances.

Il faut noter qu’un décès d’une personne en situation d’itinérance ne mène pas systématiquement à un rapport d’investigation du coroner, et lorsque c’est le cas, son statut de sans-abri n’est pas systématiquement mentionné. En principe, si l’itinérance est jugée pertinente pour expliquer les causes ou circonstances du décès, elle doit figurer dans le rapport du coroner, mais si le coroner considère que l’itinérance n’a pas influé sur les causes du décès, l’information n’est pas systématiquement mentionnée1.

Finalement, nous avons mené des entretiens individuels auprès des acteurs·trices impliqué·es dans le traitement des corps non réclamés : trois coroners, trois policiers·ères, un·e représentant·e de la corporation des thanatologues du Québec et trois représentant·es de salons funéraires. Notre recherche, toujours en cours, devrait être complétée avec des entretiens avec les associations bénévoles impliquées dans les rituels entourant les décès non réclamés (associations religieuses et/ou charitables, prêtres).

Qui sont les corps non réclamés?

Si nous savons encore peu de choses sur la vie des personnes qui finissent à la morgue sans être réclamées par leurs proches, certaines études menées ailleurs, notamment aux États-Unis, révèlent que les corps non réclamés appartiennent majoritairement à des personnes en situation de rupture sociale, isolées, pauvres ou malades. Souvent toutes ces conditions à la fois. La plupart d’entre elles vivent dans des conditions précaires, dans la rue ou dans des chambres d’hôtel miteuses. Elles meurent de froid, d’intoxication, de troubles cardiaques, d’une maladie chronique ou par suicide (Quinet et al. 2016; Kimmerle et al. 2010). Au Québec, il demeure difficile de dresser un bilan précis non seulement des caractéristiques sociodémographiques, mais aussi du nombre de corps non réclamés. Jusqu’en 2014, aucune donnée officielle n’était disponible. Avant cela, soit à partir de 1994, le ou la Coroner en chef publiait des appels dans la presse écrite, ultime recours pour retrouver les proches des défunt·es. Toutefois, cette démarche variait selon les journaux : certains choisissaient de ne pas publier ces avis, tandis que d’autres les prenaient plus au sérieux. Par exemple, le journal Le Droit a diffusé dès le 20 janvier 2001, et pendant sept ans, cette annonce : « Deux cadavres de Maniwaki non réclamés ». Ce n’est qu’à partir de 2015 que l’on commence à collecter de manière plus systématique des chiffres ou des statistiques sur les corps non réclamés. Le ministère de la Santé et des services sociaux (MSSS) et le Bureau du coroner ont alors pris conscience qu’entre 2006 et 2015, le nombre de corps non réclamés avait plus que doublé. Le Québec est ainsi devenu la province affichant le plus grand nombre de corps non réclamés au Canada (L’Actualité, 2020).

Les catégories les plus représentées parmi les corps non réclamés sont celles, d’abord, des personnes âgées décédées à l’hôpital, dans des maisons de retraite, des CHSLD ou à domicile, sans famille proche ni relations sociales pour prendre en charge leur dépouille après leur mort. Ensuite, beaucoup de personnes itinérantes, souvent marginalisées et vivant dans la rue, peuvent décéder de causes naturelles, de malnutrition, de maladies, ou encore en raison de surdoses ou de violences, sans que leur famille ou leurs proches aient la possibilité de les identifier ou de revendiquer leur corps. Les individus sous curatelle ou tutelle, en particulier celles et ceux dont les tuteurs·trices ou curateurs·trices sont absent·es ou défaillant·es, peuvent aussi décéder sans que personne ne s’en occupe ou ne les réclame. Les personnes migrantes, réfugiées ou sans-papiers font également partie de cette réalité, souvent sans famille identifiable dans le pays où elles sont nées, ou encore dans l’incapacité financière de faire transporter le corps jusqu’au pays d’origine. Enfin, les personnes sans identité, retrouvées dans des circonstances telles que des accidents, des meurtres ou des situations d’urgence, sans identification immédiate, viennent compléter cette liste de corps laissés dans l’oubli, souvent sans autre forme de reconnaissance posthume.

Parmi les 304 noms recensés au Bureau du coroner entre 2014 et 2023, près de 85 % étaient des hommes. Le groupe des 60 à 69 ans y est le plus représenté, suivi de celui des 50 à 59 ans. Près de la moitié des défunt·es résidaient dans la région de Montréal. Avec les adresses disponibles pour Montréal avant 2023, nous avons reconstitué une carte qui montre une concentration des corps non réclamés dans l’arrondissement Ville-Marie, qui occupe le 1er rang sur 19 arrondissements pour l’indice de pauvreté à Montréal. La figure 1 montre la répartition spatiale des corps non réclamés selon le genre et les quartiers.

Figure 1. Répartition spatiale et genrée des corps non réclamés pris en charge par le Bureau du Coroner, à Montréal, pour les années 2014-2021

Les données les plus récentes révèlent une hausse du nombre de corps non réclamés pris en charge par le Bureau du coroner du Québec entre 2020 et 2023, passant de 133 à 150. Cette tendance est encore plus marquée du côté du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), où le nombre de corps non réclamés est passé de 760 à 1 143 sur la même période. Les données obtenues auprès du MSSS indiquent également une augmentation frappante du nombre de corps non réclamés parmi les bénéficiaires sous curatelle, qui sont passés de 67 en 2016 à 192 en 2024 — soit une hausse vertigineuse de près de 187 %.

Quelle que soit l’institution responsable, Montréal demeure l’épicentre de cette réalité : plus de la moitié des corps non réclamés du Québec y sont recensés. Parmi les établissements concernés — CHSLD, résidences pour aîné·es, hôpitaux — c’est l’Hôpital Maisonneuve-Rosemont, affilié au CIUSSS de l’Est-de-l’Île-de-Montréal, qui enregistre le plus grand nombre de cas. Cela dit, c’est à domicile que l’on meurt le plus souvent sans être réclamé·e. Il s’agit d’une tendance en forte progression : les coroners et les services policiers impliqués dans la gestion de ces décès s’accordent à dire que la majorité des corps non réclamés pris en charge par le MSSS sont ceux de personnes âgées, mortes seules chez elles ou à l’hôpital, sous le regard du personnel médical. L’analyse des archives privées d’un des trois salons funéraires montréalais qui traitent le plus de corps non réclamés au Québec montre par ailleurs qu’en 2024, sur les 77 défunt·es pris·es en charge, 61 étaient des hommes, dont l’âge moyen au décès était de 71 ans. La grande majorité est morte seule à l’hôpital.

Des vies de peu de mots

Si, comme l’écrit Heller-Roazen (2023, p. 5), les morts « sont des personnes moindres — le mot moindre n’indiquant pas une quantité, mais une qualité, de nature extrêmement variable », les corps non réclamés renvoient à des morts qui, déjà de leur vivant, ont connu des « vies moindres » (Namian, 2012). C’est-à-dire des vies précaires et marginalisées, marquées par l’absence de reconnaissance et par une forme d’indifférence de la part des structures sociales, juridiques et politiques, ce jusque dans la mort. Mais que savons-nous, au-delà des chiffres, de la vie de ces personnes dont le corps repose à la morgue? Ce qui frappe, sans vraiment surprendre, lorsque l’on se penche sur ce phénomène, c’est à quel point les corps non réclamés laissent peu de traces. Ce sont des vies qui tiennent en quelques mots à peine. Il ne s’agit pas de récits de vie, auxquels les sciences sociales nous ont habitué·es, mais ce que Foucault appelait des « vies infâmes », soit des récits « de malheurs et d’aventures sans nombre, ramassés en une poignée de mots » (Foucault, 1977, p. 237). Leur histoire se résume en quelques lignes écrites par des expert·es qui ne les ont jamais connu·es : celles du coroner, des professionnel·les de la santé ou des services funéraires, telles que ces lignes écrites par un coroner : « La colocataire mentionne que M. x souffre de dépendance aux drogues de rue depuis une trentaine d’années. Il consomme régulièrement et souvent par excès (dernière surdose survenue 2 semaines plus tôt). M. x est décédé à la suite d’une polyintoxication aux drogues de rue (décès accidentel) ». Ce sont souvent les seules traces écrites de leur existence en dehors des registres de l’état civil indiquant leur naissance ou encore leur possible mariage ou divorce.

Les corps non réclamés renvoient à des histoires qui parlent de misère, de solitude, de maladie, de précarité, d’isolement. Des histoires qui nous rappellent que ces corps ne sont pas seulement des statistiques, mais des êtres humains à part entière, avec une vie, un passé et un avenir avortés. Les médias, ces dernières années, mettent l’accent sur le sort des personnes autochtones enterrées dans les sépultures anonymes des écoles résidentielles. Ces cas mettent en lumière les dilemmes moraux et les injustices persistantes dans le traitement des défunt·es laissé·es à l’abandon, en révélant des dimensions profondes de négligence et d’oubli institutionnalisé à l’égard de certains groupes déqualifiés. Les traces des corps non réclamés sont souvent, quant à elles, plus discrètes.

La dignité post-mortem

Pour la plupart des sociétés, de tout temps, de tous lieux, le passage du vivant à la mort est un état transitoire : encore vivant dans les mémoires, déjà mort par la matière inerte qu’est le cadavre. Selon la religion chrétienne, la décomposition de ce dernier rythme le deuil alors que le passage du temps guide l’âme vers son repos. Au 19e siècle, par exemple, la morgue de Paris exposait publiquement les cadavres au travers d’une vitrine. L’un des objectifs de cette mise en visibilité était d’identifier le corps d’un·e membre de la famille ou de la communauté. En cas d’identification, et selon la situation financière des familles, le corps rejoignait souvent « l’immense cohorte des funérailles gratuites ou celle des classes les moins chères » (Bertherat, 2023, p. 47). Lorsque non réclamé, le corps partait vers ce qu’on appelait le « champ des navets », un lot dédié à cet effet au cimetière d’Ivry (Bertherat, 2023, p. 53). À cette époque, ici comme ailleurs, l’absence de politiques publiques bien établies pour traiter les dépouilles non réclamées menait souvent à des pratiques telles que l’inhumation dans des fosses communes sans autre forme de rituels. Les réalités sociales de l’époque expliquent en partie cette situation : les personnes marginalisées, dont les pauvres et les personnes sans statut légal, étaient particulièrement vulnérables et les communautés locales, souvent mal équipées, avaient peu de ressources pour honorer les défunt·es.

Aujourd’hui, si la mort fait en sorte que l’on cesse d’être « quelqu’un ou quelqu’une », notre cadavre n’est presque jamais de l’ordre de l’ordinaire, de la chose dont on peut facilement se débarrasser. La mort, c’est aussi une affaire de lois, de politiques, de rites et de coutumes qui entourent le traitement du cadavre. Depuis les années 2000, la notion de dignité post-mortem fait l’objet de débats, la considérant comme une extension inaliénable de la dignité humaine, qui doit être respectée même après la mort. Au Québec, cette préoccupation a trouvé un écho juridique avec l’adoption du projet de loi 66 en 2016, encadrant les activités funéraires et garantissant une protection légale aux dépouilles à travers le prisme de la dignité humaine. Parmi les dispositions légales, certaines visent à réglementer la gestion des sépultures afin d’éviter des abus du passé, où des corps — souvent ceux de pauvres, d’Autochtones ou d’orphelins de Duplessis — se retrouvent sous des terrains vagues, près d’institutions médicales ou pédagogiques.

Que deviennent alors les corps non réclamés? Comment sont-ils pris en charge? Des entretiens menés avec des coroners, des membres du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) et des représentant·es de salons funéraires révèlent un souci d’assurer une dignité minimale aux défunt·es, indépendamment de leur statut. Cela implique notamment une recherche active des proches pouvant réclamer la dépouille, et, lorsque possible, un rituel funéraire. À Montréal, une équipe spéciale du SPVM a été mise en place depuis un peu plus de deux ans en association avec le Bureau du coroner et le Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale, afin d’accélérer l’identification des proches. Autrefois, les familles venaient scruter les vitrines de la morgue pour identifier leurs mort·es. Aujourd’hui, elles reçoivent un appel téléphonique les informant du décès et des démarches possibles pour récupérer le corps et organiser des funérailles, même minimales.

Néanmoins, l’un des principaux obstacles à la réclamation des corps reste financier. Selon les coroners interrogé·es, la famille peut choisir de ne pas réclamer la dépouille. Trois principales raisons expliquent ce désistement : l’incapacité financière de prendre en charge les frais funéraires, l’éloignement géographique ou un lien rompu avec le ou la défunt·e et, enfin, les obstacles administratifs, notamment lorsqu’un·e proche non immédiat·e (partenaire, ami·e, neveu, nièce, etc.) souhaite s’occuper du corps. En effet, la loi impose d’obtenir une déclaration écrite de la famille immédiate pour autoriser une tierce personne à prendre en charge la dépouille, même si le ou la défunt·e avait exprimé son souhait de confier cette responsabilité à une personne extérieure à la famille biologique. Ainsi, ce protocole légal ne reflète pas toujours les réalités sociales actuelles, où de nombreuses personnes se constituent des familles choisies plutôt que biologiques (de Singly, 2014). Autre problème : les aides financières accordées par le gouvernement pour l’inhumation ou la crémation sont largement insuffisantes et n’ont pas été indexées depuis des années. Le montant maximal de 2 500 $ ne couvre que le strict minimum (transport et crémation) et ne peut être versé qu’une fois les frais funéraires acquittés. Résultat : de nombreuses familles, faute de moyens, renoncent à réclamer le corps. La situation est encore plus complexe pour les migrant·es. Lorsqu’un·e défunt·e est originaire d’un autre pays, les coroners tentent de localiser ses proches à l’étranger. Mais les coûts liés au rapatriement du corps sont souvent trop élevés pour les familles, qui se trouvent alors dans l’incapacité d’honorer les dernières volontés du ou de la défunt·e. L’affaire Farshad Mohammadi, un sans-abri iranien tué par la police dans un métro de Montréal en 2012, illustre bien cette réalité : faute de moyens, sa famille n’a pu récupérer son corps2.

De la fosse commune à la mémoire effacée

La question de la mise en terre des corps non réclamés pose aussi celle de la dignité post-mortem. Autrefois, ces dépouilles finissaient dans des fosses communes, enterrées dans un linceul ou des boîtes de carton empilées les unes sur les autres, parfois par dizaines. Ce mode d’inhumation, outre son manque de dignité, rendait l’identification des corps extrêmement difficile. Aujourd’hui encore, nombre de ces fosses communes sont difficilement localisables, parfois introuvables. Par exemple, à Montréal, l’une des plus grandes fosses communes du pays, contenant les restes de 6 000 victimes irlandaises du typhus de 1847, n’a été géoréférencée qu’en 2024, après la découverte d’ossements lors des travaux du réseau express métropolitain (REM). Plus récemment, après la découverte des restes de 215 enfants à Kamloops en 2021, le Canada a intensifié ses efforts pour retrouver les sépultures anonymes liées aux pensionnats autochtones. Ces découvertes, qui ont mis en lumière le traitement des enfants autochtones dans ces institutions, rappellent à quel point le sort des corps oubliés est aussi un enjeu de justice historique3.

À Montréal, les cendres et les dépouilles des corps non réclamés reposent pour une bonne part au cimetière Le Repos de Saint-François d’Assise, autrefois connu sous le nom de Cimetière de l’Est, l’un des plus vastes cimetières du Québec. En tant qu’organisme de bienfaisance, il se dote de la mission de préserver la mémoire de ces défunt·es, sans qu’aucune compensation financière ne soit reçue. Pour l’organisme, chaque personne a droit à une sépulture digne, comme l’avance le directeur adjoint du cimetière : « C’est notre mission de compassion; on pense que chaque personne a fait certaines bonnes actions dans sa vie »4.

Pour le Bureau du coroner, l’inhumation plutôt que l’incinération s’impose dans le cas des corps non réclamés. Ainsi, chaque personne enterrée possède une médaille gravée d’un numéro unique, afin de faciliter sa traçabilité. Comme l’explique l’une des coroners : « Il pourrait arriver qu’un proche, dans 5 ou 10 ans, souhaite récupérer la dépouille. Dans ce cas, une procédure d’exhumation pourrait être lancée, permettant de restituer la dépouille à la famille, pour une réinhumation, par exemple ». Dans le cas des corps non réclamés pris en charge par le MSSS, c’est l’incinération qui s’impose. Plus rapide et moins coûteuse, l’incinération offre un avantage économique certain, d’autant que, depuis la loi de 2016, les services funéraires sont responsables de la prise en charge des corps décédés de causes naturelles et non réclamés. Toutefois, cette responsabilité pèse lourdement sur les entreprises funéraires, qui contestent ces obligations, arguant que les frais liés à la gestion des cadavres dépassent largement les indemnités de 720 $ allouées par l’État, les coûts réels de base pour une crémation étant estimés à 2 490 $.

En ce qui a trait au rituel des funérailles, si les proches se désistent ou sont introuvables, des associations charitables ou des agences gouvernementales vont prendre en charge tant les frais d’inhumation que les rituels de commémoration. C’est le cas par exemple des orphelins de Duplessis ou des anciens combattants. Certaines maisons funéraires vont également offrir le traitement posthume pro bono pour les personnes de la confession religieuse qui y prévaut. Mais pour les cadavres qui n’appartiennent pas ou ne sont pas reconnus, même informellement, comme appartenant à une « communauté », il n’y a généralement personne pour les « pleurer ». Alors que des efforts notables sont faits par les corps policiers, le Bureau du coroner et les associations charitables et agences gouvernementales pour identifier et prendre en charge ces défunt·es oublié·es, la réalité financière demeure somme toute un obstacle pour nombre de proches qui désirent réclamer « leur mort », mais n’en ont pas les moyens. Le coût prohibitif des funérailles, amplifié par une absence de soutien adéquat, met en lumière non seulement les inégalités économiques, mais aussi l’isolement social auquel les personnes les plus marginalisées sont confronté·es, jusque dans la mort.

Mal mourir

Si certaines formes de « bien mourir » sont instituées (Castra, 2003), les corps non réclamés nous invitent, par un effet de contraste, à réfléchir au « mal mourir », à la mort déchue, dont les causes ne peuvent être attribuées aux seuls échecs individuels. Lorsque des personnes, pour la plupart marginalisées de leur vivant, meurent dans l’anonymat, seules, sans contact avec leurs proches et dans la pauvreté, il devient important de réaliser une « autopsie sociale », c’est-à-dire de questionner les causes sociales et politiques de ces décès (Klinenberg, 2015). C’est dans cette perspective que Mbembe (2006) introduit la notion de nécropolitique : pour mettre en lumière les mécanismes de pouvoir qui, au sein de nos sociétés, produisent des morts façonnées par la pauvreté, la marginalisation, et l’exclusion sociale et politique. Judith Butler, pour sa part, affirme que certaines morts sont plus ou moins dignes de deuil, plus ou moins « pleurables ». Selon elle, une population « socialement morte », soumise à une épistémê nécropolitique, ne peut être ni objet ni sujet de deuil (2019, p. 22). En d’autres termes, si la loi a évolué au Québec pour encadrer la gestion des corps non réclamés, elle ne suffit pas à garantir une véritable dignité post-mortem, et les vies abandonnées à la mort — qu’il s’agisse de sans-abris, de migrant·es, d’autochtones ou de personnes âgées précaires — sont celles qui, même dans la mort, continuent de « ne pas compter ».

Les personnes isolées socialement, politiquement et économiquement sont souvent les premières victimes de cette marginalisation posthume. Les corps non réclamés et non identifiés, qui sont en croissance dans le monde (Suwalowska, 2023) deviennent ainsi l’incarnation tangible de cette gestion différenciée de la mort, où l’appartenance sociale, les ressources économiques, ou même la nationalité déterminent la possibilité d’une sépulture respectueuse. S’intéresser à ces morts, au-delà du corps comme un objet à gérer, c’est se pencher sur les dynamiques nécro-politiques de nos sociétés. C’est questionner la valeur inégale que l’on confère à la vie et à la mort, à travers la matérialité des pratiques et des discours entourant les décès de ces individus dont, pour finir, on sait si peu.

Engager sa personne et son parcours de vie dans le bénévolat : militer par le témoignage au GRIS-Montréal

Quelques courtes définitions

Bi, bisexuel·le (adj.) : personne ressentant une attirance sexuelle et émotionnelle envers les personnes de même genre qu’elle ou d’un genre différent du sien.

Cis, cisgenre (adj.) : personne dont l’identité de genre correspond au sexe assigné à la naissance.

Coming out (n.) : acte de dévoiler son identité de genre ou son orientation sexuelle à une ou plusieurs personnes.

Diversité sexuelle (n.) : ensemble des personnes qui ne sont pas strictement hétérosexuelles.

Gai·e (adj.) : voir Homo, homosexuel·le.

Hétéro, hétérosexuel·le (adj.) : personne ressentant une attirance sexuelle et émotionnelle envers les personnes d’un genre différent du sien — typiquement utilisé dans un contexte binaire femme/homme.

Homo, homosexuel·le (adj.) : personne ressentant une attirance sexuelle et émotionnelle envers les personnes du même genre qu’elle.

Identité de genre (n.) : sentiment très intime d’une personne d’appartenir à un genre, plusieurs genres ou aucun genre.

Intersectionnalité (n.) : interaction de différentes dynamiques d’oppression et de discrimination exposant une personne ou une communauté à une augmentation des préjudices subis.

Lesbien·ne (adj.) : voir Homo, homosexuel·le.

LGBTQ+ (adj.) : ensemble des personnes lesbiennes (L), gaies (G), bisexuelles et pansexuelles (B), trans (T), queers et en questionnement (Q), et plus largement des personnes issues de la diversité sexuelle et de la pluralité
des genres (+).

Non-binaire (adj.) : personne dont l’identité de genre n’est pas conforme aux figures binaires de la femme et de l’homme.

Pan, pansexuel·le (adj.) : personne ressentant une attirance sexuelle et émotionnelle envers les personnes, indifféremment de leur genre.

Queer (adj.) : personne qui n’est pas strictement hétérosexuelle et cisgenre.

Trans, transgenre (adj.) : personne dont l’identité de genre ne correspond pas au sexe assigné à la naissance.

« Je m’appelle Elio, j’ai 27 ans et je suis une personne non binaire. »

Fondé en 1994, le GRIS-Montréal1 intervient auprès du public scolaire québécois pour activement participer à la démystification des orientations sexuelles et, depuis 2019, des identités de genre. Son mode de fonctionnement unique repose sur des interventions axées sur la visibilité, le questionnement respectueux et le dialogue. Ces interventions offrent aux jeunes l’espace pour poser des questions souvent tues, et obtenir une réponse sincère et non infantilisante. Les bénévoles, formé·es pour intervenir en classe, se racontent en témoignant de leur propre vécu.

Par conséquent, pas de résumés d’articles académiques, pas d’évocation de statistiques ni de recours à de grandes théories dans la classe. Ce que les bénévoles partagent, c’est avant toute chose leurs expériences, leurs individualités et leurs parcours personnels. En ce sens, leur prise de parole est un acte militant, car iels « ont recours au témoignage public dans l’objectif de provoquer un changement social menant à leur inclusion dans la société » (Mensah et al., 2017, p. 86). Cet aspect militant de l’intervention est d’autant plus saillant qu’il vient perturber le statu quo de l’école où les sujets des diversités sexuelles et de genre sont peu soulevés, ou alors de façon pathologisante et altérisante (Cyr, 2016). Aller en classe pour en parler de façon frontale constitue alors une intervention politique en soi. Pour des personnes queers2 à l’intersection de plusieurs minorités — soit, non limitativement, à l’intersection des identités lesbiennes, gaies, bisexuelles, pansexuelles, trans, racisées, handicapées et/ou immigrantes —, vivre au quotidien peut être insécurisant en raison de l’invisibilisation de ces identités dans la sphère publique, de la dimension nécessairement politique de leur existence dans la société (Herboz, 2019), ainsi que de la montée des discours d’intolérance et d’exclusion (Rinn, 2022), en particulier à l’école pour ce qui est des jeunes (Kosciw et al., 2022).

En 2022-2023, grâce à une subvention des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), le GRIS-Montréal — en collaboration avec les autres GRIS du Québec et d’Acadie — a rencontré un échantillon des bénévoles de l’ensemble des GRIS pour recueillir leur parole concernant leur implication au sein de l’organisme, sonder les impacts sur leur santé psychologique et sociale, et explorer les formes que pourrait prendre leur implication future (Desmarais et al., 2023). Nous avons ainsi recensé les impressions de bénévoles actifs·ves et passé·es au travers d’un questionnaire en ligne rempli par 95 bénévoles, d’entrevues individuelles avec 46 bénévoles, et d’un groupe de discussion rassemblant 6 intervenant·es trans et non binaires.

Cet article s’attardera sur les quelques impacts psychologiques et sociaux qui reviennent le plus souvent dans les discours des intervenant·es rencontré·es. Spécifiquement, nous nous concentrerons sur la dimension thérapeutique du témoignage avant de discuter d’intersectionnalité dans la communauté LGBTQ+. Le tout permettra d’alimenter les discussions sur le bénévolat militant au sein d’un organisme communautaire queer et ses impacts au niveau individuel.

Le témoignage est thérapeutique

Un peu plus de la moitié des bénévoles du GRIS rapporte un sentiment d’amélioration de la santé psychologique liée à son implication. Cette amélioration se manifeste de façon concrète par une diminution de l’anxiété sociale, du sentiment d’isolement et des idéations autodestructrices et suicidaires chez les personnes qui rapportaient en avoir avant de commencer à s’impliquer3. Un·e bénévole se confie en ces termes : « Pour moi, ç’a été un ancrage, une bouée de sauvetage, quelque chose de positif dans mes années de merde. J’ai fait une dépression majeure et j’ai dû être hospitalisé·e. Ce n’est pas rien. J’avais hâte de guérir pour continuer à aller faire les interventions. Je me disais : “Si je peux juste faire ça dans la vie… Si je ne peux plus retourner travailler, ce n’est pas grave, j’aurai au moins cette voie-là” ».

Par ailleurs, le sentiment de faire une différence auprès des jeunes ainsi que la rétroaction positive des élèves, des co-intervenant·es et de l’équipe du GRIS sont cités comme sources d’une meilleure estime de soi et d’une confiance en soi accrue. Certain·es bénévoles mentionnent aussi la confrontation au « monstre » de l’homophobie en milieu scolaire comme une étape à franchir difficile, mais libératrice, dans leur parcours de vie. Or, ce « monstre » a souvent été vécu de façon très personnelle par les bénévoles ayant été elleux-mêmes victimes de violences de genre à l’école (incluant les violences sexuelles et sexistes). Iels doivent alors, dans certains cas, le surmonter à nouveau lors des interventions (qui impliquent nécessairement de s’exposer à l’éventuel jugement des élèves), ce qui ne se fait pas nécessairement sans difficulté. Dans d’autres cas, cette confrontation peut être vécue comme une libération, une manière positive de réinvestir l’école en tant que personne queer : « L’implication au GRIS dans les écoles, ça m’a peut-être apporté une certaine quiétude et une certaine paix. Je me suis fait écœurer à l’école. Et ça m’a permis de comprendre un peu plus leurs questionnements, ça m’a apporté une certaine satisfaction. Je trouve que le monde s’améliore, et ça m’a vraiment confirmé à quel point c’était important de continuer les activités de l’organisme. »

En dehors de l’école, plus de la moitié des bénévoles mentionne que l’expérience d’intervention a eu un impact positif sur leurs relations avec leurs familles (qu’il s’agisse de leurs parents, de leurs partenaires ou de leurs enfants) et leurs cercles sociaux rapprochés. Spécifiquement, la formation offerte ainsi que les interventions en elles-mêmes outillent les intervenant·es avec des compétences de communication, d’écoute et d’ouverture qui sont pleinement transposables à leurs vies privées et professionnelles. À la question « Dans vos mots, pouvez-vous décrire l’effet qu’a eu votre engagement social sur votre vie de famille? », un·e intervenant·e répond : « [Avec mes parents], on a eu des conversations sur la façon dont iels ont vécu mon coming out, sur leur propre réception de mon orientation, etc. Ça a permis d’avoir leur version des faits, d’ouvrir un dialogue sur un sujet dont on parle peu ou qu’on croyait “affaire classée”. On parle plus librement de mon orientation et de ma vie amoureuse ».

L’implication communautaire crée du lien social

D’autres bénévoles mentionnent que leur implication au sein du GRIS leur a permis de s’entourer de modèles de personnes et de familles queers, lesquels ont pu avoir un effet réparateur pour certaines personnes ayant une relation conflictuelle avec leurs parents4, ou encore qui ressentaient du malaise à être la seule famille queer visible de la classe — voire de l’école — de leurs enfants. Cette possibilité de s’entourer de représentations positives revient très souvent parmi les bénévoles, particulièrement car elles offrent un sentiment de rapprochement avec la communauté et d’appartenance à une gang intergénérationnelle serrée.

Cet engagement ainsi que ces impacts positifs concrets font donc une grande différence dans la vie des intervenant·es du GRIS. Iels se sentent mieux dans leur peau et ont des outils pour avoir des interactions de meilleure qualité avec leur entourage. Iels abordent, et surpassent même parfois, les évènements difficiles de leur passé. Iels rencontrent du monde qui leur ressemble. Iels ont le sentiment profond de faire une différence pour les jeunes — que ce soit leur donner des modèles humains et positifs ou ouvrir leur perception à des réalités qui ne sont pas les leurs. Tous ces éléments permettent la réduction concrète du stress minoritaire au sens de Meyer (2003) et Frost et Meyer (2023)5. Le tout est verbalisé en ces termes par un·e bénévole :

« [En intervention], je sais que personne ne va me kicker des roches et me juger. Je n’ai pas à me stresser comme quand j’ai fait mon coming out à la famille ou à des ami·es. Je sais qu’au GRIS, je vais juste arriver comme je suis et ça va être correct. […] Pré-transition, certaines situations étaient anxiogènes parce que je n’étais pas moi-même, mais ça a changé. Je ne ressens plus d’anxiété à pouvoir être moi-même avec des gens avec qui je sais que ça va bien aller. »

Être visible : un prérequis au témoignage

Il convient ici de mentionner que la modalité du témoignage implique que les bénévoles soient à la fois en mesure et à l’aise de parler en profondeur de leurs identités, de porter une ou plusieurs étiquettes et de faire face à des attitudes et des propos adverses, voire hostiles. Cette démarche nécessite une certaine revendication de son identité queer et de réappropriation des discours, stéréotypes et attentes qui l’entourent, ce qui peut brouiller les frontières entre les aspects thérapeutiques et militants liés au témoignage. De plus, que ce soit en classe ou à l’échelle de la société en général, toutes les identités queers ne sont pas nécessairement accueillies avec le même degré d’ouverture — à titre d’exemple, la bisexualité est source de moins de rejet parental que l’homosexualité chez les jeunes hommes (Katz-Wise et al., 2016) — ce qui joue en défaveur des expériences et des étiquettes les plus stigmatisées. Par conséquent, il n’est pas surprenant que les identités gaies, lesbiennes et bisexuelles de personnes au parcours plus privilégié soient surreprésentées dans les effectifs du GRIS6.

Le privilège dont il est question résulte notamment du fait que la majorité de nos effectifs est constituée de personnes qui, en plus de pouvoir dégager du temps en semaine pour se rendre dans les écoles, sont en mesure de répondre à l’injonction d’être visibles au quotidien, ce qui est nécessaire à la tâche d’intervention par le témoignage. Cela requiert d’avoir traversé une période de questionnement, de découverte, d’acceptation et d’appropriation de son identité non conforme aux normes de genre binaires et de sexualité hétérosexuelle7 et d’appartenir à une communauté sécuritaire où le coming out est moins difficile, voire simplement possible. 

Il faut aussi être en mesure de faire face à des remarques et des discours qui peuvent être violents. Ce processus peut être facilité ou entravé par certains facteurs de prestige social ou de stigmatisation, comme la couleur de peau, l’accès aux soins et à l’éducation, les moyens financiers et le climat social de la communauté. Les personnes queers racisées, précaires ou socialement stigmatisées dans leurs communautés sont empêchées, à un niveau systémique, de prendre la parole à propos de leur parcours queer. En conséquence, ces personnes ont un accès moindre, moins aisé, voire n’ont pas du tout accès aux corrélats positifs de l’implication au sein du GRIS, qu’il s’agisse d’un meilleur sentiment d’appartenance, d’outils pour communiquer avec leur cercle social ou d’une meilleure acceptation dans leurs fréquentations du quotidien.

L’intersectionnalité dans le milieu communautaire

En dépit de l’évolution de la mission du GRIS à travers les années pour démystifier les identités trans, non binaires et queers en plus des identités gaies, lesbiennes et bisexuelles, une partie des bénévoles souligne une sous-représentation des réalités intersectionnelles au sein du GRIS et dans le cadre des interventions en classe. Même si l’organisme reconnaît les efforts qui restent à fournir en termes d’intersectionnalité, force est de constater que la relative uniformité des parcours des intervenant·es peut sembler assez déconnectée de la réalité. Les personnes queers racisées, précaires ou encore handicapées sont en effet peu représentées, ce qui invisibilise davantage les enjeux majeurs qui se retrouvent au carrefour de ces identités.

Sans que ces observations ne servent à discréditer la mission du GRIS spécifiquement, elles doivent inviter et permettre une réflexion plus générale sur l’existence, l’inclusion et la représentation des parcours queers intersectionnels dans la société et dans les écoles. En particulier, elles doivent stimuler les discussions sur le rôle, les méthodes et le cadre de l’intervention sociale à l’échelle du Québec. Par ailleurs, une réflexion doit être menée sur la meilleure façon de représenter ces parcours intersectionnels sans épuiser ni faire reposer l’entièreté du fardeau de l’éducation sur les personnes et communautés concernées car, si elles sont amenées à témoigner plus souvent pour démystifier leurs réalités, elles seront nécessairement exposées à plus de situations et de discours violents, d’autant plus si elles sont moins nombreuses en raison des obstacles systémiques mentionnés ci-avant.

Bien que l’intervention en classe ait fait ses preuves et que le bilan soit globalement positif, dans la mesure où la présence et la parole militante des personnes queers permettent d’accroître la tolérance et l’ouverture des mentalités de façon concrète, il reste que le cadre de l’engagement communautaire aux fins de démystification peut présenter quelques limites à l’avancement des causes des personnes LGBTQ+.

Ainsi, il demeure important de nous assurer de la meilleure représentativité possible au sein de nos organismes. Au GRIS, des comités permanents ont été créés pour tenir compte systématiquement des enjeux liés, entre autres, aux identités non cisgenres ou encore à la racisation. De plus, la consultation externe ad hoc de groupes ou d’associations par et pour les communautés concernées est encouragée afin de multiplier les expertises et les compétences, et un plan d’action global, comportant une démarche consciente de recrutement au sein des communautés minorisées, a été adopté. Ces actions combinées doivent permettre de veiller à l’intersectionnalité de nos démarches et à mitiger les obstacles systémiques à la représentation et l’inclusion des identités intersectionnelles pour leur permettre de prendre leur juste place dans nos communautés.

L’accompagnement est un acte de soin

Ce texte s’inscrit dans le cadre d’un projet mené au CREMIS en collaboration avec quatre organismes autochtones1 pour favoriser l’implantation de la sécurisation culturelle au sein des urgences hospitalières du CCSMTL. Au cours de ce projet, des membres de la communauté autochtone de Montréal ont suggéré au CREMIS de faire valoir un article de la Coalition professionnelle pour la santé autochtone au Québec (COPSAQ), paru dans la revue Perspective infirmière en 20232. Suivant cette recommandation, l’équipe du CREMIS rencontre en décembre 2024 Lucie-Catherine Ouimet, l’une des autrices de l’article et membre de la COPSAQ. Elle est accompagnée de sa collègue, Pénélope Boudreault. Cette entrevue donne lieu à l’enregistrement d’un épisode du balado Sur le vif du CREMIS3 et à l’écriture du présent texte4.

Lucie-Catherine Ouimet est infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne chez Médecins du Monde. Pénélope Boudreault est infirmière clinicienne et directrice des opérations nationales et du développement stratégique pour Médecins du monde Canada. Depuis le 5 septembre 2023, elles travaillent ensemble au sein de la clinique de proximité en santé autochtone, un projet pilote issu d’une collaboration entre le Centre d’amitié Autochtone de Montréal et Médecins du Monde. Au cours de cet échange, elles partagent avec nous leurs expériences de pratique et tracent des pistes à suivre pour favoriser des collaborations plus lumineuses entre les différent·es acteurs·trices de la santé et des services sociaux, et pour faire évoluer les pratiques professionnelles en vue d’offrir des services plus équitables.

Sécurisation culturelle

La Coalition professionnelle pour la santé autochtone au Québec (COPSAQ) définit ainsi la sécurisation culturelle, comme levier de l’équité en santé :

« La sécurité culturelle […] est produite lorsqu’il y a remise en question des relations de pouvoir dans les relations, de même que dans les organisations, dans le but d’atteindre l’équité en santé […]. [L]a remise en question des relations de pouvoir est une condition nécessaire à la lutte contre le racisme systémique et doit faire partie du développement professionnel des infirmières (AIIC, 2018; McGuire-Adams, 2021). […] Plutôt que d’apprendre ce que l’on doit faire à l’autre, la sécurisation culturelle est surtout une pratique perpétuelle de transformation de soi en vue, éventuellement, d’agir adéquatement auprès d’autrui. Le concept de sécurité culturelle, lequel procède par un auto-examen des impacts de sa propre culture sur les processus de soins, permet alors d’atteindre l’équité en santé. » (COPSAQ, 2023, p.57-58).

Dialogues

Lorsque Lucie-Catherine Ouimet et Pénéope Boudreault décrivent leurs collaborations, elles nous parlent avant tout de conviction, et de dialogue. Elles disséminent quantité d’exemples d’initiatives inspirantes, qui illustrent non seulement ce qui peut être réalisé par celles et ceux « qui y croient », mais qui révèlent également la force du maillage entre ces initiatives.

Lucie-Catherine Ouimet : ce qui aide à la collaboration, c’est d’avoir un interlocuteur qui croit au projet, qui croit en la réalisation de ce projet-là. Quand j’ai rencontré Pénélope pour la première fois, je travaillais pas encore pour Médecins du Monde (MdM). Je travaillais sur un projet de l’université McGill, qui faisait des cliniques infirmières communautaires. Mais j’ai été beaucoup en contact avec les navigateurs autochtones, et c’est comme ça que j’ai commencé à connaitre Médecins du Monde. […] De fil en aiguille, avec le fait que le projet de McGill n’allait pas continuer et le fait que je répondais à un besoin qui est assez criant pour les Premières Nations, Inuit et Métis dans la rue, Mathieu, un des navigateurs autochtones de MdM, a eu l’idée qu’on se mette en contact avec Pénélope et qu’on essaie de créer un projet de clinique de proximité. J’étais déjà au Centre d’amitié autochtone, et la directrice a tout de suite été très emballée, ça a été très vite.

Clinique de proximité en santé autochtone au Centre d’amitié Autochtone de Montréal

La Clinique de proximité en santé autochtone au Centre d’amitié Autochtone de Montréal a été développée en collaboration avec Médecins du Monde et propose des services de santé destinés aux populations autochtones en situation de vulnérabilité.

Il s’agit d’une clinique sans rendez-vous et à haut seuil d’acceptabilité, qui offre les services d’une infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne (IPSPL), une infirmière clinicienne de liaison, des navigateurs·trices autochtones ainsi qu’un accès à des soins traditionnels, et collabore étroitement avec le réseau de la santé et des services sociaux (RSSS) pour assurer un continuum complet de services.

Pour en savoir plus : https://reseaumtlnetwork.com/programmes/clinique-de-proximite

Navigateurs·trices autochtones

Les navigateurs·trices de Médecins du Monde sont elles et eux-mêmes issu·es des communautés autochtones. Ils et elles ont pour mandat d’accompagner les personnes autochtones en situation d’itinérance ou à risque de le devenir en milieu urbain, afin qu’elles puissent mieux cheminer dans les complexités du système de santé.

Leur travail consiste à aller à la rencontre des personnes pour comprendre leurs besoins et développer avec elles des relations de confiance, à collaborer avec le personnel de santé et des services sociaux pour offrir aux personnes accompagnées un soutien personnalisé et culturellement adapté, et à accompagner, à titre de facilitateurs·trices, les personnes dans leurs démarches et rendez-vous médicaux.

Les navigateurs·trices s’efforcent ainsi de faire le pont entre les personnes accompagnées et le système de santé et des services sociaux, tout en conservant des liens durables avec les personnes pour assurer un accompagnement holistique qui transcende les soins individuels.

Pour en savoir plus : https://medecinsdumonde.ca/aide/navigateurs-autochtones

L’avantage d’être un organisme humanitaire, c’est aussi l’avantage de la flexibilité. C’est de ne pas avoir toutes les étapes bureaucratiques. Mais je dirais que même dans un système très bureaucratique, ou très rigide, quand il y a une volonté, puis quand la personne croit à un projet, ça se fait très bien. Je pense à l’exemple de quand j’ai travaillé avec l’équipe de Missinak à Québec pour créer la clinique infirmière praticienne dans le centre MAMUK. On a interpellé le CIUSSS Capitale-Nationale, et la personne interpellée, qui était l’adjointe au PDG, croyait dur comme fer au projet. Et ça a fonctionné comme ça. Il suffit d’avoir quelqu’un qui y croit. Quand il y a de la volonté, when there’s a will there’s a way, comme on dit en anglais, je pense que c’est ça qui fait la grosse différence quand on veut créer quelque chose, mettre en place un projet auquel on croit et qu’on sait pertinemment que ça répond à un besoin. Donc oui, le système en ce moment c’est très difficile, il manque d’agilité, mais l’agilité ça vient aussi avec la volonté des gens de pouvoir faire des choix, puis de bouger. Des fois, ben oui, on dérange, puis des fois on ruffle feathers comme on dit en anglais! Mais c’est souvent ça qui démontre que les choses peuvent fonctionner.

Clinique Uatik’u

La clinique Uatik’u est un projet du Centre Multiservices pour Autochtones en milieu urbain à Kébec (MAMUK). Elle offre des services de soins en santé physique et mentale, auprès d’infirmières praticiennes spécialisées en soins de première ligne.

Pour en savoir plus : https://centremamuk.com

[…] Travailler en concertation, c’est ça aussi. Parce qu’à Montréal, il y a d’autres cliniques autochtones qui se sont déployées, mais on ne dessert pas toutes la même clientèle. Donc souvent, on va s’entraider, on va se concerter. Par exemple, je vais dire que j’ai un patient qui est vraiment malade, qui a des problématiques, qui a besoin d’un suivi vraiment plus médical. C’est une personne qui est organisée, qui a son appartement, donc ça correspond un peu plus à la clientèle de Native Montreal par exemple. Native Montreal vont m’envoyer des patients qui sont un peu désorganisés, qui fittent pas tout à fait avec le concept de prendre des rendez-vous, des choses comme ça. C’est la même chose avec Tiohtià:ke, on va s’entraider pour plusieurs patients. On a des fois des patients qui préfèrent se rendre à la clinique Tiohtià:ke, mais c’est quand même souvent avec rendez-vous et c’est certains jours de la semaine. Ça fait en sorte qu’on va se compléter, on va s’entraider. Et je pense que c’est important, aussi, de se parler. Ça, c’est un gros problème qu’on retrouve souvent, quand on parle des problèmes dans notre société. C’est que tout le monde croit à différentes affaires, mais si vous ne vous asseyez pas pour parler, ça marche pas. Tout le monde tire sa couverte de son bord, puis ils essaient de réinventer la roue chacun de leur bord.

Pénélope Boudreault : se parler, mais aussi s’écouter. Il y a beaucoup de monde qui parle, mais qui n’entend pas.

Lucie-Catherine Ouimet : dialoguer.

Clinique de santé familiale de Native Montreal

La clinique de santé familiale de l’organisme Native Montreal fournit des soins de première ligne culturellement sécurisants aux personnes autochtones de Montréal et de sa région métropolitaine. Elle offre des services médicaux, de navigation en santé, d’intervention psychosociale et permet de rencontrer des gardiens du savoir.

Pour en savoir plus : https://nativemontreal.com/fr/clinique-sante-familiale

Centre de santé autochtone de Tiohtià:ke

Le Centre de santé autochtone de Tiohtià:ke fournit des services de santé culturellement appropriés, selon une approche holistique dans un environnement culturellement sécurisant, à destination des personnes autochtones de la région du Grand-Montréal. Ses services incluent entre autres des sessions de guérison spirituelle, un jardin et un parcours d’apprentissage pour les étudiant·es en médecine et en sciences médicales.

Pour en savoir plus : https://ihct.ca

À petits pas

Dans la rencontre avec les institutions, de grands changements sont bien sûr encore nécessaires. Lucie-Catherine Ouimet et Pénélope Boudreault nous rappellent toutefois que c’est aussi à travers les petites actions quotidiennes, les attitudes que l’on choisit d’avoir, que l’on transforme le monde tranquillement, un jour à la fois.

Pénélope Boudreault : j’ai commencé il y a longtemps, le CHUM5 s’appelait l’hôpital Saint-Luc dans le temps, et moi j’étais une infirmière sac à dos. C’était avec Ka’wáhse, la patrouille du Centre d’amitié autochtone. Maintenant, ça ne fonctionne plus, mais pendant des années Ka’wáhse avait une van qui se promenait à travers Montréal. On donnait des sandwichs et des cafés aux personnes en situation d’itinérance.

[…] C’est l’hiver, il fait froid, [un monsieur] est assis à côté d’une cabine de téléphone et il me dit “j’ai vraiment mal aux pieds, je peux plus me déplacer, […] ça fait plusieurs semaines que j’ai pas enlevé mes bottes”. Je lui dis “regarde, t’acceptes-tu de venir avec moi à l’hôpital Saint-Luc? J’y vais avec toi, je t’accompagne”. Il accepte de se rendre avec moi, on s’assoit dans la salle d’urgence et là il me dit “tout le monde me juge, je veux m’en aller”. Et moi je le vois, dans la salle, tout le monde le regarde. C’est sûr que ses vêtements sont usés, il a peut-être pas pu se laver depuis plusieurs jours… Et on est là, dans la salle d’attente, les gens le regardent et ils chuchotent. […] On parle, on essaie de lui changer les idées. Le temps passe, c’est long, il est tanné, il veut s’en aller. Mais on jase, on rit, on se raconte des histoires. Puis on va voir l’infirmière au triage, elle est un peu désabusée, tannée probablement, c’est le milieu de la nuit. Elle dit “là, il faut que vous enleviez votre manteau”, et ça semble bien compliqué. Moi, je disais “y’a pas de problème, je l’aide à enlever son manteau!”. La machine à pression est là, il faut prendre sa pression, “regarde je suis infirmière, je vais la prendre, moi, sa pression”. […] On retourne à la salle d’attente. L’infirmière vient nous voir, et nous dit que le médecin refuse de voir le patient à moins qu’il prenne une douche. C’était il y a plusieurs années. Le monsieur dit “oh, je veux m’en aller!”, mais je lui dis “non, non, allez, on y va!”. Et puis là, le préposé est pas très content, parce que la douche va être toute sale, c’est compliqué, il prend un sac de vidanges, il commence à mettre toutes les affaires du monsieur dedans, et le monsieur est comme “non! je veux pas que vous jetiez mes affaires!”, je lui dis que non, c’est juste pour les garder, et j’essaie d’aider autour, de faciliter le travail de tout le monde. Le préposé lui donne des savons, un peu désabusé.

Le monsieur rentre dans la douche, qui est juste à côté du poste des infirmières. Et là, il se met à chanter! Il se lave, et il chante, il chante vraiment fort! Tout le monde se regarde, les infirmières, le préposé, et tout le monde se met à rire. Le monsieur dit “ah! j’pense que ça va me prendre un autre savon!”. Alors le préposé va lui chercher un savon, les infirmières rient, et tout le monde trouve ça bien drôle. Le préposé amène des nouveaux vêtements, des souliers, tout le monde se mobilise un peu. Puis le monsieur sort de la douche, il est tout content, il dit que ça lui a fait du bien. Le médecin le voit, il arrange ses pieds, ça se passe bien. Il sort de l’hôpital, il est vraiment content, toutes les infirmières sont comme “bye, à la prochaine!”.

C’est une longue histoire juste pour dire que, des fois, les personnes ont raison quand elles pensent qu’elles sont jugées, qu’elles sont stigmatisées. C’est vrai. J’étais là, je l’ai vu. Même accompagné par quelqu’un qui a pas l’air d’être une personne de la rue, je le vois. Je le voyais de l’infirmière, je le voyais du préposé aux bénéficiaires. L’urgence déborde, ils sont tannés, ils sont écœurés, ils ont pas les moyens. Le préposé se dit “j’ai pas le temps de nettoyer la douche”. Mais quand on donne tous un petit peu de volonté, on peut faire qu’une expérience tourne finalement positivement pour tout le monde. Les infirmières l’ont trouvé drôle, le médecin était content de l’aider, le patient était content d’avoir pris une douche, puis tout le monde était finalement gentil. Je pense que c’est des petites expériences comme ça qui vont transformer, tranquillement… Peut-être que certaines infirmières, au lieu de voir une personne en situation d’itinérance arriver et se dire “oh… ”, peut être que ce patient-là, la prochaine fois qu’il a besoin d’aller à l’hôpital, il va être moins réticent. Je pense qu’il faut prendre ces moments-là pour permettre une expérience de santé qui est un peu plus positive pour toutes les personnes, c’est comme ça qu’on va changer, transformer le système.

Lucie-Catherine Ouimet : il y a deux ans, une femme est arrivée de sa communauté. C’était une femme un peu plus âgée, elle avait beaucoup d’années d’alcoolisme derrière elle. Elle avait des ascites, son foie était très atteint, ça lui faisait un ventre comme si elle avait une grossesse, son diabète était complètement débalancé, et puis elle était pas bien dans sa peau. Elle fuyait une situation difficile de sa communauté. La première fois que je l’ai vue, on s’est juste assises, elle était très sur la défensive. Elle me disait “tu vas me dire qu’il faut que je fasse ça, ça, ça”. J’ai dit “ben non, on va juste s’asseoir. Tu veux-tu un café? On va jaser”. Et de fil en aiguille, tranquillement, avant qu’on commence à faire quelque chose, on a juste créé un lien de confiance. Je la croisais, je lui demandais “puis, comment ça va?”, ”oh, ce matin mes genoux…”, “viens-t’en, on va aller jaser, on va regarder ça”. Et là je lui frottais ses genoux, je lui donnais quelque chose pour sa douleur. Elle a accepté qu’on prenne sa glycémie tous les jours. On regardait les valeurs, je lui expliquais. Alors tous les jours elle venait, [on prenait sa glycémie], et elle était contente quand ça descendait en bas de 10 à jeun, ou des choses comme ça.

Tranquillement, on a commencé à faire des traitements pour le diabète, parce qu’elle comprenait beaucoup mieux ce qui se passait. Pour ses problèmes d’alcool, c’était les premières fois que j’étais en contact avec l’unité des toxicomanies du CHUM. C’est grâce à cette femme-là qu’on a commencé à développer un corridor de services.

Elle est allée faire un sevrage, et elle a finalement été prise en charge à l’hôpital avec l’hépato-onco, parce qu’elle avait des tumeurs au foie aussi. Puis elle a été opérée. Là, elle est ressortie, elle a pas rechuté, elle est restée au refuge Projet Autochtone Québec, et elle a fait une demande pour avoir un appartement dans leur maison de transition. La première fois, elle a refusé l’appartement parce qu’elle était pas sûre qu’elle allait aimer ça, être toute seule dans un appartement… Finalement, elle a eu une petite rechute, et à un moment donné elle s’est dit “je veux l’avoir l’appartement“, alors on a remis son nom.

C’est toutes des petites étapes, tranquillement. C’est le temps de créer le lien de confiance, qui fait que tu prends la personne où elle est. Quand elle est prête, tu prends la personne, tu jases, et tu fais avec. Quand elle a décidé d’arrêter de boire, on se demandait de quelle façon elle préférait faire ça. Elle disait qu’elle voulait aller à l’hôpital, parce qu’elle avait déjà essayé d’arrêter et qu’elle a fait des black out. C’est étape par étape. Et là, en ce moment, elle habite dans un appartement, elle a un amoureux, elle fait du sport, elle est suivie de façon serrée en hépato, elle va beaucoup mieux, son diabète est relativement sous contrôle. Et elle revient souvent! Elle visite, elle vient prendre un café, elle veut que je lui prenne sa pression. Je le sais que c’est pas pour d’autres choses que juste venir jaser!

Perspectives

En 2023, Lucie-Catherine Ouimet a co-signé un article dans la revue Perspective infirmière, qui propose des pistes d’action sécuritaires en faveur de la santé des Premières Nations, des Inuit et des Métis (COPSAQ, 2023). L’idée derrière ce texte est d’amener les lecteurs·trices à réfléchir à leurs propres postures, à reconnaître les manifestations du racisme systémique dans le cadre professionnel et, finalement, à identifier ce qu’il est possible de faire à leur niveau pour favoriser l’équité en santé. L’article revient notamment sur la notion de double perspective :

« Cette double perspective, c’est “apprendre à voir d’un œil ce qu’il y a de mieux dans les modes de connaissance autochtones, et de l’autre œil ce qu’il y a de mieux dans les modes de connaissance occidentaux (ou dominants) et apprendre à utiliser ces deux yeux ensemble pour le bénéfice de tous” » (Bartlett, Marshall et Marshall, 2012, p. 335). L’approche de la double perspective soutient qu’il existe différentes perceptions du monde (Hovey et al., 2017; Iwama et al., 2009; Martin, 2012) et qu’il est nécessaire de reconnaître, de respecter et d’intégrer cette diversité de perspectives (Iwama et al., 2009; Martin, 2012) sans perpétuer la domination de l’une sur l’autre (Iwama et al., 2009). Il s’agit alors d’un cadre holistique et réflexif où tous les points de vue sont valorisés pour faciliter l’intégration des différentes perspectives et ainsi, élargir la compréhension d’un phénomène (Bartlett et al., 2012). » (COPSAQ, 2023, p.55).

Les auteurs·trices proposent des exemples concrets de démarches possibles pour développer des pratiques culturellement sécurisantes. À un niveau individuel, il peut s’agir par exemple d’écouter les patient·es qui parlent de leurs traumas, de cultiver son humilité et d’être réceptif·ive à la critique envers son propre comportement, ou encore de faire appel aux ressources autochtones désignées comme les agent·es de liaison, les interprètes ou les guérisseurs·euses traditionnel·les. À un niveau collectif, il est possible de former des groupes de discussion contre le racisme, de rendre disponibles et visibles les services de soutien offerts ou encore d’appuyer les propos des mouvements autochtones et voter des motions de soutien en assemblée syndicale (COPSAQ, 2023). Cette posture professionnelle offre un cadre d’analyse inspirant pour mieux comprendre ce qui se joue au sein du réseau de la santé et des services sociaux, et offre un terreau fertile pour le développement de pratiques, de projets et de collaborations fructueuses.

Cercle consultatif en santé des autochtones de Montréal

En 2022, l’équipe du CREMIS a rencontré Stéphanie Héroux-Brazeau, qui était alors la coordonnatrice du Cercle consultatif en santé des autochtones de Montréal. Au cours d’une entrevue réalisée pour le balado Sur le vif, elle nous parle de l’importance de la décolonisation du système de santé et de l’amélioration des services pour les personnes autochtones :

« Le Cercle consultatif en santé des autochtones de Montréal fonctionne en collaboration entre des organisations autochtones et les membres de plusieurs CIUSSS, qui se rencontrent sur une base régulière pour prendre des décisions par et pour les personnes autochtones, de porter honneur à leur voix et de reconnaître qu’ils et elles sont les seul·es et uniques expert·es de leur réalité, et donc nécessairement capables de développer des solutions qui leur conviennent ». (Héroux Brazeau, 2022).

Pour en savoir plus sur les travaux du Cercle consultatif en santé des autochtones de Montréal, vous pouvez écouter l’épisode du balado Sur le vif # 28 — Pour un accès équitable aux soins et services à l’intention des Premières Nations et des Inuit avec Stéphanie Héroux-Brazeau et lire l’article Décoloniser le système de santé, aperçu des travaux du Cercle consultatif en santé des Autochtones de Montréal, paru dans le numéro 13(2) Automne 2022 de la Revue du CREMIS.

Lien vers le balado: /balados/sur-le-vif?id=15206

Lien vers l’article: /publications/articles-et-medias/decoloniser-le-systeme-de-sante

Actes de soin

Lucie-Catherine Ouimet : pourquoi on travaille si bien ensemble? Parce qu’on est deux personnes qui avons les mêmes valeurs, puis qui croyons à la nécessité de ce genre de projet là.

Pénélope Boudreault : j’ai envie de dire qu’on est complémentaires. On n’essaie pas de faire la job de l’autre, on reconnait l’expertise de chacune. On est créatives, on rêve, on est un peu naïves, un peu folles, du genre à faire les choses différemment, se relever, continuer. […] Et on se respecte vraiment beaucoup.

La collaboration de Lucie-Catherine Ouimet et Pénélope Boudreault s’inscrit dans une relation de complémentarité et de respect mutuel, dans laquelle s’enracine leur volonté de faire bouger les choses. À travers leur exemple inspirant, c’est aussi une approche holistique de la santé qui apparaît.

Pénélope Boudreault : Mathieu, le coordonnateur du projet de navigation, qui est lui-même navigateur autochtone, dit souvent : “[…] l’accompagnement, dans la vision de la santé holistique, c’est un acte de soin. C’est de la santé”. […] C’est pas seulement “tu fais un traitement de 10 jours, t’as fini ton traitement, voici la santé!”. C’est pas ça. L’accompagnement est un acte de santé. Je trouve ça beau de voir la santé comme ça.

Lucie-Catherine Ouimet : quand on parle de l’approche holistique, c’est vraiment ça : on n’adresse pas le physique seulement, on adresse tout le reste. […] La façon dont notre système de santé est construit, je pense que c’est comme ça dans beaucoup de pays en occident, on a une approche très biomédicale. C’est une approche très médicalisée, avec le professionnel de la santé, le médecin, au centre. J’enlève rien, les médecins peuvent être de super bons professionnels de la santé, mais… c’est pas l’unique [approche possible].

Pénélope Boudreault : je pense que, même quand t’es dans le système avec des personnes qui ont des visions, des valeurs différentes, qui ont des mandats différents, quand il y a du respect, et quand il y a une volonté d’accueillir l’expertise de l’autre personne, tout est possible. Et puis, on commence à petite échelle. On changera pas le monde demain. Mais si on commence maintenant, on va le transformer.

Vers une privatisation de la lutte à l’itinérance au Québec? L’exemple de Gatineau

Située dans la région de la capitale nationale, Gatineau figure parmi les villes québécoises les plus touchées par la crise du logement. Elle enregistre, depuis 2018, une hausse de 268 % de l’itinérance visible (ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), 2023). Ce contexte, couplé à la crise sanitaire de 2020, a créé un terreau fertile à l’arrivée du secteur privé dans la gestion de l’itinérance à Gatineau, notamment sous l’égide du promoteur immobilier Devcore.

Fondé à Gatineau il y a une vingtaine d’années, Devcore s’est rapidement imposé comme un acteur majeur dans le secteur de la construction et de la gestion immobilière. Au mois de décembre 2023, la compagnie a pris l’initiative, avec le soutien de la Ville de Gatineau et du CISSS de l’Outaouais, de financer et de mettre sur pied un campement supervisé contenant 48 tentes chauffées dans le stationnement de l’ancien aréna Robert-Guertin, situé au centre-ville de Hull et à proximité du seul refuge d’hébergement d’urgence de la région. Au printemps 2024, quelques semaines avant le démantèlement du campement supervisé, le promoteur Devcore a annoncé la construction du Village Transition, un projet de « village de conteneurs » qui a vu le jour à l’hiver 2025 sous la direction de l’OSBL Transition Québec qu’il a lui-même fondé. Le projet de Transition Québec est le premier projet de conteneurs pour personnes sans-abri au Québec.

À l’heure actuelle, l’entreprise a été approchée par d’autres villes québécoises qui s’intéressent à ce modèle. Or, la privatisation de la lutte contre l’itinérance, loin d’être une solution miracle, suscite des questionnements : quels sont les impacts potentiels de cette privatisation à plus long terme? Quels sont les enjeux possibles associés à la relégation des services publics aux mains d’une entreprise privée?

Démarche d’enquête

Les enjeux discutés dans ce texte proviennent d’une recherche exploratoire amorcée en janvier 2024, au sujet du campement de personnes sans-abri installé sur le site Robert-Guertin.

Ils sont examinés à la lumière des données tirées d’observations ethnographiques réalisées au sein de la Clinique interdisciplinaire en droit social de l’Outaouais (CIDSO). Cette clinique universitaire d’intervention, de formation et de recherche rassemble des étudiant·es, des professeur·es et des professionnel·les en droit, en travail social et en sciences infirmières autour d’un projet de défense des droits individuels et collectifs de personnes marginalisées ou judiciarisées en Outaouais. Ces observations ont notamment été réalisées grâce à une participation à divers espaces d’échanges et d’activités réunissant des acteurs·trices communautaires, institutionnel·les et municipaux·ales, ainsi qu’à l’occasion d’évènements liés à la gestion du site Robert-Guertin.

La démarche s’appuie également sur l’analyse de la littérature grise produite ou distribuée par dif-férent·es acteurs·trices impliqué·es (communiqués de presse, documentation municipale, présentation de projets, etc.), d’articles de presse, et d’entretiens semi-dirigés réalisés auprès d’acteurs·trices communautaires (intervention, coordination et direction) en itinérance1, portant sur l’implication de Devcore.

Les autrices de ce texte sont membres du comité de coordination à la CIDSO et souhaitent souligner le travail des stagiaires Ann-Esther Lehman et Fanisha Pierre, qui ont contribué à cette recherche.

Privatisation

Depuis les années 2000, le Québec connaît un virage vers la privatisation de l’État social. Ce mouvement se manifeste dans l’interpénétration croissante des politiques sociales publiques et des pratiques charitables, sous la forme de partenariats public-privé. À cet effet, la philanthropie a connu une évolution marquée dans la gestion de la pauvreté au Québec (Fortin, 2018). Les grandes fondations privées, telles que Centraide, Jean Coutu ou J.A. Bombardier, financent déjà en partie plusieurs secteurs du social, comme ceux de la petite enfance et de l’insécurité alimentaire. La Fondation Lucie et André Chagnon (FLAC) s’est imposée dès 2010 comme une figure de proue de ces initiatives. Des recherches ayant documenté et analysé les effets de cette dernière sur l’action communautaire ont mis en lumière quatre tendances (Fortin, 2018; Savard et al., 2015)2 : premièrement, la canalisation de l’action communautaire, en créant des contextes où les organismes, déjà sous-financés, sont contraints de se plier aux orientations des fondations pour obtenir du financement, ce qui menace particulièrement les organismes en défense des droits collectifs, historiquement moins financés par la philanthropie. Deuxièmement, la délégitimation de l’expertise de l’action communautaire, au profit de modèles d’action imposés « par le haut », sans tenir compte des savoirs et des perspectives locales des organismes et des personnes concernées. Troisièmement, la diffusion des normes du marché dans le discours et la pratique de l’action communautaire (par exemple, l’évaluation et les redditions de comptes quantitatives). Quatrièmement, la dépolitisation de l’action communautaire, qui contribue à évacuer ou minimiser sa dimension conflictuelle et sa mission revendicatrice (Fortin, 2018).

Qu’en est-il plus spécifiquement de la privatisation dans le domaine de l’itinérance? Bien qu’encore peu prononcée au Canada, cette tendance devient de plus en plus évidente aux États-Unis, alors que des chercheurs·euses soulignent l’émergence d’une gouvernance marchande néolibérale qui, loin de résoudre le problème, tend à le perpétuer (Willse, 2015). Margier (2023) souligne, notamment, le rôle croissant des élites économiques qui financent directement des services, en dehors de tout cadre étatique, définissant elles-mêmes les modalités de prise en charge de l’itinérance. Ce glissement vers une gouvernance marchande, où l’itinérance devient un vecteur de profit, s’observe avec la montée récente des Business Improvement Districts (BID) qui jouent un rôle central dans l’élaboration des politiques et des services destinés aux personnes sans-abri. Selon ce modèle, les élites économiques, soit les entreprises, les fondations privées et les promoteurs immobiliers, financent des refuges et des programmes d’intervention en itinérance, en influençant fortement les décisions des autorités publiques dans le domaine (Margier, 2023).

Les chercheurs·euses en droit Alex Glyman et Sara Rankin (2016) ont examiné le rôle des BID dans la ville de Seattle, aux États-Unis. Leurs travaux montrent comment cette forme de privatisation contribue à la judiciarisation des personnes en situation d’itinérance, en transformant des espaces publics en espaces « quasi publics ». Bien qu’ils soient légalement publics, ces espaces sont administrés de manière similaire à un espace privé, permettant ainsi aux acteurs·trices privés d’exercer un contrôle accru pour exclure ou restreindre l’accès à des individus ou des groupes jugés « indésirables ».

Dans une étude menée à Portland, le géographe  Antonin Margier (2023) analyse l’influence croissante du secteur privé dans l’élaboration des politiques publiques en matière d’itinérance. Loin d’un simple appui philanthropique, il montre que les élites économiques orientent directement les priorités et les formes d’intervention, imposant des critères d’« efficacité » définis selon leurs propres intérêts. Leur pouvoir d’influence est tel qu’elles parviennent à rallier, parfois malgré elles et eux, des acteurs·trices communautaires initialement réticent·es. Cette forme de « coopération contrainte » révèle un déséquilibre structurel, où les normes marchandes marginalisent les approches collectives et contestataires, et contribuent à une dépolitisation de la lutte contre l’itinérance. De plus, l’auteur montre que cette privatisation entraine une reconfiguration du contrôle sous forme de « compassion instrumentale », orientée moins vers l’humanisation que la pacification des centres urbains et l’invisibilisation des plus pauvres.

Ces phénomènes s’observent actuellement à Gatineau, avec l’arrivée de l’entreprise Devcore et la création, via un partenariat public-privé, du Village Transition.

Spéculations

Devcore, une entreprise privée spécialisée dans le développement de projets immobiliers, administre près de 3 000 unités d’habitation au Québec et en Ontario, dont la valeur est estimée à plus de 500 millions de dollars. Selon les chiffres disponibles, en 2022, Devcore a acquis près de 22 % du parc immobilier locatif à Sept-Îles, affirmant dans la foulée son objectif de n’y loger que des « gens de qualité ». Cette opération a entraîné une hausse de 31 % des loyers sur la Côte-Nord et a été dénoncée par le Regroupement des comités logements et l’Association de locataires du Québec.

Dans un contexte de crise du logement et de l’itinérance, le projet de Village Transition initié par Devcore à Gatineau soulève des questionnements. Ce village de conteneurs payants, comprenant environ 100 unités, impose à ses résident·es de consacrer 25 % à 30 % de leur revenu pour y vivre. Si cette structure rappelle celles d’autres lieux d’hébergement communautaires — elles aussi payantes — son modèle financier s’en distingue nettement. Le Village est financé grâce aux investissements de partenaires provenant principalement du milieu des affaires, à qui Devcore garantit un rendement de 6 %. Autrement dit, ce modèle repose sur une intention marchande où les donateurs·trices, loin de s’inscrire dans une dynamique de solidarité désintéressée, perçoivent un retour sur investissement. Contrairement aux lieux d’hébergement communautaires gérés par des OSBL, qui réinvestissent leurs surplus dans les services aux résident·es sans verser de dividendes, le Village Transition s’inscrit dans une logique de rentabilité assumée. Il fait de l’itinérance un flux de revenus prévisible, tout en contournant les obligations juridiques et réglementaires imposées aux propriétaires dans le secteur locatif classique. Il s’agit là d’un glissement potentiellement inquiétant, où la solidarité cesserait d’être un engagement collectif pour devenir un marché à rendement garanti.

À cet effet, le secteur privé s’est imposé à Gatineau après des années de désengagement collectif systémique et de sous-financement chronique en matière d’itinérance. Comme le rappellent des acteurs·trices du milieu communautaire, « il y a un vide en ce moment, un véritable vacuum, parce que les acteurs publics ne prennent pas leurs responsabilités ». L’arrivée de Devcore s’inscrit précisément dans ce contexte de rareté, où le milieu communautaire est contraint de répondre à des besoins croissants avec des ressources souvent dérisoires, sans que ses revendications répétées (notamment la création de logements sociaux, l’augmentation du financement en itinérance et la mise en place de mesures structurantes pour assurer un réel continuum de services) ne soient réellement considérées : « les rencontres à répétition et l’espèce de violence bureaucratique a été très efficace à épuiser les groupes face aux mesures de revendication, et nous a littéralement fermé la gueule sur plusieurs aspects. On est tannés de se répéter et on perd les coudées franches pour le faire ».

Ce contexte a pavé la voie à des initiatives privées perçues comme des « solutions miracles », séduisant médias et opinion publique, mais risquant d’aggraver le désengagement étatique. Un·e acteur·trice communautaire exprime ainsi son inquiétude : « j’ai peur que, parce que politiquement et médiatiquement [le privé] est visible, on cesse de réfléchir à d’autres solutions pour l’itinérance. Que certains paliers de gouvernement se désengagent, se désinvestissent en se disant “le privé est là, alors on n’a plus besoin d’en faire autant” ».

De plus, les solutions telles que proposées reposent sur une logique qui privilégie des réponses immédiates à une réalité pourtant durable, au détriment de mesures structurantes et préventives. S’il offre un lieu d’hébergement transitoire comblant un trou dans le continuum de service, le projet de l’entreprise immobilière Devcore soulève un profond paradoxe : il place au cœur de la réponse à l’itinérance un acteur privé dont les pratiques contribuent elles-mêmes à la crise du logement et de l’itinérance. Il fragilise la réponse aux besoins des personnes en légitimant des solutions provisoires portées par des intérêts foncièrement économiques, au détriment de mesures ancrées dans le logement à long terme, l’accompagnement social et l’accès durable aux services essentiels, détournant au passage l’attention et les ressources nécessaires à la stabilité résidentielle et l’intégration sociale. Un·e acteur·trice communautaire résume bien ce paradoxe : « s’il doit être là, le privé en itinérance, ce ne devrait être qu’une cerise sur le sundae… Les conteneurs, ce n’est pas une solution durable. C’est une réponse d’urgence, mais ce n’est pas un logement. Il y a quelque chose de profondément ironique à voir un promoteur immobilier se positionner comme acteur dans la lutte contre l’itinérance… ».

Définancement et dépolitisation

La création de l’OSBL Transition Québec par l’entreprise privée Devcore lui a permis de mobiliser des financements non seulement caritatifs et du secteur des affaires, mais provenant également de fonds publics en itinérance à l’échelle municipale et provinciale. Cette initiative, qualifiée par les acteurs·trices communautaires de « pente glissante », redirige une part des ressources publiques vers des projets privés, réduisant le financement disponible pour les organismes communautaires déjà sous-financés. En servant de véhicule institutionnel à un projet initié par une entreprise privée, le statut d’OSBL agit comme une passerelle légitime entre le secteur public et le milieu des affaires, brouillant les frontières entre solidarité et rentabilité. Il permet de légitimer le transfert de ressources publiques vers des initiatives privées, contribuant au définancement des services collectifs ancrés dans la communauté, tout en rendant les organismes communautaires plus dépendants de financements précaires et conditionnels. Cette dynamique favorise la diffusion de normes qui fragilisent les réponses communautaires à long terme. Elle redéfinit les critères de légitimité et d’allocation des ressources, au risque de justifier un désengagement accru de l’État, comme l’explique un·e acteur·trice communautaire : « si le privé est perçu comme capable d’intervenir avec efficacité et rapidité, les gouvernements risquent de réduire encore davantage leurs contributions aux services publics et communautaires ».

Un·e autre acteur·trice communautaire souligne le risque de marginalisation des solutions collectives, pourtant adaptées à la complexité de l’itinérance, en redirigeant plutôt des ressources financières et humaines vers des initiatives privées perçues comme plus efficaces : « lorsque le privé devient la norme, les solutions collectives et publiques perdent de leur pertinence, affaiblissant ainsi l’ensemble de notre filet social. »

Cette dynamique de diffusion des normes du privé se reflète également dans l’instauration d’un mode de gouvernance managérial axé sur l’efficacité et la prise de décision unilatérale, dans lequel les orientations sont définies sans réelles consultations ou concertation avec les partenaires communautaires ou les personnes concernées. Ce mode de gouvernance, qui se déploie souvent au détriment des valeurs de participation démocratique et de coopération promues par le milieu communautaire, est dénoncé par les acteurs·trices communautaires : « Devcore a des ressources pour aller vite, mais elle n’a pas la culture organisationnelle pour soutenir ce genre de projet. Mais comme Devcore utilise ses propres ressources, elle n’a pas de compte à rendre ».

Cette tendance a également pour effet de contraindre les organismes communautaires à coopérer avec elle. À travers leur rôle dans leurs organismes respectifs, plusieurs acteurs·trices communautaires soutiennent et accompagnent des personnes qui sont, seront, ou ont été hébergées à Transition Québec. Par souci de continuité, mais également par crainte de voir les personnes soutenues être fragilisées, des acteurs·trices communautaires s’efforcent de maintenir des relations de collaboration avec la compagnie : « c’est pas une entreprise qui se spécialise en itinérance, donc on n’a pas le choix de garder les canaux ouverts si on veut que les choses se passent bien pour les personnes qu’on rejoint ». D’autres adoptent cette posture dans un souci de préserver leur place dans les discussions entourant la gestion de l’itinérance, dans un contexte où le secteur privé gagne en visibilité et en influence. Cette forme de « coopération contrainte » a pour effet de tempérer les critiques et les revendications, dans un souci de collaboration qui limite la capacité de critiquer : « je sens qu’il y a une sorte de peur, les gens ne vont pas forcément dire ce qu’ils pensent, et vont se rapprocher des acteurs privés en se disant qu’il vaut mieux faire des partenariats ».

En somme, le rééquilibrage des ressources en faveur du privé et l’imposition d’un mode de gouvernance managériale accentuent le risque de dépolitisation du milieu communautaire. Cette dynamique, marquée par la « peur de perdre les maigres ressources » disponibles, limite la capacité à remettre en question le modèle, alimentant un cercle vicieux de désengagement de l’État, de dépendance envers le privé et de managérialisation du milieu communautaire.

Marginalisation et contrôle

Les acteurs·trices communautaires interrogé·es ont également mis en évidence le risque de marginalisation accrue des populations les plus vulnérables. Si le Village Transition se présente comme une solution à l’augmentation du nombre de personnes vivant dans les campements, il s’adresse en réalité aux personnes perçues comme prêtes à se conformer à un cadre de vie structuré, incluant le respect d’un code de vie, la participation à certaines tâches ou l’engagement dans des démarches de réinsertion sociale. À l’instar d’autres ressources d’hébergement transitoires, le projet initié par Devcore n’entend pas rejoindre les personnes qui ne répondent pas à ces critères, que ce soit en raison de leurs habitudes de consommation, de leur état de santé mentale ou d’une situation d’instabilité marquée. Comme le souligne un·e acteur·trice communautaire : « le projet répond à certains besoins, mais il néglige ceux qui sont dans une situation encore plus critique et qui n’ont toujours pas accès à des solutions adaptées ». Faute d’alternatives durables, ces personnes se retrouvent alors davantage marginalisées, leur exclusion étant justifiée par la présence d’une solution désormais perçue comme suffisante. Les personnes considérées plus désorganisées se retrouvent privées d’accès à des services de base, exacerbant ainsi leur précarité.

Par ailleurs, les conditions d’admission suscitent des interrogations fondamentales sur les droits des résident·es : « les expulsions peuvent devenir arbitraires3, car les résidents ne sont pas considérés comme des locataires au sens juridique ». Ce flou juridique ouvre la porte à des pratiques d’autant plus préoccupantes lorsqu’elles sont mises en œuvre par une entreprise immobilière privée en position de contrôler l’accès à un espace d’hébergement. Le village de conteneurs crée en ce sens un espace quasi public qui ouvre la possibilité aux acteurs privés comme Devcore d’imposer des formes de contrôle facilitant l’exclusion ou la restriction d’accès à des personnes ou des groupes considérés comme indésirables.

Exportations

Le Village Transition est présenté comme une solution innovante, notamment en raison de l’utilisation de conteneurs maritimes et de son modèle financier attrayant pour les investisseurs. Toutefois, il repose moins sur un projet de transformation sociale que sur un format visible, reproductible et politiquement mobilisable. Son apparence innovante favorise sa diffusion, au risque d’être répliqué ailleurs sans consultation et sans tenir compte des spécificités locales et des dynamiques communautaires existantes. Comme le souligne un·e acteur·trice communautaire : « chaque communauté a des besoins différents. Exporter ce modèle sans l’adapter pourrait faire plus de mal que de bien ».

En conclusion, l’exemple de Devcore et du Village Transition à Gatineau soulève des questions fondamentales sur la place croissante du secteur privé dans la lutte à l’itinérance. Si de telles initiatives offrent des réponses rapides à des besoins urgents, en court-circuitant bien souvent les lourdeurs bureaucratiques imposées par le secteur public, elles comportent également des risques importants pour la justice sociale, la solidarité collective et l’autonomie des organismes communautaires. Loin de rétablir un équilibre, la privatisation enracine une gestion minimaliste et marchande de l’itinérance.

Ce phénomène s’inscrit dans un mouvement plus large de privatisation des services publics, caractérisé par des politiques d’austérité et par la déresponsabilisation progressive de l’État face aux besoins des populations marginalisées et vulnérables. Dans ce contexte, le logement, au lieu d’être reconnu comme un droit fondamental, tend à être de plus en plus réduit à une marchandise ou à un instrument d’investissement, accessible en priorité à celles et ceux qui sont capables de générer une valeur économique. Cette financiarisation de l’habitat exacerbe les inégalités existantes et fragilise davantage les populations les plus précaires.

Pour garantir une réponse réellement inclusive, durable et respectueuse des droits fondamentaux, il apparaît indispensable que les pouvoirs publics réassument pleinement leur rôle, en collaboration étroite avec le milieu communautaire et les personnes directement concernées. Faute de quoi, la privatisation de la lutte contre l’itinérance risque non seulement d’amplifier les logiques d’exclusion, mais aussi de renforcer l’idée que la dignité humaine peut être subordonnée aux impératifs du marché.