Les « sables mouvants » de l’incitation au travail dans les politiques d’assistance sociale. 

Il y a plus de 50 ans, le Québec s’est doté d’une loi sur l’aide sociale afin de garantir un revenu minimum à tous-tes. Cette loi remplace l’aide gouvernementale, qui s’adressait à des populations spécifiques jugées méritantes, et le soutien financier offert par la famille et la charité, pour mettre en place un système à portée plus universelle. 

Toutefois, depuis leurs débuts, les programmes d’assistance sociale sont sous tension. Ils doivent en effet répondre à deux objectifs concurrents : d’un côté, fournir aux Québécois-es un revenu leur permettant de recevoir un soutien minimal et, de l’autre, répondre aux préoccupations des gouvernements qui cherchent à éviter que les prestataires deviennent « dépendant-es » du système de soutien du revenu. Pour éviter cela, la stratégie gouvernementale consiste à inciter les personnes à entrer et demeurer sur le marché du travail, grâce à différents programmes. Ces mesures d’activation obtiennent ainsi une place centrale dans les politiques de soutien au revenu et de lutte contre la pauvreté. Quelles sont les conséquences d’un tel angle d’approche? 

Il s’avère1 que les mécanismes d’activation au travail ont en réalité tendance à freiner l’intégration des personnes assistées sociales sur le marché du travail, les cantonnant du même coup dans une situation de grande pauvreté. Construits en décalage avec leurs besoins et leurs désirs, ces mécanismes contribuent par ailleurs à renforcer les préjugés à leur égard et à invisibiliser la singularité de leurs parcours. 

Méthodologie 

Les résultats présentés ici sont le fruit d’une recherche partenariale entre des chercheurs-euses du Groupe de recherche interuniversitaire et interdisciplinaire sur la pauvreté, l’emploi et la protection sociale (GIREPS) et le Collectif pour un Québec sans pauvreté. La recherche a permis d’interroger 44 personnes assistées sociales qualifiées « d’aptes au travail » dans 7 régions du Québec, sur leur parcours de vie, leur expérience à l’aide sociale et leur rapport au travail.  

Incitations 

Depuis plusieurs décennies, la participation au marché du travail agit comme clé de voûte des politiques de soutien au revenu et de lutte contre la pauvreté. 

Dès les années 1970, le gouvernement québécois introduit progressivement des stratégies d’activation des travailleurs-euses. En 1974, le montant de l’aide sociale a été plafonné à 50 % du salaire minimum. En 1979, trois programmes d’aide à l’emploi sont instaurés : le Supplément de revenu de travail (SUPRET), qui apporte un complément aux faibles revenus afin d’inciter à entrer ou à rester sur le marché de l’emploi, les Jeunes volontaires, qui soutient les projets d’auto-entrepreneuriat des personnes de moins de 30 ans, et un programme d’emploi temporaire de 20 semaines (Jetté et al., 2011, p.6; Boucher et Noiseux, 2018, p.129-130). En matière de lutte à la pauvreté, la participation au marché du travail est aussi à l’honneur.  

L’« intégration économique » et la « participation sociale » vont même jusqu’à remplacer la « pauvreté » et l’« exclusion sociale » dans le titre du troisième plan d’action gouvernemental de lutte à la pauvreté, témoignant de l’orientation sans équivoque du gouvernement. 

Aujourd’hui, ces stratégies d’activation prennent deux formes principales. Tout d’abord, on trouve des mesures directes, obligatoires ou non, déclinées en quatre programmes principaux. Le programme Subvention salariale finance une partie du salaire minimum afin d’inciter à l’embauche, le Programme d’aide et d’accompagnement social (PAAS-Action) bonifie la prestation de base de l’aide sociale, en échange d’une participation bénévole à un organisme, dans le but d’améliorer l’employabilité et le programme Projet de préparation à l’emploi (PPE) sollicite des entreprises d’insertion pour offrir des formations professionnelles. Ces stratégies d’activation sont aussi incarnées dans Objectif Emploi, un programme d’insertion à l’emploi de 12 à 24 mois par lequel doit passer toute personne qui fait une première demande d’aide sociale. Les personnes engagées dans l’un ou l’autre des trois parcours — recherche d’emploi, développement des habiletés sociales et développement des compétences —reçoivent des allocations de participation, alors que celles qui contreviennent aux conditions de participation se voient imposer des pénalités financières pouvant aller jusqu’à 224 $2. Les diverses interventions des agent-es d’aide sociale, comme l’incitation à la participation à certaines activités de développement de l’employabilité, peuvent également être envisagées comme des stratégies d’activation directes (Charron 2019). 

Ensuite, des stratégies d’activation indirectes, comme des montants de prestations très bas, rendent le soutien financier moins attrayant et incitent à une plus grande participation des personnes assistées sociales sur le marché du travail. 

Bien que le vocabulaire change au fil des réformes3, la préoccupation du gouvernement demeure la même : il faut « activer » les prestataires d’aide sociale pour éviter qu’ils et elles ne développent une dépendance envers le soutien financier étatique.  

Les mesures d’activation sont basées sur l’idée que les personnes qui reçoivent de l’aide financière font le choix de ne pas travailler, qu’elles sont paresseuses et qu’elles cherchent à profiter du système. Le discours dominant sur la pauvreté et l’exclusion sociale met donc l’accent sur la responsabilité individuelle et sur « l’obligation de tout individu de maintenir son “employabilité” » malgré les transformations du marché du travail (McAll, 2008, p.98-99). 

Contraintes 

Il apparaît pourtant que ces mécanismes, directs ou indirects, visent à côté de la cible. En premier lieu, un faible revenu, tel qu’octroyé par les prestations sociales, agit-il nécessairement comme levier d’activation? Toutes les personnes que nous avons interrogées vivent en situation de pauvreté4. En 2021, la prestation mensuelle des personnes considérées sans contraintes à l’emploi s’élève à 708 $. En y ajoutant les crédits d’impôt auxquelles elles ont droit5, une personne seule et sans contrainte à l’emploi peut bénéficier d’un revenu annuel d’un peu plus de 10 000 $. Cela correspond à environ la moitié de ce qui est nécessaire pour couvrir ses besoins de base selon la Mesure du panier de consommation6, et à près du tiers de ce qui est considéré comme nécessaire pour une sortie durable de la pauvreté selon l’indicateur du revenu viable7.  

Les personnes interrogées ont expliqué qu’être en état de survie perpétuel agissait comme un frein à leur retour sur le marché du travail et à leur sortie de la pauvreté. En effet, le manque de ressources financières et matérielles devient en soi une barrière importante à l’emploi. C’est le cas notamment parce que vivre en situation de pauvreté entraîne des problèmes de transport et d’habillement. La situation de pauvreté rend également difficile le maintien d’un réseau social qui pourrait constituer une passerelle vers le travail. Elle représente aussi des défis en matière d’organisation, notamment à cause du temps perdu pour combler ses besoins de base, comme aller à la banque alimentaire, ou trouver du financement pour payer ses dettes, ses factures ou son logement. 

Ainsi, pour bon nombre de ces personnes, l’état de grande pauvreté dans lequel elles se trouvent plongées agit comme du « sable mouvant » dans lequel « tu vas t’enliser » plutôt que d’agir comme un tremplin vers le marché du travail : « Comment tu veux que je me sorte de la misère pis que je fasse autre chose si tu me tiens dans la misère? » (Albert). 

En second lieu, l’entrée sur le marché de l’emploi est-elle vraiment synonyme d’une sortie de la pauvreté? Les programmes d’assistance sociale se sont développés de façon à catégoriser les personnes selon leurs contraintes à l’emploi, leur offrant ainsi un traitement différencié. Selon que ces contraintes soient (ou non) médicalement reconnues, temporaires, permanentes, ou jugées inexistantes, les personnes seront classées dans différentes catégories de programmes. Ces catégories font l’objet de mesures d’intégration à l’emploi plus ou moins exigeantes et reçoivent des prestations plus ou moins élevées, selon leur capacité perçue à intégrer le marché du travail. Ainsi, les personnes dites « sans contraintes », qui représentent environ le tiers des personnes inscrites à l’Aide sociale et à la Solidarité sociale, forment la première catégorie qu’il faut mettre au travail8

Toutefois, un nombre important d’entre elles n’est pas en mesure d’assurer leur subsistance par le travail. Les personnes qui effectuent une demande d’assistance sociale sont d’abord présumées « sans contraintes ». Une personne qui a des contraintes doit donc le prouver par un certificat médical, qui doit ensuite être validé par le ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MTESS). Mais, dans bien des cas, leurs problèmes de santé ne sont pas reconnus par le ministère comme étant des « contraintes à l’emploi ». Il arrive que les personnes aient rencontré des embûches dans le cadre de leurs démarches de reconnaissance de ces contraintes, ou qu’elles aient préféré ne pas s’y engager, afin d’éviter un long et complexe processus d’évaluation médicale ou pour éviter les étiquettes diagnostiques9

Parmi les personnes considérées « sans contraintes à l’emploi », bon nombre ne sont donc pas réellement aptes au travail. Plusieurs ont des problèmes importants de santé physique ou psychologique qui les empêchent de trouver et d’occuper de façon durable un emploi qui procure un revenu suffisant pour sortir de la pauvreté : « Moi, avant de tomber sur l’aide sociale, j’étais machiniste. Pis là, à un moment donné, je me suis blessé et c’est là que ça a commencé à dégénérer un peu […]. Perds ta job, perds ta maison, perds ton char, tu te retrouves à pied sur l’aide [sociale] » (Hector). 

 « Dans ma vie, c’est la santé qui m’a amenée à être sur le bien-être […]. Je n’avais pas le choix [de demander des prestations d’aide sociale] étant donné que j’avais mes enfants, qu’il fallait que je subvienne à leurs besoins. Mon état psychologique ne me permettait pas d’aller travailler, faique je n’avais pas le choix. » (Marilou) 

On cherche alors à pousser vers le marché du travail des personnes qui ne sont pas en mesure de travailler pour assurer leur subsistance, sans chercher à comprendre pourquoi les gens « tombent » sur l’aide sociale. Cette logique est bien comprise des personnes assistées sociales : « Leur logique, c’est de se dire “on leur donnera pas grand-chose, on va les laisser dans la misère, comme ça ils vont s’écœurer pis ils vont faire autre chose” » (Albert).  

Décalages 

Le MTESS publie mensuellement des données sur les raisons du recours à l’aide sociale10, comme la perte d’un emploi ou une prestation d’assurance-emploi insuffisante, mais elles n’offrent aucun détail sur ce qui a causé la fin ou l’insuffisance des revenus pour ces personnes. 

Pour celles et ceux qui ont participé à notre étude, c’est une épreuve ou une série d’épreuves, souvent la maladie (physique ou mentale), un accident (comme des accidents de la route ou du travail) ou encore une situation familiale défavorable (comme une séparation, un divorce, ou une situation de violence conjugale), qui a fait bifurquer leurs parcours de vie et les a mené-es à l’aide sociale. Leurs capacités et leur besoin de soutien dans ces situations difficiles contrastent alors avec les injonctions à « s’activer » en cherchant un nouvel emploi et en s’y investissant11: « L’aide que j’ai de besoin, on ne me l’offre pas. Que ça soit au niveau physique, au niveau psychologique, au niveau financier, au niveau de la gestion de choses aussi banales qu’un budget. Y’a plein, plein de choses qui sont tellement simples, mais qui sont tellement compliquées d’accès » (Justine). 

Alors que le gouvernement vise à (ré)habiliter et à (ré)insérer les personnes assistées sociales, celles-ci souhaitent être intégrées non seulement d’un point de vue économique, mais aussi obtenir un travail qui fait « sens » pour elles. Cela passe notamment par la prise en compte de leurs besoins et intérêts au lieu d’accorder préséance à ceux du marché du travail. Or, l’ensemble des dispositifs mis en place pour les inciter à travailler correspond surtout aux besoins de main-d’œuvre exprimés par les entreprises et occulte les besoins et désirs des personnes concernées : « J’ai essayé de faire subventionner une formation parce que je n’avais pas fini mon DEC au cégep, j’avais juste mon secondaire de complété. J’ai décidé de faire une formation en ébénisterie pis de la faire financer par Emploi-Québec, mais ce n’était pas finançable parce que ce n’était pas un métier en demande » (Marie). 

Plusieurs personnes interrogées ont tenu à faire remarquer que les employeurs-euses qui ont recours aux programmes d’insertion ou aux subventions salariales profitent ainsi d’une main-d’œuvre au rabais, alors qu’elles n’en retirent pour leur part ni une intégration durable en emploi ni une sortie de la pauvreté. Cela vient renforcer la perception que les programmes et mesures d’insertion les enlisent dans des parcours circulaires plutôt que qualifiants : « J’ai participé à tous les programmes qui existaient dans c’temps-là, le programme Extra et compagnie, qui n’ont jamais débouché sur aucun emploi permanent […]. Et pis après, tu te retrouves à la case départ […] parce que ça ne débouchait jamais sur des embauches » (Bertrand). 

Ces dispositifs sont par ailleurs ancrés dans un ensemble de catégories binaires, basées sur la centralité du travail dans notre société. Dans un tel contexte, on en revient toujours à deux choix opposés, le travail ou l’oisiveté. Ce genre de logique dualiste réduit la participation citoyenne aux activités marchandes et invisibilise d’autres formes de contributions sociales. « C’est quoi tes occupations? C’est parfois gênant quand tu dis : bien je fais ça… Ah, mais tu gagnes de l’argent avec ça?, t’es comme : ah non, je gagne pas d’argent avec ça. Faique à force de créer du malaise, pis que tu rentres pas dans le beau modèle, je pense que c’est une espèce de technique de réinsertion par le fait de créer un malaise autour du fait de pas être conforme. » (Marie) 

La quasi-totalité des personnes interrogées définit d’ailleurs le travail de façon large, en y incluant une diversité d’activités, notamment le « travail gratuit » tel que les soins aux proches, le bénévolat et le militantisme. Elles associent à ces activités la même valeur et la même utilité qu’au travail salarié, ainsi que les mêmes fonctions sociales, puisqu’elles leur permettent de se valoriser, de recevoir de la reconnaissance, d’acquérir de nouvelles compétences, de développer leur autonomie, de regagner du pouvoir sur leur vie et de socialiser : « Est-ce que « travail » égal « salaire »? Ou « travail » égal « contribution à la société »? […] Moi dans ma tête, j’ai travaillé toute ma vie, pis j’ai contribué toute ma vie, pis je me dis : je suis payée par le gouvernement, that’s it » (Gisèle). 

Il n’en reste pas moins qu’en comparaison au travail salarié, ces parcours alternatifs ne sont habituellement pas reconnus en tant que « vrai travail » par les autres citoyen-nes : « Mettons que quelqu’un te demande : « tu travailles où toi? […] Bien je fais du bénévolat. Hein? Tu ne travailles pas! Ils ont quasiment envie de te regarder pis de te dire : bien là tu ne travailles pas? Pourquoi tu ne t’en vas pas sur le marché du travail? » (Valérie). 

Repoussoir 

Le système d’aide sociale et ses mécanismes d’activation contribuent en outre à la dissémination d’une conception économique et méritante de la citoyenneté qui repose sur la distinction entre les « pauvres illégitimes », celles et ceux qui sont capables de travailler, et les « pauvres légitimes », celles et ceux qui en sont incapables.  

Parmi les personnes interrogées, nombreuses sont celles qui ont tout fait pour éviter l’aide sociale, qu’elles percevaient comme étant une situation honteuse : « Je voulais jamais tomber sur l’aide sociale. Jamais jamais jamais jamais jamais. Je veux être autonome. Voilà, aujourd’hui, je suis sur l’aide sociale. Quand j’ai tombé la première fois, oh câline de bonne bine! Il me semble que mon orgueil m’a fait mal, ah j’ai braillé souvent! Pourquoi je suis sur l’aide sociale? » (Rita). « C’est pas marqué que je suis assisté social. J’ai des amis de 20 ans qui le savent même pas. Bien moi, j’ai joué mes cartes pour que ça soit confidentiel […]. Parce que moi, je veux pas me faire étiqueter comme tout le monde » (Rodrigue). 

Certain-es ont également critiqué le caractère inflexible et « inhumain » du programme d’aide sociale, ainsi que le manque d’empathie et de compréhension de la part des agent-es qui le mettent en œuvre : « On juge de l’extérieur les conditions de vie des gens […]. On met tout le monde dans le panier, pis on met des gens qui n’ont aucun recours actuellement, pis qui sont en dépression souvent. On ne sait pas dans quelles conditions ils vivent. On les assomme avec des coups de matraque de coupures financières, pis des préjugés » (Rodrigue). 

Les préjugés ainsi que les sentiments de honte et de culpabilité découlant de cette hiérarchisation des prestataires selon leur capacité à occuper un emploi fonctionnent alors comme un mécanisme indirect d’activation, au sens où les personnes préfèreraient ne pas avoir recours à l’aide sociale.  

Toutefois, ce mécanisme produit souvent des effets contraires à l’objectif. Comme le rappellent Judith et Albert, les préjugés envers les personnes assistées sociales agissent doublement à titre de « repoussoir », c’est-à-dire qu’ils freinent et motivent simultanément les gens à mener des démarches d’emploi : « J’ai l’impression que, quand j’essayais de retourner [sur le] marché du travail, [je me faisais] juger par les employeurs. Plus longtemps que ça fait que t’es sur l’aide sociale, plus t’es jugée par les employeurs » (Judith). « Ça te pousse à vouloir aller travailler pour te distancier de l’aide sociale, [mais] ça t’empêche d’aller travailler parce que t’es étiqueté « aide sociale » (Albert). 

Contributions 

En décalage avec les besoins et les expériences vécues des personnes, le système d’aide sociale et les préjugés qui en découlent ont ainsi tendance à enfoncer les individus dans la pauvreté, au lieu de leur offrir un tremplin permettant une intégration consentie et durable sur le marché du travail. 

Plutôt que de contraindre les personnes recevant des prestations d’aide sociale à s’insérer dans des trajectoires d’emplois préfabriquées, il nous paraît important de reconnaître la singularité des épreuves qui les ont amenés à « tomber » sur l’aide sociale et de repenser l’accès à un revenu décent au-delà du travail salarié, des politiques d’activation et du discours sur « la participation sociale », qui estiment trop souvent la valeur d’une vie en fonction de la capacité d’une personne à occuper un emploi. 

Il importe de regarder le problème autrement et de se questionner sur les conditions et le sens du travail, sur son caractère sacré dans nos vies. Pourquoi s’atteler à faire travailler tout le monde et à n’importe quel prix? Pourquoi le droit de vivre et la contribution à notre société s’expriment-ils principalement dans les termes du travail salarié? C’est en mettant de l’avant une approche globale des inégalités sociales axée sur la complexité des parcours de vie des individus, des embûches rencontrées, de leurs besoins et aspirations, que d’autres choix s’offriront.  

Les spirales de la rigueur : le contrôle des allocataires d’aide sociale en France

À propos du livre de Vincent Dubois, Contrôler les assistés. Genèse et actualité d’un mot d’ordre, Paris, Raisons d’agir, 2021. 

Les travaux de Vincent Dubois, menés depuis les années 1990 sur les caisses d’allocation familiale (Caf), en France, permettent de saisir l’État en actes, ou ce que l’auteur a nommé « La vie au guichet » (Paris, Points-Seuil, 2015). Dans son dernier livre, Contrôler les assistés. Genèse et actualité d’un mot d’ordre (Paris, Raisons d’Agir, 2021), l’auteur prolonge ses réflexions en centrant spécifiquement son analyse sur les pratiques de contrôle des allocataires de prestation sociale. Il décrypte l’émergence d’une « politique de contrôle » qui, depuis le milieu des années 1990, ne cesse de se durcir. Le texte qui suit est la version retravaillée, par l’équipe de rédaction du CREMIS, d’un entretien que l’auteur nous a accordé sur cette politique de contrôle, son histoire, sa mise en œuvre et ses effets sur les populations les plus précaires1. 

Dans l’aide sociale comme ailleurs, le contrôle est inséparable du travail bureaucratique. Par exemple, le versement des prestations sociales a toujours été assorti d’une vérification a priori et a posteriori. Mais on observe un renforcement de ce contrôle, notamment dans l’administration sociale, et l’établissement de ce que j’appelle les spirales de la rigueur. C’est-à-dire, une dynamique qui conduit à la surenchère politique ou technique vers toujours plus de contrôle et à minorer les voix qui, sans même être discordantes, appellent à plus de mesure ou mettent en cause les possibles effets pervers d’une telle tendance. 

Ce qui change progressivement, surtout à partir du milieu des années 1990, c’est d’abord le regard porté sur ces vérifications. Jusqu’alors considérées comme peu importantes, voire, au sein des administrations sociales, comme un « sale boulot », elles sont désormais promues et valorisées. On constate en parallèle l’affaiblissement des positions critiques à l’égard de cette orientation. Non pas que tout le monde s’y soit rallié, mais à tout le moins ces positions critiques sont de moins en moins dicibles et, lorsqu’elles s’expriment, de moins en moins audibles. Les quelques prises de position politiques, à gauche, ou les formes de résistance plutôt faibles et peu organisées au sein des administrations, du côté des travailleuses et travailleurs sociaux par exemple, les mobilisations d’organisations caritatives ou de défense des populations précaires : tout cela existe, mais fait peu de poids par rapport à l’ensemble des processus en sens contraire qui, depuis maintenant près de trois décennies, ont imposé le contrôle comme mot d’ordre. Or, ce sont essentiellement les populations précaires qui font les frais de ces évolutions.  

Coordonner, planifier, mesurer 

Depuis les années 1990, les vérifications deviennent les éléments d’une politique d’ensemble, pensée, organisée et revendiquée comme telle. Désormais on coordonne, on planifie, on fixe des objectifs, on mesure les résultats, on les communique. On consolide l’arsenal juridique et technique, on forme les agents et agentes, on établit des procédures. Ce processus va de pair non seulement avec des contrôles plus efficaces et plus étendus, mais aussi plus sévères, ce qui conduit à des sanctions plus dures.  

Pour mieux comprendre ces évolutions structurelles des politiques sociales et leurs caractéristiques, j’ai étudié les interactions entre l’administration sociale et son public, dont les relations de guichet sont emblématiques. Traditionnellement, en France et dans d’autres pays européens, le système assurantiel couvre des risques considérés comme collectifs, en contrepartie de cotisations sociales, payées par les travailleuses et les travailleurs. Les allocations sont versées à des « ayants-droits », reconnus sur la base de statuts légaux fondés sur des catégories collectives formelles. Ce mode de fonctionnement a progressivement été remis en cause par des politiques sociales plus individualisantes et responsabilisantes. Aujourd’hui, l’admissibilité aux aides dépend plutôt de critères individuels de fait, comme les sources de revenus ou la situation familiale, que l’on doit établir et vérifier. On ajuste des contrats individualisés comportant des exigences et on s’assure que les allocataires les respectent.  

C’est cette transformation qui rend l’interaction entre le public et le personnel administratif si importante. Leur rencontre n’est plus seulement une routine administrative, mais un moment où on qualifie les situations, on examine les demandes, on évalue les besoins et où, parfois, on juge les comportements des demandeuses et des demandeurs. L’interaction devient alors stratégique : selon ce qu’une personne fait et dit, comment elle présente sa situation, elle pourra être acceptée ou refusée à un programme.  

Les programmes dits d’« activation », par exemple, conditionnent le versement d’une prestation à une attitude active de la part des bénéficiaires pour sortir de leur condition de receveuses et receveurs qualifiés de « passifs ». C’est-à-dire que, pour recevoir une aide financière, il devient nécessaire de répondre à une exigence de formation ou de recherche d’emploi, par exemple. C’est finalement le personnel administratif qui évaluera la situation, et décidera si leur demande respecte ou non les critères d’admissibilité à la prestation. 

Contrairement à des cas comme celui des États-Unis qui, pour le dire vite, ont toujours été plus proches d’un modèle de charité publique que les pays européens, c’est donc un effet des transformations des politiques sociales qui, en retour, permet de révéler la double face d’accompagnement et de contrainte de ces politiques tout comme la dimension « stratégique » des interactions au guichet.  

Prédire le risque 

De nouveaux changements apparaissent au début des années 2010, avec l’intégration de l’intelligence artificielle dans les méthodes de contrôle. On a commencé à établir un « score de risque », qui permet de sélectionner les cas dans lesquels une erreur a statistiquement le plus de chances d’intervenir. Cet outil est devenu le principal mode de déclenchement des contrôles, notamment sous la forme à la fois la plus traditionnelle et la plus intrusive du contrôle à domicile.  

Cet outil statistique fonctionne grâce à des algorithmes, fondés sur des corrélations entre des facteurs comme la situation familiale, le montant du loyer, ou le niveau de revenu, pour calculer la probabilité d’une erreur. Cette technique dite de data mining est aujourd’hui bien connue pour son utilisation massive de « statistique prédictive » (Harcourt, 2007). Les travaux d’Alain Desrosières visent à montrer les correspondances entre les outils statistiques et les philosophies sociales qui les sous-tendent (Desrosières, 2008). Je m’en suis inspiré pour essayer de montrer comment cette technologie sert d’instrument de « maîtrise des risques ». Je montre aussi, plus généralement, que ces outils sont l’incarnation technique d’un mode de pensée qui cherche la cause des problèmes dans les comportements individuels, puisque l’unité d’observation du data mining ce sont les individus, et non des groupes ou des catégories collectives.  

Or, cette statistique prédictive tend à « cibler » davantage, même involontairement, les populations les plus précaires. Sans entrer dans le détail technique, elle concentre l’attention sur les cas instables, les situations complexes, celles dans lesquelles les règles sont difficiles à appliquer de manière standardisée, mais aussi sur les prestations dont l’octroi repose sur des critères plus nombreux. Autant de caractéristiques associées à ces populations. 

En parallèle de ce durcissement du contrôle des prestations sociales, le contrôle fiscal s’assouplit, tout particulièrement pour les entreprises et les contribuables les plus riches. On a là une première illustration d’une gestion de plus en plus différentielle des illégalismes, pour paraphraser Foucault (1975). Ces différenciations sociales se rejouent au sein de la population des allocataires, car ce sont les plus précaires d’entre elles et eux qui sont les plus surveillés et les plus punis. Ce n’est pas imputable au fait qu’ils et elles tricheraient plus que les autres, mais à la fois à des stratégies politiques, à leur situation plus complexe et changeante et donc potentiellement davantage source d’erreurs, au type et au nombre de critères utilisés pour les prestations qui leur sont destinées, ou encore aux effets des techniques algorithmiques de détection des cas dits « à risques ». 

Non-recours 

Je pose l’hypothèse que cette politique de contrôle, et son intensification auprès des personnes les plus précaires, pourrait faire en sorte que celles-ci ne demandent pas les services ou les prestations pour lesquelles elles se qualifient. C’est ce qu’on appelle le non-recours. Les travaux sur la question montrent que les démarches administratives sont perçues comme des épreuves pénibles et que les aides ou les services auxquels on pourrait prétendre sont associés à des formes de stigmatisation sociale. Il y a alors plus de chances que les personnes refusent d’en faire la demande, ou abandonnent leur demande.  

Le terme d’« assisté », et celui d’« assistanat » qui lui est associé, sont devenus très présents dans le débat public en France depuis la seconde moitié des années 1990. Ils sont utilisés avec une très forte connotation péjorative pour dénoncer les « dérives » des politiques sociales qui encourageraient la paresse et pour stigmatiser celles et ceux qui préfèreraient vivre des allocations plutôt que de travailler2. Ce terme est central dans le traitement public des questions de contrôle et de ce qu’on appelle la « fraude sociale ». 

La figure du fraudeur est en effet construite comme l’aboutissement de « l’assistanat », elle-même opposée à la « valeur travail » qu’il s’agit de promouvoir. À l’identité sociale négative d’une personne qui ne tra-vaille pas, est incapable de subvenir à ses besoins, profite de la générosité publique et donc du travail des autres, s’ajoute la figure moralement répré-hensible du tricheur, de celui ou celle qui abuse. Les procédures de contrôle sont, en ce sens, potentiellement porteuses de stigmatisation, en plus d’être parmi les formes les plus éprouvantes que peut prendre le traitement administratif. 

D’ailleurs, des travaux américains ont montré que cela pouvait être une stratégie explicite visant à dissuader les personnes potentiellement bénéficiaires de demander l’aide à laquelle elles pourraient prétendre (Gilliom 2001). Je n’ai pas de réponse précise dans le cas que j’ai étudié, mais je pense au moins pouvoir dire que la question mérite d’être posée. 

Orientations 

Même si mon approche est critique, je me suis efforcé de ne pas chercher à noircir le tableau ou à produire des effets de dramatisation ou d’indignation faciles. C’est la raison pour laquelle j’insiste sur le fait que la nette tendance au durcissement du traitement public des populations précaires n’équivaut pas à un basculement dans la coercition totale.  

Sauf dans de rares cas, les contrôleuses et contrôleurs ne font pas ce métier par prédisposition autoritaire, pour répondre à des pulsions punitives ou une idéologie hostile aux pauvres. Ils et elles s’engagent dans cette voie plutôt en fonction de logiques de carrière, dans un espace des possibles professionnels souvent très limité, parce que le métier peut constituer une promotion, une organisation plus indé-pendante de son travail et aussi, c’est très important, un métier intéressant d’investigation qui contraste avec le caractère répétitif du travail de bureau.  

Leur orientation croissante vers la détection de la fraude, et une plus grande sévérité dans leur jugement, tient donc moins aux contrôleuses et contrôleurs eux-mêmes qu’à l’évolution du système de contraintes dans lequel ils et elles s’intègrent. L’assignation d’objectifs en termes de nombre de contrôles et de cas de fraude, la mesure en continu des performances individuelles, la réorientation des politiques de contrôle vers une sévérité accrue ont indéniablement affecté leurs pratiques.  

Dans le même temps, la précision des règles, la standardisation des procédures et des dispositifs techniques, comme les outils d’aide à la décision, ont conduit à réduire leurs marges de manœuvre, même si elles n’ont pas entièrement disparu. Dans certains cas, le personnel administratif peut moins se focaliser sur la fraude, mais jamais jusqu’à fermer les yeux sur des situations de non-conformité aux règles, comme ce que je pouvais observer lors de mes premières enquêtes au début des années 2000. Et ces marges de manœuvre sont très loin de fonder un contre-modèle professionnel, qui renouerait par exemple avec un objectif conjoint de contrôle et d’information sur les droits, comme cela a pu être (timidement) porté institutionnellement par le passé. 

C’est pour la même raison que je suis très prudent quant aux rapprochements trop rapides avec les États-Unis. Certes, on observe des processus parfois très comparables, comme la constitution des « assistés qui abusent » en un thème politique et médiatique dès le milieu des années 1960 aux États-Unis, qui se manifeste également en France une trentaine d’années plus tard. Un autre exemple est celui de l’apparition des techniques managériales comme cheval de Troie des technologies de surveillance. C’est le cas de l’importation du « quality control » du privé vers les admi-nistrations sociales dans les années 1980 aux États-Unis qui, de la vérification de la conformité des procédures, se sont tournées vers la vérification des déclarations et situations des récipiendaires d’aide sociale (Brodkin, 1986). C’est le cas également de la « maîtrise des risques », venant du monde des assu-rances privées, qui d’un principe général d’organisation, s’est en fait focalisée sur la lutte contre la fraude aux prestations sociales dans les organismes sociaux depuis les années 2010 en France.  

Cependant, on demeure très loin en France de ce que Loïc Wacquant ou Kaaryn Gustafson ont décrit comme une « criminalisation de la misère » (Wacquant, 2009; Gustafson, 2011). Car aux États-Unis, non seulement les pratiques de surveillance sont plus violemment inquisitoriales, mais la pénalisation et le recours à l’emprisonnement comme mode de gouvernement des pauvres sont des tendances avérées, sans commune mesure avec ce qu’on observe en France. Le niveau de protection assuré aux populations démunies, notamment, reste très nettement plus élevé en France, même s’il est menacé et remis en cause, que les allocations sont parfois réduites et que leurs conditions d’attribution sont souvent durcies. 

Les autorisations judiciaires de soins : perdre son droit de refuser des soins

En 2018, un établissement hospitalier montréalais1 dépose une requête au tribunal pour contraindre une personne, la défenderesse, à recevoir des soins et un hébergement. La requête de l’établissement mentionne que la défenderesse a été hospitalisée plus de 20 fois dans les deux dernières années, qu’elle présente des difficultés à suivre son traitement, surtout lorsqu’elle quitte les ressources d’hébergement et vit sur un mode d’itinérance, et que son état clinique est amplifié par son instabilité sur le plan de l’hébergement. Lors de l’audience, la défenderesse reconnait son diagnostic et avoue avoir besoin de traitement, mais refuse toutefois l’hébergement, qu’elle juge comme une invasion de sa vie privée. Sa mère témoignera en déclarant vouloir l’héberger. Pour l’établissement requérant, il s’agit là d’une acceptation stratégique de la part de la défenderesse : elle consentirait aux soins pour éviter l’ordonnance du tribunal, mais refuserait le traitement peu de temps après. Malgré cela, le tribunal la considère comme étant convaincante, mentionne que la situation ne permet pas d’évaluer à l’avance un refus de soins et juge la personne apte à y consentir ou non, et donc à refuser les soins. La requête est rejetée. 

Cet exemple est un cas rare. Dans les faits, en 2018, la quasi-totalité des requêtes d’ordonnance de soins, visant à imposer un traitement à une personne qui le refuse, a été accueillie (ou partiellement accueillie) par le tribunal. Cela signifie que dans la majorité des cas, le verdict conclut que les personnes ne sont pas aptes à consentir aux soins ou à les refuser. Ces autorisations judiciaires de soins soulèvent des enjeux complexes, et une question délicate : peut-on intervenir dans le meilleur intérêt de la personne, malgré son désaccord? 

Si la tension classique oscillant entre soin et contrainte se dresse rapidement dans le domaine du droit et de la santé mentale (Dumais Michaud, 2017), elle est ici analysée dans le cas particulier du droit au refus de soins2. Cette entrée par les requêtes refusées ouvre une double porte, afin de mettre en lumière le faible pourcentage de requêtes refusées par les tribunaux, et de démontrer la complexité du système judiciaire pour celles et ceux qui y sont confronté-es. 

Cet article résume un projet de recherche mené en collaboration avec Action Autonomie, un organisme communautaire de défense des droits en santé mentale de la région de Montréal. L’objectif de ce projet est de documenter les autorisations judiciaires de soins déposées à Montréal en 2018 et de cibler les difficultés rencontrées par les personnes pour défendre leurs droits, comme le fait d’accéder à un-e avocat-e, ou de présenter un témoignage. Au total, 547 requêtes ont été recensées et analysées à partir de trois documents principaux : la requête déposée par l’établissement demandeur, le jugement et le procès-verbal. Grâce à une méthodologie mixte (quantitative et qualitative), ces requêtes ont été analysées à partir d’éléments relevant de l’audience (comme la durée de l’audience, les personnes présentes, la représentation par un-e avocat-e, le temps de parole), de la personne intimée (son âge, son état civil, son lieu de résidence), des éléments psychosociaux mentionnés (par exemple le diagnostic clinique, une situation d’itinérance, ou des problèmes d’insalubrité) et du jugement (incluant le verdict prononcé et les soins requis). 

Refuser 

Le soin intègre un ensemble d’évaluations et de traitements médicaux, psychologiques et sociaux. Dans ce contexte, un hébergement peut faire partie de ce qui est préconisé accessoirement au soin. Les principes généraux des décisions en matière de soins ciblent la primauté de la volonté individuelle et l’intégrité physique de la personne. 

Au Québec, pendant de nombreuses décennies, aucune mesure législative spécifique n’encadrait le refus de soin. Au début des années 1990, le législateur a procédé à une réforme en matière de consentement aux soins dans le cas où la personne majeure inapte exprime son refus catégorique à recevoir des soins de santé (Bernheim, 2012). D’entrée de jeu, il faut spécifier que les règles entourant l’hospitalisation involontaire et les traitements involontaires sont distinctes dans le contexte québécois. Dans le cadre de l’hospitalisation involontaire, c’est la notion de dangerosité qui prime. Dans celui des traitements involontaires, l’évaluation porte sur l’aptitude à consentir aux soins et sur le refus de soins.  

De manière générale, tout consentement est nécessaire à l’administration de soins, peu importe la nature. Le Code civil du Québec prévoit que nul ne peut obliger une personne à subir examens, traitements ou autres interventions sans que la personne visée ait accepté (article 11, alinéa 1). Ce consentement doit être libre et éclairé. Dans certaines circonstances, l’établissement qui évalue une personne comme inapte peut se tourner vers une personne proche de celle-ci pour obtenir un consentement substitué. Cette personne proche pourra consentir ou non aux soins dans le meilleur intérêt de la personne concernée.  

Dans son article 4, le Code civil du Québec prévoit que Toute personne est apte à exercer pleinement ses droits civils. C’est au tribunal de statuer sur l’inaptitude d’une personne à exercer ses droits, dont le droit de consentir à des soins médicaux. On ne peut donc jamais présumer de l’inaptitude à consentir d’une personne qui n’est pas préalablement couverte par un régime de protection (Otero et Bernheim, 2015). Pour une personne inapte légalement, l’établissement doit obtenir le consentement de son ou sa représentant-e légal-e. En somme, quelle que soit la gravité de l’état mental altéré d’une personne, le personnel médical n’est pas autorisé à lui prodiguer des soins sans son consentement, ou celui de son ou sa représentant-e légal-e. 

Consentir 

Toutefois, la Loi québécoise prévoit des circonstances où une personne n’a pas l’aptitude à donner son consentement. Dans ces circonstances exceptionnelles, un établissement de santé peut alors obtenir de la Cour supérieure du Québec l’autorisation d’imposer des soins à une telle personne. Cette procédure judiciaire se trouve sous l’appellation de l’autorisation judiciaire de soins. Les requêtes peuvent être déposées exclusivement pour des traitements, un hébergement ou les deux simultanément. Une grille d’analyse est proposée en 2015 par la Cour d’appel3 afin de déterminer, entre autres, la compétence du tribunal en matière d’autorisation des soins. Au moment de l’audience, la personne peut être représentée par un-e avocat-e. 

Autorisation judiciaire de soins : grille d’analyse 

  1. La personne majeure est-elle inapte à consentir?  
  2. La personne majeure refuse-t-elle les soins?  
  3. Les soins sont-ils requis?  
  4. Les effets bénéfiques à tirer de ces soins dépassent-ils leurs effets néfastes?  
  5. Quelle devrait être la durée de l’ordonnance?  
  6. Y a-t-il d’autres conclusions recherchées? 

L’établissement requérant doit faire la preuve que la personne concernée n’est pas apte à consentir aux soins, qu’elle refuse catégoriquement le traitement et qu’elle s’y oppose de façon ferme et déterminée. Évaluer l’aptitude est un processus complexe, d’autant plus qu’il s’agit d’une caractéristique souvent fluctuante dans le temps. Une série de questions permet aux juges d’orienter leur appréciation de l’aptitude ou de l’inaptitude d’une personne à consentir aux soins4. Une réponse négative à l’une des quatre premières questions et une réponse positive à la cinquième renforcent la preuve de l’inaptitude de la personne à consentir. 

Appréciation de l’aptitude à consentir aux soins 

  1. La personne comprend-elle la nature de la maladie pour laquelle un traitement lui est proposé? 
  2. La personne comprend-elle la nature et le but du traitement? 
  3. La personne saisit-elle les risques et les avantages du traitement, si elle le subit?  
  4. La personne comprend-elle les risques de ne pas subir le traitement? 
  5. La capacité de comprendre de la personne est-elle affectée par sa maladie? 

Il n’est pas rare que cette évaluation fasse appel à des témoins de l’établissement requérant (psychiatre, travailleur-euse sociale, etc.), pour documenter chacune des questions. La personne intimée peut aussi témoigner. Le juge se penche également sur le traitement requis par l’état de santé proposé par l’établissement. À la fin des procédures, si le juge accepte la requête, la personne perd son droit de refuser les soins proposés par l’établissement requérant.  

Reconnaître 

Un des critères permettant de déterminer l’aptitude d’une personne à consentir aux soins consiste à comprendre la nature de la maladie pour laquelle un traitement lui est proposé. Le fait que la personne reconnaisse ou non la maladie pour laquelle on lui propose un traitement devient ainsi un élément de tension lorsque celle-ci souhaite refuser les soins, puisque ne pas accepter un diagnostic psychiatrique tend à la positionner rapidement comme inapte à consentir ou non. 

Ainsi, pour Sénéchal (2019), les critères d’évaluation de l’aptitude à consentir désavantagent les personnes dont les symptômes impliquent une perte de contact avec la réalité, dans la mesure où le test insiste sur la perception de la maladie par la personne elle-même. Emmanuelle Bernheim (2019) souligne également que le déni et la nature de la maladie déterminent essentiellement l’évaluation de l’aptitude à consentir aux soins. Ce constat fait d’ailleurs écho aux propos du juge Delisle, dans l’affaire Institut Philippe Pinel contre A.G., en 1994 : « Comment l’intimé peut-il donner un consentement éclairé à un traitement d’un état dont il n’a pas conscience? » (p.37). Pour Sénéchal (2019), cela pourrait expliquer la prépondérance devant les tribunaux des cas impliquant des types de diagnostics de nature psychotique.  

Toutefois, Bernheim (2019) y voit plutôt une absence d’autres dimensions liées au consentement aux soins, comme des facteurs culturels ou sociaux, dans un contexte où le paradigme psychiatrique serait le seul valable. En effet, même dans les rares cas où la requête des établissements est rejetée, la Cour semble toujours considérer comme avéré le diagnostic posé par les médecins (Action Autonomie, 2021). 

S’exprimer 

Bien qu’une personne puisse défendre son refus de soins devant un tribunal, une telle situation met en scène un éventail d’inégalités, tant dans l’accès à un réseau de soutien qu’à une contre-expertise, mais aussi, de manière plus intime, dans la possibilité de s’exprimer sur sa condition et de réfuter le témoignage souvent hermétique de l’équipe traitante.  

Tout d’abord, la présence d’une personne alliée venant appuyer les dires de la personne concernée semble être un atout majeur. Par leurs témoignages, des proches de la personne concernée peuvent aider à convaincre le juge de son aptitude à consentir ou non et à rassurer le tribunal sur le suivi qu’ils et elles feront de sa situation. Il semble pourtant que cette pratique demeure marginale, puisque seulement 4,4% des documents d’audience analysés faisaient mention d’un témoignage d’une personne alliée.  

Ensuite, la confrontation d’expertises diverses permet au juge d’obtenir des évaluations différentes sur une même situation. À titre d’exemple, l’un des dossiers analysés mentionnait que l’établissement requérant souhaitait continuer à prescrire un médicament, alors qu’un autre médecin opposait un avis contraire puisque, selon lui, ce traitement produisait chez la personne concernée des effets secondaires importants (Action Autonomie, 2021).  

Pour autant, la présentation des contre-expertises demeure plutôt rare, voire exceptionnelle : une enquête menée par Otero (2007) indique que seulement 3% des dossiers analysés faisaient clairement mention de la présence d’une contre-expertise lors des audiences d’autorisation de soins et d’hébergement. Parmi les obstacles à la mobilisation d’une telle ressource, il apparaît que l’accessibilité des expert-es, le coût de leur rémunération et le temps nécessaire à la production d’une expertise constituent des enjeux importants. 

Pour finir, les personnes souhaitant refuser les soins maitrisent rarement les logiques des savoirs qui définissent ce dont elles souffrent (Otero, 2007). Quoique certaines personnes détiennent cette capacité discursive, elles se voient, pour la plupart, structurellement placées dans une position subordonnée face aux témoignages en faveur des établissements requérants, comme ceux des psychiatres, des psychologues, ou des travailleurs-euses sociaux-ales, qui mobilisent une terminologie spécialisée, inaccessible aux profanes.  

Il apparaît alors que les personnes ayant de meilleures compétences pour produire une parole perçue comme « vraie » sont les plus convaincantes devant le tribunal. Le cas opposant le Centre hospitalier de l’Université de Montréal à A.F. (2018) en donne une illustration, lorsque le juge déclare que le témoignage de la défenderesse est « clair, honnête et sincère » (paragraphe 10). 

Bienveillance 

L’analyse des requêtes rejetées par le juge fait émerger des éléments importants pour le respect et la défense des droits des personnes en santé mentale. Les tensions sociales, médicales et juridiques qui émergent du traitement de ces autorisations judiciaires de soins mettent en lumière les questions de la bienveillance thérapeutique et de la liberté de choix des personnes concernées par les soins. 

Tout en reconnaissant les intentions, les pratiques et les stratégies des équipes traitantes, il est nécessaire d’analyser et de réfléchir sur leur portée coercitive, oppressive et parfois traumatique. Alors qu’on sait que les personnes ayant des problèmes de santé mentale vivront des difficultés dans l’accès aux soins et de nombreux épisodes de stigmatisation (Livingston, 2020), on peut penser que les autorisations judiciaires rendront encore plus complexes ces trajectoires. Les propos du juge Delisle dans l’affaire Philippe Pinel contre A.G. (1994) résument les tensions en jeu : bien que d’imposer un traitement contre le gré d’une personne porte atteinte à sa liberté et à son autonomie, il questionne si, au contraire, ce n’est pas « violer cette autonomie que d’abandonner cette personne à sa maladie et la garder enfermée » (p.40). 

Être jeune et vivre une pandémie

Comment « devenir adulte » en temps de pandémie? Au Québec, la période du confinement strict – de mars à juin 2020 – s’est traduite par de nombreuses pertes d’emploi chez les jeunes, en particulier chez les moins diplômé-es, les jeunes femmes et les travailleurs-euses à temps partiel (Bourdon et al., 2020; St-Denis et al., 2020).  De plus, certaines enquêtes ciblées ont permis de prendre la mesure des conséquences de la pandémie sur les jeunes adultes en matière de santé mentale : en 2021 au Québec, près d’un-e jeune sur deux présentait des symptômes majeurs d’anxiété et de dépression (Université de Sherbrooke, 2021), ce qui rejoint des ordres de grandeur relevés au Canada anglophone (El-Gabalawy et Sommer, 2021). On observe des tendances comparables au sein d’autres sociétés, telles que le Royaume-Uni (Bu et al., 2020) ou la France (Observatoire de la vie étudiante, 2021). À cet égard, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) alerte sur les effets sociaux de la pandémie sur les jeunes générations, que ce soit en termes de pauvreté économique ou d’augmentation du mal-être (OCDE, 2020).  

En prolongement de ces travaux, l’objectif de cet article est de livrer les premiers résultats d’une enquête qualitative sur la diversité des expériences juvéniles de la pandémie. À partir de 48 récits de vie, conduits de l’automne 2020 à l’été 2021 auprès de jeunes âgé-es de 18 à 30 ans au Québec et en Ontario, nous nous attachons à comprendre le « sens » que peut prendre la pandémie au sein des trajectoires longues du « devenir adulte », et la façon dont elle a affecté différents domaines de l’existence. 

Sans prétendre à la représentativité, nous avons privilégié une double ouverture de l’échantillon, à la fois sociale et territoriale. D’une part, cette enquête a eu lieu à la fois en milieu urbain et en région plus éloignée, et dans deux provinces contrastées : elle rassemblé 16 entretiens conduits à Montréal, 16 en Gaspésie dans la région de Sainte-Anne-des-Monts, et 16 à Toronto. D’autre part, l’échantillon comprend à la fois des jeunes salarié-es, des étudiant-es du supérieur, des étudiant-es en CÉGEP, et des jeunes en situation de précarité. Ces entretiens ont visé à saisir la façon dont la crise sanitaire vient remodeler les parcours de jeunesse, à la fois dans leurs dimensions sociales, familiales et politiques.  

À l’instar d’autres enquêtes réalisées sur le confinement (Chauvin et al., 2021), nous mettons donc au cœur de notre analyse la question du temps, pour identifier la façon dont la pandémie vient bouleverser à la fois le temps court du quotidien, mais aussi, potentiellement, le temps long des existences. Dans cette perspective, nous nous appuyons sur l’approche des parcours de vie, théorisée par Glen H. Elder (Elder et al., 2003). Cette approche invite à saisir la façon dont l’expérience de la pandémie met en jeu un rapport au passé, au présent et à l’avenir, et donc à prendre en compte à la fois les vulnérabilités antérieures, les conditions sociales d’existence ou les perspectives inégales de vie. Cette perspective invite également à approcher la multidimensionnalité des parcours, c’est-à-dire à analyser la façon dont la crise sanitaire peut venir affecter les différentes dimensions de l’existence, comme les sphères familiales, amicales, professionnelles ou sociales.  

L’épreuve du temps 

Notre enquête permet d’affirmer que l’expérience du confinement s’apparente à un réel « choc » temporel. Quelles que soient les expériences antérieures de vie, elle marque le basculement imposé vers une nouvelle temporalité, à laquelle les jeunes adultes vont devoir nécessairement s’adapter. Cette expérience du temps peut être qualifiée de « paradoxale », car elle entremêle deux dynamiques contradictoires et simultanées, celles d’un temps accéléré et d’un temps ralenti.  

D’un côté, ce nouveau régime temporel est marqué par une expérience de l’accélération sociale, au sens de Harmut Rosa (Rosa, 2010; Van de Velde, 2020), c’est-à-dire par une compression, sur un temps restreint, de plusieurs changements profonds de vie – individuels et collectifs – et des adaptations rapides qu’ils exigent des individus. Ces changements peuvent être perçus positivement ou négativement, mais ils s’accompagnent dans tous les cas d’un certain nombre d’affects et d’émotions, comme un sentiment d’injustice, de frustration, de solitude ou encore de délivrance. La grande majorité des jeunes adultes interrogé-es font part d’un processus de politisation accélérée liée à cette expérience pandémique. Du fait de la portée des mesures pandémiques, la crise sanitaire a rendu plus visible l’impact du « pouvoir » politique pour de nombreux jeunes, et ses éventuelles lacunes. Selon les situations sociales, cette politisation prend la forme d’une conscience accrue des inégalités, d’une colère politique ou d’un sentiment de révolte, ou au contraire d’un renforcement de la conscience citoyenne.  

Mais de l’autre côté, l’expérience pandémique est également celle d’un temps quotidien qui se fige et se ralentit. Des mesures sanitaires telles que la réduction des contacts, le télétravail ou la baisse de la mobilité font basculer le quotidien des individus dans un temps plus continu, linéaire et introspectif. Une des caractéristiques de ce temps quotidien est d’être marqué par l’absence de dépaysement majeur. Dans nos entretiens, cette expérience va imposer aux jeunes adultes de nouveaux enjeux de structuration de leur temps, tels que le maintien de la motivation dans les études ou au travail. Tous les récits font part d’un temps nouveau à « occuper », hanté par le spectre du désœuvrement. Ce temps linéaire constitue un terreau propice aux dépendances, très souvent évoquées dans nos entretiens, envers les drogues douces ou les jeux vidéo par exemple. De même, face à ce choc de solitude et d’immobilité, les récits font part d’un autre enjeu commun, celui du corps pandémique, qui peut être vécu comme le reflet difficile d’une immobilité imposée, ou au contraire l’objet de stratégies radicales de reprise de contrôle sur soi. 

Or, une dimension forte de ce nouveau régime temporel est d’être contraint-e par les circonstances extérieures. Du fait de ce caractère initialement subi, il va exiger des individus un réel travail d’adaptation, dans le but de s’approprier cette nouvelle contrainte et de pouvoir se repositionner comme « sujet », actrice ou acteur de sa vie. « Ce qui était le plus frustrant avec le COVID, c’est de pas avoir le choix », résume ainsi une jeune étudiante de Montréal. Or, nos analyses montrent que cet apprentissage met en jeu de profondes inégalités, et va dépendre fortement des conditions sociales et financières de vie des jeunes adultes. Nous avons identifié trois grands types d’expériences juvéniles du temps pandémique, qui dépendent en grande partie des possibilités de sécurisation des trajectoires : le blocage qui renvoie à l’expérience d’un temps « confisqué », le répit qui correspond au contraire à un temps « retrouvé », et la parenthèse qui renvoie enfin à un temps « suspendu ».  

Blocage 

Dans un premier type d’expérience, la pandémie se vit comme un « blocage » et comme une expérience fondamentalement destructrice. Elle induit de multiples pertes — aux niveaux familial, professionnel, social — qui, comme un jeu de dominos, vont toucher toutes les sphères de l’existence jusqu’à affecter les besoins fondamentaux de survie des jeunes adultes et leur capacité à se projeter dans l’avenir. Cette accélération négative crée une forte insécurité existentielle et financière, et place l’individu dans un sentiment de perte de contrôle, qui rend impossible toute appropriation positive de ce temps de vie. L’enjeu fondamental va être de « faire face » à cette chute des perspectives, et aux troubles de santé physique et mentale qu’elle induit. Ces expériences se retrouvent davantage au sein de trajectoires déjà vulnérabilisées, ou marquées par un projet long d’intégration sociale et migratoire, notamment les jeunes migrant-es étudiant-es ou étudiant-es internationaux-ales.  

Une « catastrophe » : c’est ainsi qu’un jeune immigrant de 27 ans, d’origine française et habitant Chateauguay, qualifie le sens que revêt la pandémie dans son parcours de vie. Il a perdu un premier emploi après s’être blessé au travail et avoir dû être hospitalisé, puis malgré un nouvel emploi de livreur, il se retrouve désormais dans une incertitude radicale sur son avenir au Québec du fait d’un blocage dans ses papiers. Il exprime en ces mots son sentiment de mise à l’arrêt : « J’aime la liberté — j’ai tout fait pour être autonome, pour être libre, dans tout ce que j’ai entrepris dans toute ma vie, ça a été ça ! […] Et aujourd’hui ben j’me retrouve à… à être bloqué […]. J’suis bloqué dans mon appartement, j’suis bloqué dans un pays. Je suis bloqué dans mon emploi, je suis bloqué sur tous les points. Bloqué. Sur tout. » 

Son récit est symptomatique de ce premier type d’expérience. En venant heurter de plein fouet l’ensemble des engagements existants, la pandémie se vit comme un temps « confisqué », un temps « vide », ou un temps « mort », qui les prive de leur capacité à choisir et à se projeter dans l’avenir. Pour cause, si cette expérience est si difficile, c’est que la pandémie marque un coup d’arrêt brutal à des aspirations fondamentales de vie. Dans ces récits, la crise sanitaire vient remettre en cause la construction d’un projet personnel qui mobilisait totalement les efforts des jeunes adultes, comme un projet d’immigration ou un projet d’entreprise. Alors que ces projets cristallisent de fortes attentes en termes d’émancipation et d’intégration sociale, les individus concernés, coupés dans cet élan de construction, vivent la pandémie comme un « déraillement » et une bifurcation imposée de leur trajectoire, ce qui génère un sentiment d’impuissance et de perte de sens.  

Cette jeune étudiante immigrante de 25 ans évoque cette forme de déprise temporelle et existentielle, marquée par une perte de contrôle radicale, qui la pousse à se replier sur la seule chose qu’elle peut contrôler, à savoir ses relations amoureuses : « L’immigration c’est pas moi qui décide, l’université c’est pas moi qui décide, y’a tout c’est pas moi qui décide, et que ça c’est le seul truc que j’ai le droit de décider, parce que c’est moi et moi seule, c’est comment je décide de vivre des relations amoureuses, et… ouais, j’pense c’est mon seul point d’ancrage, de contrôle, que j’ai dans ma vie en ce moment. »  

Face à ce cumul d’épreuves, l’enjeu principal de ce parcours pandémique devient de « faire face » pour ne pas sombrer. La solitude est fortement présente, sous la forme d’un manque aigu des liens essentiels, mais c’est plutôt l’anxiété, le stress, l’épuisement et la frustration qui dominent les perceptions de la pandémie. « J’ai un peu eu le sentiment de me décomposer psychologiquement… » confie par exemple cette jeune étudiante, qui admet vivre « l’enfer sur terre » et avoir dû faire face à des pensées suicidaires : « c’était du genre quand je me baladais dans la rue, je regardais mes pieds et je me disais : j’espère qu’il y a une voiture qui va me taper, quoi ». Sans accès aisé aux ressources en santé mentale, elle fume très régulièrement du cannabis pour tenir : « mon cerveau s’éteint ».  

Cette angoisse et cette frustration alimentent les sentiments d’injustice et de révolte. On note chez elles et eux une défiance accrue envers le pouvoir ou certaines institutions, associée à des affects de colère sociale. Cette défiance se loge dans le sentiment d’être incompris-es, oublié-es ou maltraité-es par la société et, pour certain-es, d’être confronté-es à l’absence concrète de réponse ou à une forme d’indifférence, alors même que l’on demande du soutien. Pour ces jeunes souvent peu politisé-es initialement, cette confrontation rend visible une certaine injustice et alimente une défiance envers le pouvoir, sans que celui-ci soit nécessairement nommé : « on s’fout de nous ! ».  

Répit 

Pour un second type d’expérience, la pandémie s’apparente au contraire à un « répit » et à une pause bienvenue dans les trajectoires. Elle agit comme une expérience transformatrice, propice à la reformulation de ses choix de vie. Certes, le temps du confinement est associé, comme pour les autres jeunes adultes, à une épreuve de solitude, mais celle-ci est globalement perçue comme positive. Elle permet une prise de distance critique sur les itinéraires passés marqués par une forte pression sociale, familiale ou temporelle, et autorise donc une reprise de contrôle sur sa vie. Cette expérience s’inscrit prioritairement dans des trajectoires sécurisées financièrement par un soutien de l’État ou de la famille, ce qui permet d’engager un travail de réappropriation positive de cette période. 

 « Une bénédiction », « un temps de repos nécessaire » : ce sont les mots utilisés par cette jeune femme de 27 ans, originaire de Toronto, pour qualifier son expérience de la pandémie. Après avoir perdu les différents emplois qu’elle occupait, elle a reçu la Prestation canadienne d’urgence (PCU). Elle dit faire l’étonnante expérience, pour la première fois de sa vie, d’être « payée à dormir ». Cette période lui a même permis de retrouver l’espoir et de réengager des projets nouveaux de vie : « la COVID m’a donné espoir. C’est comme si je pouvais avoir un redémarrage, un nouveau départ ». Son récit rejoint celui d’autres jeunes adultes, pour lesquel-les la pandémie s’apparente plutôt à un temps « retrouvé ». Ce temps « retrouvé » permet d’entrer dans une « bulle » — bulle familiale ou bulle pour soi —, auparavant difficile à investir. Dans ces situations, le temps pandémique n’enferme pas l’individu, il le délivre, et s’avère au final vécu comme une respiration. 

Si cette période peut être réinvestie positivement, c’est que la crise sanitaire vient interrompre des trajectoires souvent marquées par une forte pression temporelle et sociale. La jeune femme torontoise se sent ainsi délivrée du rythme « robotique » qu’elle vivait avec le cumul des emplois partiels, ce qui lui permet de retrouver son humanité : « parce qu’on est pas des robots, on est des humains, faits pour vivre ». C’est le cas également d’un jeune étudiant de 18 ans, vivant dans le quartier Hochelaga à Montréal, dont les études de menuiserie se sont soudainement interrompues, et qui décide après deux mois de confinement de bifurquer vers la musique. Il confie à propos de l’arrêt imposé de la menuiserie : « J’étais content de ça parce ça me tentait pas, mais je le faisais beaucoup pour mes parents, beaucoup pour plaire aux autres ». Il vit cette expérience comme une « pause bien méritée » qui lui a permis avec le recul de faire le choix de devenir musicien professionnel : « C’est ça qui fait au fond que je suis en vie, que j’ai envie de me lever le matin de faire ma journée ». Par le temps nouveau d’introspection qu’elle offre, la pandémie permet de lever la pression antérieure, de « voir clair » et de réinterroger le sens profond de sa trajectoire ainsi que ses choix fondamentaux de vie.  

Ainsi, dans ce type d’expérience, la période est approchée avec une certaine ambivalence. Certes, les aspects négatifs de la solitude sont évoqués, que ce soit le fait de rester enfermé-e dans sa « bulle », les tensions de la promiscuité (pour celles ou ceux qui ne vivent pas seul-es), ou la dureté de l’isolement prolongé. Mais, dans les récits, ces difficultés sont largement compensées par les aspects positifs de la solitude. Aux yeux de ces répondant-es, c’est justement cette solitude nouvelle qui autorise l’individu à prendre davantage « soin de soi » qu’auparavant, à se reconnecter à ses besoins essentiels, à retrouver sa propre « motivation » loin des regards sociaux. La solitude est donc valorisée avant tout comme une expérience transformatrice, permettant de remplacer une bifurcation imposée par une bifurcation choisie.  

Cet optimisme retrouvé au niveau individuel tend à se prolonger au niveau politique. La plupart de celles et ceux qui développent ce type de récit ont reçu une aide financière de l’État ou une autre forme de soutien social, d’autres sont retourné-es vivre chez leurs parents. On note une prise de conscience d’un lien direct à l’État ou à leur communauté, qui va de pair avec le sentiment d’être privilégié-e en cette période d’adversité. Pour ces jeunes souvent peu politisé-es avant la pandémie, cette période va ainsi induire une dynamique nouvelle de politisation, non pas sous une forme partisane, mais plutôt d’un sentiment renforcé d’interdépendance citoyenne et d’une confiance accrue envers les capacités de résilience collective.  

Parenthèse  

Enfin, un troisième type d’expérience pandémique émerge de ces récits de vie, où la frustration passagère qui exige la mobilisation de stratégies d’adaptation reste pensée comme fondamentalement transitoire. Pour ces jeunes adultes, la pandémie vient certes toucher certaines dimensions de la vie ou freiner certains projets, mais elle ne remet pas réellement en cause l’itinéraire emprunté ni les choix fondamentaux d’existence. Cette expérience caractérise les individus inscrits dans des trajectoires ascensionnelles et relativement stabilisées, marquées par une sécurisation longue des conditions de vie, ce qui permet de conserver une forme de prise sur son parcours et de relativiser son expérience personnelle. 

 « De la frustration de ne pas pouvoir faire ce qu’on fait habituellement » : c’est ainsi qu’un jeune avocat de Montréal résume son expérience, citant la réduction des activités sportives, des contacts avec les ami-es, des sorties au restaurant. Si la pandémie apporte son lot de désagréments quotidiens, notamment du fait du télétravail partiel qui rend sa motivation plus difficile, il affirme être au final peu affecté négativement par la crise sanitaire par rapport à d’autres, car sa situation lui permet de conserver des liens de prise sur son existence — notamment parce qu’il s’est rapproché de sa compagne — et de se projeter dans l’avenir. Son récit fait écho à d’autres, au sein desquels la crise sanitaire oblige l’individu à déployer des efforts rapides d’adaptation pour poursuivre la trajectoire antérieure, mais où le temps apparaît plutôt « suspendu » avant que la vie puisse reprendre son cours « normal ». 

Si cette expérience est celle d’une parenthèse, c’est que la pandémie ne remet pas fondamentalement en cause la voie initialement tracée. Le quotidien change, mais les perspectives d’avenir restent. L’individu peut se projeter dans la continuité d’une trajectoire de vie déjà largement engagée, et souvent stabilisée. Une jeune femme enceinte de 19 ans vivant à Sainte-Anne-des-Monts en Gaspésie raconte par exemple que malgré le fait qu’elle soit contrainte d’envisager autrement son accouchement face à l’absence potentielle de son conjoint (« c’est plate »), elle reste inscrite dans une dynamique positive de vie. Même si cette période entraîne une légère reformulation des projets d’avenir, il ne s’agit pas, pour ces jeunes adultes, d’un « déraillement » des parcours comme dans les autres types d’expérience. La bifurcation n’est pas désirée en tant que telle, c’est donc plutôt l’ajustement qui domine ici.  

La frustration évoquée est davantage une frustration quotidienne, les efforts de l’individu se concentrent alors sur des stratégies d’adaptation au jour le jour afin de juguler certaines difficultés comme la solitude, la baisse de motivation, ou la structuration de son temps en télétravail. 

L’enjeu principal est donc de « tenir bon » ou de « maintenir le cap », le temps que la vie individuelle et collective puisse reprendre son cours. Les récits évoquent des stratégies telles que la reprise du sport pour garder le contrôle, l’adoption d’un animal de compagnie pour contrer les effets de la solitude ou le repli vers des liens essentiels, souvent conjugaux ou amicaux, qui permettent de conserver une prise sur le quotidien. Mentionnons enfin l’existence de fortes stratégies de relativisation, où le fait de se savoir sécurisé-e dans sa trajectoire permet de relativiser sa propre expérience de la pandémie et de se sentir davantage protégé-e par rapport à d’autres. « Je suis pas à plaindre vraiment. Dans toutes les sphères de ma vie, je suis vraiment chanceuse, bien entourée. T’sais j’ai mon chien, mon conjoint, je suis financièrement confortable », confie ainsi une doctorante en psychologie de Montréal, âgée de 25 ans, qui a pu poursuivre son cheminement doctoral pendant la pandémie même si elle a très fortement souffert de la solitude.  

Tout en renforçant la conscience de leurs propres privilèges, cette expérience développe leur conscience de certaines injustices sociales, raciales ou genrées. Pour ces jeunes adultes souvent très informé-es, la pandémie vient ainsi confirmer une dynamique de politisation antérieure, en rendant encore plus visibles les différentes expériences de la crise, et en exacerbant leur sensibilité aux inégalités de destin.  

Ancrages 

Rappelons que ces expériences doivent être lues de façon dynamique sur le temps long du confinement. Certain-es jeunes adultes peuvent par exemple initialement faire l’expérience du répit, pour basculer progressivement vers la parenthèse, voire le blocage. Ces différentes figures permettent d’identifier les principaux facteurs déterminant l’expérience positive ou négative associée à la pandémie. Nous pouvons insister d’une part sur l’importance cruciale d’une sécurisation financière des parcours des jeunes adultes qui, à elle seule, ouvre la possibilité de mobiliser des stratégies d’adaptation, des choix de bifurcation, ou de réinvestir positivement la période. Notre enquête révèle également le rôle déterminant des ancrages relationnels et des liens familiers, qui permettent de conserver des points essentiels de prise sur son existence. Au final, les jeunes adultes les plus affecté-es par la pandémie sont celles et ceux qui sont touché-es dans leurs conditions mêmes de survie et éloigné-es des sources de solidarités, qu’elles soient familiales ou étatiques, notamment les jeunes en situation d’immigration et les jeunes non financé-es. Au regard de notre enquête, ce sont celles et ceux-là qui risquent le plus aujourd’hui de vivre des bifurcations radicales et négatives, et que pourraient cibler davantage les politiques étatiques, les interventions sociales et les ressources d’accompagnement en santé mentale.  

Relations de care et de pouvoir dans les régimes de protection au majeur : Décider pour autrui

Je me suis toujours demandée à quel moment j’interviens. Enfin, jusqu’où… ? […] Est-ce que c’est vraiment quelqu’un qui profite de lui ? Ou est-ce que finalement les deux profitent l’un de l’autre ? Et jusqu’où on laisse aller les choses et à quel moment… […] Comment on peut juger qu’il est mieux sans la présence de ces personnes qu’avec ? […] J’ai trouvé assez… assez compliqué. Et parce que, enfin, à nouveau, ça c’est un petit peu le problème ou le côté très délicat de la curatelle, c’est qu’on intervient, on restreint, on prive la personne de sa liberté.

Lucie, curatrice publique, Suisse

Cette citation d’une curatrice accompagnant des personnes sous régime dits de protection fait référence à la situation d’un homme de 82 ans chez qui des personnes en situation d’itinérance élisent régulièrement domicile. La travailleuse sociale reçoit des dénonciations et se demande à quel moment elle doit intervenir, se rendant compte que cette cohabitation représente aussi une forme d’échange, puisqu’elle répond à la solitude de ce monsieur.

Cette histoire constitue le point de départ d’un questionnement sur les relations de pouvoir inhérentes aux régimes dits de protection au majeur et les émotions qu’elles suscitent. Ces propos illustrent en effet toute la complexité de cette position et le doute suscité dans le processus de prise de décision pour autrui, spécifiquement lorsqu’il s’agit de personnes adultes dont les rapports d’autorité ne sont plus justifiés par la catégorisation par âge, généralement perçue comme naturelle et non remise en question, comme c’est le cas dans les relations entre adultes et enfants.

Cet article a pour objectif de rendre visible la pluralité des relations vécues par les personnes qui accompagnent des adultes sous curatelle, que ce soit au Québec ou dans le canton de Genève, en Suisse. Les régimes nommés de protection font vivre des tensions aux professionnel·le·s et aux proches en les mettant face à deux types de pouvoir : le pouvoir de domination, ou pouvoir sur, et le pouvoir du care (Allen, 1998), ou pouvoir avec. Cette distinction entre deux formes de pouvoir met en lumière la complexité des liens d’interdépendance présents dans les dispositifs nommés de protection.

Pouvoir

Le pouvoir est communément envisagé en tant que relation asymétrique qu’on peut définir comme «la capacité de contraindre, par la force ou autrement, et de régir ou dominer les autres» (Rocher, 1986: 34). Dans le courant du XXe siècle, les sciences sociales ont principalement analysé des formes de pouvoir sur ou de domination, caractérisées par la capacité d’influencer la conduite d’autrui, même en dépit de leurs propres intérêts (Weber et al., 2013). Cette vision du pouvoir qui domine le champ des sciences sociales constitue également la perception prépondérante en société. Les pratiques en lien avec le pouvoir sur produisent ainsi un certain malaise lorsque l’autorité n’est pas justifiée par des normes sociales, notamment les normes d’âge distinguant les adultes des enfants. Les situations de curatelle au majeur illustrent ce difficile exercice du pouvoir.

Pourtant, le pouvoir peut également être conçu et vécu de manière positive. Par exemple, Naves (2020) distingue un pouvoir prédateur d’un pouvoir émancipateur, participatif et inclusif. Les théoriciennes du care offrent quant à elles des pistes pour penser le pouvoir en dehors de la domination et des connotations négatives qui lui sont attachées. Elles le définissent comme la capacité à se transformer et à transformer les autres et celle de se donner du pouvoir à soi-même et en donner aux autres (Allen, 1998). Elles se rapprochent de la perspective de l’empowerment, terme traduit en français par «autonomisation», qui met en lumière le processus sans toutefois référer à la notion de pouvoir, ou par «pouvoir d’agir», qui masque la dimension processuelle du concept en langue anglaise. Dans cette approche, le pouvoir est défini comme une capacité ou une aptitude créative dont disposent les individus pour faire quelque chose, plutôt qu’une domination exercée sur les autres (Allen, 1998).

Autonomie

Ces visions féministes du pouvoir construisent la dépendance comme une relation nécessaire, potentiellement positive (Garrau et Le Goff, 2010) et réciproque. Elles reconnaissent les liens entre la vulnérabilité, la dépendance et l’interdépendance pour proposer des définitions alternatives de l’autonomie (Carlson, 2016), comme les situations de curatelle au majeur. En effet, le droit au fondement des régimes dits de protection se fonde sur une figure mythique de l’adulte à laquelle personne ne correspond tout à fait : un individu autonome et désincarné, conçu sans lien d’interdépendance, capable de satisfaire seul à toutes les attentes sociales liées à son statut (Eyraud, 2012; Perriard, 2021). Ce modèle normatif participe à renforcer le mythe de l’indépendance et nie les dimensions affectives, de care et de support mutuel qui caractérisent les vies humaines (Christman, 2004). Il associe de plus, de manière implicite, la dignité à la capacité d’être autonome (Kittay, 2011).

En réponse, le  concept d’autonomie relationnelle (Mackenzie et al., 2000; Marcellini, 2019) permet  de penser un individu dans un réseau d’interdépendance et de dépasser la construction individualiste de l’autonomie sur laquelle se fondent le droit et les régimes de protection. Dans cette perspective, l’élargissement du réseau d’interdépendance accroit l’autonomie des personnes.

La norme d’autonomie et le concept d’autonomie relationnelle constituent une clé pour comprendre la souffrance vécue par les personnes sous curatelle et les membres de leur famille ou leurs ami·e·s, que je nommerai les «proches». En effet, lorsqu’un régime de protection est institué pour un individu, les personnes qui l’entourent en subissent également des conséquences, car le régime modifie la relation et touche aux droits des proches.

Histoires différentes

Les dispositifs de curatelle québécois et de tutelle suisse possèdent des histoires différentes. Au Québec, l’institution de la curatelle publique a vu le jour pour administrer les biens des «aliénés non interdits» vivant dans les asiles en 1945. À Genève, le Service du Tuteur général genevois a été instauré en 1930 pour s’occuper des «enfants illégitimes», c’est-à-dire des enfants dont le père n’était pas connu ou absent. La loi sur la curatelle publique a été l’objet de multiples débats dans le courant du XXe siècle et a été transformée en loi sur le Curateur public en 1990 afin de la rendre compatible avec la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. En Suisse, nulle modification majeure n’a eu lieu avant 2013 et les débats parlementaires sur le sujet sont inexistants dans le courant du XXe siècle.

Pourtant, malgré les différences entre les dispositifs suisse et québécois, les émotions rencontrées sur le terrain présentent des similitudes que j’ai trouvées frappantes1. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de partir de ces émotions similaires et de les appréhender comme des  révélateurs des relations de pouvoir (Hoffmann, 2007; Perriard et al., 2020). Les émotions  rencontrées sur le terrain sont principalement des affects socialement construits comme négatifs, tels le doute, le malaise, la souffrance ou la colère

La bonne décision

«La tutelle privée, là, c’est extrêmement compliqué, et tu as la paperasse, déjà que ta relation avec ton frère n’est pas bonne, ça va aggraver les choses, tu as intérêt à dire non». Cette citation de Claire, qui a refusé d’agir en tant que tutrice pour son frère, montre que la mise en place d’un régime de tutelle privé transforme la relation d’autorité entre deux personnes. Par exemple, lorsqu’un·e majeur·e est désigné·e comme curateur ou tutrice de ses parents, la relation d’autorité jusqu’alors fondée sur l’âge va s’inverser. Lorsque ce sont les frères et sœurs qui ont le rôle de limiter le budget d’une personne de leur fratrie, la relation peut devenir compliquée, comme le confie Amélie, curatrice de son frère diagnostiqué Asperger : «J’ai parfois l’impression de rentrer dans son intimité et je me demande si j’ai le droit de le faire». Christine illustre également la complexité de cette position qui lui demande de changer de rôle selon les contextes : «Quand il vient chez moi, je ne suis pas sa curatrice, je suis sa sœur. Et quand je vais le représenter, je ne dis pas que je suis sa sœur, car ça change le regard que l’on porte sur moi.»

En revanche, lorsque les parents prennent le rôle de curateurs pour leur enfant arrivé·e à majorité, le ou la pupille a tendance à rester limité·e dans ses droits, comme si le passage à l’âge adulte n’avait aucun effet. Amélie, qui est devenue mandataire pour son frère au moment du décès de son père, raconte : «Mon frère était resté dans une situation de dépendance et d’enfance… toujours il devait demander à son père s’il voulait de l’argent. Nous on a pris un autre parti… on a commencé à être plus structuré en disant :  «tu as besoin de quoi ?» le laisser… puisqu’il a le droit de décision, qu’il prenne des décisions».

Lorsqu’une personne est nommée curatrice, elle doit en effet prendre des décisions qui, selon Margot, curatrice publique, «vont à l’encontre de nos valeurs personnelles à nous, mais qui correspondent à ce qui est bien pour la personne». Comment décider quand ce n’est pas pour soi-même? Quels sont les critères qui permettent de prendre une décision perçue comme juste? Sybille, travailleuse sociale chargée de réaliser des évaluations psychosociales en vue de l’ouverture d’un régime de protection pour une personne adulte, confie qu’elle se sent apaisée lorsqu’elle a pu prendre le temps d’analyser la situation. Elle décrit un processus d’évaluation «réussi» en ces termes : «ça a été un beau cheminement, car j’ai vraiment pris le temps d’évaluer et de documenter en fait, ça a donné un rapport assez délicat, car on voit que la famille est impliquée, mais on voit qu’elle peut pas être impliquée à ce point-là». Toutefois, cette situation constitue une exception. En effet, dans la majorité des situations récoltées, le doute persiste et la personne curatrice n’a jamais la certitude d’avoir pris la «bonne décision».

Limites

Lorsqu’une institution publique est nommée à la place d’une personne proche, les limites de la relation entre le privé et le public se déplacent et l’institution se place entre la personne à protéger et ses proches. Le Curateur public du Québec ou le Service genevois de protection de l’adulte peuvent ainsi invoquer la confidentialité pour ne pas partager d’informations avec les membres de la famille.

Au cours de cette recherche, j’ai rencontré des personnes découragées de ne pas avoir accès à des informations concernant la santé d’un·e membre de leur famille, d’autres désespérées de ne pas pouvoir représenter leurs proches dans tous les domaines de leurs vies, d’autres encore dépassées par les décisions prises par autrui. Ces situations sont génératrices de souffrance et de colère, comme le confie Sandra, en larmes, à propos de son époux : «Je vais à l’hôpital, je vois qu’il ne va pas bien mais je ne peux pas savoir ce qu’il a, ni les traitements utilisés».

Les dossiers consultés, les entretiens et les observations ont montré que de nombreuses personnes rencontrées cherchent à faire entendre leur voix, parfois durant des années, et sollicitent des porte-paroles dans de multiples institutions pour modifier les décisions judiciaires en matière de régimes dits de protection.

Les régimes dits de protection produisent également une distinction entre des «bon·ne·s» et des «mauvais·e·s» proche-aidant·e·s. Il revient ainsi aux institutions publiques et au personnel de travail social de produire une évaluation et de définir qui incarne la meilleure personne pour s’occuper de ses parents, de ses enfants ou de ses frères et sœurs. Ces décisions peuvent être vécues comme des injustices par les personnes concernées, qui perdent toute légitimité dans la relation. Cette situation est illustrée par l’expérience de Cécile, qui a critiqué la gestion effectuée pour son père par un avocat. Ce dernier a dès lors porté plainte contre elle, une plainte qui n’a pas abouti: «J’ai été inculpée. J’ai été inculpée pour lésions corporelles graves par un curateur qui facturait 350 francs [470 dollars] l’heure pour s’occuper des affaires financières de mon père». Catherine a attendu pour sa part sept ans avant d’être nommée curatrice aux biens et à la personne de son frère et déclare en parlant de l’autorité judiciaire : «Ils ne se rendent pas compte de la souffrance des gens».

Certaines colères à l’encontre des institutions pour des situations perçues comme injustes perdurent parfois des années après la mort de la personne sous régime public de protection et ont constitué des leviers d’action dans la défense collective des droits de ces personnes. Le sentiment d’injustice est d’ailleurs le point de départ de deux associations de défense des droits des personnes sous curatelle de part et d’autre de l’Atlantique2.

En revanche, représenter un·e proche peut aussi être perçu comme une injonction au care et implique une charge de travail matériel et émotionnel complexe qui peut conduire à refuser ce rôle. Une autre raison incitant les proches à refuser de devenir curatrice ou tuteur privé est expliquée par le fait qu’en prenant un tel mandat, ces personnes deviennent responsables de la gestion des comptes, ce qui peut entraîner la peur de «faire faux», d’être dénoncé·e et poursuivi·e par l’institution pour maltraitance. Dans les mots de Laurent, curateur privé : «Les curateurs, ils ont tendance à vider le coffre». Les témoignages recueillis révèlent que de nombreuses personnes en charge d’autrui se sentent contrôlées par l’État et dévalorisées dans leur travail, lequel n’est par ailleurs pas rémunéré ou seulement de manière symbolique.

Malaise et doute

Les émotions recueillies dans le cadre de cette recherche mettent en lumière la difficulté à prendre des décisions pour autrui et les relations de pouvoir qui en découlent, à différents niveaux.

Le premier niveau concerne les relations entre l’institution publique, c’est-à-dire l’État, et les mandataires privé·e·s ou les proches qui n’ont pas été désigné·e·s pour cette fonction. Les données recueillies montrent que ce rapport est défini principalement dans une perspective de pouvoir sur visant à contrôler leurs pratiques et/ou limiter la capacité d’agir des proches. L’intensité des émotions ressenties principalement à ce niveau révèle le caractère asymétrique de cette relation de pouvoir, et l’absence de formes de pouvoir avec.

Le deuxième niveau concerne la relation entre une personne perçue comme inapte, totalement ou partiellement, et ses mandataires. Dans leurs pratiques, les mandataires sont tiraillé·e·s entre deux formes de pouvoir, le pouvoir sur et le pouvoir avec, ce qui déclenche des ressentis de doute et de malaise. Dans le cas des mandataires privé·e·s, ces émotions sont principalement liées à la transformation de la relation découlant de ce nouveau statut et la recherche d’un équilibre entre la protection et l’autonomie. Cette posture est celle qui se rapproche le plus du concept d’autonomie relationnelle puisqu’elle s’appuie sur un réseau d’interdépendance connu et de proximité.

Pour les mandataires institutionnel·le·s, ces émotions de doute et de malaise peuvent être réduites si elles et ils possèdent le temps et les moyens nécessaires à l’évaluation de l’aptitude et à l’accompagnement du ou de la majeur·e inapte dans une perspective d’interdépendance. Or, ces conditions sont rarement réunies, et les deux institutions publiques étudiées souffrent depuis des années de sous-effectifs qui leur font «s’occuper mal des gens» et «faire du mauvais travail», comme le confie Margot, une curatrice publique suisse. Les pratiques liées au pouvoir sur – par exemple, le fait de décider seul·e sans consulter les personnes concernées – seront privilégiées dans ce contexte puisqu’elles constituent un moyen rapide de résoudre une situation. L’autonomie relationnelle, dans ces conditions, ne peut être déployée et la relation de care se résume souvent à l’exécution de tâches administratives.  La situation peut résulter en une diminution du réseau d’interdépendance, car les différentes dimensions de la relation de care (affective, administrative, sociale et légale) sont fragmentées.

Invitation au théâtre : Si un jour je meurs, ce ne sera pas une surprise

Josianne

Un soir où j’attendais Sacha pour aller voir sa patiente, Marie, chez elle, un couple marchait dans le corridor de l’hôpital. Quand ils sont passés près de moi, j’ai entendu la femme dire à l’homme « Tu sais André, si un jour je meurs, va falloir que tu y penses à… ». J’avoue que j’ai arrêté d’écouter.

« Si un jour je meurs »?

Comment peut-on mettre cette phrase au conditionnel? Connaissez-vous des gens qui ne meurent pas? Activement, je veux dire? Des gens qui sont en train de ne pas mourir? Toute leur vie.

Extrait de « Si un jour je meurs » de Chantal Grenier

Si l’expérience d’une œuvre d’art est intime, le chemin parcouru en recherche basée sur l’art l’est tout autant. Il nous semblait donc important de témoigner, de manière un peu plus personnelle, de nos vécus respectifs, en tant qu’équipe interdisciplinaire, dans ce projet de longue haleine que nous tenterons de vous exposer et qui nous lie maintenant les unes aux autres.

Andréanne

En tant que médecin en soins palliatifs offrant des soins en hôpital, mais aussi à domicile, je côtoie de nombreux patients affligés d’une maladie incurable. Plusieurs d’entre eux sont en fin de vie. Leurs histoires, souvent touchantes, parfois poignantes, me rappellent la valeur de ce moment unique et l’importance des soins prodigués en cette période difficile pour les patients et leurs proches. À travers ces récits de vie, je suis témoin du tabou qui existe encore au sujet de la mort et des mythes qui perdurent à l’égard des soins palliatifs, retardant par le fait même des conversations essentielles.

Chantal

Mais pourquoi ne savais-je rien sur la fin de vie ? Force est de constater que socialement, on n’en parle que très peu. Il y a depuis plusieurs années une perte de sens dans la mort. Elle n’est plus accueillie comme une étape de l’existence que l’on partage dans des rituels entre amis et voisins afin de colmater le vide créé par le départ d’un être cher. Ces précieux instants en fin de vie ne devraient-ils pas nous permettre de nous connecter puissamment avec quelqu’un avant de le laisser partir ?

Mélanie

Œuvrer en tant que psychologue auprès des personnes en fin de vie et de leurs proches a transformé mon existence. C’est souvent par les plus grandes souffrances, qu’elles soient physiques, émotionnelles ou morales, que les individus se révèlent dans ce qu’ils ont de plus beau, de plus vrai, de plus touchant. Pendant mes années de pratique, je me suis souvent fait la réflexion que si la mort avait une seule bonne raison d’être, c’était bien celle de nous rappeler d’aimer sans mesure, sans tabou.

Maud

Le processus d’accompagnement méthodologique au Laboratoire créatif sur la fin de vie m’a permis de découvrir l’univers méconnu de la transition vers les soins de fin de vie. La lecture de la pièce et son interprétation sensible par des acteurs professionnels ont su résonner en moi et susciter des réflexions sur mes dynamiques familiales entourant la maladie et la mort. Ainsi, la chercheuse est elle-même transformée par l’objet de sa recherche. Cette idée ne sera sans doute pas étrangère à ceux et celles qui pratiquent la recherche qualitative et la recherche-création, mais elle mérite néanmoins d’être témoignée.

Le théâtre fascine par sa manière de toucher profondément par son échange humain, son caractère éphémère et son côté évocateur. Ce n’est pas la «vraie» vie qui se joue devant nous. Pourtant, son reflet métaphorique, symbolique et esthétique dépasse parfois la réalité. Le théâtre nous rappelle à nous-mêmes, à nos enjeux, à nos rêves, à la lumière en nous et à nos parts d’ombre. Plus grand que nature, il déploie ses artifices pour nous révéler l’imaginaire individuel d’artistes et la parole collective qu’ils arrivent à saisir et à transposer à la scène.

Les soins palliatifs visent le soulagement des patients atteints d’une maladie à pronostic réservé afin de leur offrir la meilleure qualité de vie possible jusqu’au moment du décès. Au Québec, la Loi concernant les soins de fin de vie précise le droit de toute personne dont l’état le requiert de recevoir des soins palliatifs de qualité, en temps opportun, et adaptés à ses besoins. Pourtant, jour après jour, de nombreux malades décèdent sans avoir eu accès aux soins dont ils auraient eu besoin, et ce en raison de méconnaissances, d’appréhensions, d’incompréhensions, de mythes et de tabous relatifs aux soins palliatifs de la part de la population générale, des patients eux-mêmes, de leurs proches et des professionnels de la santé. Cette forme de «palliphobie» se manifeste de diverses manières de part et d’autre de la relation soignant-soigné et a pour effet de limiter l’accès à de bons soins palliatifs pour des patients et familles dont la situation le requiert pourtant. La nécessité de sensibiliser les citoyens et de mieux former les professionnels de la santé à l’approche des soins palliatifs a été soulignée à maintes reprises dans la littérature et est à la source du projet de recherche dont il est question dans cet article.

Ce dernier porte en effet sur la création d’une pièce de théâtre sur la transition vers les soins de fin de vie. Ses assises méthodologiques reposent sur la recherche basée sur l’art, les données sont issues de sources variées. Financé par le programme pilote «Engagement» des Fonds québécois de recherche (FQR), il est porté par une équipe interdisciplinaire incluant une médecin en soins palliatifs, Andréanne Côté, une professeure en psychologie spécialiste du deuil, Mélanie Vachon, une dramaturge, Chantal Grenier, ainsi qu’une professeure en théâtre et dramathérapeute, Maud Gendron-Langevin. Ensemble, elles ont créé le Laboratoire créatif sur la fin de vie au sein duquel le projet se déroule.

L’occasion

Andréanne Côté et Chantal Grenier se sont rencontrées au parc près de la garderie que leurs enfants fréquentaient. Les deux ont échangé sur leurs professions et sur les enjeux qui en découlent entre deux poussées de balançoire. L’une sur le constat que les soins palliatifs étaient méconnus du public et insuffisamment intégrés de manière précoce dans les approches de soins, l’autre sur la démarche de création d’une pièce de théâtre d’autofiction sur la maternité, ses tabous et ses universalités. Andréanne avait ainsi lancé à la blague, «Si jamais t’as envie d’écrire une pièce sur les soins palliatifs, un jour, tu me feras signe! En attendant, je veux bien discuter de maternité avec toi pour ta pièce!». À noter que cette dernière avait fait quelques années auparavant une maîtrise en sciences des religions à l’UQÀM, avec une concentration en études sur la mort. Mélanie Vachon lui avait alors enseigné le cours intitulé Phénomènes relationnels et confrontation à la mort et ça avait cliqué, comme on dit… le hasard fait bien les choses. Ainsi, en 2017, les trois femmes se réunissaient et commençaient à échafauder le projet de création d’une pièce de théâtre ayant pour objectif de sensibiliser le public et de créer un espace de discussion sur la transition vers les soins de fin de vie.

Non moins par hasard, Andréanne a trouvé Maud Gendron-Langevin à l’aide d’une recherche par mots-clefs dans le bottin des professeurs de l’UQÀM, tout simplement. Lorsqu’Andréanne l’a contactée pour lui demander si cela l’intéressait de se joindre à son projet avec Mélanie et Chantal, Maud n’a pas hésité longtemps. Joindre la force esthétique et la puissance évocatrice du théâtre à celle de la recherche et de l’éducation populaire est une démarche qui existe depuis toujours, qui a fait ses preuves (Cho et al., 2009; Denzin, 2003) et qui l’intéresse particulièrement. Le théâtre permet de présenter de manière complète et sensible des enjeux, des faits et des expériences qui, s’ils étaient publiés sous forme de rapports de recherche, ne rejoindraient pas un public aussi vaste. Ainsi, contribuer à assurer une rigueur méthodologique dans le cadre d’une recherche-création était un défi qui lui plaisait.

Une méthodologie méconnue

La recherche basée sur l’art, essentiellement théorisée dans le monde anglo-saxon, a plusieurs dénominations pouvant confondre les chercheurs et les artistes s’y intéressant : Arts-based research (ABR), Arts-based social research, Arts-based qualitative inquiry, Arts in qualitative research, Arts-based educational research, Arts-based health research, Performative inquiry, Arts-informed research, Research-based art, etc. (Leavy, 2015, p.5). La première appellation, Arts-based research ou, en français, recherche basée sur l’art, est généralement perçue comme l’expression englobant toutes ses déclinaisons. Elle fait référence à une approche inter/transdisciplinaire de la création et de la présentation de savoirs. Dans ses formes plus près des sciences sociales, l’art – dans le projet qui nous occupe, le théâtre – devient non seulement un outil de transfert de connaissance, mais aussi une véritable façon d’appréhender le savoir, une méthodologie permettant de générer, analyser et présenter les résultats (Leavy, 2015 ; Saldaña, 2011). Certains vont même jusqu’à avancer qu’il s’agit d’un nouveau paradigme de recherche, au même titre que la recherche quantitative ou qualitative (Barone et al., 2012 ; Chilton et al., 2014 ; Gerber et al., 2012 ; Leavy 2015). Mais ce débat sera pour une autre fois!

En théâtre, la nomenclature utilisée pour désigner la création de pièces de théâtre basées sur la recherche est aussi très vaste et principalement documentée dans la littérature anglophone : Verbatim theatre, Performance ethnography, Ethnographic performance, Theatre of Fact, Ethnodrama, Ethnotheatre, etc. (Norris, 2009 ; Saldaña, 2011). Au Québec, le théâtre documentaire, le docu-théâtre et théâtre documenté sont assez pratiqués par des artistes et compagnies contemporaines (la dramaturge Suzanne Lebeau, le Théâtre Porte-Parole, pour ne nommer qu’eux), pour que ces appellations existent en français.

Dans ce projet, le processus de création s’apparente particulièrement à l’Ethnotheatre (Saldaña, 2011; Mienczakowski, 2009) que nous traduisons par ethnothéâtre. Il s’agit d’une combinaison de la recherche ethnographique et de la recherche-création dont les processus s’apparentent parfois à la recherche participative. Il propose des allers-retours entre la recherche et la création, où les résultats (l’œuvre) sont soumis à la discussion et ensuite retravaillés. Un des objectifs avoués de l’ethnothéâtre est de mettre en lumière les enjeux propres à un groupe ou à un phénomène donné. Plusieurs types d’écriture existent en ethnothéâtre, que ce soit le collage de verbatim, la composition de personnages fictifs à partir d’entrevues et d’observations, l’utilisation d’un genre plus métaphorique ou réaliste. L’écriture du texte en lui-même peut être assurée par des personnes appartenant au groupe représenté ou vivant le phénomène étudié ou être confiée à un dramaturge professionnel. Il en va de même pour la représentation en scène : elle peut être portée par les participants à la recherche ou par des comédiens professionnels. Les choix en ce sens peuvent se justifier de plusieurs façons selon les contextes de création et de diffusion, leur portée et leurs objectifs, ainsi que par les compétences des chercheurs impliqués.

De par la genèse même du projet, l’écriture de la pièce «Si un jour je meurs» a été confiée à la dramaturge professionnelle, Chantal Grenier. La pièce de théâtre a été écrite à partir de verbatim d’entrevues de recherches existantes (menées notamment par Mélanie Vachon), d’entrevues et de groupes de discussion avec des soignants, des proches aidants et des patients en transition vers des soins de fin de vie (organisés et menés par Andréanne Côté). Des visites observationnelles en milieu hospitalier, en maison de soins palliatifs et à domicile avec Dre Côté ont également eu lieu avec l’accord des autorités locales et un engagement à la confidentialité de la part de la dramaturge. Les chercheuses-cliniciennes, Andréanne Côté et Mélanie Vachon, spécialistes des questions sur la fin de vie et sur le deuil, ont pu soutenir Chantal dans son écriture de manière à lui souligner les éléments incontournables à mettre de l’avant, ainsi que les enjeux cliniques, théoriques et éthiques associés au sujet de la pièce. Il s’agissait notamment des multiples facettes du deuil, du tabou social de la mort, de la charge émotive liée à la maladie grave et aux processus décisionnels qu’elle implique (ex.: soignants, proches, patients confrontés à des choix difficiles qui se multiplient), des mythes liés aux soins palliatifs (ex.: ils accélèrent la mort), de la frontière floue de l’acharnement thérapeutique (ex.: formation/culture de la médecine contemporaine ou familles/patients qui exigent des soins disproportionnés), de la réalité et les limites de la médecine, etc.

Ce processus correspond à une démarche de recherche basée sur l’art où l’art et les données de recherche se nourrissent mutuellement. L’œuvre est créée à partir de résultats de recherches plus traditionnelles, issues des sciences sociales. Nécessairement, en traduisant la recherche qualitative en texte de théâtre, une nouvelle couche d’interprétation s’y ajoute et l’imprègne.

Extrait de la scène 5

Antoine :

Non, non. Une boucle de programmation. Quand la même commande arrive et repart à la même place, à l’infini. Un cercle vicieux finalement.

Marcel :

Ah ouin. (un temps) Comme quand on demande d’avoir un traitement, pis qu’on nous dit peut-être, pis qu’on demande encore, pis qu’on nous dit peut-être, pis qu’on nous le donne jamais.

Antoine :

Papa…

Marcel :

Ben quoi ? Y’arrête pas de me dire ici « C’est vous qui décidez ». Pis quand je dis « ben c’est décidé, donnez-moi de la chimio que je puisse retourner chez nous prendre des marches pis guérir mon cancer », on me dit «ah ben là c’est pas possible».

Antoine :

Oui mais attends…

Marcel :

J’ai pas d’affaire ici, j’ai jamais été malade de ma vie!

Antoine :

Ben là papa, quand même. (Prudent) Dre Savaria m’a aussi parlé de «soins de confort». On pourrait se dire qu’on fait ça en attendant que tu ailles mieux ? Parce que là, t’es en oncologie, on bloque un lit…

Marcel :
(en même temps qu’Antoine)

M’a t’en faire, on bloque on lit ! J’ai l’droit d’être ici ! Ils vont pas me faire comme y’ont fait à ta mère dans leur maison de vieux, me transférer pour que je meure plus vite pis que j’arrête de «bloquer un lit»!

Antoine :
(sans s’interrompre)

…mais on peut pas faire de chimio pis on peut pas retourner à la maison. Dre Savaria pense que ça ira pas en s’améliorant… Dans l’aile des soins palliatifs au moins tu pourrais…

Marcel :
(il s’énerve) 

Arrête de me parler des soins palliatifs ! Dis à Dre Savaria qu’on essaie la chimio pareil pis…

Antoine :

Mais — tu — peux — pas !

Marcel :

J’peux — pas — quoi? J’peux pas essayer de vivre?

Un long temps. Ils se regardent. Antoine s’éloigne ne sachant plus quoi dire.

Marcel :

Rendu là, je veux être sûr qu’on a tout essayé.

Antoine :

Pourquoi qu’on n’essaierait pas de rien essayer pour que tu sois bien?

Un temps.

Marcel :

Chu pas prêt.

Un temps.

Marcel :

Mets-moi la game s’il te plaît.

Antoine met les nouvelles.

Le prisme de la beauté

Chantal Grenier a bénéficié d’une résidence d’écriture dans la Maison de soins palliatifs La Source bleue. Cette immersion lui a permis de ressentir, de vivre et d’observer les enjeux propres à ce moment charnière de l’existence : les deuils liés à la perte d’autonomie, le sentiment de culpabilité des proches, les craintes et les tabous entourant la mort, la peur de souffrir, les limites de la médecine curative, comment soutenir adéquatement les proches et la personne en fin de vie, la difficulté à référer en soins palliatifs, etc. À travers sa sensibilité d’artiste et son intelligence émotionnelle, elle a su capter ce qui lui semblait essentiel et le traduire pour la scène. Elle a analysé des paroles individuelles et les a combinées en composant des personnages fictifs permettant au plus grand nombre de spectateurs possibles de s’y identifier à un niveau ou à un autre. Ainsi, son processus d’écriture était-il, en soi, une étape de la recherche basée sur l’art. De fait, pour déterminer quels enjeux donner aux personnages de la pièce, pour définir quels genres de réactions ils pouvaient avoir afin de les rendre crédibles, une distillation et une analyse des données ont été faites. Une codification des données (thèmes, sous-thèmes, relation entre eux) s’est naturellement opérée (Cho et al., 2009; Leavy, 2015; Saldaña, 2011). Les résultats et la discussion de la recherche sont devenus la pièce de théâtre elle-même.

Poussons la réflexion plus loin. En recherche basée sur l’art, en ethnothéâtre plus précisément, et surtout quand il s’agit de puiser à même des récits de vie et des enjeux sociaux actuels, des étapes de validation doivent être faites une fois la première version de la pièce écrite (Mienczakowski, 2009; Saldaña, 2011). La pièce a donc été soumise à la lecture de personnes ciblées pour leurs expertises théoriques, cliniques et expérientielles. Ainsi, des soignant.es, proches aidant.es et chercheur.euses ont relu et commenté le travail, permettant ainsi à Chantal de retourner à sa table à dessin. Ce cycle de relecture s’est opéré plus d’une fois et, au lot de personnes ciblées, s’est ajouté un spécialiste de la dramaturgie théâtrale, François Archambault, auteur professionnel reconnu par ses pairs. Ce dernier a été sollicité afin d’être le gardien de la théâtralité et de l’esthétisme… nous oserions même dire, de la beauté du récit.

Pourquoi choisir un médium artistique en recherche? Comme nous l’avons écrit d’entrée de jeu, parce que c’est puissant, évocateur et parfois provocateur. Si c’est bien fait, cela suscite des réactions émotionnelles, intellectuelles et physiologiques tant chez le spectateur que chez le créateur (Leavy, 2015). Ces ressentis ne peuvent laisser indifférent et ils suscitent l’envie de réagir. L’échange avec le public, lorsque possible, devient un lieu dialogique fécond où peuvent naître de nouvelles compréhensions du sujet (Sajnani, 2010). Ainsi, la forme d’art choisie, quelle qu’elle soit, l’est pour sa capacité à toucher les gens sur ce qu’ils ont de commun : leur capacité à ressentir. Le théâtre, plus spécifiquement, par le truchement de personnages et de techniques théâtrales tantôt recréant un certain réalisme, tantôt générant des images symboliques et métaphoriques, amène le spectateur à se positionner. Il s’identifie ou rejette, il capte certains éléments plutôt que d’autres, il acquiesce ou s’oppose, il apprend, il réactive des connaissances ou confirme ce qu’il sait, il s’ouvre à l’altérité, il est soumis à une lecture de la réalité qui lui est familière ou étrangère, il est conforté ou confronté… ou un peu de tout cela à la fois.

Et la beauté, dans tout ça? C’est elle qui génère des réactions inattendues tant physiologiques, qu’émotionnelles, qui ravive parfois des souvenirs ou stimule les rêves. Qui n’a pas déjà été ému par une pièce musicale, un passage de roman, le jeu d’un acteur ou une peinture? L’importance relative de la beauté ou de l’esthétisme est pourtant un sujet délicat lorsqu’il s’agit de recherche et de création puisqu’elle pose la question plus vaste des objectifs poursuivis (Cho et al., 2009; Saldaña, 2011; Rossiter et al., 2007) et des critères permettant d’en évaluer la qualité (Cho et al., 2009; Leavy, 2015). S’agit-il d’une pièce d’éducation populaire visant à soulever des débats et des discussions basées sur des données? S’agit-il d’une œuvre d’art qui tient en elle-même, sans explication ou autre objectif que celui de divertir son public – et tant mieux si cela le fait réfléchir ? Est-ce possible de réconcilier ces tensions? Il semble qu’il n’y ait pas consensus, mais quelques pistes de réflexion peuvent nous guider.

Tension dialogique

Nous revenons ainsi aux notions de beauté et d’esthétisme et des objectifs pédagogiques poursuivis. En théâtre, certains s’amusent à dire qu’une pièce est la vie représentée en scène… mais en ayant d’abord pris soin d’enlever toutes ses parties ennuyantes ou insignifiantes. Saldaña (2003) ajoute avec éloquence que «l’objectif principal du théâtre est d’amuser – d’amuser les idées et d’amuser pour le plaisir.»1 (p.220). En effet, comme artistes, nous sommes aussi responsables du public : qu’il assiste à un spectacle qui saura le captiver, qui saura potentiellement résonner en lui et l’ouvrir à de nouvelles réflexions et compréhensions. Or, comme chercheurs, nous avons également des responsabilités éthiques envers les participants de la recherche, puisque ce sont eux qui nourrissent le matériau artistique : ce sont leurs voix et leurs vécus qui sont représentés en scène, et on leur doit une certaine fidélité.

Une démarche comme la nôtre impose ainsi la quête d’un équilibre délicat entre la fidélité envers les données de recherche et l’importance de créer une pièce de théâtre qui soit engageante. Côté cour, une crainte fréquente des chercheurs et de certains participants est que les données soient noyées par l’histoire ou les artifices artistiques. Côté jardin, les artistes qui craignent que ces données ne prennent le pas sur l’œuvre et la rendent indigeste ou ennuyante. Saldaña, reconnaissant cette tension, propose qu’«avec la performance ethnographique [vienne] alors la responsabilité de créer une expérience informative et divertissante pour le public, qui soit esthétiquement solide, intellectuellement riche et émotionnellement évocatrice»2 (2003, p.220).

L’équilibre n’est pas simple à trouver et ne fait consensus ni dans le milieu artistique ni dans celui de la recherche qualitative. Leavy, à la question de Saldaña au sujet de l’ethnothéâtre, «Mais est-ce de l’art?»3 (2011, p.203) répond plutôt «Que sert cet art?»4 (2015, p.272). Ces questionnements soulèvent l’importance de s’entendre sur les objectifs et les critères d’évaluation de l’œuvre.

Dans les critères d’évaluation de la qualité d’une recherche basée sur l’art les plus fréquemment nommés, mais tout de même encore contestés, Leavy (2015) mentionne l’esthétisme. Elle expose l’importance cruciale de la qualité esthétique de l’œuvre, voire de sa puissance esthétique, et mentionne que cette qualité est intimement liée à la réponse des publics et, conséquemment, à son utilité. Afin de toucher le public, de générer de l’empathie et de l’identification aux personnages et à leur propos, l’ethnothéâtre se doit d’être artistiquement de qualité tout en préservant la véracité des données rapportées.

Pour sa part, Mienzcakowski (2009) propose comme critère principal la vraisemblance sur scène, dans le jeu des comédiens et le propos de la pièce au regard du sujet représenté, sans besoin d’aller plus loin sur le plan esthétique. Certains ajoutent pourtant que la qualité esthétique du spectacle, la virtuosité des comédiens, l’utilisation judicieuse, créative et originale des techniques théâtrales doivent aussi être considérées. Elles permettent de représenter avec force et de manière parfois plus convaincante certaines données de recherche, que les mots ne sauraient exprimer aussi justement (Cho et al., 2009 ; Ackroyd et al., 2010 ; Snyder-Young, 2010).

Perspectives d’avenir

«Si un jour je meurs» est le fruit d’une démarche de recherche interdisciplinaire basée sur l’art. Le projet de recherche est actuellement au mi-temps de sa vie. La version actuelle de la pièce fait 59 pages, se découpe en 23 scènes qui exposent le vécu de six personnages liés les uns aux autres autour du fil conducteur de la fin de vie. Deux lectures publiques ont dû être annulées en mai et juin 2020 lorsque les théâtres ont été fermés en raison de la pandémie de la COVID-19. Cherchant à faire avancer la recherche, la webdiffusion d’une lecture publique a été privilégiée le 28 novembre 2020, générant plus de 2000 vues et pour laquelle près de 300 répondants ont rempli un questionnaire en ligne post-présentation. D’un point de vue méthodologique, la lecture publique s’inscrit comme étape de validation. Ainsi, les commentaires recueillis par le public permettront aux chercheuses de poursuivre leur démarche d’amélioration du texte et des enjeux traités. Normalement, lorsqu’une lecture de validation est faite en présence, le public est restreint et ciblé de manière à générer des discussions représentatives des différentes voix que l’œuvre tente de porter. En raison du caractère virtuel de la présentation, un groupe de discussion, des échanges par courriel et le questionnaire en ligne ont été les supports privilégiés pour recueillir les rétroactions du public. L’analyse des résultats émanant de ces différents supports est en cours et nous notons déjà que l’hypothèse de la tension dialogique entre le côté didactique et le côté esthétique de la pièce semble se profiler à l’horizon. Par la suite, un cycle de travail d’écriture et de travail en laboratoire de création avec des comédiens permettra de mettre à l’essai les modifications proposées. Des répétitions publiques sont aussi prévues afin de recueillir des commentaires de membres de publics ciblés, par exemple des groupes de soignant.es, des étudiant.es en médecine ou en psychologie, des personnes âgées ou malades, leurs proches, ainsi que des artistes des arts vivants. Leurs réactions seront à leur tour utiles au parachèvement du texte et aux choix artistiques finaux.

En bout de piste, l’objectif est de produire une pièce de théâtre qui sera jouée dans des théâtres professionnels afin de rejoindre un public plus vaste. Cet exercice à la fois de vulgarisation scientifique et de création artistique vise à créer un dialogue avec la population, à générer un espace de discussion ouvert et sensible sur la mort, le deuil et les soins palliatifs. Nous espérons également utiliser des extraits de la pièce comme outil de formation de professionnels appelés à intervenir auprès d’une clientèle en soins palliatifs. Comme d’autres chercheurs avant nous (Colantonio et al., 2008; Gerber et al., 2012; Rossiter et al., 2007), nous nous intéresserons alors aux effets de la pièce de théâtre sur les publics : «Comment a-t-elle été reçue, perçue? Qu’en ont-ils retenu?». Nous verrons alors si le choix de ce véhicule de transmission de savoirs et d’ouverture au dialogue aura été le bon, et en quoi il l’aura été ou non.

Chantal

Alors que la lourdeur du sujet m’inquiétait, une forme de légèreté s’est imposée d’elle-même dans le processus de création, sans jamais diluer le sérieux des enjeux. Les personnages m’ont appris que même à un moment où la survie n’est plus possible, un mécanisme de défense s’impose parfois pour rendre la fin moins aride. À travers ce cheminement difficile, ceux qui s’ouvrent à la beauté de cette expérience en ressortent paradoxalement avec un recadrage plus juste, véridique et serein envers leur propre vie. C’est ce que j’ai tenté d’explorer à travers l’écriture de «Si un jour je meurs».

Andréanne

Grâce à une démarche rigoureuse et sensible, notre équipe dispose d’une position privilégiée pour livrer une œuvre théâtrale ancrée dans la réalité des patients, des soignants et des proches aidants. À terme, j’espère utiliser la pièce (en tout ou en partie) à des fins d’enseignement et de formation pour les futurs professionnels de la santé qui, tôt ou tard, seront confrontés à cette étape importante de la vie.

Mélanie

L’œuvre théâtrale «Si un jour je meurs» signifie pour moi non seulement la célébration de la créativité face à la fin de vie, mais aussi et surtout une manière de se lier les uns aux autres pour s’ouvrir à la possibilité que la mort ait quelque chose de beau et de bon à nous enseigner.

Maud

Au terme de son périple, le texte devenu théâtre, il m’est possible de l’espérer, saura initier un mouvement, une pensée critique et sensible collective sur un sujet qui nous touche tous à un moment ou à un autre de nos existences. Et un jour, on se retrouvera dans un théâtre et sa magie opérera. Il nous permettra de nous poser la question ensemble : Qu’est-ce que je veux vivre et comment je veux le vivre, «Si un jour je meurs»?

Les femmes en situation d’itinérance en France et au Québec : mixité, non-mixité et vulnérabilités de genre

L’itinérance a longtemps été pensée comme un phénomène masculin. Cette représentation collective genrée est pourtant déconnectée des réalités vécues. On sait que les femmes vivent aussi des situations d’itinérance, mais qu’elles sont souvent rendues «invisibles» (Bellot et Rivard, 2017). Cette invisibilisation sociale est liée à plusieurs dynamiques et logiques d’actions.  Tout d’abord, la légitimité androcentrée des recherches sur l’itinérance a participé à ne pas prendre en compte les femmes : moins nombreuses que les hommes à vivre ces situations, l’expérience masculine a été conçue comme la norme (Chabaud-Rychter, 2010).

Ensuite, du côté des politiques sociales, paradoxalement, la prise en compte des femmes en raison de leur vulnérabilité a engendré une invisibilisation de leur condition ainsi qu’une réaffirmation des normes de genre  (Marpsat, 1999; Mayol, 2012; Passaro, 1996). Par exemple, Maryse Marpsat parle d’«avantage sous contrainte» pour montrer comment les femmes sont hébergées selon des temporalités plus longues que les hommes mais à la condition d’accepter de «retourner au foyer» et d’investir la sphère domestique. Enfin, les femmes en situation d’itinérance se rendent invisibles elles-mêmes la plupart du temps pour se protéger et éviter la stigmatisation. En effet, elles mettent en œuvre des stratégies et tactiques pour se rendre anonymes, notamment dans la nuit urbaine : circulation dans la ville, utilisation des transports en commun la nuit, ne pas dormir, etc. (Laberge et al., 2000; Maurin, 2017a).

Ces différentes logiques participent de l’invisibilité sociale, entendue comme un processus qui empêche la participation à la vie publique du fait de l’indifférence, voire de l’ignorance de ces vies (Le Blanc, 2015). Cet article s’inscrit dans le prolongement de ces travaux qui interrogent l’invisibilisation sociale des femmes en situation d’itinérance. Pour comprendre ce processus, il s’agit ici d’analyser précisément comment l’organisation des systèmes d’assistance participe de leur (in)visibilisation.

C’est dans cette perspective que la démarche comparative internationale prend tout son sens. Elle n’est pas un objectif en soi, mais une démarche (Paugam et al., 2012) qui permet de comprendre et d’expliquer les traitements sociaux réservés à une population qui vit des situations-limites, c’est-à-dire qui expérimente des situations extrêmes «dans des univers où l’emprise physique ou sociale limite le champ d’action et de paroles des individus» (Roy et al., 2018, p. 5). En effet, la comparaison de l’assistance en France et au Québec a permis de rendre visible l’existence de deux «grammaires sociales», – «grammaire sociale» étant entendu comme «l’ensemble des règles à suivre pour être reconnu dans une société comme sachant agir et juger correctement» (Lemieux, 2009, p. 26). Ce concept, utilisé par la sociologie pragmatique, permet d’insister sur des lignes d’action partagées et leurs justifications dans des situations données. Il permet de révéler l’existence de règles (morales) – explicites ou implicites – qui encadrent l’action et qui lui donnent du sens.

Dans le cadre de l’assistance aux sans-abri et grâce à une ethnographie comparative menée dans des lieux d’accueil et d’hébergement en France et au Québec, nous avons donc pu repérer deux grammaires sociales différenciées dont le genre est un déterminant central : la grammaire de la mixité des catégories de sexe en France et la grammaire de la non-mixité des catégories de sexe au Québec1. Cet article vise donc à décrire ces deux grammaires de l’assistance qui se basent sur la bi-catégorisation des sexes afin d’expliquer les logiques d’action qui en découlent et en quoi elles participent à rendre visible ou non l’itinérance des femmes.

Méthodologie

Pour comparer méthodologiquement les grammaires de l’assistance en France et au Québec, l’enquête ethnographique dans des lieux d’accueil et d’hébergement a été privilégiée. Soutenue par des observations au long cours (entre 2011 et 2016 en France et au Québec), ce travail d’enquête a été complété par des entretiens avec des professionnels du social et des femmes en situation d’itinérance (61) ainsi que par l’analyse de la littérature grise produite parfois par les structures d’accueil et d’hébergement. Ces différents matériaux ont permis de considérer à la fois les situations de prise en charge, les expériences vécues par les femmes et les professionnels ainsi que les logiques d’action organisant le système de l’assistance.

Détresse

Aujourd’hui, en France, l’assistance auprès des personnes sans abri s’ancre dans la grammaire sociale de la mixité qui induit la coprésence des hommes et des femmes en situation d’itinérance dans un même espace social. Cette grammaire sociale s’est construite progressivement au cours du XXe siècle aux dépens de l’organisation parallèle des catégories de sexe en vigueur dans les premiers asiles de nuit (première ressource d’hébergement gratuit) créés à la fin du XIXe siècle. Cette séparation des catégories de sexe impliquait des traitements différenciés : dans les asiles de nuit, les femmes recevaient la soupe le matin et le soir, alors que les hommes en bénéficiaient uniquement en hiver (Katz, 2015). À cette époque, cette assistance par l’abri s’accompagnait d’une assistance par le travail (les refuges-ouvroirs) qui instituait une division sexuelle du travail : alors que les femmes s’appliquaient à la couture et au repassage, les hommes, eux, menaient des travaux de menuiserie. Cette grammaire sociale traduisait une normativité sociale profondément indexée à des normes de genre et à une police des comportements.

Depuis les années 1970, plusieurs logiques sociales ont participé à la transformation de cette grammaire de l’assistance. De façon contre-intuitive, on peut tout d’abord relever l’importance du mouvement féministe, et notamment de la dernière génération de féministes (Henneron, 2005) qui a impulsé la culture publique de la mixité. D’une séparation des catégories de sexe généralisée dans la plupart des institutions sociales, «la mixité devient le principe de gestion de la différence des sexes dans l’égalité : la conception républicaine française de la citoyenneté, une fois élargie aux femmes, implique un abandon de la référence sexuée» (Zaidman, 1996, p. 26). Il s’agit dès lors et progressivement, dans l’assistance, de prendre en charge des individus et non plus des hommes ou des femmes. C’est notamment ce que précise Charlie, éducateur dans un accueil de jour : «avant qu’on prépare cet entretien, je n’avais jamais pensé à la spécificité homme ou femme. C’est plus, c’était plus déjà en fonction de la personne, comment elle arrive, qu’est-ce qu’elle montre, voilà. Et ensuite, je ne suis pas bien clair. Mais la mission première de l’accueil, c’est accueillir la personne homme ou femme, quelle qu’elle soit. Et après c’est une donnée qui vient se rajouter quand elle dépose un peu son vécu, son histoire, en fonction des échanges qu’on a avec la personne quoi. Mais, voilà, de prime abord, […] la question du sexe je trouve qu’elle est peu présente, en tout cas pour moi dans ma pratique.»

Les catégories de sexe «femme» et «homme» auparavant centrales dans l’assistance tendent à s’effacer au profit de la figure de l’individu, et plus particulièrement de la personne en «détresse‍». En effet, à côté de la logique de l’égalité des sexes, celle de la sensibilité humanitaire face à l’exposition publique de la misère (Pichon, 2005) va favoriser la disparition et l’invisibilisation des catégorisations de sexe dans l’assistance et de leur traitement a priori différencié. La notion de détresse devient centrale (Gardella, 2014) et rompt avec les ciblages de l’aide sociale ainsi que la catégorisation des publics de l’assistance (sexe, âge, origine sociale, géographique, etc.). Les individus, hommes et femmes, qui vivent des situations d’itinérance, ne sont plus perçus comme un danger pour la société, mais avant tout comme étant en danger face à la mort de froid et à la désocialisation qui les guettent.

Cette sensibilité humanitaire s’inscrit dans le droit : «toute personne sans abri en situation de détresse médicale, psychique et sociale a accès, à tout moment, à un dispositif d’hébergement d’urgence». Elle s’observe également dans les discours des intervenants sociaux qui qualifient les usagers de leur dispositif de «personnes en détresse» ou encore de «personnes souffrantes». Certains insistent d’ailleurs sur le fait que les catégories de sexe ont peu d’importance dans la relation d’aide. La personne est donc d’abord vue à partir de ces souffrances.

L’individualisation de la prise en charge et de la relation d’aide semble se détacher de ces rapports de genre. On peut émettre l’hypothèse, à l’appui des travaux sur la psychologisation du travail social (Bresson, 2006; Ion, 2005), que la focalisation sur la catégorie de «personne souffrante» obère les rapports sociaux qui débordent les individus et sur lesquels les intervenants ont peu de prise. En effet, ces derniers, lorsqu’ils qualifient leur travail, insistent notamment sur l’importance de l’écoute et de la présence sociale plus que sur les inégalités sociales, comme c’est le cas de Corinne (éducatrice spécialisée) : «ce qui est important, c’est pas forcément ce que l’on fait mais plutôt d’être là, d’écouter».

Enfin, dans cette grammaire de l’assistance, le concept de «dignité,» loin d’être nouveau, est devenu une catégorie importante de l’action publique concernant le logement et le système de l’hébergement. Dans le cadre de la politique publique «d’humanisation des centres d’hébergement» menée en France depuis 2008, c’est l’architecture même des centres d’hébergement qui est visée, et en particulier les dortoirs qui sont perçus comme des vestiges d’un passé archaïque de la prise en charge des plus pauvres. Financées par l’Agence nationale de l’habitat (ANAH), les associations qui gèrent les centres d’hébergement s’appliquent à faire disparaître les grands dortoirs au profit de chambres individuelles ou de petite capacité.

On peut alors avancer que les dynamiques d’égalité des sexes, de focalisation de l’intervention sociale sur la personne souffrante ainsi que la transformation architecturale des hébergements facilitent la mise en œuvre de la mixité des catégories de sexe, l’absence de traitement différencié et, par la même occasion, l’invisibilisation des rapports de genre. En tout cas, le genre n’est pas une règle constitutive de cette grammaire de l’assistance.

Aménagements spatio-temporels

Néanmoins, la grammaire de la mixité ne signifie pas pour autant une indifférenciation entre les femmes et les hommes. En effet, s’ils sont accueillis dans des lieux communs – de plus en plus individuels – des séparations persistent. La mixité progressive depuis les années 1970 et effective depuis les années 2000 laisse entrevoir des aménagements institutionnels genrés qui font écho à un autre rapport social considéré comme problématique : la sexualité. C’est en vue de «protéger‍» les femmes des agressions sexuelles, suivant une logique hétéronormative, que plusieurs aménagements institutionnels sont mis en œuvre dans les espaces nocturnes : dortoirs séparés, étages réservés pour les femmes et les hommes. Ils semblent être totalement acceptés et même valorisés par les femmes hébergées. Comme l’exprime Manon : «On est libre du moment qu’on respecte le voisinage et qu’on respecte surtout de ne pas faire monter des hommes au deuxième étage alors que c’est un coin pour femmes et couples. Vous voyez ce que je veux dire? Y a une séparation. Par exemple, je reste au deuxième étage. Là-dessus, c’est strict, c’est comme ça. […] Parce que par exemple, si un homme monte au deuxième étage, vu qu’il y a des femmes qui ont une chambre seule, comme moi, et qu’il rentre dans ma chambre : il peut se passer plein de choses! Il peut me tuer, il peut me violer, il peut se passer plein de trucs quoi! Par rapport à ça c’est interdit.»

D’autres aménagements spatiaux-temporels sont également mis en œuvre à la marge des institutions. Des «espaces femmes» sont proposés dans quelques accueils de jour en France afin de faciliter la venue des femmes dans des lieux mixtes mais néanmoins sur-investis par les hommes. C’est alors pour rendre visibles les femmes, d’une part, et pour limiter leur non-recours aux services, d’autre part, que ces initiatives sont créées.

Dans ces deux cas typiques, les aménagements spatio-temporels sont toujours réalisés pour les femmes. Ils montrent que ce sont les relations entre les femmes et les hommes qui sont perçues comme problématiques par les intervenants, car elles sont potentiellement marquées par des rapports de force qui rendent les femmes plus «vulnérables»
(Lanzarini, 2003). En cela, même si la grammaire de la mixité dans l’assistance vise à rendre secondaire le genre, ces aménagements «ensemble-séparés» (Goffman, 2002) continuent de marquer et de fabriquer à bas bruit la différence.

Vulnérabilité

Au Québec et en particulier à Montréal, l’assistance envers les personnes en situation d’itinérance s’enracine principalement dans la grammaire de la non-mixité. Les catégories de sexe sont centrales dans l’assistance menée par les ressources communautaires. Elles déterminent l’entrée des usagers dans les dispositifs : les hommes peuvent être accueillis et hébergés dans des centres d’hébergement ou refuges pour hommes et les femmes bénéficient de leurs propres structures2. À la différence de la France, le Québec n’a pas vécu de mouvement vers la mixité des catégories de sexe dans l’assistance. Ce qui ne signifie pas pour autant que la séparation revêt la même normativité genrée que celle du XIXe siècle précédemment exposée. En effet, la justification de cette règle de la séparation se fonde sur une autre normativité sociale, elle aussi liée au genre, mais principalement axée sur la vulnérabilité des femmes liée aux inégalités et aux violences de genre (Maurin, 2017b).

Pour comprendre et expliquer cette grammaire, nous pouvons relever plusieurs logiques d’action et raisons d’agir. Comme pour la France, les mouvements féministes peuvent être considérés comme déterminants. Mais, à la différence du mouvement français qui a abandonné la référence sexuée au profit de l’individu neutre et universel en vue d’une égalité entre les sexes, le genre reste ici central dans la définition des individus. Dans cette perspective, le genre est à la fois défini comme une dimension de l’identité des individus et comme une modalité des relations sociales (Théry, 2010).

Tout d’abord, la catégorie de «femme», en tant que catégorie politique, a impliqué la création d’espaces autonomes pour les femmes. Cette modalité organisationnelle des espaces féministes et communautaires reste majoritaire. Cette pensée catégorielle est également typique des politiques publiques selon Connell. Elle peut être considérée comme «une première tentative de penser le genre. Elle a [d’ailleurs] inspiré plusieurs décennies de réformes dans l’éducation, le travail ou encore la santé visant à modifier les stéréotypes de genre ou à proposer des services spécifiques pour les femmes et les filles afin de compenser leurs ressources réduites» (Connell, 2014: 242). À Montréal, elle constitue également une règle centrale dans l’assistance pour les femmes et revêt plusieurs significations complémentaires : celle de la protection et de la sécurité ainsi que celle de l’émancipation.

Dans un premier temps, la dimension sécuritaire constitue un «allant de soi» pour les intervenantes. Elle ne fait pas l’objet de discussions ou bien de remise en question. Elle est ensuite principalement relevée par les femmes en situation d’itinérance qui reconnaissent la capacité des ressources communautaires, du fait de la séparation des sexes, à les protéger face au monde de la rue vécu comme violent et principalement masculin : «T’es obligée de sortir la journée quand tu es en refuge. Ça fait qu’essaie d’imaginer‍ : je serais avec des hommes tout le temps, tout le temps, tout le temps. Je ne serais pas capable d’être avec des hommes tout le temps, tout le temps, tout le temps. Ils m’auraient tuée. Parce qu’il y a la protection pareil par ici, tu sais, c’est une forme de protection aussi pour les femmes. Ils savent qu’ils n’ont pas le droit de venir ici, ils savent qu’ils n’ont pas le droit de rester à la porte, ils savent qu’ils ne peuvent pas rentrer. Ça fait que là, eux autres, ils se disent dans leur tête : ben ces femmes-là, elles sont protégées.» (Femme en situation d’itinérance)

Ce mode d’organisation en non-mixité se justifie par les violences envers les femmes, vécues ou potentielles, dans la rue mais aussi dans la famille et plus largement dans la société. Ces violences structurelles, et la vulnérabilité sociale des femmes qui en découlent, justifient son existence : «Il y a un grand pourcentage de femmes qui ont subi des agressions sexuelles, de l’inceste, donc c’est nécessairement un moment pour se mettre à réfléchir au-delà de l’indispensable. Et c’est pas évident de te confier à un homme quand tu as vécu des abus sexuels […] Et aussi on ne voit pas comment un homme pourrait avoir une perspective féministe. Il y a des hommes qui peuvent être très conscients, mais c’est important aussi l’expérience qu’on a en tant que femme pour pouvoir partager ou comprendre». (Intervenante d’une maison d’hébergement)

Dans le cadre de l’assistance auprès des femmes en situation d’itinérance, la non-mixité concerne également les intervenantes. Cette non-mixité «totale» (Marcillat et Maurin, 2018) favorise, selon les protagonistes, la relation d’aide et l’émancipation. Si elles n’ont pas expérimenté la rue – encore que certaines sont des «ex-itinérantes» – elles partagent, en tant que femmes, une même expérience d’oppression en raison de leur catégorisation sociale. En cela, ces intervenantes deviennent des «professionnelles du proche» et se servent de leurs savoirs expérientiels (Gardien, 2019) pour apporter de l’aide. Cette perspective de la proximité comme soutien social est perçue par les intervenantes comme un levier pour l’émancipation des femmes. La grammaire de l’assistance au Québec est, dès lors, arrimée par les protagonistes (les aidantes et les aidées) à une analyse des vulnérabilités de genre qui constitue un «cadre de référence disponible pour identifier le trouble» (Emerson et al., 2012, p.75), pour analyser les situations et y répondre.

(In)visibilité et (non)reconnaissance

Dans le cadre de l’assistance aux personnes sans abri, nous avons repéré deux grammaires sociales. Celles-ci se distinguent sur une règle constitutive : dans la grammaire de la mixité, l’appartenance à une catégorie de sexe est secondaire et ne participe pas de l’aide apportée; dans la grammaire de la non-mixité, l’appartenance à une catégorie de sexe et en particulier à celle de «femme» est au cœur des raisons d’agir.

Cette différence majeure de l’assistance et ses justifications participent à qualifier les individus et leur place dans l’assistance, et à rendre visible ou bien à invisibiliser l’itinérance des femmes ainsi que les inégalités de genre. En effet, en France, l’itinérance des femmes n’est pas un problème public. Elles tendent à être prises en charge «comme» les hommes et à partager les lieux d’accueil et d’hébergement avec eux et en cela à être invisibilisées en raison de la concentration de l’intervention sur l’individu. Cette grammaire sociale a été favorisée par des politiques sociales qui insistent sur la dignité des personnes et l’individualisation de la relation d’aide. Néanmoins, on observe quelques arrangements entre les sexes, souvent situés à la marge des institutions, et visant particulièrement les femmes, considérées comme «vulnérables‍».

Inversement, dans le contexte québécois, l’itinérance des femmes est un problème public. L’analyse différenciée selon les catégories de sexe, utilisée dans d’autres politiques sociales, tend à prendre en compte les situations des femmes (Connell, 2014) et à proposer des réponses spécifiques qui participent à leur visibilité et à la reconnaissance de l’itinérance des femmes. Celles-ci reposent notamment et en premier lieu sur la non-mixité. Favorisée par les mouvements des femmes ainsi que par l’analyse structurelle des rapports de genre, cette règle constitutive de l’assistance reconnaît dès lors l’importance des violences envers les femmes ainsi que leurs conséquences en termes de vulnérabilités sociales. Dans ce cas, l’intervention se concentre sur les violences de genre, ce qui risque parfois d’engendrer par la même occasion une invisibilisation des autres problèmes vécus.

Dépathologisation et découverte de soi : ce que les identités trans font au genre

Le modèle médical traditionnel qui a régi le traitement et la législation concernant les «personnes transsexuelles» des années 1980 aux années 2010 au Québec a reposé principalement sur la nature jugée «non désirable» de la transition (Pauly, 1969). La reconnaissance des identités trans reposait donc sur leur objectivation scientifique comme état d’exception à une dichotomie homme/femme articulée au sexe biologique observable. Les identités trans existaient donc parallèlement à une conception du sexe/genre reposant sur la distinction entre sexe biologique et genre social/symbolique sans affecter cette dernière en retour. Cela n’est plus nécessairement vrai aujourd’hui, principalement du fait de la diffusion au Québec et en Occident d’une nouvelle conception du sexe/genre comme découverte de soi, directement issue de l’expérience trans.

C’est dans les années 1980 et 1990 que le discours savant sur les identités trans déborde l’univers médical et s’enrichit d’un apport important à la fois par les sciences humaines et par la prise de parole des personnes trans elles-mêmes, cette dernière découlant de la transformation ou de l’émergence de communautés trans. En effet, il existait depuis les années 1950 des réseaux informels liant les personnes trans, surtout aux fins de faire circuler l’information sur la transition médicale, et les années 1960 ont vu l’émergence des premières organisations dédiées à leurs besoins. Les personnes trans fréquentaient alors différentes communautés (gaie, transsexuelle, travestie, etc.) sans que soit unifié ce qu’on conçoit aujourd’hui comme les identités trans (Meyerowitz, 2002), donnant lieu à une opposition souvent claire entre les personnes se concevant transsexuelles et les personnes travesties.

Dans les années 1980 et 1990, une diversification de l’offre de transition médicale et une problématisation sociale grandissante des normes genrées (mouvement féministe, mode de l’androgynie, etc.) participent de la fin des dichotomies homme/femme, transsexuel/travesti : il devient possible de «jouer» avec l’apparence, les rôles sexuels et les caractéristiques sexuelles, par exemple en étant femme, mais en gardant ses organes génitaux mâles intacts. C’est cette manifestation hors de la binarité, pouvant s’assumer explicitement comme un troisième terme entre femme et homme ou transsexuel et travesti que le terme transgenre viendra d’abord décrire (Stryker, 2006), avant d’englober toute manifestation d’éloignement des normes de genre. Ainsi, par le développement d’une communauté diversifiée capable de porter un discours sur elle-même, les personnes trans mettent de l’avant des conceptions du sexe, du genre et des identités trans qui pourront faire concurrence au discours médical.

Dans les sections qui suivent, il sera question de retracer brièvement le parcours de la conception du sexe/genre comme découverte de soi qui s’impose progressivement au Québec et ailleurs en Occident et qui interpelle autant l’ensemble des milieux privés que les services publics. Il sera vu en premier lieu comment les identités trans ont pu être pensées comme distance à la norme (renversement), comment la subjectivité s’est subséquemment retrouvée seul critère propre à juger du sexe/genre (subjectivité), puis comment l’identité de genre s’est élevée comme organisateur de l’expression de genre, du sexe biologique et de l’orientation sexuelle (identité). Il sera vu comment la nouvelle conception du sexe/genre s’est imposée dans le milieu médical, la jurisprudence, puis dans la loi québécoise (institutionnalisation). L’article terminera avec quelques constats sur le rapport contemporain entre sexe et genre (authenticité).

Renversement

Malgré l’importance des écrits par des auteurs trans, l’apport des sciences humaines au discours scientifique sur les identités trans a largement participé à un renversement des objets de ce discours et de la conception du sexe et du genre qui l’anime. En effet, à la suite de Harold Garfinkel, les sciences humaines se sont penchées sur les identités trans à travers l’interactionnisme symbolique, le socioconstructivisme, l’ethnométhodologie et la théorisation ancrée. Le regard porté sur l’objet était donc celui d’acteurs et de sous-groupes animés par des représentations symboliques et des expériences subjectives de leurs interactions. En ce sens, l’objet d’analyse que constituent les identités trans devient double.

Elles sont d’abord un type particulier d’expérience symboliquement informée qu’il convient de comprendre pour lui-même à travers des catégories, concepts et théories. Les identités trans sont également comprises comme structurant l’interaction d’un sous-groupe (les personnes trans) avec une majorité ne partageant pas son expérience symbolique et qui en retour pratique la stigmatisation et la discrimination. Les sciences humaines ont donc procédé de ce que j’ai qualifié de renversement de la problématique : le corps de la personne trans disparaît de l’analyse au profil des représentations sociales majoritaires qui stigmatisent l’expérience trans (Labarge-Huot, 2020).

En ce sens, une nouvelle façon de comprendre l’expérience trans a émergé, soit comme l’envers de la norme en ce qui a trait au sexe et au genre. Être trans ne renvoie ainsi plus à une condition, mais à la participation d’une «variance de genre» dont la nature (par exemple, les débats sur l’origine biologique ou psychogénétique) importe moins que la nécessité de participer à sa libération des normes (Green, 1998).

Subjectivité

Les discours trans et ceux des sciences humaines (parfois unis chez certains auteurs) ont ainsi posé la subjectivité individuelle comme seul guide permettant de déterminer la vérité sur l’expérience en ce qui a trait au sexe/genre. En effet, le renversement de la problématique a participé d’une critique du modèle médical qui concevait l’expérience trans comme féminisation d’un corps mâle (et vice versa) et qui établissait une série de critères et de catégories typologiques afin de juger si un candidat était suffisamment proche de l’autre sexe pour «subir» la transition. Cette critique portait d’abord sur l’argument d’une erreur d’échantillonnage au cœur du discours médical traditionnel (Serano, 2007).

Dans le discours médical traditionnel, les identités trans étaient à la fois conçues dans le voisinage de la «perversion» (entre autres l’association du travestisme à un fétichisme) et des troubles mentaux (grande importance des troubles concomitants), donc comme pathologie. Or, l’existence attestée par l’objectivation scientifique des sciences humaines d’une communauté trans large et diverse épargnée par les hauts taux de troubles de santé mentale touchant la population clinique (Cole et al., 1998) a permis de penser que le savoir développé par la communauté médicale était en fait largement biaisé. Les personnes trans et les sciences humaines, par leur regard plus large, seraient alors mieux placées pour produire une connaissance empirique valide sur les identités trans.

La critique du discours médical a cependant porté plus loin. Volonté de porter un diagnostic sur les candidats à la transition, le discours médical reposait sur la capacité de juger objectivement et «de l’extérieur» les personnes trans en fonction de typologies permettant de distinguer celles qui auraient les meilleures chances de ne pas regretter la transition. Ces typologies reposaient entre autres sur l’articulation entre le sexe biologique, l’identité de genre, l’expression de genre et l’orientation sexuelle (conçue en termes de sexe biologique).

Or, la diversité de la communauté trans et des multiples combinaisons entre ces éléments (par exemple, une personne trans ne s’identifiant pas comme femme ou homme et ne désirant pas une transition médicale «complète») vient appuyer l’idée de leur indépendance et de l’absence d’une logique régissant leur articulation. En conséquence, ce sont la validité des catégories médicales et la possibilité de juger «de l’extérieur» une personne trans sur ce qu’elle est qui sont remises en cause. Du fait de la diversité grandissante des identifications et des pratiques au sein des communautés trans, la subjectivité d’un individu devient le seul référent disponible en rapport au sexe/genre.

Dépathologisation

La conséquence de cette réalisation est l’évacuation cognitive et normative du sexe biologique au profit de l’identité de genre. Non seulement le sexe serait-il plus complexe que «mâles et femelles» (Hubbard, 1998), mais il peut être modifié par une transition médicale personnalisée. Le sexe n’est donc plus une catégorie qui impose des modèles fixes de l’homme et de la femme. L’identité de genre serait donc un critère plus fiable que l’illusoire sexe comme critère d’appréciation de la place d’un individu dans la différenciation sexuelle.

D’autres éléments du sexe/genre sont en retour affectés. L’orientation sexuelle devrait être redéfinie comme attraction en termes de genre (Devor, 1998). La transsexualité cesse d’être le concept principal capable de rendre compte des identités trans. Elle est reléguée comme sous-groupe de la variance de genre, voire pour certain.e.s auteur.e.s trans, comme une collaboration avec la domination médicale. Également, les manifestations de non-conformité de genre sont réinterprétées comme expressions d’identités de genre. Ainsi, des figures iconiques telles que Jeanne d’Arc ou Billy Tipton commencent à être comprises comme n’ayant pas agi contre les normes de genre ou comme manifestation d’homosexualité, mais en conformité avec une identité trans (Feinberg, 1992; Green, 1998). Cette conception du sexe/genre comme étant prioritairement articulé à l’identité de genre devra cependant attendre les années 2000 et 2010 pour s’imposer d’abord par la dépathologisation des identités trans, puis dans des lois et règlements au Québec et en Occident.

Institutionnalisation

Dans les années 1990 et 2000, les cliniciens et thérapeutes prenant en charge les demandes de transition médicale ont été confrontés à une double transformation : l’augmentation du nombre et la diversification des modifications corporelles visées par les candidats (Zucker et al., 2009; Coleman, 2009). Cette transformation de l’échantillon clinique s’est effectuée sur un fond de contestation politique menée par différents organismes militants réclamant la dépathologisation des identités trans et l’autodétermination concernant les technologies médicales liées à la transition.

Un grand nombre de thérapeutes relevant soit de la psychologie, soit du travail social, ont alors développé les modèles transaffirmatifs comprenant les identités trans non comme syndrome de nature psychiatrique, mais comme la manifestation d’une diversité naturelle. Partant de l’hypothèse d’une origine biologique, ces modèles ont posé les troubles concomitants de santé mentale comme le résultat d’un environnement social discriminatoire1. L’accent est alors mis sur la prévention des faux négatifs et l’intégration de toute la variance de genre comme objet potentiel d’intervention affirmative du milieu thérapeutique.

L’identité trans est ainsi séparée théoriquement de tout autre phénomène – dont certains troubles de santé mentale qui auraient pu limiter la possibilité de transition. Consensus pratique entre thérapeutes affirmatifs et ceux préservant une perspective pathologisante, les identités trans sont explicitement dépathologisées au début des années 2010 dans les Standards de Soins version 7 de la World Professional Association for Transgender Health (WPATH, 2012), puis dans le DSM-5 de l’American Psychiatric Association (APA) par le remplacement du trouble de l’identité de genre par la dysphorie de genre visant la seule souffrance psychologique (APA, 2013).

En parallèle avec ces transformations, la sphère juridique était aux prises avec un impensé majeur du modèle traditionnel permettant la transition des personnes trans sous supervision médicale: l’interaction avec l’environnement social. Au Québec, une jurisprudence s’est développée qui a déterminé comme discriminatoire le fait d’exclure une personne trans de la consommation ou du travail du fait qu’elle est trans2. L’association de l’identité trans à la prostitution par un restaurateur comme raison d’exclure une personne transsexuelle et le renvoi d’un employé par une maison des jeunes pour ne pas perturber les autres jeunes sont jugés discriminatoires.

Des jugements de Colombie-Britannique et d’Ontario vont cependant plus loin pour spécifier ce qui constitue une discrimination envers les personnes trans : il est jugé discriminatoire de traiter une personne trans en fonction du sexe biologique si elle s’identifie autrement3. Ainsi, l’exclusion d’une personne trans des toilettes des femmes d’un établissement, le refus de la participation à un organisme pour lesbiennes, le refus du bénévolat pour femmes victimes d’agressions masculines, ainsi que le traitement comme homme d’une personne trans s’identifiant comme femme lors de fouilles corporelles par la police sont jugés discriminatoires. De plus, autant au Canada qu’à l’international, des jugements et opinions juridiques commencent à s’attaquer à «l’obligation de chirurgie», pierre angulaire du modèle médical traditionnel4.

C’est dans ce contexte qu’émerge au Québec la problématisation – ou mise à l’agenda – de la transphobie. La situation de non-reconnaissance de l’identité, de la subjectivité et de l’expression sociale et physique des personnes trans autant par les lois et règlements, les services publics et les organisations fait l’objet d’un travail d’objectivation et de problématisation. Déjà abordé dans un rapport de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse de 2007 (CDPDJ, 2007) et dans la Politique québécoise de lutte contre l’homophobie comme sous-catégorie de l’homophobie, la transphobie sera l’objet d’un discours clair visant à remplacer les conceptions en termes de transsexualité qui appuyaient le modèle traditionnel. Profitant d’une ouverture des législateurs en 2013 lors des consultations sur le projet de loi 35 (et de consultations additionnelles en 2015 et 2016), nombre d’individus, d’associations trans et LGBT et de spécialistes vont proposer des conceptions alternatives de la réalité trans.

Durant ces consultations, les législateurs se voient exposés à une nouvelle conception des personnes trans : loin d’être atteintes d’une condition «anormale», ces personnes normales vivraient la découverte de leur genre véritable comme une connaissance certaine et informée de soi-même apparaissant souvent lors de la jeunesse, et pour les thérapeutes présents, d’origine biologique5. La contradiction entre cette connaissance profonde du genre véritable et les lois et l’environnement social est alors comprise comme un problème à régler. Le résultat sera en 2013 la fin de l’obligation de chirurgie pour le changement de sexe, en 2015 un nouveau règlement établissant la fin de l’autorité médicale dans la détermination de la mention de sexe de l’état civil, et en 2016 l’autorisation du changement de sexe aux mineurs et l’inscription de l’identité de genre et l’expression de genre comme motifs interdits de discrimination dans la Charte québécoise des droits et libertés de la personne.

Avec l’interdit explicite de discrimination en vertu de l’identité de genre et de l’expression de genre, un modèle cohérent se met en place au Québec. Il vise à gérer le problème non seulement d’une transphobie qui exclut en fonction du statut trans, mais aussi le problème d’un conflit entre une conception du genre comme identité et découverte de soi et les conceptions du sexe comme réalité biologique binaire. Ces conceptions sont toujours actives dans le sens commun et dans les cadres d’analyse de différents acteurs, dont certains organismes et associations féministes adoptant une lecture en termes de rapports sociaux de sexe. Au niveau des pratiques quotidiennes au sein des organisations, un document tel que les Lignes directrices relatives aux élèves transgenres de la Commission scolaire de Montréal (CSDM, 2016) vient appuyer l’idée du déploiement de la nouvelle conception du sexe/genre. On y présente le sexe comme une assignation à la validité douteuse, et on décrète que l’identité de genre exprimée par l’élève est le seul critère déterminant le traitement en ce qui concerne la différence des sexes.

Authenticité

Qu’est-ce que le sexe et le genre aujourd’hui? Il est certain que nous n’avons pas pu ici répondre à une question aussi complexe. Cependant, au Québec, et cela est vrai de façon grandissante dans tout l’Occident, la distinction classique entre le sexe biologique et le genre comme réalité sociale s’efface pour laisser place au genre comme sexe véritable et comme découverte de soi dans la régulation des comportements rattachés à la différence sexuée.

On pourrait objecter qu’il ne s’agit que d’un état d’exception visant l’accommodation et l’inclusion des personnes trans, le reste de la population n’étant pas affecté par cette nouvelle conception. Ce serait cependant mettre de côté la progression réelle qui s’est effectuée dans les discours disponibles pour comprendre le sexe et le genre. À travers l’explication de la réalité trans, le genre prend la forme d’un vécu subjectif de la différence des sexes, susceptible d’une infinité de configurations. Le sexe biologique n’est alors pas tant remplacé qu’il est déclassé en termes de pertinence dans un monde où dominent l’authenticité individuelle et l’hybridation. On peut ainsi toujours être homme ou femme depuis sa naissance, mais ce constat n’a plus la valeur d’une vérité objective et immuable : il est en effet toujours susceptible d’une invalidation empirique par l’expression d’une identité de genre autre, soit la manifestation d’une vérité d’un niveau supérieur.

Les élèves trans et les normes de genre que transmet l’école : des catalyseurs de changement

Je mène des recherches sur les expériences scolaires des élèves LGBTQ (lesbiennes, gais, bisexuel.les, transgenres et queer) : ce que l’école leur fait, ce qu’iels1 font à l’école, etc. À ce titre, je suis souvent invitée par des académies (l’équivalent français des commissions scolaires québécoises) à venir former leur personnel. Il peut s’agir de directions d’établissements, d’enseignant.es, de conseiller.ère principal.e d’éducation (CPE)2 ou de personnes responsables des séances d’éducation à la sexualité. On me demande de leur parler des réalités des jeunes non-hétérosexuel.les et/ou non cisgenres3 qui fréquentent leurs établissements. J’y passe un bon moment à définir les termes d’usage, à expliquer comment l’école diffuse sans s’en rendre compte des normes contraignantes sur le plan du genre et des sexualités. J’inclus des citations d’élèves et d’enseignant.es, des statistiques, je suis à l’affût de leurs réactions, d’éventuels sourcils froncés, d’éclairs subits de compréhension. Je cherche à être comprise et m’en assure.

Qu’importe la région de la France dans laquelle j’interviens, qu’importe le contexte entourant ma présentation, qu’importe même à qui je m’adresse, une constante demeure. La première question suivant chacune de mes présentations porte toujours sur un.e élève trans. «Dans mon établissement, on a un élève qui a fait son coming out trans. On l’accompagne comme on peut, mais on se demande comment gérer l’accès aux toilettes», ou encore «Avec les collègues, on s’est questionné. Notre élève trans, avec quel barème conviendrait-il de l’évaluer en sport : le barème féminin ou le barème masculin?». Rien à faire : même si les mouvements d’opposition aux codes vestimentaires sexistes portés par des lycéennes défrayent les manchettes françaises4, il semble que ce soit le coming out d’élèves trans qui parvienne, comme nul autre événement, à amener les établissements scolaires à se questionner sur leur caractère parfois inutilement genré.

Une école, deux genres

Les constats qui suivent s’avèrent dans différents contextes culturels et ont fait l’objet d’études et de constats empiriques depuis parfois des décennies. L’omniprésence du genre comme catégorie pour penser l’école ne se donne pas à voir spontanément aux observateurs ou observatrices du milieu scolaire, mais pose question dès lors qu’on s’y penche un peu. La conception et la fréquentation des espaces, le curriculum, les activités scolaires ou parascolaires, les interactions entre élèves, ou entre élèves et enseignant.es, toutes ces dimensions de la vie scolaire se lisent au prisme du genre, comme si ce dernier était un facteur nécessairement probant pour penser la multiplicité des réalités et des parcours des élèves.

Certains espaces de l’établissement scolaire sont explicitement genrés. C’est le cas des vestiaires sportifs et des toilettes et, pour certains établissements, des dortoirs ou des résidences. Ces lieux existent en doublons et leur fréquentation par les élèves se fait sur la base de leur genre (par ex. toilettes pour filles, toilettes pour garçons), même lorsque ces espaces ne comprennent dans les faits qu’une série de cabines individuelles. D’autres lieux sont investis différemment par les filles et les garçons, sans que ce soit pour autant prescrit par les autorités scolaires. C’est notamment le cas de la cour de récréation. L’analyse de la répartition des élèves dans la cour de récréation d’écoles primaires permet de constater que l’essentiel de l’espace central est occupé par les garçons5 qui jouent au soccer (ou au hockey), alors que les filles sont par défaut confinées aux marges de la cour (Maruéjouls, 2014).

D’autres manières de procéder, formalisées ou pas, mettent le genre des élèves à l’avant-plan. C’est le cas des couleurs (identification des porte-manteaux ou étiquettes de prénoms, cartons ou peintures distribuées pour des bricolages) ou des activités réservées aux filles ou aux garçons en maternelle ou au primaire. Lors de mises en rang ou de l’attribution de places dans la salle de classe, certain.es enseignant.es choisissent de séparer garçons et filles, ou au contraire, de forcer leur proximité en espérant que cela favorise un climat de travail apaisé. Les codes vestimentaires scolaires interdisent ou obligent le port de certains vêtements chez les élèves, encore souvent sur la base de leur genre. Les analyses de contenu des manuels scolaires rapportent régulièrement la présence de stéréotypes sexistes (Sinigaglia-Amadio, 2010). Des activités directement ou indirectement cautionnées par ou célébrées à l’école (Saint-Valentin, fête des mères/pères, danses, bal des finissant.es, etc.) sont autant de prétextes pour rappeler aux élèves l’hétérosexualité attendue d’elles et d’eux, et leur faire comprendre que leur genre importe au final davantage que leurs préférences personnelles quand il s’agit de les connaitre et de déterminer les attentes qui les ciblent.

C’est toutefois peut-être dans les relations entre élèves, et entre élèves et enseignant.es, que se joue de la façon la plus directe ce qu’on peut qualifier de pression à la conformité du genre. À l’adolescence, la popularité se joue sur un registre très genré : au sommet de la pyramide trônent les personnes qui correspondent le mieux aux attentes genrées dominantes et qui cherchent activement cette même conformité chez leurs pairs (Balleys, 2017; Duncan, 2004). Les enseignant.es entretiennent aussi en grand nombre des attentes stéréotypes face à leurs élèves. En effet, selon une enquête du Conseil du statut de la femme menée en 2016, huit enseignant.es sur dix estiment que «les garçons ont davantage besoin de bouger que les filles» (84,5%) et que «les garçons ont besoin de méthodes éducatives plus dynamiques et actives» (79,9%) (CSF, 2016). Or, trente ans de recherche en sociologie de l’éducation montrent bien que les distinctions qui peuvent être observées entre les garçons et les filles à l’école ne relèvent pas de natures masculine et féminine qui seraient distinctes (selon lesquelles les garçons seraient «par nature» plus actifs ou plus dissipés, par exemple), mais bien d’une socialisation différentielle. De plusieurs façons, les enseignant.es (et les autres membres du personnel scolaire) encouragent la conformité de genre chez leurs élèves, récompensent les élèves qui s’y conforment et punissent celles et ceux qui s’en distancient (Mosconi, 2001). Ainsi, une fille troublant la quiétude de la classe en enchaînant les blagues sera plus rapidement et plus sévèrement punie qu’un garçon ayant un comportement similaire : une telle attitude est vue comme normale chez lui, alors qu’elle surprend chez une fille. Les attentes de genre agissent à ce titre pratiquement comme des prophéties autoréalisatrices, faisant dans les faits advenir ce qu’elles anticipent.
Pris collectivement, tous ces exemples – et avec eux, ceux que les lecteurs et lectrices tireront de leur vécu scolaire personnel – racontent l’établissement scolaire comme un lieu de socialisation stricte sur le plan du genre et des sexualités. C’est en effet par leur omniprésence dans différentes sphères scolaires, par leur caractère répétitif, par l’insistance parrainant leur mise en place que ces exemples deviennent les incarnations de normes. Sur le plan du genre et des sexualités, les normes transmises par l’école sont au moins au nombre de trois (Richard, 2019). Premièrement, l’école véhicule des prescriptions relatives à la binarité du genre. De différentes façons, elle fait comprendre aux élèves qui la fréquentent qu’il y a deux manières d’être dans le monde : on peut être un garçon (et avoir un certain corps, présenter certaines préférences et habiletés, engendrer certaines attentes en matière de comportements) ou on peut être une fille (et avoir un autre corps, présenter d’autres préférences et habiletés, engendrer d’autres attentes en matière de comportements). Deuxièmement, l’école est porteuse de prescriptions relatives à l’ordre du genre. Elle socialise les élèves à l’idée qu’à leur genre correspond une place sociale avec ses privilèges et ses contraintes. Finalement, l’école véhicule des attentes quant à l’hétérosexualité des élèves. Tant par les contenus scolaires que par les silences des enseignements, elle présume de l’hétérosexualité de toute personne qui y met les pieds.

Panique scolaire

La présence dans un établissement scolaire d’un.e élève trans est vue comme extrêmement déstabilisante par les équipes éducatives, justement parce qu’elle met à mal le caractère «allant-de-soi» de ces normes. Dans une étude menée dans des établissements «paniqués» par la présence d’un.e élève trans ou en exploration sur le plan de l’identité de genre, les chercheuses états-uniennes Elizabethe Payne et Miriam Smith décrivent l’état de confusion, voire la peur, régnant chez le personnel éducatif à l’idée des répercussions que pourrait engendrer leur accueil d’un.e tel.le élève. Les chercheuses attribuent cette peur – elles parlent de «big freak out» – au fait qu’une personne trans introduirait les notions de corps et de sexualité dans un espace scolaire dont on aimait jusque-là croire qu’il en était dépourvu. «Les éducateurs et éducatrices ne savent plus comment «agir» dans leur espace professionnel quand tout ce qu’iels savent sur le fait d’enseigner aux filles et aux garçons a été chamboulé», expliquent-elles (2014:  405, traduction libre).

Les élèves trans contribuent donc à rendre visible le côté factice des normes de genre. Cette visibilité d’une personne ayant une expression de genre considérée comme non-normative ébranle donc considérablement le personnel éducatif et leurs conceptions du genre. Or, parce que les enseignant.es et les autres professionnel.les du système éducatif ne sont sauf exception pas formé.es à poser un regard critique sur le sexe, le genre et les sexualités, ce bouleversement ne constitue pas une impulsion à aller de l’avant, ne permet pas d’être canalisé dans l’action, mais au contraire, paralyse. On peut déplorer que ce soit le cas, dans la mesure où le coming out d’un.e élève trans pourrait être saisi comme une occasion privilégiée pour repenser une école décentrée du principe de la binarité du genre.

Repenser l’école

La présence d’un.e élève trans pourrait donc être vue comme un catalyseur de changement. Ce changement ne relève pas que de l’accommodement de l’élève concerné.e (sur le plan des prénom et pronoms utilisés, des vestiaires et toilettes fréquentées, etc.), mais interpelle, à différents degrés, des aspects structurels du système scolaire. Comment repenser l’école en profondeur, à partir du constat qu’elle mise structurellement sur la binarité du genre? Et surtout, comment concevoir une éducation déployant une approche critique du genre?

On peut premièrement prendre conscience que le statu quo est genré… et souvent, inutilement. L’école aime se penser comme un lieu de neutralité, y compris sur le plan du genre, mais nous avons vu que rien n’est moins vrai. Repenser de façon critique le rôle du genre à l’école, c’est partir de la prémisse selon laquelle l’école est par défaut genrée, et souvent sans raison. Comptabiliser les tours de parole accordés aux garçons et aux filles, cartographier la répartition des élèves dans la cour de récréation, ou encore examiner les sanctions données aux élèves, voilà autant de méthodes permettant de sortir des perceptions des adultes et de poser un regard critique sur nos pratiques pédagogiques (Idrissi et al., 2018). Des mesures peuvent ensuite être adoptées pour rectifier le tir et permettre aux élèves, quel que soit leur genre, d’avoir des expériences scolaires plus semblables que différentes. C’est sur la base de tels constats que la géographe du genre Édith Maruéjouls œuvre avec des établissements et des collectivités locales pour réaménager des cours de récréation, en misant par exemple sur la création de différents espaces modulables que l’ensemble des élèves peut s’approprier (Bouanchaud, 2018).

De la même manière, les adultes du milieu scolaire gagnent à se rendre visibles en tant que personnes ayant une identité de genre, quelle qu’elle soit (Airton, 2019). L’exercice peut paraitre cocasse, mais ce faisant, on évite de conforter les attentes de genre. Les discussions informelles en classe sont des occasions propices à cet exercice. Certain.es enseignant.es choisissent ainsi de spécifier leurs pronoms d’usage en début d’année («Bonjour, je m’appelle Gabrielle et j’utilise le pronom elle»). Les enseignant.es et autres adultes travaillant en milieu scolaire peuvent évoquer leurs intérêts atypiques sur le plan du genre (par ex. la passion pour les sports, pour une femme ou l’intérêt pour le jardinage, pour un homme), reprendre les personnes qui auraient pu supposer de leurs champs d’intérêt, de leurs habiletés ou de leurs préférences sur la seule base de leur genre, ou encore expliquer comment leurs goûts ont pu changer avec le temps. Ce faisant, le message qui est transmis aux élèves est que tout le monde est en constante construction sur le plan du genre (et de l’orientation sexuelle).

On peut ensuite nommer ce qui d’ordinaire est tu. Les normes de genre dominantes sont difficiles à voir en partie parce qu’elles ne sont pas nommées. Elles sont pourtant importantes, puisque les personnes qui sont en mesure de les ratisser (en performant une masculinité ou une féminité dites «dominantes») se voient conférer une série de privilèges rarement interrogés (accès à un statut social supérieur, accès facilité aux partenaires amoureux, ne pas voir son genre ou son expression de genre questionnés lors de leurs interactions quotidiennes, ne pas se faire mégenrer6, etc.). Rendre ces normes visibles demande une vigilance de tous les instants, mais crée un terrain fertile pour l’amorce d’une réflexion critique sur les rapports de pouvoir, les privilèges et les inégalités sociales.

Ici, les instances de dissonance cognitive peuvent être de redoutables outils pédagogiques puisqu’elles demandent aux personnes d’expliciter leurs idées reçues sur le genre. Par exemple, à un élève qui affirmerait en éducation physique que les filles ne peuvent pas courir plus vite que les garçons, on peut répondre : «Je ne comprends pas. Pourquoi dis-tu cela ?». Dès lors que cet élève est sollicité pour expliciter cette idée reçue, il peut s’apercevoir qu’il se retrouve rapidement dépourvu d’arguments solides. À une élève qui verbalise des conceptions rigides sur la complémentarité des sexes, on peut parler de la répartition des tâches au sein de couples homosexuels, dont la recherche montre qu’elle est plus équitable qu’au sein des couples hétérosexuels puisqu’elle se base par défaut sur les disponibilités et sur les préférences des partenaires, non sur des rôles de genre.

On peut enfin réfléchir – et faire réfléchir – aux privilèges et aux rapports de pouvoir. Il existe des stratégies pédagogiques qui permettent de mettre en évidence le caractère arbitraire des normes que nous tenons pour acquises. L’exercice d’inversion est l’un de ces outils. Il peut être réalisé en soi, pour sa valeur pédagogique, ou constituer un outil d’analyse de contenu. Il nécessite de reprendre un récit, un texte ou un film, et d’inverser une caractéristique des personnages. Dans l’exemple qui nous concerne, on inverse le genre des personnages, mais l’exercice est efficace pour réfléchir aux rapports de pouvoir quels qu’ils soient. L’exercice permet d’étudier les rôles dans lesquels peuvent être cantonné.es les femmes et les hommes, en considérant notamment le temps de parole et la place réservée à chacun.e dans l’intrigue.

L’exercice de prise de conscience des privilèges est une autre de ces stratégies. Un carton sur lequel est décrit un personnage et ses caractéristiques (prénom, genre, occupation, appartenance raciale ou culturelle, etc.) est distribué à chaque élève, dès lors chargé.e d’en prendre connaissance et de l’incarner. Les élèves sont ensuite invité.es à s’adosser au mur du fond de la classe. L’enseignant.e a alors la charge de lire à tour de rôle une série d’énoncés qui peuvent s’appliquer à certains personnages, et pas à d’autres. Ces énoncés peuvent être : «Je suis presque certaine que ma voix sera entendue dans un groupe», «Je peux faire mes courses seule en étant assez certaine de ne pas être suivie ou harcelée», ou encore «Si je choisis de ne pas avoir des enfants, on ne remettra pas ma décision en question». À chaque fois qu’un énoncé s’applique au personnage qu’iels incarnent, les élèves avancent d’un pas. Rapidement, on verra que les élèves incarnant certains types de personnages auront progressé de plusieurs pas, alors que d’autres resteront à leur place initiale. Après l’exercice, une discussion de groupe permet de réfléchir à la notion de privilège et à la manière dont les femmes et les hommes peuvent être traités différemment.

Repenser la manière dont le genre structure l’école, c’est poser un regard critique sur ce qui s’y joue, sur ce qui y est enseigné, sur ce qui y est tu, et pourquoi. Et c’est rêver d’une école misant sur une approche pédagogique antioppressive, s’appuyant sur des principes féministes. Cette approche sert l’ensemble des élèves. Ce questionnement critique sur les normes dominantes en matière de genre et de sexualités constitue une voie à investir sans tarder. Et pas que pour les élèves trans. Il permet d’outiller l’ensemble des élèves à remettre en question et à assouplir les modèles rigides qui leur sont encore trop souvent présentés comme allant de soi.

La lutte contre le sans-abrisme à Bruxelles : injustice spatiale et désagrégation des politiques sociales

À Bruxelles, comme dans beaucoup d’autres villes occidentales, le sans-abrisme1 symbolise  l’ampleur de la question sociale contemporaine. La situation bruxelloise est particulièrement intéressante en ce qu’elle conjugue une intensification constante du problème et une restructuration continue des politiques publiques destinées à l’endiguer.

Une analyse fine du phénomène et de son évolution permet d’interroger les politiques de lutte contre l’extrême pauvreté mises en œuvre, mais aussi les principes d’action publique qui les fondent et les relations État–secteur associatif sur lesquelles elles reposent. Elle donne à voir, in fine, vers quelles formes d’action publique se dirigent, ces dernières années, les pouvoirs publics belges dans leur lutte contre les inégalités sociales.

Progression continue

Depuis 2008, la Région de Bruxelles-Capitale s’est dotée d’un outil de dénombrement des personnes sans-abri ou mal-logées. La répétition de ces comptages tous les deux ans montre malheureusement une progression continue des chiffres.

Le dernier dénombrement2 réalisé sur le territoire de la Région de Bruxelles-Capitale la nuit du 5 novembre 2018 a permis de comptabiliser près de 4200 personnes3 en situation de manque de logement décent. Parmi celles-ci 75% sont des personnes sans-abri ou sans logement et 25% résident dans des logements inadéquats.

Par rapport au dénombrement précédent, réalisé en 2016, c’est plus de 800 personnes supplémentaires qui ont été identifiées en une nuit de comptage, soit une augmentation de 23%. Ce sont principalement des personnes réellement sans-abri, c’est-à-dire vivant dans l’espace public, qui constituent ce nouveau contingent.

L’ampleur prise par le phénomène depuis le premier dénombrement réalisé en 2008 est interpellante. On passe en effet d’un total de 1729 personnes dénombrées lors du premier exercice de comptage à ces 4200 personnes pointées 10 ans plus tard, soit une augmentation de 142%.

Cette évolution est d’autant plus préoccupante que, comme le remarquent eux-mêmes les auteurs de l’étude, les résultats sont sans conteste une sous-estimation de la situation réelle. Celle-ci pourrait relever des limites matérielles des conditions d’enquête (nombre d’enquêteurs, méconnaissance des lieux d’hébergement, logiques d’évitement) ou à l’impossibilité d’obtenir des informations sur certaines situations de vie spécifiques (hébergement chez des amis ou dans la famille, présence dans les hôtels ou dans d’autres lieux d’hébergements inaccessibles à l’enquête).

Bien que cette augmentation soit aussi tributaire de l’amélioration constante de l’outil utilisé, elle ne correspond  pas à un simple artefact statistique. C’est plutôt l’affinement des connaissances du paysage bruxellois, l’approfondissement des partenariats avec les diverses associations impliquées dans le comptage et l’extension des sources de données qui expliquent la production d’une image du sans-abrisme à Bruxelles plus proche de la réalité.

Tendances lourdes

Dix ans de distance entre ces deux évaluations du problème du sans-abrisme permettent de tirer quelques enseignements et quelques tendances lourdes.

Tout d’abord, de façon évidente, la problématique du sans-abrisme à Bruxelles s’est amplifiée et complexifiée depuis 2008. Cela s’explique par un durcissement régulier de l’accès à l’aide sociale générale et aux revenus de remplacement (allocations de chômage, handicap, etc.), notamment par le passage de la notion de droit à celle de conditionnalité (Avanzo et al., 2017). Le passage d’un État «providence» à un État «social actif» a en effet redessiné le modèle de l’aide sociale en accentuant les exigences pesant sur les bénéficiaires les plus précaires. Cette inflexion s’est par exemple matérialisée dans les politiques d’activation des chômeurs (contractualisation, demandes répétées de preuves de recherche d’emploi) et la multiplication concomitante des exclusions du système d’allocation4 ou dans la contractualisation de l’accès au Revenu d’intégration sociale, dernier filet de protection sociale octroyé par les Centres publics d’action sociale. Elle a également des conséquences importantes en termes de non-accès ou de non-recours aux droits par la prolifération des conditions administratives à respecter pour obtenir les aides disponibles5.

Cette aggravation s’inscrit aussi sur fond d’un désengagement de l’État qui se concrétise dans le transfert graduel de sa responsabilité à assurer les conditions minimales d’existence de sa population vers les niveaux de pouvoir inférieurs (Régions et communes), vers le privé (par l’attribution de missions de service public au secteur associatif), vers les solidarités informelles (aide alimentaire, squats) et, in fine, vers les individus eux-mêmes.

Cela s’explique enfin par la forte augmentation des populations spécifiques que constituent les personnes sans-papiers et les «transmigrants» (migrants présents en Belgique pour pouvoir passer en Angleterre, leur destination finale). La «crise migratoire», notamment alimentée par les récentes guerres civiles libyenne et syrienne et les politiques de démantèlement des campements de la côte française du Pas-de-Calais, a ainsi mené à la création d’un «camp» au centre même de Bruxelles et entraîné la création d’un mouvement citoyen, la Plateforme Citoyenne6, pour le gérer et soutenir ses occupants. Lors de la nuit du dénombrement de 2018, cette structure accueillait 685 personnes, réparties entre hébergement d’urgence, logement chez l’habitant et logements collectifs.

Mais ce sont bien les personnes sans accompagnement, les habitants de la rue, et l’hébergement d’urgence qui font exploser les chiffres ; les hébergements au sein des «maisons d’accueil», c’est-à-dire les structures associatives subsidiées par les pouvoirs publics, restant stables d’année en année du simple fait de leur permanente saturation. Celles-ci n’accueillent d’ailleurs que 38 % de l’ensemble des personnes dénombrées. La majorité des personnes sans-abri et mal-logées de la Région de Bruxelles-Capitale ne bénéficient pas d’un accompagnement psycho-social régulier et sont donc vouées à la débrouille pour accéder à leurs droits, à des soins et au logement.

La situation actuelle se caractérise par la complexification des problématiques dont les personnes sont porteuses (exclusion des droits, problèmes de santé mentale, migration, jeunes en errance, familles roms), par la non-concordance persistante entre l’offre de services et les demandes mais aussi par la diversification des acteurs présents sur le terrain, notamment à travers l’émergence de nouveaux intervenants comme les  mouvements citoyens ou les associations humanitaires (Mescoli et al., 2020). Cette dernière évolution peut s’analyser positivement comme une capacité d’auto-organisation du terrain et le développement de pratiques plus en phase avec de nouveaux publics et de nouvelles problématiques. Négativement, elle peut aussi se voir comme un palliatif au refus des acteurs publics de prendre en charge les effets de la globalisation et des politiques néo-libérales et à son incapacité à inventer des mécanismes de redistribution novateurs qui puissent y répondre.

Injustices spatiales

Cette évolution générale des chiffres met en scène la complexité de la situation bruxelloise et le conflit récurrent entre deux options politiques qui la structure. Faudrait-il privilégier le renforcement continuel de structures d’accueil minimales pour répondre à l’explosion de la demande, au risque de créer une filière spécifique? Faudrait-il plutôt viser l’éradication du sans-abrisme en orientant ces publics vers les structures classiques de l’aide sociale au prix d’un accompagnement coûteux en temps et en compétences et au risque d’un engorgement des services?

La Région de Bruxelles-Capitale est une des régions les plus prospères de l’Union européenne en termes de création de richesses, mais concentre dans ses frontières une plus grande part de population pauvre que les autres régions belges. Dans ce contexte socio-économique paradoxal et marqué par une crise du logement qui perdure, les décisions politiques anciennes comme les plus récentes ont fait le choix de répondre aux urgences au détriment d’un travail d’insertion à plus long terme des personnes sans logement et d’une action sur les causes profondes du phénomène. En réaction à la hausse continue du nombre de personnes sans-abri, ce sont des centaines de places d’accueil de crise et d’urgence qui ont été créées ces quinze dernières années, même si les programmes de types «logement accompagné» ou «logement d’abord» ont également vu leur nombre de place augmenter mais sur des bases nettement plus modestes.

Cette option montre malheureusement l’acceptation politique progressive des phénomènes de précarisation des populations urbaines. La création de places d’urgence signifie dans les faits le renoncement à faire fonctionner pour tous les mécanismes de redistribution, de protection et d’assistance de l’État social. Ce choix entérine une organisation de l’aide à deux vitesses entre ceux qui bénéficient encore, à un titre ou l’autre, du système assurantiel et ceux qui n’ont plus d’autres recours que l’aide d’urgence.

Cette inégalité renforce par ailleurs des phénomènes d’injustice spatiale. Par la notion d’injustice spatiale, on entend, à la suite de Soja (2009) un accès structurellement inégal des habitants aux ressources d’un territoire donné. Cela passe par exemple par la répartition de l’équipement en services, les capacités de transports publics ou la qualité différenciée du cadre de vie. L’injustice spatiale peut aussi se traduire dans le traitement inégal de certaines populations du fait de leur localisation territoriale. C’est typiquement ce qui se passe, à Bruxelles, à travers la différenciation locale des politiques à destination des personnes sans-abri.

Fragmentation

On ne peut en effet séparer l’analyse des politiques menées à destination des personnes sans-abri d’une observation plus générale sur la façon dont la gestion de la question sociale s’est fragmentée tout au long des transformations de l’État social belge et les effets que cela produit sur les actions de terrain. La réaction des pouvoirs publics face au développement de l’extrême pauvreté et des difficultés d’accès au logement en Région de Bruxelles-Capitale doit se comprendre dans le cadre de la complexité institutionnelle propre à la Belgique et de ses répercussions sur les mécanismes de solidarité et de distribution des ressources au niveau national.

La structure politique de la Région bruxelloise est un entremêlement de nombreux niveaux de pouvoirs dont le degré premier est celui de la commune. En simplifiant, on peut dire que la gestion publique du territoire et des habitants de la Région est assurée par les niveaux de pouvoir suivants : fédéral, régional (pour les compétences liées à l’économie et au territoire), communautaire (pour les compétences liées aux personnes : éducation, culture, santé), communale. La Région de Bruxelles-Capitale est d’abord l’agrégation de dix-neuf communes indépendantes et en concurrence sur nombre de questions pratiques. Les compétences communautaires y sont assurées par trois gouvernements différents : francophone, néerlandophone et «bicommunautaire». Cette dissémination de la légitimité politique rend donc difficile, et parfois impossible, la prise de décision unifiée sur des dossiers qui, bien qu’ils couvrent l’ensemble de la Région, se répercutent de façon différenciée sur les territoires locaux.

Dans le cas du sans-abrisme, les premiers signes de l’aggravation du phénomène au début des années 2000 n’ont pas permis de concevoir une action concertée des décideurs communaux responsables de l’aide sociale. Bruxelles-Ville, la commune la plus puissante et aussi la plus touchée par cet accroissement,  décide alors en accord avec cinq autres communes de l’agglomération de créer, à côté de l’offre publique déjà existante, une nouvelle structure parapublique : le Samusocial. S’inspirant du modèle parisien, celle-ci doit apporter une solution au vide existant dans la prise en charge des individus entre la rue et les autres services d’aide en promouvant un «bas seuil» d’accès. Cette structure, appuyée par des relais politiques de poids, va rapidement prendre une place prépondérante dans le paysage de l’action sociale d’urgence et drainer une part considérable des moyens alloués à la lutte contre le sans-abrisme, principalement dans l’organisation de lieux d’accueil d’urgence.

Si elle en est l’expression la plus spectaculaire, la création du Samusocial n’est que l’exemple le plus visible de la diversification des services qui se manifeste à l’époque : logement accompagné, création d’un abri de nuit, travail de rue, services de jour, douches, services d’hygiène, restaurants sociaux, Centres d’Action Sociale Globale, innovations du secteur de l’aide aux justiciables, de l’aide aux personnes avec problématiques d’assuétude (de dépendance) et de l’aide aux personnes en général. Les services se multiplient, se développent et se spécialisent. À l’opposition entre aide d’urgence et accompagnement psycho-social au long cours s’ajoute ainsi la fracture entre pouvoirs et acteurs publics ou parapublics d’une part, et acteurs associatifs, de l’autre.

Ce foisonnement d’initiatives compose un paysage de l’intervention sociale en faveur des personnes sans-abris éclaté et très peu organisé. La diversification des approches, des services et des pratiques correspond sans doute à la multiplicité des problématiques et des publics et s’inscrit dans la volonté de mieux calibrer les réponses à une problématique complexe. Cette phase de création de services va d’ailleurs de pair avec une professionnalisation croissante des salariés du secteur (Moriau, 2016) et pourrait constituer le socle d’une approche «écologique» de la question. Mais, en pratique, la répartition différenciée des missions et l’absence d’un organe centralisé de coordination de l’offre et de répartition des demandes mènent à des effets d’inégalité territoriale dans une logique plus générale de refus de prise en charge du phénomène à sa juste importance.

Conversion

Les premiers effets territoriaux se dessinent par exemple dans le fait que les centres d’urgence vont se localiser dans les quartiers pauvres du centre-ville alors que les maisons d’accueil dédiées à l’accompagnement à plus long terme, souvent organisées par des associations issues du monde chrétien, vont occuper des bâtiments appartenant à des communautés religieuses disséminées dans l’ensemble de la ville. De façon générale, on peut constater que les dispositifs d’aide ne couvrent pas de manière équivalente tout le territoire de la Région. On peut même avancer que la gestion communale de la localisation et de la mise à disposition des ressources pour les personnes sans-abri, comme les abris de nuit ou les restaurants sociaux, fait pleinement partie des outils d’un management urbain de la pauvreté (Brenner, 2009) qui vise à différencier espaces économiquement attractifs et espaces de relégation.

La réforme continuelle de l’État belge7 vers un système de plus en plus fédéral, soit dans son acception européenne le passage d’un système politique centré et à vocation sociale à un système plus «acentré» (De Decker, 2004) et aux accents plus libéraux, favorise la prolifération d’acteurs et de niveaux de pouvoir et avive les enjeux propres aux relations entre action publique, territoire et inégalités. Dans cette conversion, l’éclatement des mécanismes tant de captation/redistribution des ressources que de prise de décisions politiques a pour double effet l’amenuisement des moyens financiers et l’accroisement de la concurrence territoriale.

La multiplication d’acteurs locaux, si elle permet en théorie une conduite de politiques plus proches des réalités locales et donc plus efficaces, donne aussi de plus grandes possibilités d’évitement et de défection vis-à-vis de problématiques particulières et peut accentuer les inégalités au sein d’un espace pourtant relativement petit. Se pose ainsi pratiquement la question de l’égalité de l’action publique en faveur des populations précarisées sur l’ensemble du territoire, qu’il soit national ou régional. Se posent ainsi les questions suivantes : le niveau communal est-il le niveau adéquat pour prendre en charge la question du sans-abrisme? La délégation d’une partie de ses pouvoirs d’intervention de la part de l’acteur public aux acteurs associatifs est-elle en mesure de garantir un traitement équitable des situations de précarité?

Tensions révélatrices

Un enjeu essentiel de la lutte contre l’extrême pauvreté dans la Région de Bruxelles-Capitale est donc, d’une part, d’atténuer les frictions entre les acteurs institutionnels et les associations comme entre les associations elles-mêmes par une meilleure coordination des actions et, d’autre part, de garantir une lisibilité accrue de l’offre d’aide et une répartition plus équilibrée des efforts à assumer par les parties, le tout sans uniformiser l’offre de prise en charge.

Un premier essai aura été la création par les pouvoirs publics en 2008 de La Strada, centre d’appui au secteur bruxellois du sans-abrisme sensé coordonner les interventions. Ce centre n’est pas parvenu à peser sur ces problèmes du fait de la volonté du Samusocial de se positionner à la fois comme service associatif indépendant tout en étant directement dépendant de Bruxelles-Ville, et de la relative méfiance des services associatifs à l’égard d’un organe de coordination perçu comme trop politisé (Wagener, 2012).

C’est une crise de gestion au sein du Samusocial, marquée par d’importants détournements de fonds, qui va permettre à un acteur politique de niveau supérieur, la Région bruxelloise, de reprendre la main sur l’organisation du secteur. Un nouveau texte légal (l’Ordonnance du 25 mai 2018) est édicté pour régler cette coordination complexe entre les acteurs et trouver les échelles adéquates d’intervention tant institutionnelles que spatiales. Ce texte cherche à atteindre un objectif de justice spatiale en répartissant la prise en charge des personnes sans-abri entre les opérateurs agissant sur des territoires distincts. Pour les acteurs concernés, les objectifs de l’ordonnance sont essentiellement de concilier les interventions d’urgence et une politique d’inclusion sociale, d’établir un suivi longitudinal mobilisant des services adaptés pour les personnes sans-abri  et de stabiliser l’existence des structures qui s’occupent du sans-abrisme dans la multiplicité de ses causes et de ses occurrences.

En visant à résoudre les conflits de compétences territoriales et en imposant une structuration hiérarchique forte du secteur, l’ordonnance veut clore un débat vieux de vingt ans. La nouvelle logique d’action se fonde sur deux piliers : d’une part, le New Samusocial qui est chargé de l’accueil et de l’aide d’urgence et, d’autre part, Bruss’Help qui est chargé du suivi longitudinal et de l’inclusion des personnes ainsi que de l’observation du phénomène du sans-abrisme. C’est donc l’approche verticale qui a été privilégiée pour s’extraire de la complexité de la gouvernance multi-niveaux et apaiser les conflits territoriaux endémiques entre les acteurs publics et privés. Ce dispositif devrait permettre de réduire les coûts de coordination par le traitement des conflits en amont, mais, ce faisant, la Région Bruxelles-Capitale reterritorialise les politiques sociales sans le dire.

Une fois la vitesse de croisière atteinte, l’évaluation de cette reconfiguration permettra de voir si ce changement de type de gouvernance a pu rencontrer la volonté du législateur de respecter la diversité des méthodes de travail et l’autonomie des différentes structures d’intervention de première ligne. Les craintes très vives du secteur à ce sujet et la difficulté de coordination entre les structures publiques de première ligne, essentiellement communales, restent deux freins à ce retour vers une organisation de la coopération entre acteurs par silos hiérarchiques – urgence d’un côté, intégration de l’autre.

Refonder la coopération

Les évolutions successives de l’État belge et l’extrême complexité qui en est issue ont des conséquences importantes sur sa capacité à gérer les transformations de la question sociale et tout particulièrement le phénomène du sans-abrisme. Cette complexité est le résultat d’une double tendance : d’une part, une régionalisation qui fragmente dans une gouvernance multi-niveau les compétences et, d’autre part, une délégation au secteur associatif des missions que l’État dans sa vocation sociale avait jusque récemment assumées. In fine, cette segmentation a produit des points de vue de plus en plus difficilement conciliables entre les parties prenantes avec des cultures d’intervention centrées soit sur l’urgence pour le pouvoir public via des structures comme le Samusocial, soit sur la prévention pour une part significative de l’associatif au travers de différents projets. Outre les dix-neuf communes de la Région Bruxelles-Capitale, quatre pouvoirs à l’échelle de la Région sont appelés à dégager une vision commune en y associant en sus des compétences qui sont encore exercées par le Gouvernement fédéral (tutelles sur les services communaux d’aide sociale et politique de l’immigration notamment).

Une autre conséquence de cette complexité est la possibilité pour certains acteurs publics d’éviter la mise en place de services sur leur territoire. L’échelle communale peut ainsi se révéler discriminante dès lors qu’elle permet la défense d’intérêts locaux en évitant soit l’attribution d’aide, soit l’installation de services d’aide aux populations les plus précaires. Ces tactiques propres à un management urbain néo-libéral sont cependant mobilisées par les différents niveaux de pouvoir. Pratiquement, elles visent, selon les intérêts défendus, à l’éviction des populations les plus précaires de certains quartiers en ne permettant pas la localisation de services pouvant assurer leur sécurité minimale d’existence.

Ce jeu sur les échelles spatiales est une constante de la gestion de la précarité par l’acception du pauvre local et du rejet du pauvre venu d’ailleurs. Le désengagement de l’État, qui prend dans ce cas précis la forme de la désagrégation des politiques sociales menées à un niveau national, la remise en cause du caractère «inconditionnel» de ces politiques ainsi que la délégation aux services privés, accroît les possibilités de désistement et dissout les responsabilités collectives. S’affermit une structure d’aide à plusieurs vitesses et de qualité variable selon les espaces occupés. À un niveau subalterne, la Région n’est peut-être pas en capacité de remédier seule à cette situation ni de refonder une coopération suffisante des acteurs pour garantir un niveau acceptable de justice sociale et spatiale.