La capacité à aspirer de jeunes Européens: raisons d’être

La capacité à aspirer de jeunes Européens1: Raisons d’être

Quand on s’intéresse à la façon dont les individus pensent à l’avenir, on croise souvent la notion d’«aspiration». L’usage de cette notion est assez fréquent, spécialement s’agissant des jeunes générations, mais cet usage est variable et rarement questionné. Une aspiration est tantôt, dans le champ de l’éducation, une réponse à la question posée à un adolescent : «Qu’est-ce que tu aimerais faire plus tard?», tantôt, dans le champ des politiques publiques, un paramètre dont on se demande s’il est pris en compte ou non (par exemple les aspirations des habitants quant à l’aménagement des espaces publics de leur quartier). Mais pourquoi utiliser le terme «aspirations» dans ces situations, plutôt que «rêve», «envie» ou «valeur» ? Ce n’est souvent pas clair. Pourtant, en pointant vers les désirs et la motivation des individus, la notion d’aspirations pourrait contribuer utilement à l’analyse des forces qui poussent les trajectoires individuelles dans telle ou telle direction, un enjeu fondamental de la sociologie mais aussi de l’intervention socio-éducative.

Au terme d’enquêtes sur les occasions qu’ont les adolescents de réfléchir à un avenir désirable en contexte européen (Pays-Bas; Espagne; Royaume-Uni; Belgique; France), je propose de définir les aspirations en tant que représentations positives d’un avenir potentiel procurant un élan capable d’inspirer une conduite, des engagements dans la vie quotidienne, comme par exemple l’implication scolaire, l’implication dans une activité sportive ou artistique en dehors du temps scolaire, etc. Définie de cette manière, la notion permet de pointer vers un horizon mais aussi la démarche qui pourrait y mener (conduite/commitment) et la dimension émotionnelle qui relie l’individu à cet horizon (élan). En m’appuyant sur cette définition des aspirations, j’aimerais souligner dans ce texte trois enseignements tirés de ces enquêtes permettant d’éclairer le rapport que les individus engagés dans la transition vers l’âge adulte entretiennent avec les représentations désirables de l’avenir : les aspirations structurantes, les élans et épreuves et l’élargissement des horizons.

Aspirations structurantes

Premièrement, s’agissant des représentations désirables de l’avenir parmi les jeunes générations, on met souvent l’accent sur l’établissement d’un projet professionnel, ce qui n’est pas étonnant dans un contexte où le monde des adultes pousse les adolescents à «se projeter dans l’avenir» en tant qu’individus autonomes et pleinement intégrés au monde du travail. Cependant, établir un lien implicite entre un projet professionnel et le dessein de trouver sa place dans la société est problématique pour bon nombre de jeunes qui peinent à se projeter dans un profil professionnel capable de répondre pleinement à leur quête de sens ou à leurs questionnements métaphysiques.

Ce lien est par ailleurs erroné, tant il est évident que bien des individus trouvent à «se réaliser» en dehors de leur cadre professionnel : que ce soit dans la vie familiale, dans l’implication en politique, ou bien dans une activité extra-professionnelle plus gratifiante que le travail (coach sportif, voyageur au long cours, etc.). Il me paraît donc utile, pour comprendre le rapport que les individus entretiennent avec un avenir désirable, de situer les aspirations professionnelles au milieu d’autres aspirations structurantes, qui font suffisamment sens pour orienter les choix d’implication personnelle au quotidien : aspiration à fonder une famille; aspiration à avoir un pouvoir d’achat élevé; aspiration à contribuer au bien-être de sa communauté – entre autres exemples d’aspirations mentionnées explicitement dans les entrevues avec des adolescents – mais aussi des aspirations moins explicites et pourtant parfois très prégnantes, comme l’aspiration à la reconnaissance sociale, particulièrement parmi les jeunes issus de milieux défavorisés.

En tant que «confirmation par autrui de la conviction acquise par l’individu de sa propre valeur, à l’issue de différents processus d’identification» (Renault, 2004), la reconnaissance par autrui participe à conférer à l’individu une «raison d’être» (Bourdieu, 1997, p. 283). Pour certains jeunes, la satisfaction de cette aspiration à la reconnaissance est loin d’être évidente, si l’on en juge par les situations conflictuelles que certains vivent dans les cercles de socialisation élémentaires que sont la famille (dans le cas de jeunes placés par exemple) ou à l’école (dans le cas de jeunes en situation de décrochage scolaire par exemple). Certains se tournent d’ailleurs vers la «rue», qui, elle, permet à certains jeunes d’accéder à la reconnaissance à laquelle ils aspirent et qu’ils ne reçoivent pas ailleurs (Coutant, 2005). On peut ainsi se demander à quel point le projet professionnel (entre autres formes d’implication) vise-t-il à satisfaire des aspirations structurantes?

Élans et épreuves

Deuxièmement, les adolescents ne réagissent pas tous de la même manière à l’injonction à se projeter dans l’avenir posée par le monde des adultes. Pour bien des adolescents, se projeter dans l’avenir est un exercice épanouissant auquel ils se prêtent spontanément et qu’ils vivent avec enthousiasme et entrain. De cette expérience il se dégage alors un élan, capable d’inspirer et de guider leurs actes et leurs engagements au quotidien, tant à l’école qu’en dehors. Pour d’autres adolescents cependant, se projeter dans l’avenir est une réelle épreuve, qui s’avère parfois insurmontable. En plus d’être privés de l’élan qui en inspire bien d’autres, certains jeunes vivent la tension entre l’injonction à se projeter et leurs difficultés à le faire comme une souffrance, parfois une honte. Comment expliquer ces difficultés à se projeter dans l’avenir?

Pour répondre à cette question, il est utile d’avoir recours à la notion de capacité à aspirer (capacity to aspire), fournie par l’anthropologue Arjun Appadurai (2004, 2013). Selon Appadurai, la capacité à aspirer est l’aptitude qu’ont les individus – jeunes ou non – de concevoir une «bonne vie» (good life), d’envisager l’avenir en des termes désirables (2004, p.67). Les aspirations ne sont pas innées, et la capacité à aspirer se développe au cours de la vie, certes en fonction de la personnalité des jeunes mais aussi en fonction de leur ancrage dans un contexte familial, social, culturel. Pour ce faire, bon nombre de sociologues contemporains s’appuient sur les enseignements de Pierre Bourdieu, mettant en évidence le rôle de l’habitus dans la reproduction de la distribution du capital culturel et donc dans la formation des préférences des jeunes concernant leur avenir professionnel.

Ainsi, les choix d’orientation scolaire et/ou professionnelle épousent généralement les normes de réussite sociale en vigueur dans le milieu d’origine, lesquelles normes se transmettent au gré des interactions entre différentes institutions qui négocient les conditions de la reproduction sociale. (voir Archer et al., 2014; s’appuyant notamment sur Bourdieu et al., 1970). Cela étant, l’exposition à des normes dans le milieu social primaire n’explique pas tout, car on constate aussi des disparités : il arrive qu’au sein d’un même milieu, confrontés à un même niveau d’adversité, certains individus aspirent à en sortir et s’y emploient activement, tandis que d’autres n’aspirent qu’à un statu quo, voire à rien du tout.

Pour comprendre comment la capacité à aspirer se développe au cours de la vie, il est aussi important de prendre en compte d’autres paramètres tels que l’expérience sociale des individus, c’est-à-dire de considérer les occasions qu’ils ont eu d’entrevoir des perspectives d’avenir non fournies par leur milieu social d’origine, à travers des interactions avec des tiers, par exemple lors d’un stage d’immersion en milieu professionnel pendant les années d’étude. Ces interactions sont susceptibles de donner aux individus des occasions d’analyser leur propre situation et de la comparer à d’autres mais aussi de fournir d’autres «figures d’exemple» (role models), et ainsi d’ouvrir l’horizon des possibles et de suggérer du choix entre plusieurs options désirables. Une explication possible aux difficultés de certains jeunes à se projeter dans l’avenir est un déficit de réflexion par rapport à leur situation personnelle; une autre en est le déficit d’options permettant de satisfaire pleinement leurs aspirations les plus structurantes.

Horizons élargis

Troisièmement, suivant le sillon tracé par Appadurai à l’aide d’observations ethnographiques en Inde, l’analyse des conditions d’épanouissement de la capacité à aspirer des jeunes en contexte européen met en évidence de fortes disparités. On admet généralement que bon nombre d’adolescents puisent dans leur réseau social primaire et dans leurs expériences pour déterminer quelle serait une orientation désirable (par exemple, Archer et al., 2014). Ceci tend à confirmer que plus les adolescents grandissent dans un milieu susceptible de leur offrir un réseau social large et une variété d’expériences (par exemple des voyages, des activités extra-scolaires variées), plus l’horizon des possibles leur paraîtra large.

Les données recueillies lors d’enquêtes qualitatives réalisées auprès d’adolescents scolarisés dans l’enseignement secondaire, ainsi qu’auprès intervenants socio-éducatifs impliqués dans la prévention du décrochage scolaire et dans l’accompagnement des jeunes décrocheurs – principalement dans des quartiers populaires voire défavorisés dans de grandes villes européennes – confirment ces inégalités mais permettent également de montrer qu’elles ne sont pas une fatalité. Interrogés sur les lieux et les occasions qu’ils ont eues de réfléchir à un avenir qui leur paraîtrait désirable, les adolescents ont bien sûr pointé la sphère familiale, où les personnes qui s’avèrent inspirantes sont parfois les parents ou les frères ou les sœurs plus âgées, parfois des membres de la famille un peu plus éloignée, ou bien des amis de la famille ou encore des voisins. Ils ont aussi pointé la sphère scolaire, où l’inspiration peut venir d’enseignants dont la capacité à enthousiasmer leurs élèves suscite des vocations parmi eux, à l’instar d’un enseignant de mathématiques capable de lier le contenu de son cours aux préoccupations quotidiennes de ses élèves.

Mais l’impact des interactions entre élèves et enseignants ne se limite pas à cela. Aux Pays-Bas, c’est aux mentors (professeurs principaux) qu’il incombe de dispenser des cours d’orientation aux élèves du secondaire. À travers un accompagnement au cheminement personnel, ou bien à travers des activités collectives telles que faire participer leurs élèves à des journées portes-ouvertes organisées par les établissements d’enseignement supérieur de la région, les mentors peuvent également être amenés à faire office de miroir pour leurs élèves. Mais l’inspiration peut également venir de sorties scolaires qui ont pour effet de mettre les élèves en contact avec des professions dont ils n’avaient qu’une connaissance très restreinte jusque-là (par exemple une élève intéressée par les métiers de la traduction après avoir visité un tribunal lors d’un voyage scolaire organisé par son professeur d’éthique).

Entre famille et école, on retrouve les principaux lieux de socialisation des adolescents, dont bon nombre d’observateurs disent que les interactions qui s’y produisent tendent à pousser les jeunes générations dans le sens de la reproduction de la stratification sociale. Cela étant, les enquêtes menées aux Pays-Bas ont permis de mettre en évidence d’autres interactions qui contribuent à l’élargissement de la capacité à aspirer. Il y a bien sûr des interactions ayant lieu lors d’activités extra-scolaires dans lesquelles les adolescents sont en mesure de rencontrer des adultes ou des pairs inspirants (un coach sportif, un animateur invitant un groupe de jeunes à organiser un concert public dans leur quartier). D’une manière générale, ces échanges tendent également à suivre la stratification sociale (les jeunes issus de milieux favorisés ayant accès à des activités extra-scolaires plus variées et plus susceptibles de leurs ouvrir des horizons que celles auxquelles les jeunes des milieux moins favorisés). Néanmoins, les enquêtes révèlent l’influence d’interactions d’un autre ordre.

D’une part, dans les grandes villes néerlandaises, les «écoles de fin de semaine» (weekendscholen, initiative privée à but non lucratif et bénéficiant partiellement de fonds publics) procurent aux collégiens issus de couches sociales les moins favorisées des occasions de développer leurs horizons d’études au-delà de ceux procurés par leur milieu d’origine : entre autres activités d’aide aux devoirs et d’acquisition d’«aptitudes sociales», ces écoles organisent des rencontres entre des collégiens et des professionnels qui viennent leur parler de leur trajectoire d’études et de leur expérience professionnelle. À travers ces échanges, les jeunes peuvent développer leurs connaissances au sujet de métiers qui ne sont pas représentés dans leur propre monde social : chirurgien, pilote d’avion, avocat, chercheur, etc. et explorer les voies qui mènent à de telles professions.

D’autre part, divers projets menés par des organismes locaux – le plus souvent financés sur fonds publics dans le cadre de la lutte contre le décrochage scolaire et de la prévention de la délinquance – visent à mettre en rapport de jeunes décrocheurs avec un adulte qui pourrait faire office de «figure d’exemple» (role models). Identifiés en concertation avec les jeunes en fonction des centres d’intérêt de ces derniers, ces adultes – souvent des coaches sportifs ou bien des artistes ayant développé des compétences éducatives – sont chargés d’établir une relation de confiance avec les jeunes et de les accompagner vers un retour à l’école ou à un emploi.

À travers un travail de compréhension de la trajectoire des jeunes, ces adultes peuvent être amenés à parler avec ces jeunes d’avenirs potentiellement enthousiasmants pour eux. Ce faisant, ils peuvent contribuer à élargir les horizons des jeunes au-delà des références en cours dans leur milieu social d’origine. Si de surcroit ils en viennent à aborder avec eux la question des obstacles qui pourraient entraver le cheminement vers de tels avenirs et des moyens de les surmonter, ils peuvent aussi contribuer, dans certaines circonstances, à atténuer le pouvoir des mécanismes de reproduction sociale (Baillergeau et al., 2019) – à l’instar de l’action des organisations non gouvernementales observées par Appadurai à Mumbai. Ainsi, les enquêtes suggèrent que les aspirations des individus sont moins déterminées par des caractéristiques individuelles que par leur expérience des interactions qui jalonnent la trajectoire biographique des individus, en l’occurrence, principalement dans la sphère familiale et scolaire mais aussi au-delà, dépendamment des opportunités qui s’offrent aux individus.

Cheminements

De par leur caractère exploratoire, ces enquêtes ne permettent pas de porter une appréciation sur la capacité à aspirer des jeunes des milieux populaires en général. Elles ont cependant permis de repérer une diversité de cas de figure : des adolescents ont déjà beaucoup réfléchi à leur avenir, mis leurs idées de départ à l’épreuve et cheminé vers autre chose, à l’instar de Myriam, qui se destinait initialement à être assistante sociale et qui suite à un stage assorti d’échanges avec des personnes d’horzons divers s’est tournée vers l’éducation en milieu fermé (detentiewerker). D’autres associent un centre d’intérêt incarné dans une activité extra-scolaire et avenir professionnel sans s’être réellement renseignés sur les métiers vers lesquels leur activité extra-scolaire pourrait mener, ni même avoir envisagé plusieurs voies, tel Adam – très investi dans la pratique du football et sans réel «plan B». D’autres encore, jeunes de 15 ans et plus, ont déjà connu une orientation en fin de primaire, mais sont peu enclins à parler de l’avenir dont bien des adultes préoccupés par l’inscription de ces adolescents dans une voie professionnelle déplorent une apathie apparente en la matière.

En tant qu’élan vers un mieux-être, les aspirations se dessinent parfois en réaction à ce qui fait souffrir dans le présent et ce à quoi les individus aimeraient se soustraire ou bien en réaction à ce qui manque dans le présent. Cela étant, les aspirations ne se définissent pas qu’en creux des souffrances vécues, elles peuvent aussi être inspirées par un système de valeurs ou bien par des figures d’exemple. De la même manière, les aspirations ne sont pas nécessairement tournées vers soi : il est aussi des aspirations formulées par les individus qui renvoient à des causes visant à l’amélioration de la situation d’un groupe, d’une collectivité (auxquels les individus appartiennent ou non).

Réfléchir sur les aspirations permet d’aborder le rapport à l’avenir en partant de ce que les individus ont à cœur de mettre en œuvre, au vu de leur situation et en fonction du sens qu’ils donnent à celle-ci. A défaut d’apporter une explication complète aux difficultés de certains jeunes à établir un projet professionnel, la recherche sur les aspirations permet d’inclure une réflexion sur le point de vue des jeunes quant à un avenir désirable : non pas simplement recueillir leur opinion sur les options qui leur sont proposées par les institutions (réactif – utile mais insuffisant pour s’assurer que l’on n’est pas passé à côté d’aspirations structurantes pour eux) mais s’interroger sur la façon dont ils perçoivent leur situation – et ce qui y pose problème – dans leurs propres termes.

Normes genrées et rapports intimes : a vulnérabilité sexuelle des jeunes

Depuis les années 1990, plusieurs études présentent un portrait inquiétant de la santé sexuelle des jeunes de 18 à 25 ans, tant au niveau national que provincial. Par exemple, les femmes de ce groupe d’âge ont le taux d’infection de chlamydia le plus élevé au pays, d’environ sept fois plus que le taux national.1 Certaines statistiques indiquent par ailleurs que les jeunes autochtones, les jeunes immigrants et les jeunes LGBTQ au Canada sont fortement touchés par les infections transmises sexuellement et par voie sanguine (ITSS).  Le taux d’infection de chlamydia chez les jeunes autochtones – jeunes hommes et jeunes femmes confondus – est aussi d’environ sept fois plus élevé que le taux national.

Certaines études constatent une baisse des connaissances en matière de santé sexuelle chez les jeunes, tant pour ce qui a trait aux parties du corps qu’aux moyens de transmission des ITSS (Dubé, 2014). De plus, les jeunes femmes révèlent, en grande majorité, un haut taux d’insatisfaction par rapport à leur vie sexuelle ainsi qu’un faible pouvoir de négociation avec leur partenaire dans les rapports d’intimité (East et al., 2011; Masters et al., 2013).

Rassemblant ces indicateurs, l’objectif de ma recherche était de mettre en lumière les déterminants sociaux de la vulnérabilité sexuelle chez les jeunes, afin de comprendre leurs effets sur leur santé sexuelle. Dans cette recherche, j’ai opté pour une analyse des perspectives croisées des intervenants en milieu clinique et des jeunes patients qui consultent les cliniques jeunesses.2

Vulnérabilité sexuelle 

Bearinger et al. (2007) et Ingham (2006) définissent la «vulnérabilité sexuelle» comme la probabilité élevée de contracter des infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS), d’avoir une grossesse imprévue et/ou d’être victime de violence sexuelle. Les auteurs emploient le terme «vulnérabilité» dans un sens qui se rapproche de celui de «risque», c’est-à-dire risque de vivre des difficultés de nature sexuelle. 

D’un point de vue sociologique, la vulnérabilité sexuelle est conceptualisée en lien avec les déterminants sociaux de la santé (Frohlich et al., 2006; Link et al., 1995). Au-delà de l’impact des conditions de vie sur la santé ou de l’origine sociale sur l’accès aux services, l’étude des déterminants sociaux de la vulnérabilité sexuelle chez les jeunes requiert l’analyse de déterminants plus spécifiques, comme par exemple, la socialisation genrée (Ricardo et al., 2006; Tolman et al., 2003), les pressions sociales poussant les jeunes à s’engager dans des relations intimes à un âge précoce (Maia, 2009; Viner et al., 2012), la stigmatisation dont peuvent faire l’objet certains jeunes dans les services socio-sanitaires (Sholveller et al, 2006, Wong et al. 2012), ainsi que la spécificité de l’éducation sexuelle offerte aux jeunes dans les milieux scolaires (Gelly, 2013, Gupta, 2000). 

Une clinique jeunesse

Une clinique jeunesse s’est avérée un terrain idéal pour une prise de contact avec les jeunes qui vivent la vulnérabilité sexuelle et les personnes qui interviennent auprès d’eux.3 La clinique jeunesse choisie, dans un centre intégré universitaire de santé et de services sociaux à Montréal, offre des services de santé sexuelle aux jeunes de 15 à 25 ans.4 Composée d’une équipe d’intervention interdisciplinaire, travaillant sur ou sans rendez-vous et offrant des services médicaux et psychosociaux en lien avec la santé sexuelle et reproductive, cette clinique jeunesse a un mandat spécifique de prévention – soit le dépistage de facteurs de risque pour la santé des jeunes (Carde & Baillergeau, 2013). L’approche d’intervention de la clinique est organisée en fonction des aspects du vécu quotidien des jeunes, qui ont une incidence sur leur santé et leurs comportements en matière de santé sexuelle. Les huit intervenantes de la clinique ont accepté de participer à cette étude5.

Sept jeunes femmes et un jeune homme ont été recrutés pour la recherche, tous ayant entre 18 et 25 ans et ayant déjà eu recours aux services de la clinique. Cet échantillonnage reflète bien la composition majoritaire des jeunes femmes parmi la clientèle de la clinique. Dans le texte qui suit, les perspectives des intervenantes et des jeunes qui ressortent des entretiens semi-dirigés menés auprès d’eux et de mes observations dans divers lieux de la clinique, sont présentées à tour de rôle, avant d’être comparées. 

Les intervenantes

Les intervenantes forment une équipe interdisciplinaire, composée de médecins de famille, d’infirmières, de travailleuses sociales, de sexologues et d’une réceptionniste. Leurs spécialisations respectives par rapport à la santé sexuelle et au bien-être des jeunes se traduisent par un type d’intervention fondé sur la complémentarité. La majorité des intervenantes interviewées pratiquent dans ce domaine depuis plus d’une dizaine d’années, chacune d’entre elles ayant donc eu l’occasion de travailler sur une diversité de cas avec les jeunes. 

Selon les intervenantes rencontrées, le faible niveau de connaissances en matière de santé sexuelle serait un facteur important pour expliquer la vulnérabilité sexuelle chez les jeunes. Il leur manquerait des «informations», une «éducation sexuelle», des «outils» en ce qui concerne les infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS) et les diverses formes de contraception. Les jeunes seraient mal renseignés aujourd’hui sur «les outils de base» leur permettant de «prendre leur santé sexuelle en main». Ils possèderaient de moins en moins les informations essentielles leur assurant un début sain à leur vie sexuelle, tant sur le plan somatique qu’au niveau psychosocial. 

Ce manque de connaissances chez les jeunes serait surtout attribuable, selon les intervenantes, à un système éducatif déficitaire sur les questions de santé sexuelle, notamment depuis 2005 avec les coupures de cours de Formation personnelle et sociale (FPS) dans les écoles secondaires. Même si, selon elles, ces cours avaient certaines faiblesses, ils permettaient néanmoins d’exposer les jeunes à un certain bagage d’informations importantes en matière de santé sexuelle. Dans ces cours, on abordait dès le début du secondaire des éléments essentiels de la santé sexuelle, soit les divers types d’ITSS, leurs modes de transmission et les moyens de prévention. 

Les jeunes

Les jeunes rencontrés proviennent du milieu urbain et sont tous inscrits aux études collégiales ou universitaires. Tous avaient déjà eu recours aux services de la clinique, certains pour des problèmes d’ordre général, d’autres pour des situations requérant une intervention d’urgence. 

De l’avis de ces jeunes, tant les jeunes femmes que le répondant masculin, les rôles et responsabilités genrés représentent une source importante de vulnérabilité sexuelle. Certaines jeunes femmes considèrent que les normes genrées limitent la capacité des femmes d’exprimer leurs préférences dans les rapports intimes et expliquent leur soumission à des actes sexuels que normalement elles préfèreraient refuser. Une capacité limitée de négociation – implicite ou explicite – contribuerait à leur vulnérabilité sexuelle. Selon une des jeunes femmes interviewées, «la fille va avoir plus de difficultés à dire non. Elle va se sentir obligée de faire ce que l’homme veut faire. Puis elle va se taire, puis elle hésite à dire ce qu’elle aimerait avoir ou faire parce que ce n’est pas toujours facile pour elle de mettre en avant ce qu’elle voudrait explorer»(C, 19 ans).

Cette difficulté de négociation que ressentiraient les jeunes femmes dans les rapports d’intimité est au centre d’un des témoignages. La jeune femme souligne avoir contracté une ITSS après avoir eu une relation sans préservatif à la demande de son partenaire : «Dans cette situation, on [la femme] se dit : «Oh pauvre lui !» on veut qu’il aime ça, donc on ressent une certaine pression et on accepte [ce qu’il veut]». Cette obligation ne viendrait pas nécessairement directement du partenaire masculin, mais serait plutôt implicite, «à l’intérieur de nous [les femmes], on sent une pression de lui plaire» (M, 22 ans).

Les jeunes voient la manifestation de ces normes genrées également au niveau de la responsabilité de la contraception, qui resterait une responsabilité féminine. Les jeunes femmes déplorent ce manque de partage et cette responsabilisation à sens unique : «Dans mon cas, c’est toujours moi qui doit y penser [à une forme de contraception]. Même si je dis à mon copain que je ne suis pas protégée, il ne va jamais faire de démarches pour aller chercher des préservatifs» (A, 19 ans). Les normes genrées dictent les rôles et les responsabilités des jeunes et susciteraient de l’anxiété chez ces jeunes femmes face à leur sexualité et leur bien-être.

D’autre part, certains jeunes expriment le même avis que les intervenantes quant au manque de connaissances en matière de santé sexuelle. Ils se sentent démunis sur le plan des informations disponibles, surtout lors de leurs premières expériences d’intimité et expriment de la déception concernant l’éducation sexuelle au niveau secondaire. Formulant à la fois le souhait qu’une forme d’éducation sexuelle au niveau scolaire soit réinstaurée et une critique du système tel qu’il existe, les jeunes insistent par ailleurs sur le fait qu’au-delà des informations de base, il faudrait que l’apprentissage se fasse de façon plus inclusive, qu’il ne tienne pas compte uniquement des normes hétéronormatives, qu’il touche aux questions de consentement et qu’il aborde de front le sujet de la prévention des agressions sexuelles. Aux yeux des jeunes, l’inclusion de ces éléments au programme éducatif présenterait une image plus réaliste de leurs besoins en santé sexuelle et serait en mesure de contrer de façon plus efficace la violence sexuelle envers les femmes.

Une des participantes critique le discours hétéronormatif dans les milieux scolaires et sa pérennité, surtout le manque de reconnaissance de la diversité sexuelle : «J’avais un cours là-dessus [de santé sexuelle] au primaire et j’ai réalisé plus tard ce qui me dérangerait : on n’abordait pas les questions en lien avec la bisexualité et l’homosexualité. C’était petit gars, petite fille et si ce n’était pas ça, tu n’as pas rapport» (C, 19 ans). L’expérience d’une autre participante est parlante aussi en termes des lacunes au niveau de l’apprentissage de la communication, du respect de l’autre et des aspects émotifs de la vie sexuelle. Victime de violence, surtout psychologique, de la part de son ancien copain, celle-ci aurait voulu être sensibilisée à un plus jeune âge aux aspects émotifs de la vie intime : «Il faudrait qu’il y ait plus de prévention concernant la violence conjugale, parce que ça arrive à du monde plus jeune que moi. Tu sais, à cet âge-là on croit que c’est de l’amour [le contrôle du partenaire], mais on ne sait pas c’est quoi la différence» (A,19 ans).

Perspectives croisées

Les perspectives des intervenantes et des jeunes se rejoignent à certains niveaux.  Le fait d’avoir reçu les témoignages de ces deux groupes, qui occupent des positions différentes quant à l’expérience de la vulnérabilité sexuelle, permet de nuancer l’analyse des déterminants sociaux. Le fait que la plupart des intervenantes mettent l’accent sur le discours normatif qui prévaut dans les écoles et que les normes comportementales genrées prédominent dans les témoignages des jeunes, permettent d’étoffer notre compréhension de la vulnérabilité sexuelle chez les jeunes. 

L’approche privilégiée par la sociologie clinique fait de chaque interlocuteur à la fois un sujet et un acteur social situé (en termes de statut social), un «porteur d’un type d’expertise et de savoir différent et spécifique» (Rhéaume, 2009 :196). Les intervenantes et les jeunes représentent ce que Rhéaume nomme les «savoirs pratiques» et les «savoirs communs», respectivement. L’intégration de ces deux formes de savoirs permet d’enrichir l’analyse par le biais d’une «épistémologie pluraliste» offrant une image plus complète de la question analysée (Rhéaume, 2009 :204). 

En ce qui concerne le manque d’informations et d’éducation sexuelle, on constate une complémentarité entre les perspectives. Là où les intervenantes critiquent le système éducatif pour son manque d’ouverture à l’égard de l’éducation sexuelle, les jeunes insistent sur le besoin de reconnaître la diversité. On s’entend généralement sur la nécessité d’une éducation sexuelle adaptée aux réalités des jeunes et d’une mise à la disposition des jeunes de ressources matérielles et psychosociales. Les propos de ces deux groupes rejoignent les conclusions de Stone et al., (2006) prônant une accessibilité simplifiée aux services sociosanitaires, une meilleure diffusion d’informations au sujet des ITSS, la mise à la disposition des jeunes d’un plus grand nombre de points de distribution de préservatifs et l’apprentissage de techniques de communication en ce qui concerne la négociation entre les partenaires dans le cadre des relations intimes. Les lacunes au niveau de leurs connaissances en matière de santé sexuelle auxquelles font face les jeunes seraient le reflet d’un discours hétéronormatif sur la sexualité et la santé sexuelle dans le système éducatif et dans la société plus largement.

La question des rôles genrés dans les rapports d’intimité a été soulevée par les jeunes surtout. D’après eux, les inégalités de genre définissent les rapports d’intimité entre les jeunes, imposant ce que Gagnon et al., (1973) appellent des «scripts sexuels», caractérisés pour les femmes, par la soumission, la docilité et l’objectification de soi. Les jeunes femmes seraient socialisées en fonction de normes genrées qui leur feraient craindre le conflit, les obligent à être constamment à l’écoute des besoins d’autrui et leur font percevoir les relations sexuelles comme étant des manifestations de besoins masculins. Selon Tolman et al. (2003), les scripts sexuels expliquent la distribution inégalitaire du pouvoir de négociation. Ces scripts sexuels, imposés aux jeunes femmes et subséquemment intériorisés par ces dernières, auraient pour effet de normaliser des comportements et des rapports d’intimité inégalitaires. 

Implications pratiques 

La santé sexuelle est une composante essentielle et intégrée de la santé globale qui se développe pendant de la jeunesse, plusieurs jeunes vivant leurs premières expériences sexuelles et intimes durant cette période de la vie. Elle peut représenter aussi une première prise en charge individuelle de la santé – sans l’encadrement des parents – et fournir des outils et des connaissances qui seront utiles plus tard. Selon une des intervenantes, «[la vie sexuelle], c’est un moment où on apprend à se connaître, où on a des expériences révélatrices. […] La santé sexuelle, c’est quelque chose qui se trouve dans une sphère de la vie mais qui se situe dans la globalité du développement» (L). Informer les jeunes dans des espaces éducatifs et sociosanitaires en se détachant des normes sociales genrées dominantes seraient une piste de solution pour assurer la santé sexuelle des jeunes et réduire leur vulnérabilité sexuelle. 

Ces conclusions vont dans le sens de certains développements actuels dans l’expérimentation de programmes éducatifs et de services sociosanitaires dans le cadre d’initiatives en cours dans certaines provinces canadiennes. Au Québec, par exemple, on a mis sur pied des projets pilotes dans les écoles secondaires permettant l’intégration spontanée – peu importe le cours enseigné – de discussions en santé sexuelle sous la forme de topos d’enseignement (Toulgoat, 2016). En Ontario, on a adopté une approche progressive, avec une série de cours de santé sexuelle qui se poursuit tout au long de la scolarité, de la maternelle à la douzième année. Les élèves sont initiés graduellement, selon leur niveau de maturité scolaire, à divers sujets liés à la santé sexuelle (Gouvernement de l’Ontario, 2015). L’effet et la réception de ces programmes d’enseignement restent à être évalués.

Finalement, sur la question des inégalités de genre, ces constats s’inscrivent dans la suite du rassemblement de masse autour des dénonciations d’agressions sexuelles survenues grâce au mot-clic #MeToo sur les réseaux sociaux en 2017. Ce rassemblement a représenté une prise de conscience sur le plan international concernant l’ampleur et la gravité de la culture du viol. Une réflexion sociétale est actuellement en cours autour du discours normatif sur les rapports hommes-femmes, la socialisation genrée et la perpétuation des «scripts sexuels genrés» inégalitaires, tant dans les rapports quotidiens au travail et ailleurs que dans les rapports d’intimité. Dans la foulée de ces évènements, l’expérience des jeunes peut illustrer davantage ces inégalités et contribuer aux solutions pour les réduire. 

Pour une approche globale et solidaire en sécurité alimentaire : collectif en sécurité alimentaire du Réseau des villes et régions laboratoires du CREMIS

Auteur-es: Collectif en sécurité alimentaire du Réseau des villes et régions laboratoires du CREMIS

Fabio Berti (professeur, Département de sciences sociales et politiques, Université de Sienne)

Paula Duran (professeure, École de Travail Social- UFR, Université de Barcelone, membre collaboratrice du CREMIS),

Aude Fournier (professeure de sociologie, Cégep de Victoriaville)

Marta Llobet (professeure, École de Travail Social- UFR, Université de Barcelone, membre collaboratrice du CREMIS)

Claudia Rocio Magaña (professeure, Université de Guadalajara)

Chantal Mazaeff (directrice générale, Institut supérieur social de Mulhouse
)

Christopher McAll (professeur, Département de sociologie, Université de Montréal et directeur scientifique du CREMIS)

Déborah Myaux (chargée de projet, Cellule aide alimentaire de la Fédération des services sociaux, Bruxelles
)

Manuella Ngnafeu (chargée de recherche, Institut Supérieur Social de Mulhouse et directrice du pôle insertion de l’association APPUIS)

Manuel Peñafiel (organisateur communautaire, CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal)

François Régimbal (professeur de sociologie, Cégep du Vieux Montréal, membre du CREMIS)

Serge-Olivier Rondeau (étudiant au doctorat en sociologie, Université de Montréal)

Alexia Serré (chercheure, Cellule recherch’action de la Fédération des services sociaux, Bruxelles
)

François Soucisse (organisateur communautaire, CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal)

Cyril Villet (chargé de recherche, Institut supérieur social de Mulhouse).

Les données disponibles sur l’insécurité alimentaire sont souvent réductrices ou inadéquates, donnant lieu à une certaine « invisibilisation » du problème. En France, la dernière enquête d’ampleur réalisée il y a dix ans par l’Agence nationale, alimentation, environnement, travail précisait que 12% des ménages étaient en insécurité alimentaire, surtout les petits salariés, les personnes seules, les familles et les personnes sans abri (ANSES 2007). Au Canada, en 2012, l’insécurité alimentaire touchait 11,4% de la population, dont 1,15 million d’enfants (Tarasuk et al. 2012). Les groupes les plus concernés sont les familles monoparentales, les femmes, les autochtones, les personnes à faible revenu (dont les personnes assistées sociales et les travailleurs pauvres), les personnes seules, les personnes vivant en colocation (souvent aux études) et les familles avec des enfants âgés de 5 à 12 ans (Régimbal, et al, 2016). En Italie, en 2014, 12,6% de la population était touchée par ce problème (contre 7,5% en 2008) (Eurostat 2015 ; Maino et al., 2016). Bien qu’il n’existe aucune donnée spécifique sur la situation de la pauvreté alimentaire en Espagne et en Catalogne, il est permis de croire que près d’un tiers de la population risque de se retrouver dans cette situation (Fargas et al., 2014; Pomar et Tendero, 2015).

L’insécurité alimentaire est étroitement associée à la pauvreté. Certaines communautés urbaines, comme Mulhouse en Alsace, sont touchées particulièrement par l’appauvrissement de leurs habitants, avec, dans ce cas, une population provenant de 130 origines nationales différentes et un taux de pauvreté des ménages de 32% (Compas, 2012). Sur les territoires urbains, l’insécurité alimentaire est inégalement répartie en fonction des taux de pauvreté par secteur. À Montréal, par exemple, dans le quartier Sainte-Marie-Centre-Sud, les personnes à faible revenu constituaient 34% de la population en 2011 contrairement à 24,6% pour l’ensemble de l’Île de Montréal (Gagnon et al., 2015). L’impact de la crise a augmenté la vulnérabilité et l’exclusion sociale des familles en Espagne avec 22% de la population espagnole en situation de pauvreté en 2014 (contre 26% de la population catalane) (De la Red, 2014; INE, 2015; IDESCAT, 2014).1

Malgré la gravité de la situation, les politiques et programmes en sécurité alimentaire sont généralement inadéquats ou inexistants. Ils se réduisent souvent à des interventions de dernier recours assumées dans l’urgence par des organismes sous-financés du milieu associatif ou communautaire et selon des routines institutionnelles de gestion. Par exemple, à Barcelone, la distribution des aliments pour palier l’insécurité alimentaire est inégale à travers la ville, donnant lieu à un accès variable selon le lieu d’habitation, même si la crise économique a donné lieu à une augmentation de la quantité des aliments distribués (Renes et López, 2011). On dénombre davantage de programmes et d’actions en aide alimentaire provenant des services sociaux publics, de la Banque alimentaire et d’associations du troisième secteur (y compris la Croix Rouge et Caritas).2

Pour répondre au problème d’insécurité alimentaire, certaines villes, comme Mulhouse, souhaitent développer une politique d’aide alimentaire en fonction des différents secteurs du territoire, mais se heurtent à l’atomisation des acteurs et à des positionnements institutionnels différents. En Toscane, dans la province de Sienne, l’approche caritative reste généralement la seule réponse offerte, même si un réseau d’associations soutenu par certaines municipalités, a commencé à travailler de façon différente dans le but de combler les lacunes en matière de politiques nationales.3 Parfois, à travers les différentes villes et régions que nous avons observées, il n’est pas question d’urgence au sens propre du terme : à Bruxelles, par exemple, certaines pratiques inadéquates sont installées depuis longtemps et s’adressent à des publics qui reçoivent de l’aide depuis des années. Outre le manque de temps et de moyens, il existerait au sein du milieu associatif des freins psychologiques au changement : les personnes qui y sont actives ne semblent pas toujours capables de penser le monde autrement qu’en termes de «pauvres» et de «protégés». Les interventions déjà fragilisées et insuffisamment financées sont aussi susceptibles d’être affectées négativement par des transformations structurelles qui ne tiennent pas compte des réalités locales et de l’expérience acquise sur le terrain.

En l’absence d’un engagement clair en sécurité alimentaire de la part des États (Paré 2012) et de la reconnaissance du droit à un revenu de travail ou d’assistance adéquat pour assurer une bonne alimentation, l’offre en matière de sécurité alimentaire se fait souvent sous forme de charité. Si au moins quatre enjeux entourent la sécurité alimentaire : la faim, la nutrition (l’accès à des protéines et des aliments de qualité et en quantité suffisante), l’autonomie et la dignité, les organismes peuvent avoir tendance à ne voir que les deux premiers. Or, le don de nourriture sous forme charitable, sans réciprocité, constitue un geste de pouvoir et peut être ressenti comme une humiliation par les «bénéficiaires» (Cary et Roi, 2013).

De manière générale, en Europe, l’action caritative (re)prend le dessus par rapport aux protections sociales institutionnalisées. Celle-ci est mise en œuvre par le privé (associations pour la distribution alimentaire et entreprises agroalimentaires pour la récupération d’invendus) et est cautionnée et soutenue par l’État et – pour la France – par les collectivités territoriales. Le soutien politique apporté à l’action caritative a un faible coût financier, mais il bénéficie de retombées politiques qui peuvent être importantes dans la mesure où le don alimentaire est particulièrement visible dans le champ médiatique et dans l’espace public. Cela laisse l’impression que « quelque chose est fait » même si l’effet en matière de lutte contre la pauvreté est contestable (Beeman et al., 1997 ; Clément, 2008). Sous certaines de ces formes, le don alimentaire dans l’espace public peut même rendre la pauvreté « trop » visible. À Mulhouse, par exemple, pour des questions de « dignité », la distribution alimentaire à la gare (organisée par des collectifs citoyens) a cessé – malgré le grand nombre de bénéficiaires – au profit d’autres interventions.

Une recherche réalisée à Barcelone montre aussi comment les mesures de protection sociale mises sur pied pour répondre à la pauvreté alimentaire peuvent renforcer l’étiquetage et la discrimination (Sales et Marco, 2014). L’humiliation, la honte et le déclassement qu’implique l’aumône, augmentent la soumission d’individus qui ne se positionnent pas du point de vue de leurs droits, mais se cantonnent dans leur rôle d’objets d’intervention (Simmel, 1908(1992)). Une relation hiérarchique peut se perpétuer à partir de la position de l’intervenant qui a le pouvoir de décider du contenu du panier en termes d’aliments (Nogués et Cabrera, 2017). Ce processus implique la perte d’autonomie et perpétue la dépendance des personnes à l’égard des circuits institutionnels en tant que bénéficiaires de l’aide.

Si le modèle caritatif chrétien dans le domaine de la sécurité alimentaire, sous l’égide de l’Église catholique, est toujours le modèle prédominant en Italie, en Belgique le paysage de l’aide alimentaire est loin d’être monolithique. Les organisations qui la pratiquent se répartissent autour de deux grands axes : un axe allant de la « philosophie caritative » à la « philosophie militante » et un autre allant de la faible professionnalité à la forte professionnalité. Parmi les organisations qui pratiquent l’aide alimentaire, on observe une proportion élevée qui combinent les caractéristiques « caritatives » et « faible professionnalité », mais on retient surtout la diversité de ces organisations et, pour un grand nombre d’entre elles, la volonté d’améliorer la qualité de leurs services, malgré la faiblesse de leurs moyens (Hubert, Nieuwenhuys, 2010). Il est à noter que le modèle du don aux « plus démunis » est soutenu par différentes mesures : Fonds européen d’aide aux plus démunis (14 millions d’euros en Belgique, en 2017) ; mesures visant à rediriger les invendus alimentaires vers le secteur de l’aide alimentaire (par exemple,  récupération de la TVA pour les entreprises qui donnent leurs surplus alimentaires). Au regard des valeurs dominantes dans les sociétés occidentales, ce modèle renforce le caractère caritatif de l’aide alimentaire. Les politiques de lutte contre le gaspillage alimentaire qui soutiennent ces circuits, peuvent aussi consolider l’idée qu’il y ait deux classes de citoyens, ou même, en l’absence d’un droit à l’alimentation, une classe de citoyens et une classe de non-citoyens (Buisson, 2013; Hailey, 2009).

Au-delà de la charité comme telle, l’accès à l’aide alimentaire de dernier recours peut donc être conditionnel et stigmatisant. Être réduit à une « bouche à nourrir » comme une autre peut occulter la variété de situations et de besoins en alimentation qui distinguent les différentes populations selon, par exemple, le genre, la responsabilité familiale, l’âge, l’origine et la santé physique ou mentale. À ce titre, à Barcelone, dans le cadre de la recherche, nous avons constaté une double stigmatisation des personnes immigrées, à la fois par rapport à leur origine et en tant que personnes fréquentant les services sociaux ou la Banque alimentaire de Barcelone. À Mulhouse, le rôle joué par les intervenants sociaux qui permettent d’accéder aux épiceries sociales et solidaires sous certaines contraintes, peut aussi être vécu comme un affront à la dignité des personnes, selon nos résultats.

L’individu responsable

L’idéologie actuellement dominante qui perçoit l’individu comme le principal responsable de ses réussites et de ses échecs est particulièrement présente en sécurité alimentaire, ouvrant la porte à des directives moralisatrices et des injonctions paradoxales. Dans certains cas, l’accès aux ressources en sécurité alimentaire est conditionnel à la participation à des ateliers de gestion de budget, comme si le problème découlait non pas du budget comme tel, mais de la gestion de celui-ci. À Montréal, les « saines habitudes de vie » des individus occupent de plus en plus de place dans le discours de la santé publique en sécurité alimentaire, les « mauvais choix » des pauvres en alimentation étant davantage ciblés que la pauvreté elle-même et l’inaccessibilité économique des aliments. Une injonction paradoxale est aussi présente dans certaines attentes formulées à l’égard des personnes : pour avoir accès à l’aide, elles doivent d’abord prouver qu’elles sont « vraiment dans le besoin » (des « vrais démunis ») tout en démontrant qu’elles font le nécessaire pour s’en sortir en « s’activant » (comme « pauvres méritants »).

Les champs de l’intervention sociale en général et de la sécurité alimentaire en particulier sont ainsi marqués par les préoccupations de bien-pensants qui veulent « aider » les pauvres. En « entrepreneurs de morale » (Becker, 1985), ils défendent certaines normes alimentaires, sans tenir compte des opinions, des connaissances et de l’expérience des personnes.  Même des projets en apparence prometteurs (tels des jardins communautaires ou des marchés de quartier montréalais) peuvent ne pas fonctionner si les populations vivant l’insécurité alimentaire sont exclues des décisions, ne s’identifient pas à ces lieux et ne les fréquentent pas.

Des brèches

Dans ce contexte, comment penser des pratiques de production, de transformation/préparation, de distribution/partage et de consommation des aliments fondées sur des rapports égalitaires et solidaires, et respectueuses de l’environnement ?

Des réponses innovantes permettent parfois d’améliorer les pratiques, mais ne répondent pas nécessairement aux problèmes de fond. Par exemple, il y a de nouvelles pratiques d’aide alimentaire qui prennent mieux en compte l’accueil et le respect de la dignité des bénéficiaires, entre autres, en fournissant des bons d’achat qui permettent aux familles de choisir leurs propres aliments. Des autorités municipales peuvent aussi intervenir pour mieux assurer l’approvisionnement des lieux de distribution. La Banque alimentaire de Barcelone, à partir d’une entente de collaboration avec le Marché central des fruits et légumes, a mis en place des programmes de récupération des aliments pour faire face à une demande croissante et améliorer la qualité de l’aide alimentaire. De telles réponses représentent en soi une amélioration, mais il y a lieu de les transcender par des réponses alternatives qui permettent de changer de paradigme.

Par exemple, certaines réponses peuvent remettre en question l’idée que la sécurité alimentaire ne concerne que l’individu. Il s’agirait plutôt d’un enjeu collectif, avec une responsabilité collective à assumer et des revendications à porter dans l’espace public. Plutôt que de réduire les personnes à des « bouches à nourrir » qui sont vues comme responsables de leur situation, il faut comprendre comment l’alimentation s’inscrit dans la vie de populations spécifiques et agir en conséquence. Par exemple, pauvreté et monoparentalité à Mulhouse peuvent se traduire par une course de tous les jours pour des mères de famille, sans voiture, pour trouver les aliments les moins chers, tout en vivant du stress lié aux responsabilités familiales et à l’endettement. Pour les aînés montréalais, les enjeux peuvent être associés, entre autres, à la solitude et au risque de dénutrition, ainsi qu’à la volonté de maintenir la liberté de choix, l’autonomie décisionnelle (demeurer « acteur de sa propre vie ») et les activités significatives, tout en maintenant les rapports d’interdépendance qui sont au cœur du lien social. Les inégalités économiques peuvent aussi s’aggraver avec le vieillissement, donnant lieu à une pluralité de conditions et de besoins (Champagne, 2006; Mesnage, 2010; Alligrini, 2013). D’autres catégories spécifiques de la population ont des besoins particuliers, que ce soit les personnes sans domicile, les jeunes adultes, ou les populations immigrantes et réfugiées.

Pour tous ces groupes, l’alimentation n’est pas dissociable des autres dimensions du social, par exemple, de l’accès au logement. La responsabilité collective veut dire aussi l’engagement de l’État – pourtant largement absent dans le domaine – par la reconnaissance de l’alimentation comme un droit,  ainsi que l’engagement des municipalités, à l’instar de l’Association des municipalités en Italie et les villes de Mulhouse et de Barcelone. Au Québec, comme en Belgique, les services sociaux ont été amenés à s’intéresser aux questions d’insécurité alimentaire à la fin des années 1990. Ce mode d’action sociale prend une ampleur de plus en plus grande et répond à une demande en croissance. Ce type d’engagement peut passer par l’appropriation collective d’espaces urbains laissés en friche, comme dans le cas du projet de jardins communautaires à Colle di Val d’Elsa en Toscane.

Ce dernier cas souligne l’importance de recréer un rapport à la terre, rapport qui n’existe plus pour la plupart des citadins. Cela veut dire aussi renouer avec les savoirs à propos de la production des aliments et transmettre ces savoirs aux jeunes en replaçant l’alimentation au cœur de l’éducation. Il s’agit non seulement de l’accès aux terres cultivables en milieu urbain et ailleurs, mais de la mise sur pied de circuits de distribution courts, par le biais de marchés de quartier (Yorn, 2012; Lasagne 2012), de supermarchés coopératifs, d’épiceries sociales et de groupes d’achat, tout en favorisant le développement de lieux conviviaux de préparation et de consommation d’aliments, tels des cuisines collectives et restaurants solidaires pour les personnes qui le souhaitent  (Vizcarra Bordi, 1999; Fréchette et al., 1997).

De telles initiatives peuvent avoir des effets bénéfiques, mais aussi des effets pervers quand les initiatives sont imposées de l’extérieur, ne tiennent pas compte des stratégies de « débrouille » des populations locales et ne sont pas pensées à partir de leurs connaissances et besoins. Parfois il s’agit plutôt de soutenir leurs propres stratégies, sinon les réponses alternatives peuvent finir par bénéficier surtout à des personnes qui ne sont pas en situation d’insécurité alimentaire.

Pour faire émerger de telles initiatives, il est parfois nécessaire de passer à côté des organisations existantes dont la pratique est ancrée dans le caritatif ou dans l’aide alimentaire. On parle ici de pratiques proprement alternatives qui peuvent être contre-hégémoniques et fondées sur l’auto-organisation, comme dans le cas de la cuisine des sans-papiers à Bruxelles. À Barcelone, des pratiques autonomes comparables ont émergé dans un contexte de crise économique marquée par la désobéissance civile et la transgression des règles, notamment en lien avec la récupération de logements. Depuis 2010, le poids total des aliments distribués par la Banque alimentaire de Barcelone a doublé passant de 8245 tonnes à 16191 tonnes (www.bancdelsaliments.org), et les tensions entre les groupes sociaux sur ce plan ont augmenté. Les mouvements autonomes qui ont émergé dans ce contexte peuvent poser problème pour des professionnels qui s’interrogent sur leur propre rôle et qui veulent soutenir la participation des gens aux processus de décision, sans se mettre en avant. Ce rôle de soutien exige un changement de point de vue des professionnels sur les personnes en tant que porteurs de savoirs, plutôt que de maintenir un rapport de dépendance. À Bruxelles, l’autonomisation d’un groupe d’achats collectif représente un défi, mais également une brèche dans les pratiques existantes. C’est un défi, car le groupe doit faire face à des tâches concrètes complexes, des difficultés matérielles et à des tensions (normales) liées au fonctionnement en groupe, sur le plan, par exemple, de la réciprocité des engagements.

Dans tous ces cas, il faut distinguer l’autonomie individuelle de l’autonomie du groupe ou en réseau vis-à-vis d’autres groupes ou acteurs. La question de la réciprocité est aussi au cœur de ce type d’action. Pourtant dans le cours normal de leur vie, les individus ne sont pas toujours en mesure d’entrer dans des relations de réciprocité immédiate. Dans certaines situations et à certains moments de leurs parcours, elles ont moins de ressources (du temps ou de l’argent, par exemple) à consacrer pour équilibrer leurs rapports avec les autres. Il est plus juste et plus porteur de voir la réciprocité dans la durée et dans un cadre plus global. C’est le cas de certaines cuisines collectives où les personnes cuisinent pour la communauté, tout en bénéficiant par ailleurs d’autres services de cette même communauté.

Insécurité alimentaire et condition ouvrière

Les enjeux soulevés par l’insécurité et la dépendance alimentaires doivent être situés ainsi dans leur contexte économique, politique et historique marqué par la colonisation, les migrations et différentes formes de dépossession. Par exemple, le développement du capitalisme requiert une main-d’œuvre qui n’a d’autre choix que de vendre sa force de travail pour se procurer de la nourriture. L’accès à la terre pour pouvoir produire céréales, fruits et légumes, élever des animaux ou poursuivre des activités de chasse et de pêche a été réduit ou aboli dans le cadre de l’émergence des grandes exploitations agricoles en Occident et sous le colonialisme.

À une époque où on parle de plus en plus d’agriculture urbaine comme une piste possible pour répondre à l’insécurité alimentaire (Duchemin, 2013), il faut se rendre compte que l’insécurité alimentaire de la population ouvrière en milieu urbain et ailleurs fait partie des assises historiques du capitalisme industriel. Par exemple, l’interdiction de l’élevage porcin à Montréal au XIXe siècle – sous l’influence des pouvoirs médicaux naissants qui y ont vu un problème de santé public (Farley et al., 1995) – semble avoir eu un impact direct sur l’autonomie alimentaire des ménages ouvriers et leur dépendance à l’égard des entreprises (Bradbury, 1984). L’appauvrissement des travailleurs constitue actuellement l’une des raisons – au même titre que la fragilisation des protections sociales et les phénomènes migratoires, entre autres – expliquant l’augmentation de la fréquentation des banques alimentaires en Europe et Amérique du Nord.

L’insécurité alimentaire historique et « structurelle » des ouvriers va de pair avec la marchandisation généralisée de l’alimentation en Occident avec, au centre, l’industrie alimentaire. La majorité de la population, n’ayant pas d’autres choix, peut contribuer à la reproduction des inégalités sociales à travers ses modes de consommation favorables aux pratiques de production et de distribution de cette industrie, que ce soit au niveau de l’impact de cette dernière sur les conditions de vie des producteurs et travailleurs agricoles, à celui des traités internationaux et de la règlementation imposée aux producteurs nationaux et locaux, ou à celui de l’impact de ces pratiques industrielles sur l’« aide » alimentaire dans le cadre des rapports Nord-Sud(s) et dans le contexte de famines (Desmarais, 2007). Il peut aussi y avoir des effets négatifs sur l’environnement qui accentuent les inégalités sociales, notamment en santé, par le biais d’eaux polluées, de perturbateurs endocriniens, de la diminution des éléments nutritifs essentiels dans les aliments, du lien entre la malnutrition (manque de protéine) et l’exacerbation des impacts des pesticides organophosphorés (FAO, 2017).

De ce point de vue, il est donc nécessaire de réfléchir globalement sur le lien entre l’agriculture, la qualité et la quantité de nourriture produite et l’insécurité alimentaire (Pollan, 2006 ; Petrini, 2013). La production, distribution, préparation et consommation des aliments sont étroitement liées et il est réducteur de ne considérer qu’un seul maillon de cette chaîne. Il est indispensable de repenser le rôle de l’agriculture et la manière de produire la nourriture, en lien avec des systèmes alternatifs et durables tant du point de vue social qu’environnemental (Van del Ploeg 2008).

L’héritage

La production, distribution, préparation et consommation des aliments sont au cœur de l’histoire humaine et de la vie sociale, avec les savoirs qui se sont développés à travers le temps, dans des environnements diversifiés, constituant un héritage culturel précieux. Avec le développement des rapports sociaux inégalitaires, l’alimentation a toujours été au centre, avec l’appropriation des terres et des ressources naturelles, l’appropriation des corps des autres pour travailler et l’appropriation inéquitable des aliments produits.

À cet égard, des pratiques solidaires, collectives et respectueuses de l’environnement en alimentation peuvent représenter des brèches potentielles ouvrant sur un autre monde social et un autre rapport à la nature. De telles pratiques solidaires et collectives sont garantes du bien-être individuel et collectif en alimentation, que ce soit sous la forme du bien-être matériel (sécurité alimentaire), relationnel (sociabilité alimentaire), corporel (valeur nutritionnelle des aliments et santé), décisionnel (autonomie alimentaire) ou temporel (l’alimentation dans les routines quotidiennes et dans les temps de vie) (Fournier et al., 2014; McAll et al., 2015). En tenant compte de la personne dans sa globalité (en lien avec les différentes dimensions de son bien-être), de ses savoirs expérientiels et du croisement de rapports sociaux variés dans sa vie, ces approches alternatives s’opposent aux rapports sociaux inégalitaires qui se maintiennent par le biais de préjugés fondés sur la réduction de certaines populations à des traits uniformes et négativement connotés.

La coopérative de récupérateurs Les Valoristes : repenser le travail à la marge

Les Montréalais connaissent les Valoristes. Ce sont les gens qui sondent les rues, les parcs, les bacs et les poubelles à la recherche de contenants consignés, de bouteilles ou de canettes. Ils font partie du paysage urbain montréalais depuis longtemps et assurent un travail civique certain en nettoyant plusieurs endroits de la ville. Mais on leur accorde souvent peu d’attention. Ils sont régulièrement stigmatisés, associés à la délinquance, à l’itinérance et aux dépendances à l’alcool et aux drogues. Peu de gens ont tenté de comprendre leur réalité ou de déconstruire les préjugés dont ils sont affublés. C’est ce que ce texte, fondé sur une partie des résultats de mon mémoire de maîtrise, tentera de faire.

C’est en 2012 qu’est née la coopérative de solidarité Les Valoristes. Inspirée d’un modèle issu de la Colombie-Britannique, la coopérative tente d’organiser les récupérateurs et d’en faciliter le travail, tout en leur assurant une représentation politique et une reconnaissance sociale. Pour ce faire, elle a notamment ouvert un centre de dépôt, où tout un chacun peut venir remettre ses contenants en échange du montant de la consigne. Cet endroit est rapidement devenu un lieu central, où plusieurs centaines de récupérateurs passent à chaque été. Mais qui sont ces récupérateurs? Il est important de noter que ceux qui sont présentés ici ne représentent que les travailleurs ayant utilisé les services du centre de dépôt, et non l’ensemble de la population des récupérateurs montréalais.

Portraits

Il est difficile de faire un portrait global de la population des Valoristes. S’ils se ressemblent sur plusieurs points, notamment l’absence de revenu stable, on retrouve de plus en plus de diversité dans cette population, ce qui coïncide probablement avec la montée des formes de travail atypiques et précaires : « Il y a de plus en plus de gens. Il y en a qui sont propres, bien habillés, mais tu sais, ils ont besoin de 10 ou 15 piastres. Et les choses ne vont pas en s’améliorant, elles vont plutôt en empirant. […] Il y aura de plus en plus de gens qui viennent. »1 (E52) « Il y a plus de gens, à un autre niveau. Avant on n’aurait jamais vu d’Asiatiques, beaucoup de personnes, j’ai été surprise, des femmes asiatiques âgées… comme je vous disais, des gens de mon âge, c’est surtout des Asiatiques que j’ai vus. C’est peut-être aussi un signe de pauvreté, qui est cachée souvent. » (E11)

Les Valoristes doivent être perçus comme des travailleurs. C’est leur activité qui nous intéresse, ainsi que ce qu’elle dit sur la réalité des personnes marginalisées et précarisées. Ce n’est pas une situation liée à l’itinérance : la majorité d’entre eux disposent d’un logement et plus du tiers des récupérateurs que j’ai rencontrés disent n’avoir jamais connu de situation d’itinérance. Tous ne donnent pas autant d’importance à ce travail. Alors que certains ne font qu’une centaine de dollars supplémentaires au cours du mois, d’autres arrivent à en tirer entre 100 $ et 200 $ par semaine. Certains utilisent ces revenus pour leur consommation d’alcool, mais peu des répondants ont affirmé avoir des problèmes de dépendances. En bref, l’activité des Valoristes est une forme de travail précaire et c’est cette activité, et la place qu’elle prend dans la vie et les trajectoires de travail des récupérateurs, que nous avons voulu comprendre.

Parcours

Au total, trois grands types de parcours scolaires et professionnels sont ressortis de l’étude. Deux étaient largement majoritaires, regroupant un peu moins d’une vingtaine de cas chacun, alors que le dernier est plus marginal, bien que présent. Chaque parcours comporte des dynamiques et des trajectoires particulières.

L’une des trajectoires qui rassemble le plus grand nombre de Valoristes est celle qui correspond aux individus qui n’ont pas reçu d’éducation post-secondaire ou de formation spécifique. Beaucoup de ces individus ont vécu des situations précaires pendant une bonne partie de leur vie, alternant les emplois précaires ou non qualifiés, souvent entrecoupés de longues périodes d’assurance-emploi ou d’aide sociale. Pour ces individus, la collecte des contenants consignés apparaît comme une manière de compléter les prestations de sécurité du revenu et de conserver une entrée d’argent régulière, malgré l’instabilité des parcours de travail.  « J’ai déjà travaillé comme journalier, j’ai déjà fait de la peinture. J’ai fait du lavage de vitres, j’ai fait du lavage de tapis. J’ai fait pas mal toutes les jobs en dessous de la table. […] J’ai arrêté [mes études] en secondaire I, tu sais. […] Des fois il me manque 50 $ dans ma semaine, ça fait que je vais aller ramasser. » (E32) Ils ont certes accès au marché de l’emploi, mais sont maintenus dans les emplois marginalisés ou précaires.

Un second type de parcours assez répandu correspond à des travailleurs de classe moyenne. Ceux-ci ont un diplôme d’études collégiales (DEC) technique, un diplôme d’études professionnelles (DEP) ou un cours spécialisé, par exemple, en coiffure, en mécanique ou en cuisine. On retrouve aussi quelques universitaires ayant étudié en différents domaines, allant du droit à la biochimie, en passant par les sciences sociales. Contrairement aux trajectoires citées plus haut, ces individus ont travaillé une bonne partie de leur vie dans des emplois salariés, souvent avec de bonnes conditions et des salaires intéressants. Néanmoins, ils se sont retrouvés exclus du marché de l’emploi, que ce soit à cause de blessures diverses ou de problèmes de santé mentale – notamment la dépression et l’anxiété. Certains de ces Valoristes comptent retourner au travail une fois guéris, mais d’autres, souvent plus âgés, ne croient pas avoir l’énergie de retrouver un travail, d’autant plus qu’ils se sentent souvent exclus d’emplois potentiels à cause de leur âge.

Finalement, certains parcours ont été marqués par la criminalité, notamment la vente de drogues, et ces répondants ont tendance à définir leur parcours en lien avec ce milieu. La plupart ont décidé de quitter le milieu criminel et la collecte des contenants consignés permet de faciliter cette transition. Plusieurs d’entre eux voient le travail comme une manière de montrer leur valeur, d’obtenir une place légitime dans la société. Ils ont souvent de la difficulté à trouver un emploi régulier, soit à cause de leur dossier criminel, soit à cause de leur manque d’expérience sur le marché du travail régulier.

Travail et emploi

Ces travailleurs qui récoltent des contenants consignés vantent souvent le caractère « informel » de leur activité. Ils n’ont pas de patron, peuvent travailler à leur propre rythme, et n’ont pas besoin de déclarer leurs revenus à l’impôt. Cela permet d’ailleurs de conserver les montants de prestations sociales habituelles : « Fait que quand tu regardes ça, on roule comme si on faisait le salaire minimum. Mais on ne veut pas se faire taxer par le gouvernement […]. Tu sais moi comme je te dis je reçois 400 $ par mois, ce 400 $ là il paie mon loyer, il paie mon téléphone cellulaire puis une coupe de bébelles, mais pas grand-chose. » (E26) La peur de la taxation revient souvent chez les Valoristes, tout comme la peur de la réduction des prestations.

La liberté et la flexibilité de cette forme de travail sont aussi présentées comme un avantage certain de la collecte des contenants : « Moi c’est vraiment la liberté, la liberté est très importante. Tu es ton propre boss. […] Je travaille six jours par semaine, 10-12 heures. Mais quand je dis 10-12 heures, c’est pas à temps plein, tu as toujours un bon trois heures de break que tu peux prendre, pour prendre un café, relaxer. » (E42)

Cette définition ouvre sur la distinction proposée par Pinard (2000a) entre emploi et travail. Pour l’auteure, le travail « ne renvoie […] pas seulement à l’activité laborieuse concrète; c’est aussi, dès le départ, une institution dans la société qui sert à reproduire certains types de rapports sociaux » (Pinard, 2000a : 26). Le travail est donc avant tout une institution permettant de situer socialement des individus et non une simple activité productive. La présence de la coopérative de solidarité Les Valoristes souhaite justement redonner une certaine dignité au travail de collecte des contenants, et s’intègre donc directement dans cette définition.

Pour sa part, l’emploi, selon Pinard, n’est qu’une création de l’entreprise moderne. Ce n’est pas une institution sociale, contrairement au travail, mais un système visant le contrôle de la main-d’œuvre. La sécurité d’emploi visait à construire un cadre renforçant le contrôle du travail par les entreprises. La fin du modèle salarial traditionnel n’est donc pas la fin du travail, ni même la fin de l’emploi (en tant que système de contrôle de la main-d’œuvre).

Cette définition du travail comme « une pratique inscrite dans la société, qui permet d’agir individuellement et collectivement » (Pinard, 2000a : 28) décrit bien le travail des Valoristes et, par extension, l’organisation collective qui se bâtit autour de la coopérative. Ce travail est d’autant plus mis en contraste avec l’emploi, qui « renvoie […] à un rapport imposé que l’on ne peut changer, auquel il faut se conformer » (Pinard, 2000a : 28).

À la lumière de mes résultats, force est de constater que les Valoristes revendiquent leur statut « informel » ou, du moins, apprécient l’anonymat que leur confère leur situation. Cela leur permet de ne pas avoir à déclarer l’argent qu’ils collectent grâce aux contenants afin d’éviter qu’on réduise leurs prestations. De plus, il s’agit d’un travail « libre ». Les Valoristes n’ont pas de comptes à rendre à personne, n’ont pas d’horaire particulier à respecter autre que celui qu’ils se donnent eux-mêmes et peuvent commencer et arrêter quand ils le souhaitent : « J’en faisais quand j’étais jeune, pour payer certaines affaires. À cette époque-là, j’avais des problèmes à avoir un emploi, mais je ne voulais pas rester à rien faire, donc j’ai fait ça [ramasser des contenants consignés]. […] Après ça a mené à d’autres choses […], je travaille avec un éco-quartier, en agriculture, le jardinage… » (E44)

Alors qu’elle ramassait beaucoup de contenants auparavant, cette personne a réduit sa collecte pour se concentrer sur son autre emploi. Comme c’est le cas pour d’autres récupérateurs, elle pourra recommencer plus assidûment en cas de perte d’emploi. Ces va-et-vient entre emploi plus traditionnel et collecte de contenants sont fréquents chez plusieurs Valoristes et sont une preuve des avantages que confère la flexibilité de ce travail.

Il y a ici un exemple parfait de la distinction faite par Pinard (2000a) entre emploi et travail. Ce que ce Valoriste affirme, ce n’est pas qu’il n’est pas capable de travailler. C’est simplement qu’il n’est pas à l’aise à l’intérieur du système d’emploi; qu’il considère que celui-ci n’est pas adapté à sa réalité. Néanmoins, ce n’est pas qu’il ne souhaite pas travailler, puisqu’il affirme ne pas vouloir rester à rien faire. Cette distinction entre travail et emploi devient donc pertinente, non pas d’un simple point de vue théorique, mais dans la manière concrète dont le travail est pensé et organisé.

Zone grise

La notion de « zone grise », développée par Azaïs (à paraître), permet de pousser plus loin cette réflexion autour de la « fin » du modèle salarial. Ce qu’elle propose, c’est de cesser une approche purement juridique, visant à comprendre la transformation du travail simplement par une mutation de l’emploi et des relations de dépendance entre employeur et employé. Pour Azaïs, il faut étudier une pluralité d’acteurs – les rapports qu’ils entretiennent entre eux influençant de multiples façons les formes actuelles prises par le travail.

Le fait d’étendre le droit du travail aux non-salariés, par exemple, ou de reconnaître des formes de travail atypiques ou marginalisées, ne permet pas de comprendre comment ces formes de travail sont vécues par les travailleurs, ni comment ces derniers restent pris dans des relations de pouvoir. Donner un statut « officiel » aux Valoristes n’améliorerait pas leurs conditions de travail, d’autant plus que la plupart ne collectent les contenants que de manière temporaire.

Dans le cas des Valoristes, c’est justement cette « zone grise » qu’il semble pertinent d’étudier. L’aide sociale, à la fois dans le montant qui est offert, sa structure de distribution et les contraintes qu’elle impose aux bénéficiaires, est cruciale dans le rapport que les Valoristes entretiennent avec leur travail. Celui-ci ne peut être enregistré ou calculé comme un revenu, puisque cela diminuerait le montant de leurs prestations. Les rapports que les Valoristes entretiennent avec les citoyens structurent leurs horaires et leurs circuits de collecte. Les femmes Valoristes tendent, par exemple, à éviter les moments trop achalandés et à minimiser les relations avec les autres Valoristes. Au contraire, certains Valoristes entretiennent de bonnes relations avec les commerçants de leur quartier et orientent donc leur manière de travailler autour de ces commerçants, qui leur assurent un nombre important et régulier de contenants. La relation avec les municipalités et le respect des différentes lois et mesures en place contribuent à la légitimité du travail des Valoristes.

C’est dans la multiplicité de ces acteurs et dans l’imbrication d’un grand nombre de rapports sociaux que s’inscrit le travail des Valoristes. En bref, et tout comme l’affirme Azaïs, alors que le travail était auparavant économiquement et juridiquement balisé, il est maintenant traversé par une pluralité de dynamiques et d’acteurs divers, dont les impacts ne peuvent pas être pensés par le biais de la définition classique de la relation d’emploi.

Dans cette optique, l’étude du travail des Valoristes est pertinente pour la compréhension des formes de travail marginalisées et précarisées qui se font de plus en plus nombreuses. Les nouvelles formes d’économie du partage, tout comme les formes de travail qui font partie du secteur informel, en sont de bons exemples. Il nous faut donc repenser la manière dont est conçu le travail, ce qui impose de revoir du même coup les questions d’organisation collective, ainsi que les protections sociales qui sont offertes aux travailleurs.

17ème Atelier international de recherche et d’actions sur les inégalités sociales et les discriminations du CREMIS, Bruxelles 2016 : si un meilleur existe, il n’est peut-être pas ailleurs

Un esprit qui s’est élargi pour accueillir une idée nouvelle ne revient jamais à sa dimension originelle.
– Oliver Wendell Holmes

Quand on m’a proposé de rendre compte de ce 17e Atelier international de recherche et d’actions sur les inégalités sociales et les discriminations (note 1), j’ai hésité. Cette semaine d’échanges qui s’est conclue par une rencontre publique et qui visait à ouvrir des brèches dans la Fabrique des pauvres a, en ce qui me concerne, achevé d’ébranler les moellons d’une professionnalité de plus en plus souvent prise en défaut de résultats.

Je n’arriverais pas, même si je le voulais encore, à faire ici un compte rendu formaté « pro » des échanges, des analyses et des thématiques qui se sont dégagés d’une semaine riche de rencontres et de débats. Mais peut-être puis-je témoigner de l’utile, du précieux même qu’ont représenté ces quelques jours pris sur le temps (en grande partie rythmé par l’urgence) de ma pratique d’acteur du social et de la santé en contexte précaire.

De mon carnet de notes à la Revue du CREMIS, voici donc quelques traces, preuves d’un cheminement commun et des transformations qu’il a sans doute imprimées durablement chez celles et ceux qui y ont participé. Juste des notes, toutes empreintes de subjectivité dans leur contenu et dans leur forme aussi puisqu’elles sont présentées sous forme d’extraits plus ou moins développés autour de notions mises en avant dans nos échanges formels et informels.

Affrontement ou conflit ?

Il y eut peu d’opposition entre nous. Peut-être faut-il y voir le signe d’une constitution trop uniforme de notre groupe ? On échappe difficilement à une certaine homogénéité en période de lutte. Il est toujours plus facile de désigner des camps opposés. Et au sein du sien, de catégoriser les personnes selon nos schémas habituels : un chercheur, un expert du vécu, une militante, un professionnel, etc. Mais la désignation d’un ennemi commun porte un risque. Que la reconnaissance de ces autres aux prises avec tout ou partie de nos difficultés, ne débouche que sur des alliances de circonstances. Nous ne pourrons alors jamais nous interroger, collectivement, sur un projet plus large – débordant le cadre imparti – que l’on pourrait partager. Et nous en serons réduits à la seule considération des fins et des moyens.

A contrario, le peu de dissonance entre nous montre aussi que le groupe soutenu par la méthode de travail mise en place a pu éviter d’être dans l’affrontement. L’affrontement c’est de l’unidimensionnel : on est dans un « je » contre un « je » et son dépassement implique l’écrasement de l’autre. Il me semble que durant toute cette semaine d’échanges, nous étions davantage et sans même le savoir dans la disputatio (note 2) : questions, arguments et contre-arguments constituaient ainsi un espace de conflit, inséparable de sa permanence. Un conflit multidimensionnel que l’on ne pouvait dépasser que par la construction d’un « nous ». Un « nous » bien utile dans nos sociétés du rabattement sur l’individu de la responsabilité de son malheur, sur fond de discipline et de surveillance.

Pour certains d’ailleurs, leur présence aux ateliers était tout entière dans cette recherche et cette volonté de lien entre différents acteurs et dans la recherche d’un dépassement de leurs ancrages vécus comme trop homogènes. Nous partagions aussi une visée, le métissage des savoirs et des pratiques.

Situation

En préambule de la semaine, chacun fut invité à dire qui il était, d’où il parlait et à quels aspects de sa vie ou de sa pratique (dont on pourrait interroger la distinction ainsi faite) il prêtait aujourd’hui le plus d’attention.

Ce centrage sur nos personnes comme individus participant à l’atelier ne m’a pas particulièrement surpris. Dans l’après-coup, je pense que nous aurions pourtant pu y porter une attention particulière. Un des enjeux actuels tourne autour de la figure de l’individu (note 3). Cet individu que l’on veut voir concerné par ce qui lui arrive (pour le meilleur et pour le pire parfois), que l’on veut mettre en lien (avec lui-même et avec les autres), que l’on veut responsabiliser (pour qu’il devienne entrepreneur de lui-même). N’y a-t-il pas une contradiction à vouloir soutenir à tout prix le lien, le vivre-ensemble, la participation de tous, tout le temps en polarisant toute l’attention sur les seules caractéristiques individuelles ?

N’est-ce pas passer à côté du fait que nous ne sommes pas invités à nous lier les uns aux autres, mais que nous sommes liés ontologiquement aux autres ? Ces exhortations à refaire lien ne participent en fait qu’à faire croire que les liens entre les gens sont optionnels et nous incitent à en déduire que l’individu est toujours délié, séparé.

Difficile dans un tel contexte de se penser comme faisant partie d’une multiplicité. Or en tant que personne nous sommes toujours en situation (note 4), dans un donné qui nous échappe en partie, mais qui est toujours articulé à d’autres personnes. En substituant à la figure de l’individu qui est toujours définie par des catégories extérieures, l’idée d’une multiplicité en lien avec son milieu – non pas située donc, mais en situation –, on ouvre pour les personnes et on s’ouvre comme professionnel à l’expérimentation de formes d’intelligence collective.

Plus largement, se découvrir comme étant en situation, comme partie d’un multiple permet de se démarquer des références professionnelles et personnelles qui parfois polluent la réflexion. Et a comme effet de mettre en lumière le réel qui est si souvent masqué derrière la virtualité de la figure de l’individu.

Agir

C’est sans doute la volonté d’agir qui nous a réunis durant une semaine. Agir sur les nombreux éléments qui fragilisent, norment ou disciplinent de plus en plus les personnes et les comportements de tous et singulièrement des plus faibles dans nos sociétés. Comme acteurs du soin et de l’aide, nous posons souvent des actes et nous accomplissons nombre de missions. Mais en écoutant les non-professionnels qui prenaient la parole, je me demandais si faire était agir. Si on prête une oreille attentive à leur dire toujours ancré dans un vécu, on comprend que l’agir est ailleurs. Loin du contrôle de la situation que l’on attend toujours de nous. Loin de l’agitation, de la réaction conjoncturelle à la souffrance du moment, qui n’est souvent qu’une attention de quelques semaines ou de quelques mois.

L’agir est un terme que les non-professionnels prononcent parfois, mais qu’ils ne revendiquent jamais. L’agir dépasse les polarisations propres aux politiques et aux professionnels et développe des solutions en situation. Il articule les multiples composantes du problème plutôt que de les classer ou de les ordonner selon des critères toujours réducteurs. Il fuit l’hyperactivité et se réapproprie le temps. Cet agir, qui peut être commun, qui peut se partager n’est en revanche pas de l’ordre de la communication.

L’authenticité

Ce fut un des thèmes retenus pour la journée publique du vendredi. De quoi nous parle l’authenticité ? D’une justesse de l’être ? Mais qui la définira ? D’une justesse du propos alors ? Mais ne doit-on pas, ici aussi, s’inquiéter des louangeurs ou des censeurs ? À moins que l’authenticité dont il est question ne soit que la manifestation de nos relations concrètes à un moment donné et dans un milieu donné aux autres et au monde ?

Il me semble que quand nous parlions d’authenticité, c’était une manière de dénoncer la finalité utilitaire des hommes et des actions qui est aujourd’hui la règle. De dire que dans le réel des vies, il y a des choix et les conséquences de ces choix et qu’ils ne sont pas toujours raisonnables. Et que vouloir faire quelque chose pour ces vies, demande un engagement pour les transformer en vue d’une fin qui libère plutôt qu’elle n’assigne. L’authenticité est aussi la condition pour qu’une aide offerte puisse être acceptée ou refusée sans préjudice pour ces protagonistes.

Commun

Je porte depuis longtemps une réelle attention au commun des existences. Mais je n’ai aucune illusion sur sa possible construction à partir d’une modélisation qui viendrait d’un « en haut ». Même d’un « en haut » qui se parerait de garanties démocratiques ou scientifiques. Le commun n’est pas déterminable. Il n’a rien à voir avec le pacte social. Il est cette expérimentation que nous sommes tous « sur le même bateau ». L’ignorer permet parfois de gagner quelques batailles, mais finit toujours par nous faire perdre la guerre.

Ici aussi c’est des ponts entre pratiques professionnelles et citoyennes que pourra se dégager un commun indéterminé, mais porteur de sens. Il faut pour qu’il advienne, des pratiques dans lesquelles chacun peut déplier et choisir d’articuler ou pas son activité propre. Les savoirs des pairs aidants et des experts du vécu sont ici de la plus grande importance. L’attention des chercheurs à la bonne compréhension et à la bonne réception de ces savoirs doit être de tous les instants.

Pour autant, si le commun ne se décrète pas, on peut repérer les conditions qui le rendent possible. On imagine ainsi que la reconnaissance est un enjeu premier. Qu’il faudra refuser les relations asymétriques, penser les dispositifs de prise de parole, s’ouvrir à la proximité entre professionnels de première ligne et usagers vulnérables dans l’expérience commune qu’ils ont de ce qui les relie, etc.

Communication

Développer la communication, nous dit-on, est aujourd’hui un passage obligé pour avoir plus d’impact sur le politique et dans le public. Il est peu contestable que notre époque a fait de la communication, une obligation qui ne souffre aucun manquement, sous peine de non-existence. Vivre caché ne garantit plus de vivre heureux, mais peut vous condamner à ne plus ou ne pas exister. Comment dès lors imaginer une quelconque portée de nos actions si on n’est pas ? Pas d’échappatoire à l’impératif proclamatoire. Il faut composer le message pour le rendre audible et, peut-être composer avec le messager qui ne l’entend pas de cette oreille et avec un auditeur à l’ouïe tout aussi sélective. L’enjeu est, on l’a dit, existentiel. La conclusion s’impose d’elle-même. La communication, pour être un outil de contestation et pour nous permettre de résister à la surcommunication du camp d’en face, doit devenir ou être plus encore au rang de nos préoccupations.

Mais la communication ne doit-elle pas toujours venir en excédent de la pratique ? Penser les actions en pensant à la manière dont on va les communiquer, n’est-ce pas se condamner à les formater pour qu’elles entrent dans les cases du communicable ? D’autant plus dans un système qui a montré plus d’une fois sa capacité d’assimiler toute contestation, et ce jusqu’à sa propre contradiction. Et si tous nous communiquons sur nos actions, ne finirons-nous pas par accentuer le fond de bruit médiatique qui rend inaudible le discours ?

Le partage, le commun ne naissent pas de la communication, mais de la rencontre des créations en situation.

Entre authenticité bien comprise de l’action sociale et communication, devons-nous choisir ? Doit-on préférer engager le communicant plutôt que le travailleur social ? Doit-on se glisser dans les conditions de cadre du « There is no alternative » et y faire valoir nos revendications, ou la communication et ses professionnels peuvent-ils ouvrir des chemins de traverse, des à-côtés qui dérangent et transforment le cadre actuel ?

Connaissance

Plein feu sur les chercheurs. Et sur les nouveaux savoirs, qu’ils accumulent, qu’ils croisent et qui sont de plus en plus souvent compris et pris dans une logique utilitariste. Les agirs authentiques, que l’on différencie des actes, ne sont pas fort visibles dans une société qui mise massivement sur le pragmatisme et le retour sur investissement.

Les chercheurs, dans leur exploration des savoir-faire propres aux activités humaines, doivent aujourd’hui plus qu’hier se poser la question de l’utilisation de leurs recherches. L’enjeu ne porte pas seulement sur la compréhension de phénomènes (et sur la communication qui en est faite), mais sur leur connaissance (et donc sur ce qui les rend partageables). Deux conditions pour cette entreprise. Du temps et la re-connaissance d’une part d’ignorance dans les sciences humaines.

Les chercheurs, comme tant d’autres professionnels, doivent choisir leur camp. Seront-ils utiles ou subtils ( note 5) ? La distinction est tout entière dans le choix posé de recentrer un savoir sur le seul point de vue du commanditaire ou du chercheur, ou au contraire, sur la multiplication des points de vue et sur le travail de croisement réflexif qui en résulte. J’attends autant si ce n’est plus de la recherche qu’elle mette en lumière les processus en place et pas uniquement leurs effets. J’appelle aussi de mes vœux que les chercheurs rejoignent les professionnels et les non-professionnels dans la lutte pour faire advenir la portée non pas d’une vérité, mais des réels qui dans notre époque s’entrechoquent dans des rapports de force.

Experts du vécu, expérience

Cette semaine d’échanges nous a menés à de nombreux croisements, carrefours qui pourraient devenir – si l’on garde la métaphore routière – des échangeurs. Nous le savons, le savoir abstrait, logé dans les rayonnages des bibliothèques, mène à une somme d’informations, mais résiste rarement à l’épreuve du réel. En miroir, sans réflexion, la pratique débouchera toujours sur de la répétition d’où est exclue toute créativité.

Pour que l’échange se réalise et soit fécond, il y a une condition. S’ouvrir à l’intériorisation de toutes ces perceptions (des vécus, sensibles, théoriques, réflexives). On devine l’inconfort, sinon la dangerosité d’une telle posture. Elle met directement en péril les frontières que tous nous tirons entre citoyenneté et professionnalité, entre vécu et ressenti, entre soi et non-soi. Peut-être peut-on se rassurer en rappelant qu’il ne s’agit pas d’être dans l’un ou l’autre, mais de rendre possible la circulation entre ces différentes composantes d’une identité humaine. Sans doute peut-on en pâtir parfois, mais ces échanges renforcent aussi notre pouvoir d’agir.

La leçon des experts du vécu, des experts d’expérience qui met à mal la raison technique qui arrive massivement dans les sciences sociales, est que l’humain est un être de désir et que son excellence réside dans son imperfection (note 6). Par essence, il n’est pas spécialisé et résiste donc à la spécialisation des pratiques. Ne pas tenir compte de la leçon, pour le professionnel comme pour l’expert du vécu, transformera l’un comme l’autre en pièce d’une machinerie sociale incapable de créativité et gravement régressive.

Justice sociale

On s’en doute, dans nos échanges, plus d’une fois il fut question de justice sociale. À plusieurs reprises, nous avons soulevé le décalage qui semble augmenter entre ce qui est légal et ce qui est légitime. Ce rabattement, jusqu’à l’écrasement parfois, du légal sur le légitime est une injustice et met en lumière le déséquilibre dans les rapports de force qui traversent la société. La tentation est grande à ce moment de s’instituer justicier. La figure de Robin des Bois n’est pas très loin. Mais le brigand au grand cœur parle d’une réalité qui n’existe pas. Il n’y a pas de société juste. Il n’y a pas de rupture dans l’injustice sociale, seulement des variations.

Pour rétablir la justice sociale on doit repenser la légitimité sociale de tous les individus. Or on voit tous les jours la mise en concurrence des figures de l’exclusion. Pour s’y opposer, il faut passer par des revendications concrètes (affirmatives) qui rappellent le commun de toutes les existences. Si l’on tente de rétablir l’équilibre d’une quelconque balance des comptes comme le faisait le brigand de Sherwood, on risque de définir une justice réduite à des notions de bien ou de mal, bien éloignée de la complexité du réel. Si l’injustice existe, c’est d’abord parce que nous pensons qu’un autre possible existe lui aussi. Il ne faut donc pas se contenter de rétablir un équilibre, mais chercher à créer de nouvelles modalités du vivre-ensemble.

Rétablir la justice sociale impose aussi de se dégager de la langue dominante. De mettre en lumière et d’interroger donc, les rapports de force. Et de partir, toujours, des formes concrètes d’injustice.

Sympathisant, militant, partisan

Militer. Le verbe (note 7) qui fâche, qui fascine, que l’on regrette ou qu’on appelle de ses vœux. Il faut s’en saisir pour réinventer ou dépasser cette figure idéaliste sans en perdre le contenu. Pour commencer, désillusionnons-nous. Si ailleurs existe, ce n’est pas pour un meilleur. Et si un meilleur existe, il n’est peut-être pas ailleurs. L’apport de ces rencontres transfrontalières est en partie dans la découverte ou le rappel qu’il n’y a pas de modèles (comme il n’y a pas de société juste) et que les programmes sont difficilement exportables. Et dans l’affirmation aussi que les réalisations pratiques et les essais sont toujours partageables et essaiment s’ils sont liés au développement d’une vie digne.

Il ne s’agit pas de s’interroger sur la nécessité qu’existe la militance. Dans les témoignages qui ont été faits tout au long de la semaine, nous avons pu voir qu’agir activement pour une cause qui importe rend possible bien des projets. La réalisation de toutes ces entreprises qui engagent ceux qui y participent s’est faite au départ de contextes fort différents. Progressivement, les personnes en situation qui y participent reprennent le pouvoir sur leur vie d’abord, autour d’elles ensuite, et sont à leur tour prises dans un débordement qui n’est pas toujours maîtrisé, mais qui répond à la résonance de leur création au-dehors.

Responsabilité

Pas d’innocent dans les couloirs de ces 17e ateliers. Nous participons tous au modèle socio-économique qui est le nôtre. Point de haute moralité dans cette affirmation. Juste le rappel qu’assumer cette responsabilité nous évite de devenir étrangers aux situations d’exclusion que vivent tant de gens aujourd’hui. Si nous n’avons évidemment pas fait le choix de ce qui dans cette société nous fait horreur, il est essentiel, pour pouvoir y changer quelque chose, d’en assumer notre part. L’accepter va permettre de mettre en lumière et de dénoncer le détournement de la notion de responsabilité quand elle est utilisée pour faire endosser à tous ceux qui ont « failli », la charge de leur malheur.

Aujourd’hui, être chômeur, usager de drogues, mère célibataire, pauvre, malade ou simplement défaillant fait de vous l’objet d’attention de toute une mécanique sociale. Et cette mécanique produit immanquablement de la responsabilisation sociale selon un schéma bien rodé. Premier temps, on aborde la personne selon le modèle de l’individu. Dans celui-ci aucune place pour des éléments extérieurs qui participeraient des difficultés rencontrées (crise du marché de l’emploi, faiblesse des systèmes d’éducation ou de santé, maladie…). Deuxième temps, glissement de plus en plus rapide de la position de victime à celle de coupable. La pauvreté ou le chômage ne sont plus les effets négatifs d’un système économique, mais désormais si l’on est pauvre ou chômeur c’est que l’on n’avait pas les qualités requises. Entre suspicion et indifférence, l’idée fait son chemin. C’est de leur faute si les gens sont dans la difficulté. Jusqu’à développer, pour reprendre les mots d’un participant, un racisme anti-pauvre. Troisième temps, surabondance d’offres de méthodes positives (note 8) pour ceux qui peuvent encore se les payer, et de contraintes tout aussi positives pour tous les autres. Elles visent à apprendre à chacun à modifier sa façon de penser, de sentir, de concevoir sa vie. Il ne s’agit plus de vouloir changer ses conditions de vie, qui d’ailleurs ne sont pas remises en cause. Mais de changer l’appréhension qu’on en a.

Les personnes se retrouvent piégées par cet escamotage de leur réalité sociale et des véritables causes de celle-ci. Elles tentent alors de s’expliquer en se trompant de registre. Elles ramènent tout à leurs supposées propres incapacités qui leur sont dictées de l’extérieur. Le quatrième temps a sonné. Il ne reste plus à la personne qu’à reconnaître sa culpabilité de ne pas être dans la norme de l’emploi, de ne pas poser les bons choix de vie, et à en souffrir dans les registres gracieusement mis à disposition de la psychologie et de la psychiatrie ou de la délinquance.

Technique

Au risque d’être caricatural, on peut sans doute dire qu’aujourd’hui les professionnels sont arrivés au bout de leurs outils traditionnels d’aide et de soin. De leur côté, les citoyens explorent des voix souvent innovantes, mais qui restent fragiles. De part et d’autre, c’est la création d’un système pérenne qui « prenne soin » de tous qui semble malaisée. Parce que chacun a sa petite idée sur ce qu’il « faut faire » tandis que dans le même temps peu de personnes misent encore sur un organe central pour sa mise en place.

Les techniques participent de cette situation. Elles ont modifié en profondeur notre rapport au changement en l’inscrivant dans un temps de plus en plus court. Elles se focalisent sur une partie des problèmes et n’offrent aucune garantie sur leur efficacité à long terme. Les politiques sociales par exemple, se succèdent, promettent toutes de solutionner l’une ou l’autre des formes de la pauvreté, mais produisent en même temps des effets délétères, car elles ne sont pensées ni dans la durée ni de manière globale. Le sens en est donné a priori et ne porte jamais que sur une partie des difficultés qu’il prétend résoudre. Les politiques sociales actuelles ne tiennent pas compte de l’inscription de la pauvreté dans un ensemble qui la dépasse de loin, mais auquel elle participe : pression sur les conditions de travail, renforcement de l’idée de méritocratie, désignation de figures négatives et repoussoirs, etc. Cette tâche aveugle – pour la technique – de l’utilité de la pauvreté n’est pas sans effet. « S’il y a des pauvres c’est qu’il y a des riches » a un jour rappelé quelqu’un. Terrible rappel que le malheur des uns concourt au bonheur des autres.

La technique s’étaye aussi d’éléments explicatifs puissants qui créent une nosographie sociale de maux qu’il faut traiter. On verse ainsi dans une naturalisation de la précarité qui est le revers de la normalité sociale (note 9). Tant que la pauvreté relevait d’une histoire, on pouvait parler d’injustice. Dès lors qu’elle devient un fait de nature, il n’y a plus de place pour une visée émancipatrice.

Il faut donc commencer par une affirmation. La technique est toujours un acte politique. Les rencontres et les croisements de pratiques et d’expériences, comme ceux auxquels il nous a été donné de participer, permettent de les interroger. On prêtera cependant attention à ne pas opposer la technique qui serait le fait des professionnels aux montages intuitifs portés par des citoyens. Un retournement qui dirait demain que l’initiative citoyenne est toujours la bonne est possible, mais il participerait du statu quo. Quelle que soit la justesse, la pertinence d’une pratique, et s’il y a toujours à apprendre des initiatives citoyennes et « locales » comme des approches professionnelles, c’est surtout pour en tirer un enseignement d’abord politique (et non pas technique) qui soit largement applicable. Penser ce qui protège des aléas d’une vie doit toujours avoir une portée le plus universelle possible sans jamais verser dans la généralisation.

Les participants à l’Atelier

Ibrahim Akrouh, conseiller juridique et chargé de recherche au Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie (MRAX), Bruxelles.

Jessica Albayrak, paire-aidante au Groupe d’intervention alternative par les pairs (GIAP), Montréal, œuvrant auprès des jeunes de la rue à l’équipe mobile de Médecins du Monde.

Doris Allard, organisatrice communautaire au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Lorraine Beauvais, chef d’administration de programmes des équipes jeunesse et scolaire au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Gestionnaire-chercheure au CREMIS.

Sylvia Bissonnette,  coordonnatrice du Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec, un organisme fondé par le Front commun des personnes assistées sociales du Québec. Membre partenaire du CREMIS.

Eliane Bonjean, Ecrivaine publique – Coordinatrice des actions sociolinguistiques, Ville de Grenoble.

Sophie Damien, référente sociale pour les projets bruxellois de Médecins du Monde.

Françoise De Boe, juriste, coordonnatrice du Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, Bruxelles.

Nicolas De Kuyssche, directeur de l’association Le Forum Bruxelles contre les inégalités, réunissant une cinquantaine d’organisations et de services sociaux qui luttent contre les inégalités sociales.

François Denuit, doctorant à l’Université de Warwick et à l’Université Libre de Bruxelles, spécialiste de la politique sociale européenne en matière de lutte contre la pauvreté, l’exclusion sociale et le chômage.

Denis Desbonnet, journaliste, activiste et animateur, en charge des problématiques liées à la pauvreté au Collectif Solidarité Contre l’Exclusion, Bruxelles.

Ariane Dierickx, directrice générale, l’Ilot, Bruxelles.

Céline Galopin, historienne de l’art, médiatrice culturelle au sein de l’association sans but lucratif Article 27 à Bruxelles ; développe des projets artistiques avec des publics vivant dans une grande précarité.

Isabelle Gamot, Cheffe du Service Promotion de la Santé, Direction Santé Publique et Environnementale, Ville de Grenoble.

François Ghesquière, attaché scientifique et expert en inégalités sociales à l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS).

Baptiste Godrie, sociologue, chercheur d’établissement au CREMIS, professeur associé au département de sociologie de l’Université de Montréal.

Manu Gonçalves, co-directeur du service de santé mentale bruxellois, Le Méridien ; coordinateur santé mentale et précarités pour la Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale.

Lazaros Goulios, Permanent interprofessionnel pour le syndicat CSC de Bruxelles en charge des questions relatives aux travailleurs sans emploi. Membre de la Coordination sociale locale du Mouvement ouvrier chrétien à Schaerbeek.

Chahr Hadji, éducateur spécialisé en accompagnement psycho-éducatif travaillant auprès de personnes sans-abri à Bruxelles.

Stéphane Handfield, étudiant à la maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal.

Hélène Hiessler, Culture et démocratie, Bruxelles.

Eric Husson, coordinateur, Lama, ASBL bruxellois, centre ambulatoire médico-social de prise en charge d’usagers de drogues. Responsable, Concertation bas seuil (CBS), un groupe d’institutions qui regroupe la MASS de Bruxelles et le centre d’accueil de crise Transit.

Catherine Jauzion, cofondatrice du Café Touski, une coopérative de travail dédiée aux familles et résidents du quartier Centre-Sud, Montréal. Doctorante en sociologie, Université du Québec à Montréal.

Isabelle Laurin, chercheure d’établissement à la Direction de santé publique de Montréal dans le service Développement des enfants et des jeunes. Chercheure membre du CREMIS.

Jean-Baptiste Leclercq, sociologue, chercheur d’établissement au CREMIS, professeur associé au Département de sociologie de l’Université de Montréal.

Sébastien Lo Sardo, anthropologue, chargé de mission, Le Forum Bruxelles contre les inégalités.

Frédéric Maari, spécialiste en activités cliniques au programme dépendances du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Praticien-chercheur au CREMIS.

Céline Mahieu, sociologue, professeure à l’École de santé publique de l’Université Libre de Bruxelles.

Alain Maron, député écologiste, Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale.

Christopher McAll, professeur et directeur, département de sociologie, Université de Montréal. Cofondateur et codirecteur scientifique du CREMIS. Fondateur et coresponsable des ateliers internationaux du CREMIS.

Geneviève McClure, Agente de planification, programmation et de recherche, volet développement de la recherche et animation scientifique, CREMIS (Montréal). Coresponsable des ateliers internationaux du CREMIS.

Deborah Myaux, Cellule aide alimentaire, Fédération des services sociaux, Bruxelles.

Tristan Ouimet-Savard, coordonnateur au développement des pratiques et à la défense des droits du Regroupement des Auberges du cœur du Québec (RACQ).

Mohamed Ouslikh, sociologue, Bureau d’étude du syndicat FGTB de Bruxelles.

Baptiste de Reymaeker, Culture et démocratie, Bruxelles.

Jean Spinette, Président du Centre public d’action sociale (CPAS) de Saint-Gilles et président de la Conférence des 19 CPAS bruxellois.

Georges Tonon, bénévole, maison d’accueil pour sans abris Les Petits Riens à Bruxelles. Expert du vécu au Service Public de Programmation (SPP) Intégration sociale et a la Direction générale aux personnes handicapées (DGPH).

Marc Uhry, Fondation Abbé Pierre (Europe)

Olivier Vangoethem, expert du vécu en matière de pauvreté et d’exclusion sociale pour le compte de l’Etat fédéral belge au Service Public de Programmation (SPP) Intégration sociale.

Bruno Vinikas, vice-président, Le Forum Bruxelles contre les inégalités.

Serge Zombek, psychiatre, responsable pendant trente ans d’une clinique générale au sein d’un hôpital public du centre de Bruxelles.

Mobilité et précarité résidentielle en région : bouger pour être

La réalité de l’itinérance touche toutes les régions du Québec. Si la vie à la rue est l’image la plus typique de l’itinérance dans les grands centres urbains, itinérance cachée, précarité résidentielle et mobilité caractérisent le plus souvent l’itinérance en dehors des grands centres urbains. Comment comprendre le parcours géographique des personnes en situation d’itinérance qui bougent d’une ville et d’une région à l’autre ? Comment accompagner adéquatement ces populations difficiles à connaître ?

Ces questions sont au centre d’une recherche exploratoire menée au CREMIS, en collaboration avec les acteurs d’une ressource d’hébergement d’urgence d’une ville régionale2 ayant connu ces dernières années une hausse des résidents provenant de différentes régions du Québec. Il s’agit d’une ressource d’hébergement à bas seuil d’accessibilité, c’est-à-dire qu’elle est ouverte à un large public : à la fois aux femmes et aux hommes; aux personnes ayant des problèmes de dépendance, de santé mentale et des troubles cognitifs; à celles vivant à la rue tout comme aux personnes logées qui ont besoin d’un répit pour éviter de perdre leur chez soi. Nous nous sommes demandé d’où venaient ces personnes, comment elles se déplaçaient dans l’espace et quelle était la réponse des ressources locales à cette mobilité.

Notre démarche a consisté à recueillir l’expérience de personnes en situation de précarité résidentielle fréquentant l’hébergement d’urgence, ainsi que celle des intervenants de ressources situées dans une ville régionale de taille moyenne du Québec.3 La recherche exploratoire a ainsi permis de faire vivre cette dimension de l’itinérance qui est peu abordée dans la littérature et de faire émerger des questionnements à même de soutenir la réflexion des intervenants sociaux. Y a-t-il lieu de « produire un sens » de ce déplacement pour ceux et celles qui se sentiraient déracinés ?

Parcours pluriels

La mobilité entre villes et régions fait partie de l’expérience récente de la majorité des personnes fréquentant la ressource d’hébergement de la ville étudiée. De fait, près de la moitié y sont depuis moins d’un an. Le parcours de ces personnes est ponctué de déplacements qui ne se limitent pas à des mouvements unidirectionnels allant du petit village à un grand centre urbain. Leur provenance (lieu habité avant le dernier déplacement) se répartit presque également entre petites villes (moins de 10 000 habitants), villes moyennes et grands centres. La mobilité est principalement de type proximal (en provenance des municipalités environnantes), suivie d’une mobilité interrégionale puis, dans quelques cas, d’une mobilité à l’échelle canadienne.

Au moment où nous les rencontrons, deux tiers des personnes sondées souhaitent s’installer dans la ville régionale, alors qu’un peu plus du tiers se considèrent en transit (près d’une personne sur dix n’a pas de projet défini à ce sujet). Dans le premier cas (projet d’installation), les personnes rapportent pour la plupart des problèmes familiaux ou reliés au travail comme motifs de déplacement vers le centre urbain, ceux-ci se combinant dans plusieurs cas à une situation de précarité résidentielle (incapacité de payer leur loyer ou formules précaires de logement comme la colocation ou des chambres). La majorité d’entre elles a choisi la ville régionale pour se rapprocher de son réseau, « se trouver une job » et retrouver certains repères. Par-delà le besoin immédiat d’un hébergement, ce qui oriente ces personnes vers une ville ou une autre est souvent un projet « relationnel », comme renouer avec un de ses enfants, se rapprocher d’une connaissance, revoir un ancien patron.

Dans le second cas (projet de transit), il s’agit surtout de personnes qui ont quitté leur dernier lieu de vie en raison d’une situation reliée à la consommation, au jeu ou à un problème de santé mentale (qui s’accompagne souvent de démêlés avec la justice, de problèmes familiaux, de colocation ou d’endettement). Plusieurs insistent sur leur désir de changer de réseau, de prendre un « break » et de changer d’air, alors que quelques-unes disent plutôt être parties sur un « nowhere ». Elles choisissent principalement la ville étudiée pour des motifs liés aux services de désintoxication ou à l’hébergement d’urgence, sans insister sur la présence d’un réseau social dans ce nouveau milieu de vie.

Circularité et possibilités limitées

Les entrevues réalisées avec les usagers de la ressource4 suggèrent que ces deux grands types de rapport au lieu – un lieu envisagé sous l’angle d’un chez soi, où on veut demeurer, et un lieu vécu sous l’angle de ses ressources d’aide, par où on transite – ont un impact déterminant sur le rapport aux ressources et leur usage. Pour les personnes de passage, la ressource d’hébergement est davantage utilisée comme un espace de répit, afin de se reposer, refaire ses forces, stabiliser un problème de dépendance ou de santé, faire des économies ou trouver une alternative de logement. Du côté des personnes qui envisagent la ville comme un chez soi effectif ou possible, la ressource d’hébergement est plutôt appréhendée comme un point d’ancrage ; sont mis de l’avant l’importance des liens avec les intervenants ou d’autres résidents, la possibilité d’y travailler, bref, les conditions pouvant faciliter l’installation dans le milieu.

Lorsqu’on prend un peu de distance par rapport à leur trajectoire de déplacement et qu’on s’y intéresse à l’échelle de leur vie, il ressort de cela que l’expérience de déplacement géographique des personnes est moins souvent linéaire que circulaire. On part et on revient, en essayant différentes façons de se rattacher, de maintenir une appartenance, de consolider une identité. Les mots utilisés par les personnes évoquent différentes figures du déplacement : il y a les déplacements planifiés, recherchés, faits de lieux où on « arrive », on « revient »; des déplacements temporaires, liés au travail saisonnier et au voyage, où on se « promène »; des départs précipités, pour se protéger d’un danger ou pour prendre l’air, qualifiés par le fait de « décamper »; ou encore des déplacements imposés par les conditions de santé, la justice ou l’état des relations sociales (divorce, décès) et qui font en sorte qu’on « se ramasse » quelque part, qu’on « retombe » en un lieu; enfin, certains épisodes de vie seront qualifiés par l’impossibilité de se déplacer et le fait d’« être pogné ».

Plutôt qu’aléatoire ou irrationnel, le parcours de ces hommes s’appuie sur une variété de rationalités sociales. Aux différentes époques de leur vie, ces hommes ont cherché à travers les lieux et les déplacements différents types d’ancrage, cherchant tantôt à s’inscrire dans les relations familiales ou dans l’univers du travail, se déplaçant d’un lieu à l’autre suite à la prise en charge institutionnelle ou pour accéder aux ressources en itinérance, en dépendance ou en santé mentale. La mobilité s’inscrit le plus souvent dans la construction de l’identité, comme levier pour une quête de sa place dans le monde et comme moteur du changement personnel : « Je voulais sortir du milieu où j’étais. Tu sais quand tu consommes, tu as une routine. Si tu veux t’en sortir, il faut que tu changes de milieu. Alors, c’est pour ça que je suis venu ici. (…) et ça fait partie aussi de mon premier choix de me retrouver près de mes enfants. Même s’il y a une certaine froideur, j’apprécie drôlement le rapprochement. » (Homme 65 ans)

Lorsqu’elle n’est pas justifiée par des repères sociaux, la mobilité est perçue de manière négative par les personnes elles-mêmes. Quelques-unes parlent alors de « fuite géographique », définie comme la difficulté à faire face aux conséquences de relations sociales difficiles et qui incitent à repartir constamment, en neuf, ailleurs. Ici, on parlera de sa propre mobilité en termes d’instabilité ou d’errance. Les déplacements font alors office de stratégie pour prendre une pause des problèmes vécus, pour s’éloigner et repartir en neuf : « J’ai pas trouvé de place chez moi. Même encore, je fuis. Il y a toutes sortes de fuites, hein? J’essaie de penser à d’autres choses et puis je fuis. Là, c’est moins pire, là, je suis en appartement, ça fait un petit bout, mais j’ai de la misère avec la vie, là… J’aide le monde, je me fais avoir. Je suis bonasse. » (Homme 36 ans)

Ainsi, de manière générale, les hommes en situation de précarité résidentielle rencontrés se déplacent pour les mêmes raisons que les personnes domiciliées : des projets économiques et relationnels ou encore, des déplacements contraints. Ces hommes ne se distinguent pas de façon marquée du point de vue de leurs stratégies ou comportements liés à la mobilité. Ces personnes « itinérantes », souvent qualifiées comme étant hors du social, se révèlent n’être ni en dehors de l’espace familial, ni hors du travail. Au contraire, ces espaces sociaux sont souvent le moteur de leur mobilité.

Cela dit, ce qui qualifie peut-être le parcours que nous décrivent ces hommes, c’est son caractère « en pointillé » : ce sont des trajectoires ponctuées par une prise en charge institutionnelle, une crise de santé mentale, un épisode de toxicomanie, une rupture amoureuse, une tentative de suicide ou un environnement hostile, par le manque de services ou le fait de se retrouver «entre deux chaises». Ils ont fait l’expérience de ne plus se sentir appartenir, de ne plus avoir de rôle au sein de la société, de cumuler les échecs, de défendre une identité marginale en regard des normes établies. Apparaissent également dans ces trajectoires tous les intervalles autour desquels ils n’ont pas pu se déplacer, se voyant temporairement freinés dans leur possibilité d’aller vers des lieux qu’ils considéraient comme plus propices à leur bien-être. Certains doivent réaliser des travaux communautaires, entreprendre une thérapie, ont des conditions de libération conditionnelle, sont en attente d’un procès, manquent d’argent, ont des problèmes de santé physique ou mentale ou n’ont pas accès aux alternatives de transport. Leur capacité à se déplacer est ainsi régulièrement mise à mal, limitée, voire temporairement compromise. Les déplacements se vivent dans des conditions fragiles, où ils font face à des choix restreints en matière de destinations, ainsi qu’à des possibilités limitées à leur arrivée.

Le malaise

À différents moments de leur parcours, les personnes rencontrées ont eu recours aux services communautaires et institutionnels locaux. Contrairement à un grand centre urbain comme Montréal, qui dispose de deux ressources spécialisées dans l’accompagnement des personnes « migrantes » (principalement sans domicile)5 la région étudiée ne compte aucune ressource dont la mission soit centrée sur l’amélioration de la capacité de déplacement des personnes en situation de précarité financière et résidentielle. Cet accompagnement s’intègre de façon plus ou moins formelle dans la pratique quotidienne des organismes du territoire. Alors que certains sont destinés majoritairement à des personnes en situation de précarité résidentielle (centre d’hébergement d’urgence, organisme de travail de rue, équipe itinérance), d’autres rejoignent ces personnes à travers leurs services courants (centre de détention, centres de réadaptation en dépendance, maisons de thérapie, CSSS) ou disposent d’un volet secondaire d’hébergement d’urgence (maison d’hébergement pour femmes victimes de violence, centre d’hébergement en santé mentale, maison de transition pour personnes judiciarisées). Au total, onze acteurs des milieux communautaires et institutionnels6 ont été rencontrés en entrevue afin d’approfondir leur rôle dans les parcours de déplacement des personnes et d’identifier certaines initiatives pour mieux accompagner les personnes dans la recherche d’un lieu de vie significatif.

Un des éléments principaux qui émergent est que les ressources de cette région orientent leurs pratiques principalement vers la stabilisation résidentielle des personnes et leur ancrage dans le milieu environnant. Les ressources du milieu apparaissent particulièrement propices au développement de relations significatives, à la fois entre usagers d’une même ressource, mais aussi avec des membres de la famille ou divers réseaux de socialisation dans la ville. Pour le coordonnateur d’un centre d’hébergement d’urgence, la création de liens serait le principal « moteur de la stabilisation » des personnes que sa ressource accueille : « C’est être quelqu’un quelque part, mais c’est plus un problème de liens que de lieux. Donc quelqu’un qui arrive ici, qui a le désir de s’enraciner ici, d’avoir un lien avec des gens qui est significatif et tout ça, c’est ça, le moteur de la stabilisation, sinon la migration continue. » Ainsi, les ressources peuvent parfois devenir le vecteur par lequel se construit l’appartenance à un milieu vis-à-vis duquel les personnes n’avaient pas d’attachement particulier auparavant. Certains offrent une aide matérielle pour l’emménagement dans un logement, des expériences de travail au sein de leur organisme ou misent sur des activités de participation sociale et citoyenne pour améliorer les dynamiques de cohabitation locales.

Par rapport à ces objectifs de stabilisation résidentielle, la mobilité des personnes tend cependant à être perçue comme un échec en termes d’intervention. Plusieurs intervenants partagent en effet un sentiment d’impuissance et un malaise vis-à-vis des personnes qui passent comme un « coup de vent » dans les ressources, sans entrer dans le « cadre » de l’intervention. Ces personnes en transit, désignées comme étant « très mobiles »,utiliseraient les ressources avant tout comme lieu de répit, plutôt que comme tremplin pour la réinsertion. Du point de vue de l’intervention, maintenir le lien avec des personnes qui sont de passage semble ainsi parfois avoir peu de sens. Le coordonnateur d’un hébergement temporaire de la région évoque par exemple les défis du suivi médical ou social en CSSS auprès des personnes « mobiles », insistant sur les barrières que rencontrent les personnes « de l’extérieur » fréquentant sa ressource pour accéder aux services sociaux et de santé. Il a entendu à quelques reprises ce type de commentaires dans le réseau : « Pourquoi mobiliser professionnels et médecins pour une personne qui va peut-être disparaître demain matin? ».

L’accompagnement des personnes dans leur mobilité demeure ainsi marginal au sein de la plupart des organismes. On parle principalement de pratiques informelles et peu balisées6: par exemple, défrayer le transport en autobus ou en covoiturage dans des situations particulières ou encore, effectuer des références personnalisées vers un organisme de la région où se dirige la personne. La plupart du temps, la responsabilité par rapport au suivi des personnes s’efface avec la distance. Comment réussir une intervention auprès de personnes ayant une mobilité récurrente, qui repartiront dans quelques jours et qui ont parfois peu d’intérêt à nouer un lien significatif avec les intervenants ?

Mobilité versus stabilisation

Alors que nous avons documenté le parcours de gens qui se déplacent en fonction de diverses logiques d’insertion sociale (familiale, de travail, identitaire, matérielle, etc.), ayant pour objectif une amélioration de leurs conditions d’existence ou un rapprochement de leur réseau, les trajectoires de mobilité des personnes retiennent généralement peu l’attention des intervenants que nous avons rencontrés en entrevue. La dimension « mobilité » des parcours de vie des personnes apparaît de manière marginale dans la lecture que les intervenants font de la situation de vie des personnes, leur compréhension s’articulant davantage autour du cheminement de désaffiliation et de précarisation de leurs conditions de vie. Se dégagent même des entretiens une certaine résistance et un malaise face aux gens qui ont une mobilité importante, amenant une fréquentation récurrente dans les ressources. La mobilité n’est-elle pas parfois jugée trop négativement lorsqu’on la réduit à l’instabilité ? Y aurait-il une pression étatique, une injonction intériorisée à aller vers la stabilisation résidentielle des personnes, alors que le besoin des personnes qui transitent par un hébergement d’urgence est parfois de se reposer, pour mieux repartir ?

Cette tension entre les projets de mobilité des personnes et les objectifs de stabilisation portés au sein des ressources apparaît néanmoins très féconde pour réfléchir l’intervention. Dans les dernières années, le champ de la recherche sur l’itinérance s’est particulièrement articulé sur un axe allant de la précarité résidentielle à la stabilisation en logement, où les solutions recherchées consistent à offrir aux personnes la possibilité de s’établir (Dorvil et Guèvremont, 2013; Laberge et Roy, 2001). La présente recherche exploratoire amène à s’intéresser à des dimensions parallèles à ce souci d’ouvrir l’accès à la domiciliation. Plusieurs recherches démontrent que la stabilisation résidentielle est une clé prioritaire dans la sortie de l’itinérance. L’approche Housing First en fait d’ailleurs sa priorité en soutenant que le logement doit s’accompagner d’un suivi régulier qui s’inscrit dans la durée (Busch-Geertsema, 2013; Latimer et coll., 2014; McAll et coll, 2013). Il nous semble que ce suivi gagne à prendre cependant en compte la question de la mobilité. Par exemple, plusieurs personnes rencontrées dans les ressources en hébergement ont exprimé leur besoin d’un lieu de répit, d’un espace où elles ont la possibilité de rester quelques jours pour reprendre des forces, de manger correctement, de faire des économies, d’être entendues, de prendre des décisions en dehors d’un contexte de survie et d’urgence.

L’expérience des personnes rencontrées dans le centre d’hébergement suscite aussi une réflexion autour du potentiel de mobilité dont dispose une personne. Alors que du point de vue des personnes, le déplacement fait office de stratégie pour améliorer leur situation de vie et que la mobilité semble de plus en plus constituer un « passage obligé pour l’insertion sociale » (Le Breton, 2005), la capacité à se déplacer et à concrétiser leur projet d’insertion est variable selon leur situation. Celles-ci déménagent dans des contextes de rupture conjugale, de perte d’emploi, de consommation, d’expulsion de certaines ressources, d’incarcération et de perte de logement. Arrivant dans un nouveau milieu de vie avec l’espoir de stabiliser ou d’améliorer leur situation de vie, les projets d’insertion se heurtent à plusieurs défis. Plusieurs vivent par exemple dans des formules précaires de logement, notamment en colocation avec une connaissance, lesquelles se soldent souvent par un conflit.

Les résultats de notre recherche suggèrent que cette mobilité a une forte composante relationnelle, qu’elle s’exprime par les liens familiaux et amicaux, les relations affinitaires développées au sein d’une ressource ou la nécessité de s’éloigner de relations de violence. Elle s’inscrit aussi dans la construction de l’identité des personnes. En prenant pour objet le rapport aux lieux et à la mobilité, nous voyons que les déplacements ne sont pas aléatoires et que le domicile prend un sens en regard des relations sociales antérieures, actuelles ou projetées. Non seulement faut-il entendre la voix de ces personnes, mais faut-il aussi les voir dans leurs trajectoires diversifiées non réductibles à de quelconques stéréotypes.  Les publications issues de la recherche sont aussi une façon de les faire exister. Curieusement, plus on fait entendre ces voix, plus on constate que le réseau institutionnel semble en décalage avec cette expérience vécue, en étant un peu figeant et figé.

Opportunité

Soutenir la capacité de certaines personnes à se déplacer demande donc de faire un pas de côté pour penser autrement l’organisation et la coordination des services. Il s’agirait de développer une perspective globale sur l’itinérance, permettant de saisir que bien que l’enjeu soit local, pour les personnes, il s’inscrit souvent sur une échelle plus large, impliquant une diversité de mouvement sur le territoire, à l’échelle de divers espaces relationnels. Globalement, cette mobilité porteuse de projets peut être comprise non pas comme un échec, mais comme une opportunité à saisir pour l’intervention. Car, comme l’évoque le directeur d’une ressource d’hébergement d’urgence, « ce qui motive les déplacements, ce n’est pas tant le besoin de bouger, que le besoin de répondre à ses besoins en bougeant. »

Les aspirations des jeunes : un impensé de la participation citoyenne?

À l’aube du 21e siècle, les occasions de participer à la société sont nombreuses, comme en témoigne l’existence d’une grande variété de conseils consultatifs ouverts aux citoyens. Les jeunes ne sont pas oubliés, des conseils d’élèves dans les établissements scolaires aux conseils municipaux des jeunes, sans oublier de nombreux sites web à vocation interactive. Cependant, il semble que les instances participatives ouvertes aux jeunes – générales ou visant spécifiquement les jeunes – sont principalement investies par les jeunes des milieux les plus favorisés ou du moins les jeunes ayant un niveau d’études élevé. Qu’en est-il des autres ? Pourquoi participent-ils moins ? Sont-ils confrontés à des obstacles sur le chemin de la participation, ou bien se pourrait-il que l’offre de participation émanant de l’extérieur, souvent des pouvoirs publics ou bien du monde associatif/communautaire, ne corresponde pas aux aspirations des jeunes ?

Sans exclure aucune autre hypothèse, nous nous intéressons à la deuxième hypothèse évoquée ci-dessus, qui nous semble pertinente bien que peu explorée à l’heure actuelle. Dans quelle mesure l’offre de participation se préoccupe-t-elle des aspirations des jeunes ? Quelle connaissance en a-t-elle ? En tient-elle compte ? Nos réflexions sur ce thème nous ont également amenés à nous interroger sur les circonstances dans lesquelles les aspirations des jeunes se forment. Nous présentons ici notre cheminement entre participation et aspirations, à partir d’une exploration de la littérature scientifique concernant les aspirations et à partir de diverses entrevues individuelles et collectives réalisées aux Pays-Bas, où nous envisageons une recherche empirique sur ce sujet. Nous souhaitons particulièrement souligner l’idée suivante : les aspirations des jeunes, bien qu’elles aient le plus souvent été abordées sous l’angle des souhaits exprimés en matière d’orientation scolaire ou professionnelle, interpellent le rapport des jeunes à la société dans une plus large mesure, et notamment le champ de la participation citoyenne.1

Un «avenir désirable»

La majeure partie des recherches explicitement centrées sur les aspirations des jeunes explorent leurs choix en matière d’études à venir ou bien leurs désirs quant à leur avenir professionnel. Depuis les travaux pionniers de Sewell et al. (1969), les chercheurs ont scruté les variations des aspirations d’un groupe social à un autre (MacLeod, 1987), d’un groupe ethnoculturel à un autre (Portes et al., 1978) ou bien encore d’une classe d’âge à une autre. Alors qu’ils avancent en âge, les aspirations des jeunes deviennent plus ‘réalistes’, plus en phase avec les opportunités qui s’offrent à eux (St Clair et Benjamin, 2011 ; Lee et al., 2012). Plus spécialement en Angleterre, les chercheurs ont également analysé la politique gouvernementale visant à développer les aspirations des jeunes issus de couches populaires dont les aspirations scolaires étaient jugées trop basses en regard du contexte de la ‘société de la connaissance’ (Spohrer, 2011 ; Raco, 2009). Cette politique a notamment fourni l’occasion d’explorer de manière critique les déterminants des aspirations des jeunes, de leurs caractéristiques personnelles – telles que suggérées dans les énoncés de la politique des aspirations – aux déterminants sociaux – avancés par les chercheurs (St Clair et Benjamin, 2011).

Les apports de cette littérature sur les aspirations scolaires et professionnelles sont multiples et fondamentaux, tant le rapport au travail est un axe essentiel de la vie en société et un ingrédient majeur du bien-être pour de très nombreuses personnes. Cela dit, les aspirations professionnelles peuvent être guidées par d’autres aspirations telles que le souhait de fonder une famille ou se consacrer à une passion, qu’il s’agisse d’engagement politique ou de faire le tour du monde à la voile. Par ailleurs, s’intéressant aux attentes de certains jeunes quant à l’activité délinquante, certains pionniers de la sociologie de la déviance ont mis à jour des aspirations qui ne passent pas nécessairement par le travail au sens classique du terme, notamment la réussite financière ou bien la reconnaissance sociale (entre autres Merton, 1938/1957 ; Cloward et Ohlin, 1960). Pour bien comprendre les aspirations des jeunes qui ne se saisissent pas (ou peu) d’occasions de participer émanant d’autrui, il nous paraît donc essentiel d’adopter une conceptualisation plus large des aspirations, à l’instar d’Arjun Appadurai (2004) pour qui les aspirations renvoient à un ‘avenir désirable’, à une ‘bonne vie’. On pourrait aussi dire une vie ‘qui vaut la peine d’être vécue’, ‘qui a du sens’, ou bien, à la manière d’Amartya Sen (2009), une ‘vie qu’on a raison d’estimer’. Les aspirations apparaissent alors comme des éléments d’un système, reliant certaines aspirations entre elles, en laissant d’autres de côté.

Une telle conceptualisation large nous semble d’autant plus essentielle que nos sociétés occidentales véhiculent (notamment via la publicité) toutes sortes d’aspirations respectables que les jeunes pourraient endosser, notamment la consommation de biens de luxe, un corps sain et répondant à certains canons de la beauté, etc. De telles aspirations exigent parfois un pouvoir d’achat élevé auquel de nombreux jeunes ne peuvent prétendre en regard des perspectives d’emploi qui s’offrent à eux. Comment, alors se positionner par rapport à ces aspirations respectables ? Quelles sont les occasions qu’ont les jeunes de se faire leur propre opinion quant à des choix de vie valables dans une société qui valorise à la fois le mérite et la consommation de luxe ? Au-delà de la participation au marché du travail, cette question nous semble interpeller le rapport des jeunes à la société, ce qu’ils en pensent et la place qui leur y est donnée. Potentiellement, les aspirations des jeunes ne concernent pas seulement les enseignants, les employeurs et les travailleurs sociaux, mais aussi les leaders des mouvements sociaux et les artisans de la participation citoyenne. Dans quelle mesure ces derniers se préoccupent-ils des aspirations des jeunes ?

Depuis l’extérieur

Nos enquêtes préliminaires nous ont amenés à interpeller une quinzaine d’observateurs de la jeunesse aux Pays-Bas, qu’ils soient chercheurs universitaires, intervenants ou formateurs, sur la question de la participation des jeunes (au sens large). Ces différents échanges nous conduisent à penser que, bien que les attentes soient fortes concernant la participation des jeunes et bien que les occasions de s’exprimer soient nombreuses dans la société en général, les aspirations des jeunes font peu l’objet de débats publics et/ou académiques. Les responsables politiques semblent peu s’en préoccuper, y compris en période de campagne électorale. Les pratiques sociales liées à la politique de la jeunesse visent à répondre aux problèmes des jeunes tels qu’ils sont interprétés depuis l’extérieur, voire à répondre aux demandes formulées par les jeunes s’adressant aux intervenants, mais pas (ou rarement) à questionner leurs aspirations.  Tandis que les demandes sont parfois très urgentes ou bien très terre-à-terre, les aspirations renvoient à la façon dont les jeunes se projettent vers l’avenir. Comme dans bien d’autres pays d’ailleurs semble-t-il, il n’y a pas de discours public sur les aspirations des jeunes, ni d’ambition proclamée à développer ces aspirations, comme c’est le cas au Royaume-Uni dans le champ de la politique de la jeunesse. D’une manière plus générale, on oscille entre penser que les jeunes n’ont pas d’aspirations (ne vivent que dans l’instant présent, notamment les adolescents) et penser que leurs aspirations sont obscures, voire incertaines, à l’instar de l’image qui est donnée de Johnny Strabler et Jim Stark dans deux fameux films californiens des années 1950 (The Wild One et Rebel without a Cause). Ces idées avaient quelque peu disparu lors des décennies suivantes, lors desquelles de nombreux jeunes se sont impliqués dans des mouvements sociaux de grande ampleur, mais elles sont aujourd’hui de retour. La question de la ‘capacité’ des jeunes à aspirer n’est pas non plus publiquement posée. Dans quelle mesure – et dans quelles conditions – les jeunes apprennent-ils à formuler un avenir désirable, à penser une vie dont ils peuvent être fiers, en phase avec leurs valeurs ? Cela reste à étudier.

Un terrain peu défriché

La question des circonstances, des contextes dans lesquels se forment et évoluent les aspirations des jeunes invite à son tour la question de la malléabilité des aspirations : dans quelle mesure est-il possible d’influencer ces aspirations ? A priori, on pourrait envisager possible de chercher à réduire des aspirations démesurées par rapport aux opportunités réelles (promouvoir des aspirations ‘réalistes’’). On pourrait aussi chercher à étendre les aspirations des jeunes qui ont peu d’occasions d’apprendre à se projeter dans l’avenir d’une manière enthousiasmante. Lors de nos prospections sur ce terrain peu défriché (du point de vue de la recherche sociale du moins) nous avons eu l’occasion d’explorer quelques points de vue d’observateurs privilégiés. En particulier, un atelier d’une journée complète nous a permis d’interpeller 20 personnes, en partie des chercheurs universitaires ; des étudiants de 2e ou 3e cycle provenant de différentes disciplines (sociologie, criminologie, psychologie) et des « praticiens chercheurs », à savoir des professionnels impliqués dans une démarche de recherche en lien avec leur pratique professionnelle, en l’occurrence des intervenants sociaux jeunesse engagés dans une recherche doctorale portant sur leur pratique.

Selon la plupart des points de vue exprimés, le fait d’avoir des aspirations était vu comme inhérent à la « nature humaine » (notamment l’aspiration au bonheur – même si cela n’a pas toujours été comme ça, étant très lié à la société moderne), mais qu’au cours de la vie, les aspirations subissent des influences externes, valeurs parentales, valeurs véhiculées par les médias de masse, etc. La confrontation à la réussite ou à l’échec joue également un rôle. Malgré ces influences, parfois très traumatisantes, la capacité de certaines personnes à persister à espérer pose question sur l’influence sociale.

Concernant les jeunes, nous avions au départ une certaine idée d’aspirations présomptueuses chez certains jeunes  (devenir riche vite ; devenir célèbre) mais les intervenants jeunesse nous ont aussi dit percevoir que certains jeunes à un certain moment ne semblent pas avoir d’aspirations du tout (regard terne), ce qui apparaissait largement problématique. Étendre les aspirations de ces jeunes est apparu comme un objectif louable selon les participants à l’atelier, mais vers quoi ? S’agirait-il de les inciter à se conformer aux aspirations respectables véhiculées par la société ? Ou plutôt les aider à devenir capables de choisir ce à quoi ils veulent aspirer, que cela soit conforme (ou non) aux aspirations respectables projetées par le courant principal de la société ? Qu’en disent les pratiques sociales centrées sur l’entremise d’une figure d’exemple (role model), à laquelle les jeunes peuvent s’identifier (voire sont appelés à le faire) ? D’un projet à l’autre, la perspective donnée à l’action pourrait varier sensiblement.

L’enquête

Pour donner suite à ces réflexions, nous envisageons d’enquêter, dans un premier temps, auprès de ressources offertes aux jeunes dans un quartier d’Amsterdam : quel regard portent-elles aux aspirations des jeunes ? Quelle connaissance en ont-elles ? Quel est le sens donné à la participation des jeunes dans leurs pratiques ? Dans un deuxième temps, nous souhaitons enquêter auprès des jeunes visés par ces ressources, qu’ils participent à leurs activités ou non. Quel est leur regard sur ces ressources et quelle place prennent-elles dans leur parcours de vie ? Ces enquêtes ont vocation à être mises en rapport avec la situation d’autres villes européennes, également impliquées dans le programme SocIEtY. Elles ont également vocation à être croisées avec des observations en terre québécoise, où la question de la participation citoyenne des jeunes semble particulièrement vivante.

En tout état de cause les aspirations des jeunes semblent peu explorées empiriquement, du point de vue sociologique tout au moins. Au-delà des creux de la recherche universitaire, il semble à ce jour que les aspirations des jeunes soient principalement interpellées du point de vue des choix d’études et des orientations professionnelles. Les aspirations des jeunes sont-elles pour autant un impensé de la participation citoyenne ? La question peut sembler audacieuse. Même si les préoccupations concernant les aspirations des jeunes du côté de l’offre de participation paraissent peu explicites, il est cependant probable que des thèmes adjacents fassent l’objet de débats, voire de projets, par exemple autour des valeurs des jeunes. Dans quelle mesure ces débats et réflexions adjacentes renseignent-elles sur les aspirations des jeunes et la place qui leur est donnée dans les pratiques sociales en général et dans l’offre de participation citoyenne en particulier ?

Intervenir par les arts

Parler de l’expérience de vie des jeunes de la rue, c’est se référer à leur débrouillardise. À la rue, les conditions de vie sont dures et pour pouvoir survivre (manger, dormir, gagner de l’argent), les jeunes développent leur esprit créatif. L’art peut accentuer cette dialectique entre conditions de vie et capacité créative en stimulant l’imagination et en étant un moyen important d’acquisition de nouvelles connaissances. À travers l’expression artistique, qui leur permet de prendre une distance critique par rapport à leur histoire de vie, les jeunes de la rue découvrent des stratégies d’intégration sociale et des manières de poser des gestes citoyens. L’art revêt un véritable pouvoir pour aider les jeunes en rupture à surmonter les difficultés et, le cas échéant, à sortir de la rue. Au cours de mon expérience d’intervenant auprès des jeunes, j’ai mis à profit ma formation en photographie et expérimenté des approches artistiques (par la musique, les arts du cirque et le documentaire) pour rejoindre les jeunes et les aider à reprendre du pouvoir sur ce qu’ils vivent. À chaque fois, j’ai été surpris par les résultats qui en ressortaient.

Exposer la rue

Alors que j’étais intervenant dans l’Équipe jeunesse du CLSC Plateau Mont-Royal, nous avons lancé en 2000 un projet d’intervention expérimental qui utilisait la photographie comme médium pour documenter le quotidien des jeunes de la rue. Nous avons donné des appareils photo jetables à des jeunes afin qu’ils témoignent de ce qu’ils vivaient durant deux semaines, ainsi qu’à des travailleurs de rue et des citoyens (commerçants, résidants du quartier) qui les côtoyaient. L’idée était de présenter une exposition contenant au moins une photographie prise par chacun des participants. Les jeunes se sont progressivement impliqués dans la sélection des photos et l’organisation de l’événement qui est devenu de plus en plus ambitieux. Nous avons finalement choisi d’exposer sur la place Gérald-Godin devant le métro Mont-Royal. À l’aube, nous avons installé des silhouettes en bois représentant des passants sur lesquelles nous avons collé les photos afin de surprendre les gens qui allaient travailler. Le soir, à leur retour, il y avait des centaines de curieux sur la place discutant avec les jeunes de la rue qui présentaient leurs œuvres et expliquaient leur projet. C’était la première fois que cet espace public était occupé par des jeunes de la rue sans que la police ne vienne les chasser ! Puis, nous avons été rejoints, entre autres, par les jeunes du Cirque du monde et l’exposition s’est poursuivie dans la soirée à l’occasion de l’événement festif Nuit blanche sur tableau noir.

Après cette démarche créative, je me suis interrogé quant à la possibilité de maintenir plus durablement l’implication des jeunes de la rue dans un projet culturel. J’ai alors lancé l’idée de La Grande rencontre qui consistait à permettre à des jeunes de la rue de Montréal de partir en France rencontrer des jeunes de banlieue. C’était un projet lancé spontanément, sans plus de réflexion que cela. Nous en avons discuté au Ketch Café avec des jeunes. Ensemble, nous avons établi le thème du projet, soit le rapport qu’ils entretiennent avec la marginalité et la société en général. Nous avons organisé cinq événements artistiques au cours des années 2005-2006 et ponctué cette initiative par un voyage en France au cours duquel les jeunes ont tourné un documentaire intitulé « Vue de la zone », qui témoigne des conditions de vie des jeunes français vivant dans des habitations à loyer modique. Ce film a été projeté au Divan Orange et a reçu un prix d’excellence de l’Office franco-québécois pour la Jeunesse.

Ensuite, avec un ami artiste de Trois-Rivières, j’ai contribué à mettre en place un projet d’intervention et de ré-affiliation sociale et économique des jeunes de la rue par la fabrication de vitraux. Vitr’Art propose à des jeunes en difficulté d’intégrer une formation professionnelle de fabrication de vitraux de haute qualité. Ils travaillent avec un artiste reconnu (Jean Beaulieu) à la réalisation de vitraux de A à Z, de leur création jusqu’à leur livraison. Trois cohortes (soit 17 jeunes au total) sont passées par ce programme depuis sa mise en place. À ce jour, c’est une réussite. La plupart d’entre eux sont en emploi ou sont retournés à l’école et une seule personne a décroché du programme. Cela a même conduit la première cohorte à réaliser un voyage de perfectionnement en France. Cette formation, par son côté artistique et professionnel valorisant, permet aux jeunes qui l’ont suivie de regagner du pouvoir sur eux-mêmes, de mettre de côté leurs expériences négatives et de poser des gestes citoyens tels que reprendre un logement ou encore, développer leur esprit critique. En organisant des rencontres entre les jeunes de la rue et des visiteurs à une exposition – ou des acheteurs dans le cas de Vitr’Art – le regard sur ces jeunes qui sont stigmatisés et judiciarisés dans l’espace public se transforme.

Créations

Cette approche par l’art est liée à mes centres d’intérêt et à ma formation initiale en photographie autant qu’elle résulte de tâtonnements et de réflexions au contact des jeunes au cours de mon expérience d’intervention. J’ai commencé à travailler au Bureau de consultation jeunesse à la fin des années 70 où j’ai expérimenté différentes pratiques de proximité pour rejoindre les jeunes dans les milieux. Cette expérience m’a valu d’être embauché en 1990 au CLSC du Plateau Mont-Royal pour développer l’Équipe jeunesse.

Jusqu’alors, les services étaient adressés aux jeunes sous un angle médical et offerts par une équipe composée d’un travailleur social, d’une infirmière et d’un médecin. J’avais le mandat de développer le volet d’intervention sociale avec des jeunes de 14 à 30 ans qui connaissaient des problèmes scolaires, des relations conflictuelles avec leurs parents ou qui vivaient une situation de pauvreté, en les rejoignant où ils se trouvaient (écoles, maisons de jeunes, rue). Ces jeunes ne fréquentaient pas les services du CLSC et je faisais le lien entre le milieu institutionnel et les milieux de vie.

Au début de mon expérience, j’employais mon quotidien à me faire connaître comme intervenant jeunesse. Il m’a fallu plusieurs mois pour établir un lien de confiance avec eux et ne plus manger seul lorsque j’allais manger à la cafétéria ! Dès que j’ai fait partie des meubles, les demandes se sont mises à pleuvoir et j’ai bénéficié de beaucoup de liberté pour mettre en place l’intervention auprès des jeunes. Nous avons tissé des liens étroits avec l’école secondaire Jeanne-Mance où nous avons mis en place un point de services du CLSC afin de répondre aux demandes individuelles (en matière de sexualité par exemple) et développer des interventions collectives (formation dans les classes). Cette position était stratégique puisque je pouvais intervenir auprès des professeurs, des parents et des élèves. Comme il est important pour moi de donner confiance aux jeunes et de mettre leurs talents à contribution, j’ai développé avec eux un café étudiant et utilisé l’immense hall d’entrée de l’école que nous investissions comme un espace public. Pendant des années, ce hall nous a servi pour organiser des activités artistiques : radio étudiante, lancements d’évènements en tout genres, représentations de clowns et d’amuseurs publics, expositions et concerts de musique. J’animais également un atelier de photo.

L’établissement de ces partenariats m’a conduit à une seconde étape dans mon mandat : la mise en lien et l’action concertée des différents acteurs sur le Plateau. Je pense aux maisons de jeunes, au centre sportif ainsi qu’aux organismes communautaires jeunesse qui avaient pour mission d’améliorer le bien-être et les conditions de vie des jeunes. Leurs besoins s’accroissaient à l’école et l’Équipe Jeunesse n’arrivait pas à y répondre seule. Nous avons senti le besoin de développer durablement le travail de proximité en milieu scolaire. Avec le Centre le Beau voyage, nous avons créé l’organisme Plein milieu en 1993, dont le mandat initial était de prendre en charge le travail de milieu à l’école Jeanne-Mance et d’animer le café étudiant. Avec plusieurs acteurs, nous avons ressenti le besoin de collectiviser les questionnements et les réponses à mettre en œuvre. Un colloque sur les jeunes présentait le risque de limiter la participation et le questionnement aux « spécialistes ». Nous avons opté pour la formule plus souple du forum afin d’interpeller les acteurs-clés auprès des jeunes : les parents, intervenants, professeurs ainsi que les jeunes eux-mêmes.

Ce premier forum a débouché sur des propositions concrètes dont la plus importante a été de mandater Plein Milieu afin d’organiser le travail de rue du Plateau Mont-Royal et ainsi répondre à la cohabitation de plus en plus difficile des résidents avec les jeunes de la rue. Cette rencontre publique a favorisé une collaboration inter-organismes qui est encore dynamique. Pendant une année, nous avons expérimenté un projet d’intervention d’urgence qui consistait à donner aux jeunes et aux parents un numéro gratuit d’urgence pour éviter de recourir d’emblée à la Direction de la Protection de la Jeunesse. Ce projet n’a pas eu de suite mais il témoigne de l’effervescence autour de la question des jeunes et de notre volonté de mettre en place de nouvelles pratiques. Au total, cinq forums se sont tenus entre 1993 et 1997.

Entre l’underground et le CLSC

Durant les années 1990, la population des jeunes du Plateau a changé de visage suite à l’arrivée de jeunes de la rue. Aux difficultés connues des intervenants (décrochage scolaire, conflits avec les parents) s’ajoutaient de nouveaux problèmes, notamment la toxicomanie et la santé mentale. L’arrivée de ces jeunes relançait avec force le questionnement sur les façons de rejoindre des publics qui ne fréquentent pas les CLSC. La création du Ketch café, espace intermédiaire à mi-chemin entre l’underground et le CLSC, correspond à cette recherche de nouvelles manières d’intervenir. L’idée à l’origine de cet espace était que les travailleurs de rue puissent faire le lien entre la rue et le café, et que les intervenants du réseau établissent le lien entre le café et le CLSC. Le personnel du café est constitué d’intervenants. Cette ressource dispose d’un espace médical, initié par des médecins aguerris qui croyaient au projet et avaient des préoccupations sociales. Beaucoup de jeunes suivis par la suite en CLSC ont développé un lien de confiance lors des rencontres avec les intervenants du café.

En 2005, à la suite des fusions dans le réseau de la santé, j’ai déménagé avec une partie de l’Équipe jeunesse du CLSC du Plateau sur le site Sanguinet pour participer à la formation de l’Équipe des jeunes de la rue. Cette dernière a le mandat régional d’offrir des services de santé et des services sociaux avec ou sans rendez-vous aux jeunes en rupture de 14 à 25 ans. Elle est composée de trois infirmières, d’une psychologue, de deux médecins, de deux dentistes (qui travaillent avec des étudiants en stage de l’Université de Montréal), d’une préposée à l’accueil des jeunes, d’un pair-aidant et d’un agent de relations humaines, poste que j’occupe. Je bénéficie de la même souplesse dans l’organisation de mes activités que sur le Plateau, ce qui me permet d’adapter les services aux jeunes de la rue.

En comparaison, la situation est différente du temps où j’intervenais dans les écoles secondaires du Plateau, où les parents étaient plus présents et mobilisés. Les jeunes qui viennent ici refusent souvent de faire intervenir leur famille. Ils sont en rupture avec leurs parents. Récemment, un jeune homme de l’Alberta est venu me rencontrer à plusieurs reprises pour renouveler sa carte d’assurance maladie, pour laquelle un acte de naissance est nécessaire. Il refusait d’appeler sa mère afin d’obtenir les renseignements indispensables à cette démarche. À la troisième visite, il est venu avec son numéro et il est resté une heure au téléphone avec elle. La famille n’est jamais totalement absente. Elle est dans le décor mais souvent en conflit avec ces jeunes depuis l’adolescence. Je vois des situations où, suite à un conflit, les parents et leurs enfants laissent les relations se détériorer. Les parents sont souvent aussi démunis que les jeunes pour faire face à ces situations de conflits non réglés.

Je continue de répondre de front à des demandes individuelles tout en portant une attention à la dimension collective de l’intervention. Ces expériences d’intervention ont nourri une réflexion qui a conduit à la création d’un organisme dont le mandat est de soutenir les initiatives et projets artistiques des jeunes de la rue. Avec l’appui de Plein milieu et En Marge 12-17, je travaille actuellement à la mise sur pied de cet organisme qui s’appelle La marge s’expose et dont le Conseil d’administration est nouvellement constitué.

Santé mentale et participation des usagers : le trou de souris

Mai 2010. Les participants au Forum des personnes utilisatrices des services de santé mentale du Québec1 dressent un constat paradoxal : ils sont de plus en plus sollicités par le réseau de la santé et des services sociaux pour participer à l’organisation des services, mais ont le sentiment que les raisons de leur présence ne sont pas claires et que leur voix n’a que peu de poids dans les discussions face aux autres acteurs (intervenants sociaux, cliniciens et gestionnaires).

Septembre 2010. Des participants et des chercheurs initiateurs de ce Forum, préoccupés par les enjeux qui y ont été soulevés, sollicitent et obtiennent un fonds de démarrage2 pour les aborder à travers l’étude d’un cas concret, celui de la participation d’usagers au Comité aviseur santé mentale adulte du CSSS Jeanne-Mance (CASMJM). Ce projet de recherche a pour objectif de déterminer l’impact de la présence des usagers sur les délibérations de ce comité et, ultimement, sur les décisions prises par l’établissement. Ont-ils pu faire entendre leur voix et faire valoir leurs droits dans ce comité ? Est-ce que cela a favorisé l’élaboration d’une meilleure réponse à leurs besoins de la part des services en santé mentale du CSSS Jeanne-Mance, et si oui, comment cet impact se manifeste-il ?

L’injonction

Le constat des participants au Forum rejoint les conclusions d’un nombre important d’études sur l’appel croissant à l’implication des personnes avec ou ayant eu des problèmes de santé mentale dans l’organisation des services, la formation et l’intervention en santé mentale. D’un côté, la participation est promue par les pouvoirs publics de certains pays3 comme un moyen de gestion et d’amélioration de l’efficacité des services (Royle et al., 2001; Livingston et Cooper, 2004). De l’autre, elle est perçue par les citoyens comme une brèche dans les institutions, susceptible de contribuer à leur démocratisation (Callon et al., 2001) et, pour les mouvements d’usagers en santé mentale, comme un levier de changement des rapports de pouvoir et un moyen d’émancipation (Chamberlin, 2005).

On retrouve ces deux logiques à l’œuvre au Québec dans les documents du Ministère de la santé et des services sociaux (MSSS), qui inscrit la participation à la fois comme pratique de gestion et comme renforcement du pouvoir d’agir. Cette dernière finalité constitue un des principes directeurs de son plan d’action :

« Le Plan d’action en santé mentale 2005-2010 reconnaît la capacité des personnes souffrant d’un trouble mental de faire des choix et de participer activement aux décisions qui les concernent et cela, en dépit de la présence chez elles de certains symptômes ou handicaps. La participation des utilisateurs et des proches aux exercices de planification des services de santé mentale découle de ce principe. » (MSSS, 2005 : 12)

Plus précisément, il s’agirait de « mettre à contribution et connaître la satisfaction [de la population] au regard de l’organisation des services et des résultats obtenus » (MSSS, 2005 : 53). Cette compréhension de la participation des personnes utilisatrices met l’accent sur leur rôle d’informatrices et de conseillères aux instances décisionnelles des services de santé mentale. Des documents antérieurs du MSSS lui donnaient plus d’envergure, en la décrivant comme une démarche collective d’appropriation du pouvoir (MSSS, 1998), qui concerne la planification, l’organisation, la mise en œuvre, l’évaluation des orientations ministérielles de santé mentale et l’allocation des ressources financières (MSSS, 2001). Ces définitions associent la participation à une contribution des savoirs d’expérience au travail de planification des gestionnaires du réseau. Il en découlerait une appropriation collective du pouvoir d’agir et un meilleur contrôle des usagers sur les décisions à propos des services qui leur sont offerts.

Cohabitent ainsi deux finalités portées par le même « nouveau » discours de gestion publique. Comme le soulignent Blondiaux et Sintomer (2009), elles ont la vertu de tolérer divers usages et ainsi, de faciliter la formation de consensus en leur nom. Ces documents soulèvent ainsi une première question : dans quelle mesure la logique, qualifiée par Beresford (2007) de « consumériste » ou « managériale » et visant à améliorer l’efficacité des services, est-elle compatible avec une logique égalitaire portée par l’affirmation du pouvoir d’agir des citoyens ?

Quiproquo

Dans un texte devenu classique, Arnstein (1969) distingue huit échelons de participation, qui se présentent comme autant d’acceptions possibles du même terme, allant de la simple présence à une séance d’information jusqu’à la co-décision et l’exercice effectif du pouvoir. Cette vision a été critiquée depuis en ce qu’elle ne considère la participation que sous le seul aspect de la concurrence, où ce qui est un acquis pour une partie devient une perte pour l’autre (Quetzal Tritter et McCallum, 2005; Santé Canada, 2003). Cette attention portée à l’obtention d’un contrôle immédiat empêcherait de constater les avantages collatéraux de la participation pour les groupes conviés à des instances de discussion publiques. Ceux-ci y trouveraient une occasion de « faire communauté » et de développer une confiance de groupe, là où il n’y avait auparavant que des individus. Les participants apprendraient également à communiquer leurs demandes sociales, ce qui leur confèrerait une meilleure crédibilité et plus de prise sur les décisions collectives.

Ce regard critique offre l’avantage de penser d’autres indicateurs de l’impact de la participation civique, plus complexes et diffus que l’exercice d’un contrôle sur un type de décision dans un cadre institutionnel prévu à cet effet. Il pointe toutefois les dérives d’une vision éducative et normative, voire paternaliste, en matière de compétences citoyennes. Dans cette perspective, le concept d’empowerment joue un rôle ambigu, puisqu’il peut tout aussi bien désigner le développement d’habiletés et de caractéristiques telles que souhaitées par les institutions, que renvoyer à l’affranchissement du pouvoir de ces dernières. Il peut également, selon Karsz (2008), n’être qu’une reformulation du vieux fantasme du « qui veut, peut », rabattant ainsi sur la volonté des individus la responsabilité de leur sort. Le quiproquo ne saurait être évité sans que soient clarifiées les valeurs et attentes de chacun.

Frontière

Ces réflexions sont à considérer en perspective de travaux portant sur des cas concrets de participation des usagers à l’initiative des pouvoirs publics dans le domaine de la santé mentale. Clément et Bolduc (2009) se sont intéressées à l’implication des usagers des services de santé mentale dans des tables de concertation organisées dans le réseau de santé et des services sociaux, afin de discuter et repenser l’organisation des services en santé mentale sur un territoire donné. Les figures des participants qu’elles dégagent (le délibérant, l’utilisateur à découvert, l’utilisateur en aparté et l’utilisateur imperceptible4) soulignent le décalage qui existe, au cœur des rencontres, entre les attentes des pouvoirs publics et les attitudes et préoccupations des usagers. Elles notent également le hiatus entre le fait de pouvoir s’exprimer (la prise de parole) et le fait d’être entendu (la réception de cette parole), tout en pointant le faible impact des participants sur les enjeux traités par les tables de concertation.

L’étude par Hodge (2005) d’un comité réunissant divers acteurs dans le champ de la santé mentale au sein du réseau public de santé en Angleterre suggère également que la parole des différents acteurs autour de la table (psychiatres, médecins, gestionnaires, travailleurs sociaux, usagers) n’a pas le même poids et que, sous des apparences de liberté de parole et de décisions collectives, les débats sont conduits dans une direction qui privilégie le point de vue gestionnaire. Les citoyens sont convoqués à titre d’usagers pour qu’ils s’expriment sur les services reçus. Certains sujets sont légitimes et d’autres non, ainsi que le fait remarquer Hodge qui rapporte que des points significatifs pour les usagers (comme les électrochocs) sont systématiquement écartés des discussions, car non pertinents du point de vue de l’organisation des services ou parce qu’ils remettent en question les rapports de pouvoir en place : « There are specific issues which, if not off-limits, are incapable of being incorporated into the forum’s discourse in any meaningful sense. They clearly fall outside the discursive boundaries that have been set » (Hodge, 2005 : 170).

Ces remarques, ajoutées au fait que la participation des usagers dans le réseau de la santé et des services sociaux ne concerne qu’une petite partie des personnes avec des problèmes de santé mentale (Webb, 2008), donnent à penser que la fenêtre ouverte par les pouvoirs publics s’apparente finalement à un trou de souris. Elles laissent supposer un risque d’instrumentalisation des personnes avec des problèmes de santé mentale. Réduites au rôle d’usagers des services, on ne retiendrait de leurs avis qu’une bribe de leur expérience et de leur savoir reconnue comme pertinente par les pouvoirs publics. L’institution pourrait ainsi légitimement rejeter les savoirs qui ne s’intègrent pas dans ses finalités, sous prétexte que les participants n’ont pas une connaissance suffisante des sujets abordés.5 En témoigne d’ailleurs le terme d’« usager » des services, largement employé dans les écrits sur la participation et dans les documents du réseau de la santé, qui définit prioritairement les citoyens comme des consommateurs de services ou des clients, ce qui ne reflète pas forcément la façon dont ils se définissent eux-mêmes (Deber et al., 2005). Cette perspective tend à réduire la richesse des savoirs des citoyens aux besoins du système, voire à réduire leur participation à une simple présence symbolique, comme l’ont montré Ward et al. (2010) dans une étude sur l’implication d’usagers dans une recherche en santé mentale.

Ces points de vue suggèrent également les dérives possibles de l’institutionnalisation croissante des formes de participation, qui conduirait à ce que tout soit débattu à l’initiative ou sous le regard de l’État dans des procédures de plus en plus réglées. Comme l’avancent Bickel et Girardin Keciour (2004), être citoyen, ce n’est pas seulement élire, être élu ou participer à des dispositifs démocratiques, c’est délibérer et s’interroger sur ces derniers. De l’avis de Maudet (2002), les participants subissent une pression à intégrer des catégories et des modèles de pensée de plus en plus professionnalisés — notamment à travers les formations qu’ils reçoivent dans le secteur public — et qui limitent l’émergence d’un discours susceptible de questionner la logique du système. Enfin, ces études soulignent que s’il existe des obstacles techniques à la participation – et ils sont parfois majeurs – les enjeux qui sous-tendent la participation en santé mentale ne sont pas réductibles aux procédures. En amont se trouvent des enjeux de pouvoir et des effets de censure concernant ce que Hodge (2005) nomme la « frontière » entre ce qui est digne d’être exprimé et ce qui doit être tu.

Décentrer le regard

Au cours de ses cinq années d’existence (2005-2010), le Comité aviseur santé mentale adulte du CSSS Jeanne-Mance a mobilisé une trentaine de participants, dont des intervenants et gestionnaires du réseau de la santé et des services sociaux, des personnes usagères et des partenaires du secteur communautaire. Ce comité comprenait également des représentants du CSSS Jeanne-Mance et des membres de l’équipe de psychiatrie de l’Hôpital Notre-Dame et du Réseau des alternatives et organismes communautaires de Montréal (secteur centre-est). Trois à quatre rencontres avaient lieu par année. Des comités de travail avaient pour mandat de préparer des avis sur des dossiers spécifiques, tels le fonctionnement et la configuration du guichet d’accès aux services de santé mentale adulte, l’élaboration d’une politique de reconnaissance de la participation des personnes utilisatrices des services, l’articulation des services de suivi intensif dans le milieu et d’intensité variable dans la communauté et la préparation des Rendez-vous Jeanne-Mance en santé mentale.

À travers la réalisation de ce projet de recherche, nous souhaitons décentrer le regard porté sur la participation citoyenne et, en particulier, sur l’évaluation de l’impact des usagers des services. Leur participation est à replacer, selon nous, dans un jeu de relations complexes où se croisent les contraintes institutionnelles et les points de vue des différents acteurs, qu’ils soient gestionnaires ou intervenants. Nous avons noté précédemment que les documents ministériels plaçaient les gestionnaires face à une double mission de reconnaissance du rôle des usagers et d’amélioration de l’efficacité des services. Evans (2005) remarque à cet égard que si le discours gestionnaire instrumentalise les usagers, le personnel clinique et les intervenants se trouvent également prisonniers de cette logique et sont considérés comme des sources d’information pour alimenter les besoins du système. La place qu’occupent les personnes utilisatrices des services et la portée de leur voix dans les discussions dépendent donc de la position que les autres acteurs adoptent à leur égard, des missions qui leur sont confiées et de la marge de manœuvre dont elles disposent.

La majorité des études sur le sujet concentre leur attention sur les interactions dans les comités et sur les usagers, laissant dans l’ombre les autres acteurs. Nous tenterons quant à nous de déterminer quels sont les mandats, enjeux, obstacles, acquis et attentes identifiés par les différents acteurs du réseau public et communautaire impliqués dans l’implantation locale du Plan d’action en santé mentale 2005-2010 et de comprendre de quelle façon s’y insèrent les personnes utilisatrices des services.

Notre question de recherche se décompose en trois volets. Il s’agit tout d’abord de situer la participation de chacun des membres du comité, leurs attentes, les contraintes auxquelles ils font face et les finalités qu’ils poursuivent et attribuent aux différentes personnes présentes ; puis, d’interroger la façon dont les prises de parole et les interventions des participants sont considérées par les différents acteurs. Quelle est la nature de ces prises de parole et comment sont-elles définies du point de vue des savoirs (par exemple, avis, opinion, expertise, savoir d’expérience ou d’intervention) ? Cela nous amène à cerner les impacts des personnes utilisatrices dans les travaux du comité du point de vue des différents acteurs et à les caractériser, tout en reconnaissant la complexité des processus et des interrelations.

L’observation immédiate n’est pas possible puisque les travaux du comité aviseur sont terminés. La réalisation d’une dizaine d’entrevues avec des personnes impliquées dans le CASMJM (gestionnaires, intervenants, membres du communautaire, usagers) servira à documenter l’activité de ce comité. L’analyse de ces entretiens sera mise en parallèle avec celle des procès-verbaux du CASMJM et du Conseil d’administration du CSSS Jeanne-Mance, ainsi qu’avec la littérature gouvernementale et académique sur la participation des usagers des services en santé mentale à de tels comités.

Ce volet d’analyse nous permettra d’explorer d’autres questions telles que : l’expérience de participation est-elle à la hauteur de ce que prévoyait le Plan d’action ? La participation des usagers se reflète-t-elle dans les procès-verbaux du CASMJM ? À quel niveau et de quelle manière ? Quels sont les points de vue les plus représentés dans les discussions et travaux du comité ? Quelles sont les expériences de ce type au Québec et ailleurs dans le monde ? Les constats dressés rejoignent-ils ceux de la littérature ?

Nous comptons ainsi identifier et mesurer l’impact relatif des différents acteurs présents, produire une évaluation globale de la démarche, ainsi que d’éventuelles recommandations quant à la relance de ce dispositif dans un prochain plan d’action.

Aplanir les hiérarchies

À chacune des étapes du projet, l’équipe de recherche s’appuiera sur un comité conseil de la recherche formé de quatre personnes utilisatrices et d’un organisateur communautaire. Tous ont une expérience de terrain en lien avec les questions abordées. Le comité sera chargé d’accompagner les chercheurs dans l’élaboration et la réalisation de l’étude et, en particulier, dans l’identification et l’évaluation de la portée des différents savoirs mis en jeu. C’est parce que les savoirs construits deviennent des cadres d’action pour les acteurs, avec un effet d’aveuglement par rapport aux savoirs concurrents, qu’il est utile de créer une zone d’autonomie pour que le comité puisse fonctionner. Les chercheurs et les participants s’y retrouveront en dehors des cadres institutionnels et de leurs affiliations respectives à une université, un établissement ou une association. Un tel dispositif nous semble adapté à l’approche d’une recherche-action puisqu’il favorise l’aplanissement des rapports hiérarchiques entre les savoirs des chercheurs et des participants (Gauthier, 1993). Les membres de ce comité – impliqués depuis le début dans la réflexion sur la formulation du projet – sont experts dans les questions de participation et de santé mentale. Ils assureront un lien constant avec le milieu de pratique sans pour autant s’y substituer. Leur expérience au sein de ce comité constitue une aide précieuse pour identifier des acteurs clés à interviewer, cerner les enjeux et contribuer à l’analyse des données et à la diffusion des résultats.

Ce projet exploratoire se terminera en juin 2011 et fera l’objet d’évaluations. Il sera possible, le cas échéant, d’étendre la démarche à d’autres CSSS qui ont mis sur pied de tels comités. Nous envisageons également un volet plus expérimental qui nous conduirait à développer des dispositifs de participation visant à déjouer les dynamiques de pouvoir et de savoir dont nous ferons l’analyse.

Emploi de proximité, développement local, accompagnement : faire pencher la balance

Propos recueillis et mis en forme à partir d’entrevues avec Gérard Talbot et Kristiane Gagnon, anciennement organisateur communautaire et agente d’information au CLSC Centre-ville (CLSC des Faubourgs).

Nous sommes en 1995 dans le quartier des Faubourgs. Le quartier est en pleine effervescence, car France Film souhaite ouvrir un complexe cinématographique de 17 salles de cinéma, juste en face des maisonnettes unifamiliales des Habitations Jeanne-Mance (HJM). Les promoteurs du complexe qui devait ouvrir ses portes près des HJM avaient vu les choses en grand : construite à l’angle des rues St-Denis, Émery, Sanguinet et Brazeau, la bâtisse enfreignait les règles d’urbanisme de la ville par sa hauteur. Les résident-e-s des HJM craignaient pour leur qualité de vie et leur environnement, car un mur aveugle devait donner sur le complexe d’habitations, obstruant de fait la lumière naturelle du jour. Parce qu’un tel projet portait atteinte à la jouissance, par les locataires des immeubles voisins, de leur droit de propriété, l’édification des salles de cinéma nécessitait au préalable un passage en consultation publique afin d’obtenir une dérogation de la Ville. Mais vue sous un autre angle, la construction d’un nouveau commerce rimait également avec la création de nouveaux emplois. Pourquoi ne pas saisir cette opportunité pour tenter de faire pencher la balance en faveur de l’emploi de proximité et permettre aux résidents du quartier à la recherche d’un emploi d’avoir une priorité à l’embauche?

Accompagné de Kristiane Gagnon, agente d’information, Gérard Talbot, organisateur communautaire au CLSC Centre-ville y voit une ouverture pour répondre à leur mandat : stimuler l’emploi, le développement local et la lutte contre pauvreté aux HJM et dans le quartier à travers une série d’initiatives.

Un noyau constitué de l’équipe communautaire et de quelques locataires s’active et met en place une « démarche type » qui sera appliquée chaque fois qu’une nouvelle entreprise verra le jour dans le quartier. Afin de négocier à armes égales avec la direction, la première étape consistera à cartographier les profils professionnels et aspirations des personnes à la recherche d’un emploi sur le territoire, en recensant leurs besoins, qualifications et compétences, avec la collaboration de la Corporation de développement communautaire (CDEC) Centre-Sud/Plateau Mont-Royal. Les résultats du sondage montraient un besoin d’accompagnement personnalisé à l’emploi chez certaines personnes, mais surtout une forte volonté de travailler, la maitrise de trois langues chez la grande majorité des jeunes locataires des HJM, et — chez les femmes et les jeunes aux études surtout — l’importance de pouvoir travailler à proximité de leur domicile et de leur lieu d’études, ce qui représentait des arguments de poids à présenter à France Film.

Le groupe de travail profite de l’audition publique de France Film pour procéder à la deuxième étape en sensibilisant la direction au développement local et en lui présentant le vivier de compétences et de qualifications disponibles dans le quartier. La direction se montre ouverte à accorder la priorité d’emploi aux habitants du quartier lors de l’ouverture. Afin que cette promesse ne reste pas lettre morte, le groupe constitué des deux membres de l’équipe communautaire et de quelques locataires des HJM décide de donner une base plus solide aux démarches entreprises. C’est ainsi que le 25 juin 1996, un noyau de bénévoles engagés se regroupe, sans structure formelle, de façon autonome et de manière suffisamment souple pour pouvoir favoriser la flexibilité et faire émerger la créativité requise pour mener les futurs projets : le Comité emploi était né.

Le vivier

Ouvert à toutes et à tous sans restriction, le Comité emploi opèrera sur le territoire allant du boulevard Saint-Laurent à la rue Amherst à l’est et de la rue Sherbrooke au nord à la rue Viger au sud. Sa mission consistera à favoriser le développement local et trouver des stratégies pour maximiser la création d’emplois durables pour les habitants du quartier. Parmi les stratégies étudiées, la sensibilisation des personnes vivant dans le quartier, le développement de partenariats locaux, la prévention de la délinquance et de la toxicomanie et le développement d’un sentiment d’appartenance chez les communautés ethnoculturelles aux HJM. L’engagement, la motivation et l’envie de travailler vers un objectif commun, c’est-à-dire la création d’emplois de proximité, constituent alors le moteur du comité. La même valeur est accordée à chaque parole, provenant de résident-e-s comme de professionnel-le-s et toutes les décisions y sont prises en consensus. Dans l’objectif de travailler selon sa propre philosophie et de pouvoir investir tout son temps, son énergie et ses ressources sur le terrain pour développer l’emploi, le comité fonctionnera de façon indépendante financièrement. Ce mode de fonctionnement semble séduire les communautés ethnoculturelles, y compris celles avec lesquelles la barrière de la langue aurait pu constituer un obstacle, comme la communauté chinoise par exemple. Par ailleurs, les jeunes, en particulier ceux et celles des communautés latino-américaines, feront preuve de beaucoup de dynamisme au sein même du comité.

La conjoncture économique vient bouleverser les prémisses de l’entente entre le comité et la direction de France Film lorsque Cinéplex Odéon rachète le complexe cinématographique. En effet, les nouveaux responsables ne montrent aucun intérêt à la collaboration amorcée avec les responsables de France Film. L’heure était venue de viser un cran plus haut en demandant le soutien du monde politique. Muni des lettres d’appui d’acteurs majeurs au niveau municipal, fédéral et provincial, le Comité emploi parvient, avec l’aide de la CDEC Centre-Sud, à convaincre la direction de Cinéplex Odéon de réserver un pourcentage d’emplois aux personnes du quartier. La troisième étape de la démarche type aura pour objectif d’en informer les personnes à la recherche d’un emploi et de leur préciser les différents postes à combler : restauration, accueil, orientation des visiteurs. Selon Kristiane Gagnon, les résultats dépassaient les attentes : « à notre grand étonnement, toutes ces personnes croyaient véritablement à la réussite du projet. En d’autres mots, les gens se mirent à rêver à un retour prochain sur le marché du travail »

Une grande place étant accordée aux jeunes, le Comité emploi comble les besoins des personnes ayant des difficultés à faire leur CV ou qui ne sont pas habituées aux entrevues d’embauche, en collaboration avec les organismes communautaires Intégration Jeunesse et Opération Placement jeunesse. Dernière étape du processus, il remet les CV des résident-e-s intéressé-e-s à Cinéplex Odéon, qui les considérera en priorité. Finalement, à l’ouverture, une vingtaine de personnes est embauchée, dont une majorité de jeunes des communautés latino-américaines des HJM.  En informant tant la direction de Cinéplex Odéon du vivier de compétences à proximité que les locataires des HJM des prochaines ouvertures de poste, le comité contribuera ainsi à aiguiser d’autres réflexes de recrutement que celui de se tourner essentiellement vers les universités pour recruter des étudiants et des jeunes.

Opportunités locales

À la suite de cette première expérience réussie, l’énergie du Comité se concentre vers l’emploi, le développement local et la réduction de la pauvreté. Dans une perspective de développement local, toute activité sur le territoire peut se transformer en opportunité. Le centre-ville de Montréal s’anime de festivals durant l’été. Pourquoi ne pas en profiter pour faire embaucher des jeunes? Le festival Juste pour Rire se montre très intéressé par la démarche du Comité emploi. C’est ainsi que durant plusieurs étés, des jeunes et des adultes des HJM seront recrutés pour assurer la sécurité, installer des scènes ou encore transporter du matériel. De même, en 2001, lorsque l’un des premiers magasins d’alimentation du quartier ouvre au Complexe Desjardins, la propriétaire se montre ouverte à recruter en priorité des personnes des HJM. Mais face aux appels sans réponse ni retours de quelques candidat-e-s, le service de recrutement d’IGA se voit obligé de passer à d’autres candidats. Le comité réalise l’importance de faire un suivi avec certaines personnes souvent loin du marché du travail. Il jouera parfois le rôle de relais entre les candidat-e-s et les services de recrutement.

En 2001, les premiers coups de pelle annonçant la construction de la Grande Bibliothèque Nationale et Archives Nationales du Québec sont donnés sur le boulevard Maisonneuve. Le comité rencontre rapidement la direction de la Grande Bibliothèque afin de la sensibiliser à sa démarche et d’obtenir une priorité d’embauche pour les résidents et résidentes du quartier. Les types de postes offerts, l’environnement de travail, les salaires et avantages sociaux et les conditions d’emploi suscitent un afflux massif de candidatures de la part des locataires des HJM et du quartier. L’expérience est complexe pour le comité, car l’institution demande notamment une expérience minimale de 6 mois en bibliothèque. À l’ouverture en 2005, une dizaine de personnes seront engagées. La même année, la Maison Théâtre de la rue Ontario offre également une formation sur mesure en techniques de la scène à quelques jeunes.

Parallèlement, le comité explore les possibilités d’encourager les petites entreprises locales et de développer un volet d’économie sociale. Si aujourd’hui, en 2014, les camions de cuisine de rue ont l’autorisation de sillonner Montréal, une dizaine d’années plus tôt, le projet du Comité emploi consistant à vendre de la nourriture sur la place publique, se voit opposer un refus de permis de la part du comité consultatif de l’arrondissement de Ville-Marie. Les mêmes limites se posent lors de l’ouverture d’un marché public de vente de fruits et légumes bio par des personnes de l’éco-quartier Centre Sud, sur l’espace  aujourd’hui vide, autour du métro Saint-Laurent. La création de cette entreprise d’économie sociale avait permis le recrutement de jeunes résidents du quartier pour travailler au kiosque, distribuer des circulaires et livrer des commandes d’aliments. Cependant, n’ayant pas obtenu l’appui de la Ville – par exemple, l’eau nécessaire pour arroser les cultures devait être puisée à l’intérieur du métro, devant le refus de la Ville d’installer une source d’eau – le marché fermera ses portes après une année.

Soutien et suivi individualisé

À partir de 2006, les activités du comité prennent un autre tournant. Les locataires des HJM qui bénéficient de ses services constituent un microcosme hétéroclite, dont une grande partie a émigré ou vient des communautés ethnoculturelles. Les sondages de recensement des qualifications et des profils professionnels des locataires en recherche d’emploi avaient soulevé la question de la reconnaissance des diplômes, des formations et de l’expérience acquise dans les pays d’origine, ainsi que des besoins en soutien et en suivi individualisé vers l’emploi. Il n’est pas rare de rencontrer des femmes qui souhaitent retourner sur le marché du travail après avoir longtemps été mère au foyer. Déphasées par rapport aux nouvelles réalités du marché, le CV n’est pas toujours à jour, les qualifications peuvent être dépassées, et un accompagnement peut s’avérer utile. Pour les nouveaux arrivants, il est primordial de briser le cercle vicieux dans lequel ils se retrouvent quand ils ne possèdent pas d’expérience professionnelle au Québec, pourtant requise par les employeurs. Avec l’accent mis sur le développement des emplois de proximité dans les débuts du Comité emploi, il était difficile de répondre à ces besoins.

Grâce à une entente entre la Corporation des Habitations Jeanne-Mance (CHJM) et la Commission scolaire de Montréal (CSDM), cette dernière met à disposition une conseillère en formation scolaire du Centre de ressources éducatives pédagogiques (CREP) qui, une demi-journée par mois, reçoit les locataires dans un local aux HJM et propose des solutions personnalisées en fonction de leurs problématiques : par exemple, insertion, réorientation, volonté de changer d’emploi, informations pour compléter les études ou faire des stages, manque de confiance en soi. Les réponses apportées sont tout aussi variées que les problèmes identifiés et vont de l’inscription au YMCA ou dans un groupe de femmes au Y des Femmes, à une évaluation des diplômes des personnes de l’extérieur du Québec, en passant par des méthodes de remise à niveau du profil professionnel ou encore des références à des entreprises d’insertion, organismes en employabilité et institutions scolaires. Depuis 2006, c’est quelques centaines de personnes qui ont été reçues et suivies individuellement par le comité.

Un réseau de liens

En évitant de restreindre son mandat au niveau de l’emploi, en utilisant la confiance et la crédibilité établie avec les habitants du quartier pour appuyer une recherche sur la pauvreté réalisée par le CREMIS, en participant à des Rendez-vous Jeanne-Mance ou encore à la vie communautaire des habitants du quartier, le comité a tissé et maintenu un réseau de liens dans le milieu communautaire, les entreprises d’employabilité et les organismes d’insertion, qui en a fait sa force motrice. C’est cette collaboration avec les ressources du milieu qui permettra l’obtention d’un local gratuit aux HJM en 2006, donnant ainsi accès à un environnement de travail. Avec des locataires des HJM au cœur du comité et donc au cœur du terrain, le comité bénéficie d’une proximité exceptionnelle avec les personnes rencontrées, en comparaison avec les centres d’emploi du gouvernement. Par exemple, Berthe Marcotte, intervenante de milieu, est résidente depuis plus de 30 ans aux HJM et continue de faire connaitre le comité aux personnes et aux groupes communautaires. Car en tant que passerelle entre le gouvernement et les HJM, le lien qu’il entretient avec la collectivité lui confère la possibilité de connaitre la meilleure façon d’approcher, d’accompagner et de suivre les personnes. Quand un matin, une femme arrive au comité en pleurs et raconte son découragement devant l’échec de ses recherches d’emploi, signifiant ainsi l’impossibilité de s’échapper des violences conjugales qu’elle subit, il est plus aisé à un comité de proximité de l’accompagner au CLSC pour rencontrer une travailleuse sociale et tenter de lui apporter un soutien approprié. Ce sont des situations aussi délicates que celle-ci que le comité a la possibilité de gérer.

Le facteur proximité

Depuis son origine, le comité est demeuré un comité local, sans structure formelle, non incorporée et sans ressources financières, mais qui a pu bénéficier d’une infrastructure fournie par le CLSC, puis par la CHJM. Les activités du comité pendant 18 ans ont permis d’identifier divers freins à l’emploi. Parmi eux, les personnes d’origine immigrante vivent des situations complexes dans leurs démarches d’intégration à l’emploi, notamment en raison des exigences (linguistiques, scolaires, professionnelles) imposées par la société d’accueil, ainsi que la non-reconnaissance des expériences acquises en dehors du Québec. La déqualification professionnelle, l’absence d’expérience professionnelle québécoise, les études secondaires non complétées ou le manque de connaissance du français constituent également des entraves importantes au niveau professionnel. Or, un emploi constitue un facteur important dans l’intégration des personnes immigrantes au Québec ainsi qu’un facteur de protection contre la pauvreté, cette dernière pouvant ensuite entrainer des impacts tant sur la sécurité financière, que sur la santé mentale et physique.

Le moteur du comité a toujours été la motivation de ses membres pour la cause de l’insertion sociale à travers l’emploi et la formation. Le bilan des activités démontre l’importance d’une ressource de proximité pour favoriser le développement local de l’emploi tout en offrant des services personnalisés pour l’emploi. Le facteur proximité a été un élément crucial auprès des femmes ayant des enfants, leur permettant d’éviter de perdre du temps dans les transports pour pouvoir le passer auprès de leur famille. Entre les festivals estivaux, le développement de l’Îlot Voyageur et du CHUM, le territoire regorge d’opportunités pour continuer à développer les emplois de proximité. Dans l’immédiat, une réflexion avec deux acteurs du quartier – la CHJM et la Table de concertation du Faubourg St-Laurent – est prévue pour déterminer la meilleure manière de poursuivre les activités du Comité emploi et continuer à répondre aux besoins des personnes sur le territoire, tout en lui donnant une assise permanente et un nouveau souffle.