Jeunes et discriminations : en route vers Watrelos

Le 20 octobre 2011, nous étions près de 25 personnes à partir en France pour participer au 12ième atelier international de recherche et d’actions sur les discriminations et les inégalités.1 Cette année, les échanges portaient sur les stigmatisations et les discriminations vécues par les jeunes dans l’espace public et à l’école. Notre délégation était composée d’intervenants, de chercheurs et de jeunes ayant parfois eux-mêmes subi certaines discriminations et engagés dans la lutte contre ces dernières. Il m’a été confié le terrible exercice de répondre à « la » question que tous les participants se sont fait poser à leur retour par leur entourage : « Une semaine de recherche et d’actions en France : qu’est-ce que ça veut dire, qu’avez-vous fait exactement là-bas ? ».

Un mois après notre retour, la plupart des participants ont encore de la difficulté à y répondre ou, tout simplement, à mettre des mots sur leur expérience.

« Nous sommes allés à Lille pendant une semaine pour réfléchir sur les discriminations vécues par les jeunes et nous avons animé un colloque d’une journée. » C’est le type de réponse qu’on fait pour éviter les interrogations et les regards perplexes. Un peu comme les réponses que peuvent donner des personnes itinérantes lorsqu’elles affirment qu’elles sont à la rue parce qu’elles l’ont choisi : « Je t’ai dit ce que tu voulais entendre. De toute façon, mon histoire est trop complexe pour la résumer en une ligne au coin de la rue. En plus, je dois continuer à quêter. »

L’inquiétude

« Réfléchir sur les discriminations et animer un colloque. – Ah ! Ça doit avoir été « intéressant »! » J’entends l’interlocuteur qui simule l’intérêt. En disant cela, on a l’amer sentiment de passer à côté de l’essentiel. C’est sans doute le caractère inusité de la démarche qui en complique le partage. Nous étions un groupe de 25 personnes, chacune munie de ses bagages (à comprendre autant au sens figuré que littéral). Il y avait des intervenants du CSSS Jeanne-Mance (Équipe scolaire et Clinique des jeunes de la rue), des pairs-intervenants du Groupe d’intervention alternative par les pairs auprès des jeunes de la rue, des jeunes impliqués dans le Bureau de consultation jeunesse (BCJ), deux spécialistes de l’intervention par la danse, un enseignant et des étudiants du Cégep du Vieux-Montréal et des chercheurs, agents de recherche et étudiants, principalement en sociologie. Lors de la première journée d’activités, l’animateur de l’évènement nous demande d’échanger en atelier sur les causes des discriminations. À la fin de la journée, la plupart des participants se demandent ce qui est attendu d’eux. « À la fin de la semaine, il faut présenter de quoi de solide à une audience. » Les objectifs apparaissent flous et les moyens de les réaliser, encore plus obscurs. L’inquiétude gagne la délégation.

Au début de la semaine, les membres du groupe se sentent laissés à eux-mêmes, sans balise, sans règle à suivre. Les deux premières journées sont consacrées à des discussions en sous-groupes et en plénière. Chacun apporte son savoir et son expérience à propos des inégalités sociales et des discriminations touchant les jeunes. Un intervenant en milieu scolaire du CSSS partage le constat qu’une des écoles où il travaille reçoit des jeunes bénéficiant de ce qui devait être un traitement différentiel mais qui, aujourd’hui, s’est rigidifié. Il devient en partie un traitement discriminatoire basé sur le comportement. Certains jeunes sujets à ce traitement ont l’impression que le réseau régulier ne veut plus d’eux. Cette stigmatisation devient par la suite très lourde à porter pour ces jeunes. Un autre intervenant du CSSS en milieu scolaire apporte une touche d’espoir avec son projet alternatif d’intervention par le sport, Bien dans mes baskets, pour lutter contre le décrochage scolaire. Une sociologue et professeure de danse témoigne des rapports de pouvoir entre jeunes, intervenants et professeurs de danse. Elle explique la manière dont les jeunes des milieux populaires se sont réappropriés ses cours et les ont orientés pour qu’ils soient plus fidèles à leurs intérêts. Dans un autre ordre d’idées, un professeur et ses étudiants de sociologie au Cégep du Vieux-Montréal font mention d’une activité intergénérationnelle qui a permis à des étudiants du Cégep de rencontrer des personnes aînées fréquentant un service de cafétéria offert par un CSSS et de comparer la « jeunesse » d’aujourd’hui avec celle d’antan. Une doctorante en sociologie s’est référée quant à elle aux résultats de son mémoire sur l’intervention auprès des jeunes. Elle note que des intervenants ont tendance à renvoyer les problèmes des jeunes plus souvent à des facteurs individuels qu’à des facteurs structurels et sociaux. Un travailleur social, qui a travaillé pendant plusieurs années à la Chambre de la jeunesse, met de l’avant ses recherches doctorales et postdoctorales pour illustrer les rapports entre la Protection de la jeunesse, le système de justice pour jeunes contrevenants et les jeunes « Noirs » (étiquette utilisée dans les rapports de la police). La coordonnatrice d’un groupe de pairs-intervenants auprès des jeunes de la rue expose la réalité de ces derniers qui sont victimes de profilage social de la part des policiers et qui reçoivent souvent des contraventions. Cette réalité est étayée par le témoignage de deux pairs-intervenants qui font partie de la délégation. Plein d’expériences et de points de vue sont mis sur la table, mais rien n’indique ce qui les unit. Nous sommes toujours dans le flou!

Sans filet

Ce flou, les délégations des éditions précédentes l’ont aussi vécu : impression d’avancer sans savoir où on va, sentiment de « marcher sans carte », perte de points de repère. La situation a été qualifiée par les participants d’« inconfortable », de « processus déstabilisant », de « travail sans filet, sans contrôle » et de « véritable sortie hors de sa zone de confort ». C’est aussi ce qui rend la tâche d’en parler si difficile ; la situation ne s’apparentant à aucune expérience connue de la plupart de nos interlocuteurs.

Habitués à être encadrés dans la plupart de nos activités quotidiennes, il n’est pas si évident de nous retrouver sans cadre, du jour au lendemain, et cela, sur un autre continent. L’autonomie, l’absence de contraintes et la liberté au sens large sont des revendications que l’on fait tous les jours, surtout lorsqu’on est un employé soumis à une supervision de plus en plus lourde. Cependant, lorsqu’on les obtient, on se surprend souvent à exiger d’être mieux encadré. L’absence de cadre est alors interprétée comme une indifférence du superviseur face à notre travail ou, tout simplement, comme signe de l’incompétence de ce dernier. Comme le disait Erich Fromm2, nous avons peur de la liberté et, dès que nous l’obtenons, nous réclamons un chef autoritaire pour alléger le fardeau des responsabilités qui viennent avec elle.

Devant le flou des objectifs et des moyens, tous les membres de la délégation réagissent à leur façon. Cette réaction varie en fonction du « statut socioprofessionnel ». Des intervenants se montrent énergiques et déterminés. Ils ont observé certaines tensions entre les participants et suggèrent des lignes de conduite pour la poursuite de l’évènement. Des chercheurs et agents de recherche sont insatisfaits car, selon eux, les questions demeurent abordées en surface.  « C’est beau, le savoir d’expérience, mais il faut savoir le situer dans le contexte social et comprendre le processus social de sa constitution. » Les chercheurs rejoignent les préoccupations des autres participants en remettant en question les objectifs de l’intervention : « Réinsertion sociale des jeunes ? Réinsertion dans quoi, dans le monde du travail actuel ? Pas étonnant que les jeunes soient découragés! »

De leur côté, les jeunes pouvaient ressentir un  malaise en observant les chercheurs et les intervenants monopoliser la parole. Certains sont intimidés par les grands discours et les termes spécialisés. Pourtant, ils ont beaucoup à dire. Deux jeunes témoignent des réalités des jeunes mères et un autre parle de son initiative auprès des jeunes hommes sur la violence conjugale. Mais à quoi bon, dans ce contexte ? C’est un autre jeune qui vient alors briser la glace : « Je ressens un malaise. Je ne me sens pas libre de m’exprimer. Je sens que les gens cherchent à avoir absolument raison. Je dis là ce que plusieurs autres jeunes ressentent ici. » Il est possible d’entendre une mouche voler dans la salle.

Rupture

À la fin de la journée, tous les participants regagnent les logements qu’ils occupent pour la semaine. En route, nous discutons du problème soulevé plus tôt. « Oui, c’est bien qu’il soit intervenu. Il faut changer notre façon de discuter. Il faut être plus attentif. Je ne savais pas qu’on pouvait être intimidant. » C’est un constat inquiétant de réaliser qu’on participe parfois soi-même à ce qu’on dénonce. Expérience d’humilité et d’authenticité. La remise en question arrive toujours sous une forme imprédictible et se rit de notre côté « bien-pensant »! « Moi, je ne discrimine pas… »

À partir de ce moment de rupture, la dynamique du groupe commence à changer. Les participants réalisent qu’ils prennent part à une expérimentation inusitée de partage des savoirs d’expérience, d’intervention et de recherche, une expérience non dénuée de chocs. Il n’y a pas de chemins déjà tracés dans cette démarche. Il n’y a pas de manuel ou de recette préfabriquée. Cela ne va pas non plus sans certaines frictions. L’expérience demande un effort particulier de communication. La délégation est diversifiée, avec des intervenants, des chercheurs et des jeunes, qui n’ont pas le même langage. Cette difficulté de communication est doublée, dans les échanges avec nos interlocuteurs français, par la difficulté de communiquer avec des membres d’une autre société avec ses propres codes, institutions et référents culturels.

La semaine tire à sa fin, c’est déjà la veille du colloque. Les participants apprécient de plus en plus le relâchement du cadre que permet l’événement. Les intervenants remarquent qu’ils peuvent enfin sortir de l’urgence et réfléchir plus globalement à leur travail. Les jeunes, souvent pris à la gorge par les soucis quotidiens (c’est encore plus évident pour les jeunes mères), peuvent aussi s’abstraire de leurs contraintes. Les chercheurs sont aux premières loges pour entendre le riche témoignage des deux autres groupes. Ils ont aussi la chance de partager leurs analyses sociologiques avec eux, ces derniers étant plus disponibles qu’habituellement. Globalement, le fait d’être dans un autre pays constitue une rupture avec la routine et permet de créer une dynamique de groupe difficile à obtenir quand on demeure sur les lieux de notre vie quotidienne, avec son lot d’obligations.

Le partage de points de vue semble avoir été favorisé par le partage de la vie quotidienne ; que ce soit dans les déplacements, à la cuisine le matin ou avant de se coucher, les participants ont poursuivi les discussions. Toutes ces conversations informelles ont enrichi les échanges plus formels des ateliers. Je me souviens du témoignage d’une membre de la délégation sur son expérience des centres jeunesse. Nous étions en route vers Watrelos et elle m’a expliqué la dureté des conditions de vie des jeunes pris en charge par la protection de la jeunesse. « Pour les jeunes en protection, les centres jeunesse sont là pour les protéger en les retirant d’un milieu dangereux pour eux. Pourtant, on y est traité parfois comme des jeunes délinquants. »

Rencontres improbables

La semaine a aussi été marquée par des moments de féerie. Comme cette soirée où un jeune, celui qui avait brisé la glace, a récité un de ses poèmes sur la neige du Québec lors d’une soirée organisée par un organisme dans le but de souligner l’intégration professionnelle de jeunes d’une petite ville (Watrelos). La semaine a été aussi l’occasion de nombreuses rencontres improbables autrement. « Non, sans farce, ça va changer ma pratique d’intervention. Ça a changé mon regard sur les jeunes! », lance un intervenant. Les échanges ont fait germer de riches collaborations entre des milieux souvent cloisonnés sur le plan géographique et/ou administratif. Des chercheurs projettent de documenter la situation des jeunes des centres jeunesse avec l’aide des jeunes qui y sont passés. Des jeunes demandent à être tenus informés des activités du CREMIS.

Dernière journée, durant laquelle se déroule le colloque, le groupe commence déjà à éprouver de la nostalgie et appréhende la séparation. Le colloque est l’occasion de découvrir les divers talents cachés des membres du groupe : poésie, musique, théâtre, chorégraphie, vulgarisation scientifique et j’en passe. La journée, qui prend la forme d’un tribunal populaire des droits de la personne, est divisée en trois parties. Une première partie porte sur ce que vivent les jeunes. Ensuite, nous avons abordé les enjeux en lien avec l’intervention avec les jeunes. Finalement, une dernière partie invitait à repenser la situation des jeunes et les manières d’agir avec eux pour la changer. Chaque partie commence par un exposé et une mise en scène. Par exemple, un groupe se lance un ballon de basket en évoquant des préjugés courants sur les jeunes et les intervenants, puis se tournent vers l’audience et leur fait rouler un ballon. « À vous de jouer ! »

Cette journée de performance s’est déroulée avec un grand professionnalisme. Tout le monde est satisfait. Un franc succès. Pourtant, tout l’évènement a été organisé en absence de véritable cadre. « C’est possible d’être efficace et créatif sans une planification serrée ! »  Ce qui semblait impossible au départ est devenu une évidence pour l’ensemble des participants. On se surprend à rire de notre méfiance du début. « Pas besoin de cadre ! »

De retour au Québec, nous revenons dans le cadre habituel de nos vies. En retrouvant nos réalités respectives, les participants ont le sentiment d’avoir perdu la famille qu’ils s’étaient créée l’espace d’une semaine. De retour à son travail, un participant raconte son « voyage » à ses collègues. Il rapporte le témoignage d’une participante sur les centres jeunesse. Ses collègues l’interrompent. « Comment tu peux savoir si c’est vrai, ce qu’elle t’a confié ? » Comme plusieurs autres participants, il (re)prend conscience que la hiérarchie des savoirs est toujours en place. Celle-ci fait de la parole d’une jeune une parole de moindre valeur que celle d’un chercheur étudiant la « jeunesse » depuis son bureau.

« Qu’avez-vous fait en France ? » Nous avons expérimenté un nouveau mode de gestion alternatif et participatif dans la « production » de connaissances. Il se base sur la non-hiérarchie des savoirs, sur la confiance et la liberté d’expression des participants. « Qu’est-ce que ça a donné ? » Il s’est créé des liens sociaux entre divers milieux, des liens invisibles, mais concrets. Il s’est aussi produit des changements irréversibles de mentalité, qui ne sont pas encore mesurables par « imagerie cérébrale ». L’expérience a laissé aux « sujets » des traces invisibles et non localisables d’espoir, d’ouverture et de nouvelles possibilités.

Nous comprenons que nos interlocuteurs soient abasourdis par notre témoignage. Nous aussi, au départ, n’avions pas cru à cette façon de faire, si ouverte, si peu « structurée ». Pour reprendre l’adage publicitaire, « l’essayer, c’est l’adopter! »

Autour de la table

Le Centre le Havre de Trois-Rivières est une ressource d’hébergement d’urgence pour des hommes et des femmes adultes en situation de rupture sociale. Ces personnes sont sans domicile ou domiciliées dans des conditions d’extrême précarité. Elles ne disposent pas des ressources suffisantes pour répondre à leurs besoins et n’ont aucun autre endroit où aller. L’équipe du Centre intervient dans un contexte d’urgence, pour soutenir les personnes dans leurs problèmes immédiats, mais n’est pas en mesure d’offrir un suivi sur le long terme. Elle peut cependant compter depuis novembre 2010 sur une équipe dédiée à l’itinérance à Trois-Rivières, chargée d’effectuer ce type de suivi auprès des personnes qui le souhaitent. Alors que les autres équipes itinérance au Québec sont rattachées aux Centres de santé et de services sociaux, cette équipe s’appuie sur un modèle « intégré », c’est-à-dire que trois établissements publics et deux organismes communautaires ont décidé de mettre en commun leurs ressources, afin de se doter d’un service commun pour desservir le territoire.

Pressions

L’équipe a été créée en raison de l’absence de portes de sortie pour les personnes récurrentes dans les services communautaires et publics, qui souhaitent améliorer leur situation et sortir de l’itinérance. Par exemple, une personne que nous accueillons au Havre est schizophrène et souffre d’alcoolisme. Elle a besoin d’être stabilisée en raison de ses hallucinations et des délires liés à sa maladie. Après plusieurs années de consommation, elle a commencé à vouloir la diminuer, s’apercevant des conséquences importantes sur sa vie. Or, lorsqu’elle se rendait àl’urgence de l’hôpital, on lui demandait d’être sobre pendant une période d’au moins un mois avant d’être évaluée au service de psychiatrie et de recevoir sa prescription de médicaments. Lorsqu’elle voulait accéder à des services de désintoxication, elle était considérée comme trop intoxiquée et pas suffisamment motivée pour participer à une démarche de réadaptation. À chaque tentative, elle revenait à la case départ. Elle était coincée.

L’accès aux services sociaux et de santé, aux services de la sécurité du revenu ainsi qu’aux services de réadaptation en dépendances n’est pas toujours adapté à ce que vivent ces personnes. L’offre de services du réseau public est construite en fonction d’une « clientèle volontaire » qui veut s’en sortir, demande de l’aide et va s’adapter à l’environnement de « livraison » des services. Parmi les personnes qui fréquentent le Havre, peu vont s’adapter à une démarche de groupe en désintoxication, à l’intérieur de laquelle il y a des étapes, un cheminement. De plus, les critères d’admissibilité à ces services sont rigides, correspondant aux différentes spécialisations. Or, les personnes sont souvent davantage en demande de dégrisement et souhaiteraient être admises en fonction de critères plus souples. À l’hôpital, certaines vont signer des refus de traitement ou quitter en raison des délais d’attente. Une autre difficulté est liée à l’absence de coordination entre les services, les situations vécues par les personnes étant souvent d’une grande complexité.

Comme intervenant, il est difficile de voir la situation d’itinérance de ces personnes se chroniciser, voire se détériorer. Le Havre accueille en moyenne plus de 100 personnes par mois et le nombre de demandes d’hébergement ne cesse de croître. En 1998, nous avons eu 159 demandes d’hébergement d’urgence. En 2000, deux ans plus tard, nous en avons eu 445. Puis, au cours des 12 derniers mois, ce chiffre a grimpé à 1265. Il y a donc une pression considérable sur l’urgence sociale, d’où l’importance de trouver des portes de sortie pour les personnes.

Rassembler

C’est dans ce contexte que le projet de l’équipe itinérance a été développé. Dès le début, nous avons eu à faire un choix : voulons-nous créer un service intégré au Centre le Havre ou créer un service commun pour tout le territoire, qui va intégrer l’ensemble des acteurs concernés? La seconde option a été choisie. Des liens étroits et quotidiens existaient déjà avec le Centre hospitalier régional de Trois-Rivières, le Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de Trois-Rivières, l’organisme de travail de rue Point de rue et Domrémy, un centre de réadaptation en dépendances. Nous avons travaillé ensemble durant neuf mois à travers la table de concertation du projet clinique du CSSS pour créer cette équipe dédiée à l’itinérance. Malgré la diversité des missions et des expériences, l’idée d’avoir un projet commun pour le territoire a eu un effet rassembleur. Il ne s’agissait pas d’un service du CSSS, mais d’un service que les acteurs du territoire souhaitaient se donner pour répondre chacun à leurs besoins pour un même groupe de la population. Ces neuf mois ont servi à se doter d’une lecture commune des besoins et du mode de fonctionnement de cette nouvelle équipe. Nous ne voulions pas fonctionner avec les catégories traditionnelles de clientèle (santé mentale, dépendance) et avons choisi d’utiliser le concept de « désaffiliation » pour illustrer cette perte d’ancrage grandissant de ces personnes à l’intérieur du monde commun.

Les partenaires ont choisi de donner à la nouvelle équipe le double mandat d’assurer la coordination des services et le suivi des personnes sur le territoire. Trois orientations balisent l’action de l’équipe : l’accessibilité et la continuité des services pour les personnes en situation de rupture sociale ; l’accès et le maintien en logement ; la prévention de la judiciarisation. L’équipe est constituée de quatre intervenants, chacun étant issu d’une ressource qui siège sur la table de concertation du projet clinique, à l’exception de l’hôpital, qui facilite l’accès aux services d’urgence. Ainsi, un infirmier de l’équipe provient du centre Domrémy, un éducateur spécialisé est rattaché au Centre Le Havre, un psychoéducateur est issu de Point de rue, et, enfin, une psychoéducatrice provient du CSSS. Chaque organisme reçoit le financement nécessaire pour dégager un intervenant qui joint l’équipe, mais demeure rattaché à son organisme d’origine.1 La diversité de l’équipe constitue sa particularité, permettant d’assurer plus facilement la continuité et l’accessibilité des services. Puis, un comité de direction est formé des responsables de chacun des établissements des organismes partenaires.

Bien que l’équipe se déplace pour rejoindre les personnes, elle dispose d’un local situé dans le centre d’hébergement du Havre, avec sa propre entrée et son propre numéro de téléphone. Les références se font beaucoup par les organismes partenaires. À ce jour, ils ont 75 suivis actifs, parmi lesquels 62 sont réalisés avec des hommes et 13, avec des femmes. Les suivis sont regroupés en trois catégories. Les suivis intensifs se font en équipe, bien que le dossier soit porté particulièrement par un des intervenants. Les suivis réguliers sont assumés par un seul intervenant. Enfin, les suivis situationnels sont effectués en équipe ; ils ne se font pas sur une base régulière, mais seulement lors d’événements particuliers dans la vie de la personne.

Travailler ensemble

Depuis novembre, ce qui est le plus notable en termes d’impact, c’est que les personnes aidées par l’équipe reçoivent les soins auxquels elles ont droit et qu’elles ne sont plus laissées à elles-mêmes dans la rue. L’équipe ouvre des portes et contribue à responsabiliser les acteurs du réseau de services, qui ressentent une certaine impuissance vis-à-vis de ces personnes qui traversent des situations complexes. Elle vient questionner ce qui est offert dans les institutions, en se positionnant davantage en soutien. Elle contribue aussi à transformer le rapport aux personnes dans les différentes ressources communautaires, dont le Havre. Les autres intervenants se font plus tolérants à l’égard de ces personnes, sachant qu’elles bénéficient d’un suivi avec l’équipe.

Un élément important pour ce projet est la décision que nous avons prise dès le départ de participer activement à la table de concertation du projet clinique de Trois-Rivières. Nous avons investi le mandat de « responsabilité populationnelle » des programmes de santé. Je travaille sur un autre projet à l’intérieur du projet clinique, qui impliquera particulièrement le service correctionnel. Nous souhaitons développer un service d’hébergement transitoire pour une clientèle avec des problématiques multiples qui vit dans des conditions de grande précarité. Cette population ne peut pas être laissée à elle-même en logement ou en chambres et rencontre des difficultés particulières pour accéder aux services de santé. L’hébergement d’urgence ne répond pas à leurs besoins, nécessitant des services prolongés. C’est un autre projet en émergence.

À Trois-Rivières, un travail se fait depuis plusieurs années pour construire un modèle de développement passablement décloisonné et ouvert ; une culture du « travail ensemble ». À la fin des années 1990, par exemple, à l’initiative du Havre, nous avons créé une ressource en logements qui compte aujourd’hui 80 unités pour les personnes qui sont en situation de désaffiliation. Au lieu de créer une ressource de logements uniquement rattachée au Havre, nous avons rassemblé autour de la table différents partenaires dont l’hôpital, le CSSS et un autre organisme communautaire. Ce projet a été un beau succès qui nous a inspirés pour plusieurs autres projets, dont celui de l’Équipe itinérance.

Art invisible

Le temps rétrécit sans cesse. Le passé était à peine hier que demain n’existe pratiquement plus. C’est l’instant qui domine. Internet est sans doute l’illustration la plus convaincante de cette compression du temps et de l’espace qui donne à voir, en un instant, l’expression des inquiétudes les plus profondes dans lesquelles se superposent d’innombrables vérités, illusions et détournements. C’est au cœur même de ce magma virtuel, mais combien réel, que Dominic Gagnon a réalisé le film DATA (2010). Ce film ne cherche pas à démêler l’écheveau du monde ; il montre, tel quel et en temps réel, la fabrication du temps présent dans lequel l’art s’approprie entièrement le monde du travail comme lieu d’expérimentation.

Qui est Dominic Gagnon, fondateur du collectif invisible Au travail/At Work ? On le présente comme cinéaste, inventeur, musicien et performateur.1 Présent sur la scène locale et internationale, il considère le cinéma comme une technique capable de mesurer l’immensurable. Entre autres projets, au début des années 2000, il réalise ISO 2002, qui raconte le déclin de l’économie mondiale et The Making of a Cobra, qui traite du problème de la violence et de la crise identitaire chez les jeunes garçons. En 2007, il porte son regard sur l’itinérance, la vie à la rue et la marginalité avec Haute Vitesse, dans lequel il cède la parole à un citoyen itinérant qui décrit le monde, en passant par le mysticisme, la science et la technique, la mondialisation, la consommation et la justice. En 2008, lors de l’annonce imminente de la crise économique mondiale, il filme sans relâche, directement sur Internet, des individus solitaires ou membres de groupuscules extrémistes, anarchistes et utopistes qui, sur des sites web éphémères, particulièrement aux États-Unis, annoncent littéralement la destruction de l’homme dans le versant le plus apocalyptique que l’on puisse imaginer.2 Il s’agit de R.I.P. in Pieces America.

Arrive DATA en 2010, une incursion documentariste directe dans le collectif Au travail/At work. Ce collectif compte plusieurs centaines de membres à travers le monde. Art illégal, diversion, sabotage et détournement sont les formes d’expression que privilégient  les « At-workers » à notre époque de crise générale. Qu’arrive-t-il lorsque les produits ne valent plus rien ? Que se passe-t-il dans l’entrepôt ? En utilisant, détournant ou en pliant à leurs propres fins les moyens culturels et technologiques de leurs employeurs, les « At-workers » refusent certaines conditions de travail aliénantes.

Chorégraphies3

Les valeurs partagées dans le collectif sont immatérielles. Homme avec masque. Hommes coursant avec des chariots électriques. Homme faisant des figures avec un chariot élévateur. Toute personne ayant eu un emploi un jour a rêvé de faire autre chose. Juste envie de vivre au lieu d’être soumis aux conditions dégradantes du travail. Un ballet de chariots électriques dans un entrepôt. Homme effectuant, suspendu à la flèche d’un bélier mécanique, des vrilles au dessus du sol dans le vide. Des pompiers, des enseignantes, un homme avec un masque en papier d’aluminium. Est-ce que l’art est critique ? Est-ce que l’art résiste à l’économie ? Homme se lançant dans des amas de carton. Être résistant, ce n’est pas suffisant. Transformer les lieux de travail en laboratoire. Un homme qui avait pour tâche de transporter des œuvres d’art d’un musée à l’autre s’arrêtait sur son trajet pour sortir les œuvres et les photographier dans des endroits inédits pour ensuite les réemballer et poursuivre sa course sans en glisser mot à personne. Personne ne pouvait se douter de ce qu’il faisait. Savons-nous ce que nous faisons durant notre temps de travail ? Un autre homme récupérait les scènes ratées de films pornos pour en faire des films non érotiques. Détournements, revirements et contournements. Prises et appropriations de l’espace de travail.

Hommes qui sautent et enjambent des bureaux comme s’il s’agissait du 110 mètres haies aux olympiques. Il suffit de bouger une lettre dans un mot ou de modifier un mot dans la parole pour que tout bascule. Nous craignons au plus profond de soi ce risque. Et si nous l’osions, imaginer comment la surface de jeu pourrait être différente. Un ingénieur du son mettait à la disposition d’employés de tours à bureaux son matériel pour que des travailleurs et des travailleuses viennent se purger émotionnellement : « Je suis une femme de 51 ans, secrétaire juridique, je suis frustrée lorsque le patron me demande de mettre du papier dans la photocopieuse alors qu’il est capable de le faire lui-même. » Un traducteur travaillant pour une revue d’art traduisait des mots par leur contraire. Au lieu d’écrire blanc, il écrivait noir. Au lieu d’écrire beau, il écrivait laid. Au lieu d’écrire grand, il écrivait petit. À la publication du texte, personne n’a rien relevé. À cinq heures du matin, les éboueurs dans la rue exécutent de magnifiques « balais » très bien chorégraphiés.

DATA, art invisible. Le Collectif At Work s’érige contre la soumission du salarié. L’idée est d’introduire des gestes qui dévalorisent le monde de l’art pour les intégrer dans le monde du travail dans le but de révéler les possibilités créatives. Immergés dans divers secteurs de l’économie, les membres de ce collectif dessinent les figures possibles d’une nouvelle forme d’engagement social et artistique. La victoire du néo-capitalisme devient totale et c’est précisément pour cette raison que résister à son emprise sur nos vies devient de plus en plus éloquent. Manifeste, documentaire, pamphlet, appel à la désobéissance ou fable, DATA attaque les institutions mais ne souhaite pas leur abolition, discute de liberté et non de libération, propose l’autonomie mais sans séparation.  Il s’agit d’un collectif qui ne se rencontre jamais, d’un groupe qui œuvre dans l’anonymat et qui jouit malgré tout d’une grande visibilité.

Si vous aimez le cinéma qui se situe hors des sentiers battus, si vous portez attention au monde du travail et aux capacités inventives et créatives d’hommes et de femmes, si vous êtes curieux et curieuses jaunes, rouges, blanches ou translucides, DATA est un documentaire pour vous.

Arrimer les histoires

Le Service de l’adoption internationale a été créé en 2001 par Hélène Duchesneau (psychoéducatrice), Domenica Labasi (travailleuse sociale) et Mauricette Hakem-Bitar (infirmière clinicienne). Son mandat est régional mais, dans les
faits, il  dessert l’ensemble de la province car un seul autre service public semblable existe au Québec (CSSS de l’Ouest de l’Ile, site CLSC Lac Saint-Louis). Un service clinique et thérapeutique est offert.1

L’équipe propose aux parents des activités de groupe : en pré-adoption, en post-adoption, ainsi qu’un atelier consacré à l’attachement parent-enfant, un autre qui l’est au sommeil et à l’alimentation et enfin, un groupe de soutien. Pendant ces activités, des liens se créent entre les parents, qui échangent leurs courriels. Sont aussi proposées des consultations individuelles pour les soins de santé et le suivi psycho-social. Il arrive enfin que l’équipe travaille en concertation avec divers professionnels impliqués auprès de l’enfant, notamment des enseignants, éducateurs et médecins.

Les enfants, au moment de leur adoption, ont en général entre 8 mois et 10 ans (mais ils sont parfois plus jeunes, et plus vieux, jusqu’à 15 ans). Les familles suivies ont des enfants âgés de 0 à 18 ans.

Adopter un enfant, c’est devenir parent d’un enfant qui a un certain âge, un vécu (avec ses parents de naissance, en orphelinat ou en famille d’accueil), sa propre histoire de deuils et de ruptures.

Il arrive qu’un enfant pleure sans s’arrêter pendant les jours qui suivent son adoption ou soit complètement apathique. C’est qu’il est dans un état de choc et qu’il a perdu tous ses repères. Après une adoption, les enfants doivent en effet se recréer des repères car tout est nouveau chez leurs parents adoptants. Ce changement n’est pas seulement celui des adultes qui s’occupent de l’enfant. Il peut aussi être lié au chien dans la maison, aux odeurs, à la nourriture, par exemple. Ce bouleversement des repères entraîne chez eux de l’anxiété, de l’insécurité, qu’ils peuvent manifester soit en « protestant » (problèmes de sommeil ou colère par exemple), soit en se soumettant à tous les désirs de leurs parents, soit encore en leur étant indifférents. Nous outillons les parents à décoder le comportement de leur enfant, que celui-ci proteste ou, au contraire, présente un tableau « idyllique » (sourit à tout le monde, dort toute la nuit).

Certains enfants présentent des problèmes sensoriels lorsque, avant l’adoption, ils n’ont pas été suffisamment touchés, pris dans les bras, ou ont été confinés toute la journée dans de petits lits. Ces déficits de stimulation sensorielle peuvent se manifester, plus tard, par des hypo ou au contraire des hypersensibilités.

Construction identitaire

Lorsque les parents racontent à l’enfant son histoire, il est important qu’ils choisissent leurs mots avec précaution : par exemple, ne pas parler de « vrais » parents car cela sous-entend qu’il y en a des « faux », ni de parents « naturels », comme si les autres étaient « artificiels ». Il est préférable de parler de parents « de naissance » ou « biologiques ». Nous n’utilisons pas non plus le terme d’« abandon », mais plutôt ceux de « séparation » et de « geste de protection », les parents s’étant séparés de leur enfant pour le protéger. Nous insistons sur le fait que la séparation d’avec les parents de naissance représentait, pour ces derniers, la seule possibilité pour protéger leur enfant d’un contexte de vie difficile. Il serait, en effet, trop paradoxal de dire aux enfants : « tes parents t’aimaient tellement qu’ils t’ont laissé ». Utiliser une terminologie adéquate permet d’atténuer le sentiment d’abandon ressenti par l’enfant et l’aide dans son processus de construction identitaire.

Nous avons créé un cahier intitulé « Mon livre de vie » destiné aux enfants adoptés de 6 à 12 ans. Le livre présente une série de questions qui amènent l’enfant à se présenter ainsi qu’à décrire les environnements familiaux à sa naissance et à son adoption. L’objectif est que l’enfant élabore une idée de son identité en revisitant son histoire. À la fin du livre, il doit répondre à trois questions : qui suis-je ? Comment suis-je ? Qu’est-ce que je ressens envers moi-même ?

Attachement

Certaines stratégies peuvent être mises en place dès la première année de l’adoption des enfants pour réduire les risques qu’ils développent des problèmes d’attachement. Il est notamment fondamental de créer une enveloppe protectrice pendant la première année qui suit l’adoption. Parmi les conseils donnés aux parents pour les aider en ce sens, nous leur parlons du cocooning : pendant les trois premiers mois, particulièrement le premier, l’enfant est en lien principalement avec ses deux parents. N’étant pas « distrait », il s’attachera plus facilement à eux. Si, à l’inverse, la famille élargie est trop présente et que l’enfant entre en relation avec la tante, la grand-mère et le grand-père, il s’attachera un peu à chacun mais à personne en profondeur. Aussi, ce n’est qu’une fois que l’enfant entre en lien avec ses parents et accepte que ces derniers répondent à ses besoins que nous introduisons doucement et à petite dose les autres membres de la famille. Enfin, le cocooning, c’est aussi installer une routine et des rituels pour que l’enfant ait la possibilité de recréer ses repères.

Nous conseillons aussi aux parents d’anticiper les besoins de l’enfant afin de créer un sentiment de confiance. Les enfants adoptés ont souvent été privés de gratifications immédiates, quand ils étaient à l’orphelinat par exemple. Il faut donc créer ce sentiment de confiance en franchissant certaines étapes qui auraient été suivies avec un enfant biologique, par exemple donner le bain comme à un nouveau-né, même si l’enfant est plus âgé. Cela permet à l’enfant de comprendre que ses parents sont prêts à répondre rapidement à ses besoins. C’est un des pré-requis de la construction du lien d’attachement.

L’attachement, c’est aussi celui des parents, qui doivent être rassurés si les premiers temps de leur vie avec l’enfant ne correspondent pas à ce qu’ils attendaient, s’ils sont plus difficiles qu’ils ne l’imaginaient. L’attachement est un processus et il est important de se donner du temps pour que l’arrimage se fasse bien.

Âge affectif

Nous insistons beaucoup sur la notion d’âge affectif. Si, par exemple, un enfant a 18 mois et qu’il a été adopté à l’âge de 12 mois, l’âge affectif de cet enfant est de 6 mois. Il est conseillé aux parents d’ajuster leurs attentes en fonction de cet âge affectif, que ce soit en ce qui concerne l’autonomie, la sécurité affective, l’attachement ou même le sommeil. Cela n’empêche pas que, pour d’autres aspects, son développement corresponde à son âge chronologique. Par exemple, cet enfant de 18 mois peut très bien courir, sauter, parler comme un enfant de son âge, mais se réveiller plusieurs fois la nuit pour réclamer la présence de ses parents. Plusieurs pourraient être tentés de percevoir ces réveils comme une forme de caprice alors qu’il a en réalité besoin d’être réconforté comme un enfant de 6 mois.

Particularités

L’écart entre ce que les enfants connaissaient et leur nouvel environnement est plus important dans le cas des adoptions internationales que dans celui des adoptions nationales. Cela touche en particulier tout ce qui est sensoriel : les odeurs, la langue, la façon d’être touché. Parfois, les enfants arrivent en plein hiver, alors qu’ils viennent d’un pays chaud. Ils doivent porter des vêtements différents et des chaussures pour la première fois de leur vie. Certains dormaient sur des matelas de sol tressés, dans des pièces qu’ils partageaient avec d’autres, et ils se retrouvent seuls, dans un lit de bébé.

La question identitaire est particulière en ce que les enfants peuvent être différents de leurs parents et de la population qu’ils côtoient ici, de par leurs traits physiques. Il ne faut pas que les parents minimisent ces aspects car s’ils ne voient plus souvent cette différence physique, les enfants, eux, en ont conscience et doivent être outillés pour y faire face. C’est souvent lors de l’intégration à la garderie ou à l’école que l’enfant vit plus particulièrement cette différence. Une petite fille de 3 ans s’est mise un jour à pleurer soudainement. Ses parents étaient surpris, mais ils ont fini par comprendre quand elle leur a dit : « je suis la seule Chinoise à la garderie. Pourquoi suis-je la seule comme ça ? ». Un autre enfant a vécu une situation similaire lorsque sa mère est venue le chercher à l’école : ses camarades de classe lui ont dit « ce n’est pas ta vraie mère, ce n’est pas possible, elle ne te ressemble pas. » Enfin, les parents eux aussi font l’objet d’un regard particulier, d’une certaine curiosité, et sont quotidiennement questionnés, que ce soit au parc ou à l’épicerie.

Une autre particularité de l’adoption internationale est l’éloignement de la culture du pays de naissance. Les parents adoptants n’effaceront rien du tracé qui est déjà sur la toile ; ils ne pourront que l’enrichir. Il faut donc qu’ils soient ouverts à la culture de leur enfant et favorisent un rapprochement s’il en a envie, avec des cours de langue, de danse ou encore les fêtes culturelles.

Enfin, les enfants adoptés à l’international n’ont aucun lien avec leurs parents de naissance, ni même souvent d’information sur eux. Pourtant, l’adoption n’est jamais une relation dyadique (enfants et parents adoptants), c’est une trilogie qui inclut aussi les parents biologiques, même s’ils sont absents. Les parents adoptants doivent comprendre que la présence des parents biologiques, même symbolique, est essentielle.

Devenir parents

Pour la plupart des personnes adoptantes, l’enfant adopté représente leur première expérience comme parents. Ils sont alors confrontés, outre les défis spécifiques liés à l’adoption, à toutes les incertitudes que l’on a avec son premier enfant. Pour ceux qui ont déjà eu des enfants, le défi est de tenir suffisamment compte de l’anxiété des enfants adoptés, de leur âge affectif et de leur vécu antérieur.

Si la moyenne d’âge des parents au moment de l’arrivée de l’enfant se situe entre 35 et 45 ans, certains ont entre 45 et 55 ans en raison de la multiplicité des démarches en clinique de fertilité et/ou de la longueur des délais dans le processus d’adoption. Certains parents choisissent alors d’adopter des enfants plus âgés, ou bien qui présentent des problèmes de santé particuliers, ou encore des fratries, car l’attente est alors moins longue. Il faut toutefois être conscient que ces adoptions peuvent poser des défis encore plus grands.

Les parents adoptants ont, en moyenne, un niveau de scolarité plus élevé que la population en général. Cependant, tous n’ont pas des revenus très élevés et certains peuvent avoir des difficultés à payer les frais de l’adoption internationale (20 à 45 000 dollars, sans compter les séjours au pays de l’enfant, qui peuvent parfois durer plusieurs semaines). Certains font des emprunts. L’absence au travail en raison, par exemple, de ces séjours, peut également poser problème.  Ces aspects financiers et professionnels sont particulièrement aigus pour les parents célibataires. À ces derniers, on conseille de repérer au moins une personne significative dans leur réseau social qui pourra les aider. On peut aussi les mettre en relation avec d’autres parents adoptants que l’on connaît et qui pourront leur apporter un soutien.2

Après 10 ans d’existence, nous pouvons affirmer avec certitude qu’offrir des services adaptés au contexte de l’adoption internationale est primordial et s’inscrit dans un processus préventif, tant en ce qui a trait à la préparation qu’au suivi de la famille après l’arrivée de l’enfant et ce, aux différentes étapes de son développement. Nous considérons que tout parent devrait avoir au minimum une consultation individuelle avant d’adopter. Le défi principal de l’adoption étant l’attachement, notre objectif est de leur faire prendre conscience de la nécessité d’être sensibles au vécu de l’enfant, pour un arrimage le plus harmonieux possible entre leurs histoires respectives.

Selon notre évaluation, certains besoins criants demeurent, à ce jour, non comblés, particulièrement en ce qui concerne la mise sur pied de groupes thérapeutiques pour les adoptés. Un ajout de personnel pourrait permettre de pallier ce manque. Les idéaux ainsi exposés, il reste à voir ce que l’avenir réservera aux services offerts pour les adoptants et leurs enfants.

Intervenir à domicile: la signification du chez-soi

Le secteur de la santé et des services sociaux au Québec est témoin depuis plus de trente ans d’un passage graduel d’un mode de prise en charge traditionnel en établissement au soutien dans le milieu de vie et ce, pour tous les âges de la vie. L’intervention dans le milieu de vie est devenue la norme dans le programme famille/enfance/jeunesse (Parent, 2004) ainsi que pour les personnes présentant une incapacité temporaire ou permanente. La prise en charge institutionnelle est considérée comme le dernier recours (MSSS, 2003; 2004; 2005). La désinstitutionalisation, le virage milieu et, plus récemment, le virage ambulatoire ont été des moments charnières de cette évolution.

La dispensation de services à domicile est une modalité d’intervention en constante expansion. Pourtant, il ne peut s’agir que d’un simple déplacement de soins ou de pratiques. Espace de résistance fragile et réservé (Paquet, 2003), le chez-soi incite à la prudence car « pénétrer l’espace domestique d’une personne qui a ses habitudes et ses manières de vivre ne se fait pas au hasard et sans précaution » (Gagnon et Saillant, 2000 : 85).

Cet article s’appuie sur les résultats d’une étude qualitative visant à identifier, en regard de la signification du chez-soi, les aspects facilitant ou limitant l’intervention psychosociale lorsque celle-ci se déroule au domicile. Quarante entrevues semi-dirigées ont été réalisées, parmi lesquelles dix-huit ont été conduites auprès d’usagers recevant des services psychosociaux à domicile et vingt-deux auprès d’intervenants travaillant avec ces derniers à Montréal et Sherbrooke. Notre échantillon comporte une diversité représentant les programmes d’intervention à domicile que l’on retrouve dans les Centres de santé et de services sociaux du Québec. Au terme de la collecte de données et de la codification des entrevues de recherche, nous avons procédé à la réalisation de deux groupes de discussion avec les intervenants sociaux, en région et en milieu urbain.

L’intrusion

Le sens donné au chez-soi par l’individu a fait l’objet de plusieurs travaux, notamment par Sommerville (1997), Desprès (1991) et Gurney (1990). Le chez-soi constituerait un lieu où la vie personnelle est située et socialement construite. Dans les écrits scientifiques sur la signification du chez-soi, la sécurité ontologique apparaît comme un élément référentiel de base permettant d’appréhender l’expérience d’habiter (Hulse et Saugeres, 2008). La sécurité ontologique comporte quatre aspects qui permettent d’appréhender l’espace domiciliaire et sur lesquels nous nous sommes appuyés dans notre recherche : l’identification, l’appropriation, l’intimité et la sécurité.

La recension des écrits suggère que la sécurité ontologique est peu prise en compte dans la pratique professionnelle. Par exemple, l’étude de Twigg (2002) illustre le sentiment d’intrusion vécu par les usagers. Cette intrusion de l’institution dans le chez-soi de l’individu et de la famille se fait non seulement par le va-et-vient constant d’intervenants professionnels et non-professionnels effectuant des visites à domicile, mais aussi par l’arrivée d’équipements spécialisés qui transforment le sens donné au chez-soi, notamment par le fait que l’aménagement et la décoration de la maison s’en trouvent modifiés (Taam, 1999). Ce phénomène d’institutionnalisation irait jusqu’à faire en sorte que le domicile cesserait d’être un chez-soi. C’est d’ailleurs ce que suggère le titre de l’article de Taam (1999) : « What does a home mean and when does it cease to be a home ? Home as a setting for rehabilitation and care ».

Les résultats de notre recherche viennent toutefois confronter ces constats issus de la littérature et permettent de mieux cerner ce que représente le chez-soi pour toute personne, en particulier celles en quête d’autonomie, et de mieux comprendre la spécificité de l’intervention psychosociale à domicile.

Reflets

Le chez-soi comporte une connotation culturelle ou générationnelle (Imrie, 2004; Mallet, 2004; Heywood, 2005) et est porteur de l’histoire ainsi que de la mémoire personnelle (Gilroy, 2005; Milligan, 2003). En effet, la signification accordée au chez-soi diffère en fonction de la classe sociale, du genre et de l’origine ethnoculturelle, éléments identitaires à considérer dans l’intervention. Si les usagers ont peu discuté de la signification du chez-soi en lien avec leur classe sociale, son implication pour l’intervention est largement ressortie de l’analyse thématique du discours des intervenants. Le respect des écarts socioculturels entre l’intervenant et l’usager constitue une valeur importante à privilégier dans tout type de pratique d’intervention, en établissement ou à domicile. Il semble cependant que ce respect et cet ajustement socioculturel soient davantage de mise dans un contexte de pratique à domicile, où l’intervenant devient témoin des habitudes de vie des personnes.

Le domicile est porteur de souvenirs et d’une histoire personnelle à préserver (Gilroy, 2005). Cette intimité n’est pas que symbolique ; elle a aussi des fonctions plus pratiques, voire utiles, en aidant à maintenir reliées entre elles les différentes composantes de sa propre vie.

Par rapport à l’identité, le chez-soi représente finalement un reflet de l’accomplissement et du développement personnel. Il peut symboliser l’expression de la créativité, notamment par la décoration qu’on bricole soi-même ou encore, par les rénovations effectuées. Le chez-soi peut également comporter des symboles de nos connaissances, à travers la présence de livres, par exemple. Pour certaines personnes, l’accomplissement personnel est « affiché » dans le domicile. Il y a, par exemple, le cas  d’une personne lourdement handicapée, chez qui l’on retrouve des plaques illustrant sa contribution à la fondation d’une association de voile adaptée pour personnes handicapées : « Il y a une série de plaques [au mur]. Je suis un gars qui fait de la voile. Et puis, j’ai amené ça moi au Québec. […] On a fondé l’Association québécoise de voile adaptée […] c’est mon dernier bébé. » (Usager, programme Soutien à domicile).

Certains intervenants vont plus loin en associant directement l’investissement des lieux à l’état affectif et l’image de soi de la personne : « Je dis souvent à des clients que je rencontre[…] la même phrase : « j’ai déjà lu un jour que si tu veux savoir comment quelqu’un est dans sa tête, regarde comment est tenu son appartement. » Puis là, bien quand je regarde comment c’est tenu, sais-tu, ça doit pas aller tellement bien. »

Appropriation

L’appropriation du chez-soi par les usagers est fortement ressortie du discours des usagers et des intervenants. Cette dimension réfère au contrôle et à la liberté d’agir dont dispose l’individu sur son environnement ou, pour reprendre les termes de Wilcocks et al. (1987), « home as a power base ».

Un premier sous-thème de l’appropriation ayant émergé dans notre analyse est l’attachement des personnes à leur chez-soi. Ces dernières nous ont affirmé leur désir de demeurer chez elles le plus longtemps possible et ainsi, de retarder leur entrée dans une ressource d’hébergement. Le chez-soi constitue une source d’enracinement, de stabilité et de repères. Cette stabilité résidentielle se veut un facteur contributif à la construction du sentiment d’appartenance à son domicile. Un exemple illustrant l’enracinement de l’individu dans son domicile est celui d’un usager qui a exprimé sa volonté de demeurer dans son domicile actuel jusqu’à la fin de ses jours : « C’est un appartement adapté pour moi et puis dans lequel je suis bien. Je pense que je peux mourir ici. Je suis établi, je suis ‘casé’. » La stabilité du lieu semble d’autant plus importante pour les personnes vulnérables.

Les intervenants rencontrés apparaissent conscients de l’importance de la stabilité et de l’enracinement dans la vie des personnes qu’ils rencontrent à domicile. Ils ont également discuté du fait que les services à domicile peuvent constituer une perte de repères pour les usagers. Ces services comportent un caractère potentiellement intrusif et l’arrivée de professionnels dans la sphère privée de la personne peut compromettre le lieu d’ancrage de cette dernière.

Les usagers qui bénéficient du programme de soutien à domicile ont exprimé leur besoin de procéder à différentes adaptations architecturales de leur domicile, ce qui est également relevé par les intervenants de ce programme. Ces adaptations se traduisent sous diverses formes : portes électriques, barres d’appui dans la salle de bain, banc de bain, élévateur ou encore, sonnettes de porte abaissées. Elles permettent aux usagers d’optimiser leur autonomie et leur pouvoir sur leur environnement : « [Le propriétaire] a baissé [la sonnette] pour répondre à la porte. […] et la porte patio qu’il y avait… avec la chaise, on ne pouvait pas sortir, parce qu’elle avait juste la largeur de la chaise [roulante]. Puis là, ils ont refait une porte avec une petite fenêtre à côté. » (Usager, programme Soutien à domicile)

Pour les personnes en quête d’autonomie, le fait d’exercer un contrôle sur leur environnement revêt une importance capitale et constitue une source d’empowerment et d’estime de soi. Pour plusieurs personnes, le chez-soi est synonyme d’indépendance et d’autonomie, comme l’évoque cette usagère des services du programme de soutien à domicile : « [Un chez-soi] c’est l’autonomie. C’est l’indépendance, […] c’est la liberté, tu peux faire ce que tu veux, quand tu veux, comme tu veux. »

Un autre élément constitutif de la signification du chez-soi est la question du quotidien et du mouvement. Plusieurs usagers sortent très peu de chez eux et vaquent à la grande majorité de leurs activités quotidiennes, telles que lire, écouter la télévision et clavarder sur le net dans leur maison. L’appropriation réfère finalement au confort et à l’aisance que l’habitant peut retrouver à l’intérieur de son chez-soi. Des entretiens témoignent de l’attachement des habitants à leur domicile et le sentiment de liberté et de contrôle que peut procurer l’expérience d’avoir un chez-soi. Le respect qu’ont les intervenants pour ce dernier se remarque autant dans leur savoir-être que dans leur savoir-faire lorsqu’ils pénètrent la sphère privée des usagers. Encore faut-il que le domicile offre des conditions favorables. Toutes les personnes n’ont pas la chance de retrouver ce bien-être au sein de leur domicile et certains des usagers que nous avons rencontrés vivaient dans des conditions d’habitation déplorables, tant sur le plan de la salubrité que sur celui de la sécurité des lieux.

Traverser le seuil

L’arrivée du professionnel dans un lieu aussi réservé que le chez-soi peut être perçue par certains usagers comme étant potentiellement intrusive. En effet, certaines personnes ont démontré une attitude méfiante envers les services sociaux, qui représentent une autorité législative, notamment en matière de retrait des enfants par l’entremise de la Direction de la Protection de la Jeunesse : « Bien, avant, j’avais toujours des réticences moi. […] J’ai entendu tellement d’histoires là, puis tout ça que j’ai dit tu sais, tu ne veux pas te faire enlever tes enfants là. » (Usager, programme Famille/Enfance/Jeunesse)

Dans les entretiens réalisés, l’attention portée par certains intervenants conscients de ce risque d’intrusion dans l’intimité de la personne influence leurs attitudes professionnelles. Plusieurs intervenants ont mentionné la délicatesse qui était de mise à l’occasion de visites à domicile. En contrepartie, des intervenants ont témoigné d’une attitude plus intrusive dans leur pratique à domicile. Cette attitude semble davantage présente chez les psychoéducateurs.

En lien avec le caractère intrusif de l’intervention à domicile, la perte d’intimité attribuable à l’institutionnalisation du domicile (Taam, 1999) a été exprimée par certains usagers, notamment ceux du secteur Soutien à domicile, qui déplorent également le haut taux de roulement  des intervenants : « Il y a bien une dizaine de personnes qui viennent [pour les médicaments]. […] Le personnel du CLSC, quand il change trop, je deviens gênée un peu. Ça me dérange. » (Usagère, programme Santé mentale). Les intervenants ont témoigné de leur sensibilité à l’égard de ce risque d’institutionnalisation du domicile chez les clientèles requérant une intensité importante de services et leur volonté que leurs interventions soient respectueuses de l’intimité et de l’intégrité des usagers.

La notion d’accueil représente un élément important lorsque l’on traite de l’intervention à domicile en regard de la sécurité ontologique. Les usagers ont ainsi discuté de l’accueil et de l’inclusion des visiteurs dans leur domicile. Certaines personnes ne recevaient peu ou pas de visite chez elles et la venue de l’intervenant constituait à peu près la seule visite régulière. D’autres ont mentionné le plaisir qu’elles avaient à recevoir régulièrement des visiteurs. Les intervenants ont aussi discuté de la notion d’accueil, en lien avec l’intimité du chez-soi. Pour certains professionnels, l’accueil que leur réservent les usagers constitue une grande marque de confiance.

Le fait d’avoir un chez-soi procure à l’individu un pouvoir d’inclure ou d’exclure les visiteurs de son domicile (Twigg, 2000). Comme le mentionne Flamand (2004) en regard de l’accès des visiteurs au domicile, tous les lieux et toutes les pièces ne sont pas également ouverts aux personnes étrangères. C’est le degré d’intimité et de confiance qui déterminera jusqu’à quel point le visiteur pourra pénétrer dans l’espace domiciliaire et traverser ses multiples seuils. La majorité des usagers de Sherbrooke et de Montréal a affirmé n’avoir jamais chassé d’intervenants de leur domicile. Néanmoins, certains usagers ont mentionné qu’ils restreignaient l’accès aux visiteurs à certaines pièces de leur chez-soi. Les raisons invoquées de cette restriction étaient le caractère très intime de certains espaces (par exemple, la chambre à coucher) ou encore, le désir de dissimuler le désordre. À ce titre, un intervenant a mentionné qu’il se devait de respecter le refus de services à domicile de ses clients : « Ils ne sont pas obligés de nous accepter. Ça veut dire ‘moi je ne veux pas que vous veniez chez nous, je vais aller au bureau’. J’ai des clients dont je n’ai jamais vu la maison. Ils ne veulent rien savoir. » (Intervenant, programme Santé mentale)

Le caractère intrusif de l’intervention à domicile, l’institutionnalisation du domicile, le pouvoir d’exclusion, les notions d’accueil et de seuil sont autant d’aspects de l’intimité. L’accueil semble un élément majeur à prendre en compte lors d’une intervention psychosociale à domicile qui peut susciter un sentiment de méfiance et d’intrusion chez les usagers. Le degré d’ouverture de l’accueil réservé à l’intervenant en dit long sur la relation de confiance pouvant s’installer entre la personne et le professionnel.

La sécurité ontologique réfère aussi au chez-soi en tant que zone de protection majeure contre les dangers extérieurs (Mallet, 2004; Taam, 1999). Dans les entretiens où les conditions du logement ont été abordées, il est ressorti comme refuge. Cependant, le chez-soi n’est pas que source de sécurité ; il peut également s’avérer une source d’insécurité. Plus des deux tiers des usagers interrogés disent avoir vécu des « épreuves de l’habité » (Sefarty-Garzon, 2003), c’est-à-dire des traumatismes ou des abus passés au domicile.

Territoire primaire

L’intervention à domicile est-elle un facteur d’équilibre ou de déséquilibre quant à la sécurité et la liberté à domicile ? Est-ce que l’expérience d’habiter, liée à la santé et au bien-être de la personne, est compromise par cette intervention ?

Alors que les auteurs ont relevé plusieurs écueils ou enjeux résultant d’une faible prise en compte des besoins des usagers relatifs à la sécurité ontologique (identification, appropriation, intimité et sécurité), nos résultats empiriques suggèrent que les intervenants les prennent en considération dans l’intervention. Cette prise en compte se traduit par un savoir-être et un savoir-faire des intervenants, qui rendent compte du caractère essentiellement relationnel de l’intervention à domicile et de la construction du sens que les individus donnent à leur logement.

Le domicile constitue le territoire primaire de l’individu. Dans la mesure où l’objectif des services à domicile est que la personne puisse demeurer chez elle ou, lorsqu’il s’agit d’une famille, que parents et enfants puissent être ensemble sous un même toit, il importe selon nous que la signification du chez-soi et son corollaire, la sécurité ontologique, soient considérées lors d’une intervention psychosociale à domicile. Si on veut favoriser le maintien ou le développement des capacités d’autodétermination de la personne, l’intervention à domicile ne peut faire l’économie de la prise en compte de ce territoire.

Notre effort de croisement des éléments thématiques en lien avec ces quatre éléments peut être perçu comme une démarche compréhensive portant sur la pratique à domicile en regard du concept de sécurité ontologique. Nos définitions de chacun des aspects (sécurité, intimité, identification, appropriation) se recoupent. Nous croyons toutefois que notre effort de conceptualisation peut s’avérer une richesse pour la compréhension et le renouvellement des pratiques à domicile.

Compte-rendu critique de « Clinique du lien social et filiation chez les jeunes de la rue » (Monast 2009) : l’étonnement

Face aux problèmes des jeunes, la tentation du système de médicaliser ou de « victimiser » leur souffrance sans questionner leurs trajectoires de vie est forte : « Le discours dominant actuel soutient que, soit l’individu est soumis à son destin à cause de ses gènes, soit il est responsable de ses maux dus à ses comportements déviants et à son inconduite, ou encore les deux » (Monast, 2009 : 113). Cela contribue à transformer l’adolescence en un ensemble de symptômes à prévenir, guérir ou encadrer par des protocoles d’intervention standardisés, sans prendre en compte les ruptures familiales qui ont pu marquer leurs parcours.

Au travers de ses nombreuses années d’expérience comme psychologue auprès des adolescents et des jeunes de la rue, notamment, depuis 2006, à la Clinique des jeunes de la rue du CSSS Jeanne-Mance, Danielle Monast a été amenée à approfondir les enjeux de filiation et de lien social. Elle constate dans sa pratique clinique la complexité, voire l’impossibilité pour les jeunes de la rue de « construire une représentation de leur origine ». Ce malaise dans la filiation se conjugue à des situations de grande pauvreté, de désaffiliation sociale, d’instabilité résidentielle, de répression policière ainsi qu’à des problèmes de santé et de toxicomanie. Les jeunes inventent plusieurs stratégies afin de résoudre ces enjeux identitaires et supporter ces conditions de vie précaires. Alors que certains jeunes marginaux recherchent une reconnaissance de leur singularité en mettant leur créativité au service de la collectivité — dont ils contestent les autorités et les pouvoirs en place — d’autres, que l’on pourrait désignés comme des jeunes marginalisés, sont davantage fragilisés par les traumatismes vécus et recherchent des liens d’assistance auprès d’adultes significatifs. Certains jeunes occupent plutôt une position « victimisante » et exigent de la part de la société une réparation pour les violences et les injustices subies. Pour tous ces jeunes désaffiliés, la dépendance à diverses substances devient un « échafaudage de secours », une manière de tromper la douleur d’exister sans devoir passer par un tiers. Pour trop d’entre eux, le suicide, la mort, l’errance seront les seules réponses possibles à leurs problèmes.

Comment créer du lien social avec ces jeunes et construire avec eux une fiction qui les réintroduise à leur histoire et à leur filiation ? Selon cette auteure, le défi que pose l’intervention auprès des jeunes de la rue ne se situe pas seulement au niveau d’une meilleure « réponse à leurs besoins », ce qui tiendrait les jeunes dans un lien d’assistance : il s’agit d’abord d’offrir des conditions favorables à la création d’un espace de parole dans lequel les jeunes peuvent s’ancrer subjectivement dans leur filiation.

« Non pas qu’il ne faille pas répondre aux besoins de ces jeunes, mais il est nécessaire de leur offrir un espace où l’on ne donne rien, rien d’autre que du temps, de l’écoute, et possiblement un sens à leur expérience pour que le temps figé du présent peu à peu se transforme, s’élabore, que le passé surgisse et ainsi relance la parole, le mouvement transformateur de la vie. » (Monast, 2009 : 110)

Les jeunes adressent une demande lorsqu’ils atteignent une limite, sont confrontés à la mort ou au « temps qui passe ». Leur demande surgit lorsqu’ils prennent conscience que leur mode de vie les « enchaîne » et que la rencontre avec leur passé devient incontournable. Lorsqu’on parvient à créer cet espace de parole, les jeunes s’ouvrent et évoquent tous une ou plusieurs ruptures vécues durant l’enfance ou le passage à l’adolescence : rupture parentale, mort d’un proche, suicide d’un amoureux, abus sexuels, abus de substances, placement par la Direction de la protection de la jeunesse ou abandon familial.

Dans la construction de cet espace, l’essentiel est de ne pas submerger les jeunes accueillis avec les demandes du système et, surtout, de « résister aux forces institutionnelles qui cherchent à évaluer ce travail en fonction des critères de normalisation sociale » (Monast, 2009 : 110). Le travail auprès des jeunes de la rue nécessite en ce sens ce que Danielle Monast nomme un « décentrement institutionnel » : « Je me suis vite aperçue que le premier temps de la rencontre avec eux était important et déterminant. Avec ces jeunes désaffiliés, avant le transfert, il y a le contact, c’est-à-dire une présence qu’ils peuvent investir » (Monast, 2009 : 111). Son article dresse une description fine et ancrée des conditions propices au succès de ces moments de rencontre, dans lesquels la clinique se laisse modeler par les jeunes de la rue pour devenir une véritable « clinique de l’étonnement » : surpris des effets de parole, du franchissement de leur position subjective et de l’élaboration de leur désir de passer à autre chose.

L’après-séisme en Haïti : le reflet du miroir

La réalité de l’après-séisme nous frappe en plein visage et révèle ce que plus d’un ont voulu fuir : la laideur de la pauvreté et de la misère, l’abandon de centaines de milliers de familles dans des zones en déréliction, le fossé entre riches et pauvres, entre nos élites politiques et économiques et le reste de la population. Le spectacle de ces tentes de fortune, de ces taudis, de ces enfants, de ces femmes enceintes, de ces vieillards, de ces personnes handicapées bref, de ces familles qui dorment à la belle étoile, sans espoir de se reloger dans une maison un jour, vient nous rappeler une fois de plus que nous ne sommes pas dans une république. La réalité sociale de notre pays ressemble à une jungle où règne le darwinisme. On ne peut pas parler d’universalité des droits. Malheureusement, cela ne commence pas avec le séisme du 12 janvier et je crains que cela ne s’envenime davantage compte tenu de l’attitude des autorités.

L’abandon des populations établies dans les campements est le reflet d’un abandon plus profond, se traduisant, au plan structurel, par le non-respect des droits sociaux, économiques et culturels de la population des bidonvilles. C’est aussi l’expression d’une citoyenneté fragmentée au sens où ces personnes disposent des libertés civiles et politiques et les exercent. Quand on en vient aux droits de vivre dans des logements décents, de manger à leur faim, de se faire soigner quand elles sont malades, de se vêtir décemment, de participer aux activités économiques de leur pays sans se faire exploiter, de pratiquer leurs croyances sans se faire harceler par d’autres sectes, ces droits ne sont pas respectés. Leur citoyenneté est fragmentée puisqu’elles ne peuvent jouir que d’une partie de leurs droits. Les programmes de soulagement de la pauvreté comme les cash for work, les food for work ou ces fameux programmes de micro-crédit individualisés visent davantage à renforcer l’individualisme et la concurrence qu’à promouvoir les alternatives collectives. L’après-séisme devrait créer une opportunité pour qu’elles recouvrent leur citoyenneté. Il questionne la possibilité que se réduisent les inégalités sociales et que le pays retrouve sa souveraineté fragilisée.

Toutefois, la course aux profits sans contrôle, le renforcement de l’oppression sur les pauvres avec la hausse des prix des produits de première nécessité, la corruption et le court-circuitage des structures publiques étatiques par les puissances internationales pour réaliser des opérations jusque-là inexpliquées à la population sont des indices selon lesquels l’après-séisme ne sera pas une opportunité de changement ou de transformation de notre système de société. Les habitants, traumatisés, sont plongés dans l’attentisme et la fatalité.

Le cumul

Attentisme, individualisme excessif, mentalités d’assistés, les mots ne manquent pas pour traduire les attitudes de la population des campements et des quartiers populaires. Les personnes sinistrées manquent d’eau potable, de médicaments, de nourriture, d’accessoires de toilette et ont besoin de tentes pour se loger. Parmi elles, il faut citer celles qui se trouvent dans les villes ébranlées par les conséquences du séisme, qui sont physiquement frappées ou affectées en raison de la perte d’êtres chers et de leurs biens. Mes observations m’ont permis de constater l’hétérogénéité de la population et des activités auxquelles elle s’adonne : vente de nourriture, de cigarettes, de piles, d’eau potable et d’alcool dans des commerces de fortune, vente de services cosmétiques, de manucure et de pédicure, recharge des téléphones portables à l’aide de génératrices, cela dans un véritable fétichisme du commerce de détail. Des femmes se prostituent à proximité de certains campements ; des armes et de la drogue sont en circulation. Dans les quartiers où il n’y a pas de campement, les gens dorment à la belle étoile sous des tentes, des couvertures ou à même le sol au beau milieu d’une ruelle. Le soir, c’est le temps de la prière. Les gens chantent, dansent, répètent des psaumes et font des prédications. Les adeptes du protestantisme (baptistes, pentecôtistes et adventistes, entre autres) voient dans ce séisme le signe de la colère de Dieu. Leur message s’adresse aux non-convertis et aux catholiques, ainsi qu’aux vodouisants, particulièrement visés et accusés d’être les serviteurs de Satan.

Dans les quartiers populaires comme dans les campements, les populations manifestent ce que Séguier et Dumas (2004) appellent des « conduites dissociées ». Chacun essaie de trouver des solutions à ses problèmes personnels : se loger, manger, se faire soigner, accéder à l’eau, se laver, donner à manger à ses enfants. Tous semblent avoir la préoccupation d’entreprendre des activités informelles de commerce devant l’absence de l’État et l’incapacité des organisations de la société civile et des ONG de répondre aux besoins de la population. La foi, la résignation et les assemblées de prière semblent constituer le principal référent des pauvres. Ils n’ont d’autre groupe d’appartenance que l’Église. L’avenir, le lendemain, tout est soumis à la volonté de Dieu et les « à demain » sont accompagnés d’un si « Dieu veut ». À la suite de ce tremblement de terre, beaucoup de gens croient qu’ils ont été épargnés par la grâce divine ; comme si Dieu n’avait pas voulu faire grâce à ceux qui sont morts.

Certaines personnes à qui j’ai parlé dans les quartiers populaires et les campements sont réticentes à participer à la formation d’organisations populaires. À Village de Dieu, bidonville situé en bordure du quai de Port-au-Prince, Jonas, un père de famille dont la maison a sombré au cours du tremblement de terre affirme :

« Je ne suis pas intéressé à participer à aucune forme d’organisation, parce que les organisations aident à résoudre seulement les problèmes d’une personne. Tu t’inscris à une organisation, puis le dirigeant de cette organisation entreprend des démarches ; si elles aboutissent, c’est pour lui, sa famille et ses amis que ça va fonctionner, ce n’est pas pour moi. Je ne suis pas intéressé par l’organisation. »

Cela me rappelle ce que quelques habitants de Cité de l’Éternel m’ont dit, il y a plus de deux ans, quand je faisais mon enquête de terrain lors de ma thèse. Eux, qui avaient préalablement participé à la formation d’un comité de quartier, semblaient le regretter pour les mêmes motifs. Maurice utilise la métaphore de l’oeuf pour expliquer le sort des participants aux rencontres organisées par les responsables des associations :

« Ils viennent ici nous dire : ‘mon cher, nous allons organiser une réunion’, ils vous disent qu’il y a un travail qui va démarrer, la réunion aura lieu tel jour à telle heure. Ils vous disent qu’il y a quelque chose qui va se faire et qu’ils aimeraient que tout le monde participe. Mais quand ils vous disent cela, vous pourriez croire que c’est vrai. Vous pouvez marcher jusqu’à trois semaines dans des réunions. Mais quand tout est prêt pour que vous participiez vraiment, ce sont trois à quatre personnes, des gens portant des chaussures en cuir et des vêtements de tissu qui participent. Ces gens sont écoutés, mais vous, vous n’êtes plus appréciés. Alors vous, quand vous le voyez comme ça, vous dites ‘donc je ne vais pas participer’. C’est comme une poule qui a pondu des œufs et qui n’a pas de poussin. Elle se lève sans ses poussins. C’est ainsi que nous vivons nous-mêmes. »

Le refus de ces personnes de participer à des associations s’explique en partie par la corruption au sein même des comités de quartier qui militent seulement pour obtenir le financement de microprojets, c’est-à-dire des projets à portée très limitée pour le bidonville. En général, ces projets sont gérés par le comité de quartier lui-même. Outre la déception consécutive à la participation à un comité de quartier, il y a la foi prometteuse d’un lendemain meilleur et l’intériorisation des valeurs dominantes telles que tout moun pa ka rich (tout le monde ne peut pas être riche), m pa fè politik (je ne fais pas de politique), kapab pa soufri (les courageux ne souffrent pas) et « tout à Jésus ». Ainsi, les populations marginalisées se versent dans la fatalité, le « Bon Dieu Bon », les « conduites-refuges » comme, par exemple, le jeûne, la prière, l’absence de participation à des actions politiques et le manquement aux devoirs civiques. Cet attentisme est nourri à la fois par certaines ONG et par les transferts d’argent et de nourriture de la part des parents ou des amis de l’étranger. Ainsi, une partie de la population développe un habitus de la fatalité et de l’attentisme vis-à-vis de l’autre, soit Dieu, l’État, des parents et des amis à l’étranger ou encore, des ONG. Une mentalité d’assisté se développe de plus en plus.

Les populations marginalisées ne sont pas les seules à développer cet attentisme. L’État, les partis politiques et certaines organisations de la société civile se révèlent dépendants de la solidarité de la communauté internationale pour réaliser leurs activités. Pour élaborer le budget national de la République, organiser des élections à quelque niveau que ce soit, construire un pont ou des latrines pour des populations en milieu rural, pour collecter des ordures ou drainer des égouts dans des quartiers populaires, nous sommes dépendants de l’aide internationale. Pour participer à des élections, organiser une campagne électorale quelconque ou des activités internes au parti, là encore, il faut des dons de l’international. Pas possible de militer, défendre des droits sociaux ou environnementaux, intervenir en faveur des groupes marginalisés sans cette aide externe. Ce pays, notre « Haïti Chérie », donne l’impression que ses habitants sont radins ou pauvres et qu’ils ne prennent pas d’initiatives de collectes de fonds. Pas d’organisation de téléthons ou de marathons dans le pays ; d’autres pays le font pour nous. Les Haïtiens sont systématiquement présentés comme les plus pauvres de l’Amérique et pire, classés parmi les plus corrompus. Pauvres, dépendants, attentistes et corrompus : ils cumulent tous les maux.

Universités sans ressources

Le tremblement de terre du 12 janvier ne fait que nous renvoyer en plein visage une réalité que nous avons toujours essayé d’occulter : l’exclusion, la marginalisation, la faiblesse de nos institutions (particulièrement de l’État), notre dépendance vis-à-vis de l’autre, communément appelé Blan an (le Blanc) et cristallisée à travers le portrait de l’Américain impérial, puissant, intelligent et rationnel, à côté duquel sont rangés de plus en plus le Canadien et le Français. C’est vrai, le tremblement de terre du 12 janvier est une catastrophe. Il a coûté la vie à plus de 217 000 personnes et laissé plus d’un million de personnes sans domicile, 4 000 estropiées et plus de 350 000 blessées.3 Après ce séisme, les critiques fusent de toutes parts contre le chef de l’État qui a mis plus de 48 heures avant de s’adresser à la nation. Je me demande alors : le Président de la République a-t-il déjà eu, auparavant, à rendre compte devant la nation ? S’est-il déjà adressé à elle, ne serait-ce que par simple formalité ? D’autres chefs d’État avaient-ils, avant lui, instauré une culture de dialogue fondée sur le respect et la transparence avec la population ? J’en doute.

Considérons, par exemple, le cas du système universitaire haïtien depuis le séisme. La majorité des techniciens et des scientifiques qui interviennent sur le terrain ou dans la sphère des médias sont formés dans des universités étrangères. Certaines de ces universités ont même délégué des équipes de chercheurs spécialisés dans plusieurs domaines. Cependant, nos universitaires, il me semble, n’ont pas été à la hauteur de la tâche. Des facultés se sont effondrées, des morts sont déplorées, des messes ont été chantées. Il n’y a eu aucun débat au sein du système sur cette catastrophe. Certaines universités ne sont même pas en mesure de dresser un bilan des pertes, voire d’organiser une cérémonie en mémoire des morts et des disparus. L’Université d’État d’Haïti est un exemple éclairant. Depuis plus d’un an, sa faculté de médecine, la seule équipée d’un hôpital, est fermée. Des médecins de partout sont venus nous porter secours. Beaucoup d’amputations ont été faites, on a parlé de médecine de guerre, des publications sont parues dans des journaux étrangers sur cette thématique. Combien y a-t-il de conférences, de prises de position ou de publications de la part des médecins haïtiens ? On ne demandera pas à notre système universitaire ce qu’il n’a jamais eu. Je pense que nous avons eu, bien avant le 12 janvier, un système universitaire à l’image des institutions de ce pays, composé d’universités sans ressources, sans structures de recherche, qui est, paradoxalement, en train de suivre la voie de la « mercantilisation », notamment avec la prolifération de ces « universités-borlette », comme c’est le cas dans l’enseignement classique.

Rompre et inventer

Le reflet du miroir avec ce tremblement de terre devrait servir d’avertissement ou de rappel de ce que nous devrions être, de ce que nous ne sommes pas et surtout, de ce que nous devons faire. On parle de reconstruction ; je crois qu’il ne s’agit pas seulement de reconstruire : il faut inventer. La reconstruction ne doit pas être seulement une reconstruction physique des édifices détruits. Il faut inventer de nouvelles pratiques sociales centrées sur le collectivisme, la solidarité sociale à l’intérieur même des quartiers et entre ceux-ci, combattre cet individualisme excessif et la corruption à tous les niveaux, « déconstruire » les structures à la fois mentales et objectives de cette dépendance qui nous avilissent aux yeux du monde. Partis politiques, organisations de la société civile, ce qui reste des organisations populaires, tous les efforts doivent être conjugués pour lutter contre cette mentalité d’assistés et d’incapables.

Le tremblement de terre du 12 janvier nous met à nu devant nos lacunes, nos faiblesses. À cet égard, notre système universitaire mérite d’être renforcé. Il faut absolument investir dans la recherche et redéfinir les liens entre l’Université et l’État, notamment en matière de définition des problèmes sociaux, de lutte contre la pauvreté ou d’élaboration des politiques publiques. Je veux le répéter, pour finir, il ne faut pas seulement reconstruire, il faut aussi rompre et inventer. La reconstruction comporte un contenu matériel et symbolique. Il faut rompre avec certaines pratiques et inventer de nouvelles façons de construire une société fondée sur la reconnaissance de la capacité de l’autre de participer, de proposer et de bénéficier. En vue d’une nouvelle société fondée sur la justice sociale, il faut donc reconnaître et redistribuer. Reconnaissance et redistribution signifient que nous avons besoin d’une plus grande présence de l’État à travers, notamment, les services publics. La reconstruction implique l’inclusion de tous, tout en tenant compte de l’équité de la participation et de ses bénéfices pour les participants. Elle implique enfin une nouvelle redéfinition de la citoyenneté qui tienne compte des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels. L’après-séisme a révélé de manière éclatante que la majorité de la population n’a jamais joui pleinement de ses droits sociaux et économiques, mais seulement d’une citoyenneté fragmentée. C’est cette image que nous renvoie le miroir.

Le couloir des discriminations croisées

Septembre 2009. Dans un sous-sol quelque part dans le nord de Montréal. Un musicien et une danseuse discutent ensemble.

Mais, au juste, qu’est-ce qu’on va faire là-bas ? Et qui sont les autres ?

– Euh… c’est pas encore très clair… Les autres, ce seront tous des chercheurs, des gens assez calés dans les questions de discrimination.

– Ah oui ? Super… mais… nous, on n’est pas des experts. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir dire qu’ils n’auront pas déjà entendu mille fois…?

– On ne sait même pas si on va participer aux discussions. Peut-être qu’on va rester entre nous. On est là pour que le fruit des réflexions sorte des tables de discussions…  pour les diffuser à travers l’art.

– Qu’est-ce qu’on fait alors ?

– On pourrait se mettre à créer comme groupe… faire des jeux, apprendre à connaître nos forces et nos faiblesses.

Sans le savoir, nous étions déjà en plein processus de déconstruction de préjugés.

Tout ce que nous avions au départ, c’était une thématique proposée par le CREMIS, le croisement des discriminations, et un point de chute, le vendredi 23 octobre à Paris. Le collectif CréArt existe depuis presque trois ans et, à l’image de la création spontanée et fugace, ses membres sont constamment en mouvement. D’une création à une autre, de nouvelles têtes surgissent, des anciens reviennent, les vétérans subsistent… Réunis quelques semaines avant le départ, nous avons pu constater une diversité surprenante au sein du groupe : origines, talents, façons de s’exprimer et façons d’être. Considérant la disparité de nos champs d’expertise, ce fut un véritable plaisir que de se découvrir les uns et les autres à travers la création collective, dans un contexte excluant la compétition. La perspective de partir en voyage nous allume, nous fait rêver et nous encourage à nous ouvrir les uns aux autres – certaines personnes s’épanouissant mieux loin de leur milieu social. Au cours de ce voyage, pas le temps de nous installer, pas le temps de se créer un chez-soi : notre chez-soi, ce sont les rames de métro, les salles de travail, les cafés où on se détend le soir venu et, surtout, l’espace social qui s’est créé entre nous, avec les amitiés qui se forment, les gens qu’on découvre sous un autre jour et soi-même qu’on croyait connaître…

En arrivant, nous ne ressentons aucune distance avec les autres et participons aux réflexions sans même que la question ne se pose. Rester dans notre coin ? Hors de question. Notre curiosité est trop forte et nous sommes mis sur un pied d’égalité avec les autres participants, familiers dans les questions sociales. Dans la salle de travail, pas de fausse convenance, mais un respect bien senti.

Nous sommes une trentaine de personnes. Les équipes de réflexion sont divisées au hasard – qui fait bien les choses ici – et il y a un incroyable brassage d’idées et de personnalités. Les discussions tournent autour des facteurs causals des discriminations croisées et des moyens pour limiter leurs effets néfastes. Quel est le rôle de la famille, de l’école, du milieu de travail, du gouvernement ? Quels sont les processus cognitifs en cause ? Faut-il se donner des moyens d’action contraignants ? Sous quelle forme ? Dans quel contexte ? L’art peut-il vraiment changer les choses ? Au bout d’une fin de semaine de réflexion intense sur les causes et les moyens, nous optons pour la création d’une œuvre théâtrale qui présentera des résultats de recherche et des expériences personnelles et professionnelles des participants sous les thèmes des discriminations croisées et de leurs impacts.

Après trois jours à Paris, direction Lille, une ébauche de ce que pourrait être la pièce prend forme. Par la suite, nous sommes appelés à nous auto-organiser pour travailler sur les thèmes qui ont émergé des ateliers de discussion (par exemple, sur l’enfance, les conditions de travail, les rapports de genre, le racisme) selon notre préférence. La pièce commence tranquillement à se former dans l’esprit des participants. S’inscrivant dans une longue tradition de théâtre populaire, notre pièce se veut à la fois dénonciatrice, humoristique et informatrice. Elle inclut mimes, musique, dialogues, chant, danse, cirque et projections de photos. Se déroulant autour de l’histoire d’un personnage central, de la naissance à la mort, elle intègre des éléments de la recherche et de l’expérience des participants afin d’éclairer et de soutenir l’action dramatique. Il n’y a pour ainsi dire pas de fiction, mais une représentation pluri-artistique de faits vécus, ce qui donne force et intégrité aux discours; les recherches qu’on nous présente s’enracinent dans le réel. Nous optons pour une dynamique d’alternance entre le jeu et le discours, pour ne pas noyer le spectateur dans une mer d’informations audiovisuelles. Ainsi, l’action dramatique se fige pour laisser libre parole aux témoignages de chercheurs et d’intervenants qui, à leur tour, se taisent pour céder l’espace au jeu. Le défi est de taille et la perspective d’être acteur/actrice pour un soir est perçue par certains comme intimidante. Cependant, une fois réunis en petits groupes, les idées fusent, l’enthousiasme nous gagne et même les plus réservés y donnent du leur. L’ambiance informelle des rencontres invite à la spontanéité.

Les jours avancent et les liens se resserrent entre nous, mais le temps file et le jour de la première, qui semblait au départ confortablement lointain, est maintenant redouté. La tension monte. Certains voient leur travail écarté au profit de l’unité de la pièce et ragent de voir les heures perdues et leurs bonnes idées avortées. La fatigue se fait sentir, attribuable autant à nos journées de travail ardu qu’aux soirées de temps libre. Le stress gagne les troupes, on tranche pour des solutions plus réalistes, nécessitant moins de préparation. Il y a tant à faire en si peu de jours ; les interventions sont encore hésitantes, la pièce ne semble avoir aucune cohérence et nous n’avons toujours pas de finale ! Malgré cela, nous continuons à travailler, confiants qu’avec l’immense potentiel que nous devinons en notre groupe, nous arriverons à un résultat dépassant les espérances de nos hôtes.

Dans les derniers kilomètres, l’équipe est plus fragmentée que jamais. Pour la première fois, nous ne sommes pas tous dans le même espace, mais disséminés là où les gens peuvent travailler sans se faire déranger. Chacun donne son énergie restante, se dépasse et une sorte de magie s’opère à notre insu : le tout se met en place. La veille du spectacle, nous faisons notre premier enchaînement complet et nous voyons le travail incroyable de chacun se dévoiler, nous surprenant acte après acte. Épuisés mais ravis, nous apercevons la lumière au bout du tunnel. Le jeu sur scène pousse les gens à nous montrer d’autres facettes de leur personnalité, à se surpasser, et nous avons l’impression d’assister à un moment privilégié.

Vendredi soir. De retour à Paris. De voir la salle et la scène, qui sont beaucoup plus grandes que nous le pensions, et de voir l’installation des projecteurs, des caméras et des décors, nous plonge dans la réalité du spectacle. L’atmosphère est à la fébrilité mais en même temps, un soulagement est palpable : nous nous sommes préparés de notre mieux et il ne reste plus qu’à se concentrer et espérer que tout se passe bien. Pour bon nombre d’entre nous, il s’agit d’une grande première.

Notre surprise est grande devant l’intérêt du public. Nous qui pensions jouer pour un public de chaises vides, avons vu la salle se remplir d’un assortiment tout à fait hétéroclite de personnes : enfants, adultes, personnes âgées de différentes origines sociales et ethniques. Finalement, nous avons manqué de chaises pour accueillir tout ce beau monde.

Dans cette expérience, le processus lui-même fût plus intéressant et riche que le résultat, c’est-à-dire la performance de la pièce de théâtre. Si nous avions pu faire une pièce témoignant de tout ce qui a été apporté autour des tables de réflexion, elle aurait duré une dizaine d’heures. L’ultimatum d’arriver à un produit fini pour le vendredi soir nous a forcés à sortir de notre zone de confort, à aligner les heures de travail, à faire de ce voyage une œuvre. Souvent, dans le travail en équipe, l’idée qu’on croit excellente n’est pas reconnue comme telle par les autres, et il faut garder le sourire, aller de l’avant, écouter les autres, bref, faire des compromis. Le travail de création de groupe exige une remise en question de l’apport créatif de chacun. D’une certaine façon, c’est le stress de l’événement de vendredi qui a poussé les gens à passer à travers cette remise en question. Ce à quoi nous sommes arrivés avec ce spectacle est un moment privilégié, unique dans la vie de tous les participants, une rencontre entre l’art et la science, entre la performance artistique et les connaissances issues de la recherche et de l’intervention.

Les discussions en équipes précédant le travail de création ont été, pour moi, riches en déconstruction de préjugés. J’ai appris beaucoup. Ce fût précieux de prendre le temps d’écouter ce qu’ont à dire les autres, et la théorisation de la dynamique inhérente aux rapports de discrimination a suscité bien des réflexions. Au-delà des réflexions, le contenu référentiel de la pièce est renforcé par le contenu artistique. Le spectateur peut vivre certaines émotions avec le personnage principal qui passe à travers les différentes phases de la vie, et mieux comprendre sa situation par empathie. Cela permet de voir l’être humain derrière les étiquettes des discriminations croisées.

Au retour, après quelques heures à peine d’éloignement, la première chose que je réalise, c’est que je m’ennuie des gens avec qui j’ai tant partagé, avec qui j’ai osé et qui m’ont tant donné. J’ai envie de partager cette expérience en la racontant et, surtout, d’appliquer dans ma vie et mon travail ce que j’ai appris au contact des autres.

L’atelier international de Recherches et d’actions sur les discriminations et les inégalités (RADI) s’est déplacé à Paris et à Lille du 17 au 23 octobre 2009 pour permettre à des Français, Belges et Québécois de poursuivre la réflexion et les actions entamées sur le croisement des différents types de discrimination lors d’une rencontre au CREMIS, à Montréal, en mars 2009. Dix-sept Québécois étaient du nombre, notamment des étudiants, des chercheurs du CREMIS et des artistes du Collectif CréArt. L’atelier a été organisé par le CREMIS en collaboration avec l’Office franco-québécois pour la jeunesse (OFQJ), la mairie de Bondy, la mairie de Tourcoing et la Clé Nord-Pas de Calais. Une pièce de théâtre citoyen a été montée et présentée devant public à Paris le 23 octobre.

L’éthique en centres affiliés universitaires : pour un temps de réflexion

La troisième journée annuelle des CSSS Centres affiliés universitaires s’est tenue à Montréal le 27 mai 2009. Cette journée a permis de réfléchir sur des questions et des dilemmes éthiques qui se posent en CAU-CSSS et sur leurs répercussions possibles sur les soins et services offerts. Elle réunissait des gestionnaires, des intervenants, des chercheurs et des employés œuvrant à la mission universitaire rattachés aux différents CAU-CSSS. Les présentes réflexions sont issues de nos discussions durant la préparation de l’événement en tant que comité organisateur, ainsi que des échanges entre les participants lors de la journée.1

Le travail dans un Centre de santé et de services sociaux (CSSS), pour y donner des soins, accompagner des individus et des groupes ou encore, faire de la prévention, soulève immanquablement des questions d’éthique. Si ces questions sont, pour une part, semblables à celles qui prévalent dans d’autres milieux de soins et d’interventions, elles sont aussi particulières et se posent différemment. En effet, l’intervention en CSSS se fait souvent auprès de populations marginalisées et vulnérables, d’individus qui ont connu ou connaissent des expériences éprouvantes (maladie, isolement, violence) ou qui vivent dans des situations matérielles et sociales difficiles (pauvreté, itinérance). L’intervention dans le milieu de vie des personnes, sur des questions touchant leur quotidien (logement, alimentation, revenus, intégration au pays d’accueil, handicap ou perte d’autonomie) demande souvent de travailler en interdisciplinarité et en partenariat, avec différents professionnels du domaine de la santé et des services sociaux, et peut être l’objet de divergences, voire de conflits de valeurs.

Dans le cas des six CSSS ayant une désignation de centre affilié universitaire (CAU), à la mission de soins et de services se greffe une mission universitaire, c’est-à-dire une contribution importante à la formation de futurs intervenants, au développement de projets de recherche ainsi qu’au soutien à l’expérimentation, à l’innovation et à la réflexion sur les pratiques. Les activités d’enseignement et de recherche soulèvent d’autres enjeux qui parfois s’ajoutent ou complexifient les dilemmes éthiques soulevés dans le cadre des interventions quotidiennes. Quels sont ces enjeux ? Comment influencent-ils à la fois la recherche, les décisions cliniques et le contenu de l’enseignement ?

Des dilemmes quotidiens

Un nombre important d‘intervenants et de gestionnaires qui travaillent en CAU-CSSS s’engagent à encadrer des étudiants ou à participer à des activités de recherche. Ce double ou même triple rôle peut cependant entraîner des conflits de valeurs, remettant en cause la priorité accordée à l’un ou l’autre de leurs rôles. Dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, de contraintes budgétaires et de listes d’attente, à laquelle des missions de l’établissement l’intervenant ou le gestionnaire doit-il donner la priorité ? Quelles places est-on prêt à faire à l’enseignement et à la recherche dans un tel contexte ? Les exigences respectives des missions des CAU-CSSS sont à la source des premiers dilemmes éthiques discutés. Faire des choix, réaffirmer ses engagements et réfléchir sur la manière de s’acquitter de ces missions demandent à tous de prendre un certain recul pour clarifier des positions qui ne sont pas toujours claires.

Les conflits ou les confusions entre ces différentes missions se traduisent parfois en une instrumentalisation des stagiaires, des intervenants ou des usagers. Dans certains contextes, les stagiaires sont perçus comme une main-d’œuvre bon marché, pouvant donner des services et répondre aux demandes qu’on ne parvient autrement à satisfaire. Or, ces étudiants sont d’abord et avant tout en stage pour se former et profiter de l’expérience de leur superviseur. Cela pose la question de la nature et des objectifs poursuivis en stage, du temps que les intervenants doivent consacrer à la supervision, de la relation qu’ils développent avec les stagiaires et du modèle d’intervention qu’ils incarnent et contribuent à transmettre. Quelles sont leurs responsabilités à l’égard des stagiaires et des usagers ?

Les intervenants peuvent également faire l’objet d’une instrumentalisation. Ils seront utilisés pour les fins de recherche, comme informateurs-clés dans un projet portant sur les pratiques d’intervention ou pour faciliter le recrutement des participants parmi les usagers du CSSS. Or, souvent, les intervenants ne sont pas aussi libres d’accepter ou de refuser de participer à un projet de recherche quand celui-ci leur est présenté par leur supérieur immédiat. Il arrive aussi que les chercheurs se soucient peu des bouleversements que leur projet peut occasionner dans le travail des intervenants (désorganisation ou interférence dans la relation avec les usagers par exemple) ou encore, ne tiennent pas compte de leur jugement et de leur analyse des situations. Ceci soulève des questions touchant la responsabilité des chercheurs quant à leur relation avec les intervenants et les gestionnaires et à leur façon de conduire leurs projets dans l’établissement.

Quant aux usagers, ils sont encore trop souvent traités comme des objets d’investigation et d’intervention que l’on catégorise selon leur « vulnérabilité », sans se soucier des effets stigmatisants et dévalorisants que peuvent avoir ces diagnostics et ces catégories d’analyse. Loin de n’être que des « usagers » des services ou de se réduire à une « problématique », un « déficit » ou une difficulté, les clients du CSSS ont des projets, des interrogations et des attentes. La participation de ces personnes à l’un ou l’autre des projets de recherche de l’établissement soulève la question des impacts de la recherche sur ceux qui y participent, des attentes qu’elle suscite et enfin, de l’accès aux résultats. Comment interroger les personnes sur leurs difficultés, leurs échecs ou leurs malheurs sans accroître leur souffrance ou leur sentiment d’impuissance ? Comment parler de ces expériences, les décrire et les expliquer sans en donner une image stéréotypée, misérabiliste ou culpabilisatrice ? Qu’offrir aux participants en retour de leurs témoignages ? Que peuvent-ils attendre de la recherche ? Que peut raisonnablement leur promettre le chercheur quant aux retombées de son étude ? Ce sont des questions qui se posent quotidiennement en CAU.

Réflexion et jugement

Plus qu’un ensemble de règles, de prescriptions et d’interdictions, l’éthique est une réflexion sur ces règles et sur les principes et motifs qui guident les actions. Elle est un retour critique sur la pratique, sur les modes d’action et les objectifs poursuivis, sur les principes qui guident le travail et lui donnent sens. Davantage que l’application d’un code ou d’une théorie morale, elle est d’abord un effort de clarification : de la situation et des difficultés qu’elle soulève, des mots et des principes qui nous servent à interpréter cette situation et à justifier nos actions (le respect, la dignité, le bien de la personne), des dilemmes qui se posent lorsque deux principes ou finalités entrent en contradiction. L’éthique, tant en intervention qu’en recherche, commande de s’arrêter pour se demander ce qui, dans nos décisions, pourrait causer gêne et embarras. Quelles sont les répercussions possibles de nos actions, quels buts poursuit-on en priorité, quelles sont les options et quel est, dans la situation, le meilleur des choix ? La réponse est parfois de devoir renoncer à intervenir ou à interroger, choisir de se taire ou remettre en question sa pratique ou la manière dont la recherche est conduite.

L’éthique, c’est l’exercice du jugement, et si les stages de formation pratique ont précisément pour objectif le développement du jugement professionnel, l’éthique devrait par définition faire partie intégrante du stage. Intervenants et stagiaires, chercheurs et gestionnaires prennent des décisions qui s’appuient non seulement sur des faits et des pratiques reconnues comme efficaces, mais aussi sur des valeurs et des normes, dans un souci de l’autre et en tenant compte des conséquences qu’auront sur lui leurs décisions. Favoriser la réflexion sur les dimensions morales de l’intervention, de la supervision de stages et de la recherche devrait être au cœur de l’enseignement, tout comme de la pratique quotidienne des intervenants et des gestionnaires.

L’éthique ne saurait être réservée aux seuls chercheurs, intervenants et gestionnaires. Elle doit interpeller les individus et les groupes qui prennent part aux recherches et sur lesquels portent les interventions. Ceux-ci ne doivent plus être envisagés uniquement comme des objets pour l’intervention et la recherche, mais comme des sujets moraux, qui participent à la réflexion sur les pratiques et peuvent influencer les valeurs guidant la recherche, l’enseignement et l’intervention. Il devient nécessaire de passer d’une éthique de la protection des individus à une éthique de la participation.2 Différentes expériences ont déjà été tentées en ce sens ; d’autres encore peuvent être imaginées et mises en pratique.

Devient alors essentiel pour la conduite éthique d’une recherche que soit favorisé l’accès aux résultats des recherches, leur appropriation et leur critique par les personnes qui y ont pris part ou à qui les résultats sont destinés. Favoriser cet accès, c’est éviter l’instrumentalisation de tous ceux qui ont participé, de près ou de loin à la recherche ; c’est influencer les rapports entre les experts et les citoyens, entre ceux qui ont le pouvoir de décider et ceux qui en sont dépourvus ; c’est permettre à ceux qui sont l’objet des interventions et des analyses d’en devenir les sujets ; c’est aussi, pour les chercheurs, se donner l’occasion d’élargir leur réflexion et leur compréhension des situations étudiées.

Espaces de discussion

Si l’éthique est réflexion et jugement, il faut disposer d’espaces et de moments pour permettre à ceux qui souhaitent réfléchir de s’arrêter, de discuter et de s’interroger sur ce qu’ils font. De nouveaux espaces de discussion doivent être imaginés afin de faire place à la parole de tous. Les usagers doivent aussi être interpellés et leurs savoirs, réflexions et imagination, intégrés à la discussion, si l’on veut repenser l’intervention, l’enseignement et la recherche.

Si la réflexion éthique ne saurait se passer de l’expérience des multiples comités d’éthique (recherche, enseignement et clinique), elle ne devrait cependant pas s’y restreindre. Il faut « débureaucratiser » l’éthique qui est trop souvent ramenée à l’obtention d’un consentement, au respect de la confidentialité et des procédures standardisées ou à l’application mécanique de normes. Le rôle des comités peut être repensé de manière à soutenir la réflexion, soulever des questions difficiles touchant les conflits entre les différentes missions des CAU-CSSS, mettre en cause les finalités de l’enseignement ou de la recherche ou encore mettre à jour les conflits d’intérêts entre intervenants, chercheurs et groupes sur lesquels portent les interventions ou la recherche. La réflexion éthique peut et doit se rapprocher de la pratique quotidienne tant de l’intervention, que de l’enseignement et de la recherche. Entre l’éthique de l’enseignement, de la recherche et de la clinique, il faut également penser les liens et les chevauchements, et non en faire des domaines séparés.

De par leur mission universitaire, les CAU-CSSS ont la responsabilité de développer des approches originales et de les promouvoir auprès de leurs partenaires et des autres établissements du réseau. Ils peuvent exercer un certain leadership touchant la réflexion éthique. L’enseignement et la recherche ne sont pas uniquement sources de dilemmes et de conflits d’intérêts ou de missions. Par leur mission universitaire, les CAU-CSSS ont l’occasion et le moyen de penser autrement les questions éthiques, de faire participer à la réflexion non seulement les intervenants, chercheurs et gestionnaires, mais également les usagers et les stagiaires et de développer des approches originales pour intégrer la réflexion éthique aux différentes pratiques. Les CAU-CSSS doivent devenir des lieux qui favorisent le partage, l’innovation et la confrontation des savoirs et des expériences.

L’éthique, c’est s’interroger sur les finalités et les moyens des pratiques, en regard de nos propres valeurs, mais aussi de celles des individus et des groupes visés par ces interventions. L’éthique, c’est se questionner sur la manière dont notre travail permet aux personnes et aux groupes que nous côtoyons dans toutes nos sphères d’activités de donner un sens à leur histoire et leur situation. L’éthique, c’est se poser des questions sans avoir toujours la réponse, mais être certain d’au moins une chose : malgré la pression et le manque de temps, il faut s’y arrêter et y consacrer du temps.

Renouer avec la créativité : l’inclusion par le théâtre

Le citoyen doit retrouver sa force d’imagination car c’est à travers elle, qu’il pourra penser l’impensable et créer des changements dans ses conditions de vie. Les espaces de création collective sont des lieux privilégiés pour recréer une parole différente; un exercice démocratique qui se construit à travers l’imaginaire des citoyens. » – Ricardo Petrella

« Nous sommes tous des artistes : en faisant du théâtre, nous apprenons à voir ce qui nous saute aux yeux, mais que nous sommes incapables de voir tant nous sommes peu habitués à regarder. Ce qui nous est familier nous devient invisible : faire du théâtre, c’est éclairer la scène de notre vie de tous les jours. » –Augusto Boal1

Le théâtre d’intervention peut-il devenir un moteur de changement personnel et interpersonnel dans un contexte de solitude ou d’isolement social ? En 2007, j’ai entamé un mémoire en communication sur le théâtre comme vecteur d’intervention par son exercice expressif et son vécu de groupe. Ayant été praticienne en théâtre d’intervention, j’avais l’impression que le théâtre pouvait favoriser la transformation personnelle et communicationnelle des personnes, en plus de créer un contexte de rencontres sociales accessibles à tous.

Cette recherche s’étant réalisée dans une optique de recherche-action, l’intention était de co-construire un projet avec un organisme qui y verrait un intérêt plus global qu’une activité de loisir de plus à son agenda. Plusieurs organismes œuvrant avec des populations marginalisées ou isolées socialement ont été contactés.

Suite à une rencontre avec les intervenantes de l’organisme l’Écho des femmes de la Petite-Patrie, une collaboration a été établie. Cet organisme existe depuis 1986 et a le mandat premier de briser la solitude des femmes à Montréal et, plus spécifiquement, dans le quartier. Il a été fondé suite à une consultation publique menée par le Centre local de services communautaires (CLSC) de la Petite Patrie qui rapportait la grande solitude, la pauvreté et la violence dans la vie de plusieurs femmes du quartier. À la première rencontre, les intervenantes venaient de terminer un exercice de consultation auprès de leurs membres et celles-ci demandaient la mise en place d’une activité de théâtre. En plus de répondre à cette demande, ce projet de théâtre d’intervention constituait, aux yeux des intervenantes, un projet politique intéressant car il permettait une réflexion et une action sur les facteurs sociaux qui prédisposent les personnes à la solitude sociale.

Création collective

Ensemble, nous avons convenu d’un atelier hebdomadaire de trois heures, s’étalant sur douze semaines et cheminant vers la tenue d’un spectacle qui serait présenté à la fête de Noël de l’organisme. Les participantes ont été rencontrées lors d’une soirée qui visait à informer les membres du contenu des activités à venir et procéder aux inscriptions. La principale question posée lors de cette soirée se résumait à celle-ci : « serais-je capable d’y participer » ? Avant toute chose, ce projet se voulait une activité d’inclusion. Cependant, dans les faits, l’inclusion au sein d’une activité de théâtre est loin d’être un exercice spontané et facile à maintenir. Il faut rester vigilant aux finalités du projet et éviter les pièges que tend parfois l’envie de rapidité et de performance.

À la première semaine de l’atelier, onze personnes se sont présentées au local de l’organisme pour amorcer le projet : des femmes âgées entre 25 et 70 ans, vivant seules pour la plupart et dans des situations de grande pauvreté. Au fil des rencontres, j’ai pu constater que plusieurs participantes avaient traversé des épisodes importants de dépression et qu’elles vivaient souvent séparées de leur famille, pour des raisons géographiques ou en raison de conflits familiaux.

L’activité de théâtre se voulait une occasion de rencontre, mais aussi un exercice de réflexion et d’expression collective. Chaque vendredi, le groupe se réunissait dans les locaux de l’organisme. Lors de la première heure, nous discutions autour d’un café de différents sujets relatifs à la solitude. Ensuite, les participantes étaient invitées à expérimenter des jeux et des exercices de théâtre – une activité d’expression spontanée et ludique pour se rencontrer et se percevoir différemment. La dernière heure était pour sa part consacrée à créer l’œuvre collective. Pour ce faire, le groupe a d’abord été amené à choisir une situation et un lieu où se déroulerait l’action. Chaque participante a ensuite créé un personnage, lesquels se sont rencontrés dans des exercices d’improvisation. À partir de ces improvisations, comme animatrice du groupe, j’ai écrit un texte qui a été ensuite relu et corrigé par les membres du groupe. Les jeux de théâtre et la création de personnages ont été deux activités très appréciées dans le projet.

Très tôt dans le projet, les potentiels et les limites des participantes se sont manifestés. À certains moments, la possibilité de mener le projet à terme a été remise en question. Un projet de création collective se veut un mouvement imprécis, qui part souvent d’un idéal, pour toucher une période trouble et remonter ensuite vers un aboutissement qu’on ne croyait plus voir venir. Ce mouvement s’apparente au processus non-linéaire décrit par Carle et al. (1998). Durant ces douze semaines, nous sommes passées du plaisir de la découverte théâtrale, au stress de la performance. À travers le temps, nous avons également vécu des situations d’opposition et de conflits interpersonnels, de la fatigue et du découragement, pour ensuite revenir au plaisir et au bouillonnement d’idées. Ultérieurement, une période de cohésion de groupe a été connue, laquelle a été suivie de conflits et d’anxiété, pour finalement voir apparaître chez les huit participantes impliquées dans le spectacle une fierté et un sentiment d’appartenance au groupe. Le spectacle fut un moment fort du processus; l’aboutissement des efforts et un exercice de communication réussi. Le public l’a accueilli chaleureusement et a mentionné s’être reconnu dans les propos présentés.

Lieu de parole

Un mois après la représentation publique, des entrevues ont été menées auprès des participantes pour connaître leur appréciation du projet. D’abord, elles ont mentionné avoir développé de nouvelles façons de s’exprimer et de résoudre leurs conflits. La majorité des participantes ont dit qu’elles avaient davantage confiance en elles-mêmes, ce qui leur donnait envie de participer à d’autres rencontres sociales et même d’en organiser. Ceci correspondait bien aux intentions du projet qui voulait créer un espace de rencontre et de création de liens sociaux. Plusieurs participantes ont mentionné que leur capacité de communiquer en situation de groupe s’était transformée positivement; qu’elles étaient davantage à l’écoute d’elles-mêmes en présence des autres et qu’elles s’exprimaient plus fréquemment. Une participante a dit avoir retrouvé un esprit de famille dans le groupe et s’y être sentie accueillie. Deux participantes ont mentionné avoir renoué avec leur créativité, une dimension d’elles-mêmes oubliée au fil du temps. Une autre participante, se décrivant comme une personne timide et anxieuse, s’est dit heureuse d’avoir relevé le défi de s’exprimer devant un public de plus de cent personnes. Une femme a dit avoir découvert son courage, sa tolérance et sa capacité d’adaptation. Pour une participante, ce qui a été marquant dans le projet, c’est d’avoir trouvé un espace sécuritaire où personne ne la critiquait ou ne lui criait après. Pour une autre, l’authenticité semble avoir été le principal acquis du projet : « ça m’a permis d’être la même mais en groupe ».  Le personnage créé a aussi été un aspect révélateur du processus. Une participante a mentionné : « Le personnage me permettait de me demander: comment je veux voir ma place dans le monde ? Comment je peux contribuer à un monde plus intéressant, contribuer à ma communauté ? J’aimais bien. On va espérer que dans la vraie vie ça se passe aussi ».

Le théâtre d’intervention dépend du groupe pour exister. Le développement de soi dans un contexte social s’expérimente donc concrètement dans un tel projet puisque chaque étape de la création collective devient un exercice de communication interpersonnelle. Avant tout, le projet cherchait à redonner un lieu de parole et d’expression à des personnes écartées de la sphère sociale. Bien qu’il soit difficile, voire impossible, d’évaluer ses retombées à long terme, la force de ce type de projet réside probablement dans cette zone créative qui consiste à agir différemment face à des problèmes sociaux et politiques bien ancrés dans nos sociétés.