En choisissant de mener un projet de recherche auprès de personnes habitant les campements montréalais, je savais que je vivrais une expérience bouleversante. Mais je n’avais pas mesuré à quel point cela m’affecterait. Mon terrain a commencé sous un ciel lourd : un démantèlement, des effets personnels jetés dans des camions à vidange, une femme serrant son toutou en silence. Au fil des mois, je me suis laissée porter à travers le campement, à écouter des histoires qui se déposent comme des confidences, à voir des liens parfois discrets qui tiennent et à observer des stratégies de survie malgré la vulnérabilité et la menace constante d’éviction.
Démarche d’enquête
Depuis juin 2025, je mène une ethnographie relationnelle1 (Desmond, 2014) auprès des personnes qui habitent en campement, des résident·es qui habitent à proximité et des travailleur·euses communautaires dans un quartier de Montréal. Pendant cette période, je me suis concentrée davantage sur les personnes vivant en campement afin de mieux comprendre leur réalité quotidienne. Cela me mène à circuler dans l’espace public et dans les campements pour observer les interactions et échanger avec les campeurs·euses. J’ai également complété une série d’entretiens individuels auprès de personnes en campement, de personnes domiciliées à proximité, ainsi que de travailleurs·euses communautaires.
La multiplication des campements, observée au Québec comme à l’échelle nord-américaine (Lefebvre et Diaz, 2021), rend cette recherche particulièrement actuelle. La présence des personnes en situation d’itinérance dans l’espace public engendre des conflits d’usage, leurs modes d’occupation étant de plus en plus perçus comme inacceptables ou menaçants (Parazelli, 2021; Grimard et al., 2024). Cette dynamique s’inscrit dans un contexte de crise du logement (Gaudreau, 2022) marqué par une pénurie de logements abordables (Bureau de la défenseure fédérale du logement, 2024), une augmentation du nombre de personnes en situation d’itinérance (MSSS, 2023 et un manque de places en hébergement (Olsen et Pauly, 2022). Ces facteurs contribuent à la visibilité croissante des campements dans les villes.
C’est dans cette perspective que s’inscrit ma thèse doctorale, qui vise à documenter et à analyser les dynamiques sociospatiales liées à cette forme d’habiter qui prend de l’ampleur. Le présent article se concentre plus spécifiquement sur les modalités de mon entrée en contact avec les personnes en campement, ainsi que sur l’expérience du terrain à leurs côtés.
En parallèle, ma posture de chercheure s’est continuellement négociée — entre proximité, réflexivité et nécessité d’habiter, même brièvement, cette réalité à ciel ouvert. Cet article propose un récit à la première personne, pour mettre en lumière non seulement l’expérience de vie en campement, mais aussi la manière dont ces rencontres transforment le regard et le pas de la chercheure qui s’y attarde.
Entrée en terrain : éveil rude
Ma première journée a commencé en force, avec le démantèlement d’un campement de moins de dix tentes dans un parc. Une quarantaine de policiers·ères était sur place, avec une équipe antiémeute en soutien à distance, pour accompagner les cols bleus lors de l’opération. Un périmètre a été établi par la police, et j’ai vu des cols bleus jeter, dans trois camions à vidange, les effets personnels que les personnes en campement ne pouvaient pas emporter avec elles. Une poignée de militant·es était présente pour les soutenir, et un groupe avait loué un camion pour les aider à se relocaliser avec leurs effets personnels. Une femme, dont on démantelait le campement, était assise à côté par terre, serrant son toutou dans ses bras en pleurant. J’ai regardé des personnes ramasser tout ce qu’elles pouvaient pour s’installer ailleurs, sans avoir d’endroit où aller. Ce jour-là, je suis rentrée chez moi et j’ai passé l’après-midi à assimiler ce que j’avais observé, allongée sur mon divan, le regard fixé au plafond. C’est ainsi que j’ai amorcé mon terrain.
Dans les semaines qui ont suivi, en me promenant sur les campements, j’ai progressivement établi des contacts avec les personnes qui souhaitaient échanger avec moi. J’ai mis du temps avant de me sentir prête à aller vers elles : il me fallait d’abord apprivoiser le milieu, le laisser se dévoiler à son rythme, pour m’y sentir véritablement à l’aise. Je devais aussi composer avec cette tension délicate entre le respect de l’intimité des personnes et l’élan de commencer pleinement mon terrain. En allant les voir chez elleux, sous le ciel ouvert, j’avais le sentiment de franchir le seuil de leur domicile. Les premiers rapprochements se jouaient surtout dans l’accueil que je lisais dans les regards, et dans les signes non verbaux qui ouvrent ou referment une rencontre.
Au cours du premier mois, j’ai doucement appris à apprivoiser la réalité difficile des personnes en campement. Cette période a été éprouvante, et j’ai dû me recentrer sur mon bien-être, en m’accordant plus de temps et de douceur. Après six mois sur le terrain, j’ai créé des liens avec beaucoup d’entre elleux : iels m’accueillent dans leur monde, me racontent leurs histoires d’amour, j’immerge ma présence dans leur quotidien. On m’offre de la bière et des cigarettes, dans un geste d’accueil qui me fait sentir comme une invitée. On parle de tout et de rien — vraiment de tout — et iels partagent avec moi leur réalité, parfois avec des histoires à dormir debout. On commence même à m’interpeller : « Es-tu travailleuse de rue? », « Tu es qui? », « On se connaît, tu me dis quelque chose ». Ça me fait sourire à chaque fois.
Habiter leur réalité, un instant
Malgré tout, être témoin de leur quotidien reste éprouvant. L’absence d’installations sanitaires, la rareté de l’argent et de la nourriture, les vulnérabilités en santé mentale ou liées à la dépendance, l’absence d’intimité, le risque de vol ou de violences, les insultes — ou tout simplement l’indifférence — des passant·es : tout cela constitue leur réalité. J’entends sans cesse des histoires difficiles : des décès, des violences, des traumatismes, des surdoses.
Il m’arrive d’avoir l’impression d’en partager une infime parcelle : ne pas trouver de toilettes, avoir trop chaud ou trop froid, marcher sous la pluie ou la neige, ou être exposée à des moments de détresse. Pourtant, je sais que je peux ensuite rentrer chez moi, me mettre à l’abri des intempéries, tandis qu’iels demeurent dans cette réalité, sans interruption, jour et nuit. Je sais également que je peux entrer dans un petit café fancy du quartier et qu’on me laissera accéder aux toilettes parce que je peux me payer une consommation. Je suis en bonne santé, j’ai un réseau social solide, une famille, et je ne porte pas sur moi le poids des regards méprisants.
De plus, la menace constante d’un démantèlement plane : certain·es craignent de devoir tout recommencer, incapables de transporter l’ensemble de leurs effets personnels. Plusieurs ont une santé physique et/ou mentale fragile — il m’arrive de m’inquiéter pour elleux. Les places en hébergement sont limitées (c’est-à-dire qu’il n’y en a pratiquement pas), et certaines personnes en sont exclues. D’autres préfèrent aussi rester en campement, où iels trouvent davantage de tranquillité et moins de contraintes.
Vivre au rythme du campement
La fin du mois commence souvent très tôt pour les personnes en campement : l’argent se raréfie et consommer devient plus difficile. On attend chaque fois le premier du mois comme une promesse qui revient. Une multitude d’espoirs se cristallisent dans l’attente du chèque d’aide sociale : « quand je vais avoir mon chèque… je vais… ».

Quand je suis en campement avec les gens, j’ai l’impression de glisser dans un autre monde, où le temps s’étire et se contracte, où le rapport à l’espace se réinvente, où les déplacements et les promesses suivent leur propre rythme. Donner rendez-vous à quelqu’un·e pour le lendemain n’est jamais une certitude. Une fois, j’ai pédalé pendant vingt minutes à la recherche d’un contact avec qui j’avais prévu un entretien. Le hasard nous a finalement réuni·es sur la piste cyclable : il avait complètement oublié notre rendez-vous et s’en est excusé quelques fois par la suite. Tout cela ne me dérange pas. Je comprends de mieux en mieux leur réalité et leur rapport au monde. Les personnes en campement sont souvent en mode survie, passant leurs journées à tenter de répondre à leurs besoins essentiels. Certain·es choisissent de se rassembler, pour se protéger ou se soutenir, tandis que d’autres préfèrent rester à l’écart, cultivant un espace de calme et d’intimité (image 1) — sans jamais couper complètement le lien avec le groupe.
Très peu de gens ont des téléphones cellulaires. Iels communiquent autrement, directement sur place. Je fais pareil. Sur le campement, les gens passent et demandent : « Hey, as-tu vu X? », « Est-ce que X est ici? ». Parfois, certain·es savent où se trouve la personne, ou répondent : « Ah oui, iel était là ce matin », ou encore « Je ne l’ai pas vu aujourd’hui. ». L’autre jour, je m’approchais de la tente d’un contact quand son ami est passé à vélo et m’a dit : « Tu cherches X? Il est au centre de jour. » J’y suis allée, et il y était. Parfois, je ne retrouve pas la personne que je cherche, mais nos chemins finissent toujours par se croiser, de manière imprévue. Je me rends compte que poser des affiches avec mon numéro de téléphone et mon adresse courriel — comme on le fait traditionnellement en recherche — n’est pas la manière la plus appropriée de recruter des participant·es dans ce contexte. J’ai donc dû développer d’autres stratégies pour mener les entretiens individuels : avoir tout de prêt pour faire des entretiens sur le champ (argent comptant, enregistreuse, formulaires de consentement), réaliser l’entretien au moment même, ou planifier un rendez-vous au cours de l’après-midi.
Quand le froid s’invite
Avec l’hiver qui s’installe, les campeurs·euses planifient leurs propres stratégies pour traverser le froid. L’une d’elleux m’a confié qu’elle passait les nuits éveillée, incapable de fermer l’œil lorsque la température chute, et qu’elle dormait plutôt le jour, lorsque le soleil réchauffe un peu. D’autres choisissent de dormir ensemble pour partager la chaleur, recomposant une intimité de survie. Une personne m’a avoué, les larmes aux yeux, échanger des services sexuels pour obtenir un endroit où dormir. Ce sont des confidences qui pèsent lourd et qui rappellent à quel point l’hiver rend leurs réalités plus vulnérables encore.
Là où le sommeil se fait rare
Nous savons combien le sommeil est vital, et nous savons aussi que dormir sur des chaises dans les haltes chaleur est loin d’être reposant. Pourtant, entre dormir dehors, dans le froid, et tenter de fermer l’œil assis·e toute la nuit, le choix est souvent vite fait : pour les organismes, il vaut mieux ajouter des chaises que laisser quelqu’un à l’extérieur. Mais dormir assis·e, c’est presque ne pas dormir du tout : le corps s’épuise, l’esprit s’embrouille. Plusieurs personnes en campement m’ont confié leurs stratégies pour trouver le sommeil : rester éveillées pendant des jours pour espérer s’écrouler ensuite, prendre des médicaments pour s’assoupir, ou céder enfin sous le poids écrasant de l’épuisement. Et pendant ce temps, la société s’attend malgré tout à ce que les personnes fassent leurs démarches administratives, ou se trouvent un logement alors que les logements à petit prix se sont presque envolés.
Enfin, je comprends pourquoi certain·es choisissent de s’installer en campement. Iels y trouvent davantage d’espace, de liberté, un peu d’intimité, une forme de liberté, la possibilité de socialiser, et parfois même une tranquillité relative. Dormir dehors n’est jamais confortable : on doit composer avec le froid, la chaleur, le bruit — plusieurs s’installent près des autoroutes pour déranger le moins possible — et le risque omniprésent de se faire voler ses affaires.
Après une journée particulièrement difficile, je discutais avec des campeurs et je leur disais à quel point leur quotidien me paraissait lourd. L’un d’eux, que je connais depuis plusieurs mois, m’a répondu très respectueusement : « Eh oui, toi, quand tu rentres chez toi, au chaud, nous, ça continue ». Puis, dans la même conversation, il a ajouté que des personnes situées en marge de leur réalité, comme moi, étaient nécessaires pour faire ce travail : mettre en lumière leur quotidien. Je lui ai répondu simplement que je ne croyais pas pouvoir transformer le monde, mais que j’espérais que ma thèse pourrait, peut-être, changer un tout petit quelque chose.
Le campement qui accueille
Au fil des semaines, on m’interpelle de plus en plus dans le parc, dans la cour du refuge ou dans les campements. On me fait signe d’approcher pour discuter, on m’invite à visiter un campement, à jaser, à chiller un peu. Certain·es consomment de la drogue ou de l’alcool à mes côtés : iels disent se sentir à l’aise de le faire. Les personnes que je rencontre se montrent très généreuses, tant par le temps qu’elles m’accordent que par le partage de leur réalité. Iels me montrent leurs installations, leurs trouvailles, leurs aménagements, et partagent avec moi leurs stratégies pour l’hiver (qui commence bien avant le 21 décembre pour les campeurs·euses). J’y vois des personnes astucieuses, créatives, ingénieuses et c’est impressionnant. Ça illustre des capacités d’adaptation et une résilience notables.

Plusieurs ont des pratiques de constitution de chez soi. Installation de mobilier, de cadres, de décoration, de miroirs. Certain·es placent des toiles autour du campement pour délimiter leur territoire, ce qui démontre une certaine forme d’appropriation de l’espace. Un campeur a constitué un espace fermé avec un urinoir qu’il a fait lui-même (voir image 2). J’ai aussi vu des ateliers de réparation de vélo, ou des campeurs·euses qui se préparent des pizzas surgelées sur le barbecue.
Je suis aussi témoin de belles histoires de solidarité, comme ce campeur qui offre des tentes aux personnes qui n’ont nulle part où aller et leur propose de s’installer à ses côtés, ou cette personne logée qui vient souhaiter la bienvenue à son nouveau voisin en campement. Alors que je discute avec un campeur, un homme aîné passe et dépose des sacs remplis de jus, de baguettes et de fromage : il a voulu aider comme il pouvait, et nous étions tou·tes les deux très ému·es par cet acte de générosité. Un autre jour, une femme arrive avec une camionnette remplie de repas et de vêtements chauds pour le campement. J’observe les gens s’offrir des portions, les partager avec les nouveaux·elles venu·es, et même penser à m’en offrir, le sourire aux lèvres. Je les remercie, mais je refuse : iels en ont certainement plus besoin que moi. C’est une scène touchante, pleine de solidarité et de chaleur humaine. J’imagine qu’au milieu des difficultés, de la violence et de la détresse, ces gestes d’entraide réchauffent un peu les cœurs, malgré le froid qui s’installe.
Se faire une place
S’approprier une posture de chercheure — et non d’intervenante, de militante ou de sauveuse — constitue en soi un travail exigeant, surtout lorsqu’on côtoie des personnes en situation de survie. Les personnes que je rencontre m’apportent beaucoup, et je sens que ma recherche a réellement du sens, pour moi comme pour elles. Parler de tout et de rien avec les personnes en campement, les voir sourire, voir leur visage s’illuminer lorsque l’on se retrouve, me fait également beaucoup de bien.
De mon côté, je leur apporte ce que je peux : des ramens, du chocolat du Dollarama (qui fait toujours plaisir), mais aussi un peu de chaleur humaine, ma bonne humeur, mon écoute, mon sourire, ma bienveillance et, surtout, du temps. On partage avec moi les meilleures recettes de biscuits aux Ritz et au Cheez Whiz, que je note soigneusement dans mon calepin. Je fais ma tournée, je joue avec le chien du campement, j’imprime les articles de presse où iels sont mentionné·es, etc. On me demande quelle est ma chanson préférée de Nirvana, si je veux aller boire une bière, ou si on peut écouter de la musique classique ensemble. Je ressens véritablement une volonté de créer du lien avec moi, de connecter au-delà de mon rôle de chercheure. Et je dois dire que cela me touche profondément.
Devant cet accueil, maintenir une posture de chercheure demeure un défi constant. Créer des liens de confiance, c’est aussi entrer dans le quotidien des gens, dans leur intimité, connaître leur histoire et leurs besoins. On me perçoit souvent comme une intervenante ou une travailleuse de rue et, à certains moments, je dois clarifier mon rôle et mes limites. À y réfléchir, il est tout à fait normal qu’iels se sentent à l’aise avec moi et qu’iels souhaitent parfois que je les aide davantage. Je suis présente, attentive lorsqu’iels vont moins bien, et sensible à leur réalité. J’ai commencé à orienter certain·es personnes vers des travailleurs·euses de rue. On me dit parfois que l’on apprécie le fait que je ne sois pas une intervenante moi-même. On peut comprendre cela comme un désir d’entrer simplement en contact avec d’autres humains·es, en dehors du cadre formel de la relation d’aide. Habiter l’espace public ne signifie pas forcément vouloir de l’aide ou vouloir accéder à des services, ni accepter d’être inscrit·e dans une dynamique d’intervention.
Avant de partir en congé l’été dernier, je suis allée voir les campeurs·euses que je connais pour leur dire que je serais de retour dans une dizaine de jours. En quittant le campement ce jour-là, une personne que je connais à peine m’a lancé un « Bonne soirée, Véro! » de l’autre côté du parc. J’ai senti que je commençais à faire partie des meubles — et je me suis dit que c’était peut-être ça, au fond, l’essence du travail d’ethnographe (Favret, 1990; Wacquant, 2002).
Le genre du terrain
Le terrain m’a également rappelé que l’enquête n’est jamais seulement intellectuelle : elle est incarnée, située et profondément façonnée par le genre. Faire de la recherche comme femme dans l’espace public comporte ainsi son lot de surprises et de défis. En circulant seule, je me retrouve parfois à traverser des lieux plus risqués, ce qui m’a amenée à réfléchir plus sérieusement à ma sécurité. Cela a imposé certaines limites à mon terrain : je ne m’y rends pas lorsqu’il fait noir, ni durant la nuit. Des campeurs m’ont d’ailleurs recommandé de ne pas aller seule dans certains secteurs, ou se sont offerts pour m’accompagner — ce dont je n’ai finalement pas eu besoin. Je sens que certain·es souhaitent réellement veiller sur moi et se soucient de mon bien-être. Cette attention m’a touchée.
Je constate que certaines situations se sont produites en raison de mon apparence et de mon identité de genre. Lorsque je me promène dans l’espace public, il m’arrive souvent d’être « draguée » ou interpellée en raison de mes cheveux bouclés, de mon style ou de la couleur de mes yeux, et j’entends des commentaires comme : « T’es bien belle, toi », « Tu as de beaux yeux », « Tu es donc bien charmante », ou encore « Veux-tu aller sur une “date?” ». J’ai commencé à porter attention à mon habillement, en réfléchissant à la manière dont mes vêtements peuvent influencer la perception des autres. Bien que cette dynamique puisse parfois faciliter certains échanges sur le terrain, il demeure nécessaire d’en examiner les implications plus en profondeur dans une perspective genrée du travail de terrain. Cette expérience m’amène en effet à réfléchir aux effets de ma propre identité de genre sur les interactions et sur les conditions d’enquête (Harries, 2022; Yadlin et al., 2024). Je me questionne souvent sur la manière dont ce même terrain se déroulerait si j’incarnais une autre identité de genre.
Ne pas passer tout droit Au moment d’écrire ces lignes, j’amorce l’analyse de l’ensemble des entretiens individuels réalisés, de même que des notes d’observation colligées au cours des six derniers mois. Tout au long de cette période, le terrain a continué de me surprendre, de me questionner, de me déplacer, autant intellectuellement qu’émotionnellement. Je ne sais pas encore exactement ce que cette recherche deviendra dans sa forme finale, mais je sais que le terrain continue de me transformer un peu chaque jour.
Cette recherche prend forme dans une démarche ethnographique, au fil d’une présence prolongée sur le terrain et des relations qui s’y tissent. Elle ne repose pas sur une posture d’observation à distance, mais sur une implication située, faite de rencontres, d’échanges et d’ajustements continus. Peu à peu, les frontières entre observer, écouter et être affectée deviennent mouvantes. Le savoir qui se construit ici émerge de ces moments partagés, des récits confiés, mais aussi des inconforts, des doutes et des déplacements qu’ils suscitent. Faire de l’ethnographie, dans ce contexte, c’est accepter de se laisser transformer par le terrain, et de penser à partir de ce qui nous traverse.
Pour continuer d’avancer dans ce travail, je m’accroche à mes propres refuges : dans la boxe, qui m’ancre dans mon corps et réveille la résilience nécessaire à l’enquête, dans les amitiés et les amours — humains comme félins — qui m’enracinent et dans la cuisine, qui apaise, où préparer du pain aux bananes pour les campeurs·euses devient une manière de traverser l’impuissance qui m’habite par moments.
Alors que l’itinérance visible connaît une hausse marquée, et ne montre aucun signe de ralentissement, on constate les limites de nos dispositifs d’hébergement, de prévention et de soutien, et l’on se doit de repenser nos façons d’habiter la ville (Grimard et al., 2024; MacDonald, 2024). En tant que société, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir : des changements structurels s’imposent, et ils exigent à la fois du courage politique et une réelle volonté de transformer nos rapports aux inégalités. Si cette recherche s’ancre dans un contexte spécifique, elle permet néanmoins d’éclairer des dynamiques que l’on retrouve dans d’autres milieux urbains et ruraux confrontés à des réalités similaires, en offrant des prises pour penser autrement les rapports à l’espace public, à la marginalité et aux réponses collectives qui y sont apportées.
Lors d’une récente entrevue, un·e campeur·euse formulait ce souhait : « Quand le monde voit les gens dans la rue, ne passez pas tout droit… passez pas tout droit ». Son appel renvoie l’écho du dernier rapport de l’Office de la consultation publique de Montréal (OCPM, 2025) : « Ton voisin qui vit dehors, c’est quand même ton voisin ».
Notes
- Selon Desmond (2014), l’ethnographie relationnelle s’intéresse aux processus impliquant des configurations de relations entre différents acteurs ou institutions. Elle privilégie l’analyse de champs plutôt que de lieux, de frontières plutôt que de groupes circonscrits, de processus plutôt que de personnes figées, et de conflits culturels plutôt que d’une culture de groupe homogène. Dans mon étude, je mobilise cette approche afin d’examiner les dynamiques relationnelles entre les personnes vivant en campement et les personnes domiciliées, ainsi que les interactions qui structurent leur cohabitation dans l’espace public.
Références
Bureau de la défenseure fédérale du logement. (2024). Upholding dignity and human rights : The Federal Housing Advocate’s review of homeless encampments : Final report. Commission canadienne des droits de la personne. https://www.chrc-ccdp.gc.ca/publications/upholding-dignity-and-human-rights-federal-housing-advocates-review-homeless
Desmond, M. (2014). Relational ethnography. Theory and Society, 43(5), 547‑579. https://doi.org/10.1007/s11186-014-9232-5
Favret, J. (1990). Être affecté. Gradhiva : revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie, (8), 3‑9. https://doi.org/10.3406/gradh.1990.1340
Gaudreau, L. (2022). Aider le marché plutôt que s’y soustraire. Petite histoire des politiques publiques d’aide à la construction des logements. Revue Possibles, 46(1), 42‑49. https://doi.org/10.62212/revuepossibles.v46i1.472
Grimard, C., Lapalme, V., Wagner-Lapierre, S., et Blank, S. (2024). Le bien-être des personnes en situation d’itinérance : Le partage de l’espace examiné sous les loupes de l’architecture et du travail social. International Journal on Homelessness, 4(1), 1‑15. https://doi.org/10.5206/ijoh.2023.3.16645
Harries, B. (2022). Disturbing hierarchies. Sexual harassment and the politics of intimacy in fieldwork. Qualitative Research, 22(5), 668‑684. https://doi.org/10.1177/14687941221098926
Lefebvre, S., et Diaz, J. (2021). Les campements urbains dans la ville : Une revue de la littérature. Ville de Montréal, Service de la diversité et de l’inclusion sociale (SDIS).
MacDonald, S.-A. (2024). L’itinérance au Québec. Réalités, ruptures et citoyenneté. Presses de l’Université du Québec.
Ministère de la Santé et des Services sociaux. (2023). Dénombrement des personnes en situation d’itinérance visible au Québec. Rapport de l’exercice du 11 octobre 2022. Gouvernement du Québec. https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/fichiers/2023/23-846-05W.pdf
OCPM. (2025). Itinérance et cohabitation sociale à Montréal : Rapport de consultation publique. Office de consultation publique de Montréal. https://ocpm.qc.ca/sites/default/files/pdf/rapports/rapport-final-Itin%C3%A9rance%20et%20cohabitation%20sociale%20%C3%A0%20Montr%C3%A9al_0.pdf
Olsen, N., et Pauly, B. (2022). « Forced to Become a Community » : Encampment Residents’ Perspectives on Systemic Failures, Precarity, and Constrained Choice. International Journal on Homelessness, 3(1), 1‑15. https://doi.org/10.5206/ijoh.2022.2.14431
Parazelli, M. (2021). Itinérance et cohabitation urbaine : Regards, enjeux et stratégie d’action. Presses de l’Université du Québec.
Wacquant, L. (2002). Corps et âme : Carnets ethnographiques d’un apprenti boxeur. Agone.
Yadlin, A., Tsuria, R., et Nissenbaum, A. (2024). Understanding Researcher Risk and Safety in Qualitative Research Online. Digital Society, 3(1), 4. https://doi.org/10.1007/s44206-024-00089-z