Au-delà du corps et de la psyché

Quand on s’intéresse à la formation des psychiatres, on se sent submergé par la diversité des notions, la pluralité des approches et les méandres de l’histoire de la discipline. On aurait du mal à former un cardiologue sans qu’il soit indispensable de bien connaître l’organe du cœur, un endocrinologue sans qu’il soit nécessaire de bien connaître le fonctionnement des glandes et ainsi de suite pour chacune des spécialités jusqu’à la formation intégrative du médecin de famille. Il en est autrement pour la psychiatrie. On peut être psychiatre ou exercer la psychiatrie sans savoir où est localisé le pulvinar et sans se souvenir de la deuxième topique de Freud. Pourtant, ces deux notions appartiennent à un savoir partagé, lié, d’une part, au cerveau qu’un psychiatre devrait connaître et, d’autre part, à la psyché qu’un psychothérapeute doit se représenter. Si la psychiatrie n’a pas d’organe en tant que tel, c’est parce qu’elle peut aussi s’en passer et qu’à bien des moments de son évolution, elle a plutôt privilégié le rôle du social tout en étant susceptible parfois de se laisser emporter par des modes, tels la désinstitutionalisation et le rétablissement. La pluralité d’approches et les méandres historiques qu’a connus la psychiatrie sont cependant traversés par un fil conducteur : le rapport, parfois malaisé, entre notre discipline et les sciences du social.

Lors de son année sabbatique, l’un de nous a parcouru et reparcouru, troublé ad nauseam, les rues du Downtown Eastside de Vancouver, délaissant la plage étudiante et le campus riche et aéré de l’Université de la Colombie-Britannique où l’on enseigne la psychiatrie et l’imagerie cérébrale. Outre l’existence d’une véritable sémiologie de mouvements, de mélanges de mots de différentes langues et d’agitations bousculant la circulation et le trafic des pushers, on y apercevait les activités discrètes d’intervenants de rue, de psychiatres prescripteurs et d’infirmières de terrain. Tout grouillait dans ce monde aux traits infernaux. Pendant ce temps, d’autres psychiatres et psychologues s’occupaient des athlètes pour la Vancouver « olympique » afin de mieux gérer le stress et le fantasme de la médaille d’or.

Avec sa diversité d’approches et ses méandres historiques, on peut se demander si la psychiatrie n’est pas davantage une imposture qu’une véritable discipline scientifique. En tant que discipline, elle ne se définit pas par son noyau, mais par ses limites ou ses franges. Autrement dit, ce n’est pas une science centrifuge, mais plutôt centripète. Elle s’enrichit dans sa propre définition de domaines connexes et frontaliers, comme la médecine, l’épidémiologie, la philosophie, la sociologie et l’anthropologie. Il suffit de retracer le lien qui l’unit aux sciences humaines pour réaliser que bien des progrès en sont redevables : la philosophie et la phénoménologie (avec Jasper, Tellenbach et Minkowski), le nomadisme (avec Deleuze et Guattari), l’anthropologie (avec Corin et Bibeau), la sociologie (avec Durkheim), la linguistique (avec Lanteri-Laura, Lacan et Lecours), le cinéma (avec le psychiatre Dino Risi) et la peinture (avec les Impatients et Dubuffet). En bref, la psychiatrie se définit par ses marges. En se positionnant à la frontière avec d’autres disciplines, la psychiatrie peut contribuer à la construction de nouvelles entités disciplinaires dont la particularité est d’être, justement, « transfrontalières ». C’est le cas, selon nous, de la « psychiatrie sociale ». Si la psychiatrie est une imposture, elle est une imposture qui rend service à la société.

Un art

La psychiatrie sociale, qu’il conviendrait de décrire maintenant comme discipline et comme mouvement, constitue un des points d’interface entre la psychiatrie et la sociologie. Alex Leighton en a été une figure de proue, tout en étant un acteur central de l’épidémiologie psychiatrique, de l’anthropologie psychiatrique et de la psychiatrie transculturelle aux États-Unis et au Canada. Il a été témoin de l’évolution de la psychiatrie sociale qui s’est divisée en deux courants dans les dernières décennies, soit la psychiatrie transculturelle et la recherche sur les services. Ces deux branches ont été alimentées par l’épidémiologie, l’anthropologie et la sociologie. Même si Leighton a évolué dans une période de domination de la psychanalyse en Amérique du Nord, au point où presque chaque chef de département de psychiatrie aux États-Unis se devait d’être un psychanalyste, il a été formé en clinique par Adolf Meyer, qui proposait l’approche individuelle de l’histoire de cas. Avec un aller-retour entre l’observation et les connaissances émergeant des sciences médicales, de la sociologie et de la psychologie, il s’agissait d’une méthode davantage qualitative que quantitative. Considéré comme l’un des fondateurs de la psychiatrie américaine, Meyer n’utilisait les théories psychodynamiques que pour aider à formuler la problématique et les hypothèses diagnostiques en lien avec ce que vivait la personne. Il prônait une formulation individuelle qui ressemble à la formulation « culturelle » maintenant mise de l’avant et qui sera intégrée dans le DSM-V dès 2013.

Ceci illustre comment, au niveau individuel, la pratique de la médecine et de la psychiatrie clinique, suivant l’exemple de Meyer, est une approche non pas quantitative et normalisante, mais qualitative. Il s’agit d’un art, l’art de la médecine, que chaque clinicien ne maîtrise pas pareillement et qui court le risque d’être davantage guidé par des grilles pré-établies que par l’histoire de la personne et l’apport de l’équipe et de la communauté qui l’entourent. Créer un centre clinique de psychiatrie sociale, c’est se placer à la croisée de la santé mentale et du lien social avec les personnes souffrant de troubles mentaux graves. Enseigner une telle pratique exige des étudiants et des médecins de prendre en compte la souffrance psychique dès lors qu’elle surgit sur les lieux du social, en lien, par exemple, avec le travail, l’appauvrissement et le logement. La différence entre pathologie psychiatrique et souffrance psychique n’est plus pertinente. En suivant Furtos (2008), on se trouve dans une filière sociale qui fait identité : « Les formes cliniques d’expression de la souffrance s’étayent sur la perte des objets sociaux et sur les formes d’aide et d’assistance qui y répondent » (p. 32).

Activisme

Au Centre de recherche Fernand-Séguin (à l’Hôpital Louis-H. Lafontaine), il existe depuis près d’une dizaine d’années une unité de recherche en psychiatrie sociale. La psychiatrie sociale est définie par le centre comme étant fondée sur :

« la reconnaissance de l’impact des facteurs de l’environnement social sur la vie des personnes souffrant de troubles mentaux ; sur le cours des désordres mentaux ; sur l’éclosion des troubles mentaux ; dans l’étiologie des troubles mentaux ; dans l’épistémologie, la façon de définir les troubles mentaux. »

Pour le centre, comme dans le cas de la médecine sociale et préventive, « l’épidémiologie et les méthodes de recherche clinique demeurent des outils de choix pour explorer l’influence des déterminants sociaux de la condition des personnes souffrant de troubles mentaux ». Désirant « agir pour améliorer le sort des personnes souffrant de troubles mentaux », les scientifiques et cliniciens « se regroupent autour d’un réseau de la psychiatrie sociale ». C’est ainsi qu’un certain « activisme social, proche de la santé publique […] fait partie de la motivation en psychiatrie sociale [et] confère donc un côté résolument appliqué à beaucoup des travaux de recherche ».1Cette mise en contexte permet de situer la place de la psychiatrie sociale à l’intérieur de ce centre. Les champs d’intérêts de la recherche sont vastes et l’équipe ne peut prétendre tout couvrir. On peut identifier depuis les quatre dernières années trois pôles de recherche, soit la recherche sur les services, sur l’épidémiologie des troubles mentaux et sur le suicide. L’équipe de chercheurs est multidisciplinaire avec des représentants de la psychiatrie, de la psychologie, des sciences infirmières, de la sociologie, de l’anthropologie, de l’épidémiologie et de la santé publique. 

En Europe, en particulier en Angleterre, en Allemagne, aux Pays-Bas et dans les pays scandinaves, on retrouve des unités non pas de recherche, mais de clinique de psychiatrie sociale. Elles correspondent aux cliniques de psychiatrie communautaire connues antérieurement au Québec et en France, surtout à l’époque où elles étaient actives dans la communauté et enlignées sur les mouvements sociaux progressistes. Par exemple, tout près du centre-ville de Montréal, le centre de santé mentale de l’Hôpital St-Luc a été à l’origine de ressources communautaires et de la Revue Santémentale au Québec. Cette psychiatrie sociale entretient des liens avec la médecine sociale et préventive ainsi qu’avec les médecins œuvrant en santé publique. On n’a qu’à penser aux médecins associés à la clinique l’Actuel, à ceux qui se sont récemment objectés à l’établissement d’un casino dans le sud-ouest de Montréal ou à ceux qui sont engagés auprès des jeunes de la rue. Dans les facultés de médecine québécoises, la médecine sociale et préventive représente presque une faculté en soi, distincte de la médecine spécialisée, et rapprochée de la médecine familiale. Dans des facultés de médecine plus « communautaire », comme la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke, on retrouve une plus grande intégration de la médecine familiale avec la médecine sociale et préventive.

Déraillement

La psychiatrie sociale est un rappel qu’au-delà du corps et de la psyché, il y a une nécessité d’interpréter le déraillement de la santé mentale en termes de faits sociaux. L’antipsychiatrie, les mouvements de psychiatrie communautaire en Abitibi dans les années quatre-vingt et la psychiatrie « urbaine » enseignée à l’Université Columbia (pratiquée dans les rues de New York, Montréal et de Vancouver) ont d’ailleurs réitéré cette nécessité. Il ne s’agit pas de transformer les questions sociales et politiques en questions psychiatriques, mais de reconnaître leurs effets sur la souffrance psychique. En reprenant le terme du philosophe Emmanuel Renault, Furtos parle d’une « clinique de l’injustice ». Nous avons donc beaucoup à faire avec une discipline psychiatrique qui, bien que nous l’ayons présentée de façon provocatrice comme une imposture, se met au service d’une lecture et d’une intervention dont l’objectif général est d’aider à ce que les personnes ne soient pas « couchées » et coupées d’autrui, mais « debout », en contact avec elles-mêmes et avec les autres. Pour réaliser cela, la psychiatrie doit demeurer critique ; d’abord d’elle-même, mais aussi du système de santé qui cloisonne et des corporatismes qui isolent. La psychiatrie doit demeurer en question.2 Elle doit, par essence, demeurer insatisfaite.

L’enfance encerclée : un chaos créateur

Je fais des suivis de grossesse et de la médecine familiale au CLSC des Faubourgs depuis maintenant un peu plus de cinq ans et cela m’a emmené à suivre de plus en plus d’enfants du quartier. Au fil du temps, j’ai développé une plus grande collaboration avec les intervenantes et intervenants du programme Enfance-famille et j’ai davantage de références pour des enfants ou des familles avec des difficultés. J’ai également commencé à avoir des appels de certaines psychoéducatrices en milieu scolaire qui me contactent pour parler des problèmes que vivent des enfants et obtenir un avis médical.

Je remarque donc beaucoup de besoins sur le territoire. Plusieurs familles y vivent de l’exclusion et même, de la grande exclusion. De plus, une difficulté majeure est que certaines familles sont méfiantes vis-à-vis des institutions prodiguant des soins et n’osent pas consulter. Sans que cela soit nécessairement voulu, certaines décisions prises par les institutions sur le plan administratif créent des obstacles supplémentaires pour les familles qui demandent des services.

Je suis fréquemment confronté à des enfants qui vivent de la tristesse, de la colère, des difficultés scolaires, des retards de croissance ou de développement et des abus physiques ou sexuels. Je suis également confronté à des enfants dont on ne respecte pas les droits : le droit à l’éducation, à un logement salubre, à la sécurité alimentaire. L’inadéquation des ressources me fait penser, depuis un certain temps, qu’il doit y avoir une meilleure façon d’aborder ces problèmes.

Autour de la table

Ces constats m’ont emmené à répondre positivement à la proposition de créer un centre de pédiatrie sociale dans le quartier Centre-sud à Montréal. Je me suis intéressé à la pédiatrie sociale avant même de savoir qu’il existait un centre de ce type dans la ville. Un peu par hasard, je suis tombé sur le livre Soigner différemment les enfants du Dr. Julien et j’avais trouvé son approche intéressante. Elle ressemblait un peu à ce qu’on souhaitait faire dans notre travail. Un des points forts de la pédiatrie sociale est son approche intégrée. Il s’agit de trouver la manière pour que tous se mobilisent pour le bien-être de l’enfant, qui doit se retrouver au centre de nos préoccupations.

La différence est déjà palpable quant à l’organisation des centres de pédiatrie sociale. La salle de « consultations », c’est une table de cuisine. Cela peut sembler anodin, mais produit toute une différence. Tout se fait sur le mode de la conversation autour d’une table, ce qui diminue la hiérarchie qui se dresse habituellement au bureau du médecin. On se rend compte qu’il y a des choses qui se disent autour de cette table après une heure de rencontre, que le docteur aurait attendu six mois avant d’obtenir ou dont il n’aurait jamais pris connaissance. L’autre particularité est que le médecin ne travaille pas seul, mais rencontre les enfants en équipe. Pour le CPS Centre-Sud, il s’agit de Josée Brodeur, une travailleuse sociale prêtée par le CSSS, qui agira comme coordonnatrice clinique.

La famille peut inviter qui elle désire aux rencontres. Il peut donc y avoir la voisine, la grand-mère ou l’intervenante de la garderie. L’intervenante de la DPJ peut, par exemple, dire ce qui l’inquiète et les autres disent ce qu’ils peuvent faire pour améliorer la situation. Autour de cette table, en une rencontre, se règlent des choses qui normalement nécessiteraient deux ou trois semaines de travail, avec les appels et les suivis. Tout le monde y gagne car on sait vers quoi tendent nos démarches, qu’on peut alors harmoniser. Cela peut sembler un peu chaotique au premier abord, mais c’est un chaos créateur et productif. C’est ce rassemblement d’énergies qui fait la force de la pédiatrie sociale, qui permet d’améliorer les chances de développement d’un enfant tant à l’école que dans la ruelle.1

Le « cercle de l’enfant »

Une des méthodes utilisée en pédiatrie sociale est la pratique du « cercle de l’enfant ». Originalement, cette idée provient des communautés autochtones. Leur manière ancestrale de régler des problèmes concernant un enfant, quand on croit qu’il n’y a plus rien à faire et qu’on ne sait plus trop où s’en aller, était de rassembler tout le monde autour de l’enfant pour trouver une solution et dénouer les impasses.

Il s’agit ainsi d’une forme de médiation qui rassemble tous ceux et celles qui comptent pour l’enfant. La personne en charge de la médiation rencontre chacun d’entre eux pour une rencontre préparatoire. On rassemble ensuite ces personnes pour échanger dans un premier temps et trouver des solutions communes pour dénouer l’impasse par la suite. Les enfants sont présents autour de la table lors de ces consultations collectives depuis qu’on s’est rendu compte qu’ils préfèrent assister aux rencontres. Pour avoir la parole, l’individu doit avoir en main un objet qui est important pour l’enfant, par exemple un toutou, et pour parler, il faut qu’il ait le toutou entre ses mains. Pas de toutou, pas de droit de parole, afin que chacun parle à son tour. Le toutou agit également comme symbole de la raison pour laquelle tous sont rassemblés.

La réalité de la famille est souvent méconnue, par exemple, le fait que la mère travaille soixante-dix heures par semaine pour essayer de joindre les deux bouts et qu’elle n’a pas le temps pour faire le souper ou aider pour les devoirs. Face à un tel constat, un membre de la famille élargie peut se proposer pour venir un ou deux soirs par semaine pour donner un coup de main. Les gens disent ce qu’ils peuvent faire. Outre la famille, il y a aussi l’entourage, les voisins et amis. Il y a également le réseau plus large qui regroupe les intervenants du CLSC, de l’école, de la DPJ. Si tout le monde ne peut être présent, il peut y avoir des entretiens préparatoires pour commencer à « débroussailler » un peu les choses et tenter de trouver un terrain d’entente, considérant ce que chacun est prêt à faire pour le bien-être de l’enfant. Certains juges qui savent qu’il y a un cercle en formation autour d’un enfant décident d’attendre avant de poser un jugement pour retirer l’enfant à ses parents.

Avant de conclure à l’incapacité parentale…

La communauté est un thème qui revient souvent dans la pédiatrie sociale. L’enfant n’est pas perçu comme la seule responsabilité de ses parents. On met souvent toute la responsabilité sur ces derniers, en tant qu’individus. S’ils sont jugés « incapables », on les blâme et l’enfant est retiré de sa communauté immédiate. Peut-on considérer que l’éducation d’un enfant relève de la seule responsabilité des parents, quand une multitude d’acteurs y contribue ? Dans des milieux plus aisés, des parents débordés pourront avoir accès à de l’aide ménagère, à des gardiennes, à un réseau social et à toutes sortes de ressources qui n’existent pas pour certaines de nos familles.

Souvent, on va dire que telle mère n’a pas les habiletés parentales, n’est pas bonne, n’est pas capable et constitue un danger pour son enfant. On le place en famille d’accueil et, par la suite, la mère ne verra l’enfant que deux fois par semaine pendant une heure. Elle recevra quelques conseils sur l’habileté parentale et, trois mois après, on lui dira qu’elle ne s’est pas beaucoup améliorée et on ne lui redonnera pas la garde de son enfant. Comment travailler ses habiletés avec un tel suivi ? Si personne ne croit en elle, comment va-t-elle trouver la force de se battre contre un système et réussir à trouver la force de surmonter ses propres difficultés ? Avant de conclure à l’incapacité parentale, il est impératif que tout soit fait pour aider ces parents.

Lire une histoire

J’aimerais que les droits de chaque enfant du quartier Centre-sud soient respectés et que celui-ci puisse réaliser son potentiel. Il y a beaucoup d’intelligence et de talents gaspillés à cause d’un système économique basé sur les inégalités. Des gens sont en bas et y sont maintenus. Cette inégalité n’est bien sûr pas un problème médical, mais politique et social. Par contre, au niveau médical, nous pouvons aider ces enfants à atteindre leur plein potentiel. Je vois dans ma pratique que la stimulation en bas âge peut faire une grande différence. L’enfant qu’on stimulera et à qui on lira une histoire aura une vie différente de celui qui est resté assis dans sa poussette toute la journée. Il sera plus éveillé, aura plus d’imagination, de projets. Dans le développement de la personnalité, il y a plusieurs blocs fondamentaux dont l’identité, l’attachement et le sentiment d’estime de soi. L’attachement ou l’identité peuvent être fragilisés suite à des placements fréquents . Réussir certaines choses et te faire dire que les gens sont fiers de toi contribuent à renforcer l’estime de soi.

Avec le centre qui ouvrira bientôt, je souhaite rejoindre les gens qui ne sont pas rejoints par les services institutionnels, notamment les enfants qui ont des difficultés. Les références viendront probablement d’un peu partout, notamment des écoles. Des enfants qui n’ont pas été vus avant d’entrer à la maternelle ou à l’école peuvent alors être dépistés. Nous avons également de bons liens avec l’équipe Enfance-famille du CSSS et voulons en créer d’autres avec les centres de la petite enfance (CPE) et les organismes communautaires. J’imagine que lorsqu’on se fera connaître, des familles, inquiètes pour leur enfant, viendront par elles-mêmes.

J’aurai probablement à m’occuper autant d’enfants avec des troubles affectifs que physiques selon l’approche globale qui caractérise la pédiatrie sociale. À l’université, nous avons appris une médecine très biologique. Nous avons appris à nous focaliser sur les symptômes, le diagnostic et les soins à donner. La pédiatrie sociale, au contraire, nécessite de prendre en compte une multitude de facteurs et notamment, les conditions de vie. Par exemple, pour une famille qui vit dans un appartement insalubre, nous pourrons faire les démarches avec le propriétaire pour faire enlever les moisissures.

La mise en place

L’équipe d’un centre de pédiatrie sociale doit travailler de façon interdisciplinaire et égalitaire. Il s’agit d’ailleurs d’un des critères d’affiliation. Il y a moins de division du travail dans ce type de centre. Dans certains milieux, les gens défendent leur domaine d’expertise, alors que la réalité est plus fluide. Un médecin peut faire du travail social dans sa pratique tout comme les actions d’un travailleur social peuvent dépasser les tâches telles que définies.

Dans une petite équipe, tout le monde se parle et il est facile de se « retourner de bord » en cas de problèmes. À sept ou huit intervenants, on peut ajuster le tir plus rapidement. Dans un établissement où il a plus de deux cents employés, ce partage est difficile voire impossible ; souvent les médecins se retrouvent entre médecins et les travailleurs sociaux entre eux. Le centre sera également un lieu de formation en pédiatrie sociale pour les médecins, les stagiaires en travail social, orthophonie, éducation spécialisée.

En ce qui concerne le Centre-sud, on est encore au tout début des contacts avec les partenaires. Des tables de concertation zéro-cinq ans et six-douze ans ainsi que divers organismes ont pu être rencontrés et des liens ont été créés avec la Commission scolaire, qui fournira notamment des locaux pour le centre. Du côté de l’organisation, les plans sont dessinés et si tout va bien, le centre devrait être fonctionnel au printemps 2010. Les locaux sont situés dans l’école Champlain, au coin de Fullum et Ontario, un lieu assez central et stratégique. Pour l’instant, nous fonctionnons de façon « itinérante » : usage de locaux au CLSC, visites à domicile, dans les écoles ou les CPE.

Il va falloir que nous évoluions et nous nous adaptions à la réalité du Centre-Sud. Ce n’est pas une franchise ou une succursale de pédiatrie sociale qui s’ouvrira. Il s’agit d’une entité indépendante, avec son conseil d’administration et son fonctionnement propres. La fondation Chagnon nous a remis de l’argent pour le démarrage.2 Par la suite, nous sommes responsables de trouver nous-mêmes notre financement.

La mise en place de ce centre prendra du temps. Ce n’est pas parce qu’il s’agit d’un centre de pédiatrie sociale que les gens qui étaient méfiants, tout à coup, ne le seront plus. Il faudra gagner et mériter la confiance des familles. Nous ne voulons pas redoubler les services qui fonctionnent déjà bien. Par exemple, dans le cas de l’aide aux devoirs, beaucoup de groupes ou d’organismes sont installés dans le quartier depuis longtemps et offrent un très bon service. Bien que certaines questions subsistent, par exemple, en ce qui concerne le développement d’une culture du « travailler ensemble », nous avons la chance de nous implanter dans un quartier dynamique et cette approche semble très porteuse pour le bien-être des enfants qui y vivent.

L’alchimie des mémoires : à la belle étoile

Les images défilent comme dans un film accéléré. Les mallettes d’abord, contenant nos fastes accessoires qui doivent entrer dans un « sept passagers » : casquette rouge ou rose, manteau de nylon bleu et jaune, cul de poule pour la scène de la cuisine collective. Ah oui, ne pas oublier d’acheter les carottes en chemin !

Tu disais ?

Attends que je me rappelle…

C’était en hiver…

Ah oui, en hiver. Ah oui, là ça me revient…. »

Quarante histoires nous accompagnent sur la route. La route de tous les hivers. Tempêtes de neige à Témiscamingue et au Saguenay ; soleil hivernal au Témiscouata ; moins 35 degrés Celsius dans la Basse-Ville. Les histoires de personnes rencontrées en entrevues, des personnes sans logement ou « mal logées », parfois avec des problèmes de santé mentale, vivant avec les barèmes de l’aide sociale.

« À la fin du mois, plus d’argent ! Et pas mangé assez. […] Je suis allé à pied, puis là je m’en allais, puis j’ai fait du pouce, espérant que…, puis qu’est-ce que je voyais à travers les windshields, je voyais des consciences qui baissaient les yeux. Parce que je regardais les yeux, quand je faisais du pouce ».

Arrivés à destination, les accueils de nos hôtes — pour la plupart, des organismes membres du Front commun des personnes assistées sociales du Québec — le temps passé dans les salles de représentation avant les rencontres à saisir l’état des lieux, à discuter de l’emplacement de la scène, à placer les chaises pour favoriser la discussion des participants en petits groupes, replacer les chaises encore. Puis ces cafés du matin, l’arrivée progressive des participants et cette fameuse musique swing de Benny Goodman pour préparer l’alchimie de nos laboratoires interactifs. Une première mémoire entre en scène : celle du corps.

« la plupart du temps c’est des soupes. Qu’est-ce que tu veux faire avec une soupe dans une journée ? Tu as faim, tu ne peux pas dormir la nuit avec une soupe dans le ventre. Ça fait que quand c’est la journée qu’ils font une soupe, bien je suis fait. C’est pour ça normalement si je suis ici à 4 heures […] s’il y a une soupe, tu vas entendre : Ah tabarnac ! Parce que ça veut dire qu’on ne dormira pas de la nuit ».

Une tournée provinciale sous le signe du théâtre-forum a eu lieu de décembre 2008 à avril 2009, avec l’objectif de créer une alliance entre le milieu de la recherche, les groupes de défense de droits, le théâtre d’intervention et des organismes du réseau public de la santé et des services sociaux. Les réflexions qui ont alimenté cette tournée provenaient des résultats d’un projet de recherche mené au CREMIS sur la multidiscrimination à l’aide sociale et le risque de se trouver sans logement,1 des témoignages de médecins quant au rôle qu’ils jouent à l’aide sociale et des résultats d’une recherche menée avec une équipe en CSSS qui intervient de façon novatrice auprès de populations marginalisées.

D’entrée de jeu, notre défi était de créer une dynamique de groupe stimulante par le jeu, la danse, le mouvement, le contact physique, dans un état d’activation et de la rencontre de l’autre. Il paraît que certaines communautés amérindiennes amorçaient leurs grandes rencontres par la danse et le chant pour se rappeler leur nature, leurs ancêtres et leur propre humanité avant de se mettre à discuter et à décider de l’avenir de leur collectivité. Du coup, notre stratégie consistait à former des cellules de discussion afin de permettre au plus grand nombre de prendre la parole.

« Je suis allée m’étendre au parc Victoria, où des gens jouaient au volley-ball, et je me suis endormie, et quand je me suis réveillée, le sac était parti, j’avais donc plus de téléphone, plus de lunettes, plus rien, plus d’argent… parce que le cash était tout là… à la belle étoile »

Nous entamions la présentation de témoignages sous forme de courtes mises en scène interprétées par nos comédiens vaillamment soutenus par nos courageux chercheurs. Le jeu dramatique ponctuant les narrations et dialogues des personnages permettait de donner vie à des situations et d’évoquer des émotions qui pouvaient rappeler les expériences des participants.

Selon certains adeptes contemporains de la psychologie corporelle, nous porterions en nous les mémoires de nos expériences passées. Ces mémoires comprendraient les réactions que nous avons eues à certaines expériences sensorielles et émotives. Ces modèles de réactions sont parfois bien enracinés et constituent une prédisposition pour nos prochaines expériences.2 Une de nos stratégies d’intervention en théâtre-forum consiste à ramener aux auditoires ces mémoires d’expériences de discrimination et les sentiments de malaise, de honte peut-être, de frustration qui y sont associés, les réactions de fuite, d’attaque ou d’immobilisme. À la lumière d’analyses menées collectivement et à travers le jeu théâtral, il s’agit ensuite de leur permettre de nommer, commenter, compléter ces représentations afin de pouvoir « reprogrammer » corps et esprits vers une variété de stratégies alternatives efficientes.

« Puis toi la famille, comment ça se passe ? Est-ce que ça a changé tes rapports le fait de te trouver sur l’aide sociale ? »

« Je suis devenu le mouton noir, et ça, c’est comme avoir la lèpre… [Mais] à un moment donné ç’a changé, c’était à Noël, j’étais chez mon père, il vient l’heure de déballer les cadeaux, il dit : « Puis mon Raymond, qu’est-ce qu’on peut te souhaiter pour cette année… te trouver une bonne job ? … Non mais sans blague, comment va ta santé Raymond ? … T’sé pour l’échange de cadeaux, même si t’en as pas apporté, tu peux venir quand même, tu sais… » » 

Au Cabaret de la dernière chance à Rouyn, je jouais le père de Raymond. Après avoir vu la scène et en avoir discuté en sous-groupes, les participants de la salle s’interrogeaient sur les motivations de ce père. Qu’est-ce qui importait pour lui, sauver les apparences face à son entourage ou prendre le temps de s’informer sur ce que vivait véritablement son fils ? Suivant la tradition de théâtre-forum, nous avons repris la scène et procédé à une exploration des motivations potentielles de ce père à travers l’improvisation, les données de la recherche ne permettant pas de savoir.

Les conversations qui s’en suivirent m’ont permis, à travers mon personnage inventé, de révéler un père impuissant et dépassé face à la déchéance de son fils et en raison de ses propres peurs face à la fermeture de l’entreprise où il travaille (cet enjeu local ayant été amplement discuté pendant la journée). Au fil des échanges, le ton s’adoucissait, le silence prenait sa place. À travers mon personnage, c’est comme si nous étions en train de comprendre, collectivement, une des sources possibles du malaise de ce père. « Pourquoi tu ne lui dis pas que tu l’aimes ? » me suggère une participante de la salle. « Je le sais… » de répondre le père, « puis les « maudits » échanges de cadeaux aussi, je l’avais dit à ma femme qu’on aurait pas dû organiser ça c’t’année… » « Pourquoi pas faire un échange de lettres l’année prochaine ? » suggère un autre.

Le temps de cette conversation publique, une déprogrammation du réflexe de peur se produisait chez l’un et le pouvoir de désamorcer des défenses mésadaptées s’exerçait chez les autres. S’ensuivait une sympathique accolade entre les deux hommes puis l’invitation au fils de passer à la maison familiale plus souvent, avec ses amis. Cet instant de théâtre-forum a permis, par l’échange collectif, la reviviscence d’une mémoire affective qui agissait sur les représentations d’un citoyen, sans qu’il en ait conscience. C’est là un des objectifs du théâtre-forum que de faire éclore une parole tant au niveau intime que collectif et social, afin de confronter nos mémoires, d’apprendre à mieux vivre avec soi et les autres.

« regarde, je suis quelqu’un maintenant… […]  ça m’a permis de remonter la pente. Parce que si ce n’était pas pour ça, je veux dire, regarde, je ne serais pas là comme ça. Une chose est sûre, les conditions où je suis, seraient des conditions selon moi minimales pour s’assurer qu’une personne est non seulement bien traitée mais est dans la capacité de se reprendre en main »

À Chaudières-Appalaches, un médecin qui participait à la journée a été invité sur scène pour présenter ses doléances à une sous-ministre (interprétée de façon impromptue par notre comédienne) quant au rôle que les médecins sont obligés de jouer à l’aide sociale.3 Balayant ses arguments du revers de la main, la sous-ministre lui fait remarquer qu’il est le seul à porter ses revendications. Sur cela, dix personnes se lèvent de la salle et le rejoignent sur scène. Pour elle, il ne s’agit qu’un groupuscule sans importance. La salle se lève en bloc : quatre-vingt personnes de tous les horizons se mettent autour du médecin qui les encourage à expliquer dans leurs mots à la haute fonctionnaire ce qu’ils vivent et comment le mode d’attribution de l’aide financière accordée n’aide pas les choses. La sous-ministre, debout sur une chaise derrière un rideau sur scène, est quelque peu abasourdie par la tournure des événements et promet de revenir dans la région pour les rencontrer. Acclamations de la foule. Un beau moment de théâtre-forum.

Les images défilent comme dans un film accéléré. Les mallettes d’abord contenant nos fastes accessoires qui doivent entrer dans un « sept passagers » : casquette rouge ou rose, manteau de nylon bleu et jaune, le cul de poule pour la scène de la cuisine collective. Ah oui, et sans les carottes ! Les comédiens s’endorment en arrière. Le chemin de retour à la pluie verglaçante. Il est à souhaiter que l’alchimie des mémoires partagées autour de ces histoires de vie puisse dépasser les sphères des individus et des communautés ayant participé à cette tournée.

« je peux y aller sans me sentir jugée. Tout le monde est égal. Tout le monde, la même affaire. Tu rentres là ; ok les intervenants pas, mais le reste du monde, on est tout égal. On est tous à vivre avec quelque chose, puis un n’est plus mieux que l’autre. C’est ça qui est le fun ».

Marginalité et politique : autonomie ou instrumentalisation?

En 2007 et 2008, j’ai pu séjourner pendant huit mois à la Sierra de Santa Catarina au Mexique et à Cité de l’Éternel en Haïti pour observer les conditions de vie et les actions entreprises par les populations dans le cadre de mes études doctorales. Plus de quarante entretiens ont été réalisés pendant ce terrain, entre autres, avec des leaders, des responsables d’associations de base, des gens ordinaires ainsi que des intervenants communautaires. À plusieurs égards, la situation dans les deux endroits est comparable, mais sur le plan de la capacité d’action collective, il y a des différences marquantes.

Iztapalapa, Mexique. Une partie d’une réserve écologique est envahie par des populations à la recherche de territoires pour construire leur logement. Les terres, une fois occupées, sont réparties en plusieurs lots et des espaces sont réservés au tracé des rues et à la création des infrastructures. Nous sommes à la Sierra de Santa Catarina. À cet endroit, les conditions de vie sont difficiles : des maisonnettes sont érigées les unes à côté des autres et seuls d’étroits corridors permettent d’y accéder. Celles qui sont construites à partir de matériaux solides disposent d’une fosse septique. Cependant, lorsqu’elles sont remplies, leur assainissement n’est pas fait puisque les services d’hygiène publique ne desservent pas ces campements (predio) non régularisés. Les gens qui vivent dans des cahutes partagent la toilette avec leur voisin. Pour s’approvisionner en eau et en électricité, la population se sert de prises irrégulières. Chaque campement est dirigé par un leader qui se charge de ces connexions et des démarches à entreprendre auprès des institutions publiques afin que la situation de ces populations soit régularisée.

Port-au-Prince, Haïti. À la chute de la dictature des Duvalier, en 1986, des pauvres parviennent à créer un quartier populaire nommé « Cité de l’Éternel » en occupant de manière irrégulière des terrains situés en bordure du quai. Une partie de ces terrains était préalablement occupée manu militari par des « tontons macoutes1». Après la chute de Jean-Claude Duvalier, des populations démunies occupent ces terrains marécageux en construisant des maisonnettes, pour la plupart à partir de matériaux de récupération, et s’organisent pour ne pas être délogées. Les conditions de vie dans ce bidonville sont précaires : insalubrité, prolifération de moustiques, accès difficile aux logements en cas de sinistre. La population ne dispose d’aucune institution publique pour accéder aux services de santé, d’éducation et de loisirs. Des organisations non gouvernementales (ONG) exécutent quelques projets en vue d’aider la population à accéder à l’eau potable, aux soins de santé de base et à la formation scolaire. Des associations locales formées d’anciens militants politiques ou de leaders religieux servent de médiation entre la population locale et les ONG.

Tant à la Sierra de Santa Catarina qu’à Cité de l’Éternel, l’accès éventuel à la propriété est conditionnel à la planification et à l’organisation de l’occupation du terrain. Les populations s’organisent aussi pour bénéficier, ne serait-ce que de manière temporaire, des services urbains tels que l’eau et l’électricité. Afin de ne pas être délogées, des structures associatives sont mises sur pied. Elles servent de médiation entre les populations et les instances publiques ou non étatiques. Il semble y avoir, dans les deux cas, une capacité d’agir collectivement dès l’occupation initiale de ces terrains. Or, Touraine (1988), entre autres, doute de la capacité d’action autonome des populations vivant en situation de « marginalité » (marginalidad) en Amérique latine. Dans les cas étudiés, pouvons-nous définir les activités de ces populations comme des actions collectives dûment planifiées et organisées sur une base autonome ? En d’autres termes, quelle est la capacité d’action collective de ces populations ?

Dans les « campamentos »

Le premier type d’action collective repérable est celle nécessitée par l’occupation du terrain lui-même. À la Sierra de Santa Catarina, il y a généralement un leader qui, dans un premier temps, identifie un terrain et fait du recrutement au sein des populations pauvres se trouvant dans l’incapacité de payer un logement ou d’acheter un terrain dans un milieu décent. Ce leader est membre d’une organisation sociopolitique et se différencie par sa formation et son statut social car, habituellement, il a terminé ses études secondaires et peut même avoir fait des études universitaires. Chaque individu recruté peut à son tour inviter d’autres proches à participer à cette « squatérisation ». Ensemble, ils prennent rendez-vous pour envahir à une date et une heure précises la propriété convoitée. Généralement, cela se fait à l’aube.

Une fois établies sur le terrain et sous la direction du leader, les populations des campamentos réalisent différents types d’action collective, par exemple, des corvées (faenas) de travaux communautaires, des veillées (veladas) pour assurer la sécurité et des assemblées publiques pour planifier des actions collectives qui peuvent se dérouler à l’intérieur ou à l’extérieur du campement. Bien qu’ils soient connectés de manière illégale au réseau urbain de distribution d’eau et d’électricité, ces gens organisent des marches (« marchas »), des sit-in (« plantones ») et des rencontres hors des campements pour exiger l’accès régulier aux services publics.

Parfois, comme j’en ai été témoin, des manifestations sont aussi organisées en vue d’appuyer des dirigeants politiques. Les résidents sont obligés de participer à toutes les actions collectives sous peine de payer des cautions. Ils sont aussi contraints de verser une contribution hebdomadaire au leader pour défrayer ses déplacements quand il rencontre les représentants des institutions publiques afin d’accélérer la régularisation de la situation des squatteurs. Certaines personnes interviewées affirment que, parfois, le leader oblige les membres des campamentos à voter pour le candidat de son groupe politique, comme cela fut le cas pour le candidat à la présidence du Partido de la Revolución Democrática (PRD), Andrés Manuel López Obrador.

Il arrive, selon une autre répondante, qu’un politicien demande aux leaders d’emmener des gens des campements manifester en leur faveur. D’après elle, les populations sont parfois « utilisées » contre leur gré, contrairement à ce qui devrait se passer lors d’une marche ou d’un « meeting » où chacun doit « tirer des bénéfices » en « luttant pour quelque chose »: « ce n’est pas le cas quand on organise des meetings, parce que la population est utilisée. Par exemple, tel député va présenter son rapport, alors on emmène les gens vivant dans les campements à ces meetings pour crier et applaudir. Ils ne le font pas de plein gré, mais sont seulement obligés d’appuyer ce député. Alors, ces gens sont utilisés ». Les marches seraient plus intéressantes si les gens étaient libres d’y participer. Elle n’est pas opposée à ce que les gens réalisent des actions ou manifestent leur solidarité avec d’autres groupes. L’important, selon elle, est de ne pas être forcé de prendre part à une action collective.

À la Cité

La Cité de l’Éternel, à Port-au-Prince, est moins organisée que les campamentos mexicains. Les groupes ayant pris naissance à l’occupation du terrain ont tendance à disparaître quelques semaines après. Souvent, il sont composés d’individus qui n’avaient besoin d’emplacements qu’à des fins commerciales. C’est dans ce but que les premiers « tontons macoutes » occupèrent les positions les plus importantes situées près du boulevard Harry-Truman. Après cette première phase de l’action collective débute celle des actions internes. Il s’agit de défendre les positions occupées ou d’intervenir auprès des instances concernées en vue de faire régulariser le nouveau quartier, ce qui permettra de doter les occupants de titres de propriété, d’enregistrer ce quartier dans la liste légalement reconnue et d’offrir les services urbains nécessaires.

Par exemple, deux répondants, membres d’un regroupement de jeunes pour le développement durable, rapportent qu’au lieu de privilégier des manifestations dans la rue, les dirigeants des associations organisent des réunions publiques pour discuter de ce qui doit être fait et favoriser la sensibilisation de la population. Les associations entreprennent aussi des démarches auprès des ONG présentes dans la Cité pour obtenir le financement des projets, mais n’incitent pas leurs membres à réaliser des actions collectives auprès des instances publiques. Selon eux, « L’État ne va pas répondre à leurs demandes. Même si les ONG ne donnent pas grand-chose, elles laisseront quand même tomber des miettes ».

Un dirigeant d’une association affirme que les associations sont impliquées dans la gestion de l’eau et des autres services communautaires et ne se mêlent pas à la politique. C’est, selon lui, ce qui différencie la Cité d’autres quartiers populaires de la capitale : « Je dois te le dire, nous, ici, on est une série d’organisations, tout le monde fait de la politique, mais nous, on ne croit pas tellement à la politique. Et c’est ce qui fait que Cité de l’Éternel est différent de beaucoup d’autres quartiers populaires. Pourquoi ? C’est parce que nous croyons davantage au développement ».

Dans la Cité autant que dans les campements, la répartition des terrains en petits lots ou en petits emplacements est suivie de la formation de brigades pour guetter nuit et jour les interventions policières et, surtout, prévenir les actions des bandits. À travers les démarches entreprises, les associations ont obtenu, entre autres, la construction de bornes-fontaines, de centres de santé et d’écoles communautaires. Ces acquis sont le résultat de démarches collectives privilégiant la négociation et le partenariat entre les associations.

Les acteurs externes

Si, à Cité de l’Éternel, la population est libre de sa participation aux associations pour accéder  aux services collectifs, dans les campamentos mexicains, c’est le contraire. La population y est contrôlée en large part par des leaders appartenant à des formations politiques. Il y a lieu alors de parler d’une instrumentalisation politique de la population de ces territoires, confirmant les thèses de Touraine quant au manque d’autonomie de ces populations marginalisées. Même si à Port-au-Prince, « tout le monde fait de la politique », on ne peut pas parler d’instrumentalisation politique comme telle dans le cas de la Cité de l’Éternel. De toute façon, l‘État n’a pas les moyens pour répondre aux revendications. Il y a cependant les ONG étrangères qui, elles, en ont les moyens. Sans l’intervention de ces ONG, y aurait-il des associations de base consacrées à la mobilisation de la population pour participer à la réalisation des projets communautaires ? On peut en douter. En somme, les activités observées à la Sierra de Santa Catarina et Cité de l’Éternel  attestent de la capacité de ces populations à réaliser des actions collectives. Toutefois, cela ne semble pas se faire sans l’implication intéressée de militants de certaines formations politiques (dans le cas du Mexique) et sans l’aide d’organisations externes dans le cas haïtien.

Le cercle de la vie : rencontre avec Annie Bearskin et Hélène Denoncourt

« Quand j’ai perdu ma soeur d’un cancer du sein, avec mes parents, qui avaient perdu leur enfant la plus jeune, il nous était impossible de rester dans le village. Mes parents surtout, ils se retrouvaient toujours en forêt, cherchant de l’air frais, du travail manuel, de longues marches. Ils avaient besoin de se retrouver. »

« C’est la seule place [la nature] où je peux aller et me reposer, reprendre des forces. Survivre, même sans électricité. Il y a différentes choses que tu peux y faire. Prendre une roche, la faire chauffer, profiter de la vapeur qui s’en échappe. La nature est une place pour se ressourcer. La nature est tellement forte. »

« Je ne peux pas croire ce qu’on ressentait quand on était là-bas [au camp]. C’était la paix totale. Il n’y avait aucun son. Pas de téléphone, pas de télévision.  C’était merveilleux. Nous étions là pour deux semaines. Nous voyions tout. Les caribous, les abeilles voler. C’était « the nature’s show ». C’était quelque chose. Nous devons y retourner à chaque printemps. Même si nous devons travailler fort car il faut aller chercher l’eau, couper le bois, mais c’est tellement beau. On en devient vite accros. » 

Annie Bearskin

Ces propos ont été recueillis au mois de novembre 2008, dans un hôtel parmi tant d’autres du centre-ville montréalais. Dans cet établissement se tenait un congrès comme il s’en tient probablement quelques centaines chaque année. Cette fois, par contre, ce congrès avait quelque chose de différent. Pas tant à cause de son sujet que de sa structure.

Cette réunion sur les enfants Cris avec des besoins spéciaux et souffrant de divers déficits n’était pas une réunion du type académique, avec des gens bardés de diplômes. C’était davantage un rassemblement, un « gathering », avec des enfants courant à travers la pièce, des grands-mères berçant tranquillement leurs petits-enfants, des gens de tout âge racontant leurs histoires et quelques scientifiques et professionnels. Afin de mieux comprendre la santé chez les Cris, nous y avons rencontré deux femmes, Annie Bearskin, secrétaire exécutive pour le directeur de l’éducation de Chisasibi, une communauté crie du nord du Québec, ainsi qu’Hélène Denoncourt, infirmière clinicienne qui travaille sur le territoire de la Baie James, qui participaient à cette rencontre afin de faire connaître la leucoencéphalopathie et l’encéphalite crie (LEC ou EC).

Pour Annie Bearskin, la santé ne désigne pas que le bien-être physique, mais également le bien-être spirituel, qu’elle rassemble sous le terme de « cercle de la vie ».  La conception de la santé chez les Autochtones serait justement « naturellement holistique », selon Hélène Denoncourt, contrairement à celle chez les Non-Autochtones, qui serait « plus fragmentée ». Elle continue: « Nous [parlant des Non-Autochtones] avons découvert il y a une vingtaine d’années à peine que les problèmes de santé ne sont souvent pas que physiques. Souvent, il y a d’autres éléments, de nature spirituelle par exemple. Chez les Cris pourtant, cela a toujours été considéré. Tout est perçu comme un cercle, une continuité : les saisons, les générations. C’est leur vision de la santé communautaire, ça inclut la famille. Ici, il s’agit d’une découverte récente. Chez les Cris, ça a toujours été comme ça ».

Tous  les membres de la communauté peuvent être impliqués dans la définition du problème et sa résolution. Hélène Denoncourt souligne que dans les conférences organisées par les Cris, « tous peuvent entendre et être entendus. Je suis certaine que si tu vas à une conférence de Non-Autochtones, peut-être que certaines familles seront invitées à parler mais tu vois, ici, c’est moitié-moitié. Ça fait partie de l’idée du cercle de la communauté; d’avoir tout le monde ».

Connues également sous le nom de Awaash Aahkusuwin Aakaa Chii Nitikulaach ou « Maladies infantiles ne pouvant être guéries », la leucoencéphalopathie et l’encéphalite cries, qui désignent ces formes de mutations présentes dans le village de Chisasibi situé à l’est de la Baie James, y sont la cause première de mortalité infantile. Même si elles ont été observées dans la communauté depuis plus de quarante ans, c’est seulement en 1980 que le diagnostic a été posé. La Fondation Eeyou Awaash, petite organisation de parents, grands-parents, frères, soeurs et amis ayant perdu des enfants de la CLE et CE, a travaillé avec la communauté à récolter des fonds pour financer la recherche et supporter financièrement les familles touchées. Grâce à leur implication, des recherches en laboratoire ont commencé en 1996 et, en 2002, le gène responsable a été identifié. Comme pour les maladies du Lac Saint-Jean, il s’agit de maladies, transmises de génération en génération.

Maintenant que ces deux maladies sont identifiées, un service d’éducation et de dépistage des porteurs est offert par le service de la Santé publique du Conseil Cri de la santé et des services sociaux. Les tests pour identifier les individus porteurs du gène de la LEC ou EC sont envoyés et analysés à l’Hôpital Sainte-Justine de Montréal. Un test de dépistage prénatal est aussi offert pour les couples de porteurs. Aucun traitement n’est toutefois disponible pour l’instant. Les seules actions pouvant être portées visent à soulager les jeunes patients de leur douleur. Par exemple, la Fondation peut fournir le transport aux membres de la famille désirant accompagner l’enfant atteint à Montréal.

Les membres de la Fondation travaillent en étroite collaboration dans ce projet qui leur est propre, ce qui est plutôt rare selon Hélène Denoncourt : « parce que le programme n’était pas en premier lieu une initiative du Ministère de la santé et des services sociaux, mais une initiative de la population. Les membres de la fondation se sont par la suite mobilisés, ils ont fait des demandes auprès du Conseil Cri de la santé et des services sociaux et maintenant, il s’agit d’un programme de santé subventionné. (…) C’est donc possible la proche collaboration entre communauté et services publics. Ça n’existe pas beaucoup et la Fondation en est un bon exemple ». Comme Annie Bearskin le souligne, l’attitude des Cris envers la médecine est habituellement considérée comme non-proactive : « nous laissons les choses aller. C’est dans notre nature d’observer. Mais, la Fondation est plus proactive. Les gens réalisent davantage ce qui se passe et posent plus de questions. Plus de choses sont en train de bouger. Nous ne pouvons pas juste nous croiser les bras. Quelques-uns commencent à se questionner. Ils adaptent ça à leur culture. Ils changent la culture. » L’usage de la radio locale représente une façon directe de communiquer et d’informer les gens et facilite cette nouvelle prise en charge. Les gens intègrent l’information et en discutent. Outre la diffusion au sein de la communauté, ce médium facilite également la communication entre les communautés.

Afin de financer la Fondation, il y a quelques années, des individus ont organisé un grand périple. L’idée est venue du Conseil des jeunes qui désirait recueillir de l’argent pour les familles avec des enfants ayant des besoins spéciaux. Ses membres ont planifié une tournée des neuf communautés cries en raquettes. Pour Annie Bearskin, plus qu’une simple randonnée, ce voyage en nature aura permis de « soigner », d’apaiser la douleur, de libérer l’esprit de ceux ayant perdu un enfant, un neveu ou un voisin : « La journée d’avant [dans cette conférence], souligne Hélène Denoncourt, les participants l’ont passée à parler de la nature, comme une place où se ressourcer, où chercher du réconfort. Je crois qu’il s’agit d’une part importante de la guérison et aussi pour apaiser les aidants naturels. C’est clair que lorsqu’ils reviennent d’un séjour en nature, ils ont vécu quelque chose de très fort. »

Au-delà des propriétés médicinales des plantes, la nature devient source d’énergie : « C’est sûr que c’est plus difficile d’avoir accès à Montréal à cette énergie. Car oui, il s’agit vraiment d’un genre d’énergie. Plusieurs, comme moi, vont et viennent entre le sud et le nord du Québec.  Lorsqu’on a connu la nature un peu extrême des régions éloignées, c’est comme une drogue, c’est comme si on ne pouvait pas s’empêcher d’y revenir. Vous savez, la nature là-bas, elle est magnifique et tout. Jamais vous ne trouverez quelque chose d’aussi sauvage, d’aussi fort que les régions nordiques et toute leur énergie. C’est quelque chose de très spécial. C’est fantastique. C’est comme si, à un certain point, ça devient un besoin. »

Un monde complexe à simplifier : système judiciaire et déficience intellectuelle

La plupart des enquêtes démontrent que les personnes avec une déficience intellectuelle (DI) sont surreprésentées dans le système pénal, surtout lorsque leur déficience est « légère ». Elles sont aussi plus susceptibles d’être pénalisées par des détentions provisoires, des sanctions disciplinaires ou des peines plus lourdes, se qualifient plus difficilement pour des mesures d’absence temporaire ou de libération conditionnelle lorsqu’elles sont incarcérées et font plus souvent l’objet de réadmissions en prison à cause de bris de conditions de probation ou de nouvelles infractions. La DI revêt donc une influence déterminante sur le parcours d’une personne dans le système pénal. Son identification et sa reconnaissance permettraient d’adapter les procédures à cette condition particulière.

Cependant, l’identification de la DI n’est pas toujours simple car l’appellation « déficience intellectuelle » recouvre plusieurs syndromes distincts tant au point de vue biologique que social. Des facteurs tels que la gravité de l’incapacité, l’âge et les conditions de vie distinguent les personnes avec une DI, mais toutes partagent une condition de vulnérabilité : fragilités personnelles (problèmes de compréhension, de jugement, d’habiletés sociales et de communication) ou sociales (pauvreté, faible scolarité, milieu de vie marginalisé, isolement, victimisation, abus sexuels et physiques, exploitation). Elles vivent souvent avec d’autres problèmes tels que des troubles du comportement et font toujours l’objet de stigmatisation.

Considérant que les politiques gouvernementales prônent l’intégration sociale des personnes ayant une DI ainsi que leur participation sociale, la judiciarisation peut être perçue comme une réponse appropriée qui s’inscrit dans une logique de responsabilisation et d’apprentissage. Toutefois, face à ces personnes vulnérables, on peut craindre que ce processus ne fasse qu’accroître leurs fragilités (fragilisation des liens sociaux, perte des acquis) et se jumelle à une étiquette négative et disqualifiante. Trois moments du processus de judiciarisation des personnes avec une déficience intellectuelle sont ici analysés plus en profondeur afin de mieux connaître les procédures et pratiques courantes reliées au cadre légal et de saisir les défis qu’elles posent pour les personnes avec une DI.

Le recours à la police : Petits délits aux impacts mal connus (1er moment)

Pour qu’un événement soit judiciarisé, il doit être signalé, le système pénal étant « réactif ». Plusieurs considérations interviennent dans le recours à la police, dont la gravité de la situation (en termes de conséquences sur les autres), le statut du plaignant et de la victime, la dimension symbolique (rappel à l’ordre), la volonté de faire cesser une situation dérangeante ou l’absence d’autres réponses sociales. Jusqu’à présent, les délits mineurs des personnes présentant une déficience intellectuelle, tels que les petits vols, les menaces et les méfaits, ont été peu approfondis dans la littérature scientifique (Jones, 2007 ; Murphy et Mason, 2007), bien que l’on puisse aisément poser l’hypothèse qu’ils ont un impact sur les trajectoires de vie, les proches, les réseaux de services et le reste de la société.

L’intervention policière : Entre sanctions et soins (2e moment)

Durant l’intervention policière, trois orientations peuvent être envisagées. Premièrement, la situation-problème peut être réglée informellement lorsque la crise se résorbe, qu’une solution est trouvée et qu’il n’y a pas de plainte portée. Une deuxième option consiste à orienter l’individu vers un centre hospitalier lorsque qu’on juge qu’il a davantage besoin de soins que de sanctions. La dernière possibilité consiste en la judiciarisation, c’est-à-dire l’arrestation, la mise sous garde, l’interrogatoire et le dépôt d’une demande d’intenter les procédures.

En ce qui concerne l’identification de la DI à l’étape de l’intervention policière, différents cas de figure ont été répertoriés :

La personne présente une DI et reçoit les services de réadaptation du réseau. Sa condition est connue lorsque les policiers arrivent sur les lieux ;

La personne présente une DI visible et identifiable par les policiers, mais n’est pas suivie par le réseau ;

La personne présente une DI légère, non dépistée et difficilement identifiable à première vue ;

La personne présente une autre problématique connue ou apparente, comme un problème de santé mentale, se trouve dans une situation de crise ou a consommé de l’alcool et/ou de la drogue ;

La personne fait partie d’une population extrêmement démunie, marginale, toxicomane, souvent itinérante et présente une déficience « acquise », doublée d’une problématique psychosociale.

Il semble bien que si la personne reçoit des services d’un établissement ou si des proches peuvent répondre de sa conduite, elle risque moins d’être confrontée aux procédures pénales. Par ailleurs, même si, à tout moment, les policiers peuvent, s’ils doutent de l’état mental de la personne, avoir recours à différents services, dont les ambulanciers et l’Urgence Psychosociale-Justice (UPS-Justice), ils hésitent généralement à le faire. Les démarches pour accéder à ces services sont parfois perçues comme un facteur pouvant ralentir l’efficacité du corps policier. Les délais dans les services d’aide spécialisée, leur manque de disponibilité, leur cadence plus lente et l’hésitation des policiers entre sanctions et soins, causée entre autres par un manque de connaissances sur ce type d’intervention, se dressent en obstacles à des mesures appropriées. Généralement, les comportements et discours confus des individus avec une DI sont interprétés comme des traits typiques de personnes qui voudraient échapper à la justice (feinte, manipulation, manque de collaboration, mensonge) ou alors sont confondus avec une autre problématique (toxicomanie, problèmes de santé mentale). Par exemple, l’évitement du regard est un comportement-type chez les personnes avec DI mais est souvent associé au mensonge.

La demande d’intenter des procédures : Des comportements inadéquats mal interprétés (3e moment)

Dans la procédure judiciaire, la première marque tangible de la judiciarisation est le dépôt d’une demande d’intenter les procédures par la police. Ce formulaire contient, entre autres, des informations sur l’événement, les acteurs impliqués et les chefs d’accusation retenus. L’existence d’un répondant disponible et volontaire pour « prendre en charge » l’individu – c’est-à-dire fournir des « garanties » et exercer une forme de « contrôle » sur lui – peut être suffisante pour éviter la judiciarisation, particulièrement dans le cas de délits mineurs. Cependant, à cause des différents facteurs mentionnés plus haut, il est rare que la mention DI apparaisse sur ce document (Mercier et Baraldi, 2004).

À cette étape, le policier doit informer correctement la personne de ses droits et de ses garanties juridiques. Si cette dernière refuse de recourir à un avocat, cette renonciation ne sera valide que si elle a été faite en toute connaissance des conséquences. Dans le cas de personnes qui ont des limitations cognitives, cette condition est difficile à respecter, particulièrement lorsque l’arrestation et la lecture des droits se passent sur les lieux des événements et donc, sans personne-ressource.

Une fois la personne informée de ses droits, tout dépendant de la situation, elle peut être remise en liberté avec citation, promesse et engagement à comparaître ou alors, arrêtée et mise sous garde.

La première option, la remise en liberté, présente plusieurs défis pour les personnes avec une DI et dont l’état est méconnu par les forces policières. Par exemple, les troubles de langage, la peur du tribunal ou de la police et la difficulté à se projeter dans le temps se conjuguent à la complexité du langage utilisé et au long délai entre le délit et la comparution pour accroître le risque que les personnes ne se présentent pas à la Cour à la date fixée. Ce non-respect des procédures est susceptible d’entraîner une série d’effets négatifs : attitude moins compatissante de la part des représentants du système de justice, difficulté à bénéficier de remises en liberté, suspension possible de leur libération conditionnelle, mandat d’arrestation, détention provisoire, casier judiciaire, contraventions et amendes à payer.

La deuxième option consiste en l’arrestation et la mise sous garde de la personne pendant les vingt-quatre heures avant sa comparution au tribunal. Toutefois, elle risque d’y être victime de mauvais traitements, tels les moqueries et intimidations par les autres détenus. Cette mesure augmente également leur stress et leur incompréhension face à la situation, ce qui entraîne des comportements inadéquats qui pourraient être mal interprétés.

Des pistes pour améliorer le système judiciaire

Le système pénal est un monde complexe. Les lois, règles et procédures y sont très codifiées et ce, aux trois niveaux de juridiction : fédéral, provincial et municipal. Le langage et les pratiques ritualisées (décorum de la cour, costumes, hiérarchie inscrite dans l’aménagement de l’espace) sont hermétiques, donc peu compréhensibles pour les non-initiés, vivant ou non avec une DI. Rares sont les mécanismes pour accompagner les personnes qui éprouvent des incompréhensions face au système judiciaire et souvent, ils sont sous-utilisés. Une relative autonomie entre les différents paliers et ressources est peu propice aux échanges d’expériences et d’expertises qui pourraient faciliter le cheminement des citoyens.

Depuis l’automne 2007, l’Urgence Psychosociale-Justice (UPS-Justice), un service d’intervention d’urgence et de crise en « santé mentale-justice » rattaché au CSSS Jeanne-Mance, répond aux demandes reliées aux personnes avec une DI. Ce service d’aide permet d’éviter, autant que possible, leur judiciarisation ou, du moins, leur détention, en collaborant avec les policiers et les ressources du milieu, tant institutionnelles que communautaires. De plus, la Table de concertation Justice et Déficience intellectuelle de Montréal travaille à la mise en œuvre d’un guide de collaboration et d’intervention entre les services de police, l’Aide juridique, la Magistrature, le Curateur public, les Centres de santé et de services sociaux, les Centres de réadaptation en déficience intellectuelle et les organismes communautaires.

Parmi les autres mesures envisageables pour assurer un traitement équitable des personnes avec une DI dans le système judiciaire, mentionnons les procédures de dépistage, afin que la police et les procureurs puissent orienter le prévenu vers un service d’évaluation de la DI en cas de doute. S’il y a remise en liberté, on devrait privilégier une sommation à comparaître remise en main propre à l’accusé. Il est de plus essentiel de s’assurer que la personne est capable de retourner chez elle si elle est remise en liberté en attendant sa prochaine comparution. La présence d’un accompagnateur, qui pourrait protéger les droits des personnes avec une DI dans le système pénal, les assister au moment de l’interrogatoire ou réduire les fausses admissions de culpabilité, devrait également être envisagée, mais avec attention. Bien que cette mesure soit inscrite dans la loi de certains pays, si l’accompagnateur n’est pas compétent dans sa tâche, le soutien peut alors devenir plus nuisible que profitable (Leggett et al., 2007).

Finalement, un tribunal pour personnes avec troubles de santé mentale pourrait permettre d’adopter des mesures simples mais efficaces, telles l’utilisation de pictogrammes pour familiariser la personne avec le processus judiciaire, la réduction des délais entre le comportement délictueux et la sanction, et l’assignation d’un minimum d’intervenants différents au dossier. Un projet pilote est d’ailleurs en voie d’implantation à Montréal. Une évaluation du projet est en cours pour documenter les avantages aussi bien que les limites de ce dispositif.

En conclusion, la trajectoire des personnes avec une DI dans le système judiciaire québécois est ponctuée de difficultés supplémentaires et d’obstacles dus au cadre légal, aux procédures et aux pratiques courantes du système pénal. Pour faciliter leur compréhension du lien entre l’expérience et les conséquences, entre comportements délictueux et sanctions, des mesures simples méritent d’être implantées, particulièrement dans le cas des délits mineurs.

La liberté de créer : co-produire des connaissances

Le « chercheur-praticien » est une créature issue de la mise en place d’équipes partenariales de recherche sociale selon le modèle lancé par le Conseil Québécois de la Recherche Sociale (CQRS) en 1992. Ce titre composé désigne le statut d’un acteur de terrain qui consacre une partie de son temps pour la réalisation d’une recherche en partenariat. Au Québec, plusieurs équipes de recherche ont adopté des protocoles types ou des contrats pour spécifier les ententes avec leurs éventuels partenaires communautaires ou de terrain. Cette formule n’a plus le statut de pratique marginale ; la formation des Centres affiliés universitaires (CAU) en témoigne éloquemment. Comme l’indique Vaillancourt (2005), le modèle est reconnu, codifié et résolument institutionnalisé. Or, l’institutionnalisation d’une pratique peut avoir des effets pervers, comme la « récupération » par l’État d’idées et de méthodes développées en contestation avec ses pratiques usuelles. La formule de recherche partenariale serait-elle devenue moins innovante du fait de son entrée dans le rang des pratiques institutionnalisées ? Comment cette forme de recherche permet-elle de questionner la construction des savoirs ?Comme praticien-chercheur, j’ai été amené à réfléchir à ces questions avec une équipe qui travaille sur la « multidiscrimination à l’aide sociale et le risque d’itinérance ». Cette équipe est composée d’une infirmière, d’une psychiatre, d’étudiants en sociologie, d’un professionnel de recherche et chargé de cours en travail social, d’un chercheur universitaire et de moi-même, organisateur communautaire. A fortiori, nous pouvons penser qu’une équipe comme la nôtre, intégrée à deux grandes institutions – un Centre de Santé et de Services Sociaux et une université –  serait doublement susceptible de voir sa recherche limitée à des problèmes prédéfinis et sa liberté de questionner les modèles dominants pour comprendre et intervenir auprès des personnes en grande pauvreté, restreinte. Notre projet consiste précisément à remettre en cause les critères institutionnels de compréhension des populations stigmatisées, d’où mon intérêt pour une réflexion « évaluative » sur l’expérience pratique de notre équipe de recherche qui en soi, constitue peut-être une nouvelle forme d’éthique de la recherche.

Un nouvel espace

La volonté de sortir du cadre universitaire et d’associer des chercheurs aux milieux de pratique est souvent présentée par les « promoteurs » des modèles partenariaux de recherche dans un visée technique « d’amélioration des politiques, des pratiques et du processus décisionnel dans le secteur public » (Renaud, 1997). Cette production de données immédiatement « utilisables » sur le terrain se fait à travers des protocoles de recherche de plus en plus codifiés et réglés afin d’éviter certains écueils qui pourraient découler de ce partenariat entre la recherche et la pratique. Par-delà la légitimité d’avoir un certain cadre pour protéger les différents partenaires et de produire des connaissances « utiles », notre expérience nous enseigne que la recherche partenariale a d’abord l’avantage de créer un nouvel espace de production et d’échange de connaissances.Point de rencontre entre deux mondes, la recherche en partenariat est un lieu de tensions et de négociations à travers lequel un nouveau rapport à la connaissance peut se tisser. Dans les milieux de pratique, le modèle traditionnel à voie unique qui promeut un transfert de connaissances de l’expert au profane ne suffit pas et doit se doubler d’une seconde voie où le savant peut à son tour considérer la connaissance pratique. Il ne s’agit pas de soumettre les savoirs à la négociation, mais bien de varier les sources et les procédures de leur production. La recherche en partenariat soulève des espoirs comme ceux d’ouvrir de nouveaux champs de recherche ou de mieux répondre aux problèmes qui se posent directement au sein de la population. Elle multiplie les échanges de connaissances et permet de développer des applications pratiques qui font sens pour les différents acteurs de la recherche. Enfin, les populations impliquées dans ces recherches peuvent témoigner de leur situation, prendre conscience des enjeux dans lesquels elles sont inscrites et être mieux équipées pour s’impliquer dans la redéfinition des pratiques sociales qui leur sont destinées.Des protocoles d’entente partenariale ont été proposés par différentes équipes de recherche. Un premier point commun entre ces différents modèles concerne la définition du mot « partenariat ». Ce mot est à la mode, mais son usage récurrent en rend parfois le sens imprécis. Dans le cas qui nous préoccupe, son usage est réservé à la désignation d’ententes continues et globales dans lesquelles les associés collaborent à toutes les étapes de la recherche et sont directement impliqués dans toutes les décisions conséquentes. Dans les guides de partenariat parcourus, quatre conditions ont été identifiées pour l’élaboration d’un projet viable : 1) Une entente explicite sur les valeurs et les objectifs sous-jacents au projet ; 2) Un protocole ou un contrat clair qui prévoit les contributions de chacun, le partage des éventuels bénéfices, la diffusion ainsi que les modes de résolution des conflits ; 3) Un rythme soutenu de rencontres de tous les partenaires ; 4) Une modalité de gestion des interfaces entre les partenaires avec parfois, une personne ou un groupe «tiers» désigné spécifiquement pour favoriser une négociation éclairée.En contrepartie, les facteurs d’échec sont généralement attribués aux conflits d’intérêts qui peuvent surgir à cause des diverses appartenances institutionnelles des partenaires impliqués dans le projet. Les exemples sont variés : manque de transparence dans les rapports entre les partenaires, condescendance, paternalisme, agenda caché, compétition pour l’obtention de ressources. Concrètement, cela peut se traduire par des gestes de censure des résultats ou au contraire, par des divulgations hâtives. Il arrive également que le chercheur confonde son rôle avec celui des porte-parole du milieu, de même qu’il arrive que ces derniers détournent des résultats de recherche afin de maintenir ou améliorer leur image corporative (Pleau, 2004).Si ces considérations instrumentales présentées dans la littérature sont importantes et posent des problèmes réels (par exemple, le manque de temps pour les praticiens et les contraintes des cursus pour les universitaires), la recherche partenariale doit également être questionnée sous l’angle de l’épistémologie : De quoi sont faits les savoirs des usagers des services publics, des praticiens et des chercheurs ? Quel est l’effet de l’immersion de chercheurs externes dans un tel milieu ? Comment peut-on synthétiser la rencontre de différents savoirs et expériences ? Ces questions ont été discutées collectivement lors d’une rencontre de l’équipe de recherche « multidiscrimination à l’aide sociale et le risque d’itinérance » et ont été abordées dans une perspective éthique, c’est-à-dire d’interrogations sur la légitimité de notre méthode de recherche, de la formulation des questions à la diffusion des résultats.

Au croisement des regards

De façon globale, les membres de notre équipe ont souligné l’importance que les questions de recherche soient inspirées de problèmes rencontrés dans la pratique d’intervention. Dans notre cas, la recherche a été proposée directement par un praticien-chercheur de l’équipe itinérance du CSSS et a fait l’objet d’un pré-projet rédigé en collaboration avec le directeur de recherche. Dans un mouvement de va-et-vient, ce projet a été revu et corrigé par d’autres membres de l’équipe de recherche. Le début des travaux coïncidait avec le quinzième anniversaire de l’équipe itinérance. À cette époque,  plusieurs de ses membres s’interrogeaient déjà sur la longévité et le développement d’une pratique clinique qui avait été créée initialement en vue de donner aux personnes itinérantes du centre-ville de Montréal un meilleur accès aux services réguliers. Plutôt que de diminuer, la fréquentation de ce service augmentait et, à l’inverse de son objectif de départ, des praticiens du réseau public « régulier » y référaient de plus en plus d’usagers au « profil itinérant », plutôt que de les prendre en charge directement. Effet paradoxal : la création d’un dispositif chargé d’ouvrir la porte du réseau aux gens de la rue devient un centre spécialisé vers lequel le réseau réoriente les personnes itinérantes qui s’adressent à lui. Dès lors, l’accès aux services n’est plus considéré comme un droit universel, mais comme un traitement ciblé pour des personnes incapables de répondre, pour des raisons individuelles, aux critères de normalité majoritaires. Le phénomène de l’itinérance a-t-il été médicalisé au point d’occulter les restructurations économiques du marché de l’emploi et des missions sociales de l’État ? L’itinérance est-elle l’expression directe d’une pathologie psychosociale ou bien l’effet pervers du système social et économique ? Comment sortir de cette polarisation dont les deux extrêmes excluent la personne de son histoire, de son identité et des rapports sociaux dans lesquels elle est inscrite ?L’idée d’explorer directement l’expérience de deux groupes de personnes très pauvres, dont l’un est en situation d’itinérance et l’autre, en logement, a permis de faire un pas en ce sens. Notre cadre d’entrevue s’est construit sur les dimensions qui nous apparaissaient cruciales dans le parcours qui pouvait conduire de l’assistance à l’itinérance : le logement, la famille et les proches, le travail, la santé. Ce premier balisage a permis de donner une certaine unité aux entrevues, en même temps que le discours des interviewés faisait apparaître d’autres thèmes récurrents. De fait, au fur et à mesure de l’avancement du projet, nous avons pu ajouter des catégories ou modifier nos catégories initiales : la catégorie « travail » s’est élargie à l’ensemble des compétences, celle de la famille, à l’ensemble des réseaux significatifs et, de possession matérielle, le logement a été défini comme rapport.Tout n’était pas prévu dans le devis initial de recherche et cela nous a parfois placés en position d’insécurité où il fallait « chercher quoi chercher » ! À cet égard, nous nous sommes toujours rattachés aux paroles des interviewés. Les personnes en situation de grande pauvreté sont les premières informées des impacts qu’ont sur elles les différentes pratiques d’intervention. L’écoute de cette parole permet de mettre en relief leur expérience, laquelle est souvent aplatie par la théorie scientifique ou par les paradigmes professionnels d’intervention, qui constituent des univers de sens et de pratiques qui délimitent le champ de ce qui est pensable ou faisable. Prolongeant notre métaphore, nous pourrions dire que chacun jette un faisceau éclairant, mais insuffisant à lui seul pour bien voir la situation réelle. En croisant les différents regards (chercheurs, praticiens, usagers), nous avons obtenu trois sources d’éclairage et une image plus vivante de la réalité. Cela nous a entre autres permis de nuancer l’appellation « personne itinérante », réductrice et inapte à décrire la réalité complexe des gens.

La co-construction des savoirs

L’intérêt de faire de la recherche en partenariat avec et dans un milieu de pratique est associé, selon nous, à la possibilité de saisir la réalité en combinant diverses perspectives. On peut ainsi espérer avoir une vue plus complète en créant les conditions qui permettent de développer des liens entre les différentes dimensions d’une situation donnée. Les chercheurs universitaires peuvent aborder leur terrain de recherche en entrant directement en contact avec les populations et les intervenants qui travaillent auprès d’elles ; ils peuvent également reconnaître les bénéfices d’une « immersion pratique », notamment l’établissement de nouveaux rapports avec les sujets concernés par l’étude, plus proche de l’engagement que de la besogne.Notre modèle de partenariat n’a pas été formellement balisé. Nous tenons une réunion d’équipe mensuelle, ce qui nous permet d’épargner une codification plus formelle de nos rapports, puisqu’ils sont constamment en construction. Cette réunion est le lieu où l’on fait le point sur les travaux en cours et où l’on se partage les tâches pour la poursuite du parcours. Une répartition avait été esquissée en début de projet, mais elle a été précisée et modifiée parce que l’avancement de la recherche faisait émerger de nouvelles questions et que tous les membres n’avaient pas la même disponibilité. Ainsi, cette convention « non conventionnelle » dans notre groupe peut être décrite comme étant l’exercice d’une maïeutique soutenue par l’écoute du directeur de recherche, qui invite à l’expression de ce que nous avons lu, entendu, observé ou ressenti lors de nos entrevues ou de nos recherches en bibliothèque afin de créer une dynamique d’échanges à partir des commentaires des autres membres de l’équipe. Chacun est libre de prendre la parole ou non. Nous évitons les arguments d’autorité, le name-dropping et le jargon médical, psychiatrique ou sociologique qui pourrait conférer au locuteur une légitimité à laquelle une partie du groupe n’aurait pas accès. Il ne s’agit pas de « vulgariser » mais plutôt de se situer sur un même plan, ce qui signifie simplement utiliser un langage commun. Aucun membre du groupe ne doit en être exclu sous prétexte de son champ de spécialisation ou de son statut dans l’équipe. Nous visons ainsi à préciser et à nuancer la perspective de chacun afin de créer un espace collectif de co-construction du savoir. Cet espace collectif doit se justifier par lui-même sans égard aux institutions d’appartenance des participants. La liberté est la condition de notre créativité, ce qui nous permet d’aller ailleurs, de déconstruire les discours institués et d’impulser d’autres interprétations de situations comme celle de l’itinérance. C’est ce que nous avons défini comme étant notre éthique de la discussion.

Pour « qui » et  pour « quoi » ?

La recherche en partenariat est très valorisée par les gestionnaires. Les chercheurs et praticiens sont, conséquemment, souvent sollicités pour se joindre à de telles équipes ou en former de nouvelles. Or, le partenariat n’est pas vertueux en soi. Il peut facilement devenir une arène stratégique où les bailleurs de fonds, les institutions d’accueil et les partenaires se disputent la légitimité que peut conférer la recherche. En ce qui concerne notre équipe de recherche, ses membres insistent sur leur choix de travailler au Centre-ville avec l’équipe itinérance du CLSC et ses usagers, ainsi que sur l’importance de travailler en collectif plutôt que de façon plus traditionnelle avec une structure décisionnelle pyramidale. Ce choix comporte des enjeux. Pour les étudiants et les chercheurs, la recherche en partenariat exige plus de travail de diffusion et de communication avec et dans le milieu, ce qui peut réduire leur temps disponible pour des activités universitaires plus traditionnelles, c’est-à-dire pour rédiger des articles et présenter des communications dans leur réseau disciplinaire et académique. Les praticiens rencontrent un dilemme semblable. La rareté du personnel et les contraintes budgétaires ont souvent pour effet de transformer les périodes accordées à la recherche en une accumulation de tâches. La recherche en partenariat, bien qu’officiellement reconnue par les institutions universitaires et de santé, n’est pas encore bien intégrée à leur culture. Néanmoins, si le choix de faire équipe s’est affirmé pour chacun de nous depuis les débuts, c’est bien parce que nous y trouvons un intérêt.Les praticiens évoquent d’abord le temps de recherche comme un temps de distanciation et de mise en perspective de leur intervention. Il leur permet de s’éloigner du constant climat d’urgence de la pratique, de remettre en cause leur façon d’identifier les problèmes et les manières de les résoudre. À cet égard, la participation conjointe de sociologues, d’organisateurs communautaires, d’une infirmière et d’une psychiatre permet une approche transdisciplinaire qui nous sort des sentiers battus en termes de compréhension et d’intervention en itinérance.Les étudiants ont trouvé dans cette expérience une occasion de mettre la théorie à l’épreuve. Cette théorie devenait plus vivante et moins un outil de classement des données ou d’ordonnancement des procédures ; plus un outil de travail pour comprendre un problème posé par la pratique qu’un point de départ de l’interrogation.  Cela commande un changement d’approche parfois vertigineux, rendu possible par une distanciation du modèle de l’expert chercheur. Si la part des bénéfices habituels pour le chercheur se voit réduite, cette perte est compensée par d’autres apports, comme celui de voir l’influence de son travail se traduire en actes tout au long du processus et non seulement après le dépôt d’un rapport de recherche.

Des questions inédites

Malgré le fait que notre équipe s’inscrive dans un milieu institutionnel à la fois universitaire et socio-sanitaire, son caractère institutionnel m’est apparu beaucoup moins accentué que la littérature m’incitait à l’appréhender. Par caractère institutionnel, j’entends la capacité d’une organisation à imposer à ses membres un cadre qui délimite à l’avance ce qui sera considéré comme bien, souhaitable, exprimable, faisable, etc. Les témoignages recueillis dans l’équipe vont dans un tout autre sens : celui d’une participation collective à la formulation de la recherche et d’une problématisation originale du phénomène de l’itinérance et de l’expérience de la population à l’aide sociale en général. Cette orientation du travail de l’équipe est attribuable à son appropriation individuelle et collective. Si les apports de chacun peuvent être différents, ils n’en participent pas moins à l’œuvre d’ensemble. Au regard de notre expérience, ce respect et cet appel à la contribution de chacun ont rendu possible un certain détachement individuel au profit d’une construction collective.Il est certainement utile de formaliser les ententes de partenariat, ne serait-ce que pour prévenir des mésalliances. Néanmoins, notre expérience nous porte à croire que pour les garder vivantes, nous devons les soutenir par une pratique collective régulière car autrement, ces accords risqueraient de se transformer en dogmes. De même, la présence d’un « tiers » apparaît comme un élément clé pour assurer la cohésion entre les composantes du partenariat. Dans notre cas, ce rôle a été assumé par le directeur de recherche, qui a incité les participants à se prononcer pour eux-mêmes, sans nier leurs attaches institutionnelles ni professionnelles et sans en faire leur champ réservé de compétence ou de crédibilité. Le pari de notre partenariat n’est pas celui d’additionner ou de juxtaposer nos savoirs issus de diverses sources disciplinaires, professionnelles ou expérientielles, mais plutôt de les croiser pour faire surgir des questions inédites.

La confusion des rôles? : Médecine et évaluation des contraintes à l’emploi

Les inégalités sociales de santé représentent une problématique, malheureusement d’actualité, qui commence à peine à attirer l’attention. Les professionnels de la santé de la première ligne sont appelés à œuvrer auprès de populations parfois très démunies, discriminées et même stigmatisées. Les médecins de famille semblent jouer un rôle important dans la trajectoire de vie de plusieurs de leurs patients et ce, à différents niveaux. Si l’on considère le domaine professionnel, on se rend rapidement compte que le médecin traitant est en mesure d’influencer profondément le parcours de certains patients. Entre autres, c’est à lui que revient la décision d’accorder un certificat d’invalidité au travail qui permettra éventuellement de fournir un revenu de remplacement ou une prestation supplémentaire d’aide sociale dans certains cas.

De prime abord, ce « pouvoir » que détient l’omnipraticien peut sembler en contradiction avec son rôle de soignant et l’approche centrée sur le patient tant promulguée dans les facultés de médecine. Que nous dit la littérature scientifique à propos de la perception qu’ont les médecins généralistes de leur rôle dans l’évaluation des contraintes à l’emploi ?

Les thèmes abordés dans les écrits sont regroupés afin de répondre à trois ensembles de questions. D’abord, je tenterai d’établir les conséquences pour les médecins eux-mêmes, dans le fait d’assumer la responsabilité de l’évaluation des contraintes à l’emploi. Ces conséquences prennent la forme de perceptions, d’attitudes et de comportements, à leur tour influencés par l’expérience et la pratique des médecins. Par la suite, j’explorerai comment le rôle joué par les médecins dans l’émission de certificats, peut affecter la relation thérapeutique avec le patient. La tâche d’évaluation semble complexifier les interactions avec ce dernier et multiplier les chapeaux portés par le médecin traitant. Finalement, je tenterai de cerner le cas des rapports entre les médecins et l’administration des rentes d’invalidité, en sachant que ces rapports peuvent avoir de grandes répercussions sur les populations sujettes à l’appauvrissement. La position adoptée par le corps médical peut, soit les stigmatiser davantage, soit leur apporter un réel soutien.

Les conséquences d’une tâche complexe pour le médecin évaluateur

Comment les médecins perçoivent-ils cette responsabilité ? Comment cette tâche se traduit-elle dans les comportements des médecins ?

Les perceptions et la compréhension de la tâche d’évaluation

De façon générale, l’évaluation de l’invalidité à l’emploi est une tâche perçue de façon négative par les médecins généralistes. Les praticiens britanniques la décrivent comme étant un fardeau, une corvée et même une plaie (Hiscock et al., 2005). Aux États-Unis, les médecins généralistes considèrent cette tâche comme étant la plus inconfortable, comparativement, entre autres, à la prescription de narcotiques, à l’enseignement et à la discussion sur la fin de vie avec un patient (O’Fallon et Hillson, 2005). D’autres se disent plus ou moins confiants par rapport à leur capacité de déterminer la présence d’invalidité chez un patient (Zinn et Furutani, 1996). Des médecins finlandais ont exprimé beaucoup de frustrations en lien avec l’acte de remplir un formulaire d’évaluation d’invalidité, particulièrement lorsque les considérations non médicales sont nombreuses (Lien, 1992). Certains médecins voient cette responsabilité d’évaluation comme faisant partie des soins à prodiguer aux patients en âge de travailler, alors que d’autres souhaiteraient l’exclure de la prise en charge globale (Sawney, 2002).

En raison d’un manque de connaissances en matière de santé occupationnelle, les médecins généralistes échouent parfois à reconnaître des situations qui nécessitent un arrêt de travail. Ils possèdent rarement toute l’information pertinente relative à l’emploi et au lieu de travail du patient et ne sont pas suffisamment outillés pour évaluer sa capacité fonctionnelle et occupationnelle (Sawney, 2002). De plus, ils semblent avoir des connaissances insuffisantes à propos de leur système national de certification d’invalidité. Bon nombre d’entre eux n’ont suivi aucune formation en lien avec ce système, que ce soit avant ou après leur graduation, et ils sont peu intéressés à le faire. Cela peut induire une incompréhension de leur rôle d’évaluateur et d’émetteur de certificat (Hussey, Hoddinott, Wilson, Dowell et Barbour, 2004; O’Fallon et Hillson, 2005; Romaniuk, 1995; Sawney, 2002; Walhström et Alexanderson, 2004).

Certains médecins éprouvent le sentiment d’être utilisés par le système et sont choqués de voir leurs décisions amoindries par leurs collègues œuvrant à l’hôpital (n’émettant pas de certificats) et par les instances de services et de soins de santé (Hussey et al., 2004). Un groupe de médecins généralistes allemands, interrogés sur les difficultés rencontrées en tant que « spécialistes » du système d’assurance-santé, ont soulevé l’important défi que posait la nécessité de réconcilier le diagnostic clinique, la demande et les attentes du patient ainsi que les critères législatifs (Nuchtern, 1993). On constate donc que cette position d’évaluateur est loin de faire l’unanimité au sein du corps médical et que les médecins ont une attitude plutôt défavorable envers ce rôle qui leur est bien souvent imposé par le système de santé et plus ou moins directement par l’État (Claussen, 1996; Sawney, 2002; Sutton, 1996).

Les attitudes et les comportements des médecins envers le système

En plus de mal comprendre le système de certification d’invalidité, il semblerait que les médecins n’en fassent pas toujours l’usage prescrit par le système de santé et des services sociaux, mais en détournent, d’une certaine manière, l’usage. La modification délibérée des informations concernant le patient dans le but d’obtenir un verdict d’invalidité est monnaie courante. Dans une étude réalisée au Massachusetts en 1996, 31% des médecins généralistes et internistes interrogés ont répondu avoir déjà exagéré les signes et symptômes cliniques d’un patient afin de s’assurer que celui-ci ait droit à la prime pour invalidité. Jusqu’à 39% d’entre eux approuvaient ce comportement (Zinn et Furutani, 1996). Cette situation illustre bien le dilemme provoqué par la confrontation du principe de bienfaisance envers le patient et du devoir d’honnêteté envers le système pour le médecin (Hiscock et al., 2005; Zinn et Furutani, 1996). Afin de s’en sortir, certains praticiens évitent de poser un diagnostic clair dans le but de maximiser les chances de leurs patients, sans toutefois tomber dans le mensonge (Hussey et al., 2004). Enfin, les médecins éprouvent de la difficulté à conseiller leurs patients sur des activités alternatives à leur emploi. Ils ont souvent peu d’attentes face au retour à l’emploi de leurs patients et ont donc un préjugé défavorable dès le départ (Sawney, 2002). Tout cela peut influencer négativement le pronostic de retour au travail.

Les facteurs liés à la pratique et à l’expérience des médecins

En plus de la perception négative, de la méconnaissance et de l’utilisation « délinquante » du système d’évaluation d’invalidité, d’autres facteurs tels que l’expérience et le type d’horaire de travail du médecin influençaient le taux d’émission de certificats d’invalidité. Il semblerait que les médecins bénéficiant d’une plus longue expérience aient tendance à délivrer davantage de certificats. Deux autres études ont souligné l’influence de l’expérience dans le processus d’évaluation d’une invalidité : les médecins plus jeunes semblent plus restrictifs et émettent moins de certificats (Getz et Westin, 1995; O’Fallon et Hillson, 2005). On peut donc se questionner sur les motivations qui peuvent entraîner un médecin plus âgé à remplir un certificat d’invalidité.

À l’heure actuelle, on ne peut qu’émettre des hypothèses sur le lien unissant l’âge, l’expérience et le taux d’émission de certificats. Certains auteurs y voient un effet « grand-père », c’est-à-dire que les médecins plus âgés seraient plus empathiques et feraient davantage confiance à leurs patients. Ces derniers seraient dès lors plus enclins à leur soumettre une demande d’évaluation d’inaptitude au travail (Reiso et al., 2000). Se pourrait-il aussi que ces médecins plus expérimentés possèdent une connaissance plus approfondie du système et des ressources et aient la plume plus légère sur les formulaires ?

Pour les médecins généralistes, assumer la responsabilité d’émettre des certificats d’invalidité représente un fardeau. Certains comprennent mal leur rôle et connaissent peu le système. Bien souvent, ils ne sont pas suffisamment outillés pour compléter une évaluation des capacités fonctionnelles et occupationnelles de leurs patients, étant donné que cela inclut des considérations non médicales. La frustration les entraîne même à modifier certaines informations et à avoir peu d’attentes face à la réintégration du patient sur le marché du travail. On constate également un certain effet de l’expérience et de l’âge des médecins au niveau de la quantité de certificats délivrés. Ce rôle d’émetteur n’a toutefois pas uniquement des conséquences pour le médecin. Le couple médecin-patient semblerait ne pas être à l’abri. Dans quelle mesure la relation de soin elle-même est-t-elle affectée ?

La relation thérapeutique et l’impact du certificat d’invalidité

Le conflit de rôles

Les facultés de médecine canadiennes enseignent une approche centrée sur le patient à leurs étudiants. Cette approche incite le médecin à considérer son patient comme une personne à part entière, dotée de jugement et habitée par un système de valeurs et de croyances qui lui est propre. La relation doit être égalitaire et empreinte de confiance mutuelle; le médecin doit agir en tant qu’expert médical auprès de son patient (Collège des médecins du Québec, 2001; Frank, 2007). Dans ce contexte, on peut concevoir le médecin comme étant un protecteur de la santé et du bien-être du patient. Comment vient alors s’inscrire ce rôle d’émetteur de certificats d’invalidité dans la relation médecin-patient ? De la même façon qu’ils considèrent ce rôle comme étant une corvée, les médecins le jugent en conflit d’intérêt majeur avec la relation privilégiée qu’ils entretiennent avec leurs patients. Ils se retrouvent à assumer une double fonction contradictoire : défenseur de ses patients et gardien d’un programme de l’État, ce qui soulève le débat éthique de la responsabilité du médecin (Getz, Westin et Paulsen, 1994; Hiscock et al., 2005; Sawney, 2002). Auprès de qui doit-il engager cette responsabilité ? Auprès du patient ou de la société civile ? La plupart des médecins s’accorderont pour dire qu’ils doivent d’abord représenter les intérêts de leurs patients (Hiscock et al., 2005; Hussey et al., 2004; Walhström et Alexanderson, 2004; Zinn et Furutani, 1996). Puisqu’ils voient une source potentielle de conflits dans le fait d’évaluer l’invalidité, ils pourraient interpréter certains critères d’admissibilité en faveur d’un patient et tenter ainsi de conserver une bonne relation thérapeutique (ce qu’ils font volontiers, comme nous l’avons vu précédemment). La démarche évaluative se viderait dès lors de toute impartialité. Ce qui peut nous amener à nous questionner sur la valeur médicale de tels certificats. D’autant plus que ces évaluations sont plus souvent fonctionnelles que strictement médicales (Toon, 1992). À l’opposé, son engagement auprès du patient et la volonté de lui apporter un bénéfice doivent-ils surpasser à tout prix l’honnêteté et l’exactitude de l’évaluation ? Puisque la compassion et la subjectivité semblent être inhérentes au processus de certification, on se retrouve donc devant ce que l’on pourrait qualifier de flou déontologique (Hussey et al., 2004). Le jugement médical paraît demeurer le seul outil permettant de s’en sortir.

La confusion des rôles

Mis à part le fait d’être conflictuel, ce rôle d’émetteur de certificats semble aussi être confus. Il n’est pas toujours clairement spécifié sur les formulaires si l’on demande au médecin de faire une simple évaluation de la situation ou de se compromettre et d’émettre un jugement quant à l’état du patient. Par exemple, sur le formulaire de la Régie des rentes du Québec, on demande au médecin d’inscrire un maximum d’informations et d’indiquer s’il croit que le patient pourra éventuellement reprendre son travail ou débuter un autre emploi. En même temps, on spécifie que ce sera le médecin évaluateur de la Régie qui jugera de l’éligibilité du patient (Régie des rentes du Québec, 2008). Il n’est donc pas clair si le médecin traitant doit agir à titre d’évaluateur en rapportant les faits ou porter un jugement. Le malaise peut être amplifié lorsque plusieurs partis sont impliqués, tels que le patient, l’employeur et l’État (Toon, 1992).

La responsabilité de santé : individuelle ou collective ?

La double fonction rattachée au rôle d’évaluateur, celle de défenseur du patient et de gardien de l’État, soulève un autre débat : celui de la responsabilité de santé. Il apparaît approprié de se questionner sur la part de responsabilité que doit assumer chaque personne envers son état de santé. Certes, chaque patient prend des décisions et fait des choix qui lui sont propres et qui peuvent influer sa condition. Par contre, les connaissances et la capacité de faire des choix (ce que l’on pourrait définir comme une liberté positive) ne sont pas les mêmes pour tous et toutes. Pour faire le bon choix, les bonnes options doivent être disponibles. Van De Vathorst et Alvarez-Dardet (2000) le soulignent dans leur article : la gamme d’options disponibles pour une personne est façonnée par ses environnements physique, économique, culturel et social. Une équipe de chercheurs hollandais est arrivée à la conclusion que les facteurs structuraux, c’est-à-dire, liés à l’environnement d’un individu, avaient un impact plus grand dans la création et l’aggravation des inégalités de santé, que les facteurs liés au comportement personnel (Stronks, Dike van de Mheen, Looman et Mackenbach, 1996). Dans le même ordre d’idées, Nessa (1996) affirme que le fait d’être malade peut mener à l’exclusion de la communauté, avec un risque réel de se voir perdre ses droits et devoirs, pourtant essentiels à chacun pour exercer sa citoyenneté.

La maximisation du revenu peut apparaître comme un outil efficace pour l’omnipraticien afin de promouvoir la santé de ses patients plus vulnérables (Harding, Sherr, Singh, Sherr et Moorhead, 2002). Par ailleurs, des médecins de famille anglais ont dit se sentir inconfortables à l’idée de priver certains patients d’un montant supplémentaire d’argent que le certificat d’invalidité pourrait leur apporter (Hiscock et al., 2005). Le problème est d’autant plus aigu à l’heure actuelle, que la pratique médicale est basée impérativement sur la preuve, que la recherche ne cesse de mettre au jour de nouveaux facteurs de risque pour les maladies chroniques et que la prévention primaire met l’accent sur les modifications des habitudes de vie personnelles. Peut-on envisager que le médecin considère réellement la condition socio-économique de ses patients dans leur prise en charge ? Malheureusement, il semblerait que ce ne soit pas fait systématiquement (Gulbrandsen, Fugelli et Hjortdahl, 1998).

Le rôle de malade du patient inapte à l’emploi

À partir du moment où le médecin appose sa signature sur un certificat d’invalidité, il approuve implicitement le rôle de malade du patient. Cette approbation est nécessaire, car le patient qui se voit incapable de travailler pour une raison médicale doit bénéficier de support. En contrepartie, il doit reconnaître son obligation de maximiser ses chances de retourner sur le marché du travail en guérissant ou en réduisant ses incapacités. Il ne peut se complaire dans son inaptitude. Le défi pour le clinicien, est d’empêcher cette descente vers la chronicité de l’invalidité et il doit donc apprendre à « gérer » la maladie du patient (Sawney, 2002).

L’évaluation de l’inaptitude à l’emploi semble multiplier les rôles et les interactions au sein de la relation médecin-patient. De simple soignant, le médecin se transforme en évaluateur ou en juge selon la situation. Il doit à la fois veiller sur ses patients, se faire le gardien d’un programme étatique et apprendre à incorporer la responsabilité du patient envers sa santé ainsi que son rôle de malade dans sa démarche d’évaluation. Ces rôles conflictuels et même confus rendent questionnable la valeur médicale du certificat d’invalidité et compliquent la relation thérapeutique. Qu’en est-il de l’interaction du médecin avec le gouvernement, unique administrateur des rentes d’invalidité et du système de santé au Québec ?

Le médecin comme interface entre l’individu et la société : quelles conséquences pour les patients ?

J’ai souligné précédemment le fait que la communauté médicale, en charge de l’évaluation de l’incapacité au travail, entrevoyait ce rôle comme étant conflictuel. En effet, ce double rôle apparaît comme contradictoire lorsque l’on demande au médecin d’agir à la fois comme défenseur des intérêts de ses patients (tel que le prescrit le serment d’Hippocrate) et comme gardien d’un programme étatique. Tel que mentionné, nombreux sont les médecins qui jugent que leur responsabilité envers leurs patients est plus importante que celle envers le portefeuille du gouvernement. Puisque la relation thérapeutique constitue l’un des éléments fondamentaux de la pratique médicale, certains médecins vont préférer déléguer toute responsabilité décisionnelle à l’État et éviter ainsi un conflit avec un patient (Hiscock et al., 2005). D’autres, vont préférer jouer un rôle plus désengagé et agir à titre de consultant en demeurant le plus neutre et objectif possible (Hussey et al., 2004). Claussen (1996) a même démontré que les médecins acceptaient leur rôle de gardien de l’État. Suite à la réforme norvégienne, ces derniers ont continué de proposer le même nombre de refus à l’allocation pour invalidité, malgré le fait que les patients éligibles souffraient probablement d’incapacités plus sévères. La divergence des pratiques et la complexité des rapports entre les médecins et les gouvernements ne sont pas sans impact pour les patients.

La complexité des relations entre les différents partis peut conduire à transformer le patient en objet de la transaction d’évaluation entre le médecin-évaluateur et le gouvernement-dispensateur (Toon, 1992). Cela peut avoir de grandes conséquences pour le patient, qui voit ainsi sa santé et ses revenus personnels passer des mains de son médecin traitant à celles de fonctionnaires. De soignant qu’il était, le médecin devient celui qui a le pouvoir de donner accès à des ressources supplémentaires à ses patients plus démunis. Il se retrouve dès lors dans une position particulièrement délicate, où il doit choisir entre maintenir l’état de santé d’un patient en augmentant ses revenus ou restreindre les dépenses publiques et participer à une allocation judicieuse des ressources gouvernementales limitées (Harding et al., 2002; Hiscock et al., 2005; Van De Vathorst et Alvarez-Dardet, 2000). La rareté des ressources se fait d’autant plus pressante dans un contexte où les compensations pour invalidité contribuent à générer davantage de dépenses au niveau sociétal (Tellnes, 1989). À cela s’ajoute le fait que le Code de déontologie des médecins indique que « le médecin a le devoir primordial, à l’occasion de l’exercice de ses fonctions médicales, de protéger la santé et le bien-être des individus qu’il dessert tant sur le plan individuel que collectif » (CMQ, 2001, p.1). Ce qui sous-entend la protection des groupes vulnérables, dont font partie les patients incapables d’occuper un emploi pour des raisons médicales.

Clarifier les rôles

Plusieurs suggestions ont été amenées par le corps médical afin d’améliorer la tâche de certification d’invalidité. Le retrait du rôle d’évaluateur aux médecins traitant et l’instauration de postes d’évaluateurs médicaux indépendants sont les plus souvent rapportées (Hussey et al., 2004; Toon, 1992; Zinn et Furutani, 1996). L’auto-certification par le patient et des cliniques médicales dédiées d’évaluation ont même été proposées (Hussey et al., 2004). Si la tâche devait être inchangée, le souhait d’avoir une meilleure formation et davantage de support a été exprimé. Par support, on entend autant celui d’autres professionnels de la santé, des ressources communautaires que d’un référent régional en matière d’évaluation (Hussey et al., 2004, Sawney, 2002). Les omnipraticiens souhaitent obtenir davantage de reconnaissance pour ce rôle qui leur incombe et demandent à ce que les patients et les employeurs soient mieux informés sur les différents enjeux liés à l’incapacité à l’emploi (Sawney, 2002).

Les connaissances en matière de certification médicale pour invalidité au travail demeurent insuffisantes. Le savoir et la compréhension des pratiques de certification sont limités. Pourtant, nous l’avons vu, plusieurs enjeux et questionnements sont soulevés par le simple geste d’émettre un certificat. Ces enjeux sont d’autant plus grands lorsque les patients font partie d’un groupe vulnérable et que le médecin traitant se retrouve à devoir choisir entre les intérêts de ses patients et ceux du gouvernement. Il apparaît primordial de clarifier ce rôle joué par le médecin, étant donné que l’attitude et les comportements adoptés par ce dernier peuvent avoir un impact majeur sur la santé de ses patients.

Action citoyenne et insécurité alimentaire : le Magasin solidaire

Doris Allard est organisatrice communautaire au CSSS Jeanne-Mance, où elle travaille notamment sur des dossiers en lien avec la sécurité alimentaire. Elle raconte ici l’histoire du projet de Magasin solidaire auquel elle a été étroitement associée depuis ses origines en 2011. Elle illustre ici une démarche accompagnée par l’organisation communautaire, tant dans le soutien au démarrage du projet, d’une démarche d’empowerment, du développement d’un projet structurant pour un milieu, de la problématisation à la recherche d’une solution collective pour un besoin collectif, de la concertation et de l’aide dans la recherche de financement.

À quelques semaines de la tenue du prochain Magasin solidaire, le comité opérationnalisation est réuni dans un local d’un organisme communautaire du Plateau Mont-Royal. On s’affaire à finaliser la liste des achats pour le volet épicerie. Parmi le groupe, Jocelyne, une citoyenne du quartier bien impliquée dans un organisme associé au projet, poursuit son engagement dans le projet de Magasin solidaire depuis le tout début. Comme citoyenne, comme mère et comme consommatrice, elle souhaitait qu’il y ait d’autres solutions que le dépannage pour les femmes monoparentales qui, comme elle, vivaient le stress de l’insécurité alimentaire de façon récurrente. Depuis trois ans, Jocelyne contribue donc à l’organisation de chaque édition du Magasin. Son point de vue et sa contribution sont précieux, car ils traduisent les besoins des personnes pour qui, principalement, le projet a été créé, puis s’est développé. Aujourd’hui, d’autres citoyens et organismes se sont joints au comité opérationnalisation, reflétant les besoins divers de la population : personnes seules, retraitées ou familles. Retour sur la genèse de ce projet collectif.

Choix et dignité

En 2005, le Forum(1) sur l’état des besoins et des ressources en dépannage alimentaire du Plateau Mont-Royal avait débouché sur plusieurs constats : des ressources peu nombreuses et inégalement réparties dans le quartier, limitées dans leurs moyens et leurs actions et ne comptant que sur quelques personnes bénévoles. Cela se traduisait par une réponse insuffisante aux besoins d’urgence. Il apparaissait nécessaire de réfléchir à une solution plus globale et durable pour les personnes en situation de précarité. Sans nier la pertinence du dépannage alimentaire, il fallait trouver une alternative pour aller plus loin. Dans cette perspective, l’idée était de garantir un meilleur accès à la sécurité alimentaire, dans ses dimensions de choix et de dignité de la personne, en associant alimentation et information et, pourquoi pas, plaisir ! Une action pour que les personnes gagnent un peu plus de pouvoir sur leur vie.

Graduellement, sous l’impulsion de citoyens, par des échanges entre les organismes du comité sécurité alimentaire et les membres de la table de concertation et par la visite de ressources ailleurs à Montréal et au Québec, le projet de Magasin solidaire s’est esquissé dans ses trois volets : une épicerie, où se procurer à meilleur prix des aliments nécessaires au maintien d’une bonne santé ; un café citoyen, lieu d’animation et de rencontres, mais aussi plate-forme pour des projets collectifs ; et une cuisine communautaire.

L’accès

C’est par le biais de focus groups réalisés auprès des membres d’organismes œuvrant dans l’alimentation que la composante « épicerie » — la plus complexe du projet – s’est élaborée. Cet exercice a confirmé que les personnes à faible revenu, soumises aux mêmes discours sur la responsabilité personnelle face à la santé, connaissent les ingrédients d’une alimentation saine et souhaitent profiter de ses bienfaits.  Ne pas pouvoir se procurer des aliments sains, c’est comme être relégué à un rôle de citoyen de second ordre et cela peut devenir stigmatisant. Il n’est pas valorisant de se rabattre régulièrement, pour des questions de budget (en lien avec la variation des prix des aliments et, en particulier, des fruits et légumes), sur les denrées vendues au Dollarama, en sachant qu’elles sont souvent de moindre qualité. Le Plateau Mont-Royal n’est certainement pas un « désert alimentaire2 » (sauf peut-être dans la partie du Mile-End) puisque bien pourvu en commerces d’alimentation : le problème n’est pas l’offre, mais l’accès économique pour une partie de la population.

Deuxième élément de complexité pour le volet épicerie : l’approvisionnement. À l’instar des entreprises commerciales, l’avenue pour pouvoir se procurer des aliments à meilleur prix est de se regrouper pour obtenir un plus grand pouvoir d’achat. D’autres quartiers à Montréal faisaient face au même défi et, avec le soutien de Moisson-Montréal, un regroupement d’achats s’est mis sur pied, le Regroupement d’achat des organismes communautaires (RAOC). Devenant membre du RAOC, le Magasin solidaire avait accès à des fournisseurs avec qui des prix plus avantageux avaient été négociés.

Le projet du Magasin solidaire était d’autant plus ambitieux, qu’il ne comptait sur aucun financement important pour son démarrage. Pour cette raison, il fallait davantage miser sur le partenariat et la concertation du milieu afin de le mettre en place et de le faire vivre : la volonté était d’en faire un projet porté collectivement. Plusieurs présentations ont été faites aux membres d’Action Solidarité Grand Plateau (ASGP) et à ceux des tables sectorielles pour faire connaître le projet, le bonifier, le valider et obtenir l’adhésion des organismes du quartier.

Depuis ses premières conceptualisations, le Magasin solidaire devait se situer dans la partie est du Plateau (à l’est de la rue Papineau), secteur du quartier où est davantage présente une population à faible revenu et où les organismes communautaires sont moins implantés. Le projet se voulait un pôle d’animation et de développement pour la communauté. Mais sans moyens financiers et donc, sans locaux, le Magasin solidaire demeurait « virtuel ». Une fois de plus, la solidarité et la débrouillardise d’un milieu sont venues donner le coup de pouce, changeant la situation. La direction du Resto-Plateau, une entreprise d’insertion œuvrant en cuisine d’établissement, offre d’accueillir dans ses locaux inoccupés le samedi, le volet « épicerie » du projet, une fois par mois. Un comité opérationnalisation se met alors sur pied, impliquant des organismes du quartier : le Resto-Plateau, les Dîners St-Louis3 et le CSSS Jeanne-Mance, via l’organisation communautaire.

Prévu à l’origine pour une période d’essai de trois mois, le Magasin solidaire continue, un peu plus de deux ans plus tard, à se tenir, de septembre à mars, dans les locaux du Resto-Plateau. D’avril à juin, afin de se rapprocher de la population habitant l’Est du quartier, c’est aux Dîners St-Louis que cela se passe. Chaque édition rejoint de 150 à 200 personnes en situation de faible revenu de toutes provenances (étudiants, travailleurs à petit salaire, familles, personnes âgées, etc.).

Depuis un certain temps déjà, c’est bien plus que le volet « épicerie » qui prend place chaque mois : on y trouve également des ateliers d’information tenus par des organismes du milieu, une halte-garderie, un coin café-citoyen et un kiosque de dégustations – fort populaire d’ailleurs – d’aliments préparés à partir de ce qui est en vente sur place. Outre le fournisseur principal pour les denrées non périssables, le comité opérationnalisation a développé graduellement d’autres partenariats. Le Magasin est dorénavant client d’une entreprise en économie sociale pour ses fruits et légumes frais, d’un torréfacteur pour du café équitable, d’une microentreprise en démarrage pour des légumes, herbes et miel biologiques, en saison. Un petit kiosque d’aromates, vendus en petits sachets, s’est ajouté cette année.

Depuis la première année d’opération, des sondages sont effectués régulièrement au Magasin, afin d’établir le profil sociodémographique de la clientèle et d’évaluer les différentes activités qui sont offertes. Il en résulte que les clients viennent principalement du quartier, qu’ils soient des retraités, des étudiants, des travailleurs ou des personnes seules. Ce sont aussi, très majoritairement, des personnes dont les revenus sont limités. Ces cueillettes d’informations nous apprennent par ailleurs que ceux qui fréquentent le Magasin apprécient l’esprit communautaire et solidaire du projet, l’animation qui y règne, tout autant que le fait de pouvoir se procurer des aliments de base à meilleur prix.

Le Magasin solidaire compte une quarantaine de bénévoles très impliqués, citoyens et, à l’origine, clients pour la plupart. Ils sont au cœur de l’organisation et participent chaque année à la rencontre de bilan des activités. La promotion du Magasin solidaire se fait beaucoup via les organismes du quartier, les écoles ou les comités de locataires d’HLM. Dans certains cas, l’information est incluse dans le journal interne des organisations. Il ne faut pas oublier le bouche-à-oreille et la publicité que font les citoyens bénévoles autour d’eux.

Le Magasin solidaire est par ailleurs une occasion de réseautage pour les organismes et certains ont mis sur pied de petits projets en commun, par exemple des soupers-bénéfices avec le Resto-Plateau ou des ateliers de cuisine collective ponctuels avec une banque alimentaire recevant surtout des hommes seuls. Des organismes achètent auprès du Magasin solidaire des denrées pour leurs propres activités. Le Resto-Plateau, qui est aussi une entreprise d’insertion, a intégré la réalisation des ateliers de dégustation à son programme pour les travailleurs en formation.

Bien sûr, la mission éducative du projet continue de demander du travail, de même que la volonté d’empowerment. Par exemple, Jean-Paul, qui est citoyen bénévole du Magasin, vit seul, cuisine très peu et n’a pas appris à apprêter certaines denrées. Il préférerait que soient vendus des aliments préparés en conserve. Le kiosque de dégustation contribue beaucoup à faire découvrir des aliments économiques et savoureux, comme les légumineuses, le couscous ou les fines herbes et épices qui aident à varier le goût. Puis, l’information circule au café citoyen entre les gens, qui s’échangent des conseils, des idées et des opinions.

Les membres du comité opérationnalisation ont travaillé afin de développer des outils pour la gestion des achats et des inventaires (personne n’était épicier au départ !). Ils ont pu compter sur l’expertise des organismes partenaires dans ces domaines. Au fil du temps, il s’est avéré nécessaire d’élaborer un code d’éthique et un feuillet d’accueil pour les bénévoles, en s’inspirant de ce qui se faisait dans les centres d’action bénévole.

La survie

Un autre volet est depuis peu en incubation au Magasin solidaire. L’idée est de rendre plus accessible la culture à des personnes qui ont peu de moyens financiers ou qui ne fréquentent pas les lieux culturels, ou même les restaurants. À l’automne, dans le cadre du Mois du Créole, le Magasin a présenté une exposition d’artistes haïtiens, agrémentée de musique et de dégustations de plats d’inspiration antillaise. Sont dans les cartons de ce nouveau volet des ateliers sur l’histoire du quartier, sur les communautés immigrantes qui l’ont composé ou qui sont aujourd’hui de plus en plus présentes.

Des efforts sont à faire pour rejoindre d’autres populations susceptibles de connaître l’insécurité alimentaire, par exemple les étudiants, très présents dans le voisinage du Plateau Mont-Royal. Le dernier « Bilan Faim4 » de Moisson Montréal faisait en effet état que de plus en plus d’étudiants sont pauvres et ont recours aux banques alimentaires. Un regroupement de proches-aidants nous a récemment sensibilisés aux besoins de ses membres qui se retrouvent souvent dans une situation financière très précaire. Par ailleurs, les artistes et les travailleurs autonomes, très nombreux dans le quartier, vivent souvent dans des conditions économiques difficiles.

Un comité « stratégies » est à l’œuvre pour trouver un financement suffisant et stable pour le fonctionnement de base du projet. La recherche de soutien financier fait hélas partie du souci constant de nombreuses organisations communautaires et les avenues possibles sont loin de se multiplier. Si la survie du Magasin solidaire apparaît comme étant loin d’être assurée sur le plan financier, le projet est bel et bien intégré dans le paysage communautaire et devrait maintenir ses activités et poursuivre son développement. Et cela fait également partie du développement d’un tel projet : savoir qu’il est bon, qu’il a l’appui de tout un milieu, mais devoir constamment travailler avec les partenaires afin de lui trouver des conditions de réalisation favorables.

Catégoriser autrui : le cas intrigant du débile suggestible

Il y aura toujours des déchets dans la société. Les infirmes du cerveau ne disparaîtront jamais, mais l’on peut restreindre considérablement le nombre d’infirmes mentaux si l’humanité veut bien revenir à une vie simple, conforme aux lois naturelles basées sur une saine morale1.

Dr Antonio Barbeau, 1931

Le scientifique, comme le juriste qui a accès au savoir ainsi qu’à tous les privilèges qui sont associés à ceux qui se réclament de la force du droit, a le devoir de dénoncer les effets pervers du discours savant plutôt que de participer à sa légitimation.

Marie-Ève Sylvestre, 2012

Dans le cadre de la première campagne d’« hygiène mentale » sur les ondes de CKAC en 1931 et 1932, divers spécialistes viendront présenter les fruits de cette science en émergence2 :

« L’hygiène nerveuse et mentale possède, mesdames et messieurs, une double fonction. Elle scrute les causes et les mécanismes des maux qui, dans son domaine très vaste, assaillent l’Humanité. L’inconnu ne la rebute pas. Elle cherche partout avec un soin, avec une patience infinis [sic]. Et puis, quand la vérité est enfin conquise, elle n’a de cesse qu’elle l’ait transformée, pour les malheureux, en bien-être et en bonheur. C’est une science captivante, c’est une science conquérante. Mieux que toute autre, elle correspond aux deux aspirations les plus profondes de l’âme humaine : la soif de connaître et le besoin d’aimer.3 »

Dans un langage clair et sans détours, ces spécialistes vanteront les bienfaits de la science et de la technique pour débusquer les germes de la folie et des comportements déviants. Ils présenteront aussi les moyens d’y faire face, entre autres par la ségrégation qui est présentée comme une mesure prophylactique, c’est-à-dire préventive. C’est d’ailleurs dans les transcriptions radiophoniques qu’émerge la désignation intrigante du débile suggestible.

Lors de cette série d’émissions, treize au total, le Dr Barbeau, professeur agrégé à l’Université de Montréal et médecin à l’hôpital de Bordeaux, évoque les infirmes du cerveau en alternance avec les infirmes mentaux pour désigner ceux qui, selon la science, menacent l’équilibre de la société. Pour sa part, Victor Doré, alors directeur de la Commission des écoles catholiques de Montréal, utilise les qualificatifs suivants : arriérés mentaux, arriérés pédagogiques et anormaux de caractère sans négliger d’employer la désignation de faibles d’esprit. Le Dr Roma Amyot, neurologiste [sic] à l’hôpital Notre-Dame, parlera des effets dévastateurs de la syphilis en évoquant les défectuosités que cette maladie peut engendrer. Il parle ainsi des idiots, des imbéciles, des débiles mentaux et des épileptiques4. En guise de conclusion à la série d’émissions radiophoniques, le Dr Antonio Barbeau prononcera une dernière conférence le 2 février 1932 portant sur l’hygiène mentale et la criminalité. Au cours de cette émission, le Dr Barbeau fera une distinction entre la folie et le crime. L’aliéné, pour le Dr Barbeau, n’est pas un criminel, puisqu’il n’est pas responsable. Entrent dans cette catégorie ceux qui relèvent directement de la folie. Le Dr Barbeau cite les êtres suivants : les épileptiques, les alcooliques, les narcomanes [sic], les débiles suggestibles et, enfin, les pervers. Il ajoute aussi cette note :

« À la différence des criminels en puissance, les débiles ne sont pas méchants en général […] ils sont menteurs, vaniteux, romanesques et par-dessus tout ils sont suggestibles ; ils sont les têtes de Turcs des vrais criminels, ceux qui tirent les marrons du feu. »

L’usage de termes comme débiles ou encore arriérés par les hygiénistes mentaux dans l’espace publique est caractéristique d’une époque. Il serait impensable, aujourd’hui, d’utiliser ces mêmes expressions pour qualifier des individus, dont des enfants, qui ont une faible constitution psychique ou, encore, qui accusent un retard sur leurs pairs. Toutefois, toutes ces désignations forgées par les spécialistes de l’époque ont encore, aujourd’hui, des échos. Certaines désignations, comme nous l’avons vu, ont disparu des référentielles médicaux alors que d’autres expressions se sont simplement sophistiquées. C’est notamment, comme nous le verrons, le cas du débile suggestible.

Détour par le passé

Au fil du temps et au gré des époques, des expressions forgées par le corps technologico-scientifique pourront radicalement changer de sens pour désigner les attributs physiques et psychiques d’une personne. C’est notamment le cas du mot débile employé au cours de l’entre-deux-guerres par les hygiénistes mentaux. Lorsqu’une expression scientifique bascule dans la sphère publique, on ne sait jamais contre qui elle se retournera et quels préjudices elle occasionnera. Un détour par le passé donne à voir des dérives notionnelles et politiques discriminatoires issues d’intentions parfois bienveillantes, alors que le temps présent est moins loquace et plus insaisissable ; d’où l’importance d’étudier le temps présent à l’aune du passé.

Dans une biographie sur Emmanuel Kant, il est écrit que ce dernier avait l’air débile. Surprenant ? Pas tout à fait, si l’on se donne la peine de remettre en contexte cette affirmation. Émanant tout d’abord de la médecine pour ensuite être reprise par les hygiénistes mentaux, l’expression débile servait simplement à désigner une faiblesse physique5. Lorsque les psychiatres et les hygiénistes mentaux transposèrent ce terme à la constitution de l’esprit, cela donna le terme débile mental, soit faible d’esprit. C’est dans un souci de raffinement nosologique que les hygiénistes mentaux ajoutèrent, pour plus de précision, des attributs complémentaires au mot débile, comme, par exemple, suggestible. Or, que voulait dire cette expression dans les années 1920-1930 ? Qui est son semblable contemporain ?

Tranquillement, le qualificatif de mental a disparu, faisant ainsi du terme débile une désignation autonome pour qualifier, cette fois avec mépris, l’état mental d’une personne. Débile, incompétent, moron, minable, bon à rien sont tous rapidement devenus des synonymes.

L’anormalité humaine

Suivant les nosologies psychiatriques proposées par Pinel, Esquirol et Morel notamment, les médecins hygiénistes de la fin du XIXe siècle établissent, eux aussi, des critères pour distinguer les anormaux des normaux et élargissent le filet des conduites et des mœurs « psychiatrisables ». Ces critères, fréquemment appliqués dès l’enfance, serviront également plus tard à créer dans le système d’éducation des filières différenciées pour les uns et les autres (Lehrer, 2012). Les premiers auront des droits et des libertés d’accès — bien qu’acquis auparavant par l’intermédiaire du statut social de leurs parents — à des institutions telles l’école ou plus tard, par l’entremise du mariage, à la famille6. Le sort des autres sera réglé à l’avance :

« […] comme tous les enfants entreront à l’école, les enquêtes s’attarderont à démontrer ceux qui peuvent y rester et ceux qui doivent la quitter. Les jeunes délinquants iront à l’école de réforme et, par la suite, ils seront dirigés vers les prisons.7 »

Cette possibilité de choix, pour les premiers, résulte de la conformité physique et mentale des sujets à l’égard des attentes de la société ainsi qu’aux technologies employées pour répartir les individus en diverses catégories (Goffman, 1975 : 11). Les seconds seront sans cesse surveillés. En fait, les divisions sociales et sanitaires qu’opèrent les hygiénistes dépassent de loin leur seule discipline. Elles traduisent plus directement les exigences de l’industrialisation et la suprématie des classes supérieures sur les classes laborieuses en plus de constituer, pour l’époque, un projet social fondé sur la ségrégation (Desloges, 1934; Forest, 19318). Cette déclaration de H.-A Frégier, chef du bureau de la préfecture de la Seine au milieu du XIXe siècle, illustre bien le souci que l’État, à l’époque, accorde à la pauvreté :

« L’acquis de l’esprit chez le pauvre, pour cela qu’il est superficiel et incomplet, doit donc être soumis, de la part de ceux qui gouvernent, à une surveillance perpétuelle. »

Généralement, le simple fait d’être pauvre constitue une défectuosité semblable à celle que les hygiénistes, mais non seulement eux, établiront par rapport à la condition physique et psychique de l’individu, en plus d’être un motif raisonnable pour investiguer son corps et son esprit. Il s’agit d’un sujet à surveiller, pour reprendre les propositions de Michel Foucault. Entre ici en scène l’usage des pouvoirs disciplinaires desquels émergent, par l’entremise des écritures sur autrui, des qualificatifs distinctifs permettant une classification objectivée, donc scientifiquement fondée, des individus défectueux du corps ou de la tête (Foucault, 1975 :189).

Une classification du sujet disciplinaire toujours de plus en plus précise permet, à l’évidence, aux autorités scientifiques et politiques de mieux cibler les divers « déviants mentaux » au cours des décennies étudiées. Alors que la débilité mentale est due à un état de faiblesse intellectuelle, de cause congénitale ou acquise, au cours des années 1910-1920, elle est aussi dite incurable (Tétrault, circa 1920). Avec le développement de la neuropsychiatrie au cours de l’entre-deux-guerres, les causes deviennent d’origine organique et lésionnelle (Langlois et al. 1930). Les neuropsychiatres Langlois, Saucier et Amyot associent la débilité mentale à la perversité puisqu’il faut, apparemment, une intelligence moindre pour transgresser indûment les valeurs morales. Et c’est pour cette raison que cette affirmation n’est pas, pour l’époque, étonnante :

Les imbéciles et les débiles sont habituellement des amoraux. Ceux qui sont intelligents [parmi les imbéciles et les débiles] sont de véritables plaies sociales, souvent mythomanes, avec des perversions sexuelles comme l’homosexualité.9 »

Selon les définitions données au débile mental, aussi appelé « moron », ce type d’arriération mentale est celle qui présente le plus léger déficit intellectuel, soit l’âge mental d’un enfant normal de 7 à 12 ans.10 Voici comment le Dr Leclair définit le « moron » ou débile :

« À l’école, il [le moron] devient têtu, irascible, désobéissant, inattentif, incorrigible et il faut le surveiller plus que les autres. […] Il garde difficilement une position parce qu’il est malhonnête, incompétent, sans initiative. Il est vain, effronté, égoïste, incorrigible et facile à entrainer. La sympathie lui est presque inconnue. Ses mœurs sont décidément mauvaises : onanisme, prostitution, inceste, perversions sexuelles, il y a tous les degrés. […] Il ne connaît pas la honte et son repentir est ou de surface ou de courte durée.11 »

Il poursuit en écrivant que « [n]ombre d’adultes « Morons » vivent paisiblement dans la société sans toutefois être de brillants succès. […] Les cas, cependant, qui deviennent un danger à la société ou un fardeau insupportable à la famille sont confiés aux institutions.12 » La ségrégation s’opère sur le registre de la peur et de la honte devant ces êtres potentiellement dangereux pour la société. À cet égard, nulle surprise à lire les mots des Drs Noël et de Bellefeuille : « nous sommes tout de même en mesure de déclarer que les quartiers populeux à familles nombreuses dont les conditions économiques laissent à désirer, fournissent un plus fort pourcentage d’anormaux que les quartiers aisés. »13

La piste de la surveillance

Qui donc est le débile suggestible d’hier ? Le terme de débile, comme nous le mentionnons au début du texte, sert simplement à désigner une personne de constitution fragile. Mais qu’entend-on par suggestible ? Ce qualificatif, dans le sous-texte, désigne une personne influençable, c’est-à-dire sensible à la suggestion et comportant une certaine fragilité morale liée à sa condition. C’est dans ce sens que les hygiénistes mentaux nomment les personnes qui, sous de mauvaises influences, seraient susceptibles de commettre des délits, de s’écarter de la norme et de faire des conneries14 sans pour autant représenter un danger avéré pour eux-mêmes et la société. C’est ce qui les différencie des criminels. Et c’est pour cette même raison qu’il est mentionné qu’il faudra, en même temps, faire preuve de compassion dans le respect des valeurs chrétiennes et les soumettre à une surveillance perpétuelle, comme le rappelait Frégier en 1840. Ici, ne perdons pas de vue l’idée de surveillance, car elle est au cœur de notre énigme. Maintenant que nous savons à qui nous avions à faire dans les années 1920, tentons de réfléchir sur son successeur actuel.

Selon toute vraisemblance, il appert que cette personne pourrait peut-être être celle qui est décrite dans le discours public, savant et populaire, d’aujourd’hui comme étant vulnérable. Thomas (2008) révèle que la désignation de vulnérable date des années 1980 et que son emploi, très élastique, implique dorénavant les populations pauvres, les migrants et les ouvriers à statuts précaires notamment. Toujours selon Hélène Thomas, cette nouvelle forme de désignation aurait pour effet, en plus de bannir du langage courant le terme pauvre, de faire disparaître les pauvres comme groupe visible dans les sociétés démocratiques. C’est d’ailleurs ce qui amène Sylvestre (2012 : 31) à avancer que les vulnérables auraient comme point commun d’être pauvres. Concept valise, on peut y faire entrer à peu près n’importe qui, comme le rappelle Sylvestre : les personnes âgées, les handicapés, les porteurs du VIH, les itinérants, les mères sans diplômes et leurs enfants. À partir du moment ou une personne ou un groupe devient, non plus pauvre, déqualifié, désaffilié et dépouillé mais bien vulnérable et dès lors que la vulnérabilité devient à son tour, comme l’indique Sylvestre (2012 : 37), une cause de la pauvreté, « on accuse une perte sociale et politique immense en dissimulant la pauvreté derrière le voile de la vulnérabilité et en éliminant le droit à l’égalité au profit d’une certaine dignité et intégrité physique dont ils portent [les vulnérables] ultimement le fardeau. »

De la nature des pauvres

Partant de l’être possiblement ou résolument débile et expliqué par des facteurs biologiques, on a tranquillement transformé en euphémisme la désignation d’individus transgressant l’ordre social. Le terme débile a pris, lui, une connotation péjorative et sa nouvelle figure semble recouvrir, plus que les personnes ayant des troubles mentaux, les personnes dites à risque très élevé de pauvreté, de criminalisation, d’exclusion, de maladies, soit les personnes dites vulnérables. Ainsi, en qualifiant certains individus de vulnérables, on essentialise une conception de l’être humain comme social et singulier et on somme les plus à risques, issus principalement des classes populaires (Sylvestre, 2012), d’adopter les valeurs de la démocratie sociale (le travail, la redistribution des revenus, le logement, le respect des lois, les liens intergénérationnels, etc.) en omettant de prendre en compte que plusieurs n’ont tout simplement pas les moyens et les ressources pour atteindre ces idéaux. Castel (2007) résume bien ce paradoxe lorsqu’il avance que les jeunes des banlieues [en France] partagent les aspirations de la « Société Dominante » alors qu’ils ont « les deux pieds dans la précarité économique et la tête dans l’univers culturel des classes moyennes ». Malgré les divers moyens mis en place au cours du dernier siècle pour reformater les débiles, c’est-à-dire les faibles, et/ou modifier les déterminants de leur exclusion sociale, l’analyse des sociétés actuelles donne à voir la faillite de l’entreprise réformiste et renvoie les causes de cet état de pauvreté et de vulnérabilité aux individus eux-mêmes, telle une fatalité (Castel, 2007).

Face à la pitié et à la compassion à l’égard des exclus et vulnérables, découle une prise en charge (rappelons que porter secours est aussi une forme de contrôle social) institutionnelle de certains individus responsables, par eux-mêmes ou par transmission, de leur état social qui pose problème. En expliquant la notion de dévolution, Martuccelli (2010 : 217) écrit que « la dévolution rend l’individu, toujours et partout responsable non pas de ce qu’il fait ou a fait mais de tout ce qui lui arrive parce que, contre toute vraisemblance, ce qui lui arrive est considéré comme le résultat de ce qu’il a fait, ou de plus en plus, de ce qu’il n’a pas fait ». De ce qu’il n’a pas fait pour contribuer au bon fonctionnement de la société et de la morale, il se retrouve, sans cesse, au banc des accusés.

Comment, en effet, comprendre et justifier les expressions s’en sortir et parvenir ? Se sortir de la pauvreté et de la misère ? Parvenir à un état de richesse ? Pourtant, l’enjeu n’est pas de prime abord financier. Garder le pas, suivre la ligne, adopter des comportements socialement acceptables, se conformer aux valeurs des bien-pensants : une faille énorme entre le regard des uns et les positionnements des autres. Comment ne plus répondre à une certaine doxa, celle du milieu d’attache, pour aspirer à l’identité sociale des autres ?

Comme le dit Sylvestre (2012 : 34), « la vulnérabilité est devenue une cause de la pauvreté ». Perçu comme une maladie, les stratégies d’intervention passent par la prévention précoce de cet état, souvent lié à des facteurs criminogènes et psychopathogènes. Castel (1981: 143) a d’ailleurs écrit : « [a]insi, prévenir, c’est d’abord surveiller, c’est-à-dire se mettre en position d’anticiper l’émergence d’événements indésirables (maladies, anomalies, comportements déviants, actes de délinquance, etc.) au sein de populations statistiques signalées comme porteuses de risques. » Des débiles suggestibles sous la loupe des professionnels de l’entre-deux-guerres, nous sommes passés, par l’intermédiaire de l’épidémiologie, aux être vulnérables comme porteurs de risques sociaux et moraux.

Les mots de l’époque étaient choisis : les débiles étaient décrits comme têtus, désobéissants, incorrigibles, influençables, souvent mythomanes, pervers sexuels, homosexuels, masturbateurs, prostituées ou incestueux. Les mots d’aujourd’hui, d’une rectitude politique obligée, parlent des vulnérables et des fragiles qui sont qualifiés de résilients (Sylvestre, 2012; Thomas, 2008) lorsqu’ils suivent la voie tracée d’avance pour eux, surtout s’ils ne se rebellent pas. Cet extrait de Robert Castel (1995), illustre bien les risques encourus par les pauvres : « Celui qui sans asile, sans ressource ne peut plus payer sa subsistance cesse d’être libre, il est sous l’emprise de la force et il ne peut pas faire un pas sans commettre un délit ».