Hébergement d’urgence et stabilisation : l’accueil inconditionnel

La France a connu en 2007 d’importantes modifications au niveau des politiques concernant les personnes sans-abri ou mal-logées. La retentissante médiatisation du campement mené par l’association « Les Enfants de Don Quichotte » le long du Canal Saint-Martin à Paris a conduit le gouvernement à mettre en œuvre un Plan d’Action Renforcé pour les Sans Abri (le PARSA) ainsi que le Droit Au Logement Opposable (le DALO). Cette association revendiquait une réelle prise en compte des personnes sans domicile et des transformations significatives dans l’accès à l’hébergement et au logement. Un des axes du PARSA impliquait la création de « CHRS1 de stabilisation » se définissant comme un « hébergement, ouvert 24h/24h, avec un accompagnement social, [qui] doit permettre aux personnes les plus éloignées de l’insertion de se stabiliser et de favoriser leur orientation ultérieure vers des structures adaptées à leur situation »2. En des termes moins technocratiques, les centres de stabilisation se présentaient comme une forme d’hébergement alternative pour des personnes qui n’accédaient pas ou plus aux dispositifs d’hébergement traditionnels pour diverses raisons, pouvant être tout à la fois choisies ou subies.

Dans ces centres, la durée de l’hébergement n’est pas limitée dans le temps. Ce temps d’accueil peut donc être plus ou moins long et permettre, si les personnes le souhaitent, d’accéder ensuite à un autre type d’hébergement ou à un logement. Si la plupart des dispositifs d’hébergement nécessitent que les personnes aient un projet d’insertion pour y avoir accès et/ou pour y rester, ce n’est pas le cas des centres de stabilisation. Cet hébergement de stabilisation doit permettre avant tout aux personnes d’être à l’abri, de « se poser », de se reposer puis, éventuellement, d’envisager (ou non) autre chose pour elles, en termes d’accès aux droits, au logement, à l’emploi, à la formation, aux activités culturelles et aux soins. Il importe donc à l’hébergement de stabilisation d’offrir un cadre accessible, souvent décrit comme « bas seuil »3, permettant aux personnes d’accéder à un environnement le moins contraignant possible, en conformité avec le principe d’accueil inconditionnel.

À Grenoble, après un an de travail coordonné par la Veille Sociale Départementale de l’Isère et associant l’ensemble des partenaires des secteurs sociaux et sanitaires travaillant avec les personnes sans-abri, est né le projet de La Place. Créé en avril 2008, ce centre d’hébergement et de stabilisation disposait de 19 places d’hébergement accueillant des hommes et femmes majeurs, seuls ou en couple. Le principe d’admission s’opérait en fonction des places disponibles et nous procédions donc par liste d’attente, faisant passer en priorité les personnes avec chiens (étant exclues des autres centres d’hébergement du département) et faisant rentrer, selon les places disponibles, les couples ou les personnes seules qui étaient inscrites depuis le plus longtemps.

D’un point de vue matériel, La Place consistait en un ensemble de cabines de chantier faisant office de chambres, de sanitaires, de cuisine ou de bureaux. Lors du déménagement vers un nouveau terrain en octobre 2008, certaines cabines ont été remplacées par des cabanes cubiques en bois construites dans le cadre de la biennale de l’Habitat durable à Grenoble et louées à la ville.

Du 1er avril 2008 au 30 juin 2011, nous avons accueilli à La Place, 38 personnes différentes, dont 24 hommes seuls, six femmes seules et six couples. Les personnes que nous accueillions étaient plutôt jeunes, 60 % ayant moins de 30 ans. Près de la moitié (45%) avait des problèmes de santé physiologiques diagnostiqués. Concernant la santé mentale, nous estimions que 34 hébergés semblaient avoir une problématique relevant de ce domaine. Pour ce qui est de la dépendance aux produits, les trois quarts des personnes accueillies étaient alcooliques et plus d’un tiers étaient toxicomanes à notre connaissance.

La première marche

Lors de sa création, La Place se présentait comme une solution d’hébergement alternative pour des personnes qui n’accédaient pas ou plus à l’hébergement, que celui-ci soit d’urgence, d’insertion, temporaire ou transitoire. Le fait que ces personnes soient accompagnées de chiens constituait la principale raison de ce non-accueil. Les autres motifs invoqués pour justifier un refus d’admission pouvaient être un état d’ébriété, des agissements violents antérieurs, ou toute autre forme de franchissement des règles en vigueur dans les centres d’hébergement. Le motif qui renvoie à la problématique alcoolique est plus que surprenant. En effet, une personne alcoolodépendante est malade (voir DSM IV4 ou CIM-105). Or, une personne en situation de détresse médicale doit relever, d’après le Code de l’Action sociale et des Familles (CASF), d’un hébergement.6 De plus, un sevrage non encadré médicalement peut s’avérer particulièrement dangereux pour la personne. Pourtant, la grande majorité des centres d’hébergement d’urgence ou de réinsertion sociale interdisent strictement la consommation d’alcool en leur sein. Cela rejoint la réflexion de Declerck (2005: 77), qui souligne que « pour entrer se soigner, il faut d’abord guérir », paradoxe qui est bien souvent le lot quotidien des personnes vivant dans la rue.

Les personnes à la rue évoquent, elles aussi, un certain nombre d’éléments motivant leur refus d’aller dans ces centres : dortoirs collectifs, insécurité, vols, hygiène. Certaines expliquent même qu’elles préfèrent dormir dans un sas de banque ou dans la rue plutôt que d’aller au centre d’accueil municipal. Les constats formulés par différents auteurs (Damon, 2002 et 2008 ; Chobeaux, 2009) sur les conditions d’accueil dans les centres d’hébergement d’urgence abondent en ce sens et soulignent le constat d’échec au moins partiel du dispositif de prise en charge. Dans la structuration du secteur hébergement-logement français, l’hébergement d’urgence est bien souvent considéré comme la première étape permettant d’accéder à l’hébergement d’insertion ou au logement. Or, pour un certain nombre de personnes, cette première « marche » du parcours d’hébergement dit « en escalier », est un marchepied insurmontable.

Ce principe de catégorisation a conduit à la création successive de différentes structures visant la prise en charge des publics exclus des dispositifs d’hébergement. Damon (2008: 100-101) explique ainsi que « les pouvoirs publics et les associations ajoutent régulièrement de nouvelles cases au jeu de l’oie pour tenter de […] toucher [les publics les plus exclus n’entrant pas ou plus dans les dispositifs existants], sans jamais y parvenir totalement. Les dispositifs, les plans, les structures, s’empilent. »

Les centres de stabilisation sont donc une case supplémentaire proposant un cadre plus « adapté » à des personnes n’accédant pas ou plus aux dispositifs classiques. Dès lors, un dilemme se pose pour les centres de stabilisation : faut-il accueillir toute personne formulant une demande d’entrée, ou vaut-il mieux « cibler » celles qui n’ont pas d’autres solutions et qui sont exclues des autres dispositifs ?

Les administrateurs et travailleurs sociaux des 17 institutions et partenaires qui ont travaillé sur le projet social de La Place ont particulièrement veillé à la notion d’inconditionnalité. Quotidiennement en relation avec ceux qu’ils nommaient les « grands exclus » ou les « exclus des exclus », ils ont œuvré à ce que ce nouveau centre d’hébergement puisse les accueillir. Cette expression, « grands exclus », désignait pour ces acteurs les personnes qui ne pouvaient pas avoir accès aux structures d’hébergement, pour les raisons évoquées ci-dessus, ou qui en avaient été exclues, parfois pour des motifs graves, et se retrouvaient désormais « black listées », c’est-à-dire interdites de séjour (Lévy, 2011).

La demande

Afin de faciliter l’accès à la structure, nous avons élargi au maximum les modalités des demandes d’admission. Ainsi, les personnes pouvaient nous solliciter elles-mêmes ou par l’intermédiaire d’un tiers, que ce soit un professionnel, un bénévole, un proche, un cousin, un parent, un voisin ou via le 115.7 Cette demande pouvait tout aussi bien se faire par téléphone que directement au portail de la structure. Par cette modalité multiforme, les personnes pouvaient ainsi solliciter une place par deux ou trois canaux différents, pouvant également se présenter à l’improviste au centre.

Ce premier contact était pour nous plus que précieux. Il nous semblait primordial que les personnes qui nous sollicitaient puissent se rendre compte qu’elles nous importaient. Nous voulions leur signifier notre bienveillance et notre disponibilité. Lors de ce premier contact, nous leur expliquions ce qu’était cette structure, sa philosophie, ses quelques règles de fonctionnement, mais également ses côtés « obscurs ». L’idée n’était évidemment pas de convaincre les personnes de venir à tout prix, mais de brosser un portrait le plus proche possible de la réalité du lieu. Nous leur parlions des difficiles conditions d’habitation et de cohabitation, notamment avec des personnes pouvant être particulièrement fragiles. Nous leur décrivions notre manière de travailler, fondée sur trois grands principes qui résumaient le « code du vivre ensemble »8 : le respect des personnes, le respect des biens et l’acceptation d’une équipe de travailleurs sociaux veillant sur eux. Passée cette période de présentation et d’échanges, véritable moment de rencontre, nous proposions à la personne de prendre le temps de la réflexion. Pour nous, le travail socio-éducatif commençait lors du premier contact, physique ou téléphonique. Avant d’être inconditionnel, il nous semblait primordial que l’accueil soit « accueillant ». Il devait ainsi être respectueux, chaleureux, simple et sincère.

Un cadre souple

Tout cadre représente une contrainte. Souhaiter un cadre le moins contraignant possible implique obligatoirement de faire des compromis, les limites des uns n’étant pas celles des autres. Si le cadre de la Loi prévaut, il a néanmoins fallu s’affranchir d’un bon nombre de normes, à commencer par celles du travail social et, plus précisément, celles ayant cours dans le microcosme de l’hébergement social isérois, où les pauvres doivent se plier à un certain nombre de « sacro-commandements », tels que : Point de chiens tu n’auras ! ; Abstinence d’alcool tu feras ! ; Visiteurs, aucun, tu n’hébergeras ! ; Des ressources très souvent avoir tu devras ! ; Des projets surtout tu formaliseras ! ; Tes éducateurs toujours tu honoreras !

Sans acceptation inconditionnelle de ces règles, point de salut. Les pauvres doivent montrer qu’ils sont dans une « vraie » et « sincère » démarche d’insertion. Accepter les règles de la structure qui les accueille est considéré comme un premier pas vers l’acceptation des règles de la société, opérant ainsi une forme de « rédemption sociale », à un détail considérable près : les règles de ces structures sont largement plus coercitives que les « règles sociales ».

Un autre affranchissement nécessaire concerne les « règles » de la rue. Proposer un cadre le moins contraignant possible ne signifie pas pour autant accepter le cadre référentiel de la rue, si tant est qu’il en existe un. Au centre, les discordes entre hébergés se réglaient souvent à coups de poing. La consommation de stupéfiants se faisait de manière ostentatoire, et la provocation était un mode de communication courant, tout comme la menace. Par exemple, nous avons dû convoquer Michaël9, un jeune homme de 21 ans, pour le mettre à pied, parce qu’il avait asséné un coup de marteau sur la tête de Fabrice, un autre hébergé. Michaël justifiait son acte en soutenant qu’en ne le saluant pas, Fabrice lui avait manqué de respect. Il ne comprenait absolument pas notre intervention et sa mise à pied.10 Il nous trouvait complètement « à côté de la plaque parce que dans la vie, c’est comme ça que l’on doit faire lorsque quelqu’un nous manque de respect », nous demandant, pour ponctuer son propos, sur quelle planète nous vivions.

Nous avons donc dû composer avec tous ces éléments pour proposer un cadre adapté, posant des contraintes minimales pour assurer le bon fonctionnement de la vie en collectivité, mais reprenant néanmoins les règles, les codes et les lois de notre société. Parmi les règles de ce cadre, en voici quelques-unes : acceptation des chiens ; autorisation de l’alcool, sauf dans les parties communes ; non-règlement de la redevance11 pour les personnes n’ayant pas la possibilité de bénéficier des minima sociaux et n’ayant aucune source de revenus ; durée d’hébergement illimitée dans le temps ; non-conditionnalité de l’hébergement à un projet social individualisé ; ouverture de la structure 24h/24h ; pas de limite d’heures pour entrer et sortir du centre d’hébergement ; possibilité de s’absenter plusieurs jours sans perdre sa « chambre » ; possibilité d’avoir des visiteurs ou bien d’héberger des invités sous certaines conditions.

Nous souhaitions mettre en place un cadre que les personnes pourraient tester et qui servirait de support à l’acte éducatif et au réapprentissage du vivre ensemble dans la société. Un cadre où le mal-être et la colère des personnes pourraient s’exprimer et être pris en compte, le cas échéant. Un cadre certes, mais qui ne soit pas trop contraignant a priori. Cet « a priori » est central, car malgré toute la bienveillance que nous y mettions, nous ne pouvions présumer de la coercition que pouvait représenter ce cadre à titre individuel. Il devait ainsi être constamment soumis à l’évaluation de tous : hébergés et équipe. Ce cadre devait être fait de règles discutées, coproduites, co-construites et co-supprimées.

Postulats et écueils

Accueillir les personnes inconditionnellement, c’est d’abord les accueillir physiquement. Il faut jongler entre proximité et non-intrusion, et expérimenter l’empathie et la bienveillance quand, par exemple, l’odeur de notre interlocuteur amène notre estomac à se retourner sur lui-même et qu’il est encore un peu tôt dans la relation pour aborder la question de l’hygiène intime.

Ensuite, accueillir les personnes de manière inconditionnelle signifie d’accueillir leurs critiques, leurs remarques, leurs craintes, leurs demandes. C’est accepter de nous interroger continuellement sur notre fonctionnement et nos pratiques. Cela implique aussi parfois de changer notre façon de travailler en fonction des retours des personnes hébergées, de nos observations ou de nos impasses. La mise en place d’une pratique de réduction des risques liée à l’usage des drogues et des toxiques découle de ce type de cheminement. À notre connaissance ainsi qu’à celle de nos partenaires, La Place semble avoir été la seule structure d’hébergement en France non spécialisée ni médicalisée à avoir internalisé une telle pratique. Dès sa création, à l’instar de l’accueil inconditionnel, l’expérimentation faisait partie du projet social de La Place.

Accueillir de manière inconditionnelle, c’était accueillir des personnes et non pas un projet d’insertion sociale. La logique de « projet » est souvent synonyme d’un « sésame, ouvre-toi » permettant d’accéder à une place d’hébergement. Une personne demandant à entrer dans un centre d’hébergement doit, généralement, formuler un projet qui meublera la durée du contrat d’hébergement. Nous souhaitions sortir de cette logique « injonctionnelle » au projet, contradictoire avec le principe d’accueil inconditionnel puisqu’elle amène de fait une condition. Cela semblait également incompatible avec les postures d’accueil bienveillantes et chaleureuses qui facilitaient la rencontre. En effet, intrinsèquement, la logique de projet et sa réalisation temporellement bornée posent de prime abord la question : « Quand est-ce que vous partez ? ».

Accueillir de manière inconditionnelle nécessitait aussi de mettre des limites qui soient claires, mais surtout explicables et expliquées. Parfois, emportés par l’élan de proposer « une case aux incasables », nous avons hébergé des personnes qui n’auraient jamais dû venir à La Place ou, pour pondérer, qui auraient dû en sortir rapidement au vu de leurs difficultés. Nous ne parlons pas de personnes qui ne respectaient pas le « code du vivre ensemble », mais d’hommes et de femmes qui relevaient d’une prise en charge sanitaire effective lourde, car n’étant plus en capacité de faire preuve d’un minimum d’autonomie et donc, complètement dépendants. Nous faisons ici référence à Évelyne et à Frank, qui vivaient avec le Syndrome de Korsakoff et pour lesquels La Place a constitué une mise à l’abri qui s’est rapidement transformée en un violent lieu de relégation. La bienveillance des intervenants ne pouvait en aucun cas compenser l’inadaptation des lieux et l’incompétence sanitaire et médicale de l’équipe. Évelyne et Frank étaient trop jeunes pour intégrer une maison d’accueil pour personnes dépendantes ; ils ne pouvaient pas être pris en charge par un établissement spécialisé12 car, d’après les psychiatres, ils relevaient de la neurologie et non de la psychiatrie. Évelyne et Frank ne pouvaient pas non plus bénéficier des services d’un établissement médicalisé car, selon les médecins, ils relevaient de la psychiatrie et non de la médecine générale. Malgré notre bienveillance, notre attention à leur égard et le soutien de nos partenaires médicaux qui venaient les soulager (et nous soulager), malgré nos multiples interpellations des pouvoirs publics sur les ignobles conditions de leur prise en charge, nous avons été source de violence pour eux, au moins autant que leurs situations ont pu être sources de violence pour nous.13

Enfin, cet accueil inconditionnel nous a questionnés sur un autre enjeu que nous avons appelé la « potentielle toxicité » de La Place. Le dénominateur commun des personnes hébergées était leur statut de « sans domicile » mais aussi de propriétaires d’animaux. Cette situation nous a valu parfois d’accueillir des hommes ou des femmes, notamment des jeunes, qui ne présentaient pas le même « tableau clinique » que la majorité des autres hébergés : ils n’étaient ni alcooliques, ni toxicomanes et étaient souvent « à la rue » depuis peu de temps. Nous avons pu constater un certain attrait de ces nouveaux venus pour les anciens de la rue, qui exerçaient sur eux une sorte de fascination due au charisme de certaines « figures » de la rue, à des réputations parfois mythifiées, à certains récits romancés. Ces anciens venaient parfois nous reprocher d’avoir accepté d’accueillir ces « oies blanches ». Ils nous disaient que La Place n’était pas un endroit pour ceux-ci, car des gens peu scrupuleux pourraient avoir une mauvaise influence sur les nouveaux venus (il est à noter que ce sont ces mêmes hébergés « prévenants » qui souvent pouvaient inviter ces jeunes pour leur faire découvrir de nouvelles expériences psychotropes.).

Lors de l’arrivée de ces jeunes, nous les mettions en garde sur le public accueilli à La Place, sur les problématiques rencontrées ici, sur la forte probabilité que des produits circulent et qu’ils se voient proposer d’en tester certains, sur l’importance de se protéger et de faire attention aux histoires des uns et des autres. Mais comment se faire accepter et ne pas se retrouver au ban du groupe si on n’accepte pas ses codes, ses us et ses coutumes, y compris lorsqu’ils sont dangereux ? Nous tentions d’être particulièrement attentifs à ces « jeunes », rappelant qu’il était important de les orienter vers une solution plus adaptée pour eux, de les aider à trouver du travail et, éventuellement, un logement.

La boussole

La Place a fermé ses portes le 30 juin 2011, car les hauts fonctionnaires parisiens ont cessé d’allouer le financement nécessaire à son fonctionnement minimum. Les salariés, les hébergés et les administrateurs du Relais Ozanam n’ont pas voulu « brader » La Place et en faire un dispositif minoré pour « petites gens ». Fonctionner avec un budget réduit de moitié relevait au bas mot de l’absurde.

Ce positionnement révèle l’état d’esprit qui a été le moteur de toutes les personnes qui ont participé à cette aventure collective. Le principe de l’accueil inconditionnel a été l’une des affirmations fortes de ce projet. Grâce à celui-ci, nous avons essayé, nous avons pris des risques, nous avons aussi fait des erreurs. Nous avons co-construit et collaboré avec les personnes accueillies. Nous avons interpelé les pouvoirs publics et les médias sur les conditions de prise en charge ou, plutôt, de non prise en compte de ce public. Nous avons sans cesse réinterrogé notre pratique professionnelle, nos postures. En fait, nous n’avons fait que notre boulot de travailleurs sociaux pour qui l’accueil inconditionnel a été la porte d’entrée de ce cheminement professionnel et intellectuel.

Que reste-t-il de tout cela ? Peut-être, tout d’abord, une certaine fierté d’avoir participé à cette aventure et d’avoir tendu vers ce que nous enjoignait notre mission. Des personnes qualifiées par les intervenants sociaux comme étant « les plus difficiles », les « exclus des exclus », « les cabossés », «  les grands exclus », ont pu se poser à La Place, y rester. Sans que leur passage ne soit pour autant un long fleuve tranquille, ils ont pu envisager librement, sans pression de notre part, des modes de vie alternatifs à la rue, ce qui représente une réelle satisfaction.

Il nous reste aussi le sentiment de ne pas avoir galvaudé des valeurs importantes, comme l’accueil inconditionnel, qui ont été de véritables boussoles indiquant le cap vers lequel tendre. L’accueil inconditionnel, stricto sensu, n’était concrètement pas effectif à La Place. Cependant, cet objectif fut un garde-fou contre toute tentative d’une forme de  « gentrification » de la structure. En ce sens, le projet social des CHRS de stabilisation, tel que défini par les institutions qui ont porté la création de cette structure, a été respecté.

En cela, nous avons accueilli le public pour lequel La Place existait. Cette évidence est en fait une exception. De fait, deux ans seulement après la mise en place des centres de stabilisation, un rapport remis au Premier Ministre témoignait ainsi des premiers effets du PARSA: « Des acteurs constatent que certaines structures de stabilisation ont instauré des procédures d’admission comparables à celles des CHRS. Les publics cibles du dispositif sont de fait évincés du dispositif, au profit de l’accueil de personnes moins désocialisées, et dont la prise en charge s’avère moins problématique. »14 Trois ans après, la situation s’est dégradée et les plus fragiles restent dehors. On peut se questionner quant à la volonté politique de prendre véritablement en compte les personnes de la rue.

La fermeture de La Place laisse donc un certain goût d’amertume lié, certes, à la fermeture de la structure en elle-même, mais aussi aux responsables politiques et opérateurs, notamment les acteurs associatifs, qui jouent le jeu de la sélection des publics par le haut. D’autre part, ce qu’il nous reste, c’est, à l’instar de Cyrano de Bergerac :

« Quelque chose que sans un pli, sans une tâche,

[Nous] emportons malgré vous,

                et c’est…

                               c’est…

                                     [notre] panache.»

RIDEAU

Printemps érable et réveil politique : crier plus fort

« Je porterai mon carré rouge dans les grands vents mes amis mes frères mes sœurs mon amour mon fils – l’entendez-vous ? » (Keimed, 2012)

Dans la mouvance de la lutte étudiante amorcée au début de l’hiver 2012, le mouvement social du « printemps érable » signifie-t-il le réveil politique de bon nombre de Québécois ? Il faut remonter à l’année 2011 pour en observer les balbutiements. En mai, l’élection de 59 députés québécois du Nouveau Parti Démocratique (centre gauche) à Ottawa peut être interprétée comme un certain ras-le-bol face à la manière de faire de la politique et un refus des orientations des conservateurs de Stephen Harper. À l’automne, le mouvement des indignés, amorcé en Espagne au printemps (suivi par Occupy Wall Street à la fin de l’été et par Occupons Montréal et Québec à l’automne), attire l’attention et soulève un vent de sympathie auprès de bon nombre de citoyens. Clamer son indignation fait petit à petit son chemin dans la tête de bien des Québécois.

En février 2012 s’amorce la grève étudiante. Les revendications principales concernent le dégel des frais de scolarité, avec l’annonce d’une hausse des frais de scolarité à l’université de l’ordre de 1 625$ répartie sur cinq ans. D’autres revendications touchant la gestion, la nature et les finalités de l’enseignement universitaire sont également mises de l’avant. En face du mouvement étudiant se trouve un gouvernement aux orientations néolibérales, faisant face à plusieurs allégations de corruption. Le mouvement touche autant les étudiants universitaires que ceux du cégep qui, pour un bon nombre, aboutiront un jour à l’université.

Tambour battant

Le « printemps érable » n’aurait pas eu lieu sans cette surprenante et intense mobilisation étudiante. Lors de la journée de la première grande manifestation, le 22 mars 2012, les trois quarts des étudiants du Québec sont en grève pour des durées variables, dont environ 200 000 en grève illimitée. Une mobilisation menée tambour battant par des jeunes de moins de 30 ans, que l’on disait amorphes et apolitiques. Une génération qui étonne à bien des égards ; par son aisance à communiquer et à défendre ses points de vue ; par sa capacité à réfléchir l’université et le monde de demain. Les jeunes les plus engagés ne se positionnent d’ailleurs ni en victimes, ni en enfant-rois. Ils avancent et se battent en ayant le sentiment qu’ils peuvent réussir. Ces jeunes adultes semblent peu sujets aux doutes, collectivement en tous les cas, et leur nécessaire individualité n’exclut pas d’emblée l’autre pour pouvoir exister. Ils apparaissent tributaires d’une éducation familiale plus ouverte, moins dominée par la discipline. Plusieurs ayant été socialisés tôt à la garderie, on peut penser que la communication prime sur les rapports d’autorité.

C’est cette confiance qui leur confère la force de tenir tête à une argumentation institutionnelle fort bien construite (la « juste part », « l’investissement dans ses études », la « nécessité de payer ») et qui leur permet d’avoir la résilience nécessaire pour passer à travers les attaques virulentes des pouvoirs établis. Le mouvement étudiant (et plus particulièrement son aile dite « radicale », la CLASSE) fait face à la montée d’un discours institutionnel, médiatique et populiste de mépris, voire même de haine, vis-à-vis des jeunes. Durant toutes ces semaines, la fermeture continuelle du gouvernement et de ceux qui soutiennent ses positions, ainsi que la non-reconnaissance de la force du mouvement s’imposent comme leitmotiv. Les faits parlent d’eux-mêmes : pas de rencontres avant avril 2012 et peu d’avancées lors de ces rencontres sur le fond du litige, la hausse des frais de scolarité.

Au milieu du printemps, on assiste à une mise en scène médiatique qui associe le mouvement étudiant au vandalisme et au saccage, notamment au moment du congrès du Parti libéral du Québec à Victoriaville. Le port du carré rouge, symbole de la lutte, devient synonyme d’intimidation et de violence. Cette thématique sert d’abord de prétexte pour retarder les négociations et faire pression sur les négociateurs étudiants. Cette dite violence est ensuite utilisée pour légitimer le projet de loi 78, qui limite le droit de manifester, et pour marginaliser une partie du mouvement, jugée plus radicale. Des pratiques de profilage et des arrestations dites préventives de jeunes qui arborent le carré rouge se multiplient dans certains lieux publics, notamment au moment du Grand Prix de la Formule 1, au début du mois de juin. Alors qu’on compte plus de 3 000 arrestations depuis le début du conflit, les médias de masse passent quasiment sous silence la répression qui a cours à Montréal et dans d’autres villes universitaires ; une réponse à la crise qui dépasse l’entendement, mais qui semble à l’image des pratiques répressives qui ont cours ailleurs en Occident au printemps 2012.

Espaces d’affirmation

Face à l’évident blocage institutionnel, la rue et les espaces publics sont pris d’assaut, devenant rapidement les principaux espaces d’affirmation du mouvement étudiant et du printemps érable. Le 22 avril, journée mondiale de la Terre, le mouvement étudiant vient en appui à d’autres acteurs de la société civile militant autour des enjeux environnementaux au Québec. Déferle sur Montréal un quart de million de personnes en quête d’une vision progressiste du bien commun. Une marche hautement symbolique de par la rencontre d’acteurs hétéroclites, issus de toutes les générations, provenant de plusieurs régions du Québec, mobilisés contre l’inhumanité et la marchandisation du monde.

L’adoption du projet de loi 78 à la mi-mai vient à nouveau marquer un élargissement du mouvement étudiant, mobilisant tous ceux et celles qui aspirent à prendre une part plus active au devenir de la cité, à redonner un sens aux mots citoyens et démocratie, à redevenir citoyens, qu’ils soient ou non dans des groupes de pression organisés. Le message qui se transmet, entre autres par l’appel à la désobéissance civile de la CLASSE le lundi 21 mai, est la légitimité de la lutte sociale actuelle : « oui, nous avons le droit de parler » ; « oui, nous avons le droit d’exprimer haut et fort nos idées » ; « non, nous n’attendrons pas les élections ».

La rue se transforme alors en symbole de la désobéissance : les fameuses manifestations nocturnes à partir du parc Émilie Gamelin vont se buter certains soirs à de lourdes interventions policières. Le mouvement des casseroles, plus festif et intergénérationnel, prend aussi son envol suite à l’adoption de la loi spéciale. Chaque rassemblement de plus de cinquante personnes dans la rue devient un geste de désobéissance civile au regard de la loi. Au même titre, la manifestation du 22 mai, qui regroupe plusieurs centaines de milliers de personnes, est rapidement déclarée illégale mais « tolérée tant qu’il n’y a pas d’actes illégaux de commis », selon le jargon employé sur twitter à chaque manifestation, par le Service de police de la ville de Montréal (SPVM).

L’occupation de la rue durant le printemps québécois fut haute en couleurs, débordante d’imagination. Que l’on pense à la ligne rouge dans le métro, aux maNufestations, aux casseroles, les différents acteurs du printemps québécois s’organisent un peu partout pour vivre la démocratie autrement. Apparaissent des assemblées populaires de quartiers (APEQ) et des assemblées populaires autonomes (APA). Enfin, en juillet, la CLASSE amorce une tournée estivale des régions, qui vise à rencontrer les citoyens pour discuter avec eux du manifeste « Nous sommes avenir ». À ces espaces réels se superposent des espaces virtuels sur les réseaux sociaux, où se déploie une créativité tout aussi manifeste. Le Web 2.0 devient un immense vecteur d’informations, de liens, d’idées, voire de défoulement collectif ; un véritable espace démocratique en soi.

Ré-encastrer le conflit

Au point de départ, le mouvement du printemps québécois témoigne de l’incapacité d’un dispositif institutionnel de discussion à jouer réellement son rôle. Le dispositif mis en place à la fin 2010 pour discuter de la question du financement des universités était miné avant même d’amorcer les échanges.1 Le gouvernement et ses partenaires universitaires avaient déjà décidé qu’il y aurait un dégel des frais de scolarité. Ce blocage a renforcé les postures idéologiques de chaque partie, faisant émerger le conflit latent, la dichotomie entre « eux » et « nous ». En optant pour une lecture « paternaliste » de la démocratie, celle des citoyens qui se rangent derrière le père expert de la nation, le gouvernement a rallié une partie de la population. Cependant, tel que le souligne Blondiaux (2008: 100), l’orientation néolibérale a coupé les vivres à un exercice qui aurait pu revitaliser les institutions démocratiques.

C’est dans la rue, à travers l’occupation des places réelles et virtuelles, que se réinvente la démocratie. On peut parler d’« espaces publics oppositionnels ou autonomes, où des conceptions alternatives peuvent être pratiquées et données à voir » (Neveu, 2011 : 204). Ces dernières décennies, la rue a été accaparée pour l’essentiel par les marchands, perdant ainsi sa dimension d’espace public, de lieu de rencontres ouvert. Avec le printemps québécois, la rue est redevenue l’espace pour se faire entendre, afin de « crier plus fort pour que personne ne nous ignore ». À l’image de ce que l’on observe depuis le printemps des Indignés en Espagne, la rue et les places publiques deviennent des espaces de rencontre, d’échange, de création, de délibération et de lutte, retrouvant ainsi leur sens premier (Giovanopoulos, 2012). La réappropriation de la rue apparaît d’abord comme une réponse au mépris, à la violence institutionnelle et à l’absence d’écoute ; une réponse à la non-légitimité d’une loi qui protège des pouvoirs établis. Mais elle est aussi signe que durant toutes ces semaines, on se donne collectivement non seulement le droit de parler, de crier, mais aussi le droit, voire le devoir, de désobéir. Peut-être parce que désobéir confère le sentiment d’exister, comme citoyen et comme peuple, que nous sommes arrivés « à ce qui commence », pour reprendre les mots de Gaston Miron.

S’il est trop tôt pour analyser en profondeur le sens et la portée de ce mouvement, on peut d’ores et déjà noter une importante remise en question des institutions politiques existantes. Si des jeunes et des moins jeunes prennent la rue et s’organisent pour vivre autrement la démocratie, c’est peut-être pour témoigner, comme le souligne Rancière, que « nous ne vivons pas dans des démocraties. […] Nous vivons dans des États de droit oligarchiques » (2005 : 81-82). Tout y est toléré et possible, pour autant que l’on ne dérange pas ceux qui monopolisent le pouvoir, le capitalisme financiarisé. Dans une oligarchie, il n’est pas interdit de fonder un journal afin de faire contrepoids aux journaux québécois dominés par les valeurs néolibérales. Le rapport de domination n’est pas régi par un interdit ou un obstacle physique. Au contraire, les lois du marché donnent l’impression et véhiculent l’idée que c’est réalisable. Mais la vraie question est la suivante : est-ce qu’on a les moyens économiques de le faire ? Est-ce que c’est une avenue possible ? Il en va de même pour les institutions politiques. Pour avoir accès aux lieux de décisions, dans une démocratie représentative libérale, il faut de l’argent pour être candidat et se présenter dans les rangs d’un parti qui a des chances de prendre le pouvoir. Ce faisant, comme le soutient Rancière (2005), la politique, institutionnalisée dans l’État, tend à faire disparaître le politique, qui est émancipation.

En ce sens, s’il est encore trop tôt pour parler de réveil, on peut parler d’un ré-encastrement du politique dans la vie de la société québécoise. Pour reprendre les mots de Rancière : « La véritable participation, c’est l’invention de ce sujet imprévisible qui aujourd’hui occupe la rue, de ce mouvement qui ne naît de rien sinon de la démocratie elle-même. La garantie de la permanence démocratique, ce n’est pas le remplissage de tous les temps morts et les espaces vides par les formes de la participation ou les contre-pouvoirs ; c’est le renouvellement des acteurs et des formes de leurs actions, c’est la possibilité ouverte d’émergence nouvelle de ce sujet à éclipses » (1998 : 111).

L’intervention auprès des jeunes : visions du monde

Claudia ne veut parler à personne. Elle ne va pas bien et les tentatives pour l’approcher sont repoussées les unes après les autres. Alain, éducateur en centre jeunesse, entre dans sa chambre, en lui parlant doucement, mais elle ne répond pas. Puis, il s’adresse au toutou à ses côtés et elle commence alors à s’ouvrir. À travers son toutou, elle parle à Alain de sa souffrance et un lien se crée entre eux.

Un autre jeune, Pierre, vient à la rencontre d’Élise, qui travaille dans un organisme d’insertion en emploi. Ce jour-là, dans le couloir, il lui demande si elle trouve normal qu’il pense au suicide. Ils en discutent longuement. C’est la première fois qu’il partage cela avec quelqu’un.

Enfin, dans un quartier de Montréal, une soixantaine de jeunes veulent jouer au soccer. Éloi, travailleur de rue, s’étonne face aux nombreuses difficultés qu’il rencontre lorsqu’il tente d’obtenir un permis d’exploitation pour que ces jeunes « issus d’ailleurs » puissent faire du sport. Éloi et les jeunes choisissent alors d’occuper un parc en guise de protestation, puis prennent la parole lors d’une séance du conseil d’arrondissement. Ils finissent par obtenir le permis.

Ces trois situations vécues par des intervenants accompagnant des jeunes ont été recueillies à travers une recherche qui s’est intéressée aux dimensions sociales des interventions.1 Dans ces exemples, il s’agit d’interventions qui débordent du cadre et des objectifs explicites des pratiques. On pourrait parler d’une « sociologie implicite » ou de visions du social présentes lorsqu’on intervient auprès des jeunes. Le savoir expérientiel de ces trois praticiens, issu d’une pratique quotidienne d’intervention, témoigne particulièrement du sens et de la pertinence sociale de leurs interventions visant la « jeunesse ».

Lors de la recherche en question, la dimension sociale des interventions fut explorée à travers des études de cas basées sur les témoignages de huit intervenants rencontrés en entrevue. Ces derniers œuvrent dans trois milieux de pratique, avec des objectifs explicites et dispositifs dissemblables : centre jeunesse, organismes de développement de l’employabilité et travail de rue. Les témoignages des trois intervenants mentionnés plus haut (Alain, Élise et Éloi) font l’objet de monographies où leurs propres catégories de sens occupent une place centrale. À l’aide d’une approche clinique et critique mobilisant une analyse transversale des huit récits, des idéaux-types de sociologie implicite ont été élaborés.2   

À partir des analyses développées durant la recherche – mettant en dialogue le savoir expérientiel des intervenants avec mes repaires théoriques et pratiques – je propose quelques pistes de compréhension sur ce qui caractérise l’intervention sociale auprès des jeunes, ainsi que ses paradoxes. Les questions qui traversent cet article sont les suivantes : au-delà des objectifs explicites, comment les intervenants conçoivent-ils le sens et la pertinence sociale de leurs pratiques ? Quelles sont sociologies implicites en jeu lorsqu’on intervient auprès des jeunes ? À quels processus sociaux les pratiques d’intervention participent-elles ?

Sociologies implicites

La dimension sociale des interventions concerne à la fois des aspects « macrosociologiques », tels que les orientations politiques, les dispositifs d’intervention, les arrangements institutionnels et les systèmes sociaux d’appartenance, tout comme des aspects « microsociologiques », tels que les interactions entre agents. En explorant dans les récits des intervenants ces divers aspects sociaux qui traversent leurs interventions, il est possible de dégager leur sociologie implicite. Cette méthode d’analyse est empruntée aux travaux de Robert Sévigny et de Jacques Rhéaume (Rhéaume et Sévigny, 1988 ; Rhéaume, Sévigny et Tremblay, 2007).

La notion de sociologie implicite réfère à « une connaissance du social qui sous-tend l’intervention et lui donne sens » (Schäppi, 2011). En ce qui concerne les interventions auprès des jeunes, les pratiques et récits des intervenants rencontrés peuvent être regroupés en quatre idéaux-types de sociologie implicite : l’informationnel, le normatif, le systémique et le clinique. Chacun de ces idéaux-types fait référence à une certaine conception du monde social : l’informationnel le conçoit comme un ensemble d’individus rationnels faisant des choix ; le normatif, comme un cadre composé de règles ; le systémique, comme étant composé de rapports sociaux ; et le clinique, comme un ensemble d’expériences subjectives.

Ces conceptions du social ne sont jamais exclusives à un seul agent et les perspectives clinique et informationnelle, par exemple, apparaissent dans les témoignages de presque tous les intervenants rencontrés. Toutefois, pour chaque praticien, un type de sociologie implicite prend le dessus sur les autres et teinte sa manière de concevoir la pratique d’intervention et les « problématiques » vécues par les jeunes.

Ainsi, lorsque la conception informationnelle prime, informer le jeune pour qu’il puisse faire un choix éclairé peut suffire comme pratique d’intervention. Erika, intervenante dans un carrefour jeunesse-emploi, définit comme suit son travail auprès des jeunes : « donner de l’information pour justement les aider dans leur réussite de recherche d’emploi ou de retour aux études ». Dans cette perspective, le monde social et/ou le monde adulte sont associés à l’univers professionnel. Univers vers lequel les jeunes sont aidés à « s’insérer » en accédant aux informations sur ses exigences et contraintes.

Dans une perspective normative, l’intervenant perçoit son rôle comme celui d’un éducateur veillant à la socialisation des jeunes aux normes du vivre-ensemble et prenant le relais d’institutions considérées comme défaillantes : l’école et la famille. Pour Yannick, intervenant dans une maison de jeunes, « les jeunes sont à la recherche d’un cadre ». Intervenir signifie pour lui, entre autres, offrir un cadre clair et servir de modèle en tant que figure « d’autorité ». Les intervenants adhérant à une sociologie implicite normative conçoivent l’intervention comme participant au processus de socialisation, voire même d’éducation des jeunes, en leur inculquant des normes et règles de socialité. Dans notre recherche, cette sociologie implicite ressort des récits d’intervenants travaillant auprès d’adolescent(e)s.

Dans une perspective systémique, l’intervention est conçue et vécue comme une relation visant à transformer les rapports sociaux vécus par les jeunes, que ce soit entre eux ou avec d’autres. Cette sociologie implicite est teintée d’une visée émancipatrice où la pratique d’intervention participerait à la construction d’espaces de liberté. Revenons sur un de nos exemples du début. Suite à une forte demande de la part de plusieurs jeunes de pratiquer un sport, lorsqu’Éloi est confronté aux résistances venant non seulement des élus, mais aussi de l’organisme où il travaille, il questionne les processus de stigmatisation à l’œuvre auprès des jeunes en question, presque tous « issus d’ailleurs ». Les protestations d’Éloi avec les jeunes afin d’accéder à un espace public pour pratiquer leur sport préféré, témoignent de ce que nous nommons une vision systémique du social. Or, pour Éloi, ses interventions en travail de rue visent, entre autres, à transformer les rapports des différents acteurs du quartier (élus, commerçants, habitants du quartier, etc.) avec les jeunes dans une perspective de défaire les stéréotypes et contrer les discriminations.

Dans le cas de la sociologie implicite clinique, la pratique d’intervention vise à pallier la souffrance des individus, à travers un travail sur leur rapport à eux-mêmes et un cheminement vers leur épanouissement personnel. Dans cette perspective, l’intervention se définit d’abord comme une relation d’aide entre jeune et intervenant. C’est le cas de l’exemple évoqué plus haut, celui d’Élise, qui travaille dans un organisme d’aide à l’insertion en emploi pour les jeunes. L’écoute et le soutien humain sont des aspects centraux de la pratique d’Élise, intégrés avec l’objectif de développement de l’employabilité à travers la notion de « connaissance de soi ». Cette dernière l’explique comme suit : « Pour trouver une job qu’il aime, il faut qu’il sache ce qu’il aime, ok ? Donc on travaille beaucoup sur la connaissance de soi ».

L’idéal-type de sociologie implicite clinique permet de nommer une dimension fondamentale des interventions auprès des jeunes, d’après tous les intervenants rencontrés : l’aspect relationnel, d’ « aide » ou encore, de « soutien humain ». Cela suppose une implication existentielle de la part des intervenants engageant aussi leurs affects et qui rend parfois le travail d’intervenant extrêmement exigeant sur le plan émotionnel. Prenons l’exemple cité plus haut d’Alain, intervenant en centre jeunesse. La tentative de trouver un moyen de communiquer et de créer un lien avec des adolescentes en détresse est un élément essentiel du travail d’Alain. Or, le soutien humain qui sous-tend cette pratique n’est pas exclusif aux interventions en centre jeunesse, il s’agit d’un élément essentiel des pratiques d’intervention sociale, parfois négligé quand vient le temps de les décrire et de les comptabiliser. «  Cette dimension fondamentale de l’intervention en tant que soutien humain, basée sur la relation et permettant ainsi la construction de rapports intersubjectifs et d’interactions sociales au sein des dispositifs, révèle une des raisons d’être des interventions sociales ».

Dialogue

Dans les sociologies implicites informationnelle et normative, le monde social est parfois réduit à l’univers professionnel et aux normes et règles du monde adulte. Malgré les bonnes intentions d’aider des jeunes en difficulté à s’insérer, en les informant et les encadrant, ne participons-nous pas à un processus de normalisation et de contrôle ? Cela est encore plus questionnant dans un contexte où l’accès à l’emploi n’assure pas une sortie de la précarité matérielle.

Force est de constater que les politiques jeunesse au Québec et les pratiques d’intervention sociale qui en découlent s’orientent de plus en plus vers l’insertion professionnelle et l’entreprenariat des jeunes. Or, dans les récits des intervenants, l’insertion dans le marché du travail fut évoquée systématiquement comme exemple d’intervention réussie. Et ce, sans égard au milieu d’intervention en question, même si selon le type de sociologie implicite en jeu, l’insertion va être perçue différemment. Ainsi, notre recherche laisse entrevoir un brouillage important entre réalité sociale et marché du travail, entre monde adulte et univers professionnel. Cela n’est pas étonnant dans un contexte où l’identité professionnelle devient un socle de reconnaissance sociale. Toutefois, cela apparaît questionnant au regard des dimensions normalisantes des pratiques d’intervention. Ériger le « jeune professionnel » comme modèle d’insertion, ainsi que le fait la politique jeunesse québécoise actuelle, ne veut-il pas dire écarter d’autres possibilités d’existence en marge et en critique de celui-ci ?

Un autre questionnement émerge des réflexions en lien avec les diverses sociologies implicites sous-jacentes aux interventions auprès des jeunes au Québec. Où sont les premiers concernés dans la conception des politiques et dispositifs d’intervention les visant ? Perçus comme « jeunes en difficulté » ayant des besoins auxquels l’intervention vient répondre, les sujets des interventions ont certainement leur mot à dire quant à ce qu’ils veulent faire pour améliorer leurs conditions de vie. Ainsi, les intervenants se perçoivent souvent comme des « outils » dans le processus de prise de pouvoir des jeunes sur leurs propres vies. Et si cette prise de pouvoir dépassait le plan individuel et investissait le vivre-ensemble ?

En multipliant les expériences où les savoirs de différents acteurs se mettent au travail ensemble et où les jeunes ont un espace de parole effectif, les paradoxes de l’intervention pourront être apprivoisés et peut-être surmontés dans l’avenir. L’emprise du savoir « expert » dans le champ des politiques et interventions sociales pourrait ainsi être dépassée.3 Une horizontalité des savoirs et une mise en dialogue ne peut être que positive sur le plan du renouvellement des pratiques et des politiques jeunesse qui les encadrent. Continuer à aider les jeunes n’est pas en contradiction avec leur reconnaissance en tant que sujets politiques ayant leur mot à dire sur les politiques, pratiques d’intervention et enjeux sociaux les concernant.

Plusieurs chemins sont ainsi possibles quand il s’agit de penser les liens entre le monde social et celui de l’intervention auprès des jeunes. Dégager les sociologies implicites aux pratiques peut aider à comprendre ces liens. Elles permettent d’explorer d’une part ce qui déborde du cadre organisationnel et formel et d’autre part l’influence des visions du monde des praticiens sur le déroulement des interventions. Dépasser l’exercice typologique implique toutefois d’engager un dialogue entre jeunes, intervenants, décideurs et chercheurs sur les sens et les contre-sens de l’intervention auprès des jeunes aujourd’hui.

Inclusion de la participation publique en santé mentale : la rencontre des savoirs

 « Supposons, par exemple, que la cité ne puisse exister qu’à la condition que nous soyons tous joueurs de flûte […] souvent le fils d’un bon joueur de flûte resterait mauvais, et le fils d’un mauvais deviendrait bon; cependant tous les citoyens seraient des joueurs de flûte passables comparés aux ignorants, complètement étrangers à l’art de la flûte. » (Platon, Protagoras)

Un aspect assez peu commenté de la réforme québécoise des services sociaux et de santé de 2003 est l’inclusion de la participation publique dans son processus d’implantation.  L’étude de la mise en place du Plan d’action en santé mentale, La force des liens 2005-2010 (PASM), qui en est assurément partie prenante, peut néanmoins en donner un aperçu. Cette réforme a mené à la création de 95 centres de services sociaux et de santé (CSSS) au Québec. Formés par la fusion d’établissements locaux, généralement avec au moins un CLSC, un CHSLD et un CH1, ils sont chacun chargés de coordonner un réseau local des dispensateurs de services à l’intention de la population de leur territoire. À cette responsabilité « populationnelle » s’ajoute le mandat de « hiérarchisation » des services. Les CSSS sont directement responsables d’offrir les services de soins généraux ou de première ligne et d’établir des ententes avec d’autres dispensateurs pour garantir l’accès aux services spécialisés et ultraspécialisés de deuxième et de troisième ligne. Un cadre de référence publié par le ministère en 2004 guide les CSSS dans l’élaboration locale de ce projet organisationnel et clinique. On y précise que « dans le but de rapprocher la prise de décision de ceux qui bénéficient des services, la participation représentative de la population et des personnes est essentielle ». Les CSSS se voient donc confier la responsabilité d’en fixer les modalités et d’offrir les conditions favorables à cette éventuelle implication populaire dans la gestion d’un service public (MSSS, 2004 : 53).  Un tel appel à la participation est repris dans le PASM. Celui-ci engage non seulement les CSSS, mais toutes les instances du ministère « à favoriser la participation des personnes utilisatrices de services au regard du mandat qu’ils assument, tout en offrant des conditions d’exercice adaptées aux capacités de ces dernières » (MSSS, 2005 : 66).

En conformité avec ces orientations, un CSSS de la région de Montréal initiait en septembre 2005 les travaux qui devaient mener à la formulation de son projet local d’organisation clinique. Pour ce faire, il a constitué plusieurs tables de concertation multipartites en correspondance avec ses différents programmes de services. Leur mandat était de tracer un portrait de la population du secteur desservi, de ses besoins et de l’offre de services dont elle bénéficiait déjà, pour ensuite en identifier les failles ou les problèmes. Sur ces bases, les participants aux tables devaient identifier les correctifs à apporter. En santé mentale, on a ainsi privilégié, parmi les 50 cibles identifiées, celle de « mettre en place un mécanisme de liaison entre les partenaires du réseau local afin d’assurer l’accessibilité et la continuité dans les services aux adultes ayant un problème de santé mentale et développer des outils de travail communs pour répondre aux besoins de cette clientèle ». Le suivi de cette priorité a conduit à la mise sur pied d’un comité conseil en santé mentale adulte qui, comme son nom l’indique, était chargé de conseiller la direction du CSSS dans son application.

Cet article est fondé sur nos observations de terrain et sur l’analyse des entrevues d’une dizaine de membres au comité conseil.2 Il s’agissait de professionnels issus d’établissements et d’organismes communautaires dédiés à la santé mentale, ainsi que d’usagers profanes qui représentaient les partenaires de ce réseau local de services. Nous demandions à chacune des personnes de nous faire part de sa perception du mandat du comité conseil, des raisons pour lesquelles elle s’y était impliquée ainsi que des évènements qui lui étaient parus être significatifs. En fin d’entretien, nous proposions aux personnes de nous tracer un bilan de la démarche en portant attention aux interrelations des participants, aux conditions de leur succès et, en particulier, à leur perception des apports tangibles de la participation des personnes vivant avec un problème de santé mentale.

Perspectives

L’insertion d’une pratique participative dans un tel modèle ne va pas sans heurts. Les témoignages recueillis auprès des participants sont unanimes : la marge de manœuvre laissée aux partenaires locaux était plutôt restreinte. À ceci près que les professionnels en étaient moins émus parce que « quand on est habitués de travailler dans le réseau, on est peut-être plus habitués à ce genre d’affaires-là, à comprendre les impacts, les pouvoirs d’influence et tout ». Un enjeu important pour eux était de s’assurer que les responsabilités dévolues à chacun de leurs établissements ou organismes soient raisonnables et s’accompagnent d’une répartition équitable des ressources humaines et financières. Au début de la démarche, leurs rapports semblaient empreints de cette approche plutôt corporatiste. Les gens du milieu communautaire se présentaient comme étant plus près des personnes vivant avec un problème de santé mentale, alors que ceux du CSSS prétendaient que les intervenants du milieu hospitalier se réfugiaient dans leur tour d’ivoire. Ces derniers se considéraient pour leur part comme les victimes des préjugés antipsychiatriques des premiers. Mais à force de rencontres, les professionnels de toutes provenances se sont plutôt félicités d’avoir réussi à adopter un langage commun qui faciliterait assurément leur future collaboration.

Les personnes vivant avec un problème de santé mentale y voyaient plutôt un mouvement d’uniformisation des approches où tous les dispensateurs de services se placent en remorque du centre hospitalier : « on se rendait compte à la fin que l’institutionnel avait plus de poids, [qu’il finissait] par embarquer par-dessus les anciens CLSC ». Pour elles, l’intérêt de la discussion résidait moins dans la création de ces collaborations transversales que dans l’exercice d’une vigilance quant au respect des droits et à l’adaptation des pratiques aux besoins de leurs pairs. En fin de parcours, elles ne souscrivent pas à la communauté de langage de leurs collègues professionnels. Leur compréhension de la visée de la discussion est que « ce n’est pas sur des normes de développement ou de pourcentage, c’est « oui, mais là, qu’est-ce que vous faites avec ce monde-là ? Ont-ils des services ? » ».

Cette différence de perspective apparaît nettement lorsqu’il est question de la mise en place du Guichet d’accès, qui deviendra le dispositif d’évaluation et de référence du réseau local de services de santé mentale. Préoccupées par ce qu’elles perçoivent comme une dépersonnalisation des services, les personnes vivant avec un problème de santé mentale proposent d’en changer le nom parce que « ce n’est pas un guichet automatique comme à la banque ». Elles demandent aussi « que les utilisateurs de services en santé mentale signent ou autorisent verbalement la demande de référence [transmise par le guichet d’accès en vue de] sensibiliser les intervenants au consentement ». Ces deux modifications seront initialement acceptées par tous les membres présents au comité conseil, mais seront par la suite refusées par la direction du CSSS. La première proposition est refusée parce qu’elle contreviendrait à un vocabulaire déjà utilisé par l’ensemble du réseau et l’autre, parce qu’elle imposerait une tâche supplémentaire aux médecins et un ralentissement conséquent de la procédure de référence et cela, sans pour autant répondre à une quelconque obligation légale. Pour une des personnes, l’enjeu significatif de la résolution a été ignoré : « Tu sais, plutôt [que de] le prendre comme une ouverture de réflexion et d’échanges avec d’autres –  je ne peux pas dire à sa place comment pratiquer en tant qu’omnipraticien ou généraliste – mais plutôt le prendre comme une opportunité de réfléchir ».

Ouverture

La participation des personnes vivant avec un problème de santé mentale dans un comité mixte provoque un véritable choc de cultures, nous dit une professionnelle participante : « Écoute, ils viennent s’asseoir avec une gang de gestionnaires et de professionnels, [ils se demandent] comment ils vont être reçus ? Comment ils vont être jugés ? [C’est vrai] de part et d’autre, mais nous, on est en majorité, eux arrivent en minorité, puis c’est nous qui l’avons le pouvoir ». Non sans empathie, une personne vivant avec un problème de santé mentale confirme : « Je veux dire c’était plus facile avant, je pense qu’ils [n’] avaient pas besoin de faire attention à ce qu’ils disaient. Mais, je pense que c’est ça, on était peut-être une contrainte, puis le changement de mentalité, ce n’est pas facile pour personne. Je pense que c’est un processus d’adaptation pour eux aussi ». En premier lieu, il s’agit sans doute de vaincre la stigmatisation car : « il y a comme un risque entre guillemets de se dévoiler […] à cause de comment c’est vu socialement, puis quand t’entends dire : « Les paranoïaques, c’est ci, les schizophrènes, c’est ça. » […] j’étais toujours sur les brakes. » Quelques professionnels rencontrés en entrevue avaient d’ailleurs en mémoire leurs appréhensions quant à d’éventuelles « pertes de contrôle », que « ça dérape en chicane » ou « que des demandes impossibles soient formulées ». Un préjugé d’illégitimité ou d’incompétence semble cependant être plus durable. On reproche ainsi aux participants vivant avec un problème de santé mentale de ne pas être élues, de ne pas représenter tous les usagers de tous les types d’établissement, ou de n’être que les porte-paroles du seul organisme où on les a recrutées. Pourtant, nous avons pu recenser six consultations locales organisées par les personnes participantes et plusieurs présences formelles dans des activités publiques à titre de conférencières ou d’animatrices d’ateliers.

La réserve ou « petite gène » initiale qu’évoquent les professionnels à l’égard de la participation personnes vivant avec un problème de santé mentale dans cet exercice de planification semble avoir eu un impact positif pour tous, comme nous l’explique un répondant professionnel : « [Ça] re-disciplinait dans le fond le discours. Je pense que si un interlocuteur est là, on peut beaucoup moins l’instrumentaliser, donc ça, je pense que c’était vraiment une fonction importante qu’ils pouvaient jouer […] La présence de l’usager faisait que l’usager n’était pas oublié ». Dans l’ensemble, les professionnels évaluent positivement cette présence : « ça a toujours été positif », voire « très, très positif [et] ils ont très bien participé ». « Ça se passait plutôt bien » et, même si cela n’a pas toujours été simple, c’était généralement « riche ». Réciproquement, les personnes vivant avec un problème de santé mentale saluent leurs vis-à-vis du comité : « Il faut quand même donner ça au CSSS, puis aux individus clés […] ils étaient ouverts dans les échanges, les dialogues ».

Légitimité

Les objectifs que s’est fixés le CSSS étudié sont, somme toute, semblables à ceux de tous les autres CSSS du Québec, alors que la réforme était présentée comme un renforcement des pouvoirs décisionnels, dévolus aux instances locales. Force est de constater que la réforme – PASM inclus – consistait essentiellement à déléguer des opérations courantes vers les paliers régionaux et locaux tout en maintenant à Québec les responsabilités décisionnelles, de planification et d’évaluation du système. Il s’agit d’un modèle de gestion à distance, déjà décrit il y a plus de trente ans par Robert Castel (1981 : 207). On le reconnaît sans peine dans la formulation du mandat que se donne le MSSS dans sa réforme : « [Le MSSS] recentrera ses actions autour de ses fonctions premières, soit la planification (politiques et standards d’accès et de qualité), le financement, l’allocation des ressources financières, le suivi et l’évaluation » (MSSS, 2004 : 20).

La rencontre suscitée au sein du comité conseil est celle de deux types de savoirs. Il y a, d’une part, le savoir expert ou reconnu comme tel en vertu d’un parcours académique et professionnel. Celui-ci conçoit la planification clinique comme l’articulation d’objectifs chiffrés avec des interventions et des services homologués « probants ». Le régime des ententes de gestion mis en place par le MSSS conforte ce paradigme positiviste. Les personnes vivant avec un problème de santé mentale, plutôt qu’être férues de pratiques exemplaires, s’intéressent aux processus tels qu’ils apparaissent aux détours des diverses médiations objectives et subjectives qui stimulent ou entravent le retour à l’équilibre d’une personne. Ainsi, pour elles, toute pratique d’intervention, même bureaucratique (par exemple, la signature d’un formulaire de consentement) pourra être reconsidérée en tant que marqueur d’une étape du parcours de soins ayant eu ou non des effets désirables.

Cette différence, que nous pouvons qualifier d’épistémologique, a aussi sa correspondance dans la conceptualisation de la légitimité de la parole. Là où les uns tendent à l’associer à la qualité de leur curriculum académique et professionnel, les autres sont plutôt portés à la concevoir comme la résultante d’acquis tirés d’un parcours existentiel dans sa globalité. Cet autre type de compétence émerge au carrefour des expériences de vie passées, en écho à celles-ci et en tant que production pertinente pour fonder le projet de l’individu.

À l’instar de la célèbre typologie des solidarités de Durkheim (1960), nous qualifions de « mécanique » la façon dont les professionnels appréhendent la représentation et « d’organique » celle pratiquée par les personnes vivant avec un problème de santé mentale. La première consisterait à répéter à l’identique un message formulé et adopté formellement par groupe de référence, tandis que dans le second modèle, le messager ne s’efface plus derrière un message formulé par ses pairs. Il s’en approprie et en prolonge le sens dans une nouvelle élaboration. Le modèle mécanique s’équipe de données probantes et de statistiques à l’appui de ses revendications, tandis que l’organique lui oppose la part de l’expérience subjective. Ainsi quelques professionnels ont déploré que les participants vivant avec un problème de santé mentale ne se soient dotées ni d’un mandat de tous les usagers du réseau local, ni de données statistiques étayant leurs positions, alors que ces professionnels étaient pourtant mandatés par un seul établissement ou secteur de service. En fait, il nous est apparu que pour les usagers, le critère de légitimité de la participation n’est pas tant d’y rapporter un message sanctionné par une instance formelle que d’exprimer une cohérence « organique » avec les représentations et l’expérience de son groupe délégant. Avec une telle approche, la participation publique en santé mentale pourrait bien être un prototype d’une cité qui ne puisse exister sans que chacun sache jouer de la vertu civique.

Trajectoires de vie. Pauvreté et santé : au-delà des étiquettes

« La plupart du temps, c’est des soupes. Qu’est-ce que tu veux faire avec une soupe dans une journée ? Tu as faim, tu ne peux pas dormir la nuit avec une soupe dans le ventre. Ça fait que quand c’est la journée qu’ils font une soupe, bien je suis fait […] S’il y a une soupe, tu vas entendre : Ah tabarnac ! Parce que ça veut dire qu’on ne dormira pas de la nuit. »

« On était à l’hiver, on était en février. Ah oui, là ça me revient… Ouh, puis c’est pas drôle. […] On m’appelle pour aller chercher mon chèque, on est le 28 février, il fait moins 35. […] À la fin du mois, plus d’argent! Et pas mangé assez. […] Je suis allé à pied, puis là, je m’en allais, puis j’ai fait du pouce, espérant que…, puis qu’est-ce que je voyais à travers les windshield, je voyais des consciences qui baissaient les yeux. Parce que je regardais les yeux, quand je faisais du pouce. »

Quarante personnes ont été rencontrées en entrevue à Montréal et à Québec dans le cadre du projet Au-delà des étiquettes : Trajectoires de vie, pauvreté et santé.¹ Toutes étaient sans emploi et prestataires de l’aide sociale au moment de l’entrevue – vingt d’entre elles vivant en logement et vingt dans la rue ou dans les refuges. Notre objectif initial était de voir jusqu’à quel point la capacité des personnes assistées sociales à se trouver un logement, ou à se maintenir en logement une fois ce dernier obtenu, était altérée par leurs conditions de vie et la stigmatisation et la discrimination dont elles font l’objet. L’expérience de la vie à l’aide sociale procède-t-elle d’une dynamique particulière qui ferait glisser vers un autre statut, encore plus stigmatisant, celui de personne « itinérante » ou « sans-abri » ? Les témoignages des personnes rencontrées nous ont amenés notamment à comprendre comment la situation en logement peut se précariser progressivement à mesure que se succèdent de multiples formes d’hébergement et de logement temporaires, comprenant des passages à la rue et en refuge.

Exister socialement

Ces témoignages ouvrent une fenêtre sur un univers de rapports : avec des membres de la famille, des propriétaires de logement, des agents d’aide sociale, des employeurs, des amis, des voisins, des colocataires, des médecins, des travailleurs sociaux, des collègues de travail, des « fréquentations » et d’autres acteurs. Les lieux mentionnés dans ces récits – qu’il s’agisse, par exemple, de la maison parentale, d’un HLM, d’un organisme communautaire, d’un refuge ou d’un parc – prennent vie en fonction des relations qui leur sont associées. Les expériences de travail sont aussi racontées en fonction des relations qui en faisaient partie – camaraderie, valorisation ou exploitation, par exemple. L’individu poursuit sa propre « carrière », mais existe socialement dans ce tissu de rapports qui évolue au gré des événements. On passe ainsi à travers une succession d’« espaces relationnels », selon que l’on est, par exemple, avec ou sans emploi, avec ou sans logement, à la campagne ou en ville. Les réseaux impliqués varient en fonction du parcours de la personne. La famille peut ainsi disparaître puis réapparaître dans une logique de « rupture » et de « réconciliation ». Dans certains cas, le réseau s’étoffe à mesure que la situation de la personne se précarise, impliquant la famille, des amis et des organismes, dont les rôles sont jugés tantôt négatifs, tantôt positifs. Les entrevues ont permis de voir ces réseaux à l’œuvre (selon le point de vue de la personne répondante) et de donner des indices sur leur rôle dans les trajectoires étudiées.

Au centre de ces trajectoires se trouve la relation à autrui. Dans certains cas, cette relation est jugée aidante et témoigne d’une reconnaissance qui va à l’encontre des stéréotypes et des stigmates. Dans beaucoup de cas cependant, c’est le contraire. On ressent, derrière le regard, le mépris et le jugement. Ces regards peuvent miner la confiance de la personne envers elle-même. Plus celle-ci est démunie sur le plan matériel, plus elle ressent projeté sur elle un regard dévalorisant et culpabilisant, accompagné, le cas échéant, de pratiques discriminatoires qui diminuent d’autant ses chances de s’en sortir. Les dimensions matérielle et relationnelle de la condition de personne assistée sociale ou itinérante interagissent étroitement.

Choix contraint

L’expérience en matière de logement illustre ce lien entre dimensions matérielle et relationnelle. Entre la rue, le condo du centre-ville et la maison de banlieue, il existe une multitude de formes d’hébergement : squats, refuges, colocation contrainte ou volontaire, dépannage temporaire chez des amis, qui constituent la nébuleuse du logement. Comment éclairer cette zone grise entre logement, hébergement et itinérance ?

Les histoires du logement reconstituées au cours de cette recherche couvrent principalement les cinq années qui précédent l’entrevue. Dans bien des cas, les interviewés remontent au-delà de celles-ci, mais on perd dès lors en précision, notamment en raison du nombre de logements occupés, si bien qu’il est parfois ardu de suivre l’évolution des conditions de logement sur une période plus longue. Ressortent cependant les changements soudains de conditions de vie lors de passages entre logement et hébergement, ou logement et itinérance, ainsi que la façon dont sont appréciés les différents types d’hébergement et de logement au cours de la période la plus récente. Les données recueillies portent principalement sur les conditions précaires de logement, ainsi que sur les acteurs significatifs qui gravitent autour.

Les personnes assistées sociales peuvent vivre des difficultés d’accès à l’emploi, des préjugés dans l’espace public à leur égard et des discriminations dans l’accès à certains services. On peut donc penser que le logement constitue un espace-clé de repos, de protection et d’intimité dans lequel ces personnes peuvent se replier et se retrouver. Les entretiens réalisés attestent de cette importance du logement aux yeux des personnes interviewées, mais révèlent également l’obligation, éprouvée dans certains cas, de tourner le dos au logement. En effet, en raison notamment de l’augmentation des loyers au cours des dernières années et de la faiblesse des montants de l’aide sociale, le logement fait souvent l’objet d’une mise en balance entre deux situations inconfortables. Dans la première, on privilégie le toit sous lequel dormir en investissant parfois jusqu’à 80% de son chèque d’aide sociale dans le loyer d’une chambre ou d’un studio. On se sert la ceinture, quitte à endurer certaines privations en matière de besoins de base (alimentation, vêtements, déplacements, soins de santé), à faire une croix sur les petits plaisirs du quotidien (loisirs, sorties) et à se résoudre à fréquenter les banques d’alimentation dès le 15 du mois. Dans la deuxième, on « décide » de ne pas avoir de logement, car c’est un luxe que l’on ne peut s’offrir et l’argent que l’on reçoit est tout juste suffisant pour payer sa nourriture, ses billets de transport en commun, ainsi que quelques paquets de cigarettes. Nombre de personnes se retrouvent face à ce choix contraint : vivre à la rue avec un peu d’argent ou avoir un logement, mais se retrouver les poches vides pour subvenir à ses besoins, même les plus élémentaires. D’autres encore font face à des préjugés et à la discrimination des propriétaires face aux personnes prestataires de l’aide sociale qui, si elles n’ont pas les bons « trucs », sont condamnées à ne pouvoir obtenir de logement. Par exemple, il peut s’agir de rencontrer le propriétaire un vendredi soir avec l’argent du loyer en liquide, pour qu’il ne fasse pas d’enquête de crédit, ou de demander à un ami de se faire passer pour un employeur si le propriétaire exige des références.

L’accès

Différents constats ressortent des expériences de logement racontées en entrevue. D’un côté, il y a le problème de l’accès, rendu difficile par le manque de moyens, le montant des loyers, mais aussi le refus apparent de certains propriétaires d’accueillir des personnes sans travail comme locataires. D’où les témoignages de ceux qui disent devoir mentir sur leur statut et prétendre avoir un travail afin d’avoir accès à un logement. Cependant, obtenir un logement ne signifie pas être au bout de ses peines pour autant : celui-ci risque d’être en mauvais état, mal entretenu et de peser significativement sur le budget en accaparant la majeure partie des ressources financières des personnes. Pour parvenir à payer le loyer, certains sont contraints de faire de la colocation, parfois dans des logements où chaque pièce est sous-louée par une personne qui profite du manque de logement à petits prix pour en faire son fonds de commerce. Tout ceci fait ressortir la dimension matérielle du logement et, plus encore, la dimension sociale. Habiter en colocation, être hébergé par des amis ou des membres de la famille, être forcé d’avoir recours aux refuges ou de dormir dans les parcs sont présentés comme posant problème autant sur le plan relationnel que matériel. Les répondants manquent d’espace d’intimité et, lorsqu’ils en ont, dans une maison de chambres par exemple, il leur manque souvent l’envie d’y rester, soit en raison du mauvais état des lieux, soit en raison de la cohabitation forcée avec des personnes avec lesquelles ils n’ont pas d’affinité.

Cette dimension relationnelle et sociale du logement est au cœur des témoignages. Vivre un rapport amoureux, par exemple, peut être difficile lorsqu’on a honte d’inviter sa date dans son logement et qu’on ne dispose pas d’un lit double. Certains répondants, sans logement au moment de l’entrevue, en cherchent désespérément un, non pas pour fuir la rue en tant que telle, mais pour pouvoir vivre et maintenir un rapport amoureux qui a été menacé par la perte d’un logement. Dans un autre cas, des intervenants du réseau institutionnel auraient indiqué à une répondante que son incapacité à assurer de bonnes conditions de logement à son enfant a joué dans la décision de lui en retirer la garde. Elle a tenté à plusieurs reprises d’améliorer ses conditions de vie en changeant de logement, mais ceux qu’elle pouvait s’offrir avec son niveau de revenu étaient jugés inadéquats par les intervenants pour y faire vivre un enfant. Qui plus est, en raison de son statut de prestataire de l’aide sociale et de sa condition de santé, elle dit avoir fait face à des préjugés qui l’ont amenée à fuir un logement :

« J’ai eu un HLM il y a à peu près trois ans de ça, puis je l’ai quitté parce que le genre de personnes qui habitent là-dedans ont trop de préjugés, sont trop critiques… ça critique trop, tu sais. Comme à cause de ma maladie, le monde là-bas, ils m’ont trop jugée, ça fait que j’ai décidé de partir […] parce qu’ils savaient que je ne travaillais pas, parce que j’avais des voisins, quand même, qui payaient leur loyer, mais ils travaillaient […] on se fait beaucoup juger, beaucoup, par rapport aux personnes qui travaillent. »

La qualité du logement est appréciée en lien avec la qualité des rapports qui s’y déroulent.  De fait, les conditions de logement autorisent certains rapports (recevoir des amis, par exemple) ou les entravent dans le cas où il est impossible d’inviter quelqu’un chez soi ou de pouvoir mener sa vie de famille. Il peut s’agir également des rapports entretenus avec les propriétaires, qui occupent une place centrale dans la vie des personnes rencontrées, ou des rapports avec les voisins, comme en témoigne le cas précédent.

Malgré les différences entre les personnes en logement et celles à la rue dans notre échantillon, un des constats qui se dégage de la recherche est la ressemblance entre les trajectoires de vie de ces deux groupes sur le plan de la précarité. En dressant le fil de leur trajectoire de logement, on remarque une porosité entre les deux groupes. Il s’agit avant tout d’une population de « mal logés » (Marpsat et Firdion, 2000) qui circule à travers différents types de logement et d’hébergement, avec des périodes à la rue, parfois de courte durée.

Le domicile

Pour voir plus clair dans ces distinctions entre logement, hébergement et habitation, et capter certains attributs qui leur échappent, Laberge et Roy (2001 : 122) proposent un quatrième terme, la « domicilation ». Celle-ci est définie comme « l’accès et l’usage continu, sécuritaire, intime, exclusif et souverain d’un espace de vie privée. Cet espace constitue le lieu de référence à la fois concret et symbolique pour l’individu qui y réside et pour ceux avec qui il est en interaction ». Nombre d’hébergements pour les personnes sans logement ne répondent pas à ce critère de « l’accès et l’usage continu […] d’un espace de vie privé ». Il peut s’agir, par exemple, des refuges où l’on doit partir tôt le matin et revenir en fin d’après-midi pour faire la file afin d’être sûr d’obtenir une place. Les répondants ont aussi témoigné de situations précaires, dans lesquelles ils sont sous la menace permanente d’être expulsés. L’intimité est, quant à elle, comprise par Laé (2001) comme « une sphère où les paroles et les actes n’ont pas de conséquences sociales (car protégés de l’espace public) », tandis que Bernard (1998 : 375) la comprend en rapport avec le besoin « d’établir une séparation physique ou psychologique du monde existant ». L’hébergement ne permet pas cette intimité, essentielle à l’équilibre psychologique.

Pour Roy et Laberge, avoir un domicile signifie aussi avoir une adresse à soi, la possibilité d’exercer sa citoyenneté (par le vote), avoir accès à divers services sociaux. Dans leur domicile, les individus peuvent « organiser leurs activités comme bon leur semble, […] déterminer l’état de propreté qu’ils souhaitent, […] choisir l’emplacement des objets. […] en bref, ils peuvent organiser leur vie en fonction de leurs désirs » (2001 : 123). Le « domicile » correspondrait ainsi à ce que recherchent la plupart des répondants de l’enquête qui, en attendant, sont condamnés à l’hébergement. Même quand ils accèdent à un « chez soi » dont ils peuvent en théorie disposer à leur guise, le propriétaire et les voisins peuvent leur faire sentir qu’ils ne sont justement pas « chez eux ». Le paiement du loyer augmente leur insécurité financière et ils peuvent se retrouver à la rue avec leurs meubles (quand ils en ont) avec peu de préavis. On peut ainsi être en logement et « sans domicile », si on applique de manière stricte la conception de Roy et Laberge. Peut-être faudrait-il dans ce cas abandonner les termes de « mal logé », de « sans-abri », de « sans domicile fixe » et d’« itinérant »     (équiva-lent contemporain du « vagabond ») et parler plutôt des « sans-domicile » dans le sens plein du terme, tel que défini par ces auteures ?

La spirale

Chacune des trajectoires racontées en entrevue se distingue des autres par sa ligne biographique dominante. La personne a été invitée à se présenter et l’entrevue devient, effectivement, une présentation de « soi ». Dans le cadre de l’intervention, ces personnes peuvent être régulièrement amenées à parler d’elles-mêmes, mais les intervenants qu’elles croisent ont rarement beaucoup de temps à leur consacrer et ont tendance à intervenir sur des aspects précis de ce qu’elles vivent – par exemple, pour le traitement d’un problème de santé ou l’admissibilité à un programme relevant de l’aide sociale. Nos entrevues ne s’inscrivaient pas, elles, dans le cadre d’une intervention. Il n’y avait donc ni enjeu de pouvoir, ni orientation vers une quelconque « porte de sortie ».

Chaque entrevue peut être vue comme une tentative pour se faire reconnaître comme une personne au centre de son histoire, d’expliquer les choix qui ont été faits, de donner sens à un parcours parsemé de ruptures, de rencontres problématiques, de rechutes et parfois d’éléments positifs. Tandis que certains répondants portent un regard critique sur les acteurs qui les entourent – agents d’aide sociale, intervenants sociaux, propriétaires de logement, employeurs, membres de leur famille – les tenant largement responsables de ce qu’ils vivent, d’autres assument une plus large part de responsabilité, attribuant, par exemple, leurs problèmes de santé mentale à leurs propres comportements excessifs au travail. Ils développent notamment une réflexion sur les problèmes de santé mentale qui se déclarent sournoisement, sans que l’on sache ce qui est en train d’arriver, sur la rage d’avoir travaillé comme un déchaîné pour finir en burn-out, sur la difficulté de survivre avec les montants accordés par l’aide sociale. Ils parlent de la pente « descendante », mais aussi de la possibilité de remonter la pente, sous certaines conditions, dont l’acceptation de soi et de ses limites.

On revendique surtout dans ces entrevues d’être reconnu comme un être humain à part entière, avec son histoire, ses besoins, ses problèmes de logement, d’alimentation, de santé, mais aussi avec ses compétences, sa capacité de contribuer à la société, de participer, de faire du bénévolat, de travailler ou d’être un parent comme les autres, le cas échéant. L’enquête suggère à la fois une diversité de profils et d’expériences derrière les étiquettes, mais aussi une convergence sur le plan des expériences de travail, des difficultés de logement, des regards subis, des problèmes d’alimentation, de l’isolement et de l’impact de ces facteurs cumulés sur la santé physique et mentale. Il y a une homogénéisation des parcours à travers le temps, produite, entre autres, par la stigmatisation et l’appauvrissement partagés. La survie peut devenir le principal enjeu et la transformation du « petit barème » d’assistance sociale en « plein barème », grâce au « papier du médecin », l’objectif à atteindre. En réaction à cette homogénéisation des conditions, la revendication d’être reconnu en tant qu’individu avec son histoire et son avenir devient plus pressante. Cet avenir, pour certains, peut se résumer à l’espoir de retrouver leur santé physique et mentale ou de se libérer de la toxicomanie. Au-delà des contraintes de santé, il y a la revendication d’être reçu, accepté, d’avoir sa place et de participer au « vivre-social ».

Parmi les acteurs qui les entourent, il y en a qui leur font cette place, qui les acceptent tels qu’ils sont, que ce soit des membres de leur famille, des amis ou des intervenants qui agissent de manière solidaire et compréhensive. Ils peuvent être appelés par leur nom, ressentir de la chaleur, de l’intérêt, de la préoccupation. Parfois, ces rencontres sont présentées comme décisives pour redresser des trajectoires qui étaient jusqu’alors « descendantes ». Elles témoignent de la puissance de ces rapports qui peuvent faire « exister » socialement par le biais de la reconnaissance. Si les rapports stigmatisants tendent à maintenir une personne dans la pauvreté, voire à aggraver sa situation, d’autres rapports peuvent améliorer cette situation. Il ne s’agit pas de « rétablir » la personne dans les rapports qu’elle a déjà vécus, mais d’« établir » d’autres types de rapports fondés sur la reconnaissance et le soutien. Pour une des personnes rencontrées, travailler comme bénévole dans un organisme qui fournit des repas à des familles dans le besoin lui permet d’espérer se libérer de la toxicomanie. Santé et reconnaissance sont ici intimement reliées. Personne parmi ces interviewés ne perd l’espoir que la tendance descendante de la spirale ne puisse un jour se stabiliser ou se mettre à « remonter tranquillement », si elle n’est pas déjà en train de le faire.

Minorités sexuelles et accès aux services : l’interface

Les personnes de minorités sexuelles sont confrontées de manière particulière à certains problèmes de santé physique, mentale et sexuelle. L’expression « minorités sexuelles » est un terme parapluie qui fait référence à la diversité des sexualités et des genres; elle désigne les individus qui s’identifient comme lesbienne, gai, bisexuel, transsexuel ou transgenre (d’où l’acronyme LGBT), mais aussi à d’autres termes non-conformistes, comme bispirituel, intersexué, queer, ou qui ont des relations sexuelles avec des personnes de même sexe sans déclarer d’identité spécifique (Chamberland et al., 2009).

Une étude sur les services sociaux et de santé offerts aux minorités sexuelles par le CSSS Jeanne-Mance est en voie de démarrage.1 Celui-ci dessert un territoire où l’on retrouve une forte concentration des clientèles LGBT, dont le quartier Centre-Sud qui comprend le Village Gai de Montréal. La recherche a comme objectifs de documenter les pratiques déjà développées par le personnel amené à offrir des services aux minorités sexuelles, mesurer l’adéquation des services offerts avec leurs besoins spécifiques et formuler des recommandations pour améliorer les services et la formation du personnel.

À l’origine, ce projet a été développé en collaboration avec le Comité sur la condition homosexuelle et bisexuelle (CCHB) du CSSS Jeanne-Mance, le CREMIS et l’équipe de recherche Sexualités et genres : vulnérabilité et résilience (SVR) de l’UQAM. Après avoir connu plusieurs moutures, le projet a trouvé sa forme définitive, soit celle d’un postdoctorat qui sera réalisé par Jean Dumas, chercheur en communication pour la santé.

Minorités

Plusieurs recherches ont mis en évidence la spécificité des besoins en matière de santé des minorités sexuelles. On connaît déjà les répercussions du VIH/sida et des autres infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS), qui ont durement touché les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HARSAH) depuis le début de l’épidémie (Agence de la santé publique du Canada, 2010; Institut national de la santé publique du Québec, 2011). Des recherches populationnelles récentes indiquent aussi une prévalence plus élevée de plusieurs problèmes de santé telles que l’anxiété, la dépression, les idéations et les tentatives suicidaires (Institute of Medicine, 2011; Meyer et Northbridge, 2007; Julien et Chartrand, 2005). La consommation d’alcool et de drogues est aussi plus présente. Enfin, les enjeux entourant l’acceptation personnelle, familiale et sociale des personnes ayant des orientations sexuelles et des identités de genres minoritaires peuvent influer sur leur santé mentale. Au Canada, selon l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes (Tjepkema, 2008), les gais, lesbiennes et bisexuels ont déclaré des niveaux de troubles de l’humeur ou de troubles anxieux supérieurs à ceux de la population hétérosexuelle. Ils sont également plus susceptibles que les hétérosexuels de consulter les prestataires de services de santé mentale.

Les personnes LGBT peuvent également faire face à de nombreuses difficultés dans leur accès aux services de santé. Ainsi, plusieurs études menées aux États-Unis suggèrent que le système de soins est axé sur la normativité hétérosexuelle : les préoccupations des minorités sexuelles ne sont pas suffisamment prises en compte, sans compter le manque de formation de plusieurs intervenants et les attitudes homophobes ou transphobes d’une partie du personnel.2 Il en résulterait que les personnes LGBT n’utilisent pas les services de santé disponibles, consultent plus tardivement (souvent à leur détriment) ou encore cachent des informations relatives à leur orientation sexuelle ou leur identité de genre. Cette situation est aussi présente au Canada. D’après Tjekema : « les gais, les lesbiennes et les bisexuels sont plus susceptibles que les hétérosexuels de consulter les prestataires de services de santé mentale. Les taux de consultation d’un médecin de famille et les chances d’avoir subi un test Pap sont plus faibles chez les lesbiennes que chez les femmes hétérosexuelles. Les personnes bisexuelles déclarent un plus grand nombre de besoins de soins de santé insatisfaits que leurs homologues hétérosexuels » (2008 : 1).

Prises de position

Malgré les efforts déployés au cours des 30 dernières années pour contrer ces carences, notamment par les réseaux communautaires, le réseau public de santé et services sociaux n’a pas encore suffisamment développé, à quelques exceptions près, des services adaptés aux besoins des minorités sexuelles.

En 1994, le rapport De l’illégalité à l’égalité, publié par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), recommandait au ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) du Québec la mise en place de pistes d’interventions multisectorielles concernant principalement l’accès à des services adaptés, la formation et la sensibilisation des intervenants du réseau, la situation des lesbiennes et des jeunes appartenant à une minorité sexuelle, ainsi que la problématique du VIH/sida. Les activités d’un comité de travail sur la situation des services sociaux et de santé offerts aux personnes homosexuelles et bisexuelles ont servi de base à l’élaboration, en 1997, d’orientations ministérielles présentées dans un document intitulé L’adaptation des services sociaux et de santé aux réalités homosexuelles, qui a identifié quatre axes d’intervention: la lutte contre la discrimination, l’adaptation des services, l’amélioration des connaissances et des interventions, et la reconnaissance des communautés LGBT et le soutien à leur contribution sociale. L’adoption de ces orientations a donné lieu à des interventions dans les établissements de la santé et des services sociaux, sans pour autant qu’elles soient intégrées de façon globale. Des formations spécifiques proposées par l’Institut national de Santé publique du Québec : Pour une nouvelle vision de l’homosexualité et Adapter nos interventions aux réalités homosexuelles, ont été dispensées à plus de 18 000 membres du personnel œuvrant dans le domaine de la santé et des services sociaux ainsi qu’à des professionnels du milieu scolaire.

Plus récemment, plusieurs recommandations ont été adressées au MSSS par la CDPDJ avec la publication du rapport intitulé De l’égalité juridique à l’égalité sociale. Parmi celles-ci, on retrouve l’importance d’assurer « la promotion de services adaptés et ouverts aux réalités des personnes de minorités sexuelles et aux familles homoparentales, afin d’instituer un accueil adéquat à l’intérieur du réseau de la santé et des services sociaux » et « d’encourager et soutenir le développement de projets de recherche visant à mieux cerner les problématiques et l’acquisition de connaissances sur des thèmes reliés à la santé des minorités sexuelles » (CDPDJ, 2007 : 72-74).

C’est pour favoriser l’égalité sociale des minorités sexuelles que le gouvernement du Québec a adopté en décembre 2009 la Politique québécoise de lutte contre l’homophobie, dont une des orientations stratégiques est de favoriser l’adaptation des services publics, notamment dans le réseau de la santé et des services sociaux. On y mentionne à ce titre que « malgré les avancées au chapitre de l’adaptation des ressources et des services, il faut poursuivre le travail pour s’assurer de répondre aux besoins des clientèles de minorités sexuelles » (Gouvernement du Québec, 2009 : 32).

Par la suite, en mai 2011, le ministère de la Justice a lancé le Plan d’action gouvernemental de lutte contre l’homophobie dans lequel des mesures relevant du MSSS visent à « favoriser l’adaptation des services publics par l’assurance de la disponibilité de services adaptés » (Ministère de la justice : 11). Pour y arriver, plusieurs pistes d’action sont mises de l’avant telles que « définir des lignes directrices relatives à l’inclusion des réalités des personnes de minorités sexuelles, dont les transsexuelles et transgenres, les familles homoparentales » (ibid.)  et « s’assurer que les services d’accueil, de soins et d’hébergement soient adaptés aux réalités des personnes de minorités sexuelles, notamment des jeunes, des aînés, des diverses communautés et des familles homoparentales » (Ministère de la justice : 11).

Connaissances et pratiques

Ce projet de recherche constitue l’une des premières études québécoises sur l’interface entre services et minorités sexuelles. En effet, les relations entre les intervenants en santé et services sociaux et leurs clientèles provenant des minorités sexuelles sont encore peu étudiées au Québec. La recherche servira à l’amélioration des interventions du CSSS Jeanne-Mance, déjà proactif à l’égard de cette population vulnérable. Dans son Plan d’action local en santé publique 2010-2015, le CSSS s’est donné comme objectif d’adapter des activités de prévention et de promotion pour des groupes pouvant connaître des risques plus élevés en améliorant, entre autres, « les connaissances et les pratiques de prévention et de promotion auprès des groupes spécifiques » (CSSS, 2010 : 46).

Pour atteindre les objectifs définis précédemment, l’étude mettra en œuvre une méthodologie à la fois qualitative et quantitative, comprenant des entretiens avec des informateurs clés, un questionnaire en ligne auprès des usagers potentiels ou actuels des services offerts par le CSSS et des groupes de discussion avec le personnel de l’établissement.

Un comité consultatif sera créé pour toute la durée de l’étude et aura pour rôle de participer à plusieurs étapes de la recherche (validation et opérationnalisation des objectifs ; préparation des grilles d’entretien ; construction, validation et passation du questionnaire en ligne ; interprétation des résultats ; recommandations touchant les services et les stratégies d’intervention). Il sera composé de chercheurs de plusieurs disciplines (communication, travail social, sociologie), de professionnels de la santé et de gestionnaires du CSSS Jeanne-Mance.

Dans la première phase du projet, des entrevues auront lieu avec des informateurs clés : gestionnaires du réseau de la santé et des services sociaux, experts en évaluation des services, représentants d’organismes communautaires offrant des services adaptés aux minorités sexuelles et personnes LGBT ayant eu recours aux services offerts par le CSSS. Les thèmes généraux de ces entrevues porteront sur la connaissance et l’expérience des personnes interrogées quant aux services sociaux et de santé en général et à ceux offerts par le CSSS Jeanne-Mance en particulier.

Les résultats de l’analyse des entretiens avec les informateurs clés permettront de contribuer au développement d’un questionnaire en ligne qui sera proposé aux personnes LGBT résidentes du territoire desservi par le CSSS. De façon complémentaire aux thèmes dégagés lors des entretiens, d’autres thèmes seront soulevés : l’utilisation dans le temps des services offerts par le CSSS ; la place des enjeux touchant l’orientation sexuelle ou l’identité de genre dans l’interaction avec les intervenants selon les types de consultation ; la satisfaction des usagers quant aux services reçus ; les types de difficultés rencontrées lors des consultations et les opinions sur les compétences requises de la part des intervenants pour répondre aux besoins des minorités sexuelles.

Les résultats obtenus permettront, entre autres, de dégager les niveaux de satisfaction à l’égard des services actuels en fonction des différentes minorités sexuelles ainsi que les besoins en services sociaux et de santé des différents sous-groupes impliqués.

La deuxième phase du projet consistera à organiser des groupes de discussion avec les intervenants du CSSS provenant des spécialités en santé et services sociaux présentes dans ce milieu. Les objectifs seront de documenter les pratiques spécifiques déjà développées par le personnel, partager et discuter les résultats obtenus lors de la phase 1 et évaluer les niveaux d’adéquation des services sociaux et de santé offerts avec les besoins identifiés par les LGBT en les comparant à ceux définis par les intervenants.

La troisième phase servira à identifier des pratiques susceptibles d’être reprises ainsi que des nouvelles pratiques à développer pour améliorer les services et la formation du personnel. Cette recherche donnera lieu à des présentations auprès des professionnels de l’établissement, des organismes communautaires impliqués et des différentes populations du territoire couvert par le CSSS Jeanne-Mance, ainsi qu’à des communications aux autres instances de santé publique et lors de colloques scientifiques en santé publique.

Enrichir

L’analyse de l’ensemble des données qualitatives et quantitatives recueillies permettra de mieux saisir les relations entre les intervenants en santé et services sociaux et leurs clientèles provenant des minorités sexuelles. Cette synthèse permettra également de dégager des stratégies susceptibles de mieux répondre à leurs besoins et de participer à l’amélioration de leur santé et de leur bien-être. Les résultats seront notamment utiles aux gestionnaires du CSSS Jeanne-Mance pour l’amélioration des services offerts, mais également à l’ensemble du réseau de la santé et des services sociaux au Québec, en proposant des approches d’intervention novatrices ou exemplaires. En effet, dans le contexte actuel où ce réseau est invité à reconnaître et à desservir les populations LGBT sur l’ensemble du territoire, l’étude permettra de mieux documenter leurs besoins et de bénéficier de la réflexion collective autour des pratiques d’intervention expérimentées au CSSS Jeanne-Mance.

Enfin, l’étude contribuera à enrichir les recherches portant sur les inégalités et la discrimination entreprises par le Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté (CREMIS).

Possibilités inédites

L’intervention policière auprès des personnes en situation d’itinérance a soulevé récemment de nombreuses critiques. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec (CCDPQ) a pointé du doigt le  profilage social exercé par le Service de Police de la Ville de Montréal (SPVM), c’est-à-dire une intervention « disproportionnée » sur le segment de population profilé comme étant « itinérant ».1 Le Barreau du Québec s’est lui aussi indigné des pratiques du SPVM en matière d’itinérance. Dans un imposant rapport2, il stipule entre autres que l’émission massive de constats d’infraction aux personnes en situation d’itinérance est une pratique non seulement inefficace mais aussi discriminatoire. Dans un numéro précédent de la Revue du CREMIS3, Isabelle Raffestin, responsable d’un projet d’accompagnement des personnes itinérantes dans leur démarche auprès de la Cour (appelé la Clinique Droits Devant), avait conclu à une situation d’injustice programmée pour désigner la pratique des services policiers. L’auteure rendait compte aussi des nombreux impacts négatifs de l’intervention policière sur le parcours de réinsertion des personnes à la rue. Certaines personnes cumulent des dettes allant au-delà de 15 000$ en contraventions non payées. Comment peuvent-elles envisager de s’en sortir dans de pareilles conditions ?

Devant toutes ces critiques, le SPVM n’a pas fait la sourde oreille. Au contraire, préoccupé par la question, une nouvelle escouade a été mise sur pied pour répondre différemment aux appels en lien avec l’itinérance. Il s’agit de l’EMRII, acronyme pour Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance. Elle réunit des policiers et des intervenants socio-sanitaires du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) Jeanne-Mance. Depuis plus d’un an et demi, l’expérience se déroule et connaît un développement non négligeable. Elle contribue à transformer considérablement les regards et les pratiques du SPVM à l’endroit des personnes sans domicile. L’article qui suit est écrit à partir de mon expérience en tant qu’intervenant social au sein de cette équipe. Il vise à présenter le cheminement de l’équipe, de sa mise sur pied à son déploiement sur le terrain, et les quelques transformations qu’elle a engendrées dans les façons de voir et de faire du SPVM, mais aussi des intervenants adjoints à l’escouade.

Le noyau dur

Plusieurs raisons ont mené le SPVM à considérer la mise sur pied d’une escouade spécialisée en itinérance. Par-delà les critiques adressées au SPVM, il y a aussi des raisons plus pragmatiques. En effet, d’après les statistiques du SPVM, en 2008, il y aurait eu en moyenne 25 appels par jour en lien avec des personnes en situation d’itinérance. Parmi elles, le SPVM aurait identifié un « noyau dur » de récidivistes d’environ 150 personnes. Chacune d’elles aurait généré près de 20 appels durant l’année. Devant ces constats, le SPVM s’est penché sur des approches qui ont fait leurs preuves dans la gestion des conflits autour de l’itinérance. Il s’est intéressé aux pratiques développées par le service de police de San Diego aux États-Unis, qui a constitué une équipe mixte composée de policiers et d’intervenants sociaux.

C’est dans ce contexte qu’ont été tracées les grandes lignes de ce que serait l’EMRII. Il a été convenu premièrement que l’équipe ne viendrait pas se substituer à des groupes d’intervention de première ligne comme l’Urgence Psycho-sociale Justice (UPS-J), qui intervient en cas de crise ou de détresse en lien avec la santé mentale. L’EMRII a été définie davantage comme une équipe qui intervient en deuxième ligne, c’est-à-dire qui assure un suivi auprès de personnes en situation d’itinérance qui génèrent un haut niveau d’appels aux policiers, de façon à créer un lien de confiance, mieux comprendre le sens des comportements dérangeants et favoriser un meilleur accès à des services appropriés aux besoins. Ses objectifs principaux sont la réduction des méfaits et l’amélioration de la qualité de vie des personnes, dans une optique de sécurité et d’ordre public. Durant la période d’élaboration du projet, certaines questions ont aussi été débattues, notamment en ce qui concerne le port de l’uniforme pour les policiers membres de l’équipe. Il est apparu important pour la direction du SPVM que les policiers affectés à l’équipe continuent de porter leur uniforme, ne serait-ce que pour modifier l’image de la police ou encore, pour montrer l’exemple aux autres policiers dans leur contact avec les personnes itinérantes.

Ensuite, le SPVM a contacté de nombreuses personnes et organismes qui pourraient les appuyer dans l’élaboration de leur approche. Le CSSS Jeanne-Mance, plus spécifiquement la direction des services spécifiques, a répondu favorablement à cet appel. Un infirmier et un intervenant social du CSSS ont alors été adjoints à l’équipe. C’est ainsi qu’est née l’EMRII.

Sur le terrain

Une fois l’équipe constituée, son travail s’est réparti entre deux tâches principales : le travail d’intervention sur le terrain et la sensibilisation des patrouilleurs aux réalités de l’itinérance. En ce qui concerne le travail de terrain, l’équipe a commencé en concentrant son intervention sur les dix premières personnes en tête du « palmarès » des personnes ayant suscité le plus d’appels. Or, parmi ce « top 10 », il est apparu que plusieurs étaient difficilement approchables sur le plan clinique, notamment en raison de leur hostilité. Il s’est aussi avéré que plusieurs personnes identifiées comme « itinérantes » n’étaient pas vraiment en situation d’itinérance et qu’elles occupaient l’espace public davantage pour y faire du trafic de stupéfiants que pour survivre. Suite à ces expériences, policiers et intervenants sociaux ont décidé d’axer leurs interventions sur des personnes présentant des éléments de vulnérabilité, entendus ici comme des problèmes de santé mentale, des incapacités physiques et des addictions à des substances. Les personnes ciblées par l’EMRII sont donc celles qui, sans être dangereuses, dérangent l’entourage et génèrent beaucoup d’appels. À titre d’exemple, l’EMRII a eu à s’occuper d’une personne ayant des problèmes de mobilité en pleine incurie, souffrant d’alcoolisme sévère, d’incontinence urinaire et fécale et ayant adopté un édicule de métro comme milieu de vie. Les passants appelaient la police en voyant ce vieil homme dans un état si pitoyable. Une autre personne, une jeune femme enceinte dans la mi-vingtaine, itinérante et toxicomane, quémandait au coin d’une artère principale du centre-ville en adoptant des comportements problématiques. La clientèle ciblée par l’équipe connaît un épuisement des réseaux de prise en charge en raison notamment du fait qu’elle refuse toute forme d’aide et de la difficulté pour les intervenants d’expliciter une demande afin d’initier un processus de changement. L’équipe rencontre aussi fréquemment des personnes aux prises avec des déficits cognitifs, principalement causés par un traumatisme crânien. À un certain moment, la moitié des personnes suivies par l’équipe répondaient à ce profil.

Parallèlement à ces premières interventions de terrain et à la redéfinition de la population-cible, l’équipe a réalisé une première tournée de sensibilisation à l’itinérance dans l’ensemble des postes de quartier de la région opérationnelle Sud de Montréal. Il s’agissait de présenter l’équipe et de décrire la population à laquelle elle s’adresse. À travers cette phase d’implantation, de nombreuses heures ont été consacrées à la formation réciproque des policiers et intervenants sociaux. Cette formation s’est poursuivie tout au long de la mise en place de l’équipe. Les intervenants sociaux ont profité de chaque occasion pour partager leurs connaissances à leurs collègues policiers et aux réseaux publics et communautaires.

Stéréotypes

Dès le départ, le caractère original du travail de l’EMRII a suscité des réactions inattendues de la part des personnes en situation d’itinérance. Ce fut notamment le cas pour un homme ayant une longue expérience de vie à la rue (environ dix ans), atteint du VIH et consommant de la cocaïne en intraveineuse, qui, en voyant les policiers intervenir autrement, s’est approché de l’équipe pour leur exprimer sa volonté de suivre une cure de désintoxication. Suite à sa demande, l’équipe a trouvé une place à l’Urgence-toxicomanie du Centre Dollard-Cormier, puis dans une ressource d’hébergement. Depuis, cette personne vit en appartement avec un membre de sa famille, a cessé sa consommation intraveineuse et bénéficie d’un suivi par une équipe multidisciplinaire pour son VIH. C’est le premier « succes story » de l’équipe ! Évidemment, on ne peut attribuer ce succès seulement au travail de l’équipe. Cette personne était mûre pour s’en sortir et avait certainement rencontré d’autres intervenants bien avant. Il n’en demeure pas moins que ce rétablissement « miracle » révèle que les policiers peuvent avoir un impact positif dans la vie des personnes en situation d’itinérance lorsqu’ils sont associés à une ressource, par opposition à une force répressive utilisant des moyens coercitifs pour régler des problèmes.

Le travail avec l’EMRII donne de nombreux avantages aux intervenants sociaux qui en font partie. Il assure leur protection lorsqu’il s’agit d’entrer en contact avec des personnes dans des lieux pouvant être dangereux. Cette protection leur permet d’être moins craintifs et d’aller plus loin dans leurs interventions. La formule de l’EMRII offre aussi des possibilités inédites aux intervenants sociaux dans le suivi des personnes, aussi bien dans la rue que dans le système judiciaire. Bénéficiant d’une auto-patrouille, l’équipe peut se déplacer aisément et effectuer ainsi de nombreuses démarches de suivi auprès des différentes ressources dispersées à travers la ville. Un autre avantage de taille est que le dispositif policier permet de retrouver plus facilement une personne dans l’espace urbain. Grâce aux radios policières et aux systèmes informatiques dans les autos-patrouilles, il suffit souvent d’un simple message de recherche aux autres patrouilleurs pour situer la personne. Inutile de dire que l’accès à ces ressources constitue un avantage important pour le suivi de personnes en situation d’itinérance, avec un mode de vie parfois « nomade », comparativement à la situation de l’Équipe itinérance du CSSS Jeanne-Mance qui doit se contenter d’espérer que la personne viendra consulter ou qu’on la retrouvera dans la rue lors des tournées d’ « outreach ».

Si l’EMRII facilite le suivi des personnes dans la rue, elle s’avère aussi efficace pour suivre les personnes dans le système judiciaire. Elle peut parfois permettre d’éviter la judiciarisation des personnes en situation d’itinérance. Avec l’EMRII, il est possible d’être présent auprès de la personne presqu’immédiatement après son arrestation. C’est loin d’être le cas habituellement pour les intervenants chargés de suivre des personnes en situation d’itinérance. Si une personne est arrêtée, l’intervenant risque de ne pas le savoir et de s’inquiéter jusqu’au moment où il apprendra, quelques semaines plus tard, que la personne vient de sortir d’un épisode d’incarcération. L’avantage de l’EMRII pour un intervenant est qu’elle permet de ne pas perdre le contact avec la personne. De ce fait, l’équipe rend possible une intervention dans les moments critiques, comme c’est le cas immédiatement après une arrestation. Elle permet aussi que la personne soit mieux représentée en Cour et qu’elle obtienne par le fait même des conditions de libération plus cohérentes, qui s’accordent davantage aux réalités de la vie à la rue et qui font aussi partie d’un plan de rétablissement réaliste. L’équipe contribue notamment à éviter des conditions de remise en liberté parfois absurdes pour une personne en situation d’itinérance, comme l’interdiction de fréquenter le centre-ville de Montréal, où l’ensemble des ressources en itinérance sont situées, ou encore l’interdiction de boire pour une personne alcoolique chronique. De telles conditions ne font que maintenir la personne sans domicile dans l’engrenage de la judiciarisation car elle peut difficilement les respecter.

À travers leurs expériences de travail en commun, le regard réciproque des policiers et des intervenants sociaux a changé. Les perceptions des policiers de l’équipe sur l’itinérance et l’intervention sociale se sont modifiées et les intervenants sociaux ont pu s’ouvrir à la complexité du travail policier et dépasser l’image stéréotypée du policier répressif et autoritaire.

Complexité

Plusieurs facteurs concourent à donner aux patrouilleurs une certaine vision, plutôt négative, des personnes itinérantes. D’entrée de jeu, les policiers manquent souvent de temps entre deux interventions pour se pencher sur leur situation. L’itinérance n’est que l’une des nombreuses réalités face auxquelles ils sont appelés à intervenir. Les patrouilleurs n’ont habituellement pas vraiment le temps de saisir la complexité de l’itinérance. Une policière, membre de l’EMRII, disait à ce propos que, dans sa carrière, elle n’avait pu que « flirter » avec l’itinérance, qu’effleurer cette réalité sans vraiment pouvoir aller plus en profondeur dans sa compréhension, alors qu’avec l’EMRII, elle était confrontée au vécu intime, à la souffrance et aux obstacles que ces personnes doivent surmonter. Pour bien des policiers, pour qui leur travail implique de contrer vaillamment le crime, intervenir auprès de personnes en situation d’itinérance peut souvent être vécu comme une corvée qui n’a rien de valorisant. Il faut appeler des ressources en itinérance, ou encore l’hôpital, et déplacer la personne vers la ressource. En plus, cette dernière est loin d’apprécier l’effort et, plus souvent qu’autrement, elle s’en plaint tout au long de l’intervention. Il y a aussi un fait inavouable : parfois, la personne dégage une odeur nauséabonde, ce qui ajoute au malaise des agents. En gros, la tâche exige de réaliser toutes sortes de démarches qui ne sont pas nécessairement comptabilisées dans le travail des policiers et qu’elles s’avèrent inutiles en définitive. Par exemple, une personne amenée à l’hôpital en ressort au bout de quelques heures, voire quelques minutes, et retourne dans le secteur où des plaintes avaient été formulées à la police.

Le travail de l’EMRII a donc permis aux policiers membres de l’équipe et à leurs collègues patrouilleurs de modifier leur vision de l’itinérance. Au fil des échanges entre policiers et intervenants, mais aussi grâce à la possibilité de consacrer plus de temps à cette réalité, les policiers ont acquis une meilleure compréhension de la complexité de l’itinérance. Celle-ci s’exprime à travers une diversité de situations rencontrées par l’équipe. « Chaque cas a sa complexité », dit-on en intervention. À ce titre, l’alcoolisme sévère qui touche une forte proportion des personnes itinérantes est notamment une de ces situations complexes que les policiers ne pouvaient que difficilement se représenter auparavant. Pour beaucoup d’agents, le problème d’alcoolisme des personnes n’avait qu’une solution : arrêter de boire. C’est en ce sens qu’ils recommandaient à la Cour, comme condition de remise en liberté, que la personne ne boive plus. Assez rapidement, les policiers de l’équipe ont réalisé que la situation est beaucoup plus complexe et qu’une personne consommant de fortes quantités d’alcool tous les jours ne peut pas arrêter du jour au lendemain.

À force de travailler de concert avec les autres ressources, les policiers ont également mieux saisi les contraintes propres à chacune d’entre elles. Ils s’expliquent mieux pourquoi les hôpitaux ne sont pas toujours en mesure de traiter les personnes qu’ils leur amènent. Ils comprennent davantage les restrictions des différentes ressources spécialisées sur des problématiques comme la toxicomanie, la santé mentale ou l’hébergement d’urgence. Chaque ressource a son fonctionnement et ses critères, ce qui peut mener au phénomène de la « balle de ping-pong », c’est-à-dire que les personnes sont renvoyées d’une ressource à l’autre. Il arrive souvent qu’une ressource refuse une personne parce qu’elle est trop intoxiquée par l’alcool ou la drogue, une autre à cause de ses problèmes de santé mentale, puis une dernière parce qu’elle est sans domicile. Avant l’expérience de l’EMRII, les policiers s’imaginaient tout simplement que les ressources étaient incompétentes puisqu’elles ne parvenaient pas à améliorer la situation des personnes. Ils les amenaient dans des ressources pour les retrouver peu après à l’endroit où elles venaient d’être appréhendées. Maintenant, les policiers comprennent mieux la complexité du système de prise en charge et des personnes. Ils ont réalisé qu’il est rare d’obtenir des résultats instantanés en itinérance. Cette compréhension s’est exprimée entre autres dans le surnom de l’équipe, qu’une journaliste a nommée « la  brigade des petits pas » : petits pas avec les personnes en situation d’itinérance, mais aussi avec les autres patrouilleurs que l’escouade doit sensibiliser.

Petit à petit, c’est donc le regard des policiers de Montréal sur l’itinérance qui commence à se transformer ; d’une vision plutôt négative, réduite à celle permise par les interventions sporadiques, à une vision plus large, plus sensible à la complexité. Communication

De notre côté, en tant qu’intervenants sociaux et sanitaires de l’équipe, nous avons aussi élargi notre vision concernant les policiers. Avant de participer à l’équipe, nous avions tendance à percevoir les policiers uniquement à travers l’œil de notre clientèle, c’est-à-dire celui des personnes itinérantes. Nos représentations étaient donc essentiellement fondées sur les aspects les plus négatifs de leur travail, comme l’émission massive de contraventions, l’usage de la force et la judiciarisation des personnes. Les policiers apparaissent bien souvent comme un des éléments importants, sinon une des causes des difficultés des gens à la rue. Les études d’Isabelle Raffestin fournissent des arguments forts en faveur de ce type d’explication, notamment en ce qui concerne les difficultés de réinsertion sociale en raison de la judiciarisation et des dettes pour contraventions non payées.

Si tous ces problèmes demeurent bien réels,   les policiers ne sont pas les uniques acteurs concernés dans les conflits d’appropriation de l’espace public. Ils sont appelés à intervenir à la demande d’autres groupes de citoyens qui font pression sur eux pour régler des problèmes en lien avec des personnes dites « itinérantes ». Souvent, il est attendu d’eux qu’ils règlent la situation dans l’immédiat.  Par exemple, il peut s’agir d’un restaurateur excédé qui appelle la police afin de se débarrasser d’une personne qui boit et qui urine un peu partout devant sa terrasse. Il s’attend vraisemblablement à ce que les policiers déplacent cette personne manu militari. Une approche plus compréhensive, comme celle de l’EMRII, peut rencontrer l’exaspération des requérants qui se disent à bout de patience. Il faut souvent les persuader de la nécessité d’une intervention sur le long terme. Nous nous sommes donc aperçus que les policiers se situent souvent au centre de pressions multiples et contradictoires de la part des citoyens. Lorsque les policiers doivent intervenir à la vue de tous pour déplacer une personne contre son gré, ils sont les seuls à être pointés du doigt comme étant répressifs, alors qu’ils répondent en fait à une demande de la communauté qui demeure, quant à elle, dissimulée.

Nous avons aussi eu la chance de mieux connaître ce qui est à l’origine de la culture policière. Schématiquement résumée, cette culture est celle de l’efficacité dans l’intervention. Lorsque les policiers sont dépêchés sur un lieu, il est sous-entendu qu’ils représentent la dernière option pour les citoyens qui les appellent. Dès lors, il est aussi attendu d’eux qu’ils mettent fin à la situation problématique dans l’immédiat. Les policiers se sentent donc responsables vis-à-vis des citoyens, des commerçants et des payeurs de taxes, de répondre à leurs demandes. Outre l’importance de l’efficacité, la culture policière s’ancre aussi dans la valorisation d’un mode de fonctionnement hiérarchisé, qui n’est pas sans lien avec le contexte d’urgence dans lequel les policiers doivent agir et prendre des décisions rapidement. Les intervenants sociaux se sont aperçus que les patrouilleurs ne sont pas en position de remettre en question les ordres d’un supérieur. Par exemple, des patrouilleurs procèdent à des interventions auprès de personnes suivies par l’EMRII sans les consulter. Les intervenants ont compris qu’ils devaient veiller à ne pas créer trop de confusion entre les patrouilleurs et leurs supérieurs, par exemple, en opposant le point de vue de l’EMRII aux ordres reçus par les patrouilleurs. Autant que possible, l’équipe doit éviter ce genre de situation et favoriser la communication. Une logique semblable est appliquée dans la sensibilisation des patrouilleurs. L’équipe considère qu’il est préférable d’y aller doucement plutôt que de confronter les patrouilleurs à propos de leurs pratiques.

Tensions créatrices

L’expérience de l’EMRII est appelée à se poursuivre et à se développer. L’équipe est passée de quatre membres (deux policiers et deux intervenants du CSSS) à  six membres (quatre policiers et deux intervenants de CSSS). L’EMRII contribue certainement à transformer les regards et les pratiques du SPVM en matière d’itinérance. De nombreux défis se présentent à l’équipe, qui doit rester particulièrement consciente de la différence entre les mandats des policiers et des intervenants du CSSS. Ces derniers sont avant tout responsables du bien-être des personnes en situation d’itinérance, qui sont, pour ainsi dire, leurs « clients ». Ils doivent entre autres veiller à la confidentialité de leurs interventions cliniques et s’assurer que les personnes aient accès aux services appropriés à leurs besoins dans les meilleures conditions possibles. De leur côté, les policiers ont pour mission prioritaire de s’assurer de la sécurité et de l’ordre public. Ils ont pour clients les citoyens de la ville. Lorsqu’il y a des troubles à l’ordre public, les policiers sont interpellés et l’on s’attend à ce qu’ils règlent le problème. Policiers du SPVM et intervenants du CSSS doivent constamment rester vigilants face au caractère spécifique de leurs missions respectives et ce, sans pour autant nuire à leurs objectifs communs. C’est à travers ces tensions, parfois problématiques, mais souvent créatrices, que l’EMRII est appelée à se développer et à influencer les organisations auxquelles elle est rattachée, pour le mieux-être des personnes itinérantes comme des autres citoyens de la ville. Après un an et demi d’activité, l’équipe a su conjuguer les efforts des secteurs de la sécurité publique et de la santé pour dépasser certaines contraintes inhérentes aux différents systèmes de prise en charge auxquels ces personnes sont confrontées dans l’accès aux soins. Le projet pilote étant à mi-parcours, le défi qui attend maintenant l’EMRII est de dépasser la prise en charge des personnes qui suscitent le plus d’appels et de transmettre cette expertise aux patrouilleurs qui rencontrent les personnes en situation d’itinérance dans le cadre de leurs fonctions, de sorte que l’on modifie à la source les perceptions, les pratiques et les façons de faire et de vivre avec l’itinérance au centre-ville de Montréal.

Sous un nouveau jour

La population auprès de laquelle j’interviens dans le cadre de mon travail dans l’Équipe itinérance du CSSS Jeanne-Mance a des limitations intellectuelles ou une déficience intellectuelle diagnostiquée. La plupart ont une contrainte sévère à l’emploi et connaissent des difficultés à lire, écrire, compter, cuisiner et se déplacer seules dans des lieux inconnus. Lorsqu’elles sont à la rue, elles cumulent souvent des problèmes de santé mentale, de toxicomanie, de prostitution et/ou de jeu pathologique. Les personnes avec des limitations intellectuelles ne sont pas évaluées « déficientes intellectuelles » par un psychologue. Elles n’ont donc pas accès aux Centres de réadaptation en déficience intellectuelle (CRDI) et aux équipes Déficience intellectuelle – troubles envahissants du développement (DI-TED), dont les services sont adaptés, intensifs et favorisent une plus grande stabilité. Pour être diagnostiqué déficient intellectuel, il faut, d’après l’Association américaine du retard mental, avoir moins de 70 de quotient intellectuel (QI), un retard dans deux des sept sphères de développement et que ces problèmes surviennent avant l’âge de 18 ans. Ce dernier critère peut être assoupli si l’on voit dans le dossier de la personne qu’elle a été scolarisée dans des classes spécialisées. En revanche, dans le cas d’un accident entraînant un traumatisme crânien et une perte de certaines facultés intellectuelles, on ne parle pas de déficience intellectuelle, mais de limitations intellectuelles. Être identifié comme une personne ayant une déficience intellectuelle permet une prise en charge par le réseau public, mais encore faut-il que les personnes acceptent de reconnaître cette identification. Beaucoup d’entre elles se font traiter de « soucoupes » et de « mongoles » dans les refuges. Certaines préfèrent l’étiquette « toxicomane » qui est moins stigmatisante,  mais qui leur est plus dommageable car elle les coupe des services spécialisés.

Au quotidien, je fais les suivis de 71 personnes dont certaines reçoivent des services depuis 20 ans au CSSS Jeanne-Mance. Ce sont majoritairement des hommes âgés d’une quarantaine d’années. Le quart des personnes auprès desquelles j’interviens dort dans des refuges pour personnes à la rue ou chez des amis, et la moitié connait une situation précaire et vit dans des petites chambres louées au mois. Elles sont proches du milieu de l’itinérance, dont elles fréquentent les ressources (soupe populaire, centre de jour, comptoir vestimentaire). Le reste des personnes vit dans une situation stable, souvent en dehors du centre-ville. Elles viennent me voir ou m’appellent à l’occasion pour régler un problème, par exemple, concernant leurs impôts. Je les oriente alors vers les services DI-TED de leur territoire ou auprès d’un CRDI. Quelques personnes viennent me voir ponctuellement et disparaissent jusqu’à la prochaine rencontre sans que je sache où elles vivent.

Milieux de vie

Parmi les cas dont j’assure le suivi, il y a celui de Philippe1, qui vit dans une résidence « chambres et pension ». Il a des problèmes de santé mentale et d’hygiène. La nuit, il réveille la responsable pour lui parler. Il est agressif verbalement, notamment envers un autre résident qui ferait trop de bruit. La responsable de cette résidence de huit chambreurs n’en peut plus et me demande de le reloger. Ce sont d’anciens résidents de refuges pour personnes à la rue, qui apprécient l’environnement familial de cette ressource. Cette résidence se situe en dehors du territoire du centre-ville, ce qui permet aux personnes de quitter le milieu de l’itinérance et de prendre de la distance vis-à-vis de leurs amis qui peuvent consommer, se prostituer et les entraîner dans certains problèmes. C’est un bel environnement, mais qui ne convient pas à Philippe qui a du mal à s’adapter à la vie collective.

Philippe est dans la quarantaine et m’a été référé il y a dix mois en raison de la mention d’une scolarité en classes spécialisées dans son dossier, ce qui laissait suggérer la présence de limitations intellectuelles. Dans un premier temps, afin de mieux le connaître, je l’ai rencontré avec les intervenants qui gravitent autour de lui : le curateur public et un intervenant communautaire en santé mentale qui le connaît depuis dix ans. Nous avons parlé de ses besoins et nous nous sommes partagés les rôles. Assumant tout ce qui concerne le logement et le travail, je l’ai accompagné dans différentes ressources d’hébergement et il a choisi la résidence chambres et pension dans laquelle il réside actuellement. Peu après, je l’ai inscrit dans un programme d’emploi, ce qui lui permet d’ajouter 200 $ à son chèque d’aide sociale.

Je suis allé à deux reprises dans cette résidence pour jouer le rôle de médiateur. Parfois, il y a tellement de tension dans l’air que les deux parties ne réussissent pas à communiquer. Il faut faire circuler l’information afin qu’elles s’entendent sur un mode de fonctionnement. Habituellement, quand les gens se sentent écoutés et compris, la situation se résorbe. Mais dès lors que les conflits deviennent récurrents, comme c’est le cas actuellement, le risque est de « brûler » les ressources. Présentement, j’essaie d’éviter que Philippe ne parte en catastrophe comme il l’a déjà fait dans le passé et de favoriser un départ en bons termes. Il est venu hier sans rendez-vous, en état de crise. Je l’ai écouté et lui ai permis de ventiler le surplus de ses émotions. Nous avons planifié une rencontre avec son intervenant en santé mentale, qui est une personne significative pour lui, afin de discuter de sa situation résidentielle.

L’intervention à deux permet également de ne pas s’isoler avec la personne et de l’aider à bâtir un réseau. Il est important de savoir que l’on n’est pas seul à gérer des cas aussi complexes. Si je suis dans une impasse, il y a de fortes chances que d’autres intervenants se trouvent dans la même situation avec la personne. Échanger nous aide à voir les problèmes sous un autre angle.

La situation de Philippe se détériore et il va devoir changer de milieu de vie. Le problème est qu’il a déjà essayé un certain nombre de ressources jusqu’à présent et que ses tentatives se sont toutes soldées par un échec. Il ramenait des ordures lorsqu’il vivait seul en appartement, ce qui a causé des problèmes d’insectes. Il a également connu les refuges pour personnes à la rue avant d’aller en résidence chambres et pension. Au fil du temps, les ressources s’épuisent. Malgré tout, Philippe est apte à consentir aux décisions qui le concernent. Ses besoins sont au centre de nos préoccupations et nous devons l’aider à comprendre ce qui allait bien et mal dans les différents milieux de vie qu’il a connus. C’est en responsabilisant la personne par rapport à ses choix et en l’aidant à déterminer son projet de vie parmi les alternatives dont elle dispose qu’elle pourra prendre la meilleure décision. Cependant, si l’on accède trop précipitamment à ses demandes de services (en l’occurrence, qu’on la reloge dès qu’un problème se présente), on peut en venir à multiplier les échecs et à ce qu’elle perde tout espoir de changement durable. Si elle quitte la ressource, il faut que ce soit dans les meilleurs termes possibles et que la prochaine étape de son parcours ne soit pas un nouvel échec.

Briser l’isolement

Parmi les cinq CSSS avec une équipe itinérance au Québec, le CSSS Jeanne-Mance est le seul à disposer d’un poste dédié aux personnes qui présentent une déficience intellectuelle. Généralement, ce sont des personnes qui ont vécu dans des familles qui avaient elles-mêmes de grandes difficultés (toxicomanie, santé mentale, déficience intellectuelle). Par la suite, elles ont été placées dans des centres jeunesse et scolarisées dans des écoles spécialisées dans les troubles d’apprentissage et de comportement. Leur scolarité dépasse rarement la quatrième année. Le développement de leur pensée formelle demeure inachevé, ce  qui rend plus difficile le rapport aux hypothèses et aux déductions. Le fait qu’elles aient de la difficulté au niveau du jugement, des habilités sociales et de la communication les rend particulièrement vulnérables à l’exploitation. Récemment, l’une d’entre elles a demandé à une personne de l’accompagner afin de retirer 60 $ au guichet puis d’aller lui acheter un paquet de cigarettes. Le gars n’est jamais revenu. Dans l’ensemble, les personnes avec une déficience intellectuelle sont un peu naïves en présumant de l’honnêteté des gens. Elles sont souvent impulsives, ce qui, ajouté à leurs difficultés à envisager les conséquences de leurs actes, peut les mener plus facilement à être judiciarisés.

Beaucoup de femmes ayant une déficience intellectuelle ont rencontré des hommes qui ont abusé d’elles, ce qui peut rendre plus difficile l’établissement d’un lien de confiance avec moi. Je peux conseiller des intervenantes de mon équipe et m’ajouter à elles, au besoin, lorsqu’un lien de confiance est établi. Elles sont plus susceptibles de tolérer la violence que les autres femmes à la rue. En raison des limitations intellectuelles qu’elles connaissent, elles s’associent parfois à des hommes plus âgés qui peuvent les aider et prendre soin d’elles. Il n’est pas rare de voir des femmes de 40 ans sortir avec des hommes qui pourraient être leur père. Certains hommes avec une déficience intellectuelle s’entourent également de femmes plus âgées qui peuvent s’occuper d’eux afin, par exemple, de régler les factures, préparer les repas et faire la lessive.

Les familles sont peu présentes dans l’intervention. Dans le cas de personnes âgées, les parents sont parfois décédés. Dans d’autres cas, elles sont orphelines ou encore, les familles sont épuisées et ont coupé les ponts. Souvent, les personnes avec une déficience intellectuelle n’ont personne à qui s’adresser en cas d’urgence. Côté activités, en raison des contraintes sévères à l’emploi, les seuls emplois qu’elles peuvent occuper relèvent de programmes d’Emploi-Québec. Ce sont des emplois de vingt heures par semaine au maximum, principalement adressés aux plus stables d’entre elles, qui leur donnent un rôle social valorisant et un supplément de revenu. Souvent, je vais discuter avec elles de ce qu’elles ont fait dans le passé et de leurs passions. J’ai une liste de ressources que je peux contacter selon leurs intérêts et leurs motivations. Une personne prépare la cuisine dans une ressource communautaire, tandis qu’une femme, qui a un certificat en toilettage pour les animaux, fait du bénévolat pour la Société canadienne de protection des animaux. Ces activités contribuent à briser l’isolement qu’elles ressentent parfois en se retrouvant seules dans un petit logement.

La brèche

Le suivi des dossiers comprend l’accompagnement à certains rendez-vous (bureaux de l’aide sociale, Palais de justice, hôpitaux, location d’appartement), les demandes de services dans un programme DI-TED ou dans les CRDI pour les personnes diagnostiquées ou encore, des démarches d’obtention de tutelle au curateur public pour celles qui se font exploiter financièrement à répétition. La présence d’un intervenant les motive et les rassure pour effectuer leurs démarches, notamment parce qu’elles savent qu’elles seront moins sujettes à la stigmatisation. Je les aide à mieux se faire entendre et à exprimer leurs besoins. Le fait que je sois là permet également d’établir un lien de confiance avec les ressources qui font alors souvent preuve d’une plus grande ouverture. Les intervenants peuvent me joindre en cas de problème et savent qu’ils ne sont pas seuls face à ces personnes. Par exemple, les propriétaires et concierges peuvent m’adresser leurs revendications et sont rassurés qu’un représentant du réseau de la santé et des services sociaux soit présent lors de la signature du bail. Je les encourage parfois à « essayer » un mois avec la personne et à voir ce qu’il en est. Dans ces moments, je me mets du côté du propriétaire et je m’assure que les locataires comprennent bien les règles en place, ce qui permet par la suite que ces dernières soient mieux respectées. Le fait d’avoir une stagiaire en psychoéducation en formation m’aide beaucoup car elle contribue aux suivis et aux activités. À travers notre présence, le réseau de la santé et des services sociaux crée une brèche pour ces personnes dans les ressources communautaires et privées.

En plus de la gestion des suivis, des situations d’urgence se présentent. Par exemple, un homme avec un trouble de personnalité limite et de probables limitations intellectuelles est récemment arrivé d’une région éloignée. On ne sait pas ce qui l’a poussé à prendre un bus pour Montréal, mais quand il est arrivé au terminus Berri-UQAM, il s’est mis à crier à tue tête. C’est la ressource Premier arrêt qui nous a appelés et l’équipe de l’Urgence Psycho-sociale Justice (UPS-J) est intervenue et l’a emmené à l’hôpital. Il a été redirigé vers un refuge pour personnes à la rue qui l’a ensuite envoyé dans une autre ressource. Le réseau communautaire est en train de s’épuiser car il crie et est harcelant vis-à-vis des autres résidents qui se rebellent contre lui. Après une semaine à Montréal, il a demandé qu’on le rapatrie vers sa région d’origine. On en sait peu sur lui, à part quelques bribes d’information de la part de ressources dans lesquelles il est passé et de l’équipe UPS-J. Sa famille est dépassée par les évènements et n’arrive pas à l’aider. Une rencontre est prévue afin d’en savoir le plus possible sur lui et de lui demander son consentement pour faire venir son dossier de sa région. La connaissance des dossiers nous permet de mieux intervenir. Si la personne a une médication, il faut que le psychiatre consulte le dossier pour appuyer son jugement. De plus, les personnes ne disent pas toujours la vérité ou ne la connaissent parfois pas, ce qui nous cause de la difficulté pour assembler les pièces du casse-tête de leurs trajectoires. Les dossiers nous permettent de mieux comprendre la dynamique de la personne. Si l’on en juge par son comportement dans l’espace public, c’est une personne qui va recevoir des contraventions qu’elle ne pourra pas payer et qui pourrait aller en prison. Pourtant, elle est en crise et a seulement besoin d’aide.

De telles situations arrivent à plusieurs reprises pendant l’année. Ce sont des personnes qui ont épuisé les ressources de leur région et sont envoyées à Montréal. En les déplaçant, on ne fait que déplacer le problème. Elles arrivent dépourvues de leur réseau social et sans argent. Elles peuvent développer un problème de santé mentale ou devenir toxicomanes car les drogues sont davantage accessibles à Montréal qu’en région. Si elles deviennent « accros » à ces drogues, elles peuvent commettre des vols ou se prostituer pour payer leur consommation. Les personnes sont prises dans une spirale qui peut aggraver leurs conditions de vie.

Dès lors que la personne a formulé la demande de repartir, comme c’est le cas avec cet homme, il faut agir au plus vite. Habituellement, dans les refuges, les gens quittent tôt le matin et rentrent en fin de journée. Pour cet homme, nous nous sommes arrangés pour qu’il puisse y demeurer durant la journée afin de limiter les dangers auxquels il peut s’exposer à la rue. La ressource Premier Arrêt le prendra en charge à la station d’autobus et remettra directement le billet au chauffeur. Nous ne pouvons pas agir en amont et nous ne faisons, dans bien des cas, qu’éteindre des incendies. Grâce à ce type d’intervention intensive et rapide, tout le monde contribue à ce que la personne ne s’installe pas durablement dans l’itinérance et puisse retourner dans sa région. Avec le temps, nous développons notre propre bottin de ressources selon les besoins des personnes. Ces liens permettent de repousser les limites que nous rencontrons lorsqu’il s’agit d’accompagner la personne dans un système complexe. Aucune journée ne se ressemble. Avec le temps, j’ai appris à gérer l’impuissance que je peux parfois ressentir dans certaines situations.

Cuisiner

Depuis quatre ans, j’organise des groupes de co-développement une fois tous les quinze jours. Chaque séance a un thème différent, que ce soit la résolution de conflits, la gestion des émotions ou le budget. Ensemble, les personnes présentes se donnent des conseils pour éviter certains problèmes et développer de nouvelles compétences. C’est un lieu privilégié de parole et d’entraide qui permet de briser l’isolement. Je participe également à un cours de cuisine collective issu de l’initiative d’une personne auprès de laquelle j’interviens. Elle voulait organiser une activité collective dans son quartier et a trouvé une ressource de cuisine qui pourrait l’aider dans son projet. Une dizaine de personnes s’y rencontrent deux fois par mois, ce qui leur permet de développer un réseau social, d’acquérir des habilités de cuisine et d’acheter leurs repas à moindre coût. Dans cette activité, elles ne sont pas vues comme des toxicomanes, des travailleurs du sexe ou des déficients intellectuels, mais comme des personnes qui cuisinent ensemble pour le plaisir. Il y a des confidences qui se font et nous apprenons à nous découvrir sous un autre jour. Si quelqu’un a besoin de me rencontrer seul à seul, je peux m’isoler avec lui dans un local à l’écart de la cuisine. Il y a trois ans, lorsque la cuisine collective a commencé, les personnes du groupe venaient me rejoindre au CLSC pour que nous y allions ensemble. Aujourd’hui, elles s’y rendent seules.

C’est seulement lorsque le lien de confiance est établi avec les personnes qu’elles nous livrent des confidences et formulent des demandes de service. Lors de nos rencontres, je tente de les aider à faire les choix les plus éclairés par rapport aux possibilités qu’elles ont. J’essaie de leur donner d’autres moyens que ceux qu’elles ont eus par le passé et qui ne marchaient pas. Lorsqu’elles doivent prendre une décision importante, je leur demande de faire un bilan des points positifs et négatifs de la situation en utilisant, au besoin, des tableaux et des images, ce qui facilite leur prise de décision. J’établis avec elles leur emploi du temps et des ententes, par exemple, pour qu’elles prennent leur douche tous les jours ou qu’en cas de conflit, elles parlent tout d’abord avec les résidents puis, si nécessaire, avec les responsables de la ressource. Le but est de développer leur autonomie et leurs habiletés sociales pour que, avec le temps, elles aient de moins en moins besoin de support.

«On ne peut pas être en santé en-dedans, crois-moi» : Faire sa santé en prison

Au printemps 2020, la pandémie de la COVID-19 a mis de l’avant les enjeux liés à la santé dans les pénitenciers et les prisons provinciales1. Dès le début de la pandémie, la directrice de la santé publique canadienne, Theresa Tam, a identifié les prisons comme des lieux particulièrement à risque où une éclosion pourrait faire des ravages. Plusieurs groupes de personnes incarcérées ont dénoncé à travers le Canada (par ex. Ligue des droits et libertés, Criminalization and Punishment Education Project), l’impossibilité de mettre en place de façon régulière et appropriée les principales mesures de prévention recommandées par la santé publique, soit pratiquer la distanciation sociale et se laver les mains régulièrement. Au mois de juillet 2020, une analyse préliminaire de la CBC révélait que le taux d’infection à la COVID-19 était 5 fois plus élevé dans les prisons provinciales et 9 fois plus élevé dans les pénitenciers que dans la population générale (Ouellet & Loiero, 2020).  Au Québec, le décès de Robert Langevin (incarcéré à Bordeaux) et celui d’une personne incarcérée au Centre Fédéral de Formation (CFF) ont mis en évidence l’effet dévastateur de la pandémie et de sa gestion par les autorités carcérales sur la santé physique et mentale des personnes incarcérées et de leurs proches (Ouellet et al., 2020).

Cette crise exacerbe des problématiques documentées en 2012, lors d’un projet doctoral (Chesnay 2016)2, à travers les récits de personnes incarcérées dans une prison pour femmes3: les prisons sont des terreaux fertiles pour les maladies infectieuses, et les personnes qui y sont incarcérées ont peu de marge de manœuvre sur leurs conditions de vie.

Course à obstacles

En prison, la pratique des soins de santé est organisée différemment. Elle est à la fois plus englobante et plus restreinte que les soins de santé offerts hors de la prison. Plus englobante, car elle donne accès aux médicaments et traitements en vente libre (acétaminophène, produits de substitution du tabac, vitamines, etc.), ainsi qu’à des aménagements particuliers (modification de la diète, oreillers supplémentaires, etc.). La pratique des soins en prison est simultanément plus restreinte qu’en communauté, puisque l’équipe est limitée. Cette dernière se compose d’infirmi.er.ères, d’un.e travailleur.se social.e et d’un.e médecin généraliste (aux visites hebdomadaires). Il est difficile pour les personnes incarcérées d’avoir accès à d’autres professionnel.le.s de la santé, comme un.e médecin spécialiste ou un.e dentiste.

La première étape pour avoir accès aux soins est la rédaction d’un mémo, soit une requête papier écrite par la personne incarcérée puis renvoyée aux services de santé. Ce sont ensuite les professionnel.le.s des services de santé qui vont trier et prioriser les requêtes. Les participant.e.s à la recherche ont dénoncé ce processus, qui rend difficile l’accès aux soins de santé. Jimmy, qui a été incarcéré plus de 10 fois dans une prison provinciale, explique : «Si tu ne sais pas lire puis écrire, tu es seul.e en titi là-dedans. Si tu es malade… tu souffres, en espérant que le mémo est rendu puis en espérant que tu vas avoir un retour au plus vite. Puis si tu n’as pas de retour, là tu envoies un autre mémo. C’est encore un 24 heures, puis ça en espérant que va se rendre cette fois-ci.»

Une fois le contact établi avec les services médicaux, il faut ensuite faire la démonstration du mérite de la demande. À cette étape, plusieurs des participant.e.s à la recherche ont expliqué que, d’entrée de jeu, leur crédibilité était mise à mal de par leur statut de personne incarcérée. Ce problème se pose avec encore plus d’acuité pour les personnes qui vivent avec des douleurs chroniques ou des problèmes de dépendances. Les participant.e.s rencontré.e.s ont décrit comment la connaissance de leur corps, autant expérientielle que par leur historique avec les soins de santé, était rarement considérée comme valide par les membres des services de santé. Par exemple, avant de leur donner accès à des aménagements particuliers ou à leur dose habituelle de médication, l’équipe validait les informations avec des professionnel.le.s de la santé hors de la prison ou réalisait divers tests pour confirmer le diagnostic.

Le fait de ne pas être reconnu.e comme sujet crédible par rapport à sa santé n’est pas spécifique aux personnes incarcérées dans une prison pour femmes. Les femmes, les personnes racisées, les personnes LGBTQ+, les personnes qui sont aux prises avec des problèmes de santé mentale font elle aussi face à ce déficit de crédibilité. Or, l’incarcération ajoute à ces difficultés en privant les personnes de divers moyens pour y pallier qui seraient accessibles hors de la prison, comme consulter un.e autre professionnel.le (du champ biomédical ou non) ou faire appel à son entourage (Lorentzen, 2008). Ce manque d’accès à des soins de santé adéquats, c’est-à-dire équivalents à ceux fournis dans la communauté, est une problématique qui a été relevée de façon régulière par la Protectrice du citoyen et ce, autant dans les prisons pour femmes que dans les prisons pour hommes4.

Que leur reste-t-il? Leur corps, comme en témoigne Madonna, aux prises depuis plus de dix ans avec des douleurs chroniques qu’elle considère bien gérer dans la communauté. Lors de son incarcération, la gestion de sa douleur va s’avérer très difficile, car elle n’aura pas accès à un lit orthopédique et dépendra entièrement des services de santé pour gérer sa médication, autant celle en vente libre que celle qui est prescrite. Elle devra paradoxalement se mettre à risque pour gagner en crédibilité et avoir accès à une médication sécuritaire: «[Le médecin] m’a prescrit [un médicament en vente libre]. […] J’ai parlé à une infirmière et je lui ai dit «je ne peux pas prendre ça, je vais faire une réaction [allergique]!». Elle m’a dit : «si tu refuses de prendre ton médicament, le médecin peut refuser de te voir» […]  Alors j’ai pris le médicament et je lui ai écrit un mémo pour lui dire que la réaction a commencé. Quand elle a vu mes pieds, elle a capoté! Mes pieds, c’étaient des ballons! Je capotais. Ça me faisait tellement mal! Là, elle a dit : «Ok, c’est vrai»».

Globalement, on constate un faible investissement de l’établissement quant à la santé des personnes incarcérées. L’exception est la prévention des ITSS. Thalie explique : «J’ai fait un mémo à l’infirmerie comme quoi je voulais avoir des tests sanguins pour le dépistage. Ils m’ont donné un paquet de cartes pis des condoms (rires.) Ça, on y avait accès». Émilie renchérit : «Pis pour ce qui est de la santé physique, ils axent beaucoup sur tout ce qui a trait aux maladies transmises sexuellement, VIH, hépatite […] ils passent leur temps à passer des campagnes de sensibilisation, des rencontres, des ci, des ça, des examens de dépistage, ça, y en a! Mais ce qui est du reste? C’est toute ou c’est rien».

Atteintes

La première question des entretiens individuels, «Comment on prend soin de sa santé en prison?», suscitait des rires, des manifestations de colère ou de stupéfaction. Comme le titre de l’article le laisse présager, les participant.e.s à cette recherche ont abondamment partagé le sentiment de ne pas pouvoir prendre soin de leur santé en prison, ciblant principalement les conditions de détention qui portent atteinte à leur intégrité physique. Elles et ils ont évoqué des problèmes5 tels que vermines, poussières et saletés de toute sorte6. Par exemple, Émilie, qui a été incarcérée à plusieurs reprises dans des prisons provinciales et dans un pénitencier fédéral, explique : «écoute, c’est délabré – c’est insalubre! c’est carrément insalubre […] les souris, la vermine, dans les cuisines… j’avais une de mes chums qui travaillait dans les cuisines et elle disait qu’il y avait de la crotte de souris jusque dans les assiettes, pis toute […] [lorsqu’il y a surpopulation], tu couches à terre, écoute, les filles couchent à terre, en plus… et  la vermine se promène à broad daylight, à la clarté du jour, elles se donnent même plus la peine de se cacher!»

Les conditions liées à la détention ont néanmoins été présentées comme ayant aussi eu certains effets positifs sur la santé. Cinq participant.e.s ont présenté l’incarcération comme une période de pause durant un moment de leur vie plus chaotique, particulièrement à cause de la consommation abusive de drogue ou d’alcool. Émilie, qui a décrit précédemment l’insalubrité de la prison, explique: «Ben écoute, moi la prison, elle m’a sauvé la vie à maintes reprises – écoute, ça ne pouvait pas être pire que ce que je me faisais vivre, moi, à l’extérieur […] [aller en prison], ça me donnait le temps de respirer, […] ça me donnait le temps de faire le point avec moi-même». Témoignant de l’ambivalence face aux conditions dans lesquelles se déroule cette pause, elle nuancera par la suite : «pis la prison, c’est pas là que tu vas te refaire une santé émotive, hein?».

Tout.e.s les participant.e.s à la recherche ont aussi souligné comment le poids était un souci constant lors de l’incarcération, en soulignant ou en inférant un lien fort entre la prise de poids et la santé. Par exemple, Gazoula explique : «Les filles prennent du poids, genre 30 livres en un mois! Tu peux littéralement les voir enfler! Pour la plupart, c’est l’enjeu majeur. Tout le monde grossit… je pense que c’est ça l’enjeu majeur de santé». Missy s’interroge: «J’ai vu quelqu’un maigre comme ça et, en 2-3 mois, devenir comme ça [étend ses bras] ou avoir un ventre énorme. Comment ça peut être sain? Pourquoi les gens deviennent comme ça?». Selon les participant.e.s, cette prise de poids s’explique autant par la mauvaise qualité de la nourriture distribuée par l’institution ou achetée à la cantine que par le peu d’occasions de faire de l’exercice physique.

Malgré ces conditions portant atteinte à leur état de santé, et bien qu’elles les aient clairement soulignées, les personnes rencontrées ont aussi décrit en détails tous les gestes qu’elles posent pour tenter de rester en santé. Par exemple, bien que les participant.e.s  aient rapporté que la prise de poids est collective, elles et ils rapportent une panoplie de stratégies pour prendre individuellement le contrôle sur leur poids : jeûner, limiter les «carbs», surveiller son poids avec ses vêtements, faire des push-up dans sa cellule, échanger des cigarettes pour des fruits, faire le ménage du secteur plusieurs fois par jour, tenter de cuisiner des soupes à l’aide du grille-pain, faire de la marche rapide dans la cour, etc. Ainsi, malgré leur lecture de la prise de poids collective, elles se mettent en action pour agir et limiter cette prise de poids, dans le but de préserver leur santé.

Conditions

Les expériences des personnes rencontrées font écho aux écrits qui décrivent l’incarcération comme portant atteinte à la santé des personnes de par les conditions de détention, et qui abordent les difficultés d’avoir accès à des services de santé adéquats (de Graaf et al., 2016; Meunier, 2014). Les études épidémiologiques décrivent ainsi les femmes incarcérées comme une population à risque et vulnérable, avec des taux de maladies infectieuses, des troubles de santé mentale (en particulier syndrome post-traumatique, anxiété, dépression) ainsi que des taux de maladies chroniques plus élevés que pour les femmes qui ne sont pas incarcérées et que pour les personnes qui sont incarcérées dans des prisons pour hommes (Giroux et al., 2011; Lutfy et al., 2014; Thompson et al., 2011).

Des chercheuses féministes se sont aussi penchées sur les conséquences de la prison sur la santé mentale et physique des femmes (Davis et al., 2001; Hamelin, 1989; Frigon, 2001; Brassard et al., 2009). Elles ont démontré que plusieurs protocoles et procédures en lien avec la sécurité (ré)activent des traumatismes pour des femmes ayant vécu des violences, particulièrement des violences sexuelles (Hamelin, 1989) – et ce alors que la grande majorité des femmes incarcérées (de 60 à 90%) ont été victimes d’abus sexuels et/ou de violence conjugale (Giroux et al., 2011). Elles ont aussi documenté les effets de l’enfermement sur les femmes (ruptures des liens familiaux et sociaux, détérioration de la santé mentale, etc.) et de la médicalisation de celles-ci (Kilty, 2012). Bien que peu d’études portent spécifiquement sur la santé des personnes transgenres ou non-binaires, les chercheuses soulignent que la prison reproduit des normes hétéronormatives et transphobes, ce qui a un effet important sur leur santé mentale et physique (Scheim et al., 2013).

Préserver sa santé

Les expériences présentées, et particulièrement l’articulation entre les atteintes à la santé et les actions individuelles prises par les personnes pour protéger ou améliorer leur santé, témoignent de l’impact d’un contexte particulier au milieu carcéral, mais aussi de tendances sociales plus larges.

À l’échelle sociale, Pierre Aïach (2009) parle d’une «santéisation» des sociétés néolibérales, qui se traduit par des injonctions constantes à préserver et développer sa santé (Aïach, 2009). Au niveaux institutionnel et organisationnel, les injonctions à maximiser sa santé se manifestent à travers la nouvelle santé publique. Ces injonctions prennent forme dans le citoyen rationnel, entreprenant, responsable, en santé et productif par le biais de l’autocontrôle, de l’autodiagnostic et du travail constant sur soi.

Dans le contexte canadien, Hannah-Moffat (2001) a exploré comment la réforme des pénitenciers pour femmes s’est appuyée sur la responsabilisation des femmes quant à leur réhabilitation et, plus largement, quant à la gestion de leurs propres risques (criminogènes, sociaux, etc.). Ainsi, les personnes incarcérées dans des prisons pour femmes doivent reprendre le pouvoir sur leur propre vie, faire les bons choix, pour s’assurer d’accéder à une vie responsable et autonome. S’ancrant dans les travaux de Hannah-Moffat (2001), Robert et Frigon (2006) soulignent la congruence entre le dispositif néolibéral de responsabilisation des femmes quant à la gestion de leurs propres risques (criminogènes, sociaux, etc.), et à la gestion de leur propre santé. Selon ces auteures, la multiplication des programmes qui ont pour cible la santé mentale et physique des personnes incarcérées montre l’émergence de la nouvelle santé publique en prison, en particulier dans les prisons fédérales. Ainsi, à travers les «technologies de soi», telles que l’autosurveillance, la responsabilisation et l’autonomie, être une «bonne détenue» s’accorde avec une recherche et une maximisation de sa santé physique et mentale, tandis qu’être une «mauvaise détenue» s’accorde avec une position de laisser-aller et de négligence de sa santé.

Dans la logique de la nouvelle santé publique, l’incarcération a effectivement le potentiel de devenir un moment «privilégié» pour intervenir auprès de populations qui adoptent des comportements à risque à l’extérieur de la prison (toxicomanie,  travail du sexe, etc.). Ainsi, la prison ne devient pas seulement un lieu de confinement forcé, mais aussi un lieu où l’on peut éduquer les personnes à prendre soin de leur santé, voire à l’améliorer (Meunier, 2014; Smith, 2000). Certains éléments de témoignages recueillis peuvent cadrer dans cette vision. Or, cette construction des femmes incarcérées comme des vecteurs de santé les réduit à la fonction genrée de prendre soin, les objectifie comme une courroie de transmission des institutions sanitaires, et ignore la prison en tant que site de violences. Comme le soulignent plusieurs chercheuses (Ricordeau, 2019; Fields et al., 2008), le fait que la prison offre pour certain.e.s une pause dans une trajectoire chaotique est plus parlant de l’échec du filet social avant l’incarcération que du caractère thérapeutique de l’incarcération.

En se saisissant de la prise de poids comme un enjeu de santé sur lequel elles et ils sentent devoir agir individuellement, les participant.e.s répondent aux injonctions à prendre soin de sa santé, et ce malgré un environnement qu’elles et ils considèrent comme portant atteinte à leur santé. En conformité avec les injonctions de la nouvelle santé publique, elles et ils font preuve d’autosurveillance (de leur poids, de la nourriture ingérée), de responsabilisation (se mettre en action) ainsi que d’autonomie (s’adapter aux réalités carcérales).

Au-delà des murs

À la suite de ces constats, une réforme des institutions carcérales, qui porterait sur les conditions de détention et l’accès à des services de santé, pourrait sembler tout indiquée. Sans nier que ces changements auraient un impact positif sur la santé des personnes incarcérées, il n’en demeure pas moins que la question de la santé des personnes incarcérées se pose de façon plus large qu’au sein de la prison elle-même. Rappelons ici que les injonctions à la santé se déploient à travers les murs de la prison, sans que l’institution n’ait besoin de les relayer directement. Autrement dit, la nouvelle santé publique n’a pas à investir l’espace carcéral  par le biais de campagnes: les personnes incarcérées s’activent aux injonctions à la santé, comme en témoignent les personnes rencontrées. Soulignons que l’incarcération est souvent liée à des inégalités sociales (raciales, économiques, etc.) qui s’amplifient suite à un passage en prison, entre autre par le phénomène de portes tournantes entre la rue et la prison. Finalement, rappelons que l’enfermement a des conséquences néfastes sur la santé mentale et physique des personnes incarcérées, conséquences que les personnes incarcérées ne peuvent prévenir ni parer. Somme toute, la question de la santé des personnes incarcérées ne peut se poser sans tenir compte des inégalités sociales, puisqu’elle est en continuité directe avec celles-ci.

Accepter de voir : la diversité de populations sans domicile ou à risque de l’être

Vu dans l’ensemble, le Colloque national en itinérance tenu au Québec en 2017 a permis de multiples présentations et échanges sur une diversité de populations sans domicile ou à risque de l’être, sur des approches à privilégier dans l’«accompagnement» de ces populations, sur des contraintes et opportunités qui font partie de la vie des équipes et organismes, ainsi que sur la coconstruction des connaissances et leur partage dans le cadre de «communautés de pratiques», de formation et d’échanges interet intra-régionaux.1

Les principaux enjeux et défis soulevés lors de ce premier Colloque national en itinérance ont fait l’objet du document Responsabilités collectives et pratiques croisées (McAll 2019). Dans le présent texte, je présente une synthèse des constats principaux qui sont traités en profondeur dans ce dernier document. Les termes ou passages entre guillemets sont repris tels quels des fiches synthèses soumises par les personnes et organismes présentant des communications au colloque, ainsi que des notes d’atelier. Dans ce dernier cas, il s’agit de propos retenus lors des échanges par les personnes responsables de la prise de notes. Tout en voulant restituer les positions présentées le plus fidèlement possible, le document dont est tirée cette synthèse ne peut prétendre à l’exhaustivité et reflète nécessairement l’interprétation qui est faite de ces positions par l’auteur, qui en assume l’entière responsabilité.

Les populations désignées

Pour la grande majorité des présentations faites au colloque, une population est identifiée comme faisant l’objet du projet ou de l’organisme dont il est question. De façon générale, on peut faire la distinction entre trois façons de nommer ces populations : 1) en tant que personnes identifiées comme «itinérantes» ou «en situation d’itinérance»; 2) en tant que personnes faisant partie d’une population plus large qui est «à risque d’itinérance»; 3) ou en tant que personnes faisant partie de certaines catégories spécifiques de la population (femmes, hommes, jeunes, aînés, etc.).

Dans le premier cas, il peut s’agir de «personnes en situation d’itinérance», de «personnes itinérantes», de «populations itinérantes», d’«itinérants», de personnes «à la rue» ou «sans domicile fixe».2 L’itinérance dont il est question peut être qualifiée d’«épisodique» ou de «chronique». Parfois, on parle «d’hommes, de femmes et de jeunes à la rue», ou «d’adultes en situation d’itinérance» introduisant une différenciation ou une spécificité sur le plan du genre ou de l’âge. Cette manière générale de nommer une catégorie de la population en lien avec l’itinérance, s’accompagne d’échanges en atelier sur la difficulté d’identifier et de quantifier la population ainsi nommée, une difficulté qui s’exprime, entre autres, par la notion d’«itinérance cachée».

Dans les échanges portant sur le dénombrement, la question de l’«itinérance cachée» est au cœur des débats. On remarque, par exemple dans le cas de la prévention de l’itinérance chez les jeunes, que «l’absence d’une définition claire et commune de ‘l’itinérance’, de la ‘jeunesse’ et même de la ‘prévention’ demeure une caractéristique fondamentale de la littérature sur le sujet […] Nos manières de concevoir le problème de l’itinérance jeunesse et de leurs limites dévoilent une réalité de plus en plus cachée, invisible».

Le problème de l’invisibilité serait tout particulièrement présent dans le cas des femmes: «si une femme vit avec un homme qui est violent, la limite de ce qui est itinérance cachée ou non peut devenir floue. Ça complexifie encore plus le travail de compter les gens». On pourrait conclure qu’une femme qui est en logement avec un homme violent, même si elle a vécu et pourrait vivre encore des épisodes à la rue, n’est pas en situation d’itinérance dans le sens strict du terme («cachée» ou pas) au moment présent. Un des responsables du dénombrement fait part du constat que «les personnes en situation d’itinérance cachée avaient sensiblement le même profil que celles en situation d’itinérance visible, mais que leur nombre est presque impossible à mesurer». D’autres soulignent que le terme «itinérance cachée» est «problématique» : «Devrait-on parler de pauvreté? Enlever l’étiquette pour sensibiliser la population? Sinon on est canné dans un terme».

Cette dernière remarque rejoint d’autres interventions qui questionnent le terme «itinérance» luimême. Il s’agirait, par exemple, d’un «problème complexe réduit à un mot. L’itinérance, c’est un symptôme, pas une désignation». Il y a aussi la question de comment les personnes considérées comme des «itinérants» se définissent : «Se définir comment itinérant ou non? Les ‘itinérants’ ne se considèrent pas toujours comme tels».

Dans le cadre d’une des discussions, un animateur remarque qu’on semble vouloir : «décloisonner la problématique de l’itinérance […] ouvrir et réfléchir à autre chose» et une personne présente suggère de parler plutôt de l’«exclusion sociale». Ce qui permet à un membre d’une équipe mixte composée de policiers et d’intervenants sociaux et de santé de faire part de leur souhait d’enlever le mot «itinérance» dans «Équipe itinérance» et de le remplacer par «Équipe santé urbaine».

Un «bassin de gens» à risque

La vision de «personnes itinérantes» ou d’une «population itinérante», sans davantage de précisions quant à la diversité de cette population, peut rejoindre un certain regard ambiant qui homogénéise une population qui n’existe aux yeux des autres qu’en fonction d’une caractéristique – être dans la rue – et d’avoir les marques stigmatisantes de personnes qui ont cette condition. Cette façon de nommer la population est remise en question par certains en raison de ce qui vient avant d’avoir la condition d’«itinérant» ou d’arriver à la rue, ce qui est «en amont». Parler d’une itinérance «épisodique» ou même de «l’arrivée à la rue» présume que les gens viennent de quelque part dont l’étiquette «en situation d’itinérance» ne nous dit rien. Dire que certaines populations sont «à risque d’itinérance» ne nous dit pas plus sur pourquoi elles sont à risque, le problème étant identifié ici à l’itinérance comme telle, comme condition, et non pas à ce qui la précède.

Une bonne partie des présentations et discussions tournent autour de ce qui vient avant, sur les populations qui sont «vulnérables», en «rupture sociale» ou à «risque de se désorganiser», qui vivent avec peu de moyens et, pour beaucoup d’entre elles, sur l’aide sociale. En souhaitant intervenir en amont du passage à l’itinérance, l’idée de «populations à risque» peut nous mener à identifier un «bassin de gens beaucoup plus important» qui risquent de se retrouver «à la rue» : «On a un portrait à un moment X du parcours et on sait que le processus qui mène à la rue (je n’aime pas le terme ‘itinérance’) c’est une histoire, c’est un parcours. Il y a des choses en amont […] il faut s’intéresser aux problèmes des gens avant qu’ils ne soient chronicisés […] s’intéresser aux gens qui sont sur l’aide sociale, avec une toute petite prestation et voir comment ils arrivent à stabiliser leur résidence. Vous auriez de grosses surprises. Le bassin de gens qui risquent de se retrouver à la rue serait beaucoup plus important».

La notion d’une «population à risque d’itinérance» (sans davantage de différentiation interne ou de précision) devrait, selon ce point de vue, être remplacée par une conception beaucoup plus large, comprenant par exemple, «tout locataire bénéficiant d’un logement subventionné et à risque de se trouver à court ou moyen terme en situation d’instabilité résidentielle». En toute logique, cette façon de voir la population oblige à tenir compte d’une diversité de parcours de vie et de catégories de la population dont le passage à l’itinérance serait un symptôme ou un indicateur de problèmes en amont plutôt que le problème à résoudre en soi.

Les populations nommées

Plusieurs présentations prennent cette orientation en nommant plus précisément les parcours et expériences spécifiques dont il faudrait tenir compte. Quoiqu’il y ait de multiples chevauchements et d’entrecroisements entre ces catégories, il demeure possible d’identifier les populations suivantes nommées dans les différents présentations et échanges qui s’éloignent de la définition homogénéisante de «personnes itinérantes» : femmes, hommes, jeunes, aînés, personnes autochtones/Premières nations, personnes LGBTQ, personnes avec une déficience intellectuelle ou un trouble du spectre de l’autisme, personnes avec problèmes de santé mentale ou physique, personnes en situation d’itinérance avec enjeux de consommation, personnes en situation d’itinérance avec problèmes de nature judiciaire.

Mieux connaître et comprendre ces parcours – et non pas juste leur aboutissement sous la forme de l’itinérance – ressort comme un des défis principaux identifiés dans ce colloque. La notion de «parcours de vie» elle-même met l’accent sur le passage du temps et les effets à long terme de ce qui est vécu, par exemple, comme adolescent ou jeune adulte. Pour chacune des catégories identifiées, on fait ressortir des traits particuliers qui exigent des approches adaptées : assurer la sécurité des femmes; prendre conscience de l’impact sur les hommes d’une «masculinité hégémonique» prônant des façons d’être et d’agir qui feraient violence aux hommes eux-mêmes, les renfermant dans des voies apparemment sans issue; permettre aux jeunes de compléter le «passage ardu» vers la vie adulte et aux aînés de vivre le passage vers la fin de vie dans la dignité; savoir comment travailler avec les communautés autochtones et inuit dans un contexte de forte stigmatisation et de marginalité sinon de racisme; être conscient de l’homophobie et de la transphobie que peuvent vivre les jeunes LGBTQ; soutenir l’autonomie fonctionnelle des personnes identifiées avec une déficience intellectuelle.

Toutes ces catégories de la population sont susceptibles d’avoir des problèmes de santé mentale ou physique, d’autant plus que l’expérience d’itinérance peut exacerber ou créer de tels problèmes. Elles peuvent aussi avoir des problèmes de consommation de substances qui ont contribué à l’arrivée à la rue et font partie de leur vie une fois en situation d’itinérance. L’expérience à la rue, en lien avec la santé mentale, la consommation de substances ou, tout simplement, le fait d’être une «personne itinérante» et d’être ciblée pour des contraventions, peut aussi donner lieu à la judiciarisation et, le cas échéant, à l’incarcération. Ces dimensions de l’expérience des populations, qui sont, par ailleurs, situées en termes de genre ou de diversité sexuelle, d’âge ou d’origine autochtone ou nonautochtone, peuvent, à leur tour, devenir les étiquettes identitaires principales aux yeux de la population, pour les réseaux institutionnels et communautaires et même dans leur perception d’elles-mêmes.

Ces identités qu’on pourrait appeler «transversales» deviennent ainsi des identités en soi qui peuvent remplacer, en quelque sorte, les autres identités. Il y aurait ainsi les personnes en situation d’itinérance qui ont «des problèmes de santé mentale», qui ont des «problématiques de santé physique ou psychiatrique», qui ont vécu «des traumatismes complexes», qui ont «un traumatisme craniocérébral»; il y en a également qui «vivent avec des enjeux importants de consommation d’alcool ou de drogues», qui «consomment des drogues par injection ou inhalation»; et il y a celles qui ont des «problèmes de nature judiciaire», qui font «souvent l’objet d’une application indue de mesures judiciaires», qui sont «aux prises avec des problèmes de justice», ou qui sont, au bout du processus, des «personnes ex-détenues». Différentes combinaisons sont aussi possibles, dont, par exemple, les personnes qui ont «commis des infractions criminelles avec problématique en santé mentale».

Dans la mesure où ces identités peuvent remplacer ou masquer l’histoire personnelle et l’identité plus globale des personnes, on pourrait parler d’identités de remplacement qui seraient en partie attribuables à l’expérience d’itinérance elle-même comme «traumatisme» supplémentaire, ou comme identité homogénéisante et stigmatisante. La condition réelle et partagée par ceux et celles qui sont en situation d’itinérance peut finir par laisser croire à l’existence d’«une» population qui partage des conditions et traits semblables et qui nécessite un type d’intervention d’urgence spécialisée, Parmi ces conditions et traits se retrouvent la pauvreté extrême, le maintien difficile d’une hygiène personnelle, les troubles mentaux et les problèmes de santé physique aggravés par (ou découlant de) l’expérience d’itinérance elle-même, les dépendances accrues, le vieillissement accéléré, entre autres. La population environnante et le système de santé et des services sociaux ont tendance à ne voir qu’elle et non pas la diversité de populations et de parcours «en amont» de cette condition. Il peut s’agir, pour le système, d’une «population» comme une autre avec ses propres besoins spécifiques.

La condition sociale de «personne en situation d’itinérance» peut finir ainsi par cacher la diversité de cette population. Les identités de remplacement – malade mental, toxicomane, ex-détenu – peuvent «expliquer» à leur tour l’itinérance et camoufler, pour de bon, les «réalités distinctes» des populations concernées. Ici ce n’est pas l’«itinérance cachée» qui est l’enjeu, mais l’«itinérance» qui cache.

Accompagnement et contraintes

Une bonne partie des échanges au colloque portent sur les façons de faire pour mettre les personnes «au centre» de l’intervention. Par exemple, en créant un lien de confiance là où la méfiance est omniprésente dans la vie de la personne; en situant la personne dans son parcours de vie; en écoutant son histoire; en répondant aux besoins et aux souhaits de la personne, plutôt que de lui imposer une démarche préconçue de l’extérieur; en s’engageant auprès de la personne dans le temps long.

Plusieurs de ces façons de voir et de faire sont illustrées par des techniques ou des «trucs» qui sont mis en débat. On se demande ce que veut dire «accompagner», comment ce type d’approche «holiste» se distingue-t-il de l’«intervention» comme telle, vue comme étant plus ponctuelle et ciblée. Il est suggéré de «désinterventionaliser» la relation d’aide avec les personnes en les accompagnant et que ce type d’approche est davantage caractéristique du milieu communautaire que du milieu institutionnel. Mais, comme dit l’un des participants, les choses «bougent» et certains milieux «institutionnels» présents disent vouloir changer leurs façons de faire, en se rapprochant des populations et de leur milieu de vie, pendant que le milieu communautaire invente des approches cliniques où les soins sont pensés et donnés autrement.

Tout en ayant cette volonté collective apparente d’être près des gens et de les accompagner à travers des périodes plus ou moins longues de leur vie, en visant leur «stabilisation résidentielle», leur réintégration sociale ou tout simplement leur bien-être selon leur propre définition, les «accompagnateurs» et intervenants feraient face à des contraintes considérables. Il s’agit, bien sûr, de contraintes en termes de ressources matérielles et humaines, avec des sources de financement souvent limitées et imprévisibles, mais aussi de contraintes de temps. «Prendre le temps» nécessaire avec la personne est peut-être le trait principal de tout accompagnement réussi, mais les besoins sont sans limites et le temps manque, d’où un sentiment d’essoufflement. Le milieu institutionnel peut finir par prendre beaucoup de temps à suivre une personne, justement parce qu’il ne peut prendre le temps nécessaire avec la personne au début pour bien le comprendre et le connaître.

Quand les intervenants se mettent en réseau, certaines de ces contraintes seraient surmontées, même si le «clash des cultures» et les attentes de part et d’autre ne sont pas toujours faciles à concilier. Sont présentées des façons de faire qui ont réussi, jusqu’à un certain point, à permettre à des acteurs variés de travailler ensemble et de compenser les limites de chacun. Ce type de travail est facilité par la proximité. Dans certaines régions, l’éloignement des ressources les unes des autres complique la vie, non seulement des personnes qui doivent faire appel à leurs services, mais aussi des personnes qui portent les services elles-mêmes – le travail de réseautage étant complexifié par la distance. Même dans le cadre d’une grande ville, les ressources, telles que les centres de jour, peuvent être concentrées à un endroit – typiquement au centre – et les personnes vivant ailleurs n’y ont que peu d’accès.

Toutes ces «réalités» populationnelles et régionales distinctes exigent une somme de connaissances diverses et le colloque a permis de partager une partie de ces connaissances. On souhaite pouvoir s’inspirer des autres, avoir de la formation, transférer des façons de faire d’une région à l’autre, développer des «communautés de pratiques». Mais les budgets manqueraient et le temps aussi pour effectuer de tels transferts, pendant que rien ne peut être transféré «tel quel», compte tenu des différences de contexte. Le partage des savoirs soulève aussi la question des savoirs d’expérience et la place de ces savoirs dans l’amélioration des pratiques. Même si plusieurs souhaitent mettre la «personne au centre» de l’intervention, il semble que les savoirs de ces personnes ne seraient pas toujours vus comme étant centraux pour (re)penser les manières de faire. Certains chercheurs soulèvent justement la difficulté d’avoir accès à ces savoirs d’expérience et le problème de se limiter aux regards des intervenants.

Aboutissements

En somme, ce colloque a fait voir un champ dont la complexité est le reflet des multiples populations qui ont, par définition, un ensemble de problèmes liés à leurs conditions matérielles de vie, à leur santé physique et mentale, à leur sécurité et à leurs rapports avec les autres. La compréhension de ce que vivent ces populations et de leurs divers parcours de vie se voit entravée par la catégorie réductrice de l’«itinérance», catégorie qui réduit ces populations à des traits d’apparence ou comportementaux qui sont l’aboutissement d’expériences de vie qu’on ne veut pas ou qu’on ne peut pas voir. Accepter de voir, de comprendre et d’agir sur ces parcours de vie est la «responsabilité collective» que ce colloque a voulu apporter sur la place publique. Dans les mots d’un des participants: «quand les gens sont rendus au bout du rouleau il est un peu trop tard. Il y a des dommages importants qui ont été causés […] On a une responsabilité collective! […] On peut-tu s’attaquer à certaines causes qui sont incontournables?»