Documenter la créativité : le travail de liaison en itinérance

L’itinérance constitue un phénomène récurrent et complexe (Roche, 2004). On trouve un indice de cette complexité dans l’absence de consensus tant chez les chercheurs que les praticiens. On ne s’entend ni sur les définitions, le nombre, les causes, les philosophies d’actions ni sur les interventions à adopter (Damon, 2002; Roy et al., 2006; Dupuis, 2007; Minnery et Greenhalgh, 2007). Toutefois, la plupart de ces acteurs reconnaissent la nécessité d’agir pour ces personnes généralement démunies et souvent marginalisées – l’itinérance ne pouvant laisser indifférent.

Au Québec, les personnes en situation d’itinérance seraient actuellement en nombre croissant, connaîtraient des profils et des trajectoires de vie de plus en plus variés, des problèmes de santé physique, mentale et de dépendance multiples qui s’accumuleraient et s’aggraveraient, ainsi qu’une accessibilité réduite aux services sociosanitaires (Roy et Hurturbise, 2007; Hurtubise et al., 2008). Tout en entraînant son lot de gratifications, aider ces personnes représente souvent un défi (Fournier et al., 2007; Denoncourt et al., 2007; Hurtubise et al., 2008). L’action sur l’itinérance nécessite fréquemment une coordination de divers intervenants et organisations (Roy et Morin, 2007). Cela exige de la créativité humaine et un travail de nature collective.

L’Équipe Itinérance du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) Jeanne-Mance effectue depuis près d’une vingtaine d’années un travail considérable et particulièrement créatif de liaison permettant une coordination adaptée des services pour la population en situation d’itinérance à Montréal. Pour nous, il s’agit d’une innovation organisationnelle du secteur de la santé et des services sociaux. Elle a émergé du milieu et a été soutenue par les efforts des intervenants et des gestionnaires du secteur public et communautaire (McKeown et Plante, 2000). Cette innovation a inspiré des équipes à Laval, Gatineau et Sherbrooke pour aider les personnes sans-abri (Hurtubise et al., 2008). À notre connaissance, il existe peu de documentation sur cette unité organisationnelle conçue comme une innovation. Ce projet de recherche, démarré en décembre 2008, vise à documenter la créativité des praticiens (intervenants et gestionnaire) de l’Équipe Itinérance du CSSS Jeanne-Mance et les relations qu’ils établissent au quotidien avec leurs partenaires afin d’aider les personnes en situation d’itinérance.

Une action sur les frontières

Dès 1991, le Ministère de la santé et des services sociaux ainsi que la Ville de Montréal reconnaissent, avec leur Plan conjoint à l’intention des personnes itinérantes de Montréal, l’importance d’une coordination entre les intervenants et les organisations des secteurs public et communautaire en prônant le partenariat et la collaboration. L’Équipe Itinérance, avec son mandat d’accessibilité impliquant des liaisons, matérialise un tel souci des décideurs publics. Ce faisant, cette équipe répondait aussi aux souhaits du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) ainsi que de certains citoyens du centre-ville montréalais affectés par les remous de la fermeture du centre de référence Dernier Recours Montréal. L’Équipe Itinérance a développé une expertise à la fois médicale, sociale et partenariale tout en refusant le titre de « spécialiste » de l’itinérance du secteur de la santé. Cette compétence lui permet d’entrer en relation, dans une perspective égalitaire de non-ingérence et de collaboration, avec d’autres organisations du secteur communautaire lors de ses interventions auprès des personnes sans-abri (Denoncourt et al., 2000; McKeown et Plante, 2000; Fournier et al., 2007; Denoncourt et al., 2007). Cette compétence « partenariale » sous-tend son rôle de liaison.

Collectivement (en tant qu’équipe) et individuellement (ses membres), l’Équipe Itinérance constitue un agent de liaison ou boundary spanner (Bartel, 2001; Williams, 2002). L’expression anglaise est particulièrement appropriée. Elle souligne une action sur les frontières permettant un relais d’informations ou de demandes entre l’organisation et d’autres parties prenantes dans son environnement immédiat. En d’autres termes, elle permet de lier et de coordonner les activités entre deux ou plusieurs organisations (Bartel, 2001). Différentes frontières peuvent affecter le fonctionnement de l’Équipe Itinérance : celles qui existent entre un mode de gestion hiérarchique et un mode plus participatif, entre les secteurs public et communautaire, entre les disciplines professionnelles, entre des usagers « normaux » et des personnes marginalisées, souvent démunies et victimes de préjugés.

Recenser la créativité

Ce rôle de liaison est peu documenté. Les écrits existants sur l’Équipe Itinérance apportent surtout des précisions sur sa pratique outreach, son mode de fonctionnement interne ou encore, son histoire (Denoncourt et al., 2000; McKeown et Plante, 2000; Denoncourt et al., 2007; Hurtubise et al., 2008). Si la compétence partenariale de l’Équipe Itinérance est tangible dans ces travaux, elle est rarement mise à l’avant-scène. Une recherche, à laquelle nous avons participé en 2003-2004, démontre le rôle important de l’Équipe Itinérance dans la coordination des services : les intervenants de cette équipe mobile interagissent et accomplissent des activités telles que la référence, le soutien, le conseil ou encore, la défense de droits avec plusieurs intervenants des organisations des secteurs communautaires et publics. Ce faisant, ils participent à une coordination des services adaptée aux personnes en situation d’itinérance; coordination qui n’est ni planifiée par des experts, ni imposée par une autorité gouvernementale. Elle émerge de la créativité mise en œuvre quotidiennement par les intervenants du secteur communautaire et public, soutenus par leurs gestionnaires respectifs. D’autres recherches valident la nécessité d’une telle créativité dans l’aide à ces personnes (Rowe et al., 1998; Damon, 2002; Roy et al., 2006; Roy et Hurtubise, 2007; Fournier et al., 2007; Hurtubise et al., 2008).

Par ailleurs, la réforme actuelle liée à la Loi sur les agences de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux commence à faire sentir ses effets et pourrait affecter les façons dont l’Équipe Itinérance réalise son rôle de liaison. Bien qu’une restructuration puisse permettre de résoudre certains problèmes, elle peut en créer d’autres. Par exemple, la coordination de ces réseaux intégrés de services sera assurée formellement par les CSSS (Fleury, 2006; Contandriopoulos et al., 2007). Cette responsabilité formelle de coordination peut introduire une logique plus hiérarchique et managériale dans les relations entre les organisations des secteurs public et communautaire. Or, ces relations sont traditionnellement de nature plus collaborative au Québec, même si elles sont inégalitaires en termes de possession et d’utilisation de ressources financières ou de compétences professionnelles (Bourque, 2004).

Les organisations, en tant qu’instruments entre les mains d’acteurs puissants, ne font pas que produire de la valeur en transformant des ressources (Perrow, 1986). Elles prennent place dans des relations de pouvoir inégalitaires et produisent à leur tour des inégalités. Cela signifie que le CSSS Jeanne-Mance et l’Équipe Itinérance peuvent participer à la production d’inégalités tout en tentant d’en atténuer d’autres et ce, malgré leur logique d’action égalitaire. Les opérations de l’Équipe Itinérance s’appuient sur un équilibre délicat entre l’égalité et les inégalités. Si la réforme liée à la Loi sur les agences de développement de réseaux locaux de services de santé et de services sociaux accroît la portée d’une logique hiérarchique plutôt associée aux inégalités, quel effet cela peut-il avoir sur cet équilibre, sur le fonctionnement au quotidien de l’équipe ou encore, sur ses relations avec ses partenaires ? Dans un tel contexte, il nous apparaît essentiel de documenter le fonctionnement actuel de l’Équipe Itinérance ainsi que les savoirs, les façons de faire et les savoir-être sous-tendant ce rôle de liaison.

Les paradoxes de la coordination

Une meilleure compréhension du rôle de liaison de l’Équipe Itinérance comporte aussi un intérêt plus théorique. Les écrits actuels en administration publique accordent davantage d’importance à diverses formes de relations entre les organisations comme les réseaux, les collaborations, les partenariats ou encore, la gestion horizontale (Bourgault et al., 2002; Mandell et Steelman, 2003; Huxham et Vangen, 2005; Provan et Kenis, 2008). Ces formes de relations interorganisationnelles sont particulièrement appropriées dans les cas où l’administration publique fait face à des problématiques complexes. L’itinérance constitue justement l’une de ces problématiques (Damon, 2002; Roche, 2004). Or, deux conceptions de la coordination s’affrontent dans les écrits scientifiques et gouvernementaux.

D’une part, la coordination est essentiellement le fait de gestionnaires qui participent à des structures formalisées de concertation, de collaboration, de partenariat ou de réseaux (entre autres, Bolland et Wilson, 1994; Provan et Milward, 1995; Hambrick et Rog, 2000; Mandell et Steelman, 2003; Fleury, 2006). On parle alors « d’intégration systémique ». Souvent planifiée par des experts et imposée par les autorités en place1, elle est de nature intentionnelle, manipulable et contrôlable. Bien qu’étant l’approche dominante des recherches sur la coordination interorganisationnelle, cette conception est difficile à mettre en œuvre et à gérer (Rogers et Whetten, 1982; Alexander, 1995).

La seconde conception, soit « l’intégration au niveau de la rue » (street level integration) (Rowe et al., 1998) ou la coordination interorganisationnelle en pratique, émerge du travail quotidien des intervenants et des gestionnaires (Miller et al., 1994; Rowe et al., 1998; Gittell et Weiss, 2004; Dupuis, 2007). Cette forme de coordination désigne le processus d’interaction qui unit divers praticiens tentant de réaliser une tâche commune. Rarement formalisée dans des structures officielles, quoiqu’elle y contribue, elle se produit plutôt de façon ad hoc dans les interventions et les décisions courantes. Elle n’est pas toujours intentionnelle et implique souvent des normes de réciprocité et de respect, de la confiance et de la communication (Dupuis, 2007). Cette conception est moins étudiée dans les écrits. Ce manque d’intérêt relatif peut s’expliquer par la nature émergente et informelle de cette coordination (Rogers et Whetten, 1982; Alexander, 1995). L’étude du rôle de liaison de l’Équipe Itinérance peut permettre de mieux saisir une telle conception moins visible et souvent tenue pour acquise de la coordination.

Compétences et créativité

En examinant le rôle de liaison de l’Équipe Itinérance, nous souhaitons répondre à la question suivante : comment et dans quelles circonstances les praticiens (intervenants et gestionnaire) de l’Équipe Itinérance du CSSS Jeanne-Mance établissent, maintiennent et/ou abandonnent des contacts avec d’autres praticiens alors qu’ils interviennent auprès des personnes en situation d’itinérance ?

Ce faisant, nous souhaitons dévoiler une coordination des services accomplis par les praticiens de l’Équipe Itinérance et ses principaux partenaires au cours de leurs interventions. Cela permet d’étudier la compétence partenariale de cette équipe, soit la créativité nécessaire à l’intervention auprès des personnes sans-abri en portant attention aux perspectives de ces praticiens (soit, celles des membres de l’équipe et celles des partenaires). Finalement, cela peut montrer les subtilités de la pratique de liaison de cette équipe en considérant les façons dont ses membres établissent, maintiennent et/ou abandonnent des relations avec leurs partenaires pour offrir une intervention coordonnée aux personnes itinérantes, ainsi que les conditions qui peuvent faciliter ou constituer des barrières à une telle coordination.

À notre connaissance, il n’existe pas de recherche examinant cette forme de coordination du type mené par l’Équipe Itinérance. Cela rend difficile l’identification a priori de variables ainsi que de relations de causalité entre elles. Par ailleurs, l’approche qualitative considère la pratique des acteurs telle qu’elle se produit dans des circonstances spécifiques et avec sa signification particulière (Laperrière, 1997). Nous retenons aussi un devis de recherche flexible qui permet d’inclure les perspectives et les préoccupations des praticiens (Strauss, 1993). Une interaction entre les préoccupations et intérêts du chercheur ainsi que ceux des participants à la recherche est essentielle. Elle permet de reconnaître le rôle crucial des « sujets » de la recherche dans la coproduction de connaissances scientifiques. Cela est d’autant plus important que nous souhaitons élaborer des savoirs utiles aux praticiens de l’Équipe Itinérance (intervenants et gestionnaire). Ces derniers ont une importance centrale dans cette recherche : ils sont à la fois les « objets » et les « sujets » de la recherche, ainsi que les acteurs compétents et les experts de la coordination. À ce titre, nous comptons les inclure et les faire participer au processus de recherche dans la mesure où ils le souhaitent.

Pour saisir cette coordination, nous misons sur l’étude des interactions humaines et sociales telles que vécues par ces praticiens au quotidien (Turner, 1988; Strauss, 1993; Javeau, 2001). Plus précisément, au cours d’un terrain d’une durée de six mois, nous comptons effectuer principalement des entretiens semi-dirigés qui seront complétés par une analyse documentaire et de l’observation. Deux grandes étapes seront suivies. Dans un premier temps, nous voulons rencontrer une dizaine de praticiens (neuf intervenants et un gestionnaire) de l’Équipe Itinérance dans des entretiens individuels. Ces entrevues serviront aussi à identifier une quinzaine d’organisations communautaires partenaires de cette équipe. Dans un deuxième temps, ces trente personnes (soit un intervenant et un responsable hiérarchique pour chacun de ces partenaires) seront aussi interviewées. Ce faisant, nous souhaitons recueillir les perspectives et expériences de ces divers acteurs sur les façons d’établir, de maintenir et/ou d’abandonner des relations alors qu’ils interviennent pour aider les personnes en situation d’itinérance. Cela peut ouvrir une fenêtre sur le processus d’organisation par lequel les participants d’un réseau déjà existant se lient ou se (dé)lient dans l’offre de services à ces personnes. Cette toile tissée n’est pas nécessairement tributaire d’une autorité centralisée dans l’attribution des tâches et la réalisation du travail (Dupuis, 2007).

Un tel projet de recherche peut favoriser la réflexion des praticiens en fournissant un moment de recul et donner lieu à des échanges fructueux et stimulants avec le chercheur et entre collègues. Nous espérons aussi que notre projet contribuera à améliorer l’offre de services aux itinérants par une meilleure compréhension de certains aspects moins visibles de l’organisation du travail d’intervention et de sa gestion dans le secteur de la santé.

Pratiques alternatives de citoyenneté : le renouvellement démocratique des pratiques d’intervention

Pour souligner le 20ème anniversaire de la revue Nouvelles pratiques sociales (NPS), le comité de rédaction a choisi d’organiser à Montréal un colloque international, les 14 et 15 novembre 2008, avec des présentateurs et conférenciers venant du Canada, de l’Europe et de l’Australie. L’objectif du colloque est d’échanger des savoirs, pratiques et expertises sur le thème du « Renouvellement démocratique des pratiques d’action et d’intervention sociales ». Le colloque se veut un espace réflexif sur les logiques démocratiques de certaines pratiques ainsi que sur les façons dont elles tentent de s’incarner dans l’action à travers une diversité de dispositifs et de projets. Ce choix repose sur le désir de mettre en place des conditions favorables à l’apprentissage collectif à travers l’analyse de nos expériences mutuelles. Pour plus d’informations, www.nps.uqam.ca

 Depuis vingt ans, le contexte sociopolitique auquel font face les intervenants du domaine social génère des transformations qui affectent lourdement les pratiques démocratiques des institutions publiques et des associations communautaires. L’affaiblissement progressif de l’État-Nation par la globalisation entraîne de nouvelles configurations des rapports entre les acteurs sociaux provenant de l’État, du communautaire ou de la mouvance citoyenne et une modification de leur place dans la vie collective. Cette restructuration des rapports n’est pas étrangère à la valorisation de la société civile et à sa mobilisation pour trouver localement les solutions aux problèmes sociaux (Leclerc et Beauchemin, 2002). Quelles sont les conséquences de ces changements sur l’exercice des pratiques à visée démocratique et sur leur renouvellement ? Quelle est la place des acteurs dans la définition des problèmes et des actions ?

Les pièges de l’hyperindividualisme

Les travaux des sociologues sur l’idéologie hyperindividualiste sont particulièrement utiles pour comprendre le sens des transformations des rapports sociaux. Cette idéologie soutient que les principes associés à la modernité se sont radicalisés en s’appuyant sur la raison technique pour structurer les liens sociaux. Depuis le début des années 1990, grâce au développement des nouvelles technologies multipliant les échanges, ce courant néolibéral a progressivement pénétré plusieurs secteurs de la vie sociale, en en modifiant les valeurs et les projets et en renforçant une logique marchande et consommatoire où les cultes de l’urgence et de la flexibilité agissent comme mode de régulation collective (Aubert, 2004). Cette survalorisation de la flexibilité et de l’instantané fait éclater les cadres et les règles collectives s’opposant à la mobilité et pouvant être associés à de la rigidité. Certaines critiques dirigées contre les pratiques syndicales, accusées de freiner le développement économique, illustrent bien ce contexte. L’importance donnée au débat sur le nombre insuffisant d’heures travaillées au Québec n’est pas non plus étrangère à cette tendance.

Ces transformations renforcent le climat d’incertitude normative où chacun et chacune est appelé à bricoler un sens à son existence hypermoderne, à l’heure où les perspectives d’avenir sont moins reluisantes que celles des années 1960. La radicalisation de la raison technique piège bon nombre d’individus, désormais contraints à s’adapter de façon individualisée aux exigences de changement, d’efficacité et de performance et à développer des relations concurrentielles pour faire face à l’impératif de la construction de soi (Kaufmann, 1988). Le sens de la vie collective tend alors à se réduire aux enjeux concurrentiels de l’échange économique. Vivre dans l’urgence et la performance pousse de plus en plus d’individus à s’investir jusque dans l’excès, développant ainsi un sentiment d’inexistence souvent exprimé par des pathologies (anorexie, boulimie, burn-out, épuisement) (Ehrenberg, 1998 ; Badal, 2003).

Un contexte fragilisant l’appropriation de l’acte d’intervention

Les investissements concrets du renouvellement démocratique des pratiques méritent d’être mis en contexte afin de ne pas s’immobiliser dans le discours fabuleux de l’idéologie, aussi séduisant soit-il. Dans le secteur des services sociaux et de la santé au Québec, une des conséquences repérables de ces transformations est la fragilisation de l’appropriation de l’acte d’intervention. Le recours aux pratiques fondées sur des « données probantes », que l’on désigne aussi comme de « bonnes pratiques », tend à dévaloriser l’autonomie et le jugement professionnel des intervenants-es, tout en négligeant les points de vue des populations visées par les programmes d’intervention. Dans cette logique d’expertise et de hiérarchisation des savoirs, les contributions respectives de ces acteurs se réduisent plus souvent qu’autrement à l’application d’un programme (Couturier et Carrier, 2003). L’institutionnalisation croissante de la lecture épidémiologique ou sanitaire des problèmes sociaux – à travers l’approche populationnelle et les programmes de prévention spécialisés de la santé publique ou de la sécurité publique (Pelchat, Gagnon et Thomassin, 2006) –, évacue les rapports sociaux dans lesquels s’inscrivent les personnes. Cette réduction à une physiologie béhavioriste clôt le débat scientifique sur la connaissance de la vie sociale en imposant ses présupposés naturalistes, qu’ils soient d’ordre biologique, éthologiste, neurologique, génétique ou écologique.

Ces approches sanitaires ou sécuritaires du « vivre-ensemble » entretiennent des rapports avec la privatisation de la vie sociale et la marchandisation croissante des activités humaines qui résultent de l’hyperindividualisme néolibéral (Gaulejac, 2005). En exaltant la liberté individuelle, cet « individualisme privatisé » diffuse une morale de l’opérationalité qui tend à écarter d’autres imaginaires sociaux et à favoriser une abstention participative. La technocratisation et le contrôle social fragilisent l’appropriation de l’acte de travail des intervenants-es et contribuent, par le fait même, à rendre plus difficile l’action collective ayant une visée démocratique. Cette exigence d’adaptation contraint plusieurs d’entre eux au consensus d’obéissance, au mimétisme structurel ou encore, à la soumission volontaire. Comment vivre ensemble dans un monde en voie de privatisation ? Le renouvellement démocratique des pratiques est-il toujours possible ?

Plusieurs citoyens, citoyennes et organisations communautaires, tant au Québec qu’ailleurs, s’engagent au sein de luttes identitaires et développent des actions collectives pour proposer des alternatives à la vision néolibérale de l’individualisme contemporain, par exemple, les mouvements altermondialistes, les projets de démocratisation municipale et d’inclusion des populations marginalisées dans la vie sociale, les pratiques communautaires de développement local, de lutte contre la pauvreté et pour le respect de l’environnement ou les nouvelles options de partis politiques. Loin de constituer un bloc de résistance homogène, ces alternatives doivent être situées face à l’hyperindividualisme ambiant selon leur idéologie respective. En effet, toutes les pratiques d’intervention se réclament de principes démocratiques, mais qu’en est-il au juste de ces principes dans la pratique?

Des mots ambigus

Pour toute idéologie, la confrontation avec les pratiques réelles n’est pas toujours concluante. La possibilité d’échanger de manière précise et critique sur les aspects démocratiques des pratiques d’intervention et d’action sociales est limitée, les registres théoriques et idéologiques mobilisés n’étant pas toujours explicités. De plus, la force symbolique des mots désignant le renouvellement démocratique des pratiques a des effets sur les modalités d’échange sur le sujet. Un certain nombre d’obstacles à tenir une conversation critique sur ce sujet peuvent être relevés :

Constat 1 : Il est facile de tomber dans l’exposition de pratiques innovatrices (« best practices ») ou d’une militance insistante (« la » bonne alternative). Engager la discussion autour des meilleures pratiques ou des bonnes alternatives oriente idéologiquement la discussion dans la quête d’une vérité à promouvoir ou à révéler, rendant ainsi le débat non pertinent, sinon inutile. C’est la transmission d’une expertise – de ceux qui « savent » – qui prend alors la place du débat.

Constat 2 : Il est courant de recourir de façon quasi-automatique aux mots-valises dont la « propreté politique » produit un effet colonisateur sur les intervenants-es, les chercheurs-es et les personnes concernées par l’intervention. Par exemple, les termes d’empowerment et de prévention sont parmi ceux qui, habituellement, rallient la majorité, compte tenu de leur clarté sémantique et de leur ambigüité pragmatique. Par rapport à l’empowerment, on ne peut pas s’opposer d’emblée à l’intention d’aider des personnes à acquérir du pouvoir sur leur vie. Toutefois, comme le contexte concret de son actualisation n’est pas nécessairement précisé, l’orientation politique peut aisément être imaginée par chacun dans la direction désirée. C’est l’idéalisation des projections subjectives qui prend la place du débat.

Constat 3 : Les mots utilisés dans l’expression du renouvellement démocratique des pratiques ne sont pas explicités d’emblée lorsque l’on échange à ce propos. Les termes d’égalité, d’autonomie, d’émancipation, d’appropriation, de justice, de citoyenneté ou de co-construction ne parlent pas d’eux-mêmes des rationalisations qui les fondent et des formes pratiques qu’ils tendent à instaurer. Qu’il s’agisse d’indéfinition, de redéfinition ou d’indétermination concernant l’aspect démocratique des pratiques, l’exigence de partager nos représentations à ce sujet devient une nécessité. Sinon, méprise et confusion parasitent les termes du débat.

Constat 4: Plusieurs contradictions et paradoxes émergent lorsque cet exercice de correspondance entre les repères démocratiques (relevant de l’idéal) et les situations concrètes des pratiques (l’appel obligé à la participation, l’injonction de l’autonomie, la programmation de la créativité) est fait ; d’où la pertinence de penser les conditions d’un débat. En effet, la logique binaire représente un piège bien réel dans l’analyse du renouvellement démocratique des pratiques, car elle détourne de la complexité des rapports de pouvoir en jeu et du défi constant que représente l’atteinte des objectifs démocratiques dans l’exercice de pratiques d’intervention. Il existe toujours un écart plus ou moins grand entre l’idéal et la pratique.

Réfléchir ensemble

L’attribut démocratique est réclamé par de plus en plus de nouvelles pratiques. Cependant, est-il suffisant qu’une pratique soit qualifiée de « nouvelle » pour qu’elle soit pourvue d’intention ou d’existence démocratique ? En qualifiant de « démocratique » le renouvellement lui-même, l’attention est portée sur les conditions politiques du processus de renouvellement des pratiques et, par le fait même, sur les changements sociaux qu’elles peuvent ou non entraîner.

C’est pourquoi le renouvellement démocratique des pratiques implique, au départ, un débat collectif sur les conceptions, les analyses, les expériences sociales pertinentes et les problèmes auxquels les intervenants-tes font face dans leurs pratiques quotidiennes, ainsi que sur la place des acteurs dans la définition des problèmes et des actions. Comment les rapports de pouvoir se dressent-ils dans les situations d’intervention en contextes culturels différents ? Comment favorisent-ils ou non le renouvellement démocratique des pratiques d’intervention sociale ? Comment ces expériences peuvent-elles contribuer aux réflexions sur les repères démocratiques des pratiques ?

Itinérance, pauvreté et exclusion sociale : et si les pratiques m’étaient contées…

À l’intérieur même des institutions de santé et de services sociaux1, des approches innovatrices pour considérer les besoins des personnes itinérantes dans leur globalité (santé, bien-être, sécurité, faim, hébergement) se sont développées. Pour donner des réponses plus adéquates et mieux ciblées, des équipes itinérance ont été mises sur pied dans diverses régions du Québec (Montréal, Gatineau, Sherbrooke et Laval). Elles regroupent des médecins, des infirmières, des travailleurs sociaux, des organisateurs communautaires. Leur caractère innovateur tient à ce qu’il ne s’agit pas d’une structure de services imposée par le Ministère de la Santé et des Services sociaux, mais émerge d’une pratique qui a été bricolée, construite à partir de l’engagement et de la passion de plusieurs intervenants et gestionnaires. À travers la constitution d’une banque de récits de pratiques des équipes itinérance, ce projet de recherche, actuellement en démarrage, vise à améliorer la qualité et l’efficacité de leurs interventions, offrir un ressourcement continu aux intervenants et nommer, échanger et transférer des pratiques professionnelles en lien avec des savoirs spécifiques qui ont émergé au contact des populations itinérantes.

Réinventer les services

L’itinérance est associée à une grande vulnérabilité et constitue une préoccupation constante pour les intervenants de la santé. Cette population, difficilement accessible et souvent perçue comme étant réfractaire aux pratiques habituelles de soins, de traitements et de prévention, présente un bilan de santé bien inférieur à la moyenne de la population (Frankish, Hwang et Quantz, 2005; Harris, Mowbray et Solarz, 1994). Pourtant, malgré des besoins importants, ces personnes sont les moins bien desservies au niveau des services de santé, tant pour la prévention que pour l’intervention (Webb, 1998; Roy et al., 2006).

Les personnes itinérantes aux prises avec un problème de santé sont dans un double contexte d’incertitude, lié à la vie dans la rue et à la maladie. Quand on vit dans la rue, l’accès continu aux services et la mobilisation des ressources matérielles, physiques et relationnelles sont pratiquement impossibles (Roy et al., 2006). Cela transforme de façon importante, voire radicale, les représentations de la vie, les rapports interindividuels et sociaux. Dans un tel contexte, l’organisation des actions se fait selon des priorités mettant de l’avant la vulnérabilité des conditions de vie et la nécessité de survivre dans l’immédiat (manger, dormir, se désennuyer) ; l’organisation de la vie quotidienne et le suivi médical relèvent de l’exploit. Les problèmes de santé constituent une question importante qui nécessite une meilleure compréhension des perceptions et des stratégies déployées par les personnes en situation d’itinérance (Hurtubise et al.,2007, Wadd et al., 2006). C’est pour tenir compte de ces spécificités de la vie itinérante que des professionnels ont développé une pratique qui permet d’adapter, de transformer et de réinventer les services qui leur sont dédiés.

L’interface

L’expertise multidisciplinaire développée par les équipes itinérance est exceptionnelle, allant de la réponse à des demandes directes jusqu’au travail d’outreach, en passant par le maillage et le réseautage des ressources du réseau public et du milieu communautaire. Confrontées à de nouveaux défis (nouvelles figures de l’itinérance, problématiques de comorbidité, enjeux éthiques des suivis et des collaborations avec diverses instances) et désirant partager la richesse de leur expérience, les équipes et leurs membres se sont regroupés en un réseau québécois afin de chercher des réponses à leurs besoins de formation et de développer des recherches qui leur permettraient d’améliorer leur pratique.

La formule, d’abord apparue au CLSC des Faubourgs à Montréal, a ensuite été reprise dans diverses régions : à Gatineau, Sherbrooke et, plus récemment, à Laval. Les deux dernières équipes ont été mises sur pied grâce au programme IPAC2. Dans chacune des villes, l’expérience de l’équipe du CLSC des Faubourgs a été une source d’inspiration afin de repenser la responsabilité de l’État à l’égard des personnes itinérantes et de dispenser des services qui ne se limitent pas aux situations d’urgence. La caractéristique première de ces services est de se situer à l’interface des populations, des autres services publics (hôpitaux, services sociaux, santé publique), des organismes communautaires et des divers acteurs concernés par ces populations (police, municipalité, gouvernement provincial, propriétaires, commerçants, etc.). Les équipes itinérance exercent donc une forme de leadership « tranquille » dans le développement de pratiques adaptées, intersectorielles et multidisciplinaires pour améliorer la qualité de vie et la santé des personnes en situation d’itinérance.

Des témoins privilégiés

Ces équipes utilisent une multiplicité d’approches d’intervention, inspirées notamment de la littérature américaine (Grunberg, 1997). Ces approches ont été repensées et « ajustées » à divers contextes (grande, moyenne et petite villes), aux changements des caractéristiques de la clientèle (aggravation des problématiques, diversification des populations, nouvelles figures de l’itinérance); elles cherchent à prendre en compte et à s’adapter aux diverses conjonctures (crise de l’hébergement à la période de l’hiver, montée de l’intolérance et de l’insécurité dans la population, judiciarisation et criminalisation des pratiques d’occupation de l’espace public, discrimination par certaines institutions du réseau de santé). Au fil des ans, ces équipes ont construit une identité propre et développé une forte cohésion, où le travail de chacun est vu comme essentiel et complémentaire. On pourrait résumer les caractéristiques du travail de ces équipes de la manière suivante (McKeown et Plante, 2000, Denoncourt et al., 2007) : a) le dépistage proactif (outreach) qui cherche à rejoindre la personne là où elle est, c’est-à-dire dans les rues, les ressources, les espaces publics (parcs, métro) et semi-publics (hall d’immeuble, centre d’achats), dans l’objectif de bâtir un lien et d’assurer un suivi; b) le dépistage et la liaison intérieure (inreach), qui vise à développer les collaborations avec les autres professionnels au sein du CLSC et dans le réseau de la santé (par exemple avec le milieu hospitalier lorsque l’accessibilité aux urgences psychiatriques est problématique); c) le travail de liaison avec le milieu communautaire, qui favorise le développement d’un réseau de services en valorisant la complémentarité des ressources; d) la défense des droits et la protection des personnes, que ce soit à travers la dénonciation des abus, la sensibilisation à la discrimination ou l’assurance que les personnes puissent évoluer dans un environnement sécuritaire et salubre; e) la prévention de l’itinérance auprès des personnes qui sont inscrites dans des trajectoires susceptibles de leur faire vivre diverses ruptures qui pourraient les mener à la rue. Des études confirment que ce type d’approche permettrait d’améliorer de manière significative l’accessibilité aux services et le suivi de santé (Hwang et al., 2005, Daiski, 2005; Cunningham et al., 2007; Farell et al., 2000; Power et Attenborough, 2003), l’exercice des droits et l’amélioration de la condition économique (Chen et al., 2007).

Une fois implantées, les équipes deviennent des témoins privilégiés de l’itinérance dans leur région, tant auprès des médias, des élus, que des intervenants des réseaux publics et communautaires. Elles assument un leadership à la fois dans l’adaptation et le réseautage des services et dans le travail de sensibilisation et de concertation permettant de développer des réponses adaptées et durables. En lien avec des questionnements sur l’impact de leur pratique sur le bien-être des populations rejointes, ces équipes ont fait l’objet d’évaluations diverses, qui permettent d’établir leur pertinence et leur légitimité (Fournier et al., 2007). Certaines d’entre elles ont été reconnues pour leur caractère innovateur, tant au niveau régional que provincial. Constamment confrontées aux transformations du phénomène de l’itinérance et à la diversification des contextes, ces pratiques ne sont jamais figées dans un modèle ou une approche et évoluent au contact des populations.

Promouvoir la diversité

Le projet de recherche qui commence s’organise autour d’orientations théoriques et pédagogiques, soit l’analyse des pratiques professionnelles (Hurtubise et al., 1999)3, le besoin des intervenants d’être outillés dans leur réflexion et la nécessité de mieux cerner la spécificité et l’intérêt de pratiques innovantes qui pourront, à terme, inspirer d’autres ressources. Cette rencontre de la recherche et de l’intervention se traduit par la formulation d’un objectif commun, celui du développement d’un « savoir analyser », autant chez les praticiens que chez les chercheurs.

Plusieurs postulats orientent notre démarche. Tout d’abord, nous estimons que la diversité des équipes itinérance constitue une richesse qu’il faut promouvoir plutôt que de normaliser ou standardiser. Ensuite, ces pratiques s’appuient sur des référents implicites et des savoirs spécifiques que nous voulons valoriser, dans le sens développé par les créateurs de l’approche réflexive des pratiques professionnelles, qui affirment que les actions sont toujours porteuses de savoirs (Schön, 1996; Argyris, 1995; St Arnaud, 1995). De plus, les pratiques des équipes itinérance se caractérisent par une volonté de dire et de rendre visibles les actions posées. Nous supposons que cette volonté est liée à des besoins de formation, à la quête de légitimité et au potentiel de transfert de cette approche vers d’autres milieux4. Finalement, la réflexion sur la pratique fait partie du quotidien des professionnels et ce, sous des formes multiples. En effet, nous avons identifié, de manière non exhaustive, plusieurs espaces de réflexion sur la pratique : la réflexion au cas par cas, dans laquelle les intervenants se questionnent sur leur lecture d’une situation, le bien-fondé de leur action ou encore, leur compréhension de la dynamique; la réflexion sur leur engagement dans la pratique, sur la place de cette pratique dans leur trajectoire professionnelle et personnelle et sur les frontières à définir entre l’une et l’autre; la réflexion plus globale sur la pratique des équipes itinérance, sa pertinence, sa légitimité et ses limites.

Une approche réflexive

En tenant compte de ces divers espaces de réflexion nous voulons permettre aux intervenants des équipes itinérance: de regarder autrement leur pratique professionnelle; d’approfondir leur connaissance et leur compréhension de la pratique, entre autres par la discussion et la réflexion sur ses composantes théoriques, idéologiques et méthodologiques; d’identifier leurs référents implicites et par là-même, situer leur pratique par rapport à celle se déroulant dans leur équipe, dans les organismes, ou dans d’autres champs d’intervention; de saisir sa pertinence spécifique; d’entrer dans un processus d’analyse des pratiques professionnelles qu’ils pourront continuer à opérationnaliser seuls, en équipes ou en collectifs; de développer par tous ces points une culture réflexive qui pourra servir autant aux participants qu’au réseau dans son ensemble. Nous favorisons une approche contextualisée aux milieux et articulant la réflexion individuelle et collective, au niveau des individus, des équipes et de l’inter-équipe.

D’un point de vue méthodologique, le travail consiste à mettre en œuvre un dispositif de co-construction des récits de pratique (Hurtubise et al., 1999; Hurtubise et Laaroussi, 2001; St Arnaud, 1995). Pour ce faire, nous mobiliserons diverses techniques de production de récits (identification de situation typiques et marquantes, cueillette des informations, rédaction, validation et correction). Par la suite, les récits seront validés par l’ensemble des intervenants des équipes dans un double objectif de préciser et compléter le contenu des récits du point de vue de leur validité interne et de juger du caractère innovant de la pratique décrite et des possibilités de transfert dans un autre contexte.

Reconnaissance, justice et peuples autochtones: un projet de santé communautaire menacé par l’Église catholique au Guatemala

Une histoire qui doit être racontée

C’est l’histoire d’un groupe d’autochtones du Guatemala qui a décidé de prendre sa santé en main en revalorisant les pratiques culturelles et les savoirs traditionnels et en misant sur les ressources locales et sur les soignants traditionnels que sont les prêtres et les sages mayas, les guérisseurs et les sages-femmes. C’est aussi de l’histoire d’un projet dont l’existence se joue présentement à travers une lutte qu’a dû d’entreprendre ce groupe face à l’église catholique. Cette histoire se rend aujourd’hui jusqu’à vous grâce au Dr. David Barbeau, médecin et chercheur-praticien au CREMIS, impliqué auprès de cette association depuis ses débuts. Pour le Dr. Barbeau, il est important que l’histoire de Médicos Descalzos soit connue et entendue, pour la valeur du projet en soi et parce qu’il est encore possible d’influencer la suite de l’histoire, mais également parce que cette histoire reflète bien les défis auxquels sont confrontés les autochtones de manière plus globale en Amérique et ailleurs dans le monde.

Une prise en main collective

Chinique, 1987. Ce petit village est situé dans les hauts plateaux du Quiché, une province du Guatemala peuplée à environ 80% d’autochtones (les Maya-Kichés). Le pays émerge à peine d’une guerre civile sanglante et meurtrière qui perdure depuis le début des années 60 et qui a culminé au début des années 80 avec ce que l’on a tristement appelé la « politique de la terre brûlée ». Une époque noire de récoltes brulées, de massacres de communautés entières et d’assassinats ciblés de leaders autochtones soupçonnés à tort d’appuyer et de supporter la guérilla. C’est dans ce contexte encore fragilisé et tendu qu’un petit groupe de leaders indigènes de Chinique demande à Benoît Charlemagne, un prêtre français établi dans la région, son soutien pour trouver un lieu dans lequel il pourrait développer un projet visant la promotion de la médecine traditionnelle maya afin de pallier aux difficultés d’accès à des soins de santé de base. Grâce à l’appui d’amis français et de fonds locaux, une maison est achetée au coût de 12 000 dollars. Mais à l’époque, les groupes autochtones qui cherchaient à s’organiser étaient encore suspectés par l’armée et le gouvernement d’être des groupes révolutionnaires. Pour cette raison, Benoît Charlemagne et le comité local de développement demandent à l’évêque du Quiché de mettre la maison au nom du diocèse du Quiché, croyant ainsi se protéger. Bien que ce choix fût probablement le meilleur à faire à ce moment, l’histoire nous apprendra qu’ils avaient peut-être tort. Peu de temps après, une docteure française, Anne Bourgey, envoyée par l’association française « Médecins aux pieds nus » arrive dans le village pour débuter le travail avec un groupe local composé de quatre indigènes. Elle restera sur place durant 7 ans afin d’assurer la pérennité de l’association local             e Médicos Descalzos qui globalement vise à étudier et revaloriser la médecine traditionnelle maya afin d’en promouvoir l’utilisation judicieuse pour favoriser l’accès à des soins de santé primaire aux populations rurales du Guatemala. L’association cherche également à tisser des liens de collaboration  avec les institutions du réseau de santé publique du pays.

Un espace d’échange, de promotion et d’actualisation des savoirs ancestraux

Après plus de 15 ans d’évolution, le travail de Médicos Descalzos se consolide autour de quatre pôles, soit la prévention et le traitement des maladies courantes, la santé maternelle et infantile, la santé psychosociale et psychoculturelle et la production de remèdes dérivés des plantes médicinales. L’action de Médicos Descalzos repose en grande partie sur le renforcement des pratiques traditionnelles de soins et la valorisation du travail et du rôle des « tradipraticiens » issus du milieu local, principalement les sages-femmes et les prêtres mayas. Ainsi, à travers ce projet sont revalorisées et mobilisées les ressources traditionnelles auxquelles font appel les communautés depuis des millénaires mais dont l’utilisation décline  en partie parce qu’elles sont décriées par « l’establishment » religieux et médical qui voit dans ces pratique au mieux du charlatanisme et au pire de la sorcellerie.  À cet égard, l’organisation offre un espace d’échange et de promotion des savoirs ancestraux, documente ces pratiques de soins, valide ces savoirs à l’aide des connaissances scientifiques sur le sujet, produit du matériel didactique en vue d’une réappropriation de ces savoirs et pratiques par les communautés locales indigènes. Elle offre aussi des formations aux tradipraticiens associés à Médicos Descalzos ainsi qu’aux « soignants naturels » (mères de famille, promoteurs de la santé) et au personnel des cliniques institutionnelles de santé. En misant sur les ressources disponibles localement et adaptées culturellement aux autochtones, Médicos Descalzos offre une alternative en matière d’accès à des soins de santé et libère ces populations de leur dépendance face au système institutionnel qui, dans bien des cas, ne leur convient pas ou ne peut pas répondre à leurs besoins.

Une existence en péril : enjeux de pouvoir, de reconnaissance et de justice

Ce projet est riche au niveau social, culturel et médical, mais son existence est actuellement en jeu depuis l’automne 2007, puisque le nouvel évêque qui a été nommé dans la province du Quiché, Monseigneur Mario Molina, a l’intention de récupérer la maison dans laquelle s’enracinent les actions de Médicos Descalzos depuis 20 ans ; cette maison, dont  l’achat a été financé par des fonds français, a été entièrement rénovée et agrandie au cours des ans grâce à des financements internationaux obtenus par Médicos Descalzos. De fait, un groupe de catholiques et le prêtre de Chinique revendiquent cette maison auprès de Monseigneur Molina en dénonçant le fait que Médicos Descalzos ne soit pas une association catholique, puisqu’elle travaille étroitement avec des prêtres mayas et valorise les pratiques culturelles indigènes.  Sur papier cette maison appartient bel et bien au diocèse du Quiché. Cependant, lorsqu’elle a été mise au nom du diocèse du Quiché, un document stipulant que le comité de la maison pouvait avoir l’usufruit de ce bâtiment tant qu’il y serait développés des projets contribuant au mieux-être de la collectivité a aussi été signé. Malheureusement, il semble que la légalité de ce document soit douteuse. Une campagne de protestation s’est orchestrée cet automne et l’évêque du Quiché a reçu de nombreuses lettres visant à le sensibiliser à la cause de Médicos Descalzos mais cela ne l’a pas ébranlé. Médicos Descalzos a même proposé une cohabitation au groupe de catholiques de Chiniquemais cette proposition a été rejetée. En décembre dernier, Médicos Descalzos recevait un avis sommant les responsables de l’association de remettre les clés de la maison et ce, dès janvier 2008. Devant cette injustice flagrante et les retombées positives de ce projet sur la santé globale des communautés autochtones du Quiché, les membres ont choisi de refuser de remettre les clés au diocèse et ont organisé une résistance pacifique. Ils ont fait appel à un avocat et ont obtenu des appuis de nombreuses associations et personnalités locales et internationales. C’est une lutte à poursuivre. Toutefois, les forces en présence sont inégales : un petit groupe composé principalement d’autochtones tradipraticiens s’opposant à la volonté de l’église catholique : c’est un peu David contre Goliath.

D’après Dr. Barbeau, ce conflit part d’une incompréhension du projet au niveau local par une partie de la communauté ladina (métis) du village face à ce groupe d’autochtones. Cette histoire semble également liée à des enjeux de pouvoir pour l’Église catholique qui « perd du terrain » face au foisonnement des religions protestantes et évangélistes en Amérique latine et au réveil des peuples autochtones qui revendiquent, entre autres, le droit d’exercer leur religion et d’avoir recours à leur système traditionnel de soins. Ce revirement de la part de l’Église face aux groupes marginalisés et défavorisés soulève des questionnements, au Guatemala, mais également ailleurs en Amérique. Comment expliquer que le soutien apporté depuis des décennies aux organisations indigènes se volatilise subitement et se transforme en mépris et en injustice ? Les porte-parole de la théologie de la libération qui se faisaient défenseurs des droits des peuples marginalisés semblent de plus en plus être en marge d’une Église qui durcit ses positions en matière de justice sociale.

Sortir du corridor d’injustices

La situation que traverse Médicos Descalzos est complexe, puisqu’elle s’inscrit dans un contexte social fragile. Mais au cœur de ce conflit se trouvent des services de santé accessibles physiquement, socialement et culturellement à une population indigène qui, autrement, n’aurait que peu ou pas de recours pour maintenir et améliorer sa santé. À la lumière de l’histoire qui vient de vous être contée, il apparaît que lutter pour la santé des populations indigènes, c’est lutter pour des services accessibles, mais également travailler à la reconstruction d’un tissu social effrité et à la sortie du corridor d’injustices dans lequel sont enfermées ces communautés. C’est sortir d’un discours dominant qui explique les problèmes de santé par la vulnérabilité biologique, les mauvais comportements et l’incapacité à s’adapter à un environnement moderne. C’est aussi reconnaître l’histoire culturelle et sociale des populations indigènes, le racisme dont elles sont l’objet ainsi que les valeurs et les aspirations locales.

Le Revenu (français) de solidarité active et les impensés de la participation : appels d’air

Le Revenu de solidarité active (RSA) a été institué en France en 2008.2 En voulant favoriser l’insertion plutôt que l’assistanat, le RSA vise à mettre les personnes en mouvement, les rendre « actives », y compris dans des emplois de second ordre, selon les principes du workfare. Pour recevoir le RSA, chaque personne doit signer un contrat d’insertion et s’engager à respecter certains engagements en matière, par exemple, de formation et de recherche d’emploi. Parallèlement, la participation des bénéficiaires est prévue aux instances d’orientation, aux équipes pluridisciplinaires responsables du traitement des dossiers problématiques et à l’évaluation du dispositif. Or, lors d’une recherche-action que nous avons effectuée pour le Conseil général de la Loire en Région Rhône-Alpes et l’AGASEF3, une association qui accompagne certains allocataires (terme que nous privilégions par rapport à celui de « bénéficiaires »), nous avons constaté que l’application de la loi entraîne un ensemble d’incohérences et d’inutilités.4 Nous revenons dans ce texte sur ces constats, ainsi que sur des voies possibles pour que les impératifs législatifs prennent corps et sens dans la pratique concrète.

Opacité

Le premier constat concerne l’opacité du dispositif. L’absence de maîtrise ou de prise sur ce qui s’y déroule, place les allocataires dans une situation d’inertie. Cette passivité subie se combine à l’injonction à être acteur de son parcours d’insertion. Or, ce parcours peut être labyrinthique et les allocataires rencontrés ont des difficultés à nous tracer les lignes des possibles qui s’offrent à eux. Connaissant peu les formations qui leur sont accessibles et les moyens de financement, ils s’en remettent à à la personne responsable de les suivre, dont ils n’identifient pas tous le rôle. Cette absence de connaissance du dispositif, de ses liens avec d’autres, des offres disponibles et de leur validité – nombreux sont ceux qui sont déçus des formations octroyées – fait écho au lien fait par Foucault (1977) entre savoir et pouvoir : le premier étant la seule voie d’accès à une meilleure maîtrise de son cheminement et à une (re)prise de pouvoir sur son propre devenir. C’est d’ailleurs la « volonté de savoir » comment les choses se passent qui a motivé nombre des allocataires rencontrés à participer aux équipes pluridisciplinaires. La distance entre les allocataires et le dispositif peut renforcer le sentiment d’obligation et de contrainte et semble freiner l’instauration d’une co-construction du parcours d’insertion.

Le « tribunal »

Les équipes pluridisciplinaires sont responsables de l’examen, de la réorientation ou de la suspension des dossiers d’allocataires. Elles ont tendance à être vécues comme un petit tribunal plus qu’un espace d’exercice de la citoyenneté. Même quand ils sont informés de la tenue de ces équipes et de leur organisation et sont familiers avec les procédures, les allocataires qui y participent en tant que « représentants », n’arrivent pas à définir leur rôle de manière précise ou concordante. L’un d’eux se présente comme « délégué », les autres ne parviennent pas à donner un contenu à leur rôle. Ces mêmes allocataires précisent que les situations sont très diverses, qu’il n’y a pas « un » allocataire du RSA mais « des » parcours dont la pluralité pose question quant à la notion de «représentation par le vécu » du RSA. Les allocataires ont ainsi du mal à apporter leur point de vue : soit ils se contentent d’acquiescer à ce qui est dit, soit ils se montrent plus sévères que les professionnels, comme si le soupçon d’être un « mauvais allocataire » pouvait être contaminant et qu’en refusant la sanction, on devienne complice des manquements d’autrui.

Du côté des professionnels et des responsables du Conseil général, la participation des allocataires aux équipes pluridisciplinaires (ou, plus largement, à d’autres instances du dispositif) est vue comme la possibilité pour eux de reconquérir leur citoyenneté. Or, malgré le fait que d’être « allocataire » les institue en sujet de droit, ils peuvent être vus comme des citoyens imparfaits, inaccomplis, qui devraient fournir les preuves d’une citoyenneté perdue qu’on ne demande pas aux autres. En participant aux instances, les allocataires écarteraient de tels soupçons.

Nous avons constaté dans les instances du RSA, comme dans nos échanges en comité de pilotage, un flou et des désaccords sur ce statut de représentant : s’agit-il de « représentativité », d’être un porte-parole ou de fournir une expertise d’usage ? L’épreuve de la légitimité des représentants est un enjeu incontournable de la participation.

Angle mort

La loi pose « le principe large d’une participation effective des personnes intéressées à la définition, la conduite et l’évaluation des politiques d’insertion ». Là encore, peu de précisions ou d’orientations sont mises à la disposition de ceux qui ont à charge l’application de la loi. Cela devrait permettre d’expérimenter, mais l’évaluation du dispositif par les allocataires est restée un des angles morts de la participation dans la Loire. Il ne semble pas y avoir de place faite à l’évaluation du dispositif par ou avec les allocataires.

D’autres voies

À la lumière de ces analyses, nous avons fait des propositions pour « améliorer la participation », par exemple, par une meilleure information donnée aux personnes, par une définition plus claire du statut de représentant, par la mise en place d’un groupe ressource et par l’accompagnement dans l’identification des acquis de l’expérience de la participation. Lors de la restitution de nos analyses, celles-ci n’ont pas été récusées, mais elles n’ont pas été réellement entendues non plus. Les contraintes du dispositif lui-même et les faibles dispositions des partenaires institutionnels à nous entendre semblent insurmontables. Notre conviction est qu’il serait plus sain de s’appuyer sur des collectifs extérieurs au dispositif (associations de chômeurs, collectifs de défense des allocataires) dans lesquels un réel « pouvoir d’agir » consistant et significatif se développe et dont les participants viendraient contribuer aux instances proposées. Mais cela n’est pas imaginable pour les partenaires institutionnels, d’autant plus que la participation des usagers semble parfois une invention pour éviter ce type de contribution « de l’extérieur ». Fallait-il arrêter la recherche ou y avait-il d’autres « faires » possibles à « l’intérieur »?

Le collectif

La loi semble circonscrire la participation en des espaces relativement bien définis : les équipes pluridisciplinaires et les lieux d’évaluation du dispositif. Une application efficiente de la loi demande d’étendre la participation à d’autres lieux faisant partie du dispositif. Nous avons donc cherché les interstices au plus près des pratiques des professionnels en interne et, par la suite, avons mis en lien ces professionnels avec ceux d’une région voisine, aux prises avec les mêmes difficultés et les mêmes questionnements, mais engagés dans des actions de type collectif. Cet échange entre pairs a permis d’aborder, de manière constructive, la question de l’échec des expérimentations. Il a fonctionné comme un appel d’air pour les partenaires présents et notamment pour la conseillère technique insertion qui va dès lors s’engager plus fortement dans la recherche-action.

Au retour, Élodie Jouve, chercheure membre de notre équipe a pu s’inscrire dans deux actions collectives que des professionnels du service insertion menaient de façon quasi « clandestine ». Elle identifie avec eux la portée de leur action, ce qui permet de la faire reconnaître, avec, comme résultat, que l’action collective ait été inscrite dans les axes du projet de service. Enfin, il est proposé d’intégrer des stagiaires de l’Institut de formation en travail social qui ont à réaliser au cours de leur stage une intervention sociale d’intérêt collectif – pratique qui était tombée dans l’oubli et qui est revenue au programme. Nous décidons de mettre en place un groupe de suivi qui viendra soutenir aussi bien les stagiaires que les professionnels qui ne sont pas tous à l’aise avec ce type de démarche. Cette expérience partagée par les professionnels et les stagiaires évacue certaines craintes comme l’appréhension de la proximité avec les allocataires. Le groupe permet une montée en généralité et le dépassement des problématiques individuelles, sans les effacer pour autant. En somme, cette expérience vient entériner les aspirations et intuitions d’une grande partie des référents en leur accordant une nouvelle légitimité.

Statut

L’équipe de recherche a proposé aussi de se saisir du renouvellement des représentants des allocataires dans les équipes pluridisciplinaires (la durée de trois ans légale arrivant à échéance) pour penser ce mandat, son contenu, ses conditions et, de fait, les modalités de renouvellement. Nous avons ainsi identifié l’existence d’un statut juridique de « collaborateur bénévole » pour régler d’abord des questions pratiques. Ce qui est intéressant n’est pas tant ce que cela a changé, mais la prise de conscience du problème que cela a permis. Ainsi, cette tentative révèle les difficultés plus qu’elle ne les résout en affichant de manière assez brutale l’impensé du statut de représentant, la nature du mandat qui lui est associé et, par ricochet, le manque de considération accordée aux personnes qui exercent ce mandat. Or, pour les représentants, ce statut prend toute sa consistance, et certains commencent à la revendiquer timidement, rappelant qu’ils sont « collaborateurs », comme pour assurer une assise à leur rôle, souvent délégitimé, de représentant. Du côté du Conseil général, la prise de conscience de l’insuffisance du statut illustre l’avancée des réflexions autour de la participation.

Une autre autonomie

Du côté de l’association qui accompagne des allocataires (l’AGASEF) et qui a été un moteur dans le projet de recherche-action, l’équipe de direction est enthousiaste et volontariste. Mais comment développer l’action collective et la participation sans en faire une injonction qui s’impose aux professionnels, produisant l’inverse de ce que l’on tente de créer ? Sur le terrain, ceux-ci sont pris dans les mêmes contraintes du dispositif. L’association expérimente une première action collective, avec un projet de film témoignage sur le vécu de la précarité, mais le groupe s’étiole vite : il ne reste plus qu’un participant qui joue davantage son insertion personnelle face aux professionnels. Pourquoi s’impliquer si on a rien à y gagner ? La directrice de l’association décide alors de mobiliser son conseil d’administration : l’idée est de faire travailler ensemble les usagers (et pas seulement des allocataires puisque l’AGASEF a aussi d’autres services) et les administrateurs pour penser les problématiques de fond qui traversent le projet de l’association.

Quelques mois plus tard, ce qui n’était que la salle d’attente de l’association devient un lieu de rencontre que s’approprient les usagers. L’association note que ce processus de réflexion, accompagné de changements de pratiques et d’habitudes, provoque une repolitisation et un réengagement des professionnels, redonnant sens à leur mission. Un projet transversal se met en place sur la question de l’isolement, avec une nouvelle recherche-action – dans laquelle nous sommes en train de nous engager – portant sur la désaffiliation et l’action communautaire.

La loi instille un décalage entre l’individualisation des suivis et la participation de ces mêmes individus aux instances d’orientation et de traitement des dossiers. Le RMI, puis le RSA ont pour principe l’établissement d’un contrat entre la personne et son référent de façon à accompagner son projet. Mais si l’intention initiale était de reconnaitre des capacités d’agir aux allocataires et de valoriser leurs ressources, l’accompagnement individuel rencontre des limites. L’appel aux ressources de la personne peut tourner à l’injonction culpabilisante et la seule relation ponctuelle avec le référent ne suffit pas à rompre l’isolement. Inversement, les actions collectives semblent pouvoir produire une autre autonomie et une responsabilité davantage « capabilisante ».

Nouvelle : l’œil du quotidien

Restituer les expériences sociales dans toutes leurs formes, la chose semble simple. Si simple qu’on pourrait croire qu’il s’agit de faire une transcription passive « de ce qui s’est passé » ou de « ce qui s’est raconté ». Or, il est très difficile de raconter précisément le monde social, ceux qui le peuplent, leurs actions et leurs relations. Décrire l’action prend beaucoup plus de temps que l’action elle-même, il faut des lignes et des lignes pour la mettre en scène.

À partir d’une main courante d’un gardien d’immeuble en région parisienne, de plusieurs observations dans sa loge, de discussion avec ce professionnel, Jean-François Laé s’est proposé d’en faire une Nouvelle, un récit court, au plus près de ses gestes, afin de nous faire sentir la dimension invisible de ses activités, son état d’esprit lorsqu’il agit, les petites coercitions qu’il exerce.

Samedi. Calme. J’ai fait ma tournée dans les étages. Des ordures déposées à même le 3ème étage du bâtiment Fabert. J’ai fouillé les sacs, trouvé du courrier au nom de Assan Renard, dont une lettre de l’assurance Matmut. Ce locataire n’est plus assuré par défaut de paiement. Je fais comme ça. Les locataires laissent leurs ordures n’importe où, incognito. Mais moi, j’ouvre les sacs. Je trouve toujours une enveloppe et un nom. Pris au piège !

De quoi je me mêle, disent-ils ? Je me mêle des ordures. L’anonymat du sac plastique ! Ils rigolent ! Ils pensent qu’on ne voit rien, ni vu ni connu, on laisse ses ordures sur le palier du voisin? Le père Conflant, la fille Lesueur et Renard, le gars aux pieds plats, toujours les mêmes, et ils font de la politique ceux-là ! Alors je sonne et je dis :

– Vous avez oublié quelque chose. J’ai ouvert le sac, c’est à vous ?

– Comment ça, à moi ?

– Mais il n’y a que des couches bébés dans la poubelle ! Âge : 6-12 mois, l’âge de votre petit! Et l’enveloppe ?

– Ah là là, c’est ma fille qui devait les descendre !

– Et elle ne doit pas confondre la poubelle jaune, la verte, la bleue.

– Ah oui, le tri !

– J’ai une prime de tri sélectif moi ! Les couches ne vont pas avec les plastiques, même s’il y a du plastique dedans. Alors en bas, je recommence et j’ouvre tout. J’en sais des choses, pas besoin de diplôme ! Faut apprendre le tri sélectif.

– Ah oui, mais c’est compliqué.

– Non mais vous, ça va. Mais le weekend dernier, des sacs jetés par la fenêtre ! Carrément ! Sans respect ! Tout éclaté par terre ! Et là, pareil, avec mes gants, je fouille.

Je connais mes locataires : une enveloppe suffit. Juste une enveloppe. Monsieur Bensaid Amed, les rappels de la taxe d’habitation, les banques qui ferment les comptes, les emprunts, les amendes. Avec les poubelles, on peut repérer les cas sociaux, on m’a dit qu’on était des éducateurs pour aider les femmes seules chefs de famille. Je connais les sous- locataires et les hébergés qui n’ont pas laissé leur nom à la loge. J’ai toujours dix lettres par semaine pour des noms inconnus. Y’a pas tous les noms sur les boîtes aux lettres car certains ne veulent pas être connus. Mais je les connais, je vois dans les poubelles. Je fais l’idiot mais je vois.

Dans les poubelles, on trouve des choses quand même. Lampes qui marchent, téléphones, prises et fils électriques, peigne, stylo, jouets, chaussures. Je récupère et referme. J’ai trois caves pleines de « récup ». Ca peut toujours servir. J’ai des rayonnages : plastiques, métaux, appareils électriques, fils et prises, planches, divers. Et je sais tout de ce qu’ils mangent : plutôt des boîtes Prixdoux ou du surgelé Findus, des saucisses Ziebart ou du couscous Ferrero. Même le pain est jeté alors qu’on peut faire du pain perdu. Vous le trempez dans du lait, cassez deux œufs, quatre cuillères de sucre, vous malaxez, et vlan-au-four-15-minutes-c’est-pas-compliqué-et-c’est-bon. Ça me fait quatre desserts pour la semaine. Si les locataires s’occupaient de leurs enfants et faisaient du pain perdu, y’aurait pas de problèmes.

Les mineurs ? Ouais, ouais,  ils sont mineurs, absolument, petits,  petits. J’ai ma petite liste. Mais je ne la mets pas dans mon rapport au supérieur HLM. C’est pour moi ce savoir. On m’a dit dans ma formation que-c’est-utile-que-pour-moi. Faut connaître ses locataires et être proche, m’a-t-on dit. Faut savoir s’ils ont des problèmes sociaux car on peut être interrogé là-dessus. Mais je ne donne pas à la hiérarchie. Il y a des choses qui ne les regardent pas. Mais c’est vrai que depuis que le service militaire a été supprimé, y’a pu d’autorité. Ça habituait à l’autorité, au service et les jeunes apprenaient à faire des listes. En Algérie, j’ai appris à faire des listes, des listes.

Dylan, 18 ans, élève médiocre, manœuvre,  liberté surveillée pour vol, foyer de rmistes très pauvres. Nombre de délits plus élevé que ne l’indique le casier judiciaire.

Mohamed, 22 ans, élève médiocre, instable, agent de nettoyage chez Onet. Liberté provisoire pour bagarre. Parents séparés. Père retourné au pays. Auteur de plusieurs délits et chef de bande dans l’immeuble Lafontaine.

Omar, 19 ans, élève médiocre. Machiniste. Vol d’un voisin dans le bâtiment Claudel. Vit avec ses parents. Plusieurs dégâts causés au bâtiment Gagarine.

Diarra. Délinquant. Manœuvre. Liberté surveillée pour vol de scooter. Père gravement malade. S’est soustrait à la police. Ne regarde que les scooters 400 cc.

Soulayam, élève médiocre. Manœuvre. Issu d’une famille à mauvaise réputation. Toujours ivre et drogué. Mais pas méchant. Parfois m’aide pour les poubelles.

Teddy, élève médiocre. Sans travail. Famille d’un immigré algérien arrivé en France en 1970. Impliqué pour divers trucs. Gentil garçon.

C’est mon cahier délinquance à moi. Je sais qu’ils sont des élèves médiocres car leur professeur d’anglais Jean Bertoli habite au Lafontaine. Des fois, il y a des bons élèves, m’a-t-il dit, surtout les filles voilées car elles veulent se distinguer. Pour les délits que je connais, je ne porte jamais plainte. Je donne discrètement un avertissement. On m’a dit de ne pas confondre les incivilités et les délits. Moi, je m’occupe que des incivilités, quand y sont pas polis, crachent ou jettent les poubelles par la fenêtre. Ou quand il y a harcèlement moral, alors là, je porte plainte pour harcèlement car il faut me faire respecter, on me l’a dit en formation des gardiens d’immeuble.  Ils seraient gentils les jeunes du quartier si les parents les tenaient. Respect, y’a que ça qui manque.

Qui est-ce qui bloque encore la minuterie du bâtiment Gagarine avec une allumette ? Je vais surveiller mais y’a des chances que ce soit le jeune trou du’c… du 6ème étage et qui n’aime pas le noir. Ça grille les ampoules, faut pas ! Ma réserve d’ampoules se vide.

Comme hier. J’ai noté mon inspection :

7 h 30 Le hall est propre. Revoir la porte du 8ème étage, ascenseur bloqué légèrement.

À la descente des 13 étages, j’ai nettoyé aux 9ème et 5ème étages.

Ampoule du 2ème grillée. Passage au Bat. B et C, ras. Sauf fenêtre ouverte toute la nuit chez Mme Debout. Il fait pourtant très froid.

8 h Mme Rieu et Mme Marouf viennent pour la fuite au Bâtiment Gagarine : voir ce qu’il y a à faire avec plombier. Je leur ai dit que ce n’est pas à leur charge, le plombier de l’office va passer. Arrangement avec le plombier car tuyauterie prend dans les appartements aussi.

9 h et 10 h Permanence. Beaucoup de courrier sans destinataire. Des boîtes aux lettres toujours ouvertes. Porter le courrier aux étages pour vieilles personnes.

Depuis un mois, 20 lettres dont les noms ne correspondent pas. Je cherche à me renseigner. Sinon retour au facteur.

Tour dans les cages poubelles, rien à signaler.

11 h Le chien du Bat Lafontaine aboie sans cesse. Mr Rions est parti. Une femme âgée vient demander de faire arrêter le chien. Je lui dis que j’y peux rien. Ampoule RDC grillée.

11 h 30 Tour des 3 bâtiments, 3 escaliers, encore une ampoule enlevée. Stock s’épuise. Je ne vais pas m’amuser à mettre des ampoules comme ça pour qu’on me les prenne.

Hier, des locataires : « Il n’y a pas de lumière. » Je leur réponds : « Erreur, il y a de l’électricité, mais par contre, l’ampoule est partie. »

J’attends deux jours pour remettre ampoule. Il faut marquer le coup.

13 h 30 Deux portes d’appartement sont cassées. Logement vide Gagarine 61 et Compiègne 32. Tournée pour surveiller avant réparation. Signaler au siège.

15 h On me signale odeur de chaud Bâtiment Lamartine. Dans la machinerie, pas d’odeur de chaud, pas de court-circuit. Sans doute une mauvaise position de la cabine.

Voir réglage du câble à faire.

17 h Tour dans le parking. R.A.S. Tour cages poubelles.

Tél. siège : interventions techniques (portes, câble).

Le soir, je retourne à la loge, et je trouve sous la porte une plainte des locataires des Lilas, les snobs qui sont jamais contents. Les jeunes sont en bas de la cage à fumer. Mais je ne suis pas policier !

Monsieur le gardien,

Les locataires des Lilas qui ont signé se plaignent des occupations des entrées de l’immeuble et du garage n° 12 en face, par des jeunes d’un immeuble à côté.

Vous les connaissez et vous savez qu’ils obstruent les portes, les escaliers, les halls. Même pour prendre nos voitures et nos scooters, c’est difficile.

Nous vous demandons incessamment de faire cesser ces agissements alors qu’ils ne sont pas chez eux. Surtout quand les grands mènent les petits, c’est eux qu’il faut réprimer, avant qu’un accident arrive.

On ne veut pas passer à la télévision pour cela.

Alors faites-le pour le bon déroulement de l’immeuble.

Les locataires.

Clarisse R. Jeanne T. Jean B. Julie A. Anne C. Paul N. Pierre L. Jacques M.

P. S. : Et d’autres qui ont peur de signer. Ils sont 6.

C’est l’immeuble le plus calme. Mais ils en ont marre que le hall soit occupé jour et nuit. Jean Bertelo, le professeur, m’a dit qu’il allait s’casser si ça continue. Je lui ai dit de garer sa Vespa près de la loge, car j’entends la nuit tous les bruits. Ses-fils-de-bougie-coupés-cinq-fois-en-trois-mois-c’est-trop. Il ne peut plus aller au lycée Georges Marchais à l’heure! Je lui ai dit pourtant de prendre un vieil engin années 80. Mais il aime bien sa Piaggio rouge. Pourquoi un prof d’anglais roule en Piaggio 125 S alors qu’il ne faut pas rouler en Piaggio ? Yasmina lui a dit que c’est mieux d’aller à pied au lycée car il aurait des histoires. C’est comme le voile que je porte, lui a-t-elle dit, le noir fait reculer, comme une couverture, il faut se protéger. Monsieur Bertoli ne l’a pas écoutée malgré son 18 en anglais. Il est nouille Bertoli de ne pas suivre ses conseils. Faut laisser les scooters 125 S. Pourquoi chercher la casse ?

Drame à la Courneuve. Une Vespa à vive allure a renversé trois enfants dont l’un est dans un état grave. Le jeune motard s’est arrêté pour crier « Ta gueule ! » à la nourrice affolée avant de repartir aussi vite. D’après le signalement, des témoins, c’est une Piaggio rouge qui a commis le délit et qui est recherchée dans la cité. D’après la police, cet engin appartiendrait à un professeur d’anglais du lycée Georges Marchais. Avis de recherche. Gros lard à lunettes. Gyrophare dans la nuit noire.

Engagement social et société civile en Iran : du changement dans le quartier

Isabel Heck est anthropologue et chercheure postdoctorale à l’équipe PRAXCIT du CREMIS. Elle prépare un projet de recherche sur les pratiques alternatives d’intervention dans un organisme communautaire qui travaille avec des familles immigrantes sur le territoire du CSSS Jeanne-Mance. Ses recherches antérieures portent sur l’empowerment des femmes en Iran. Elle s’est notamment intéressée aux défis et enjeux socioculturels auxquels sont confrontés les organismes travaillant pour l’empowerment des femmes. Dans ce cadre, elle a mené une recherche ethnographique à Téhéran. Le texte qui suit ouvre une fenêtre sur l’engagement social et la société civile en Iran, en présentant l’exemple d’un organisme communautaire qui s’est développé dans le contexte du renouveau de la société civile iranienne des décennies 1990 et 2000.1

Téhéran. Une fin d’après-midi d’hiver. J’emprunte les ruelles étroites de la vieille ville pour arriver, comme je le fais plusieurs fois par semaine, à la « Maison de la culture », où des intervenants travaillent étroitement avec les familles du quartier pour prévenir et contrer le travail des enfants. C’est ainsi que les résidents de ce quartier défavorisé appellent le Centre pour enfants travailleurs.2 J’entends déjà de loin les cris des enfants qui s’amusent dans la cour. Peu de temps après, Sara, la directrice, arrive et rassemble aussitôt une foule autour d’elle, composée de femmes et d’enfants. Certaines sont venues pour lui demander un prêt, d’autres lui annoncent une bonne note et d’autres, encore, veulent lui parler en privé. Elle prend quelques minutes avec eux, avant de se diriger vers l’une des quatre petites salles de la maison de deux étages qui abrite le Centre, où une poignée de femmes l’attendent déjà, assises sur des chaises. Les enfants se dispersent dans les autres salles, où des adolescents du quartier et des jeunes bénévoles universitaires donnent des cours de rattrapage de persan, de mathématiques ou encore des ateliers d’art. Sara est là pour donner son atelier hebdomadaire sur l’empowerment aux femmes.

Parmi les participantes se trouve Roshanak, une réfugiée afghane d’une trentaine d’années, mère de trois enfants âgés entre 5 et 16 ans, qui habite le quartier depuis son enfance. Roshanak est illettrée. Elle a suivi des cours d’alphabétisation, mais souffre de problèmes de concentration et de dépression qui lui rendent l’apprentissage difficile. Son mari, qui travaille dans la construction, n’a pas été payé depuis des semaines, mais il continue à aller travailler tous les jours par peur de ne jamais voir sa paie s’il quittait son emploi. Le seul revenu de cette famille vient de leur fils de 16 ans qui fait de l’entretien ménager dans un commerce. Fréquenter le Centre brise l’isolement de Roshanak et lui remonte le moral. Elle y vient pour trouver du calme, se changer les idées et échanger avec d’autres. Elle espère aussi trouver un travail à travers le Centre. Sa fille veut devenir médecin « pour ne pas finir comme ses parents ».

Il y a aussi Azam, fin trentaine. Elle est l’une des personnes qui fréquente le plus assidument l’organisme. Elle est venue à Téhéran d’une petite ville de l’ouest de l’Iran il y a moins d’un an, avec son mari et ses quatre enfants âgés entre 4 et 20 ans. Azam est illettrée – tout comme Roshanak –  et elle n’a jamais travaillé, mais elle est très motivée et veut apprendre. Au Centre, elle aide à préparer la collation pour les enfants, ce qui lui donne un petit revenu. Le mari d’Azam est l’un des rares à occuper un emploi régulier. Néanmoins, son salaire n’est pas suffisant pour subvenir aux besoins de la famille. Leur fils de 10 ans aidait à arrondir les fins de mois en travaillant dans la rue comme cireur de chaussures. Maintenant, lui et sa grande sœur reçoivent une bourse de l’organisme pour les encourager à rester à l’école. En échange, ils donnent des cours aux plus jeunes. La grande sœur se prépare à passer les examens d’entrée à l’université, pour devenir médecin. Le Centre constitue pour Azam – comme pour beaucoup d’autres – un lieu d’apprentissage, de socialisation et un havre de paix, en plus de donner un revenu d’appoint : « On apprend beaucoup de choses ici. On apprend aussi à travailler. Et nous parlons des problèmes de violence, par exemple. Celles qui se font frapper par leur mari viennent parler à madame Sara. Celles qui frappaient leurs enfants, elles sont beaucoup mieux maintenant. […] S’il n’y avait pas ce Centre, où pourrais-je bien aller ? Je n’ai pas de famille ici. […] Quand je parle à madame Sara, ça me remonte le moral, je me sens beaucoup plus calme. »

S’engager à nouveau

Sara et ses collègues ont fondé ce petit organisme communautaire au début des années 2000. Le Centre est une parmi des milliers d’organisations non gouvernementales (ONG) locales qui ont été créées dans les décennies 1990 et 2000 au sein du renouveau de la société civile iranienne, période marquée par une ouverture sociopolitique du pays. La création d’ONG était encouragée par le président pragmatiste Rafsanjani (1989-1997) et, de façon plus prononcée encore, sous les politiques réformatrices du président Khatami (1997-2005). Ce dernier fit du développement de la société civile iranienne un des piliers de son programme et favorisait la participation citoyenne sous différentes formes.3

Contrairement à beaucoup de pays voisins et à des ex-républiques soviétiques où la « société civile » est souvent accusée d’être une initiative de l’extérieur importée par des agences de développement international (Roy 2002 ; Mandel 2002, Akiner 2002), celle de l’Iran – bien qu’influencée par des tendances globales – est largement un produit local. Khatami avait adapté, voire indigénisé, le concept de « société civile » (jam’e madani en persan) pour le rendre compatible et le légitimer dans le contexte iranien, dont le développement sociopolitique se distingue fortement de celui des pays européens (Khatami 2000, 2004).

Plusieurs mouvements antérieurs ont préparé le terrain au phénomène des années 1990 et 2000. Malgré des siècles de régimes autoritaires, l’Iran a connu différentes périodes où des mouvements citoyens d’horizons idéologiques variés ont transformé l’histoire du pays. Mentionnons par exemple la révolution constitutionnelle du début du 20e siècle, le mouvement pour la nationalisation du pétrole dans les années 1950 ou encore, les protestations contre le Shah qui ont mené à la Révolution islamique de 1979. C’était aussi pendant ces périodes que toutes sortes d’associations s’étaient formées.4 Ces mouvements étaient généralement devenus possibles lors de périodes d’instabilité politique où le gouvernement central n’était pas assez fort pour les contrôler (Paidar, 1995). Après la Révolution et la création de la République islamique, le pouvoir se consolidait et le pays subissait une « islamisation » profonde en même temps qu’il était plongé dans une guerre contre l’Iraq (1980-1988). L’activisme en dehors des initiatives gouvernementales et du domaine religieux n’était alors guère possible. L’ouverture des années 1990 et 2000 constituait alors pour beaucoup d’acteurs qui s’étaient impliqués dans la Révolution islamique dans leur jeunesse une nouvelle occasion de participer à la transformation de leur société. C’est dans ce contexte historique que s’inscrit le Centre pour enfants travailleurs.

Le Centre

Sara et ses collègues travaillent à améliorer les conditions de vie des enfants d’un quartier défavorisé de Téhéran. À travers le Centre pour enfants travailleurs, ces femmes de classe moyenne ou aisée veulent prévenir le travail des enfants et la violence au sein des familles, pour que ceux-ci puissent vivre dans des conditions sociales et économiques plus saines. Selon une des intervenantes, beaucoup d’enfants du quartier, des garçons en particulier, commencent à travailler vers l’âge de dix ou douze ans. Le quartier est considéré comme peu sécuritaire par ses habitants. Au-delà d’un faible tissu social et d’un manque d’infrastructures et de ressources, il y a un important problème de drogue dans le quartier.

Le programme du Centre aborde plusieurs de ces problèmes et fait avant tout un travail de prévention. L’organisme représente tout d’abord un lieu sûr dans le quartier où les jeunes peuvent se retrouver. Les classes et ateliers que le Centre offre tous les après-midis constituent un attrait important pour la centaine de jeunes qui les fréquentent. Grâce à des dons privés, l’organisme offre aussi des bourses d’études aux élèves les plus performants pour les encourager à rester à l’école et ainsi réduire la nécessité d’un revenu supplémentaire pour les familles. Les boursiers s’engagent en retour à enseigner aux plus jeunes, ce qui aide à développer, entre autres, leur leadership et à accroître leur estime de soi.

Le Centre implique aussi les mères de ces enfants, car sans support parental, il est difficile de changer les comportements des enfants. Deux après-midis par semaine, Sara anime des discussions pour un groupe d’une dizaine de femmes portant sur des thèmes tels que l’empowerment des femmes, la réduction de la violence au sein des familles ou les saines habitudes de vie. Ces ateliers encouragent non seulement la prise de parole et l’expression de soi, mais ils aident aussi à sensibiliser ces femmes à leurs droits et à ceux de leurs enfants. Ils créent un nouveau réseau social et favorisent la prise en charge des problèmes par les femmes elles-mêmes, ce qui a également des retombées positives sur leurs enfants.

Avec des ressources et une marge de manœuvre minimales, le Centre arrive à créer du changement dans le quartier. Loin de l’attitude initiale de bien de participantes d’associer leur situation à leur « destin » (qesmat), ces femmes ont acquis une confiance en leur capacité d’agir sur elles et leurs familles. Mais, comme le résumait si bien une des directrices d’un organisme de femmes : « Elles ont acquis beaucoup de capacités, mais ça leur prend du pouvoir afin d’utiliser leurs capacités ».

Pragmatisme

Contrairement aux mouvements antérieurs, les acteurs de la société civile des années 1990 et 2000 sont loin des grands discours idéologiques. Ils sont plus pragmatiques et revendiquent avant tout le respect des droits et libertés. Beaucoup d’entre eux œuvrent à travers des organismes communautaires pour transformer la société à petite échelle. Ils travaillent dans le concret et cherchent à améliorer les conditions de vie de groupes spécifiques, que ce soit les femmes, les enfants, ou encore, les réfugiés, les personnes handicapées, les prisonniers et les toxicomanes. Devant le support gouvernemental instable et changeant, ils sont continuellement en train de réévaluer la marge de manœuvre qu’ils ont pour agir. Quelques-unes des leurs initiatives comme le Centre pour enfants travailleurs persistent et réussissent à faire une différence dans la vie de bien des familles, comme celle de Roshanak ou d’Azam.

L’aide sociale de 1961 à 2012 : tours de vis

Une des principales responsabilités des gouvernements1 du Québec et du Canada est d’assurer, sans discrimination, les conditions permettant à l’ensemble de la population d’exercer pleinement sa citoyenneté. Cette responsabilité doit être assumée dans le respect des engagements pris tant par leur adhésion à la Déclaration universelle des droits humains, au Pacte relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, que par l’adoption des Chartes québécoise et canadienne concernant les droits au travail et à un revenu suffisant. Les pratiques des décideurs politiques sont donc à évaluer à la lumière de ces obligations.

Présentement, on assiste aux paradoxes suivants. S’il y a moins de personnes et de familles à l’aide sociale, le nombre de personnes en situation d’itinérance a, pour sa part, augmenté. Par ailleurs, les personnes vivant de prestations de chômage sont moins nombreuses, mais de plus en plus de personnes ont recours aux banques alimentaires. Que reste-t-il du droit à un revenu décent ?

Reconnaissance

Avant 1969, on retrouvait un éventail de programmes d’assistance financière : assistance aux mères nécessiteuses, allocations aux personnes aveugles, aide aux personnes invalides, allocations sociales, allocations scolaires, assistance aux personnes âgées, assistance publique et autres. Les critères d’admissibilité et les prestations variaient d’un programme à l’autre. La gestion relevait des municipalités, des églises et des communautés religieuses. Dans ce contexte, les personnes sans revenu étaient perçues comme des indigentes, des miséreuses, et identifiées, selon des critères moraux, comme de « bons pauvres méritants » ou de « mauvais pauvres ».

En 1961, le gouvernement libéral forme un comité d’étude sur l’assistance publique2 qui aboutit, en 1963, à la publication du Rapport Boucher. Ce rapport introduit un changement idéologique majeur en soutenant que « le principe même de la dignité du citoyen en démocratie justifie la responsabilité de la société à son égard »  (Boucher, 1963 : 120) et en établissant un lien intrinsèque entre la notion de dignité humaine et la « satisfaction des  besoins essentiels, de façon stable et autonome » (ibid. : 121). Le comité propose alors la mise en place d’un programme unifié et affirme le droit à la reconnaissance sociale pour toute personne, quelle que soit la source du besoin. La responsabilité de l’État est ainsi précisée :

« Dans le domaine de l’assistance financière, seul l’État possède les moyens d’action proportionnés à l’œuvre à accomplir. […] L’individu, comme citoyen et membre de la société, a donc droit à une assistance financière de la part de l’État si lui-même ou sa famille sont dans le besoin. L’ignorance d’un tel principe conduit fatalement à l’irréalisme. Le fait de ne pas l’expliciter ouvertement, lorsque l’on sait qu’il existe, équivaut presque à priver les citoyens d’un droit fondamental. » (ibid. : 120)

Concernant la question du travail en lien avec l’assistance financière, le Comité ajoute :

« La solution du chômage ne peut se trouver que dans une croissance économique équilibrée qui permette de fournir à toute personne un emploi approprié à sa formation technique et professionnelle ainsi qu’à son état de santé. C’est un leurre de croire que, pour la majorité des chômeurs assistés, le remède résiderait dans une sorte de travaux forcés. » (ibid. : 196)

Écart

Au cœur même de tensions entre le droit à l’aide sociale et la norme relative à l’obligation de travailler, le droit à l’aide sociale constitue, selon Normand (1997), l’objet principal de la Loi sur l’aide sociale adoptée en 1969,3 mais il n’est cependant pas reconnu aux adultes de moins de 30 ans. Pour les adultes de cette tranche d’âge, le barème déterminé comme minimal (« satisfaction des besoins minimaux ») ne s’applique qu’à ceux dont une maladie ou un handicap est confirmé par un médecin, ou qui ont un enfant à charge. Pour les autres, la prestation est réduite de 30%. Cette loi comporte aussi certaines normes relatives à l’obligation de travailler. Les jeunes adultes sont la population la plus ciblée, mais non exclusivement.

En 1974, le gouvernement décide de plafonner les prestations à 50% du salaire minimum. Depuis, l’écart entre l’aide sociale et le salaire minimum n’a fait que s’agrandir et la notion d’employabilité a pris de plus en plus d’importance. En ce sens, en 1984, le gouvernement présente l’énoncé d’orientation et le plan d’action en éducation des adultes intitulé Un projet d’éducation permanente dans lequel la formation de la main-d’œuvre est décrite comme devant correspondre « aux exigences de développement économique » (Gouvernement du Québec, 184 : 51). Pauline Marois, alors ministre de la Main d’œuvre et de la Sécurité du revenu, présente le projet de loi 65 en ces termes :

« Ce projet de loi a pour objet de permettre à la ministre de la Main d’œuvre et de la Sécurité du revenu d’établir à l’intention des bénéficiaires de l’aide sociale des programmes d’activité de travail ou de formation en vue de développer leur aptitude à développer un emploi. Il autorise le versement d’un montant d’aide supplémentaire d’aide sociale aux bénéficiaires qui participeront aux programmes désignés par le gouvernement. » (1984 : 5209)

Suite à cet amendement de la Loi d’aide sociale, de nouveaux programmes d’activités pour développer l’ « employabilité » apparaissent. Les bénéficiaires, incluant les moins de 30 ans, qui participent aux programmes désignés par le gouvernement ont droit à un supplément s’ajoutant à leur prestation. Le discours politique affirme que les jeunes qui veulent s’en sortir n’ont qu’à y participer. En réalité, le gouvernement contingente les ressources disponibles car « économie oblige ».

Disparition

En 1987, le gouvernement libéral publie un document d’orientation Pour une politique de sécurité du revenu. Les principales justifications gouvernementales mobilisées pour démontrer la nécessité d’une réforme sont les suivantes : le régime actuel d’aide serait devenu inadapté ; l’inadaptation proviendrait d’une absence de distinction entre les personnes dites aptes et les personnes inaptes au travail ; l’inadaptation serait psychosociale et politique. Plus précisément, cette source concernerait les changements de valeurs en cours dans la société en matière d’incitation au travail et de responsabilité des individus, des familles et de l’État (Normand, 1998 : 51).

Cette analyse renie les orientations de la loi de 1969 et justifie un tour de vis majeur. En effet, par l’adoption de la Loi sur la sécurité du revenu en 1989, l’État ne se reconnaît comme responsabilité que le devoir et l’obligation de pourvoir aux besoins essentiels des personnes inaptes au travail. Cette loi subdivise et catégorise les personnes assistées sociales selon des critères relatifs au marché de l’emploi. Elle réintroduit ainsi de multiples étiquettes.

En 1996, le gouvernement péquiste publie un livre vert pour préparer les esprits à un autre tour de vis, celui de la Loi sur le soutien du revenu favorisant l’emploi et la solidarité sociale, adoptée en 1998. Parallèlement, l’abolition du Régime d’assistance publique du Canada (RAPC) par le gouvernement fédéral et le transfert des responsabilités en la matière aux gouvernements provinciaux permettent alors au gouvernement québécois de conditionner le montant global de la prestation en fonction de l’évaluation de l’employabilité. Cette réforme se réalise aussi dans le contexte d’un partenariat complexe qui amène l’imposition du déficit zéro.

Les réformes de 1989 et de 1998, qui s’incarnent dans la Loi sur la sécurité du revenu et la Loi sur le soutien du revenu favorisant l’emploi et la solidarité sociale, confirment la disparition du droit à l’aide sociale. Les programmes dits de développement de l’employabilité se diversifient ; ils imposent davantage d’obligations d’emploi et même une obligation de participation à des parcours d’employabilité pour les 18-24 ans. Les gouvernements intensifient l’approche workfare.

Appauvrissement

À travers la lutte pour une véritable réforme de l’aide sociale basée sur les droits humains, plusieurs acteurs du mouvement d’éducation populaire et du mouvement des femmes perçoivent la nécessité de développer une approche globale de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

Une vaste mobilisation citoyenne s’organise alors à l’intérieur de deux regroupements complémentaires : le Collectif pour une loi sur l’élimination de la pauvreté au Québec et celui de la Marche mondiale des femmes. En décembre 2002, l’Assemblée nationale adopte à l’unanimité la Loi visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale (Loi 112), qui se concrétise par l’adoption, en avril 2004, du Plan d’action gouvernemental en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale. Dans ce plan, le gouvernement justifie un appauvrissement garanti en introduisant la clause de l’indexation partielle des prestations d’aide sociale pour les cinq années subséquentes.

En septembre, un décret est aussi adopté pour modifier le règlement de la Loi sur le soutien du revenu et favorisant l’emploi et la solidarité sociale, ce qui permet au gouvernement de récupérer 44 millions de dollars. Lors d’un point de presse, le ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale légitime l’instauration d’un barème « solidarité familiale »4 en alimentant le préjugé d’après lequel les jeunes se font vivre par leurs parents et qu’il faut lutter contre le « phénomène Tanguy » 5.

Pouvoir discrétionnaire

En juin 2005, l’adoption de la nouvelle Loi sur l’aide aux personnes et aux familles enracine et élargit le pouvoir discrétionnaire du ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale. L’aide sociale se transforme en divers programmes : aide sociale, solidarité sociale, alternative jeunesse, ainsi que des programmes spécifiques créés à la « discrétion du ou de la ministre », dans lesquels l’aide financière est versée selon les règles et conditions déterminées par le ministre. Le ministre peut également conclure, notamment dans le cadre de projets pilotes, des ententes avec des personnes, des associations, des sociétés ou des organismes afin de susciter la réalisation de projets spécifiques favorisant l’implication sociale et communautaire des personnes et des familles. Il détermine les normes applicables aux projets pilotes et peut en tout temps les modifier ou y mettre fin après en avoir avisé la personne, l’association, la société ou l’organisme concerné. Dans ce cadre arbitraire animé par des intérêts discrétionnaires, que reste-t-il du droit à un revenu suffisant ?

Cette loi, de par sa dimension arbitraire, offre moins de garanties aux personnes et donne trop de pouvoir aux normes et aux règlements déterminés par le ministre, selon l’humeur du jour. N’y sont pris en considération ni les conditions de vie des personnes, ni leur droit à un revenu décent, ni leur droit à des mesures qualifiantes tel que l’exigerait une véritable lutte à la pauvreté. Dans le cadre de la Commission des affaires sociales chargée d’examiner le projet de loi 57 « Loi d’aide aux personnes et aux familles », le Front commun des personnes assistées sociales du Québec conclut, dans son mémoire, que ce projet, de loin, « ne s’attaque véritablement et efficacement à aucune des barrières auxquelles sont confrontées les personnes assistées sociales, en particulier la barrière de la pauvreté. » (2004 : 28) Non seulement il ne propose rien de nouveau qui démontrerait un réel effort pour régler le problème de pauvreté, mais il semble ramener la société québécoise à un filet social comme celui qui avait cours avant 1969.

Communautarisation et philanthropie

Les ministres qui se sont succédés au ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale ont utilisé diverses tribunes6 pour valoriser la générosité des citoyens et insister sur leur responsabilité dans la lutte à la pauvreté.

Cette stratégie est identifiée dans les plans d’action gouvernementaux en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, mais elle n’est pas réservée au ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale. Le rôle du gouvernement serait complémentaire aux efforts de la population. Ainsi, une entente de partenariat public-privé avec la Fondation Chagnon7 illustre l’un des axes fondamentaux de la restructuration des services publics par le gouvernement Charest. Ces plans d’action gouvernementaux soulignent également que la « collaboration du milieu communautaire est essentielle » (Gouvernement du Québec, 2006 : 21).

Ces appels au milieu communautaire et à la charité pour justifier le détournement du droit à l’aide sociale semblent répondre à deux credo. D’une part, afin de conserver les marchés et les emplois, dans un contexte où la pression internationale est importante, il faut revoir à la baisse les conditions salariales et les protections sociales liées au travail. D’autre part, l’éloge de la privatisation des services publics résonne avec de plus en plus d’intensité. La communautarisation des services et la philanthropie deviennent ainsi des ressources pour répondre aux besoins des citoyennes et citoyens qui ne peuvent pas payer les frais des services publics privatisés. Or, il semblerait que la collaboration de partenaires philanthropiques et communautaires serve davantage à développer un autre type de PPP, le Projet de Partenariat pour le contrôle des Pauvres.

Autorisations judiciaires de soins psychiatriques : le déséquilibre

Les sociétés démocratiques libérales dans lesquelles nous vivons sont des sociétés où les conflits, les dysfonctionnements et les vulnérabilités sont régulés, gérés ou pris en charge par des dispositifs complexes qui font référence à des « valeurs positives » largement consensuelles, telles que la santé physique et mentale, le respect des normes communes, l’autonomie et la responsabilité. Depuis trois décennies au moins, la référence à la santé mentale, au psychosocial et à la souffrance psychique, sans qu’on parvienne à définir clairement les limites de ces univers, joue un rôle capital dans la gestion des conduites qui « posent problème » aux individus directement concernés, à leur entourage ou à la société.

Nous vivons néanmoins dans des sociétés de droit. Pour cette raison, s’il est question d’intervenir auprès d’un citoyen en s’appuyant sur l’autorité d’une discipline ou d’une expertise particulière (médicale, psychiatrique, psychologique, etc.) parce que son état de santé ou son comportement sont jugés susceptibles de porter préjudice à lui-même ou à un tiers, il faut disposer soit de son consentement, soit d’instruments légaux traitant de telles situations. S’il est vrai que la législation actuelle au Québec (loi P-38) rend possible l’évaluation de la « dangerosité mentale » d’une personne envers elle ou envers les autres en passant outre son consentement, rien n’autorise pour autant le passage de l’estimation du danger au traitement mental (médicaments, thérapies, etc.) sans le consentement de la personne concernée. D’autres instruments légaux sont alors mobilisés, notamment par les médecins et les établissements hospitaliers, pour dispenser des soins à une personne contre son gré, à savoir : les autorisations judiciaires de soins (AJS)².

Risques éthiques

Dans le contexte d’une autorisation judiciaire de soins, un juge de la Cour supérieure du Québec décide de l’inaptitude de la personne à y consentir et de la nécessité du traitement proposé par le médecin ainsi que de ses potentiels bénéfices. De ce fait, il est évident que la décision du juge doit s’appuyer largement sur l’avis des experts, la plupart des fois un psychiatre, ce qui devient un facteur déterminant dans l’issu du processus, voire l’élément décisif de l’autorisation d’un traitement contre la volonté de la personne. Le recours à l’autorisation judiciaire de soins psychiatriques comporte de nombreux problèmes éthiques potentiels dont la possible utilisation de ce recours à des fins autres – ou bien à des fins moins claires – que celles prévues dans le Code civil (Bernheim, 2011). Tantôt, l’autorisation judiciaire des soins peut faciliter l’internement de la personne ou son déplacement d’un logement privé à des ressources plus structurées, tantôt le refus de prendre certains médicaments comportant d’importants effets secondaires peut être assimilé trop mécaniquement à l’inaptitude à consentir aux soins.

Ces risques éthiques réels ou potentiels sont d’autant plus préoccupants que 1) le déséquilibre entre les experts et les personnes intimées est énorme en termes d’autorité, de moyens et de savoir ; 2) les mécanismes de révision et de contrôle du traitement ne sont pas clairs : il est presque impossible pour les personnes concernées de contester les délais de l’ordonnance, le type de médicament prescrit, les doses, les modes d’administration (Menard, 2007) ; 3) il est très rare que la Cour ordonne un traitement complémentaire ou alternatif à la consommation de psychotropes.

Nous avons analysé l’ensemble³ des dossiers inscrits au Palais de justice de Montréal pour l’année 2009 ayant fait l’objet d’une requête pour obtenir une autorisation de soins psychiatriques de la part des établissements hospitaliers afin de comprendre essentiellement 1) les caractéristiques de ce dispositif juridico-psychiatrique ; 2) les caractéristiques des personnes interpellées ; 3) le type de problèmes dont il est question dans les dossiers ; 4) les dimensions psychiatriques évoquées y compris les traitements ordonnés par la Cour.

L’audience

Le recours à l’autorisation judiciaire de soins psychiatriques est une mesure exceptionnelle et lourde de conséquences pour les personnes qui en sont touchées. Ce qui frappe à première vue dans le fonctionnement de ce dispositif juridico-psychiatrique est le déséquilibre manifeste des ressources dont disposent les parties (hôpital vs la personne refusant les soins) lors de l’audience où l’on doit décider de dimensions cruciales de la vie d’une personne vulnérable à la fois sur le plan social et psychologique. Seulement 65% des intimés sont représentés par un avocat et, dans plus de la moitié des audiences, ils n’y sont pas présents4. Dans les trois quarts des cas, le délai entre le dépôt de la requête par l’hôpital et la tenue de l’audience est de moins de dix jours, ce qui ne permet pas une préparation adéquate de la partie défenderesse déjà aux prises avec de nombreux problèmes complexes. Les seules expertises inscrites au dossier, vitales pour la prise de décision du juge, sont celle de la partie demanderesse (l’hôpital), car les contre-expertises (en appui du point de vue de la personne visée) sont pratiquement inexistantes (3% de l’ensemble des audiences).

Suite à la comparution en Cour, dont la durée moyenne est de moins d’une heure, les trois quarts des demandes d’autorisation de soins sont acceptées et, dans environ 90% des dossiers, le juge5 accepte la durée des soins demandée par les hôpitaux. Ces durées sont en outre fort importantes, à savoir : 90% des AJS concernent des durées de 24 mois et plus et, de ce nombre, 50% des AJS concernent des durées de 36 mois ou plus. Dans ce laps de temps, c’est non seulement l’état de santé de la personne qui peut évoluer sensiblement (détérioration, amélioration, non-réaction au traitement, etc.), mais aussi bien sa capacité à consentir, qui n’est pas, elle non plus, une donnée immuable. Or, il est étonnant de constater que « la loi ne prévoit en effet aucun mécanisme de révision, peu importe la durée ou les conditions de l’ordonnance » (Ménard, 2007 : 331-333). Dans un grand nombre de jugements, c’est plutôt au Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP) de l’hôpital que revient la charge du suivi du traitement, en fonction des rapports élaborés par un médecin traitant. Ce mécanisme est fonctionnel pour les dynamiques des établissements hospitaliers, mais il est complètement inefficace pour protéger les droits des personnes sous traitement. En effet, comment les personnes concernées pourraient-elles contester les expertises qui concluent à leur incapacité à prendre les décisions adéquates au maintien de leur état de santé (les délais de l’ordonnance, le type de médicament prescrit, les doses ou les modes d’administration) puisqu’elles se trouvent placées dans une position de faiblesse à tous les niveaux du début à la fin du processus ?

Pauvreté matérielle et vulnérabilité sociale

L’âge moyen des personnes touchées par les AJS est de 45 ans, mais les hommes et les femmes sont distribués de manière inégale selon les groupes d’âge. Les hommes sont plus nombreux dans les groupes d’âge inférieurs à 50 ans, tandis que les femmes sont plus nombreuses dans les groupes d’âges de plus de 50 ans. L’univers des AJS semble toucher, de manière typique, des hommes plutôt jeunes et des femmes plutôt âgées. Près de la moitié des intimés semblent provenir d’origines ethnoculturelles diverses autres que québécoise de souche.

La grande majorité des personnes (environ 90% du total) sont célibataires, séparées, divorcées ou veuves et seulement un quart d’entre elles semblent avoir des enfants. La moitié des personnes habitent un logement individuel et seulement 15% vivent avec un proche. Une forte concentration des intimés habitent dans des territoires caractérisés par la défavorisation sociale et matérielle (par exemple les territoires des CLSC des Faubourgs et de Hochelaga-Maisonneuve) et seulement 3% d’entre elles occupent un emploi. La précarité résidentielle semble un problème généralisé et près du quart des personnes concernées par les AJS sont en situation d’itinérance ou n’ont pas de logement. Compte tenu de la fragilité du réseau social, de la pauvreté matérielle dans laquelle elles vivent et des durées plutôt longues des AJS (deux à trois ans), le maintien du logement ainsi que des possessions des personnes intimées devient un enjeu majeur dans leurs vies.

Autonomie, détresse et dérangement

Parmi les problèmes vécus par les personnes et qui sont en lien direct avec la demande d’une AJS, la perte d’autonomie, modérée ou grave, semble la difficulté fréquente et majeure. Qu’elle soit due à des déficits ou à des désorganisations cognitives, à des pathologies précises ou au contexte social précaire dans lequel elles vivent, la perte d’autonomie se manifeste par des problèmes d’insalubrité du milieu de vie, de négligence des soins physiques et d’alimentation, des difficultés à gérer l’argent et de risques pour la sécurité physique. Plusieurs de ces problèmes et difficultés répondent à des logiques complexes où pauvreté extrême, problèmes de santé mentale et différentes formes de stigmatisation s’imbriquent à plusieurs degrés. Dans ce contexte, le thème de l’insécurité résidentielle est omniprésent et découle également de sources à la fois diverses et imbriquées : grande pauvreté, conflits avec voisins et propriétaires, rareté des ressources adaptées, pathologies graves, etc. En effet, l’enjeu de la perte du logement, la possibilité du déplacement de la personne vers des ressources spécialisées (parfois rares ou inexistantes), ainsi que le risque concret et imminent de se retrouver en situation d’itinérance semblent se poser comme corollaires des graves difficultés vécues par la personne.

Dans environ 40% des dossiers, on signale la présence de comportements étranges, bizarres, dérangeants ou inhabituels. Bien que des traces du recours à la loi P-38 soient présentes dans environ 60% des dossiers, seulement dans 20% d’entre eux, on trouve des indices de démêlés avec la justice autres que la législation spécifique en matière de santé mentale. Les problèmes de dépendances, surtout à l’alcool et au cannabis, ainsi que les comportements suicidaires présentent une moindre importance parmi les problématiques décrites dans les dossiers, à savoir : 30% et 12% respectivement.

Diagnostics et traitements

La grande majorité des personnes concernées par les demandes (entre 80 et 90%) possèdent déjà des antécédents psychiatriques importants. Plus de la moitié des diagnostics concernent les troubles psychotiques et un peu moins de la moitié des dossiers font mention de schizophrénie. Dans un quart des dossiers, il est question de troubles bipolaires tantôt à prédominance maniaque, tantôt à prédominance dépressive. Plus de 20% des dossiers évoquent des traits de personnalités pathologiques diverses, notamment limite, narcissique et antisociale. Il est à remarquer également que, dans plus de la moitié des dossiers, on signale des symptômes tels que l’humeur instable (agressive, agitée, irritable, etc.), le sentiment de persécution et les délires.

Quant aux traitements autorisés par les ordonnances de la Cour, il s’agit  fréquemment de traitements médicamenteux de type antipsychotique (75% des dossiers). Dans une moindre mesure, il est question de stabilisateurs de l’humeur (35% des dossiers) et d’antidépresseurs (14%). Le mode d’administration des médicaments sollicité par la partie demanderesse est presque toujours l’injection. Il est à souligner que plus de 60% des dossiers mentionnent la prescription de médicaments pour contrer les effets négatifs de la médication principale, ce qui n’est peut-être pas étranger aux réticences des personnes qui sont l’objet des AJS lorsqu’il s’agit de consentir à certains traitements dont elles ont déjà éprouvé les conséquences désagréables.

Les allusions aux traitements autres que médicamenteux sont très rares (2,61% des dossiers), ce qui n’est pas un fait sans importance. Cette absence de traitements alternatifs ou complémentaires à la seule option médicamenteuse est un facteur de rétrécissement des choix de la personne qui se trouve ainsi placée dans une situation fortement structurée par la psychiatrie et la justice, dont elle ne maîtrise ni les langages, ni les logiques des procédures.

Repenser les réponses

Il va de soi que les personnes touchées par les AJS ont besoin d’aide à plusieurs niveaux. Le traitement de problèmes de santé mentale est sans aucun doute une dimension importante, mais insuffisante pour régler les nombreux problèmes complexes dont elles souffrent. La situation de grande vulnérabilité sociale et matérielle dans laquelle elles se trouvent ne peut pas être modifiée sans mobiliser de ressources autres que strictement psychiatriques et médicamenteuses. Dans ce contexte, le recours aux AJS incarne des logiques complexes où la volonté de soigner et la volonté de gestion de la vulnérabilité psychosociale grave sont imbriquées et parfois indiscernables. Le déséquilibre flagrant entre les parties lors des audiences où l’on décide des aspects cruciaux de la vie des personnes interpellées révèle un rapport de force puissant qui brime leurs droits et les renvoie à une position minorisée et subalterne qui a des retombées certaines sur le processus de rétablissement qui devrait s’en suivre.

La situation des familles des personnes touchées par les AJS est sans doute également insoutenable en termes d’épuisement d’énergie et des moyens pour gérer des problèmes qui les dépassent malgré leur présence ou soutien. À la lumière de la complexité des problématiques matérielles, sociales et psychologiques qui caractérisent la vie des personnes touchées par les AJS, il est indispensable de repenser les réponses institutionnelles disponibles afin d’aborder de front la transformation des conditions concrètes de vie des personnes concernées.

Le travail ethnographique en contexte médical

Le travail ethnographique dans le milieu de la santé est une méthode de cueillette de données qualitatives de plus en plus valorisée. Cette technique permet d’appréhender la réalité vécue au quotidien par les participants, et de prolonger le regard du chercheur au-delà des récits recueillis par le biais de l’entrevue. Il s’agit d’un moyen de mettre en contexte les informations récoltées dans le but d’arrimer l’analyse des données à la spécificité de l’environnement dans lequel évoluent les répondants. Cette approche est particulièrement intéressante à utiliser dans le cadre de recherches dans le milieu de la santé. Elle permet, dans le cas d’une ethnographie institutionnelle, d’aller au-delà des connaissances liées à la structure et à l’organisation des soins, et d’offrir un regard neuf, directement lié à la spécificité du lieu visité.

La pratique ethnographique traditionnelle est caractérisée par une longue période d’immersion dans un milieu donné. Elle est constituée d’un travail d’exploration qui se fait par le biais de la participation de l’ethnographe aux activités quotidiennes du groupe étudié. Le résultat de ce travail comporte généralement une analyse descriptive du « terrain », ainsi qu’une analyse des phénomènes sociaux et culturels observés (Atkinson et Hammersley, 1994). A priori, cette approche peut sembler difficile à déployer en milieu hospitalier. De fait, plusieurs éléments s’y opposent (Savage, 2006), dont deux enjeux.

Il y a tout d’abord le temps alloué à la collecte de données, qui subit de fortes compressions étant donné la modulation de la recherche par les courtes périodes de subvention. Dans ce contexte, de longues enquêtes dotées d’un volet exploratoire sont difficiles à déployer. La recherche sociale pratiquée en collaboration avec le milieu médical souffre aussi de la pression imposée par la nécessité de transmettre rapidement des résultats. Dans un univers où la technologie et les innovations fusent de toute part, et où les organisations sont en constante mouvance pour pouvoir répondre aux besoins sans cesse grandissants de notre système de santé, décideurs, administrateurs et médecins ne peuvent se permettre d’attendre plusieurs années avant de recevoir des résultats. L’alliance entre la médecine et les sciences sociales en est alors constamment fragilisée.

La force de l’ethnographie étant de pouvoir immerger le chercheur dans un lieu en lui permettant de tisser des liens avec ses acteurs et d’apprendre par « l’intérieur » d’un groupe son fonctionnement, sa logique et ses valeurs, il apparaît impossible de gagner la confiance des interlocuteurs en peu de temps. Sans le développement de liens entre l’ethnographe et les personnes observées, la qualité des informations recueillies est mise en jeu et la sensibilité requise pour bien analyser la complexité des dynamiques relationnelles risque d’être moins vive. Le travail ethnographique demeure donc, malgré la pression du milieu, un travail lent qui demande une flexibilité de temps et d’approche.

L’ethnographie, et plus particulièrement l’observation, est une approche nécessaire pour s’ancrer dans la réalité de la vie d’une clinique de médecine de famille. Elle se définit par sa lenteur et la qualité des informations colligées par le biais de cette méthode de travail. Il est donc nécessaire de protéger le travail de l’ethnographe en contexte médical, tout en adaptant les pratiques traditionnelles à la réalité de la médecine. Il est aussi important de bien préparer l’ethnographe qui s’apprête à explorer les cliniques médicales. L’observation est une activité de recherche passive.