Déplacer le regard : gouvernance des espaces publics et populations marginalisées

Depuis la dernière moitié des années 1990, l’occupation d’espaces publics et semi-publics par des jeunes de la rue fréquentant le centre-ville de Montréal a généré chez différents acteurs une peur de la misère économique et du désordre politique, associés symboliquement à la décadence urbaine et à l’échec social. Cet « encombrement sociosymbolique » (Parazelli, 2002) contribue à systématiser un processus d’exclusion de ces jeunes dont le parcours est déjà marqué par la marginalisation (Parazelli, 2002; 2004; Colombo et Larouche, 2007; Colombo, 2008). Pour évacuer, expulser ou disperser les populations marginalisées vivant dans les espaces publics et semi-publics au Québec, on a de plus en plus recours à l’aménagement des espaces vacants, l’interdiction de mendier, la surveillance policière accrue et la distribution zélée de contraventions (Bellot, 2005; Laberge et al., 1998; Landreville et coll., 1998).

Le contexte de revitalisation des centres des grandes villes nord-américaines n’est pas étranger à ces modes de gestion de l’espace public (Parazelli, 2002; Colombo et Parazelli, 2002; Morin et al., 1999). L’arrivée de nouveaux résidants et commerçants méconnaissant ces réalités sociales accroît le sentiment d’insécurité. Le problème social n’est pas tant la revitalisation de l’espace urbain que l’exclusion de personnes déjà marginalisées qui l’accompagne. Les résultats de la recherche de Bellot et coll. (2005) à propos de la judiciarisation des populations itinérantes de Montréal rendent visible un mode de gestion des populations marginalisées qui tend à se généraliser dans d’autres villes nord-américaines à l’instar de New York (Roché, 2002). Selon les auteurs de ce rapport, les constats d’infraction octroyés à ces populations ont quadruplé entre 1994 et 2004 et la prison fut leur principal recours pour payer les dettes de contraventions. Mentionnons aussi l’adoption en 2004 des Safe Street Acts dans les villes de Vancouver et de Toronto interdisant aux sans-abri de mendier ou de pratiquer le squeegee. On observe des pratiques similaires auprès des sans domicile fixe (SDF) à Paris et le même discours sécuritaire dans les banlieues françaises défavorisées.

Le principe démocratique d’urbanité présuppose le droit d’accès aux espaces publics pour tous. Comment expliquer la stigmatisation croissante de certains citoyens ? Cette question concerne non seulement le regard porté sur les personnes marginalisées de notre société, mais aussi les manières de gérer les contradictions sociales en fonction d’une éthique démocratique (Parazelli et al., 2003).

« Invisibilisation » et espaces publics

Après l’analyse de mesures d’évacuation des espaces publics semblables aux États-Unis, Mitchell (1997, 1998) désigne ces lois « d’anti-itinérance ». Selon lui, ces mesures cherchent à criminaliser la survie même des itinérants et à les faire disparaître en les rendant « invisibles ». Ce durcissement de la répression face aux populations marginalisées engendre une violence légalisée qui favorise leur repli dans des lieux encore plus précaires. Amster (2003) qualifie cette logique gestionnaire « d’aseptisation de l’espace ». Cet enjeu de la visibilité des sans-abri est aussi au cœur des débats en France, qu’il s’agisse des gares ou des bords de la Seine et du canal St-Martin (Zeneidi-Henry, 2005; Hatzfeld, 2005; Damon, 1995). Pensons à la polémique suscitée par Médecins du monde à Paris en 2006, qui a distribué plus de 300 tentes aux sans-abri, dont plusieurs se sont installés sur le bord de la Seine. Cette action a été renouvelée par l’association Les Enfants de Don Quichotte l’année suivante, toujours dans le but de « rendre visibles les SDF et interpeller les pouvoirs publics » (Gabizon, 2006 : 8), étant donné le manque de lieux d’hébergement suffisants et adaptés aux besoins des personnes (Blecher, 2006 ; Greilsamer, 2006). Suite à cet événement, la ministre déléguée à la Cohésion sociale a exprimé son désaccord face à la sédentarisation de cette population (Jérôme et Halgand, 2006).

À Montréal, dans un document présentant sa plate-forme de revendications, le Réseau Solidarité Itinérance du Québec (RSIQ, 2006) rappelle que l’interdiction d’accès à l’espace public aggrave le sort des personnes itinérantes. On le voit bien dans le dossier de la fermeture des parcs du centre-ville de Montréal entre minuit et 6h00 sous peine de contravention pour les itinérants qui oseraient y dormir (Côté, 2006). On retrouve les mêmes interrogations à Paris en ce qui regarde la tendance à privatiser l’espace public en recourant à la sécurité privée pour « fluidifier » la présence des sans-abri (Thomas, 2005) ou « nettoyer » l’espace public des comportements incivils (Gardella et Le Méner, 2005). Des approches telles que la tolérance zéro ou le phénomène « pas-dans-ma-cour » (Gaudreau, 2006) tendent à influencer grandement l’orientation des modes de gestion des autorités municipales souvent axés sur la prévention et la répression des incivilités. Toutefois, ces approches font face à des résistances de la part des groupes sociaux défendant les intérêts des populations marginalisées. La question de la cohabitation urbaine avec les populations marginalisées soulève des problèmes de gouvernance démocratique qui doivent être étudiés dans leur logique spécifique afin de mieux en comprendre le sens. C’est pourquoi nous insistons moins sur les aspects techniques de la gestion des espaces publics que sur les représentations des orientations gestionnaires de cette gouvernance.

Gouvernance urbaine

Dans un contexte de globalisation des marchés, la centralité sociopolitique des villes métropolitaines constitue un enjeu stratégique pour le développement spécialisé des avantages économiques (Sassen, 2002; 1998; Brenner, 2004). La qualité des infrastructures d’accueil aux nouveaux investisseurs (technologies, équipements culturels, avantages fiscaux) et la dimension sécuritaire des espaces publics alimentent la compétitivité territoriale (Ley, 1993). Ainsi, pour que des acteurs économiques puissent  structurer une position concurrentielle et attractive sur les marchés, l’image du centre-ville doit pouvoir projeter les significations symboliques d’un certain imaginaire de sécurité, de civilité et aussi de propreté sanitaire; indices culturels d’une ville prospère et conviviale. C’est d’ailleurs à partir de l’enjeu entourant le contrôle des règles de l’imaginaire urbain qu’un rapport de force s’établit entre groupes d’acteurs qui n’ont pas les mêmes aspirations identitaires associées à l’appropriation de l’espace (Parazelli, 1997; 2004).

Contrairement au sens commun, on ne crée pas des espaces stricto sensu, on s’y positionne. Ainsi, la connaissance des imaginaires collectifs des groupes d’acteurs représente une clé de compréhension des conflits d’appropriation de l’espace dans les centres-villes. Par exemple, le travail de marketing présentant des aires convoitées comme des marques de produit (le Quartier des spectacles à Montréal, Quartier DIX30 à Brossard ou Paris-Plages à Paris) participe à restructurer des secteurs dévitalisés du centre-ville pour en renouveler le potentiel économique. Selon le sociologue Garnier (2008), les gestionnaires de l’espace public tentent de contrôler la présence des populations marginalisées par « l’architecture de prévention situationnelle » afin d’éliminer les obstacles sociosymboliques à l’investissement de nouvelles prégnances de l’espace planifié :

Parmi les ingrédients de ce marketing, une politique de « renouvellement urbain » aidera à renouveler la population des quartiers les mieux situés. En outre, un « traitement paysager » idoine dispensera de faire systématiquement appel aux forces de l’ordre pour évacuer tout ce qui, dans les espaces publics remodelés, peut importuner, inquiéter, déstabiliser, à savoir les vagabonds, rôdeurs, dealers, prostituées, pickpockets, et maraudeurs en tout genre. Conformément au précepte de « l’architecture de prévention situationnelle », on fera en sorte d’ « aménager les lieux pour prévenir le crime » : haies et éclairages pour éliminer les zones d’ombre, façades rectilignes pour supprimer redans et recoins, mobilier urbain filtrant… Bref, à défaut de faire disparaître les individus – dans l’acception policière du terme – à qui le « droit à la ville » sera désormais refusé, on cherchera à les rendre invisibles (Garnier, 2004). […] Devenu publicitaire mais aussi sécuritaire, l’espace public fera ainsi office de vitrine de la ville. (Garnier, 2008 : 71)

La gestion des espaces publics et les processus décisionnels relèvent plus souvent qu’autrement des professionnels et des responsables politiques. Les acteurs de la société civile exigent plus de démocratie participative et souhaitent collaborer à l’adoption, la modification ou la contestation des mesures de gestion dans les processus décisionnels.

C’est dans ce contexte de transformations urbaines des années 1990 que s’opère le passage du gouvernement à la « gouvernance urbaine » (Jouve, 2003). Ce changement de pratiques dans la gestion sociopolitique des affaires publiques correspond à l’émergence de nouvelles formes de partenariats entre institutions, acteurs publics et privés, et de processus de décision plus instables et moins transparents. La gouvernance est définie par Kooiman (1993 : 258) de la façon suivante : « Le modèle, ou la structure, qui émerge dans un système sociopolitique en tant que résultat commun de l’interaction de tous les acteurs en présence. Ce modèle ne peut être réduit à un seul acteur ou à un groupe d’acteurs en particulier ». Notre intention n’est pas d’utiliser le concept dans sa visée idéologique, celle de la « bonne gouvernance » (Thysen, 2005), mais dans son potentiel heuristique d’appréhension de la complexité sociopolitique actuelle.

Afin de rendre possible une analyse comparative du concept de gouvernance urbaine entre l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord, Jouve (2003a : 120) propose de « s’intéresser davantage aux processus de régulation et de domination entre les groupes sociaux produisant la ville » qu’aux seules structures politiques. Pour comprendre les modes de gouvernance de l’espace public face aux populations marginalisées, il importe de prendre en compte les décisions associées aux différentes instances. Si ce concept permet de saisir les enjeux de la production de politiques urbaines « comme étant à l’articulation entre des scènes d’action métropolitaine, régionale, nationale et internationale » (Jouve, 2003a : 141), il permet aussi de poser le cadre d’une compréhension comparative de la gestion urbaine des espaces publics face aux populations marginalisées. Cette définition reflète bien le contexte présidant au processus de ce type de gestion urbaine, en ce qu’elle peut prendre en compte non seulement les responsables municipaux, mais les groupes associatifs, la police, la santé publique, les commerçants, les résidants, ainsi que les populations marginalisées elles-mêmes. En nous inspirant des configurations de gouvernance identifiées par Jouve (2003b) (gouvernance en réseau, gouvernance par le conflit ou la défection), nous pensons dégager des logiques spécifiques à l’aide de l’analyse stratégique (Crozier et Friedberg, 1977).

La théorie de la « vitre brisée » et la tolérance zéro

Certaines approches de la criminalité urbaine tendent à s’imposer en Amérique du Nord et en Europe de l’Ouest. Depuis une dizaine d’années, le courant de pensée de la « tolérance zéro » influence grandement l’orientation des modes de gestion et les discours des élus et des décideurs publics de plusieurs grandes villes, souvent axés sur la prévention et la répression des incivilités. Le climat d’insécurité suscité par la présence des populations marginalisées est régulièrement évoqué pour justifier de telles mesures qui encouragent les attitudes associées au phénomène « pas dans ma cour ». Cette nouvelle philosophie s’appuie sur la « théorie de la vitre brisée » (Wilson et Kelling, 1982) selon laquelle le sentiment d’insécurité émanant de la détérioration physique des lieux et de l’incapacité des habitants à faire respecter les règles de « bon voisinage » ouvre la porte à la délinquance. L’état détérioré d’un quartier présumerait l’absence de lois, d’où le début d’une spirale menant à une délinquance plus grave. Cette théorie met de l’avant l’importance des liens sociaux de proximité. Au contraire, les politiques de la tolérance zéro favorisent une police répressive pour lutter contre les incivilités, selon Roché (2003; 2002) qui a étudié les contextes nord-américain et français. De plus, la « théorie de la vitre brisée » connaît aussi ses opposants qui en démontrent sur le plan empirique l’invalidité (Harcourt, 2004; Amster, 2003).

Selon Wacquant (2000), la tolérance zéro ne mène ni à la diminution de la criminalité ni au rétablissement de la civilité, mais plutôt à l’accroissement massif de la surveillance (augmentation du nombre d’agents policiers, action ciblée sur les quartiers et les populations défavorisées) et à l’adoption du harcèlement policier permanent des pauvres dans l’espace public (Pedrazzini, 2005). Est-ce que ces orientations sont celles qui influencent les stratégies de gestion urbaine des espaces publics face aux populations marginalisées que l’on soit à Paris ou à Montréal ? Sinon, en existe-t-il d’autres ? Lorsqu’il s’agit des populations marginalisées, adopte-t-on les mêmes stratégies de gestion de l’espace public des deux côtés de l’Atlantique ? Les façons d’agir résultent-elles des mêmes repères normatifs quant au rôle que l’on fait jouer aux espaces publics du centre-ville ?

Ce projet de recherche en démarrage propose d’étudier les pratiques de gestion urbaine des espaces publics face à la présence de populations marginalisées au cœur des centres-villes de Montréal et de Paris.1 La spécificité de ce projet réside dans le déplacement d’un regard porté sur l’intervention auprès des populations marginalisées, à un regard sur la gestion des espaces publics où ces populations se retrouvent. Les objectifs consistent à analyser les enjeux associés aux stratégies d’actions utilisées par les groupes d’acteurs impliqués. Ensuite, seront analysées les représentations sociales de ces mêmes acteurs face au processus de gestion urbaine auxquels ils ont participé. La démarche comparative permettra de distinguer des logiques de gouvernance urbaine selon les événements et les lieux géographiques en révélant le sens des logiques qui auront été à l’œuvre. Les résultats de recherche aideront à mieux comprendre la complexité de ce qui est en jeu dans ces contextes souvent polarisés entre bourreaux et victimes. Développer une meilleure compréhension des situations problématiques est une condition préalable à l’amélioration des pratiques d’intervention sociale auprès de ces populations et de la gestion urbaine de l’espace public.

L’« organisation communautaire » au Québec et la reconfiguration de l’État social : le tournant

Que devient l’organisation communautaire au Québec dans le contexte de la reconfiguration de l’État social ? Dans ce texte, nous nous réfèrerons plus spécifiquement à l’organisation communautaire dans les centres de santé et de services sociaux (CSSS) qui constitue une singularité québécoise.

Qu’est-ce qu’on entend par « organisation communautaire » ? Kramer et Specht (1983, traduit par Duperré, 2007) mettent l’accent sur les « différents moyens d’intervention utilisés par un agent de changement professionnel pour venir en aide à des systèmes d’action à s’engager, à l’intérieur d’un système de valeurs démocratiques dans une action collective planifiée, dans le but de s’attaquer à des problèmes sociaux » . Cette définition de l’organisation communautaire est communément utilisée au Québec. Elle est reprise par différents auteurs (Bourque et al., 2007 ; Duperré, 2007 ; Bourque et Lachapelle, 2010). On retrouve également cette définition dans le Cadre de référence et de pratique en organisation communautaire du CSSS Jeanne-Mance (CROC1, 2012 : 12).

Quant à la définition de l’action communautaire, c’est celle de Lamoureux et al. (2008) qui est communément retenue : « L’action communautaire désigne toute initiative issue de personnes, de groupes communautaires, d’une communauté (géographique, d’intérêt, d’identités) visant à apporter une solution collective et solidaire à un problème social ou à un besoin commun. L’action communautaire s’actualise par des pratiques multiples et diversifiées structurées autour de trois axes principaux : a) la mise en place de ressources et de services d’utilité sociale évidente, b) activités d’éducation populaire favorisant l’exercice d’une citoyenneté active, c) la formulation et la mise à l’avant de revendications sociales visant à rendre notre société plus cohérente avec les valeurs auxquelles nous adhérons collectivement » (Lamoureux et al., 2008 repris dans Bourque et Lachapelle, 2010 et dans CROC, 2012 : 12). Notons que dans la définition du CROC, le nous est précisé en parenthèse : les personnes, les groupes ou communautés. Dans tous les cas, les valeurs sont présentées comme un consensus social.

Ainsi, pour Bourque et Lachapelle (2010), l’organisation communautaire est considérée comme une pratique professionnelle de soutien à l’action communautaire : elle sert d’interface entre les « collectivités » et les services publics. Le défi pour ces auteurs est de renouveler la reconnaissance de l’organisation communautaire afin d’encourager la participation citoyenne dans une tendance à la professionnalisation constatée aussi bien dans les CSSS que dans bon nombre d’organismes communautaires, d’instances de concertation et de développement local (Bourque et Lachapelle, 2010).

Reconfiguration de l’État social

Les dernières décennies ont vu la reconfiguration de l’État social. Par reconfiguration2, je me réfère à la notion de « configuration » élaborée par Norbert Elias (1987), pour signifier que l’État social n’est pas une substance, mais plutôt un réseau complexe et enchevêtré d’interdépendances assimilables à un équilibre de tensions entre les parties (entités, groupes ou individus) d’un ensemble. La notion d’interdépendance n’exclut ni des rapports de pouvoir ni des rapports sociaux. L’utilisation du terme « État social » est préférée à celui d’« État providence » en référence à Robert Castel (1995). Ce sociologue estime en effet que cette expression est fâcheuse parce qu’elle ferait penser que l’État interviendrait avant tout comme un pourvoyeur de « bienfaits », en distribuant des oboles à ceux qui en ont besoin. Cette interprétation correspond finalement à peu de choses près à ce qui est communément considéré comme de la charité.

Dans la réalité, l’État social a toujours été limité et a laissé subsister d’importantes inégalités entre les groupes sociaux, tandis que son rôle a plutôt été protecteur contre les risques sociaux. Difficile à circonscrire de par ses multiples facettes, l’État social regroupe l’ensemble des interventions étatiques visant un certain « bien-être » social au sein d’une population. Cela peut recouvrir, par exemple, aussi bien les politiques de soutien au revenu ou à l’emploi, de santé, d’éducation ou tout ce qui a trait aux politiques sociales. L’État social s’est doté de compétences règlementaires, économiques et sociales qui ont de larges retombées au quotidien. En ce qui nous concerne, les pratiques d’organisation communautaire au sein d’un CSSS s’inscrivent pleinement dans cette reconfiguration de l’État social. Celle-ci est marquée par des processus pouvant avoir des impacts sur les inégalités sociales.

En Amérique du Nord, le Québec représente une formation sociale aux caractéristiques singulières (Côté, Lévesque et Morneau, 2007) pouvant notamment se comprendre à la lecture du lien entre protection sociale et nationalisme (Béland et Lecours, 2012). Au-delà des aspects liés au contexte linguistique et culturel, certains auteurs évoquent un certain « modèle québécois » (Lévesque, 2001, 2003). Celui-ci serait né au début des années 1960 dans le contexte de la Révolution tranquille, à partir de laquelle est engagé un processus de modernisation politique, économique, sociale et culturelle d’inspiration keynésienne. Dans les années 1960-1970, le développement de l’État social au Québec apparait comme une réponse aux demandes des mouvements sociaux : le budget le permet et les mouvements sociaux sont plus « étatistes » (Favreau, 2000). Ce contexte renvoie à un mode de gouvernance ou l’acteur public joue un rôle prédominant (Klein, Fontan, Harrisson, Lévesque, 2010 : 237), notamment à travers le monopole étatique des services publics, qui sera remis en question dans les années 1980 alors qu’on parle d’une « crise du fordisme » ou d’une « crise de l’État providence ». Les années 1980-90 sont marquées par un frein aux services publics, des privatisations et des transformations du marché du travail, mais également par l’émergence d’un tiers secteur. Alors qu’on peut parler d’une montée du « local » et du « territorial » dans les années 1990, Favreau parle d’une « décentralisation tranquille » (Favreau, 2000).

D’une manière générale, il faut noter également l’influence des mouvements sociaux sur les politiques publiques, que ce soit à travers l’institutionnalisation d’expérimentations de la société civile ou de partenariats entre les acteurs publics et les acteurs sociaux (Lévesque, 2001). Pour Savard et Proulx (2012), avec ce nouveau partage de responsabilités entre l’État et les acteurs de la société civile, cette relation partenariale est passée progressivement de la « coexistence à la supplémentarité ». Plus récemment, coconstruction et coproduction apparaissent comme les maîtres mots des politiques publiques au Québec. Il est généralement entendu que le premier terme correspond à la création et le second à l’application des politiques publiques. Certains auteurs tout en analysant les contours de ces configurations reliant l’État, le marché et la société civile y voient des vecteurs de « démocratisation » et d’amélioration des politiques publiques (Vaillancourt et Leclerc, 2011 : 116)3.

Santé et services sociaux

C’est sans doute dans le domaine de la santé et des services sociaux que ces mutations sont le plus marquantes au Québec. De fait, les organismes communautaires sont plus nombreux dans ce secteur (Savard et Proulx, 2012 : 25). Jetté (2008) s’est intéressé à la reconnaissance et au financement des organismes communautaires par le Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) en ce centrant sur le Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC) créé en 1973. On assiste ainsi à la constitution et à l’essor d’un tiers secteur formé d’organismes communautaires mettant dès lors en lumière une reconfiguration de l’État social ces quarante dernières années. En 1990, la réforme Côté, via la Loi 120, les reconnaissait officiellement, participant ainsi à leur développement. Pour Proulx, ce nouveau « mode de gestion du social » repose essentiellement sur quatre axes : « la personne au centre des préoccupations; une tendance à la régionalisation et au local; l’appel aux ressources de la communauté (les familles, les proches, les organismes communautaires); et le partenariat comme stratégie privilégiée d’intervention » (Proulx, 1997 : 27).

Plus proche de nous, en 2003, la réforme Couillard, en invitant les centres de santé et de services sociaux (CSSS) récemment créés à conclure, dans le cadre de leur « responsabilité populationnelle », des ententes de services avec leurs partenaires pour la livraison de services, y compris les organismes communautaires, s’alignait vers une certaine contractualisation de l’action publique (Savard et Proulx, 2012 : 25). Dans ce contexte, Caillouette et d’autres auteurs évoquent une « rupture » inscrite dans cette « réingénierie » de l’État marquant le passage d’un modèle de régulation « partenariale » à un modèle de régulation « marchande », dans lequel l’État « n’est plus tenu à un dialogue avec les acteurs de la société civile » (Caillouette et al., 2007 : 462). Bourque (2004) montre également comment les Lois 25 et 83 inscrivent les CSSS et les organismes communautaires dans un rapport davantage hiérarchique de sous-traitance. L’externalisation des politiques publiques au secteur communautaire apparait donc comme un des éléments marquants de la reconfiguration de l’État social. Toutefois, ces auteurs reconnaissent que ces relations laissent tout de même une certaine marge de manœuvre aux organismes communautaires, notamment quand il est question de coconstruction des politiques publiques. Savard et Proulx soutiennent que dans ce contexte les ententes de services n’ont finalement pas été grandement modifiées, que les relations entre les différents acteurs peuvent emprunter des modèles variés et qu’en général, on ne peut parler d’un « assujettissement des organismes communautaires aux règles et aux demandes du réseau public » (Savard et Proulx, 2012 : 28)4.

Le mouvement communautaire et les CLSC

La création des Centres locaux de santé communautaire (CLSC) en 1972 s’inscrit dans un contexte de déploiement de l’État social et de développement du mouvement communautaire au Québec. Les CLSC mettent au service de la population des professionnels de l’action communautaire. L’introduction de l’organisation communautaire dans les CLSC apparaissait comme une innovation : le soutien à l’action citoyenne était considéré comme stratégie de santé et bien-être (Bourque et Lachapelle, 2010). Favreau et Hurtubise (1993 : 13) soulignent, pour leur part, que « Les CLSC sont apparus dans un contexte d’expansion du rôle providentialiste de l’État, particulièrement de sa fonction de fournisseur de services universels et gratuits, et par suite du développement des mouvements sociaux qui réclamaient, non seulement de meilleurs services du secteur public en la matière, mais aussi plus de démocratie directe dans la mise en œuvre de ces services. Aussi, la création d’organismes publics locaux qui auraient à fournir des services sociaux et des soins de santé de première ligne se fit avec la participation des travailleurs et de la population, pour créer un modèle original d’organisation ».

L’organisation communautaire est partie prenante de la dynamique d’implantation de cette « première génération » de CLSC. Pour Favreau et Hurtubise (1993 :2), l’action communautaire se déploie dans une institution publique – le CLSC – dont le « rapport à l’État a été de nature conflictuelle depuis ses origines ». Rappelons qu’au Québec dans les années 1970, on assiste à un essor des « groupes populaires » et des pratiques émancipatoires : coopératives d’habitation, garderies, radios locales, groupes de défense revendiquant des droits universels à partir de besoins localisés (par exemple, assistés sociaux, chômeurs, locataires, personnes handicapées, personnes retraitées) (Vibert, 2007 : 9).

Le réseau des CLSC est complété au milieu des années 1980 et fournit des ressources en organisation communautaire à l’ensemble du Québec : « L’organisation communautaire en CLSC a évolué comme pratique professionnelle en fonction de la transformation des communautés locales et des changements dans le réseau des services sociaux et de santé » (Lachapelle, 2003 : 2). Favreau et Hurtubise remarquent une redéfinition des pratiques d’organisation communautaire en CLSC à la fin des années 1980 qui s’inscrit dans une reconfiguration de l’État social et un repositionnement des mouvements sociaux : « Ces tendances lourdes conduisaient à la normalisation des CLSC et de leur action communautaire : repli des mouvements sociaux (syndical et communautaire nommément), sous-traitance du secteur communautaire par le secteur public, directement ou indirectement par le seul financement d’activités complémentaires, spécialisation du secteur communautaire et des CLSC par problématiques, etc. » (Favreau et Hurtubise, 1993 : 11).

Bourque et Lachapelle balisent plus précisément une seconde phase de l’itinéraire de l’organisation communautaire dans le réseau de la santé et des services sociaux correspondant aux années 1986-2002. Cette phase est caractérisée par une certaine structuration de la profession qui se matérialise notamment par la mise en place du Regroupement québécois des intervenants et intervenantes en action communautaire en CSSS (RQIIAC). L’assemblée générale du RQIIAC de 2002 adopte le Cadre de référence de l’organisation communautaire en CLSC qui réactualise celui hérité des années 1990. En soutenant la reconnaissance des pratiques d’intervention collective et en affirmant les principes rendant compte de la spécificité du métier d’organisateur communautaire, ce cadre participe à une certaine professionnalisation « en douce » (Bourque et al., 2007 : 341).

Dans son introduction à la publication de ce document publié en 2003, René Lachapelle, alors président du RQIIAC, aborde la question de l’évolution de l’organisation communautaire en ces mots : « dans toute profession, les pratiques évoluent avec le progrès des savoirs et des moyens disponibles. En organisation communautaire les savoirs évoluent avec les conjonctures. Quant aux moyens, ils dépendent des rapports de pouvoir entre l’État et la société civile, et dans celle-ci, entre les classes sociales et les groupes sociaux. L’organisation communautaire étant une pratique de changement social, une profession qui touche le politique, toujours campée dans des rapports de pouvoir, le cadre de référence ne doit ni succomber à la tentation du manifeste politique, ni éviter le défi de s’inscrire dans cette conjoncture toujours en mouvement » (Lachapelle, 2003 : 4). Ironie du sort ou perception des changements structurels en cours, les réformes mises en place la même année donnent un sens particulier à ces propos.

L’organisation communautaire en CSSS

Les lois 25 (2003) et 83 (2005) modifient le système mis en place par la réforme Côté (1991). Quatre-vingt-quinze CSSS sont ainsi créés et sont le résultat de fusions de CLSC, de centres d’hébergements et de soins de longue durée et souvent d’un centre hospitalier. Ils sont amenés à développer des réseaux locaux de services (RLS) intégrant, entre autres, ressources publiques, privées, organismes communautaires et entreprises d’économie sociale. À ces CSSS correspondent 95 territoires administratifs et décisionnels sur lesquels les nouveaux établissements ont une responsabilité populationnelle. Ceci étant, Fleuret et Apparicio (2011) rappellent que si l’offre de services de santé de première ligne est définie localement à l’échelle de ces territoires, l’allocation des ressources et la définition des grandes orientations des politiques de santé se décident au niveau provincial.

Dans la pratique, la création des CSSS a entrainé une mutation du contexte de travail et du rattachement administratif des équipes d’organisation communautaire (Bourque et Lachapelle, 2010 : 111). Cela marque un tournant important pour l’organisation communautaire (Comeau et al. 2008), particulièrement en ce qui concerne la formalisation des pratiques. Bourque et Lachapelle pointent plusieurs aspects de la réforme venant modifier les pratiques de l’organisation communautaire : (1) le rôle de liaison des organisateurs communautaires (OC) auprès des organismes communautaires est modifié dans le cadre des réseaux locaux de services et de la responsabilité populationnelle5 ; (2) la responsabilité de santé publique et la « livraison de programmes normés et ciblés » ; (3) l’alourdissement des structures d’encadrement des établissements et l’influence de la nouvelle gestion publique6 (Bourque et Lachapelle, 2010 : 31).

Si la création des CSSS marque un tournant, pour ces auteurs « ce n’est certainement pas la fin de la tension permanente qui caractérise l’organisation communautaire dans les services publics, particulièrement dans le réseau de la santé et des services sociaux » (Bourque et Lachapelle, 2010 : 31). L’organisation communautaire en CSSS se situe au cœur de paradoxes et de logiques contradictoires. En effet, d’un côté, on attend d’elle qu’elle renforce la société civile et la participation citoyenne, de l’autre, elle est partie prenante dans une institution marquée par la nouvelle gestion publique axée sur les partenariats public-privé (PPP) et la privatisation. De même, elle est censée agir sur les déterminants sociaux de la santé et les causes des problèmes sociaux alors que l’action publique ne vise qu’à en gérer les conséquences. (Bourque et Lachapelle, 2010 : 137).

Pauvreté et action communautaire : les affaires de tout le monde

Après une longue expérience dans les milieux privé, parapublic et communautaire, William A. (Bill) Ninacs a cofondé la Coopérative de consultation en développement La Clé en 1993 à Victoriaville. Cette coopérative accompagne et soutient des organismes et des communautés dans leurs démarches de développement, dans une perspective de solidarité et de justice sociale. Ses interventions se font par de la formation, des services conseils ainsi que des travaux de recherche et d’évaluation. À travers La Clé, Bill poursuit son engagement dans la lutte à la pauvreté, en mettant à l’œuvre le bagage social et économique qu’il a acquis au fil de ses multiples expériences professionnelles. Avec l’organisme Accès travail, La Clé a notamment amorcé un projet de mobilisation vers une « stratégie globale et intégrée de lutte à la pauvreté et à l’exclusion sociale », avec comme axe prioritaire le parcours vers l’emploi. Ce projet mobilisera des acteurs sociaux, institutionnels, communautaires et privés, et représente pour Bill Ninacs une « nouvelle étape » à franchir pour le mouvement communautaire victoriavillois.

« Pour moi, joindre les univers économique et social a toujours été une passion. Je pense que c’est dans ce sens-là que j’ai toujours voulu agir. Je n’ai jamais pensé que les affaires devaient être seulement entre les mains des acteurs économiques. Je pense que les affaires, ce sont les affaires de tout le monde ! »

Gestionnaire et comptable de formation, Bill Ninacs a intégré le milieu communautaire de Victoriaville dans les années 70, avec le souhait d’y insuffler une certaine vision d’« affaires », sans toutefois sombrer dans une vision « traditionnelle » du développement économique. « Lorsque j’ai quitté le secteur privé pour travailler dans le communautaire, c’était pour travailler sur les questions de pauvreté, ici, dans les Bois-Francs. »

Dans les débuts du mouvement communautaire à Victoriaville, il n’y avait qu’un seul organisme, soit le Centre de relèvement et d’information sociale (CRIS) : « À l’époque, à Victoriaville, que ce soit pour obtenir de la nourriture, fuir son mari violent, avoir un toit sur la tête, les gens arrivaient à une même porte, un seul organisme qui s’appelait le CRIS, le Centre de relèvement et d’information sociale.1 On travaillait avec cette idée que les gens avaient le droit de participer aux décisions qui les concernaient et que c’était par le biais de réponses collectives qu’on pouvait répondre à des besoins collectifs. Il fallait donc identifier les besoins collectifs, mettre ensemble des gens qui vivaient des problèmes similaires et trouver avec eux les réponses à leurs besoins. Bien que le fond était là, on ne parlait pas encore d’empowerment ni d’autonomie, mais simplement de répondre aux besoins primaires des personnes. » La plupart du temps, cette réponse touchait à la fois les dimensions sociales et économiques de la pauvreté. Le CRIS a été un véritable incubateur d’organismes, donnant naissance en l’espace de cinq ou six ans à une vingtaine d’organismes communautaires : groupe de consommation, association de locataires, association de familles monoparentales, boucherie et garage coopératifs.

Après quelques années de travail au sein du CRIS et ensuite de l’ACEF, Bill Ninacs ouvre un bureau de comptabilité avec comme clientèle, entre autres, presque tous les groupes communautaires de la région : « Cela m’a permis de voir l’ensemble de ce qui se passait. J’ai alors tenté de partager mes connaissances en donnant des cours de comptabilité adaptés aux groupes communautaires et, de ce fait, influencer la façon dont les organisations sociales utilisaient les techniques d’affaires ».

La « Corpo »

En 1984, Bill Ninacs participe à la création à Victoriaville de la première corporation de développement communautaire québécoise, qui fut le résultat d’un processus autonome de concertation entre les organisations communautaires de la région, enclenché plusieurs années auparavant : « Certains leaders du mouvement communautaire local avaient décidé de présenter un projet de concertation au premier Sommet socioéconomique régional. À l’époque, j’étais directeur général adjoint du CLSC Suzor-Côté et on m’avait demandé d’accompagner les personnes qui devaient défendre le projet lors des rencontres préparatoires. Au moment de la fondation, j’ai été élu au conseil d’administration et j’ai participé au premier comité de sélection de l’agent de développement. Quelques mois plus tard, on m’a recruté pour remplacer la coordonnatrice qui quittait parce qu’elle ne se sentait pas à l’aise avec les liens à faire avec le développement local et, plus particulièrement, avec le développement économique. Mon expertise en cette matière a donc été mise à contribution dès le début des activités de la Corpo. »

Bill a été coordonnateur jusqu’en 1990. L’équipe de trois personnes a réalisé de nombreuses activités au fil des années, dont plusieurs visaient le renforcement des organisations du milieu : la gestion d’une police d’assurance-collective, le regroupement d’achats, un bulletin de liaison mensuel, un centre de documentation, des sessions de formation, des ateliers de réflexion et la production et la distribution de diverses publications. Mais les membres avaient également droit à des services de soutien en lien avec leur fonctionnement tant administratif que démocratique. « Deux dossiers illustrent assez bien comment mon expérience de gestionnaire a pu être mise à contribution. D’abord, il y a eu la mise sur pied par la Corpo de DEJA, organisme voué au développement de l’entrepreneuriat jeunesse. Le programme gouvernemental visait spécifiquement les jeunes prestataires de la sécurité du revenu. Notre objectif était de leur permettre de connaître des modèles alternatifs d’entreprise, notamment la coopérative et l’organisme sans but lucratif, ce qui n’aurait pas été le cas si le milieu plus conventionnel de développement économique avait parrainé ce projet. »

Cependant, c’est surtout le dossier de la Place communautaire Rita-Saint-Pierre qui a permis à Bill d’utiliser tout son bagage. Il s’agissait de la prise en charge de l’ancien centre administratif d’Hydro-Québec qui s’est faite à partir de principes établis par tous les membres de la Corpo : « Ces principes exigeaient, entre autres, que l’édifice serve à l’ensemble du communautaire et non seulement aux locataires. La gestion, assumée par la Corpo, avait une visée d’animation communautaire en même temps que d’administration. » La Place communautaire Rita-St-Pierre abrite encore aujourd’hui au-delà de trente organisations communautaires. Ce projet novateur a permis la consolidation des opérations des organismes par la rationalisation de l’utilisation de locaux, l’organisation de services collectifs et l’application d’une politique de tarification qui tenait compte de la capacité de payer. Le partage d’informations, d’expertises et de ressources était rendu possible par la proximité des différents groupes. De plus, la réouverture d’un restaurant populaire, l’organisation de trois nouveaux organismes –  une résidence pour jeunes sans abri, une halte-garderie et une coopérative de travail en entretien ménager – et l’expansion de certaines activités ont créé plusieurs nouveaux emplois permanents, dont quelques-uns pour les personnes à faible revenu : « Aujourd’hui, on appellerait ça une entreprise d’économie sociale. »

De cette expérience à la « Corpo », Bill a retenu entre autres que la formation est essentielle, surtout lorsque le développement doit reposer sur des valeurs alternatives : « Je connaissais déjà l’importance des compétences techniques, mais j’avais drôlement sous-estimé la nécessité de développer un esprit critique, ce qui inclut une capacité d’autocritique, et d’aiguiser la capacité d’analyse lorsqu’on doit innover et prendre les risques que l’innovation implique. Nous sommes souvent sortis des sentiers battus à la Corpo, mais la compétence qui le permettait appartenait malheureusement à un groupe restreint de personnes, à l’équipe permanente et à quelques membres du conseil d’administration, et ceci n’a pas permis la pérennité de nos expérimentations lorsque d’autres personnes les ont prises en main. »

« Ceci m’a amené à comprendre que ce n’est pas parce que les personnes appauvries contrôlent les ressources dont elles ont besoin qu’elles sauront les exploiter de façon efficace. En fait, le contraire est souvent arrivé, car les modèles de fonctionnement disponibles n’avaient rien d’alternatifs. De plus, ça prend souvent des connaissances supérieures pour pouvoir réussir certaines initiatives. Par exemple, l’utilisation de l’endettement comme outil de développement n’a pas été bien comprise et le remboursement prématuré d’emprunts s’est fait au détriment du soutien aux groupes les moins bien nantis. En vérité, c’est assez difficile de savoir comment exploiter un capital lorsqu’on n’en a jamais possédé. »

Il a également constaté que la Corpo et chacun des groupes manquaient cruellement d’outils pour évaluer leur travail : « Certaines données quantitatives étaient toujours disponibles, mais ça ne nous donnait pas nécessairement l’heure juste par rapport aux changements souhaités. C’est pour cette raison que j’ai sauté sur l’occasion de m’inscrire au programme de maîtrise en développement économique communautaire offert au New Hampshire, car ça m’offrait la possibilité d’approfondir les causes et surtout les conséquences de tous ces gestes que j’avais posés depuis mon départ de l’entreprise privée. Et c’est dans ce milieu anglophone que j’ai pris conscience que l’objectif de prise en charge que je visais en était un d’empowerment.2 Je souhaitais que les personnes pauvres et/ou exclues aient la possibilité de faire les choix qu’elles voudraient sur le plan économique et social, et qu’elles puissent transformer ces choix en décision. »

Mobilisation et expérimentation

Quarante ans après avoir quitté le secteur privé, Bill Ninacs poursuit différents projets de lutte contre la pauvreté dans les Bois-Francs, notamment à travers la coopérative La Clé qu’il a cofondée dans les années 90. Après avoir appuyé les organismes d’intervention sociale dans le développement de compétences économiques, Bill Ninacs souhaite maintenant investir le milieu des affaires, pour y importer une vision sociale : « Cela ne veut pas dire que je renie le travail qui a été fait antérieurement, mais qu’il faut simplement passer à une nouvelle étape. » Reconnaissant l’important apport des entreprises d’économie sociale dans la lutte à la pauvreté, il croit cependant qu’il faut aujourd’hui franchir un pas de plus : « Le milieu communautaire a été très bon pour travailler sur des questions sociales, mais plutôt faible par rapport aux questions économiques, sinon pour revendiquer certains droits. De leur côté, les acteurs économiques s’occupent des questions économiques, et soutiennent que ce sont les acteurs sociaux qui devraient s’occuper du reste. Jusqu’à maintenant, on a tendance à se maintenir dans des silos. Le défi aujourd’hui, c’est d’amener à une même table les acteurs sociaux et économiques, pour dire que le phénomène touche les deux, et trouver une façon commune pour faire en sorte que la pauvreté soit un jour enrayée. »

À travers un projet de mobilisation porté par la coopérative de travail La Clé et Accès travail, un organisme de développement de l’employabilité dans les Bois-Francs, Bill Ninacs souhaite donc aller plus loin que la simple collaboration entre les secteurs communautaire et privé, pour qu’ils deviennent capables de développer une vision commune et une stratégie globale et intégrée de la lutte contre la pauvreté, avec comme axe prioritaire le parcours vers l’emploi. Dans les Bois-Francs, de nombreux acteurs interviennent à chacune des étapes de ce parcours, mais leurs efforts sont rarement coordonnés et les liens de collaboration sont peu nombreux. La participation des employeurs aux différentes actions visant l’intégration en emploi est quasi inexistante et leur rôle ne fait pas consensus chez les autres acteurs sociaux. Pourtant, le parcours vers l’emploi ne peut se réaliser sans que soient disponibles des emplois de qualité et un milieu de travail adéquat, permettant d’atteindre et de maintenir une certaine autonomie.

Le processus amorcé se fera notamment à travers un travail de mobilisation, de concertation et d’expérimentation. Un comité de stratégie formé des principaux acteurs impliqués dans le parcours vers l’emploi (parmi lesquels, les entreprises) sera ainsi créé afin de réaliser un diagnostic collectif de la situation de la pauvreté menant au développement d’une vision commune du changement souhaité. Parallèlement à cette démarche, l’organisme Accès travail expérimentera une approche intégrée d’insertion sociale et professionnelle visant les personnes éloignées du marché du travail depuis longtemps. L’approche s’inspirera de celle développée en 2011 dans le cadre d’une recherche-action, en élargissant toutefois la population cible et en s’adjoignant de nouveaux partenaires qui travailleront davantage en concertation afin de co-construire et consolider un nouveau modèle d’intervention. Un mécanisme formel de communication permettra à Accès travail et au comité de stratégie de s’alimenter mutuellement et de façon continue de l’expérience de l’autre.

Ces acteurs, agissant de façon intersectorielle et concertée, pourront ainsi développer une responsabilité partagée vis-à-vis du parcours vers l’emploi des personnes en situation de pauvreté, en rassemblant progressivement leurs interventions et leurs activités afin d’éviter les dédoublements et d’assurer la cohérence : « L’intégration se manifestera lorsque chaque acteur ajustera et réajustera autant de fois que nécessaire son intervention en fonction des actions des autres acteurs pour réaliser les objectifs communs qu’ils se sont donnés. »

Autonomie et interdépendance

Pour Bill Ninacs, il y a encore beaucoup de travail à faire pour réduire la pauvreté et les inégalités, de manière à ce que chacun puisse s’épanouir et trouver une réponse à ses besoins. « Moi, je ne peux pas marcher. Je suis une personne handicapée. Ainsi, je pourrais facilement dire : je ne peux pas passer une entrevue pour un emploi, parce que je ne peux pas marcher. Mais je peux avoir un fauteuil roulant pour me déplacer. Mon fauteuil roulant ne m’appartient pas. Il appartient à la société. C’est la RAMQ qui me le prête. Je suis donc dépendant de la société. Est-ce que cela m’empêche d’être autonome ? J’espère que non : qu’on m’assure la ressource pour maintenir mon autonomie, et non pas pour nuire à celle-ci. La question, ce n’est pas d’être indépendant, mais d’être autonome, de telle façon que la société va tenter de combler mes besoins pour que je sois capable d’assurer mon épanouissement. Et comme personne autonome, je vais tenter à mon tour de jouer mon rôle comme citoyen actif. Ça me plaît de savoir que je peux contribuer aux Centres de la petite enfance même si je n’ai pas d’enfants de cet âge-là. D’où l’idée non pas de développer l’indépendance des personnes comme le souhaite le courant actuel d’individualisme, mais de développer l’autonomie dans une perspective d’interdépendance sur laquelle doit reposer un véritable projet de société. Parce que c’est l’interdépendance qui nous permet d’avoir des liens de solidarité. »

Colères d’usagers, colères d’intervenants : éclats au travail

Dans le corridor d’un centre d’hébergement, le fils d’un résident laisse exploser sa colère, insultant le personnel et lui reprochant son incompétence. Au téléphone, la commissaire locale aux plaintes s’efforce de calmer une usagère furieuse de s’être fait refuser des services. En consultation, un travailleur social explique à une personne qu’il ne peut accepter ses emportements et éclats, et qu’elle doit changer si elle veut continuer de recevoir son aide. Dans le bureau d’un cadre, un intervenant donne libre cours à sa colère, furieux contre les règles et les nouvelles directives auxquelles il doit se soumettre. De retour chez lui après le travail, un gestionnaire exprime devant ses proches sa révolte devant la manière dont sont traités des enfants ou le mépris dont certaines personnes sont parfois l’objet.

La colère ne laisse jamais indifférent. Elle explose, heurte, blesse. Elle attire l’attention, veut rompre avec le destin ou le cours régulier des choses. Au travail, elle vient bousculer les habitudes et l’autorité ; dans les soins et les services, elle menace une relation que l’on veut fondée sur la confiance et l’empathie, ainsi que sur des rôles et des attentes bien définis ; dans les grandes organisations, elle dérange, perturbe la routine, dévoile ce que l’on préfère taire, ignorer ou traiter autrement. La colère est également multiple. Elle a plus d’un visage. Elle prend différents prétextes, s’exprime de façons variées, mais surtout, on y réagit de façons multiples et contradictoires. Devant sa propre colère, celle dont on est la victime ou dont on est témoin, nos réactions sont variables, souvent ambivalentes. Tantôt on l’approuve, tantôt on la condamne.

Ces réactions diverses trouvent leur source dans la manière dont on s’est représenté la colère dans l’histoire et la culture occidentales, la manière dont on l’a pensée et jugée. Un détour par l’histoire peut nous aider à en comprendre les raisons et les motivations. C’est ce que je me propose ici de faire. Ce détour nous donnera quelques repères pour comprendre la passion colérique dans les relations de services et les relations de travail aujourd’hui : ce qui la provoque et comment on la juge, pourquoi ici, on croit devoir la maîtriser et là, on lui reconnaît une légitimité.

Imaginaire et éthique de la colère

La colère n’est pas un simple mouvement impulsif. Comme toutes les passions de l’âme, elle est imprégnée d’imaginaire, de représentations et de valeurs qui en orientent la manifestation. Au cours de l’histoire, elle fut investie de différentes significations, dont l’importance a varié selon les époques et les milieux sociaux. Ces significations appartiennent à l’héritage culturel d’une société et dirigent en silence les emportements colériques des individus. « On doit reconnaître que l’homme est au-dedans de lui-même le lieu d’une histoire », écrit Vernant (1996 : 142).

Ainsi, très tôt dans l’histoire de l’Occident, la colère fut l’objet de préoccupations et de réflexions.1 Chez les anciens Grecs, elle était la réponse qu’il convenait d’avoir lorsqu’on subissait un outrage. Elle était protestation pour une offense ou une dépréciation injustifiée, une demande de réparation pour une atteinte faite à son honneur ou à sa réputation. La colère était pour ainsi dire un droit, et même un devoir, pour celui qui subissait un affront, se sentait lésé, n’était pas traité selon son rang ou sa valeur. Longtemps un privilège des princes, qui seuls pouvaient ainsi faire valoir leur droit, elle s’est depuis « démocratisée » ; il est jugé normal que toute personne qui s’estime bafouée ou méprisée puisse s’emporter avec violence.

Mais dès l’Antiquité, la colère fut également perçue comme une maladie de l’âme et du corps, un dérèglement, une perte de contrôle. Celui qui est en colère ne sait pas se dominer, il est emporté par la colère, il ne s’appartient plus. Le colérique ne sait pas discerner ce qui est important de ce qui ne l’est pas, le vrai du faux, son intérêt de ce qui lui est contraire. Il est aveuglé par la colère et commet souvent l’irréparable. La colère n’est plus ici un droit, mais une faiblesse.

Avec l’orgueil, l’avarice, la luxure, la paresse, l’envie et la gourmandise, la colère figure aussi dans la théologie chrétienne parmi les sept péchés capitaux. Se mettre en colère, c’est s’aimer trop soi-même et ne pas aimer suffisamment son prochain. Elle est un péché, car elle entraîne le mal, la violence, la discorde et la haine. La colère est contraire aux vertus que sont la charité et l’humilité. Elle va à l’encontre des attitudes qui sont au centre de l’éthique chrétienne : le pardon et la compassion. Tout comme dans la représentation précédente – la colère comme maladie – elle est perçue négativement.

Enfin, la passion colérique fut aussi parfois associée à la justice et à la vérité. C’est la colère du révolté, de celui qui arrache les masques pour dénoncer les mensonges, les compromissions et les abus. La colère devient un geste héroïque de résistance et d’insoumission, un geste de refus devant l’intolérable ; un geste également courageux, car on se fait de nombreux ennemis à dénoncer les privilèges, les injustices ou l’incompétence. La colère redevient positive, c’est une conduite valorisée. Au Québec, le syndicaliste et militant Michel Chartrand a incarné cette représentation de la colère.

Ce sont là quatre représentations très différentes de la colère, chacune comportant d’ailleurs de multiples variantes. Ce sont quatre manières différentes de la comprendre, de la juger et donc, la ressentir ; quatre manières d’en faire l’expérience, qui commandent des réactions différentes. À ces quatre représentations peuvent d’ailleurs être associées quatre éthiques différentes, quatre visions ou idéaux de ce qu’est une vie bonne, vertueuse ou accomplie. À la colère comme réponse à l’outrage, correspond une éthique fondée sur la préservation de l’honneur et de la réputation ; elle passe par la reconnaissance de sa valeur par les autres. À la condamnation de la colère comme maladie de l’âme et du corps, correspond une éthique de la maîtrise de soi, l’idéal du sage qui ne s’emporte pas, conserve sa tranquillité et prend une décision raisonnable. À la représentation de la colère comme péché, correspond une éthique fondée sur les vertus chrétiennes de la charité et du pardon, qui commandent la compassion, l’amour de l’autre et le refus de l’amour immodéré de soi. Enfin, la représentation de la colère comme dévoilement de l’injustice est liée à un idéal d’intégrité personnelle et d’authenticité, dans le refus des compromissions et l’attachement à la vérité (voir tab.1).

Passions colériques

Ces quatre représentations sont encore bien vivantes dans les sociétés occidentales en général, et dans la société québécoise en particulier. Elles commandent en grande partie les manifestations de colère et les réactions à ces colères dans les différentes sphères de la société, dont celle des services de santé et des services sociaux.

L’usager qui se met en colère parce qu’on lui refuse des services s’estime offensé. Il a le sentiment que ce refus témoigne du peu d’intérêt que les autres ont pour lui. Il pense avoir droit à plus d’égards et de considération. À travers sa demande de services, il y a une demande de reconnaissance : de ce qu’il est, de ce qu’il vit, de ce qu’il vaut. Par delà ses besoins de soins et de soutien, il cherche à faire reconnaître sa valeur. On y reconnaît la première grande représentation de la colère.

L’intervenant qui demande à l’usager de se contrôler est animé par une autre éthique, celle de la maîtrise de soi. On la retrouve dans diverses formes d’accompagnement des usagers souffrant de troubles mentaux et de problèmes de comportement, dans lesquelles on les invite à maîtriser leurs affects, reprendre le contrôle sur leur vie, collaborer avec les intervenants, suivre les prescriptions, etc. La colère est toujours vue comme une conduite inappropriée, source de problèmes, de confusion et de malentendus ; elle doit être contenue ou canalisée.

Le conjoint (ou l’intervenant), qui continue d’aider un usager malgré sa conduite violente et agressive, ses insultes et même ses coups, qui refuse de céder lui-même à la violence, obéit davantage à la troisième représentation et son éthique. La personne réagit à la colère de l’autre en continuant à faire preuve de charité et de compassion. Sa conduite est dictée par un idéal d’amour de l’autre ou de service à autrui qui en a besoin. Elle demeure animée par des valeurs transmises par le christianisme.

Le gestionnaire ou l’intervenant qui laisse exploser sa colère devant les injustices ou l’absurdité dont il est témoin – malades laissés sans soins, organisation inefficace, enfance  maltraitée – obéit quant à lui à une éthique fondée sur la vérité et le maintien de l’intégrité.  Sa colère est à ses yeux pleinement justifiée. L’inacceptable ne peut être toléré ; il ne peut surtout pas être passé sous silence. Sa colère vise à mettre au jour les impuissances et les frustrations du personnel, que l’organisation, bien souvent, ne voudrait pas entendre.

Dans un même milieu de travail, on voit ainsi s’exprimer différentes colères et réponses à la colère, qui trouvent leurs motivations et leurs sources dans des représentations et des éthiques parfois très anciennes. En fait, chacune de ces colères est souvent elle-même complexe et ambivalente. Différentes représentations, éthiques et attitudes face à la colère s’expriment souvent en même temps (voir tableau). Les individus sont animés de sentiments contradictoires, faits d’approbations et de condamnations, de révolte et de culpabilité. Leur conduite oscille entre la maîtrise et l’emportement. Si certaines représentations et valeurs dominent dans certaines situations, les autres ne sont pas entièrement absentes. Notre imaginaire, notre vision de monde et notre morale sont composés de différentes couches de significations, parfois contradictoires. Et je me limite ici à la tradition occidentale. Dans une société cosmopolite, et plus particulièrement dans l’intervention interculturelle, cette tradition se heurte à d’autres traditions et héritages culturels, suscitant parfois incompréhensions, méprises et réactions passionnelles.

Expériences de la colère

Comme toutes les passions, la colère n’est pas une réaction naturelle. Ou pas entièrement. Les hommes la façonnent, la chargent de significations et de valeurs, l’intègrent à des doctrines ou des morales et lui donnent une forme ; ils en orientent le cours et le développement, l’exaltent ou la refreinent. La colère n’est pas un simple mouvement d’humeur, une réaction instinctive, mais un véritable comportement, une manière de réagir aux évènements et de répondre à une situation, une manière d’être au monde. L’expérience que nous faisons de la colère, la nôtre ou celle dont on est témoin, est une expérience à la fois intellectuelle, émotionnelle et physiologique. Tout notre être y est mobilisé ou se sent concerné.

C’est pourquoi la colère ne nous laisse jamais indifférents. La colère d’ailleurs cherche à nous sortir de l’indifférence. Elle est protestation. Nos expériences variées de la colère ont peut-être en commun de poser chacune à leur façon la question de la volonté et du pouvoir. De l’absence de maîtrise de soi à l’incapacité à obtenir la reconnaissance désirée, de l’impossibilité à obtenir justice à la difficulté de discerner le vrai, l’individu est toujours confronté à son impuissance. Dans la colère, le sujet fait l’expérience de ses limites.

Pauvreté en région et migrations rural-urbain : déracinements

L’« errance urbaine » peut avoir ses sources en région. Cependant, dans le contexte d’urgence sociale qu’appelle leur condition, la plupart des réponses apportées à l’itinérance en milieu urbain visent d’abord à stabiliser les conditions de vie des personnes, en soutenant leur accès aux ressources d’aide alimentaire et d’hébergement, aux services sociaux et de santé et en favorisant leur retour en logement ; avec, pour conséquence non intentionnelle de participer à les ancrer dans leur nouveau milieu de vie, les centres urbains.

Un projet de recherche en démarrage au CREMIS porte sur les facteurs sociaux qui incitent, repoussent ou contraignent certains groupes de la population à quitter leur collectivité rurale d’appartenance pour se rendre en ville.1 Il s’intéresse particulièrement à la trajectoire de migration des personnes qui, une fois rendues en milieu urbain, traversent une période durant laquelle elles sont sans abri, c’est-à-dire en hébergement d’urgence ou littéralement dans la rue. Il propose également de documenter un certain nombre d’initiatives développées en milieux ruraux (ou urbains) qui contribuent à prévenir l’itinérance dans les collectivités rurales et éloignées, et qui pourraient contribuer à soutenir les personnes dans leur milieu d’appartenance, lorsque ces dernières le souhaitent. Ce projet se réalise grâce à une collaboration étroite avec un centre d’hébergement de Trois-Rivières, Le Centre Le Havre. S’intéresser aux trajectoires de vie des personnes qui vivent une situation d’itinérance en milieu urbain peut contribuer à une meilleure compréhension des dynamiques sociales en milieu rural qui contribuent à l’appauvrissement, à la stigmatisation, aux ruptures sociales et, éventuellement, au renvoi de certains groupes de la population vers les milieux urbains.

Déracinement

À l’instar des grandes villes du Québec, la région urbaine de Trois-Rivières est confrontée à une recrudescence du phénomène de l’itinérance. Cette augmentation est notable dans les statistiques de fréquentation des deux principales ressources dédiées à l’itinérance à Trois-Rivières, Le Centre Le Havre et Point de rue, un organisme de travail de rue. Du côté du centre d’hébergement, une hausse importante des demandes d’hébergement d’urgence a été enregistrée, les demandes étant passées de 445 en 2000, à 1340 en 2011. Dans l’espace de la dernière année, ces demandes ont augmenté de 185. Les services dédiés de première ligne font donc de plus en plus face à des enjeux de débordement et d’engorgement (ASSSMC, 2011).

Parmi les enjeux identifiés dans le Plan d’action communautaire en itinérance de Trois-Rivières (ASSSMC, 2011), il est souligné que les services développés dans les dernières années ont permis de réduire la migration des personnes sans domicile de Trois-Rivières vers les grands centres urbains que constituent Montréal et Québec. En contrepartie, les services d’hébergement et de soutien à cette population remarquent l’accueil d’un nombre significatif de personnes en provenance de l’extérieur de la ville de Trois-Rivières (soit environ 30% des utilisateurs des services). Cette situation préoccupe les acteurs locaux, ces personnes se retrouvant sans réseau d’appartenance et faisant face à des impasses rapidement :

« Aujourd’hui, nous estimons recevoir plus de gens de l’extérieur de Trois-Rivières qu’en voir quitter pour les grands centres urbains. Cela contribue peut-être à réduire la pression sur nos partenaires des grandes villes, mais représente un défi d’accueil pour nos organismes. Ils doivent composer avec des ressources limitées et ne peuvent miser sur un réseau naturel autour de ces personnes « déracinées ». » (p. 32)

Choix contraints

Une des principales recherches canadiennes ayant abordé l’enjeu de la migration des personnes sans domicile des régions vers les villes a été réalisée en 2006, par une équipe en Ontario (Forchuk et al., 2010). Il semblerait que les liens sociaux tissés serrés, le manque de services de santé mentale et le manque d’options de transport fassent parfois « perdre du terrain » à des personnes qui cherchent à « gagner du terrain » et en contraignent un certain nombre à se relocaliser en milieu urbain. Pour les personnes avec un problème de santé mentale vivant une situation d’instabilité résidentielle, les risques de stigmatisation et de discrimination dans leur milieu de vie sont imminents et représentent un élément déterminant dans le choix de se relocaliser en ville. Bon nombre de répondants dans ce projet ont rapporté préférer vivre à la campagne, mais qu’il leur avait fallu choisir entre le lieu de résidence et l’accès aux services essentiels. Une fois arrivés en milieu urbain, les participants ont éprouvé des difficultés à accéder à un emploi, à un logement et aux services, une source de déception à l’égard de leur nouvel environnement. Dans le contexte d’un choix contraint, on peut penser que l’expérience du « déracinement » de son milieu d’appartenance devienne une source parmi d’autres de stress et d’angoisse chez ces individus, qui accentue les risques de développement de problèmes de santé mentale associés à l’itinérance.

Une seconde recherche de la géographe Christensen (2012) souligne le vide dans la littérature quant aux facteurs ruraux et aux formes « cachées » d’itinérance dans les petites communautés, qui contribuent à l’itinérance « visible » en ville. S’ancrant dans la théorie de la migration de Lee (1966), elle explore les facteurs d’attraction et de répulsion (« push and pull factors ») qui contribuent à la migration des petites communautés du Territoire du Nord-Ouest vers les villes de Yellowknife et Inuvik. Parmi les facteurs attractifs ressortent la recherche d’un emploi et la quête d’un diplôme d’étude, de même que l’accès facile à l’alcool et aux drogues. Avant de migrer, ces personnes se représentaient la ville comme un « îlot de prospérité », alors que la réalité s’est souvent avérée différente après leur arrivée. Plusieurs personnes ont également évoqué n’avoir d’autres choix que de s’établir en ville, pour accéder à des institutions comme les centres jeunesse ou des services de santé mentale et de désintoxication. Dans ces cas, la décision de s’établir en ville était davantage vécue comme un choix contraint. Parmi les facteurs répulsifs ressortent le manque chronique de logements adéquats dans les communautés rurales, de même que l’influence négative des problèmes de consommation et de violence, que certains souhaitent fuir.

Par-delà ces recherches, certaines se sont intéressées spécifiquement à l’itinérance en milieu rural et ont abordé la question des trajectoires de migration entre milieux rural et urbain « par la bande », comme celles de Carle et Bélanger-Dionne (2003) dans les Laurentides, de Roy, Hurtubise et Rozier (2003) dans la Montérégie, de Cloke et al. (1999; 2007) en Angleterre et de Fitchen (1992) dans l’État de New York. Ces travaux insistent sur le fait que l’itinérance en milieu rural a été rendue invisible en raison, notamment, des stéréotypes associés à la ruralité, qui en font un espace idyllique, sans pauvreté extrême et sans itinérance. Cela contribue à maintenir une situation de non-reconnaissance du phénomène et une inertie dans le développement d’initiatives adaptées, alors que le problème est bien réel. Carle et Bélanger-Dionne soulignent d’ailleurs qu’en 2003, 50% des demandes d’hébergement d’urgence dans les Laurentides auraient été reléguées en ville, les personnes y étant transférées par autobus.

La recherche réalisée par Roy, Hurtubise et Rozier (2003) en Montérégie s’est particulièrement penchée sur la mobilité des personnes sans domicile, s’agissant d’un élément central pour comprendre le phénomène de l’itinérance en région. Quatre figures-types des personnes sans domicile ont été identifiées, soit : l’enraciné, qui a toujours vécu en Montérégie ; l’exilé-installé, qui s’est établi dans la région en raison d’un service offert ou d’une relation ; le précaire, qui est arrivé en Montérégie à l’âge adulte mais qui y circulent et ne s’y enracine pas ; le bi-ancré, qui alterne entre la région de Montréal (fonction de soutien) et la Montérégie (fonction identitaire). Finalement, les chercheurs soulèvent l’existence d’un cinquième profil qui n’a pas été documenté dans cette recherche, soit celui des personnes originaires de la Montérégie qui s’établissent dans un milieu urbain : « Y en a-t-il qui se détachent ou perdent leur référence à la Montérégie ou à leur milieu d’origine ? Se peut-il que l’appartenance, l’identité locale reste toujours très présente en terme symbolique mais ne se traduise plus dans des aspects concrets, physiques, tangibles (déplacements, réseaux etc.) ? Cela se traduit-il alors par la quête mythique d’un retour ? » (p.113)

De la même manière qu’il ressort chez certaines personnes itinérantes une représentation idéalisée de la ville comme « îlot de prospérité », les travaux de Cloke et al. (2007) et de Carle et Bélanger-Dionne (2003) suggèrent que la campagne serait associée à un espace de thérapie naturelle, pour réduire leur consommation et « se retrouver ». D’après ces derniers (2003 : 47), les personnes sans domicile qui sont sorties du centre-ville de Montréal « manifestent ouvertement leur satisfaction et sont convaincues que les régions sont plus favorables que Montréal à une harmonieuse réinsertion. »

Témoins

Une proportion importante des personnes sans domicile en milieu urbain représente donc des témoins privilégiés des dynamiques rurales d’appauvrissement et de rupture sociale. L’analyse de leurs trajectoires de vie dans le cadre du présent projet permettra ainsi d’améliorer la compréhension des inégalités sociales en milieu rural et les motifs de leur migration vers les centres-villes, de manière à prévenir l’itinérance en milieu urbain. Quels sont les principaux facteurs sociaux en milieu rural qui incitent, repoussent ou contraignent différents groupes de la population à se relocaliser en milieu urbain ? Quels sont les facteurs attractifs associés à la ville de Trois-Rivières ? La perte d’un domicile où vivre convenablement survient-elle avant ou après l’arrivée de ces personnes en ville ? Ce déplacement est-il vécu comme une amélioration ou une détérioration de leurs conditions de vie ? Quelles sont les perspectives d’avenir des personnes ? Vis-à-vis de quel lieu ressentent-elles un certain sentiment d’appartenance et pour quelle raison ?

Nous proposons également d’interroger les pratiques et les acteurs qui jouent un rôle « accélérateur » ou « décélérateur » dans le processus d’appauvrissement et de migration vers la ville. Quels sont les acteurs qui apparaissent positivement ou négativement dans la période précédant le déplacement et au moment de leur arrivée en milieu urbain ? Quelles sont les pratiques qui apparaissent particulièrement intéressantes pour soutenir les personnes qui traversent une période d’instabilité résidentielle en milieu rural ? Quels sont les facteurs sociaux et environnementaux qui peuvent influencer le processus de sortie de rue ?

Ce projet se fera en trois volets, soit un questionnaire en hébergement, des entrevues avec des personnes vivant une période d’itinérance et des acteurs-clé dans des collectivités rurales et petites villes. En premier lieu, un questionnaire sera distribué à toutes les personnes qui fréquentent Le Centre Le Havre pendant un mois, avec pour objectifs principaux d’évaluer la proportion de personnes fréquentant l’hébergement qui proviennent de milieux ruraux, d’identifier les principales régions desquelles elles sont issues de même que les principaux motifs de migration, d’établir le profil général des personnes et leurs perspectives d’un éventuel retour en région. Cette étape permettra de raffiner et de préciser les questions de recherche avec les partenaires du projet, en fonction des résultats du questionnaire.

Par la suite, une quinzaine d’entretiens seront réalisés avec des personnes fréquentant le Havre et provenant d’une collectivité rurale ou éloignée. Ces entrevues viseront à reconstruire avec les personnes leur trajectoire de vie, à partir de leurs différentes expériences en logement. Une attention particulière sera portée à la période de migration, en tentant de préciser autant que possible la période précédant et suivant cette migration, de même qu’aux motifs de cette migration.

Finalement, dix entrevues seront réalisées avec des acteurs-clé occupant des fonctions ou des positions apparaissant comme significatives dans les entrevues avec les personnes en situation d’itinérance (impact sur les trajectoires de ces dernières, récurrence à travers les entrevues).

Provenance

À l’issue de ce projet, nous souhaitons avoir recueilli des données pertinentes pour alimenter une réflexion autour des pratiques et des actions à poser pour améliorer les conditions de vie des personnes en milieu rural, de même que sur les pratiques en ville qui pourraient être plus attentives à la provenance des personnes. De plus en plus, les organismes qui travaillent en itinérance en centre-ville sont confrontés à l’arrivée par autocar de personnes en grande difficulté, renvoyées de leurs milieux d’appartenance en raison de l’épuisement des ressources locales (Picard, 2011). L’intervention auprès d’elles rencontre des défis importants, puisqu’aux conditions de vie à la rue s’ajoutent le déracinement et la déstabilisation de la personne. Nous espérons ainsi que ce projet apporte une meilleure compréhension de la migration des populations vers les milieux urbains et soutienne le développement de pratiques plus adaptées. La collaboration étroite avec des acteurs du milieu tout au long du projet permettra en ce sens d’orienter le projet vers des questions qu’ils portent et ainsi, de les soutenir dans une réflexion sur leur pratique.

Passagères

Une analyse de l’errance différenciée selon le sexe est essentielle pour comprendre et répondre aux besoins des femmes en situation d’itinérance. Tel est le constat fondé sur notre expérience à Passages, une ressource communautaire d’hébergement et d’insertion sociale pour les femmes de 18 à 30 ans en situation d’itinérance ou de grande précarité. La plupart des femmes qui franchissent les portes de notre organisme le font suite à la perte de leur logis, faute d’un revenu adéquat pour en retrouver un autre. Souvent, elles dépendaient du revenu de leur famille ou de leur conjoint pour survivre. Avant de frapper à notre porte, elles ont généralement été hébergées temporairement par des amis, des organismes communautaires ou de nouvelles fréquentations développées au fil de leurs pérégrinations. À leur arrivée à Passages, elles ont épuisé leurs ressources économiques ainsi que leur réseau social.

Invisibilité

Ce qui apparaît central dans l’expérience des femmes que nous accueillons, c’est que leur dépendance économique génère une plus grande difficulté à combler certains besoins fondamentaux tels que la nourriture et le logement. Des inégalités persistent entre les hommes et les femmes et ces dernières tendent à être désavantagées sur les plans économique et professionnel. La plupart des emplois à temps partiel et des emplois au salaire minimum sont occupés par des femmes, et une mère monoparentale sur deux vit sous le seuil de la pauvreté.

L’image de l’itinérance vécue par les femmes ne correspond pas à celle du mendiant qui dort sur des cartons dans la rue, ce qui contribue à leur invisibilité dans les portraits de l’itinérance. Une de leurs stratégies de survie est de trouver un endroit plus sécuritaire que la rue pour y « habiter ».  Elles se retrouvent donc parfois chez des gens qu’elles ne connaissent pas ou très peu, s’intègrent à un mode de vie qui n’est pas le leur et peuvent être conduites à accepter des échanges de nature sexuelle ou économique dans l’espoir de garder le peu de sécurité qu’elles ont. En général, ce type d’arrangement ne dure pas longtemps, les femmes en situation de survie étant souvent obligées de revenir à leur point de départ, c’est-à-dire à la rue ou, au mieux, dans les hébergements pour femmes. Malheureusement, elles sont souvent fragilisées par les expériences négatives qu’elles ont vécues lors de ces cohabitations telles que le vol, le stress des appartements surpeuplés, la consommation de drogues et la fatigue accumulée. Être conscient de la spécificité de leur trajectoire résidentielle permet de mieux comprendre les épreuves physiques et psychologiques vécues par les « passagères » et d’adapter nos interventions et services à leurs besoins.

Le cumul

Près d’une femme sur deux à Passages témoigne avoir été victime de violence au cours de sa vie. Que ces expériences fassent partie de leur passé ou de leur présent, elles hantent souvent leur vie et nuisent à leur capacité de se reconstruire sur de nouvelles bases. Certaines de ces expériences sont liées à leur situation d’errance. Ainsi, plus l’itinérance perdure dans le temps, plus ces femmes sont susceptibles de subir de la violence d’un « colocataire » de fortune ou de clients liés au marché de la drogue ou de la prostitution. Le fait d’être marginalisées les rend également susceptibles d’êtres victimes d’une violence institutionnelle telle que les abus de pouvoir des policiers ou le dénigrement dans les services hospitaliers. Ces femmes sont souvent fragilisées par le pouvoir destructeur de la violence familiale, conjugale ou sexuelle qu’elles ont vécue. Les conséquences sont variées, allant de la perte de l’estime de soi et l’isolement, au développement de problèmes de santé mentale, à l’abus de substances, au choc post-traumatique et à la désaffiliation. Ces éléments aggravent leur situation d’instabilité et rendent la sortie de la rue plus difficile. Le cumul de ces difficultés amène certaines femmes à « se désengager » d’elles-mêmes, à croire que ces problèmes sont insurmontables et que leur situation ne pourra jamais changer. Travailler dans ce contexte est difficile et requiert de mettre en place un accueil inconditionnel, d’accorder une place centrale à l’écoute active et de soutenir les femmes dans les petites comme dans les grandes décisions. Répondre aux besoins des femmes tout en les référant à des ressources spécialisées  (par exemple, au Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) ou à des psychologues) est primordial car, au fil du temps, l’errance peut être à la source de maux beaucoup plus grands.

L’inquiétude

Lorsqu’on travaille auprès d’une clientèle féminine, la question des grossesses et des enfants prend une signification particulière. L’an dernier, 19% des résidentes avaient mené au moins une grossesse à terme au cours de leur vie et, au cours de cette même année, Passages a accueilli 31 femmes enceintes. La plupart d’entre elles ont perdu la garde de leur enfant. Celles qui souhaitent poursuivre leur grossesse savent qu’elles ont peu de chances de pouvoir élever leur enfant en raison de l’instabilité de leur situation. Une grande proportion des femmes accueillies à Passages ont vécu dans des familles marquées par l’alcoolisme, l’inceste ou la violence, ou ont été placées en institution, que ce soit en famille d’accueil ou en Centre Jeunesse. N’ayant eu aucun modèle familial stable, cumulant divers problèmes, elles sont à la fois témoins et actrices d’une reproduction de ce qu’elles ont vécu dans leur enfance. Pour elles, il n’y a pas plus grande  blessure ni plus grande souffrance que celle d’avoir dû abandonner leur enfant et de vivre avec l’inquiétude de ce qui lui arrivera. Au quotidien, on perçoit chez ces femmes un sentiment de honte et de peine, faisant vivre à leurs enfants ce qu’elles ont elles-mêmes vécu.

Pour celles qui ont la garde de leurs enfants, la stigmatisation et les préjugés tenaces font en sorte qu’elles craignent constamment de se les voir retirer, leurs compétences parentales étant surveillées et évaluées par les différentes institutions comme la Direction de la Protection de la Jeunesse et le milieu hospitalier, ainsi que par la population en général. Qui peut croire qu’une mère « punk » a de bonnes valeurs ? Qui pense qu’on peut réussir à bien éduquer son enfant en ayant pour seul revenu les prestations d’aide sociale ? Dans certains cas, de jeunes mères se rendront jusqu’à la limite de leurs ressources personnelles avant de demander de l’aide, se mettant elles-mêmes ainsi que leurs enfants dans des positions financières, matérielles et émotives difficiles à supporter. Cela est particulièrement le cas de mères monoparentales ou subissant de la violence de la part de leur conjoint, plusieurs d’entre elles supportant la privation, la violence, l’insécurité résidentielle ou monétaire, par crainte de se faire retirer la garde de leurs enfants.

L’autre chose

Passages a pour mission d’être une alternative à la rue et à l’exclusion sociale des femmes. L’organisme, qui existe depuis maintenant 25 ans, offre un lieu d’accueil et d’hébergement pour panser leurs blessures et améliorer leurs conditions de vie, de santé et de sécurité. L’équipe de travail prend le temps de s’occuper d’elles tant physiquement qu’émotionnellement et leur permet de se découvrir des qualités et habilités qui leur serviront à entrevoir l’avenir sous un jour meilleur. Les approches préconisées sont l’empowerment et la réduction des risques liés aux choix faits par les femmes en situation d’itinérance.

Au fil des années, Passages a grandi et différents volets se sont ajoutés à la mission initiale. Le service d’hébergement permet à 16 femmes d’avoir un toit et du soutien pour quelques jours, semaines ou mois. Dans l’organisme, les femmes peuvent aussi trouver un espace pour créer, réfléchir, se faire entendre et s’impliquer dans la communauté, à travers le volet d’insertion sociale. Finalement, celles qui le désirent peuvent expérimenter la vie en appartement. Le soutien communautaire permet à chacune d’elles de développer les habiletés nécessaires pour se stabiliser et se maintenir en logement de façon permanente.

Au fil du temps, la réalité vécue par les femmes qui fréquentent l’organisme s’est complexifiée. Les problèmes de santé mentale sont plus lourds. Les femmes viennent aussi de milieux ethnoculturels diversifiés et, parmi elles, certaines sont sans-papiers. Pour cela, il est important d’adopter une vision singulière de la réalité vécue par chacune de ces femmes, de manière à travailler sur les éléments d’ordre individuel qui ont un impact négatif sur leur vie. Cependant, il faut également avoir en tête les facteurs structurels qui rendent difficile leur passage vers « autre chose ». Comme tout groupe marginalisé, les femmes en situation d’itinérance ont des spécificités dont il faut tenir compte pour les soutenir adéquatement, les accompagner dans l’amélioration de leurs conditions de vie, de santé et de sécurité et, éventuellement, travailler avec elles à mettre fin à leur itinérance.

Documentairre – Cégep du Vieux Montréal/CREMIS : L’autonomie en action

À la suite d’une recherche sur les organismes communautaires qui développent des pratiques novatrices auprès de populations marginalisées et discriminées,1 nous avons voulu voir comment ont évolué ces organismes cinq ans plus tard. Cette fois-ci, le projet a pris la forme d’un documentaire qui s’appuie sur des entrevues réalisées auprès de quatre organismes proposant des manières de faire pour changer les trajectoires individuelles et collectives des jeunes qui connaissent des difficultés d’insertion sur le marché du travail. Produit en lien avec le CREMIS, ce documentaire intitulé Un communautaire svp ! a été présenté en première lors de la soirée de théâtre citoyen organisée par le CREMIS sur les jeunes et le travail aux Katacombes au mois de mars 2010. Les quatre organismes rencontrés sont le Café Chaos, le Café Touski, le Groupe Information Travail (GIT) et la compagnie de théâtre d’intervention Mise au jeu, qui se situent sur le territoire du Centre de santé et de services sociaux Jeanne-Mance. En mettant l’accent sur le discours et les réflexions des responsables de ces organismes, nous avons questionné les liens entre l’autonomie de l’action et le changement social.

Inversion

Le Groupe Information Travail accompagne depuis plus de vingt-cinq ans des individus éloignés du marché du travail dans leur volonté de prendre du pouvoir sur leur vie et de trouver un emploi, en offrant notamment des services visant à augmenter leur employabilité. Toutefois, pour cet organisme, c’est plus l’individu dans sa globalité qu’il faut aider : « On ne travaille pas avec des codes postaux ici, mais avec une personne qui doit être reconnue dans sa globalité. » Par exemple, les interventions aident des jeunes chômeurs à regagner une confiance personnelle et une estime de soi leur permettant de réintégrer le marché du travail. L’accompagnement des individus ayant des problèmes multiples (comme la toxicomanie, des problèmes d’hébergement, ou des problèmes de santé mentale), favorise le développement de nouvelles habitudes et compétences. Il s’agit essentiellement de « faire pour » les individus en leur permettant de retrouver un pouvoir sur leur vie et un sentiment de contrôle sur leur trajectoire.

Certains groupes de la population qui subissent des discriminations, de l’intolérance et des préjugés (comme les jeunes Noirs, les personnes à la rue ou les familles immigrantes) ont parfois le sentiment que leurs droits ne sont pas respectés et qu’ils sont exclus de la société. La compagnie de théâtre Mise au Jeu intervient auprès de populations discriminées afin de favoriser l’exercice de leur citoyenneté. Depuis 1991, elle encourage le passage d’un état de spectateur à celui d’acteur des changements sociaux à travers l’intervention théâtrale participative. Ses interventions développent une capacité de prendre part aux enjeux qui les touchent particulièrement : « Notre mission, c’est de favoriser une culture de participation, de faire en sorte que les gens sortent de leur état de spectateur ; qu’ils s’impliquent dans la résolution des conflits qui se présentent dans leur vie (…) Qu’ils apportent un certain changement. » Les interventions théâtrales participatives deviennent ainsi un moteur qui favorise une citoyenneté active et contribue à sortir du sentiment d’impuissance. Ce « faire ensemble » passe par une inversion des structures hiérarchiques traditionnelles d’exercice du pouvoir.

Le Café Chaos et le Café Touski sont des coopératives de travail. Le premier a ouvert ses portes en 1995 dans le but d’offrir une salle de spectacle accessible pour la relève musicale. Plus récemment, en 2001, l’ouverture du Café Touski par trois mères monoparentales a permis d’offrir un lieu convivial où les familles peuvent trouver de la nourriture de qualité à bon prix. Dans les deux cas, l’expérience de l’exclusion et le sentiment d’être tenus à l’écart sont à l’origine de ces espaces : « Le café [Touski], c’est un milieu de vie, c’est un endroit où on se sent chez nous. C’est un endroit où on peut évoluer en tant qu’être humain. On peut arriver avec une idée (…) puis la mettre en pratique. » Face aux structures contraignantes, la mise sur pied de coopératives de travail et d’entreprises d’économie solidaire témoigne du désir de se réapproprier un milieu de vie où se développent un sentiment d’appartenance et une nouvelle identité. Qu’il s’agisse d’accueillir des familles défavorisées ou des artistes de la relève, ces coopératives constituent de véritables lieux de socialisation pour les citoyens et les organismes communautaires environnants, et témoignent d’une volonté de « faire par et pour eux-mêmes ».

Dans ces deux espaces d’échanges, le pouvoir décisionnel ne repose pas entre les mains d’une seule personne, mais s’accorde avec les principes d’autogestion, comme l’évoque un membre du Café Touski : « On avait envie d’avoir une autonomie, une indépendance, une liberté par rapport à notre mission, d’être maître chez nous. » L’autogestion rend possible la réalisation de projets cohérents avec leurs valeurs : « La formule coopérative est une alternative à l’entreprise normale avec un patron qui dirige tout le monde. Ici, tout le monde dirige la place. » (Café Chaos). Ces lieux sont porteurs de changements, puisqu’ils permettent à des individus qui ont longtemps vécu avec le sentiment d’être exclus d’avoir enfin une place au sein de leur société. Toutefois, ces organismes se retrouvent dans une situation de tension entre les valeurs d’autonomie et de liberté qu’ils défendent et celles de l’économie capitaliste dans laquelle ils s’inscrivent. Cette tension peut devenir un obstacle à l’atteinte des finalités qu’ils se fixent : « Si on veut des subventions (…) on est comme une espèce de caméléon qui essaie de se conformer dans les structures qui existent déjà et non de créer une structure qui nous ressemble. » (Café Touski)

Marginalités

Marginal par rapport aux pratiques institutionnelles dominantes, le secteur communautaire constitue, dans toute son hétérogénéité, un agent important de changement social et d’innovation quant aux façons de penser et d’intervenir auprès des populations discriminées. Pour les organismes rencontrés, l’individu n’est pas une étiquette ou un problème, mais une personne à part entière qui peut vivre un problème et participer à sa résolution. Le travail qu’ils effectuent dépasse largement le cadre d’une activité lucrative. Il est question de créer un milieu de vie dans lequel tout le monde apporte sa contribution. À travers une structure organisationnelle horizontale, ces organismes parviennent à adapter leurs pratiques aux besoins des individus plutôt que de les adapter aux structures et aux besoins du marché du travail.2

Ethnographie des pratiques en petite enfance

En réponse à l’augmentation des coûts et aux limites indiscutables de la médecine curative, au Canada et ailleurs, une attention de plus en plus poussée est portée aux services de médecine préventive, aux soins de santé primaires ainsi qu’au rôle des départements de santé dans le maintien de la santé publique (WHO, 2008). Dans ce contexte, la prévention des maladies infantiles se dresse comme une priorité d’action, même si les questions de la « santé pour tous » et de la réduction des inégalités de santé subsistent (WHO, 1978, 1999 ; CPHA, 2008). Plus précisément, l’impact des déterminants sociaux de la santé sur le développement des jeunes enfants ainsi que la santé, le bien-être et l’intégration socio-économique au cours de leur vie sont au cœur des préoccupations de l’État.

La « transmission » intergénérationnelle des inégalités sociales de santé et de bien-être a été attribuée à nombre de facteurs, tels la santé et les habitudes de vie de la mère (ou même de la grand-mère) durant la grossesse, les comportements parentaux ou l’environnement. Les « carences » au niveau familial durant les premières années de la vie auraient chez l’enfant des impacts sur le développement cognitif, social et émotionnel, le parcours scolaire et professionnel, la morbidité et la mortalité à l’âge adulte ou l’apparition de problèmes sociaux tels la délinquance et la criminalité (WHO, 2007 ; 2008). Malgré l’importance croissante accordée à cette perspective, le rapport entre les difficultés lors des premières années de la vie ainsi que l’état de santé et de bien-être à l’âge adulte n’est pas si direct. À ce sujet, Marmot et Wilkinson (2001) démontrent que le gradient social de santé dépendrait davantage des trajectoires psychosociales et du sentiment de subir un traitement inégal par rapport à un groupe de référence.

Un constat troublant

Au Québec, les visites au domicile des mères ou des familles avec de jeunes enfants par des infirmières ou autres professionnels se sont institutionnalisées comme stratégie pour la santé et le bien-être dans la petite enfance. Bien qu’il s’agisse d’un service universel, dans la plupart des cas, ces visites s’adressent à des populations ciblées. L’efficacité à court et à moyen terme de ces visites a été évaluée par une série de recherches quantitatives, mais leurs résultats, parfois biaisés, ne font pas consensus – cela pouvant être expliqué par l’incomplétude de l’implantation du programme. Ainsi, Bull et al. (2004) suggèrent l’usage d’autres sources d’information pour évaluer l’impact des visites à domicile, incluant l’étude des pratiques et des données locales ainsi que la prise en compte du point de vue des experts, praticiens et clients. Plusieurs recherches de nature qualitative ont d’ores et déjà été faites, explorant l’expérience de la visite à domicile et mettant l’emphase sur l’importance de la construction d’une relation de confiance entre l’intervenant et l’usager, les rôles et qualités de chaque partie ainsi que l’invisibilité relative de ce type de travail. Cependant, peu de travaux explicitent le lien entre ces deux types d’approche.

Les anthropologues se sont intéressés aux structures actuelles et anciennes des programmes de santé publique comme des éléments privilégiés pour examiner la manière dont les forces sociales et politiques façonnent et gouvernent les individus. Cependant, peu d’attention a été prêtée à la façon dont les impératifs gouvernementaux sont exercés, incarnés, communiqués ou contestés par les professionnels de la santé publique. Ce constat s’avère troublant, considérant que cette compréhension est un préalable à la conception d’interventions plus appropriées.

Un projet de recherche mené au CAU-CSSS Jeanne-Mance vise à combler ce vide en explorant les croisements entre un programme québécois de promotion de la santé des jeunes enfants (ses objectifs et ses moyens) et les expériences quotidiennes des intervenantes qui le mettent en œuvre. Il s’appuie sur la prémisse qu’il existe des enfants et des familles qui pourraient profiter des programmes de santé publique et de services sociaux visant à réduire les inégalités sociales en santé. Toutefois, cela ne signifie pas que tous les programmes et que toutes les interventions soient appropriés, efficaces ou qu’ils n’aient que des retombées positives. Dans certains cas, ces programmes peuvent s’avérer discriminatoires, inefficaces ou stigmatisants. L’objectif ultime de ce projet de recherche est par conséquent d’identifier les pratiques innovatrices répondant le mieux aux besoins des familles et enfants vulnérables. Il s’agit donc de déterminer ce qui fonctionne, pour qui et sous quelles circonstances (Hebbeler et Gerlach-Downie, 2002 ).

Les services intégrés

Le programme étudié est celui des Services Intégrés en Périnatalité et pour la Petite Enfance à l’intention des familles vivant en contexte de vulnérabilité (SIPPE),1 qui a pour objectifs de maximiser la santé et le bien-être des enfants et de leur famille, de favoriser le développement des enfants en s’assurant qu’ils naissent en santé et puissent se développer normalement ainsi que de réduire la transmission intergénérationnelle de problèmes psycho-sociaux et de santé, notamment en redonnant du pouvoir aux individus et aux communautés. Il s’adresse explicitement aux jeunes parents (moins de vingt ans), aux mères sous-scolarisées (n’ayant pas de diplôme d’études secondaires), aux familles vivant sous le seuil de pauvreté ainsi qu’aux familles ayant vécu une expérience difficile d’immigration telles que les familles réfugiées.

Comme plusieurs programmes, la base théorique des SIPPE est celle de l’écologie humaine. L’enfant y est décrit comme situé dans une famille, une communauté et un environnement plus large, chacun de ces niveaux pouvant être une cible d’intervention (MSSS, 2004). Suivant ce modèle, les deux composantes principales des SIPPE sont la création d’environnements favorables ainsi que l’accompagnement des familles. La première composante focalise sur l’environnement et la collectivité et se base sur l’action intersectorielle afin d’améliorer les conditions de vie, l’environnement physique et l’accès aux soins de santé et de services sociaux des familles. La deuxième composante, pour sa part, focalise davantage sur les individus et consiste surtout en visites au domicile des familles par des intervenantes provenant de différents domaines (sciences infirmières, travail social, nutrition ou psychologie). Dans la majorité des cas, l’intervenante privilégiée est une infirmière ou une travailleuse sociale. Le mandat durant ces visites est large, les intervenantes devant se pencher sur le développement et les capacités de l’enfant afin d’évaluer ses besoins nutritionnels, psychosociaux ou de santé ainsi que sur les conditions de vie des familles pour répondre à leurs besoins matériels et économiques (MSSS, 2004).

Dans ce projet, nous nous intéresserons non seulement aux familles desservies par les SIPPE, mais également aux intervenantes mettant quotidiennement en œuvre ce programme. Il a d’ailleurs été remarqué que les taux d’abandon des familles et le changement de personnel sont très élevés. De plus, afin de déterminer ce qui fonctionne et de valoriser les innovations, nous interrogerons les facteurs passés et présents influençant les pratiques actuelles. Quels sont les antécédents historiques des pratiques actuelles ? Quels sont les buts, les significations et les moyens utilisés selon chaque acteur ? Comment l’efficacité et le succès de ce programme ont-ils été définis et mesurés ? Quelles formes de compétence et d’expertise y sont articulées et reconnues ?

Généalogie et expériences quotidiennes

Ce projet de recherche puise ses sources théoriques dans l’anthropologie féministe (Behar, 1995 ; Jolly, 1998 ; Moore, 1988), de l’anthropologie symbolique – plus précisément l’approche de Geertz (1973) qui met l’accent sur l’importance du comportement humain pour comprendre la logique de la vie quotidienne – et  du travail de Foucault (1963 ; 1978 ; 1984) sur la construction sociohistorique de la connaissance médicale et de ses rapports avec les technologies actuelles de surveillance, de gouvernance et d’intervention.

À partir de ces positions théoriques, nous bâtirons une histoire des pratiques actuelles en dressant la généalogie des SIPPE (au sens foucaldien) et décrirons les rapports culturels et sociaux qui les constituent. Les objectifs spécifiques de ce projet de recherche sont donc doubles. Il s’agit, dans un premier temps, de décrire et d’examiner les bases historiques et théoriques ainsi que les mandats du programme SIPPE. Notre attention se portera sur le déroulement des interventions, tel qu’il est planifié. Le but est de mettre en évidence les bases et hypothèses implicites au programme, de s’interroger à leur sujet, de débattre des données probantes sur lesquelles il s’appuie et de déceler les contradictions et les conflits qui lui sont inhérents. Dans un deuxième temps, en étudiant les expériences quotidiennes et les points de vue des intervenantes des SIPPE, nous voulons comprendre jusqu’à quel point elles peuvent (ré)interpréter le mandat que leur attribue le programme et négocier leurs pratiques dans le contexte social de leurs interactions quotidiennes avec les superviseurs, les pairs et le public. En outre, nous étudierons le type de connaissances que les intervenantes utilisent et transmettent et leur perception de leurs rôles et responsabilités, y compris les fondements de leurs revendications ou leur refus de l’autorité ou de l’expertise. Ce projet souhaite donc examiner l’évolution et l’implantation du programme SIPPE en regard au travail complexe qu’engage la santé publique, tel que compris et pris en charge par les professionnels de première ligne de la santé et des services sociaux.

La collecte de données pour ce projet se fera par l’observation participante, des entrevues et l’analyse de documents, ce qui favorisera la triangulation. Tout comme pour une recherche ethnographique typique, la principale forme de collecte de données sera l’observation participante, c’est-à-dire la communication prolongée et active avec les personnes dans des cadres et contextes naturels. Cette technique, en tant que forme d’observation non structurée où les chercheurs participent autant que possible aux activités quotidiennes du groupe social, favorise les interprétations ethnographiques les plus proches de la réalité. L’observateur participant est habituellement extérieur au groupe social ou au milieu (même si ce n’est pas toujours le cas), car il est plus en mesure de poser un regard détaché sur ce qui est tenu pour acquis par ceux du milieu.

Le travail de terrain se fera en plusieurs phases non distinctes qui se chevaucheront tout au long du processus. Dans une phase préliminaire, nous nous familiariserons avec différentes personnes et activités qui sont au cœur de cette recherche, en assistant par exemple aux rencontres de l’équipe du CAU-CSSS Jeanne-Mance ainsi qu’aux activités pour les familles recevant des services SIPPE, tels les cours prénataux. Afin de dresser un portrait plus complexe de la nature des interventions, nous nous concentrerons ensuite sur l’observation des activités, comportements, interactions et dialogues des acteurs pertinents. Durant la troisième phase de l’étude terrain, des entrevues semi-structurées et plus approfondies seront réalisées avec des intervenantes, en mettant l’accent sur leurs expériences personnelles, leur cheminement ainsi que leurs convictions, par exemple les raisons pour lesquelles elles font ou disent différentes choses.

La parole aux intervenants

Nous espérons que l’information recueillie et produite sera utile aux intervenantes en leur permettant de mieux comprendre leurs propres pratiques, de créer des espaces d’échanges avec leurs collègues et de mieux former les nouveaux intervenants au programme SIPPE. Notre intention est également de témoigner du travail intense et complexe d’intervention auprès des familles vulnérables et de donner la parole aux intervenantes qui n’ont peut-être pas la possibilité de s’exprimer à l’intérieur des limites de leurs postes. Notre travail sera d’abord présenté aux intervenantes du CSSS et, possiblement, partagé avec les intervenantes et les directeurs aux niveaux local et régional. Par ailleurs, nous avons l’intention de produire un document simplifié décrivant nos principales conclusions à l’intention des familles desservies par les SIPPE. Nous espérons contribuer, grâce à ces présentations, rapports écrits et publications universitaires, à la mission universitaire du CAU-CSSS Jeanne-Mance relativement à la production de connaissances dans ses champs d’intérêt et au développement et à l’amélioration des services à travers le réseau de santé et de services sociaux.

Jeunes, éducation et société : la gestion par résultats versus l’approche globale

L’approche Écoles et milieux en santé souhaite reconsidérer les caractéristiques des projets spécifiques, tels que la prévention de la toxicomanie, de la cyberdépendance, de la violence à l’école et du jeu pathologique, afin de voir s’il est possible de les enrichir par une action globale. Dans le cadre de cette approche, on cherche à travailler sur des facteurs communs aux différentes problématiques. Ceci permet aux milieux scolaires d’alléger leurs activités en évitant d’avoir plus de projets en cours qu’il n’y ait de ressources à leur attribuer.

Dans le cas de l’intimidation, par exemple, plutôt que de se limiter à placarder les murs d’affiches condamnant ces comportements, l’approche globale propose de réfléchir à ce qui amène l’intimidation et aux moyens de la prévenir. Entre autres choses, on sait que la présence passive d’un adulte à proximité d’une situation d’intimation peut en favoriser la répétition. Ce problème est courant dans les classes. Les études suggèrent, par ailleurs, que les jeunes n’ont plus confiance en leurs professeurs pour gérer ce type de situation. En travaillant la relation de confiance adulte-jeune, l’intimidation pourrait être prévenue d’une manière peut-être plus efficace que par une campagne publicitaire qui ne donne que de l’information. Les projets ciblés ne sont pas nécessairement mauvais mais, dans le cas de la prévention auprès des jeunes, les affiches et dépliants n’ont qu’un effet limité. Pour que la prévention auprès des jeunes soit efficace, il faut la faire autrement.

Des manques à combler

L’approche Écoles et milieux en santé met donc de l’avant l’importance d’agir globalement auprès des jeunes d’âge scolaire. Cette approche n’est pas nouvelle, du moins dans le discours. Ce qui est récent, c’est l’assignation d’une ressource dans les Centres de santé et de services sociaux (CSSS) pour la développer dans les pratiques de prévention et de promotion. La création du poste d’agent pivot démontre cette nouvelle volonté. Beaucoup de mesures actuelles proposées aux écoles s’inscrivent dans cette approche globale. Elle implique des actions qui tiennent compte de la relation Jeune-école-famille-communauté, par opposition aux approches ciblées.

Malheureusement, dans la pratique, il est difficile d’appliquer cette approche. En effet, ces projets requièrent plus de temps pour, entre autres, mener un travail d’analyse des situations, prioriser les actions les plus pertinentes et évaluer les pratiques. Une première difficulté dans la mise en pratique concerne le manque d’outils d’intervention. L’approche Écoles et milieux en santé propose des outils prometteurs, mais leur validation engendre un décalage avec la réalité sur le terrain, d’où les réticences de certains intervenants face à sa mise en pratique.

De plus, il importe de prendre le temps de bien connaître les jeunes et leur situation. Pour que la prévention soit efficace, il est préférable d’offrir un renforcement des outils donnés aux jeunes, par exemple, en favorisant un retour sur ceux-ci par un autre intervenant. Or, dans un contexte où l’intervention est financée par projet, le temps manque pour ces réflexions et suivis d’envergure. Une approche globale nécessite de développer des partenariats pour réfléchir collectivement. Ce temps de concertation n’est que rarement comptabilisé dans les statistiques pour les intervenants dans les milieux institutionnels, tels que les CSSS. Pour inciter les intervenants à adopter cette approche, il faudrait mettre clairement dans les mandats un nombre d’heures allouées à la concertation entre intervenants et à l’accompagnement des jeunes.

Un autre obstacle à l’implantation de l’approche globale de la prévention et de la promotion auprès des jeunes est l’écart entre le discours favorable à cette approche et la logique de financement et de reddition de comptes qui limite la possibilité d’action. Le mode de financement des organismes communautaires devrait être revu et corrigé pour faire une plus grande place au soutien de base. Un meilleur continuum dans l’action demande un investissement collectif global qui s’oppose à la division par projets. Le risque, c’est que l’approche Écoles et milieux en santé se traduise dans la pratique par des interventions ciblées sur les jeunes sans implication réelle de la famille et de la communauté environnante, d’où l’importance de la formation et de la sensibilisation à cette approche. Le mandat d’agent pivot se rattache à ce dernier aspect. Pour le remplir, il faut faire actuellement beaucoup de formations à la pièce. Il serait mieux de former plus largement, mais cette considération soulève encore l’obstacle du temps.

Par ailleurs, des considérations individuelles influent également sur le succès de l’implantation en ce qui concerne, par exemple, l’ouverture des directions d’école, des enseignants et d’autres professionnels à travailler avec les familles et la communauté.

Le début d’une réconciliation ?

Les difficultés de l’intervention auprès des jeunes en milieu scolaire dépassent les problèmes de temps et de financement. À une échelle plus large, les décideurs, les organismes, les tables de concertation, les intervenants, les journalistes et la population en général s’attendent à des résultats concrets et immédiats. La logique managériale de gestion par résultats dépasse la sphère des gestionnaires. Par exemple, si un parent saisit un journaliste d’une situation d’intimidation vécue par son enfant, le journaliste questionnera la direction de l’école sur les mesures de prévention de l’intimidation. Si cette dernière répond qu’elle met l’accent sur le développement de la relation de confiance adulte-jeune, le journaliste et, ultérieurement, l’opinion publique, peuvent conclure que peu est fait pour éviter ce phénomène, puisqu’il n’y a pas de programme spécifiquement identifié.

Davantage visible et tangible, une campagne publicitaire condamnant ce geste pourrait sembler plus appropriée. Pourtant, certains collègues intervenant auprès des jeunes constatent que ces derniers sont sur-stimulés visuellement et que des campagnes basées sur des affiches et des pamphlets ne les rejoignent pas. Dans les faits, peu d’approches globales en prévention et en promotion auprès des jeunes se concrétisent et on continue de placarder des affiches.

Bien que l’approche globale se prête mal à la gestion par résultats, une reddition de comptes est nécessaire. Celle-ci doit toutefois être adaptée à la réalité de cette approche, dont les résultats ne sont pas observables et mesurables instantanément. Il est vrai que si l’évaluation quantitative ne cerne pas les impacts réels que peut avoir ce type d’intervention, des évaluations de type qualitatif peuvent s’avérer lourdes administrativement. Des outils d’évaluation basés sur les recommandations de personnes impliquées dans ces approches pourraient être développés, de façon à rendre compte des avancées et des lacunes. Des initiatives du secteur Écoles et milieux en santé de la Santé publique ont d’ailleurs été prises en ce sens. Ceci marque peut-être le début d’une réconciliation entre la logique de gestion par résultats et l’approche globale.

L’invention au quotidien

La pratique des professionnels en milieu institutionnel est souvent perçue comme étant sous influence, sous contrainte ou,  pire, déterminée par des contextes organisationnels et par des dispositifs de standardisation des interventions en santé. Cette impression est accentuée par l’essor croissant que connaissent les outils et les guides de pratique produits à partir des orientations gouvernementales ou des données scientifiques dites probantes. Plusieurs professionnels résistent à cette forme de « bureaucratisation » de la pratique et expriment une volonté de maintenir et de promouvoir la spécificité ainsi que l’originalité de leurs pratiques. Ce faisant, ils interrogent aussi la notion de « meilleures pratiques » et s’inscrivent dans le débat sur les moyens les plus efficaces pour agir. Dans les professions de la santé et du social, ce débat confronte, d’une part, l’expertise des savoirs issus de l’expérience clinique et, d’autre part, l’expertise scientifique, qui identifie les meilleures pratiques au terme d’un traitement positiviste des preuves, en fonction de l’état des connaissances à ce sujet (Lecomte, 2003 ; Nevo et Slonim-Nevo,  2011).

Dans le cas des interventions dans des situations atypiques (par exemple, auprès des personnes en situation d’itinérance), on peut penser qu’il est possible d’identifier les « meilleures pratiques », sous des formes d’agir objectivées. Un projet de recherche1 réalisé en collaboration avec les professionnels de quatre Équipes itinérance du Québec (Montréal, Laval, Gatineau et Sherbrooke) a cherché à accorder un statut d’expertise aux pratiques racontées par les professionnels.2 Inspirées de l’approche outreach, ces équipes se caractérisent par leur intervention auprès de populations en situation d’itinérance, pour favoriser leur accès aux services courants ainsi que pour leur offrir des services directs lorsque c’est nécessaire (Hurtubise et Babin, 2010 ; Fournier et al., 2007 ; Denoncourt et al., 2000). L’intervention auprès de ces personnes souvent délaissées par les institutions requiert de l’imagination et de l’audace pour identifier des solutions, mobiliser plusieurs ressources, transformer la perception négative que les professionnels ont parfois à leur égard ainsi que les accompagner selon un rythme et des finalités qui sortent des sentiers battus. Les intervenants de ces équipes partagent des caractéristiques communes : ils se situent à la marge de leurs institutions et, généralement, à contre-courant d’interventions qui privilégient la norme, le contrôle et la judiciarisation.

Raconter

Par un recours aux approches narratives, ce projet visait l’identification des « meilleures pratiques » en santé, du point de vue des Équipes itinérance. Il s’agissait de systématiser une cueillette d’informations auprès d’elles par la constitution de récits et de consensus sur les pratiques. En concertation avec les équipes et à partir d’entrevues ciblées sur les situations de pratiques les plus significatives de leur histoire, la recherche a produit 25 récits de pratiques.3 De l’intervention individuelle visant une prise en charge médicale jusqu’à la mobilisation des ressources de la communauté, en passant par le travail avec les policiers, ces récits laissent entrevoir la diversité des actions menées individuellement et collectivement par les membres des équipes.

Ce travail de collaboration avec les professionnels met de l’avant l’importance de l’aspect stylistique et éditorial du travail de rédaction des récits. Ceux-ci n’ont pas la prétention de rendre compte de la totalité de la réalité des pratiques des équipes. Ils ciblent – à la manière de choix éditoriaux – des aspects qui méritent, selon les intervenants participant au projet, d’être considérés pour leur valeur exemplaire. La rédaction de chacun des 25 récits du projet a été faite en adoptant une stratégie qui croise les voix expérientielle et narrative. La voix expérientielle est fidèle aux propos des intervenants sur leur pratique, qui ont relaté au cours des entretiens des séquences d’intervention, des difficultés vécues ou des rencontres avec divers acteurs. Par exemple, un intervenant de l’Équipe itinérance du CSSS Jeanne-Mance raconte une stratégie d’action qu’il a mobilisée auprès d’une personne :

« Au début, je réfère et j’accompagne Alice à plusieurs ressources communautaires comme la popote volante, des organismes pour les travailleuses du sexe, des organismes en toxicomanie, etc. Elle connaît maintenant très bien ces organismes et sait y faire appel au besoin. L’objectif derrière cette référence aux ressources communautaires consiste à  « multiplier les dépendances ». « Multiplier les dépendances » signifie qu’elle est en mesure d’aller chercher de l’aide auprès d’autres ressources lorsque je ne suis pas disponible. »

Un autre extrait illustre les efforts de l’Équipe itinérance du CSSS de Gatineau pour se mesurer à l’océan que représentent les nouvelles structures titanesques des CSSS et y affirmer sa place comme équipe :

« Par ailleurs, nous avons parfois le sentiment d’être marginalisés par rapport aux autres équipes, étant donné que notre champ d’action est vaste et que la reconnaissance à l’intérieur de notre organisme exige un travail constant. Nous devons parfois composer avec des demandes qui ne correspondent pas à notre mandat : la référence est effectuée en tenant compte seulement du statut (itinérance) de la personne même si la demande concerne un besoin qui devrait être pris en charge par un autre service. »

La voix narrative permet pour sa part de mettre l’accent sur l’intention (ou l’angle) de ces récits et de clarifier leur trame de fond en intercalant des résumés introductifs entre des passages descriptifs. Dans l’exemple précédent, il s’agit de souligner la diversité des mesures, leur originalité et la capacité d’adaptation que les équipes présentent en vue de la transformation, un geste à la fois, de la culture organisationnelle en ce qui a trait à son rapport aux personnes itinérantes. Cette voix propose d’introduire, de contextualiser, de commenter ou de soulever des questions ; elle est porteuse d’une préoccupation réflexive transversale au projet. Cette stratégie de rédaction crée une dynamique dans le récit, entrecroisant la parole directe des intervenants et celle d’un narrateur qui accompagne le lecteur. L’extrait ci-dessous illustre un exemple de commentaire :

« L’Équipe itinérance du CSSS-IUG de Sherbrooke est confrontée aux stratégies de manipulation de Richard, une personne itinérante aux prises avec un sérieux problème de toxicomanie. Richard sait utiliser sa condition de santé déficiente pour obtenir les faveurs de l’équipe. Sa demande d’ordonnance de narcotiques constitue un exemple marquant de sa stratégie de manipulation. Malgré une douleur probablement réelle, les intervenants constatent rapidement que les narcotiques sont davantage utilisés à des fins de consommation qu’à des fins thérapeutiques. Devant cette manipulation et les risques potentiels pour sa vie, l’Équipe intervient avec une approche de sensibilisation et des stratégies d’encadrement. »

Une fois le premier travail de rédaction terminé, les 25 récits ont été validés par les intervenants afin de vérifier si le contenu traduisait fidèlement leurs pratiques. Cette étape de validation a été l’occasion pour les intervenants de préciser leur pensée et de reformuler certains passages, éthiquement délicats, avec un souci de demeurer fidèle à leur idée de base.

À partir des récits de pratique, une analyse transversale a permis d’identifier des thématiques récurrentes afin de construire des consensus sur les pratiques. Les thèmes identifiés ont pu être regroupés en trois grandes catégories: 1) Rapports, collaboration, concertation avec les institutions et les acteurs; 2) Enjeux cliniques; 3) Approches et finalités d’intervention. Lors d’une rencontre entre équipes, cette analyse a été discutée avec l’objectif d’identifier conjointement des consensus d’experts. Le consensus d’experts est une méthodologie dont la légitimité repose sur la validité du jugement professionnel ; il s’agit en fait de ce que les experts d’un domaine jugent comme étant l’action, l’attitude ou l’analyse la plus appropriée.4 Ce travail d’identification portait donc sur des principes directeurs, des orientations et des valeurs transversales à l’intervention.5 Au total, 45 consensus ont été identifiés et discutés, et l’adhésion des membres des équipes a été mesurée à l’aide d’une échelle. À titre d’exemple, deux des consensus sont ici présentés. Ils concernent l’accessibilité aux services offerts par les institutions du réseau public.

Accès et autonomie

Les relations entre les Équipes itinérantes et certaines institutions (par exemple, les centres hospitaliers ou les centres locaux d’emploi) paraissent parfois difficiles, puisque les mandats, valeurs et visions de ces dernières diffèrent de ceux des Équipes itinérance. Cela représente un véritable défi, particulièrement lorsqu’il s’agit de favoriser l’accès aux services (par exemple, une évaluation psychiatrique ou cognitive, ou un séjour de convalescence) pour des personnes en situation d’itinérance. Parmi elles, plusieurs ont de la difficulté à exprimer leurs besoins dans le cadre de services institutionnels qui sont souvent mal adaptés à leur réalité. Afin de faciliter l’accès des personnes itinérantes aux services, il est donc nécessaire pour les Équipes itinérance de favoriser des mécanismes de liaison tant formels qu’informels. Le consensus identifié par les équipes stipule que celles-ci doivent développer des complicités avec d’autres intervenants du réseau pour pouvoir compter sur des personnes-pivot sensibilisées et en mesure de faciliter l’accès des personnes itinérantes aux services : « Oui, il faut absolument avoir des liens privilégiés avec des personnes-pivot. Cependant, il faut des rencontres pour échanger sur nos missions. Le danger de développer des liens avec un intervenant, c’est qu’à son départ, tout est à refaire. » En ce sens, à un niveau plus formel, les Équipes itinérance ont intérêt à participer activement à la mise en place de procédures d’accès adaptées aux personnes itinérantes et reconnues par les établissements. De fait, le travail de liaison est central mais, comme le soulignent certains intervenants, il ne doit pas se substituer au développement et à l’adaptation des services existants. Si elle ne repose que sur des affinités entre intervenants, la pérennité des liaisons n’est pas assurée : « L’accessibilité se fait, un, par le corridor d’accès, mais aussi, deux, par des services qui sont capables de reconnaître la globalité de la personne et pas simplement un diagnostic ou une problématique sans considérer d’autres aspects. »

Par ailleurs, les équipes œuvrent toutes au sein du réseau de la santé et des services sociaux et elles sont porteuses de la mission et des finalités de ce réseau. L’exercice de leur autonomie n’est possible que dans la mesure où les possibilités et les limites du contexte institutionnel sont prises en compte. Le second consensus soulève ainsi la délicate question de la responsabilité et de l’autonomie professionnelle. Afin de faciliter l’accès des personnes itinérantes aux services, les Équipes itinérance doivent favoriser la souplesse et l’adaptation des autres services : « Oui, nous agissons comme advocacy pour la clientèle. Nous devons signifier aux partenaires notre engagement, notre collaboration lorsque d’autres services s’ajoutent. Bref, on leur garantit notre soutien. » Dans certaines circonstances où la personne se voit refuser l’accès aux services en vertu des règles d’admissibilité prescrites, les intervenants des Équipes itinérance ont intérêt à trouver des moyens pour contourner les règlements. Ce contournement des règles s’accompagne aussi d’une réflexion sur la légitimité et la pertinence de ces règles : « Je ne crois pas qu’on contourne les règlements, on trouve simplement une autre porte! Cela dit, si on est obligé de contourner les règlements, on doit regarder peut-être plutôt comment on peut les changer ; « contourner » n’est qu’une solution temporaire. »

Par exemple, un des récits met en lumière les diverses stratégies mises de l’avant par deux intervenants d’une équipe pour reconstituer l’histoire d’un individu et lui apporter un soutien et des soins adéquats. Les intervenants, dans leur tentative de reconstituer l’histoire ayant conduit à sa situation actuelle, butent sur des obstacles tant individuels qu’organisationnels. Sur le plan individuel, les intervenants ne sont pas en mesure d’obtenir de l’information plausible auprès de la personne en situation d’itinérance qui tient des propos délirants et qui refuse de collaborer. Sur le plan organisationnel, le non-accès au dossier antérieur causé par l’obligation de confidentialité est un obstacle. Après de multiples interventions, la personne accepte de signer les formulaires autorisant l’accès au dossier. L’histoire médicale ici reconstituée a servi de clé de compréhension de l’histoire sociale. Ainsi, les intervenants des équipes font souvent preuve d’autonomie, tout en respectant les procédures habituelles.

Ces exemples permettent de saisir le type de travail effectué et la manière dont il est possible de reconstruire les dimensions transversales de l’intervention, tout en respectant le caractère unique de chacune des pratiques présentées dans les récits.

« Le mieux » et le « bien »

Les experts de l’approche des données probantes reprennent souvent le proverbe de Voltaire « Le mieux est l’ennemi du bien », en l’interprétant au sens premier : les professionnels et les services qui font de leur mieux ne font pas nécessairement la meilleure chose. Selon cette perspective, les pratiques devraient être fondées sur des évidences scientifiques en prenant une distance par rapport aux perceptions des professionnelles. Du point de vue de la recherche sur les « meilleures pratiques », ce projet de collaboration avec quatre Équipes itinérance contribue à rendre visible et à systématiser l’expertise des professionnels, vue comme un contre-discours face à l’hégémonie de l’approche des données probantes. Le défi de l’identification de ces pratiques est double. Comment identifier les « meilleures pratiques » lorsque les contextes ont une influence majeure sur la nature des problématiques et des solutions qui peuvent être apportées ? Comment ces « meilleures pratiques » peuvent-elles favoriser une prise en compte de la complexité sans se réduire à quelques trucs ou techniques peu significatifs pour l’intervention ?

Les pratiques doivent être adaptées aux contextes et revues selon les exigences du milieu de pratique et les problématiques prédominantes. En ce sens, il apparaît au terme de cette démarche que l’élaboration des consensus sur les pratiques est un exercice qui ne peut prendre pleinement son sens que si l’on ose aussi discuter de la diversité et des variations dans la réponse à certaines manières d’agir. Il faudrait aussi oser ouvrir cet espace de discussion aux « mauvaises » pratiques en itinérance qui ne peuvent se réduire au profilage social de la part des forces policières, à l’erreur médicale ou encore à la négligence. Les pratiques en itinérance ne sont pas que consensuelles, elles sont traversées par des oppositions et des contradictions qui ne doivent pas être perçues uniquement comme des erreurs, mais comme des manifestations de la complexité du phénomène de l’itinérance. Toutefois, il devient essentiel pour progresser dans la lutte contre l’itinérance de saisir la manière dont certaines actions sont plus adéquates, sans vouloir pour autant uniformiser ou standardiser les pratiques. C’est le pari de ce projet et de la mobilisation de la recherche pour une amélioration de l’action auprès de personnes en situation d’itinérance.

En fait, l’approche des consensus d’experts est une forme de contre-discours opposé à l’hégémonie des données probantes puisqu’elle vise non pas un développement de pratiques basées sur les preuves scientifiques, mais plutôt le développement de preuves basées sur les pratiques effectives (Green, 2008). Pour favoriser l’enrichissement des pratiques en itinérance, il semble essentiel de favoriser et d’encourager des espaces de création qui permettent l’invention au quotidien et l’émergence de pratiques qui se bricolent au fil du temps.