Les dix ans de la Clinique des jeunes de la rue : respect et confidentialité

En 1994, à Montréal, des organismes communautaires effectuent des démarches auprès de la Direction de la santé publique (DSP) pour documenter les comportements des jeunes de la rue en lien avec les maladies infectieuses, dans un contexte où le VIH faisait son apparition, mais demeurait alors une maladie relativement peu connue. En 1995, l’unité des maladies infectieuses de la DSP débute une étude portant sur les pratiques sexuelles et l’utilisation des drogues injectables sur une cohorte de jeunes de la rue âgés de 14 à 25 ans. Recrutés sur une base volontaire dans des organismes communautaires, les participants ont été rencontrés tous les 6 mois jusqu’en août 1998 afin de répondre à un questionnaire explorant différents aspects de leur vie en matière de comportements sexuels, de réinsertion, de mobilité résidentielle ou encore, de consommation. Sur un total de 517 participants, âgés en moyenne de 20 ans et majoritairement masculins, 39% ont rapporté s’être déjà injecté des drogues et 1,4% étaient atteints du VIH (Direction de la santé publique, 1998). Durant la même période, les taux d’injection de drogue étaient plus bas dans d’autres villes du Canada : 9% à Toronto et 6% à Vancouver.

En se penchant sur les données du Bureau du Coroner, les chercheurs ont fait une découverte frappante : parmi les jeunes rencontrés entre 1995 et 1998, 13 étaient décédés, dont 4 par suicide, 3 par overdose et 6 autres de circonstances imputables à leur mode de vie à la rue. Ces chiffres correspondent à un taux de mortalité des jeunes de la rue de Montréal estimé à 13 fois supérieur à celui de l’ensemble des jeunes québécois du même âge. La publication de ces résultats en 1998 a produit un choc et fut suivie d’une prise de conscience de la part des pouvoirs publics quant à la nécessité d’agir de manière différente auprès de cette catégorie de la population, dont les conditions de santé étaient sévèrement dégradées par la vie à la rue. Cette enquête a également permis de saisir la difficulté de rejoindre ces jeunes, de maintenir le contact avec eux lors des suivis et a ainsi incité des intervenants et des gestionnaires à engager une réflexion sur les pratiques à développer pour leur offrir les services les plus adaptés.

Un lieu destiné aux jeunes

Le Dr Denis Roy, directeur de la Santé publique par intérim, est chargé d’organiser un comité de réflexion sur les services à mettre en place pour améliorer la santé de ces jeunes. Formé en 1998, ce comité réunit des interlocuteurs de tous les horizons concernés par le bien-être des jeunes, dont des psychiatres, des médecins, des jeunes de la rue et des intervenants des ressources communautaires et du secteur public. À l’issue d’un travail en commission, neuf recommandations ont été formulées dans le document intitulé : Le défi de l’accès pour les jeunes de la rue (Direction de la santé publique, 1998). Celles-ci concernent, entre autres, la nécessité d’augmenter le financement des organismes communautaires, de consolider le travail de rue et de mettre sur pied «  en collaboration avec les partenaires concernés, une équipe d’intervention dédiée dont la mission sera de rendre accessibles aux jeunes de la rue les services globaux dont ils ont besoin » (Direction de la santé publique, 1998 : 29).

L’idée de créer une équipe dédiée aux jeunes de la rue fut également renforcée par un projet pilote de vaccination contre l’hépatite B, mis en œuvre par la Santé publique en collaboration avec des organismes intervenant auprès des jeunes de la rue (Haley et al., 2000). Cette campagne a permis de vacciner 1300 jeunes de la rue entre 1997 et 1999, de cerner leurs besoins spécifiques en matière de santé et de montrer qu’il était possible de les rejoindre en adoptant des approches non conventionnelles.

Suite aux constats de recherche sur les conditions de santé des jeunes de la rue et guidée par le souci de bâtir un lieu pour ces jeunes, l’Équipe voit le jour au CLSC des Faubourgs en 2000. Ce dernier est considéré comme un lieu de pratiques innovatrices et l’expérience de l’Équipe itinérance, acquise auprès d’un public marginalisé, a d’ailleurs profité à l’Équipe des jeunes de la rue. L’Équipe s’est également inspirée d’autres équipes qui fonctionnent en outreach (notamment aux États-Unis et au Québec).

L’Équipe des jeunes de la rue veut construire un lieu destiné aux jeunes qui sont particulièrement sujets à une dégradation de leur état de santé en raison de leurs conditions de vie, des discriminations qu’ils rencontrent et du manque de services disponibles. Ils n’ont pas accès à certains services courants essentiels à leur bien-être.

Comment établir une relation de confiance avec des jeunes de la rue en situation de rupture avec certaines institutions ? Comment leur offrir des services sociaux et de santé, sachant qu’ils sont refusés par la plupart des services courants en raison de leur apparence, ou qu’ils se présentent sans carte d’assurance maladie ? De quelle façon dépasser l’offre traditionnelle de services au sein du réseau de la santé pour rejoindre ces jeunes ?

Contacts

À ses débuts, l’Équipe en place — composée d’une infirmière et d’un médecin — a investi son temps dans la création de liens avec les jeunes, au travers de contacts avec les organismes communautaires qui leur proposaient des services. Les objectifs de l’Équipe étaient de se faire connaître dans le milieu afin d’établir un climat de confiance et de se voir référer des jeunes. Peu après, d’autres infirmières et une psychologue sont venues grossir les rangs de l’Équipe et renforcer l’aspect multidisciplinaire, contribuant à établir un « pont » entre le milieu communautaire et le milieu institutionnel.

Les membres de l’Équipe se sont appuyés sur l’expérience d’intervention des travailleurs de rue en contact direct avec les jeunes de la rue depuis les années 1980 et confrontés à des publics atteints du VIH ou d’hépatites. Ces liens ont permis d’établir des contacts avec des jeunes qui ne voulaient pas se présenter dans les CLSC. Ils ont permis aux travailleurs de rue de se former grâce aux ateliers organisés par l’Équipe sur la prévention du suicide, le VIH et les maladies infectieuses, la santé mentale et la gestion de la violence.

La présence de médecins au sein de l’Équipe, avec des expériences et des spécialités variées, a également facilité la création de liens avec les milieux hospitaliers et communautaires, afin d’améliorer l’accessibilité et la qualité des services destinés aux jeunes de la rue. Les contacts noués par un médecin urgentiste de l’Équipe ont, par exemple, facilité les démarches des jeunes référés aux urgences de l’Hôpital St-Luc, en permettant de préparer leur venue et de réduire les situations où ils se sentent jugés.

Porte d’entrée

Le travail d’intervention de l’Équipe repose sur la conviction que, pour nouer un contact avec les jeunes, il faut les rejoindre là où ils se trouvent : dans la rue et les ressources qui leur sont adressées. Cette volonté s’est traduite par la mise en place de cliniques médicales et sociales dans les organismes communautaires. Les infirmières de l’Équipe passaient initialement 50% de leur temps dans les ressources. Ajouté à la confiance des médecins du CLSC des Faubourgs dans leur jugement, ceci a contribué à leur donner une grande latitude dans leurs interventions et à étendre leur champ de compétences à des actes tels que la vaccination, le dépistage d’infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS) et les examens gynécologiques. Ce faisant, l’Équipe a contribué à mettre en place des services flexibles fondés sur les besoins des jeunes et à réduire les barrières traditionnellement rencontrées par ces derniers dans l’accès aux services courants.

Au CLSC, l’Équipe a opté pour un accueil sans rendez-vous en après-midi et a réservé la soirée pour le travail d’outreach. Par la suite, à la demande de jeunes de pouvoir rencontrer des intervenants le matin lorsqu’il fait froid, qu’ils n’ont pas consommé et que certaines ressources sont fermées, l’Équipe a mis sur pied les rendez-vous en avant-midi. La santé des jeunes est mise de l’avant et les formalités administratives sont reléguées à l’arrière-plan. Les jeunes sont impliqués par les intervenants dans l’organisation de certaines activités et leurs talents sont mis à profit, par exemple, dans la réalisation d’affiches pour des campagnes de sensibilisation ou de vaccination.

Peu après l’ouverture des services, l’Équipe a eu l’opportunité de faire venir des étudiants en médecine dentaire pour faire de la prévention. De fil en aiguille, grâce à l’appui de certains gestionnaires et la volonté des intervenants, le Dr. Denis Ruel a établi une clinique dentaire pour les jeunes de la rue. Leur santé physique constitue souvent une porte d’entrée pour enclencher des démarches d’intégration et bâtir des projets de vie conjointement avec eux. Il n’est pas rare de voir des jeunes qui ont reçu des soins dentaires franchir les portes des locaux de l’Équipe et venir discuter de leur problème de logement ou de leur souhait de réaliser une activité artistique.

Soixante-quinze pourcent des jeunes rencontrés par l’Équipe sont passés par les centres jeunesse. Beaucoup sont dans une situation d’échec scolaire et manifestent une méfiance généralisée à l’égard des institutions. L’Équipe fait face à de nombreux cas de fugue des centres jeunesse, notamment de la part de filles qui se retrouvent sans contraception ni vaccination et qui redoutent qu’on appelle leurs parents ou la Direction de la protection de la jeunesse. L’accueil de ces jeunes, souvent stigmatisés dans d’autres sphères de la vie (professionnelle, résidentielle et dans le réseau de la santé), requiert de les accepter comme tels et de nouer avec eux un lien chaleureux fondé sur le respect et la confidentialité. La capacité de l’Équipe à rejoindre ces jeunes repose sur la qualité du travail de la réceptionniste qui établit un lien de confiance lors des premiers contacts et saisit rapidement la nature de leurs besoins. Ajouté au travail de terrain des intervenants, l’accueil constitue en quelque sorte la partie sous-terraine et invisible du travail de l’Équipe, qui tente de préserver des liens durables avec les jeunes.

Au cours de ses dix ans d’existence, l’Équipe a traversé différentes périodes et été le témoin de changements dans le profil des jeunes qui viennent consulter. Les profils toxicomanes, prédominants au début, ont cédé la place à davantage de personnes avec des problèmes de santé mentale, ce qui a, entre autres, conduit à établir des liens avec le Centre Dollard-Cormier. Mieux connue dans le milieu, la partie consacrée à l’outreach a baissé avec le temps. L’Équipe a également surmonté les craintes de déstabilisation de son travail en raison du taux important de roulement des intervenants et des fusions dans le réseau de la santé et des services sociaux. Elle a conservé sa vocation et demeure un lieu au service des jeunes de la rue. En établissant une approche novatrice d’intervention, elle contribue à la promotion du bien-être des jeunes qui vivent en marge des institutions.

L’expérience de l’Équipe souligne la nécessité pour le réseau de se transformer au contact de populations particulièrement discriminées et dont bien des besoins en matière de santé et des services sociaux ne sont pas comblés. Par son travail, elle a contribué à faire accepter l’idée qu’il est nécessaire d’agir sur les besoins des jeunes tels qu’exprimés par eux.

Les communautés de pratiques en santé mentale

Depuis une quinzaine d’années, la littérature scientifique a documenté l’existence de communautés de pratiques dans des domaines aussi variés que le commerce, l’enseignement, la recherche, la santé, les métiers techniques et le milieu légal. Nées de la nécessité, les communautés de pratiques sont parfois si informelles qu’elles passent inaperçues auprès des directions institutionnelles. Transcendant les organisations, elles peuvent regrouper des personnes œuvrant dans des milieux de travail très différents mais partageant des valeurs et des savoirs communs. La collaboration établie a un double sens : soutenir ses membres et améliorer les pratiques. Cette collaboration génère un savoir-expert pragmatique qui se distingue souvent des modèles d’expertise prônés hiérarchiquement dans les institutions. Cette « intelligence collective », spécifique et inductive, se caractérise par sa spontanéité, sa souplesse et sa créativité (Boud et Middleton, 2003 ; Cox, 2005 ; Gabay et Le May, 2004 ; Lesser et Storck, 2001 ; Mallinson et al., 2006 ; Tagliaventi et Mattarelli, 2006 ; Thompson, 2005 ; Wenger, 1998 ; Wenger et Snyder, 2005 ; Wenger et al., 2002 ; 2009).

À titre d’exemple, Wenger, un auteur majeur dans ce courant de pensée, a documenté la pratique de techniciens aux prises avec des décisions difficiles à prendre dans le domaine de l’évaluation des sinistres (assurances). Il constate que ces praticiens, parfois de compagnies différentes, vont se croiser fréquemment sur le terrain, se voir lors de divers événements, et apprendre à mieux se connaître en discutant informellement des problèmes rencontrés (war stories). Avec le temps, ils forment un véritable réseau capable de contribuer à la recherche de solutions. L’ethnographe Julian Orr (1996) a de son côté examiné le travail des techniciens réparant des appareils de bureautique, tels les photocopieurs à haut rendement. Ces techniciens sont confrontés à des machines « multiproblématiques » qui ont déjà été réparées à plusieurs reprises, parfois avec des pièces démodées ou disparues, et pour lesquelles les manuels d’instruction sont absents ou devenus caducs. Face à ces défis et devant des clients de plus en plus insatisfaits, ils outrepassent parfois les frontières organisationnelles et les chaînes de direction de leurs entreprises pour s’informer constamment auprès de leurs pairs, dont certains œuvrant dans des entreprises compétitrices, pour tenter de venir à bout des réparations à effectuer. Trois questions les animent sans cesse : « que dois-je savoir ? », « que puis-je faire ? » et, surtout, « qui peut m’aider ? ». En bout de ligne, l’efficacité de chacun dépend de l’étendue, de la diversité, de la richesse et de la créativité de cette communauté de pratiques.

Les principales caractéristiques

En s’inspirant de la littérature scientifique, on peut proposer la définition suivante : « Une communauté de pratiques est un groupe informel de travailleurs qui essaient d’être efficaces et de progresser dans leurs pratiques, en interagissant librement pour apprendre, s’entraider, se soutenir et se développer ». Elle est donc formée de deux ingrédients distincts qui se complètent : la communauté, certes, mais dans un contexte axé sur une pratique, sur un travail à faire. À l’image d’une adaptation organique, ces communautés surgissent là où les circonstances l’exigent, quand les praticiens sont aux prises avec des problèmes complexes, des questions sans réponses.

Les communautés de pratiques se distinguent des simples regroupements informels de collègues partageant des loisirs, faisant des sorties ensemble. Ce n’est pas seulement un groupe de camarades. La communauté se constitue quand il faut compter sur d’autres pour réussir dans son propre travail. C’est la présence de limites dans la capacité d’action qui stimule son émergence. Si une camaraderie peut croître de ces échanges, l’objet de l’échange reste en bout de ligne centré sur la question de départ, la difficulté rencontrée sur le terrain.

Une communauté de pratiques n’est pas une équipe spécifique régie par une direction. Il ne s’agit pas même d’équipes élargies dans le cadre de contrats de services ou de partenariats interinstitutionnels bien campés. Elle n’est pas « dirigée » au sens traditionnel ; elle n’appartient à personne et n’est généralement pas l’objet d’ententes explicites. Enfin, une communauté de pratiques n’est pas constituée en fonction de buts éloignés ou extérieurs au travail quotidien. Tout en relevant de l’ordre du collectif, l’objet est résolument limité au terrain, avec ses difficultés concrètes et ses solutions pragmatiques.

La communauté de pratiques n’est évidemment pas une panacée à tous les maux, ni un nouveau mécanisme qu’on peut implanter urbi et orbi.  Il ne faut pas en exagérer les vertus : des difficultés vont perdurer, des questions rester sans réponse, des cas rester insolubles. Toutefois, la littérature révèle plusieurs niveaux de bénéfices. Au plan individuel, une communauté de pratiques tend à accroître la satisfaction au travail, à améliorer les compétences et à permettre un meilleur soutien interpersonnel. Au plan collectif, elle favorise le partage des savoirs, la capacité de résolution de problèmes et la consolidation des pratiques. Enfin, au niveau des organisations, elle stimule l’innovation, accroît l’efficacité et améliore le climat de travail.1

L’intervention en santé mentale

Les intervenants en santé mentale sont aux prises avec des problèmes cliniques difficiles à cerner, des interventions difficiles à faire, des concertations complexes à réaliser. Au fil des décennies, des efforts ont été faits pour favoriser l’éclosion d’équipes de plus en plus compétentes et de nouveaux cadres favorisant le partenariat. Paradoxalement, cet effort pour abaisser des murs et percer des fenêtres, a contribué à rendre plus complexe le travail quotidien, juxtaposant de plus en plus à la pratique clinique des tâches administratives. Les silos d’antan qui isolaient les milieux ont certes éclaté dans plusieurs contextes, mais le résultat a généré un autre type de complexité. Malgré la bonne volonté des uns et des autres, le travail sur le terrain reste difficile, la concertation reste énigmatique et les intervenants sont toujours à risque de s’épuiser. La société a aussi changé au fil des décennies : la clientèle se diversifie et les problématiques s’alourdissent. Malgré les avancées scientifiques, les outils sont limités et les résultats, modestes. Les praticiens font de leur mieux pour venir en aide mais ce ne sont pas des magiciens.

Ce terreau est favorable à l’éclosion de communautés de pratiques. Elles s’alimentent auprès de collègues à l’interne, mais aussi à l’externe auprès de partenaires dans divers organismes optant pour des approches similaires, tout cela au hasard des rencontres, des échanges téléphoniques, des colloques, des formations et des activités de ressourcement. Les nouvelles technologies peuvent jouer un rôle, en facilitant par exemple l’accès à l’information et les échanges par courriels. Concrètement, un intervenant prendra ses décisions cliniques à la lumière des réunions d’équipe et des supervisions mais aussi dans le cadre d’échanges beaucoup plus informels avec ses pairs, et ce non seulement à l’interne (conversations dans les couloirs, les bureaux) mais aussi parfois bien au-delà des murs de l’organisation (professionnel d’une autre institution, partenaire du milieu communautaire, praticien formé à la même école clinique, etc.).

Ces réseaux passent par diverses étapes. Ils peuvent être évanescents, fragiles, temporaires. C’est toutefois quand ils se structurent davantage qu’on peut vraiment parler de communautés de pratiques. Celles-ci peuvent rester assez marginales ou encore, « s’installer » vigoureusement dans un milieu et devenir dominantes, au point d’être déterminantes dans bon nombre d’interventions. C’est le cas, par exemple, du milieu des travailleurs de rue, où les intervenants se connaissent et s’interpellent fréquemment, même s’ils œuvrent pour des organismes différents. Il en est de même pour les centres de crise, où il est important d’avoir de solides liens avec les ressources environnantes, tant dans le réseau public que communautaire, pour les suivis communs et les références. La concertation est également le pain quotidien de bien des praticiens, comme les infirmières de liaison, les intervenants-pivots, les intervenants des suivis intensifs et les organisateurs communautaires. Ces réseaux plus ou moins fluides et mobiles, peuvent donner naissance à des groupes plus stables, comme des comités de tâches et des tables de concertation. Enfin, ces communautés peuvent avoir ou non l’aval formel des instances décisionnelles. Il arrive que tout cela se fasse sous le radar des diverses administrations.

Dans une recherche antérieure, nous avons documenté une communauté de pratiques assez structurée : le CCC, ou « Continuity of Care Committee », qui existait déjà depuis une dizaine d’années dans l’ouest de Montréal (Poirier et al., 1998; 1999). Ce regroupement formé de praticiens a élaboré une véritable culture de concertation. Ils se rencontraient au besoin durant l’année, en plus de communiquer constamment entre eux selon les nécessités des divers plans d’intervention, des actions communes et des références cliniques. Une réunion pouvait aussi bien comprendre le psychiatre et la travailleuse sociale de l’hôpital régional, que des infirmières de liaison, des professionnels de l’un ou l’autre des quatre CLSC, des intervenants du centre de crise ainsi que des intervenants de groupes communautaires, y compris d’un organisme dédié à la défense des droits. Au fil des ans, il s’est établi un réel climat de confiance entre tous ces partenaires, accroissant l’efficacité clinique et une meilleure cohérence des services. Bien sûr, il se présentait aussi des difficultés, la concertation impliquant parfois des choix difficiles, suscitant des débats sur les orientations et les pratiques, et rencontrant parfois des « Waterloo » cliniques devant des problématiques particulièrement explosives ou complexes.  Certains freins étaient liés aux particularités même des services de santé – par exemple, la nécessité de maintenir une certaine confidentialité dans les échanges cliniques ou encore le rôle légal spécifique de la psychiatrie dans les décisions reliées aux prises en charge institutionnelles.

L’évolution des communautés de pratiques

Que faire avec les communautés de pratiques ? Au plan de la recherche, plusieurs questions se posent, tout particulièrement dans les domaines peu explorés comme la santé mentale : quels sont les réseaux en place, comment sont-ils constitués, comment ont-ils émergé et comment évoluent-ils dans le temps ? Quelle visibilité ces réseaux ont-ils et comment peuvent-ils s’articuler avec les mécanismes de travail d’équipe, de coordination clinique et de partenariat formels (ententes de services) ? Quels impacts ces communautés ont-elles sur la satisfaction et la récurrence des clientèles, tout particulièrement dans le cadre des problèmes les plus complexes ? Enfin, en quoi ces réseaux peuvent-ils contribuer à mieux soutenir les intervenants et à susciter leur créativité ?

Au plan de la pratique, intervenants et gestionnaires désirant contribuer à l’essor d’une communauté de pratiques efficace doivent bien saisir que sa nature libre et informelle en constitue le moteur. Déléguer un peu au hasard quelqu’un pour participer à une communauté de pratiques ou encore tenter d’en créer une soi-même de toute pièce risque fort d’être voué à l’échec. Une culture ne se commande pas. Il faut plutôt gérer par la confiance et encourager la libre participation. Toute mesure permettant aux intervenants de rencontrer d’autres praticiens, y compris dans d’autres milieux, par des séminaires ouverts, des colloques, des échanges de terrain, contribuera certainement au dynamisme de ces communautés. Encore faut-il que les intervenants, déjà débordés, saisissent bien les avantages qu’ils peuvent en retirer. Ainsi, il faut se demander si les intervenants auront assez de temps pour pousser plus loin les échanges et approfondir les pratiques. Le temps est un facteur déterminant et l’on croit souvent que c’est en surchargeant l’agenda qu’on est le plus efficace. Toutefois, l’efficacité ne se mesure pas tant aux statistiques de fréquentation qu’aux réels succès obtenus auprès de la clientèle : consacrer un peu plus de temps à un dossier, maximiser les échanges, approfondir la concertation demande un certain investissement de temps, c’est bien vrai, mais tout cela peut devenir très rentable dans la prévention des échecs cliniques et des récurrences (chronicité, portes tournantes).

Inégalités et santé : pratiquer la médecine en CLSC

En tant que médecins en CLSC, nous faisons un peu de tout. Nous voyons des patients au bureau, nous faisons de la clinique sans rendez-vous et des visites à domicile. Le CLSC des Faubourgs compte trois points de services : Visitation, Parthenais et Sanguinet. Ce sont des populations très variées mais si on veut caricaturer, sur Visitation, nous sommes dans le quartier gai, alors la clientèle est reliée à ces questions ; sur Parthenais, on parle plutôt de familles monoparentales et sur Sanguinet, on parle d’une clientèle itinérante. Auxquelles s’ajoutent sur tout le territoire les personnes âgées et en perte d’autonomie. La population immigrante s’accroît, avec les problèmes que cela comporte au niveau de la communication et au niveau culturel.

Lorsqu’une personne voit sa situation s’améliorer, elle quitte le secteur et est remplacée par des étudiants ou des gens à l’aide sociale. Avec l’augmentation du coût de la vie, ces populations font difficilement face aux problèmes qu’elles rencontrent. Au niveau de la santé, en lien avec cette situation socio-économique précaire et les habitudes de vie, les problèmes de santé apparaissent plus tôt dans la vie, par exemple, la haute pression, l’obésité et les maladies cardio-vasculaires.

Conditions de vie et de travail

Les personnes à faible revenu ont une moins grande diversité alimentaire. Certaines disent « je n’ai pas de sous pour des légumes frais », surtout pendant l’hiver quand le céleri, par exemple, est vendu jusqu’à quatre dollars la pièce. Elles n’ont pas de ressources pour ces produits frais et se rabattent sur les conserves. Il y a aussi des personnes en chambre qui n’ont parfois pas de frigo ou de cuisinière pour se faire à manger. Sur le territoire, 40% des ménages consacrent plus de 30% de leurs ressources pour le loyer. Ça fait qu’il ne reste pas grande chose pour les vêtements et la nourriture. Ils vont dans des cuisines collectives et fréquentent des ressources d’aide alimentaires.

De plus, 30% des personnes sur le territoire sont sur l’aide sociale et n’ont pas de travail régulier. Il y a des patients qui disent « si j’avais un emploi, ça irait mieux ». Je vois des patients déprimés. Dans bien des cas, la source du problème est sociale et non médicale. Il y a un taux de chômage élevé sur le territoire. Plusieurs travaillent dans la téléphonie et la vente. Ce sont des emplois frustrants avec des conditions de travail difficiles. Il y a de la  pression et on en demande toujours plus, ce qui amène des problèmes comme le burn out. Beaucoup n’aiment pas leur emploi, mais disent «si je le quitte je vais en subir les conséquences ». Certaines personnes acceptent deux ou trois emplois pour joindre les deux bouts, ce qui pose des problèmes de sommeil et fait que les enfants sont laissés à eux-mêmes.

Le long terme

Comme médecins, on a plusieurs façons d’agir face à cette situation. Au niveau de la prise en charge, lorsqu’on rencontre un patient pour la première fois, nous faisons une évaluation de ce qu’il fait dans la vie afin de le situer. Ce qui est encore plus parlant, ce sont les visites à domicile qu’on peut effectuer dans le cas des personnes à mobilité réduite ou en perte d’autonomie qui ne peuvent plus venir au CLSC. Cela vaut beaucoup de discussions sur la façon dont elles vivent ; il s’agit juste de regarder. C’est important de se déplacer, de voir comment les choses se passent. On rencontre beaucoup de personnes âgées et des personnes sur l’aide sociale. Ce sont deux populations très démunies sur le territoire, dont plusieurs ont peu de support de la famille et des amis. Une fois chez elles, on ne se gêne pas pour, poliment, jeter un coup d’œil dans le frigo et voir s’il y a des aliments périmés. On regarde aussi l’ergonomie du logement, par exemple, un petit tapis mal fixé qui peut entraîner la chute. Ce sont parfois des personnes qui vivent avec le strict minimum – rien dans le frigo, pas de meubles – tout en parlant de leur situation avec pudeur.

Une de nos forces, qui est également une des raisons pour lesquelles je suis venue en CLSC, est le travail d’équipe. On a une infirmière dans le Groupe de médecine familiale (GMF), ce qui permet de prendre du temps sur les questions d’alimentation et sur les problèmes immédiats à régler. L’accueil social nous aide beaucoup. Par exemple, lorsqu’une personne n’a rien dans le frigo, on peut organiser quelque chose pour elle. Souvent, on a tendance à regarder ce qui ne va pas, mais c’est important de regarder nos forces aussi – l’équipe élargie et pas simplement l’équipe médicale. Comme je dis souvent, le patron, c’est mon patient. J’essaie de lui donner tout ce que je peux.

Une préoccupation que j’ai comme médecin depuis longtemps est la modification des habitudes de vie des jeunes, en lien notamment avec l’obésité, le diabète et le tabagisme, auxquelles s’ajoute le manque d’activité physique. Certains de ces problèmes arrivent pour ces populations dix ans plus tôt que dans d’autres groupes. Les adolescents sont branchés sur la télé et l’ordinateur. Je vois nos patients manger dans des McDo sur Ste-Catherine. Ils n’ont pas ce qu’il faut à la maison et se retrouvent dans des endroits où la nourriture est peu chère et rapide. De plus, l’alimentation est riche en graisses et en glucides. La publicité s’adresse aux jeunes pour placer les produits. L’école essaie de combler cela en partie, mais c’est insuffisant. C’est là où l’interdisciplinarité et la prévention ont un rôle important à jouer.

Nous donnons des services à des patients que l’on suit dans le long terme, alors que dans certaines cliniques, des médecins prennent les patients qui rentrent et qui sortent sans avoir de responsabilité à long terme envers ces derniers. Le Groupe de médecins de famille – qui regroupe également les médecins de l’Unité de Médecine Familiale (UMF) – suit une clientèle qui nous appartient et dont nous avons la responsabilité. En raison du manque de médecins à Montréal, tous les patients n’ont pas de médecin de famille et la clinique sans rendez-vous leur permet de nous consulter pour un problème ponctuel.

Le choix du milieu

Depuis deux ans, je suis chef de l’UMF. J’orchestre la formation des résidents de médecine de famille, qui est un programme de deux ans. En tant qu’enseignants, nous nous assurons que la formation est optimale au niveau de la forme et du contenu, puisque nous avons des comptes à rendre à l’université. Le territoire teinte la formation des médecins à deux niveaux. Quand je suis arrivée ici, il y avait des pathologies que j’avais moins vues ailleurs, comme les hépatites, le VIH ou les problèmes de santé mentale. On doit pédaler vite au début pour se mettre à jour sur des pathologies prévalant.

Les médecins-résidents qui choisissent de venir ici ont déjà une sensibilité par rapport à ces pathologies, aux conditions socio-économiques et leur intérêt est parfois déjà orienté vers l’itinérance ou la toxicomanie. Ce sont souvent des personnes qu’on a eues comme stagiaires ou qui connaissent la réputation du milieu. Quand on fait le décompte, il y a en a beaucoup qui continuent à pratiquer sur le territoire ou en CLSC et cela, d’autant plus avec les années. Cela facilite notre recrutement. La majorité des médecins de l’UMF sont passés par notre formation.

Notre contrainte se situe au niveau ministériel, notamment avec les Plans régionaux d’effectifs médicaux et les Activités Médicales Particulières (AMP). Dans le cadre des AMP, on oblige les médecins qui ont moins de vingt ans de pratique à faire des activités jugées prioritaires par le Ministère de la Santé et des Services sociaux et qui sont moins bien couvertes. Ces activités peuvent être des soins prolongés en Centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). On sait que lorsque les résidents sortent, ils ne sont pas attirés par les CHSLD, mais par l’action et l’urgence. Si tu veux travailler dans un milieu, tu dois donner de ton temps pour ces activités. On demande aux jeunes médecins de faire leur nombre d’heures en AMP mais le reste du temps de se joindre à nous pour faire, par exemple, des visites à domicile. Certaines AMP rejoignent la spécificité du territoire, comme le cas des patients en traitement à la méthadone. Les Plans régionaux d’effectifs médicaux fixent de leur côté le nombre de médecins qui s’installent sur l’île de Montréal, ce qui fait que les nouveaux finissants ont plus de difficulté à rester sur l’île et vont combler des postes ailleurs où les besoins sont tout aussi criants.

Mises en garde

Dans le cadre de la formation des résidents, nous avons un club de lecture d’articles scientifiques. Les résidents choisissent les articles qui leur parlent et nous les critiquons. Nous regardons leur méthodologie, leur construction, leur validité scientifique et leur applicabilité. On peut avoir des articles bien faits, mais sont-ils vraiment applicables dans la pratique de tous les jours ? La réponse n’est pas évidente, car l’applicabilité dépend beaucoup de la population qu’on soigne. On sait que 30 minutes de marche font une différence. On le dit à nos patients, mais comment l’appliquer et faire en sorte que cela ait un impact ? Ce n’est pas parce qu’un article est publié qu’il faut nécessairement changer l’ensemble de nos comportements. L’industrie pharmaceutique exerce des pressions pour l’utilisation de médicaments qui coûtent cher et qui apportent des améliorations parfois minimes par rapport à l’arsenal déjà en notre possession.

On essaie de mettre les résidents en garde  et de les amener à cette réflexion : « Pourquoi as-tu choisi ce traitement plutôt qu’un autre ? Est-ce que c’est ton choix ou est-ce que cela t’a été suggéré lors d’un congrès par un représentant d’une compagnie ?» Je leur demande à qui rapporte le plus cet énième vaccin pour les bébés : au patient ou à l’industrie pharmaceutique ? Mais les choses changent. Les résidents eux-mêmes nous en parlent et ont parfois une longueur d’avance sur nous. Par exemple, si tel repas est financé par telle compagnie, ils ne veulent pas y aller. Mais tout ce qu’on nous apporte n’est pas mauvais; il n’y a qu’à regarder l’espérance de vie de la population qui progresse grâce aux avancées médicales.

Avec l’arrivée de l’Internet, une tranche de la population vient nous voir avec des questions beaucoup plus pointues. Ils ont déjà une idée de ce qu’ils veulent et de ce dont ils ne veulent pas. Ils m’apportent par exemple des articles sur les Omégas 3. Et je trouve cela intéressant. Mon rôle rejoint celui auprès des résidents. Je guide les patients dans leur questionnement. Ce n’est pas parce que c’est écrit sur l’Internet que c’est valable. J’essaie également de les mettre en garde par rapport aux médecines douces, qui sont en vente libre. Je leur conseille, par exemple, de regarder s’il y a un numéro d’identification sur la bouteille indiquant que ce médicament a reçu une évaluation. N’importe qui peut se dire expert de n’importe quoi et il n’y a pas forcément de contrôle. Il faut se questionner sur la dichotomie entre médecine traditionnelle et médecine douce. Autant il faut être prudent envers la dernière molécule que les compagnies pharmaceutiques essaient de nous faire avaler, autant les patients qui sont critiques de la médecine traditionnelle sont prêts à avaler n’importe quoi s’ils ont vu une publicité à ce sujet. C’est stimulant car cela nous empêche de dormir sur nos lauriers et de prescrire toujours la même chose. Cela évite le côté paternaliste qui a régné longtemps et qui est remis en question face à des patients beaucoup plus proactifs, qui n’acceptent plus n’importe quoi sans explications. C’est avantageux pour le traitement, car mieux le comprendre aide à avoir une meilleure adhésion à celui-ci et, possiblement, à produire de meilleurs effets.

Itinérance, pauvreté et exclusion sociale : le nettoyage bienveillant

Lorsqu’on s’intéresse à la question des populations sans logement au cours des deux derniers siècles en France, on ne peut qu’être frappé par la difficulté à les définir, autant de la part des chercheurs que des institutions publiques.1 Gens du voyage, nomades, vagabonds, criminels errants, chômeurs volontaires, travailleurs saisonniers à la fin du 19e siècle ; anciens détenus de prison, célibataires en grande désocialisation, personnes ayant des problèmes de santé mentale, toxicomanes, hippies, sans domicile fixe, squatters, travailleurs pauvres, prostitués et jeunes de la rue aujourd’hui.

Ces populations sont difficiles à saisir et débordent constamment l’action publique. Pourtant, elles ne sont pas sans contact avec l’État et les services publics. Que ce soit de leur propre gré ou à l’initiative des pouvoirs publics, différents types de prise en charge s’établissent entre l’État et ces populations. Par ailleurs, pour devenir objets d’intervention publique, elles ont dû être classées dans des catégories. Quels sont les modes de prise en charge des populations sans logement par l’État français au cours des périodes 1890-1910 et 1980-2008 ? Quels sont les processus de catégorisation qui président à l’action politique auprès d’elles ?

Ces deux périodes, distantes de près d’un siècle de progrès sociaux en tout genre, semblent a priori différentes quant au traitement des populations sans logement.2 Cependant, les transformations socio-économiques – révolution industrielle et exode rural pour la première et chômage de masse des années 1980 pour la seconde – brouillent les dispositifs de prise en charge des populations sans logement qui avaient cours jusqu’alors. Dans les deux cas, l’État procède à une redéfinition progressive de ces populations sur le plan administratif et à un resserrement de leur encadrement sur le plan juridique. La mise en perspective des deux périodes permet de jeter un regard critique sur les ruptures et les continuités sur le plan des discours et des pratiques de prise en charge.

Contenir la mendicité

Un préalable de l’action publique envers les populations sans logement à travers le temps a été de repérer et contrôler leurs déplacements et de les contenir dans des lieux fixes,3 à l’aide notamment des dépôts de mendicité dans la seconde moitié du 19e siècle. À cette époque, le traitement de la pauvreté est lié à l’ancrage territorial et on distingue les pauvres résidents qui ont droit à la charité, des autres dénommés vagabonds qui doivent être pourchassés (Gueslin, 2004). Le droit au logement est aujourd’hui au centre des discours et procédés de lutte contre l’exclusion. Le logement durable se détache comme une des finalités des politiques envers les populations sans logement. En témoignent la Loi du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre l’exclusion qui affirme le primat de l’insertion et du retour au droit commun, ainsi que les dispositifs mis en place au sein du Plan d’action renforcé en direction des personnes sans-abri, élaboré lors de l’hiver 2006-2007.4

Le critère du logement connaît une durabilité notable dans les discours et les mesures mises en œuvre. Une première explication serait d’avancer que l’absence de logement constitue ce qui permet de repérer ces populations. Dans les faits, aujourd’hui, seule une petite partie des populations sans logement vit dans la rue au sens strict. La plupart sont des personnes vivant en hébergement, chez des amis, dans des centres ou dans des squats, ce qui les rend difficilement visibles. Une seconde explication est que l’ancrage territorial permet le contrôle social de populations qui sinon, ne seraient pas localisables. De plus, le logement demeure un important facteur de normalisation des comportements (Zeneidi-Henry, 2002). Deux perspectives s’ouvrent en effet lorsqu’il s’agit d’assistance : agir sans prêter jugement sur la manière dont les personnes se conduisent ou agir envers celles-ci avec un regard normatif sur ce qu’elles sont et font (D’Iribane, 1996). L’action publique se situe dans la seconde.

Travail punition et travail insertion

Le travail apparaît crucial dans la prise en charge des populations sans logement, même s’il recouvre un statut différent aux deux périodes. À la fin du 19e siècle, le travail est à la fois un moyen de punition, un instrument du traitement pénal et un moyen d’employer et de rendre utiles ces populations du point de vue politique. Pour le législateur, les mettre au travail signifie les rendre productives et rembourser ce qu’elles coûtent à la collectivité. Pour les plus progressistes, le travail est perçu comme un instrument d’assistance qui permet de leur donner les moyens d’assurer leur existence dans une dignité minimale. Cette ambiguïté entre assistance et punition est au cœur de la prise en charge et du traitement des populations sans logement à la fin du 19e siècle.

Aujourd’hui, le couple conceptuel insertion/exclusion occupe l’essentiel des débats politiques sur la prise en charge et le travail de ces populations. Le travail est au cœur des mesures d’ « insertion », sans que ce concept ne soit jamais défini avec précision. Si définition il y a, c’est de manière négative en termes de fracture sociale, de rupture, de nouvelle pauvreté et d’exclusion (Roman, 2002 : 90). Lorsque les personnes sans logement ont intégré les ressources, elles sont orientées vers des emplois subventionnés ou des stages de formation. Le travail apparaît comme une voie de sortie pour la petite partie des personnes sans logement qui sont les plus pourvues en réseau d’aide, diplômes, formations et également, les plus en santé.

Toutefois, Soulié (2000) et Guerin (1997) pointent les failles d’un système d’hébergement axé sur l’insertion des plus exclus par le travail. L’emploi, comme finalité du dispositif et des politiques d’insertion, pousse les plus démunis à travailler dans des conditions précaires et à les responsabiliser de leurs démarches d’emploi et donc, de leurs échecs, ce qui peut renforcer leur marginalité. Considérant le taux de chômage et la situation de ces personnes, l’emploi est perçu comme un « leurre de l’insertion » : « On pourrait dire que l’insertion a été pendant plusieurs années, en dépit du démenti constant de la réalité, le moyen d’entretenir une sorte de fantasme plus ou moins partagé, d’un accès possible à l’emploi pour tous » (Guerin, 1997 : 64). Une séparation entre deux catégories de la population sans logement existe aujourd’hui de manière latente, selon Damon (2002), puisqu’au sein des procédés de réinsertion sont distinguées les personnes « réinsérables » et les autres, cantonnées à des hébergements précaires d’urgence, aux Services d’aide médicale urgente (SAMU) et aux dispositifs de pénalisation.5

La « bonne » assistance

Aux deux époques, un organisme est chargé d’améliorer la coopération entre le public et le privé (avec ou sans but lucratif) dans l’action auprès des populations sans logement. Dès 1896, ce rôle est joué par l’Office central et, à partir de 1994, par le SAMU social. Le premier est un organisme d’État et le second, un organisme indépendant qui vit grâce à des subventions de l’État et d’organismes privés et publics. Ils ont tous deux pour objectifs de centraliser les renseignements sur les populations sans logement et d’améliorer leur prise en charge. D’après la charte de l’Office central, son mandat est de « résoudre les problèmes posés par le paupérisme d’origine industrielle, pour intégrer à l’ordre social et économique ceux que leur dénuement et leurs habitudes prédisposent à la révolte et à l’insurrection et rendent réfractaires ou inaptes à la production » (Wagniart, 1999 : 182). Wagniart avance que l’idée derrière cet Office central est de présenter la charité comme la « bonne » assistance ainsi que d’uniformiser et contrôler les « bonnes » pratiques. L’État, au travers de cet organisme, centralise les ressources privées afin d’accroître leur efficacité et veiller à leur bonne organisation.

De son côté, le SAMU social représente aujourd’hui, d’après sa charte, « le premier maillon d’une chaîne qui va de l’urgence à l’insertion ».6 Il est chargé de répartir les personnes sans logement dans les différentes ressources en fonction de leur état de santé et des disponibilités des ressources partenaires. Le SAMU social, à la différence de l’Office, n’est pas un simple organisme d’administration, mais intervient sur le terrain pour porter secours aux populations sans logement. On constate ainsi une implication plus grande sur le terrain et une imbrication des missions d’information, de coordination et d’action qui regroupent les deux dimensions de soins médicaux et d’interventions sociales.

De l’eau sur le feu

Il est étonnant de constater, aux deux périodes, la similitude des discours sur l’émergence de ces populations comme d’un phénomène nouveau auquel il faut répondre dans l’urgence. Les deux réponses clés à apporter en cas d’urgence sont, d’une part, des réponses sécuritaires qui ont tendance à stigmatiser les populations et, d’autre part, des réponses médico-sociales tournées vers le court terme pour mettre un peu d’ « eau sur le feu ». Aux deux époques, on note un certain durcissement des peines envers les populations sans logement : au travers du Code pénal de 1810 puis de la Loi sur la relégation des récidivistes de 1885 dans les colonies et au travers de la Loi pour la sécurité intérieure de 2003 et des arrêtés anti-mendicité pris par les municipalités françaises dans les années 1990.

L’intervention d’urgence est encore aujourd’hui un des fers de lance de l’État en matière d’intervention auprès des populations sans logement. Le dispositif d’aide repose notamment sur le 115 (un numéro gratuit d’appel pour les populations sans logement) qui vise à s’occuper des problèmes les plus urgents en essayant de fournir chaque soir un lit aux personnes qui en font la demande et ce, pour une durée limitée à quelques jours. Ces dispositifs de prise en charge, emprunts de préoccupations médicales, sont certes à l’origine d’actions plus efficaces quant à l’état de santé des populations sans logement, mais ils lui confèrent également des limites puisque l’État a tendance à s’appuyer sur ce seul discours d’urgence au détriment d’actions sociales plus globales et à long terme.

Gestion aseptisée

Les catégories produites aux deux époques réunissent des personnes avec des situations et des trajectoires différentes au nom d’un seul critère qui est, dans le cas des populations sans logement, l’absence de domicile décent et stable. De plus, les populations débordent toujours ces catégorisations et nombre d’auteurs soulignent la capacité de résistance des populations aux parcours imposés par les pouvoirs publics (Aumercier, 2004 ; Le Blanc, 2007 ; Bouillon, 2005). Cependant, cet échappement des populations aux catégories produites par le politique n’amoindrit pas la portée et l’efficacité de l’action publique. De ces catégories découlent des services qui contribuent à figer les populations dans des parcours sans égard à la complexité du phénomène et des situations qui président à leur fondement. Les individus sont fixés dans des catégories statiques qui leur confèrent une identité administrative et recouvrent la diversité de leurs trajectoires. Au travers de ce processus de catégorisation, l’État légitime son action.

Si, à la fin du 19e siècle, le message et les pratiques répressives envers les populations sans logement sont bien accordées, la question de la clarté des motifs et de leur accord avec l’action gouvernementale se pose avec acuité pour la période actuelle. On peut s’interroger sur les finalités de dispositifs de prise en charge de plus en plus techniques et d’une gestion quasi aseptisée des populations sans logement. Dans le discours politique, l’insertion se pose comme finalité. Sur le plan de l’action, l’intervention du SAMU social, une des pièces maîtresses de l’action publique contemporaine envers les populations sans logement, est justifiée par des motifs humanitaires. Seulement, si les personnes à la rue ne sont plus emportées contre leur gré et que les intervenants essaient désormais de les persuader que c’est pour leur bien, tout se passe comme si ces dispositifs venaient renforcer par des moyens moins coercitifs et sous un discours humanitaire bienveillant, l’action de nettoyage des rues engagée sur le plan juridique par les municipalités avec les arrêtés anti-mendicité et, par l’État, à travers la nouvelle loi sur la sécurité intérieure.

Marginalité et politique : écrire la pauvreté

19 Janvier 2005. La journée la plus froide de l’année. Reportage dans La Presse sur une journée dans la vie d’une vingtaine de personnes sans-abri qui dorment dehors malgré les    –34° Celsius. Alain, à 50 ans, a le SIDA et est dans la rue depuis quatorze ans. Il n’a plus la volonté nécessaire pour survivre dans les refuges : « Je suis comme un chien, je veux toujours rester dehors ». Deux jeunes hommes, Simon et Donald, évitent aussi les refuges parce que leurs chiens ne sont pas admis. Comme le dit Simon : « Je suis dans la rue pour garder mes horizons ouverts. Dans une maison, tes horizons, tu les vois juste à travers les fenêtres » (Touzin 2005).

Un mois plus tard, Brian Myles, dans Le Devoir, écrit sur les « plus pauvres parmi les pauvres » à Montréal, tels que vus par l’anthropologue amateur Emmanuel Morin. Il s’agit d’Autochtones sans-abri dont on estime le nombre à approximativement 350. Morin a rencontré des Inuits vivant dans la rue lorsqu’il était étudiant et a développé avec eux une relation de longue durée en tant qu’activiste et travailleur social. Même s’il y a plus de 10 000 Autochtones demeurant à Montréal, il n’existe ni refuge, ni centre de traitement dédié aux hommes des Premières Nations tandis que, du côté des femmes, il n’y a qu’un seul refuge. Ces personnes préfèrent ne pas fréquenter les refuges gérés par les Blancs à cause du racisme. Même s’ils voulaient y aller, plusieurs d’entre eux ne seraient pas éligibles étant donné l’exigence de rester sobre en tout temps. Par conséquent, ils dorment dehors : « la violence est là, l’alcool est là. Et quand ça explose, ça explose en « crisse » ». Morin se désole du désintérêt des Blancs à l’égard des Inuits, « qui vivent carrément dans des conditions du Tiers monde » à Montréal. « J’en ai parfois des frissons. Ce sont les gens les plus « poqués ». J’ai vu des gens qui se retrouvent dans les bas-fonds des bas-fonds. Ils ne vivent même plus au quotidien. Ils vivent à l’heure près. »

Myles raconte l’histoire d’un groupe d’Autochtones qui vit à Montréal. C’est le jour de la Saint-Valentin. Il nous présente d’abord Hank, qui attend l’arrivée de l’Ouest d’une bande d’Autochtones qui vont « se venger » sur les Blancs, ainsi qu’une jeune femme inuit qui cherche son ami Sébastien pour aller fêter. Hank mange des sandwichs distribués par l’équipe Ka’wahse (« Où vas-tu ? » en Mohawk) au parc Atwater, à côté du métro. Plus tard, tous les deux partent à la recherche d’un endroit où leur amie Annie, toujours en boisson, pourrait dormir. Ils craignent tous l’arrivée de Greg. Celui-ci est Métis, un groupe dont les Inuits « se méfient d’instinct ». Il vient de passer huit ans en prison pour le viol d’une fille de 17 ans devant sa mère, cette dernière ayant été ligotée auparavant : « ce soir, heureusement, Greg est absent ».

Myles est parmi une minorité de journalistes qui ont tenté de faire des entrevues avec des sans-abri autochtones afin de les présenter à travers leur propre voix. Il explique qu’il y a de multiples raisons pour que les Autochtones deviennent des sans-abri dans la ville, « un cocktail corrosif de racisme, de bureaucratie et d’ignorance. Pour un pauvre, c’est déjà difficile de trouver un logement. Pour un pauvre autochtone […] c’est presque impossible ». Les Inuits constituent 10% de la population autochtone à Montréal, mais ils constituent 43% des personnes itinérantes appartenant à cette catégorie. Il fait le lien entre leur surreprésentation parmi les sans-abri et leur migration du Nunavut, où « le taux de suicide est […] six fois plus élevé que dans le reste du Canada » et où « environ 40 % des enfants […] auraient subi une agression sexuelle ». Les Inuits sont attirés vers les villes du Sud car, dans leurs communautés d’origine, « la croissance démographique est phénoménale alors que les perspectives d’emploi sont nulles ». Avec l’arrivée en ville, il y a augmentation de la violence, de l’abus et de l’exclusion : « Par un cruel coup du sort, ceux qui restent dans la rue renouent alors avec une violence et une misère dont ils se croyaient à tort libérés par leur exode. Cette violence frappe surtout les femmes, prises dans un cercle vicieux ».

Voilà quelques exemples de la manière dont sont définis les « plus pauvres parmi les pauvres » dans un échantillon de 112 articles de journaux portant sur la pauvreté et parus en 2005 dans Le Devoir, La Presse et The Gazette.2 Dans ces articles, on a tendance à inviter le lecteur à réfléchir sur la prévalence de la pauvreté. Par exemple, on souligne que le taux de chômage à Montréal (10%) est parmi les plus élevés au Canada (Saint-Pierre, 2005). Au Québec, 40% des salaires sont inférieurs à 20 000$, un chiffre qui correspond approximativement au seuil de faible revenu pour une famille de quatre personnes. Pendant que la taille de la population des sans-abri à Montréal est sujette à débat, la cité compte 340 000 prestataires de l’aide sociale et des centaines de milliers de repas sont préparés pour les pauvres dans la ville chaque année (Sutherland, 2005; Courchesne, 2005; Block, 2005). Entre 1994 et 2004, les sans-abri font l’objet de 90% des constats d’infraction émis par la police pour nuisance publique. En 2004, leur nombre est quatre fois plus élevé que l’année précédente et les amendes varient de 102 $ à 371$ (Cauchy, 2005).

La définition de la « pauvreté extrême » adoptée par la Banque mondiale est restreinte au plus de 20% de la population mondiale qui vit avec moins de 1$ par jour, pendant que la « pauvreté modérée » comprend un autre 20% de la population qui vit avec 1$ et 2$ par jour (Sachs, 2005; Davis, 2006). Ni l’un ni l’autre de ces deux groupes est facilement atteint par des programmes d’assistance, contrairement aux populations vivant dans la pauvreté « relative » avec des revenus sous les seuils de pauvreté  reconnus dans les pays industrialisés. Étant donné ces définitions, on peut questionner la pertinence de parler de pauvreté extrême ou modérée pour ceux qui vivent dans des situations comparables à Montréal, puisqu’ils ne peuvent avoir accès à un réseau étendu de services sociaux, aux aliments et aux refuges. Néanmoins, des images de la pauvreté extrême des « plus pauvres parmi les pauvres » dans la ville sont mises en forme dans les histoires racontées par les journalistes.

L’auditoire

Les articles de journaux échantillonnés concernant les pauvres et les enjeux politiques les entourant cherchent à soulever des questionnements en nommant la pauvreté par le biais de faits sociaux. Qui sont les pauvres ? Qui les a comptés et comment ? Combien de gens sont sans-abri ? Pourquoi la pauvreté persiste-t-elle ? Comment l’éradiquer ? Quelles sont les causes globales ? De quelle manière les sans-abri font-ils face à l’abus ? Par une telle approche, on cherche à créer un choc chez le lecteur, à travers la manière dont sont présentées les données, le ton émotif et moral provenant des voix repérées localement et du contexte immédiat, ainsi que les cas individuels sélectionnés. La façon de présenter ces histoires suggère qu’on a des auditoires spécifiques en tête. Les articles qui sont écrits dans un style ethnographique comprennent des voix officielles et non-officielles qui parlent des pauvres et des sans-abri. Dans certains cas, on raconte la pauvreté à travers les voix des pauvres eux-mêmes, en tentant en général de dépeindre leurs conditions déplorables et de faire pression sur les gouvernements pour mettre fin au sous-financement du logement social et des refuges.

Ce ne sont pas de simples conversations entre journalistes et lecteurs, mais un échange plus implicite qui se déroule dans l’anticipation de l’intérêt qu’on imagine chez l’auditoire. Le fait que les journalistes anticipent une réponse veut aussi dire qu’ils suggèrent ce que devrait ressentir l’auditoire. Les textes sont mis en forme en fonction de cette réponse anticipée.  Par exemple, on suggère un niveau maximum acceptable de pauvreté dans la ville et on se sert des expressions émotives qui proviennent des voix de la rue. Ces voix sont mises en scène avec, en arrière-fond, des faits portant sur la situation dans le Nord et le racisme dans le Sud qui légitiment le plaidoyer pour une « hospitalité » plus grande et moins conditionnelle face à ces migrants inuits. Les journalistes accentuent le besoin pour une telle hospitalité et dignité en jetant un éclairage puissant sur les « plus pauvres » à travers des analyses contextuelles. Dans ces analyses, le journaliste « ethnographe » se pose comme l’expert de ce qui se passe dans la rue. Les plus pauvres parmi les pauvres sont présentés comme des « autres » qui ont aussi des droits fondamentaux au logement, à la nourriture, à la chaleur, aux soins médicaux. Cela étant dit, ces reportages sont-ils un modèle pour un journalisme promouvant l’hospitalité inconditionnelle envers les pauvres ?

En nommant les plus pauvres parmi les pauvres, les journalistes font des revendications pour les droits de ces « autres », mais les personnes elles-mêmes, sujets de ces droits, sont parmi les plus éloignées des auditoires sous-entendus des articles du Devoir et de La Presse. Les sciences humaines sont construites sur l’idée qu’être « humain » présume une certaine condition et que, au-delà de cette condition, il y a le « non-humain ». Les sociétés humaines sont édifiées sur des divisions sociales qui sont généralement inhospitalières à ceux qui « n’ont pas » ou qui sont les moins bien nantis. Ceux qui « ont » et  ceux qui « n’ont pas » sont maintenus à leur place respective par un ensemble de conditions, comme le fait d’appartenir (par naissance ou par identification) à une catégorie donnée fondée sur la « race », la classe, la citoyenneté, la région, le genre ou la langue, d’avoir une adresse et un numéro de téléphone, d’être qualifiés, sobres et sains d’esprit. Les conditions qui sous-tendent la distinction entre ceux qui « ont » et ceux qui « n’ont pas » sont aussi au coeur de la manière dont un journaliste écrit pour un auditoire donné, dans l’« acte du journalisme » lui-même. Les journalistes écrivent sur ceux qui « n’ont pas » à des auditoires composés de ceux qui « ont » et non pas le contraire.

Modes d’écriture

Les pauvres vivant au coeur des grands centres-villes font souvent l’objet de discussion de la part des journalistes mais ne sont pour ainsi dire jamais concernés comme lecteurs potentiels. Pour un sociologue critique intéressé par la déconstruction des actes journalistiques et de ce que les auteurs considèrent comme la pauvreté « normale », il s’agit d’un paradoxe frappant. Si les pauvres eux-mêmes sont rarement visés comme lecteurs et si les médias les mettent en scène régulièrement dans des termes positifs et en voulant leur offrir un soutien,  ne pouvons-nous pas conclure que la compréhension « publique » de la pauvreté est elle-même appauvrie ?

Nous avons besoin d’une sociologie critique du journalisme. Les critiques des médias sont focalisées trop souvent sur les conséquences globales de la concentration de la propriété ou sur l’idéologie dominante, plutôt que sur la transformation des modes d’écriture utilisés par les journalistes. Même si les critiques de l’industrie de l’information peuvent alimenter des pratiques alternatives, elles mènent souvent à un cul-de-sac. Tenter de construire des médias alternatifs se résume souvent à s’adresser à des publics restreints composés de ceux qui sont déjà « convertis ». Pendant ce temps, les journalistes reconnus des médias de masse continuent leurs « actes journalistiques » conventionnels par lesquels ils nomment les conditions de l’hospitalité publique envers les exclus, avec peu d’interruption ou de critique. Même les journalistes les plus sensibles et les mieux informés sont ainsi engagés dans un processus politique de nommer les plus pauvres parmi les pauvres sans s’adresser directement aux sujets de leurs reportages. Ceci fait partie d’un discours public où le besoin (ou la volonté) d’être hospitalier envers les pauvres est entouré de conditions.

Ces articles nous fournissent une représentation des plus pauvres parmi les pauvres et de leur colère envers les institutions sociales qui devraient leur venir en aide. Cela constitue en soi un effet puissant du journalisme. Ils illustrent également la diversité de ces gens, surtout à travers des informations sur le contexte et à partir des avis exprimés par des tiers partis. Il y a de l’information, des citations sélectives, une condamnation morale et émotive de l’injustice, mais y a-t-il de l’engagement envers  l’expérience des personnes qui font l’objet de la discussion ? Les journalistes nous amènent-ils à dialoguer avec ces sujets ? L’exclusion des pauvres parmi les auditoires sous-entendus par les journalistes n’a jamais posé de problèmes éthiques ou politiques pour le métier, dans la mesure où il est considéré normal depuis longtemps que les reportages s’adressent au lectorat majoritaire (Retief, 2002; Ward, 2006). Selon la tradition, la responsabilité première de tout journaliste ou chef de bureau est de juger de l’intérêt d’un article ou d’une information en fonction de cet auditoire en tant que marché. Le journaliste ne fait pas un reportage ou un commentaire de manière « innocente » sur un événement, sans sélectionner et orienter son matériel pour ses lecteurs.

Actes de citoyenneté

Afin de réduire ou de questionner l’écart entre les groupes qui font l’objet du reportage et cet auditoire sous-entendu, il faudrait que les journalistes fassent leurs reportages à partir des lieux où se déroulent de véritables actes de citoyenneté. Le principe du reportage effectué à partir du lieu où se trouvent les sujets est souvent respecté dans les articles qui nomment les plus pauvres parmi les pauvres, mais ne vont pas dans le sens d’une communication directe avec ces sujets pour trouver des réponses ou des solutions. « Converser » veut dire apporter des propositions afin de maintenir la conversation en vie. En d’autres mots, les actes de journalisme devraient faire en sorte de regrouper les interlocuteurs ensemble afin qu’ils puissent échanger entre eux et ainsi élargir les critères d’inclusion et commencer à faire entendre une plus grande diversité de voix dans la conversation publique.

À cette fin, il faudrait que les journalistes pensent plus en termes de positions qui se confrontent. Ils pourraient avoir la responsabilité de contribuer ouvertement et directement à un processus démocratique fondé sur la présence d’une multiplicité de voix. Leurs capacités en recherche et en action communicationnelle pourraient assurer une justice et un équilibre certains dans un dialogue à travers les divisions sociales reproduisant des conditions inhospitalières vis-à-vis des moins bien nantis. Comprendre comment ces conditions fonctionnent dans les actes journalistiques qui nomment les plus pauvres parmi les pauvres pourrait nous aider à transgresser les divisions sociales en incluant les voix de la pauvreté, mais aussi en traitant ces mêmes « voix » comme des interlocuteurs pouvant prendre part aux dialogues à venir.

Sortir de la rue : Pourquoi? Pour qui?

Que sont devenus les jeunes qui disent être sortis de la rue ? Comment se représentent-ils et s’expliquent-ils leur processus de sortie ? Comment la position des jeunes de la rue se transforme-t-elle en trajectoire de sortie ? Ces questions ont guidé une recherche doctorale portant sur le rôle de la reconnaissance dans la sortie de la rue à Montréal (Colombo, 2008). La recherche ne visait pas à fournir une recette pour « sortir » les jeunes de la rue, mais plutôt à cerner des dynamiques identitaires susceptibles de constituer des pistes pour une meilleure compréhension des problématiques associées à la sortie de la rue, thématique peu approfondie dans les recherches existantes.

De nature compréhensive, l’approche théorique adoptée s’intéresse au sens que les jeunes donnent à leur vie dans la rue et à leur processus de sortie, ainsi qu’aux formes de reconnaissance qu’ils y ont perçues. En ce sens, elle se distingue d’une approche de type épidémiologique associant les jeunes de la rue à un groupe à risque et dans laquelle se situent la plupart des recherches actuelles sur cette population dans les pays occidentaux (Parazelli et Colombo, 2004). Le rapport à la rue est considéré dans sa nature identitaire (Parazelli, 2002; Bellot, 2001; Jeffrey, 1995; Poirier et al., 1999; Gilbert, 2004). Honneth (2000), philosophe allemand, souligne le fait qu’aujourd’hui, les inégalités ne peuvent plus être lues uniquement en termes socioéconomiques. Elles seraient liées à un déficit de reconnaissance créant des formes de mépris social. Dans cette optique, cette recherche apporte une analyse spécifique des dynamiques identitaires à l’œuvre dans la vie de rue et la sortie de la rue en termes de reconnaissance.

Rejet et reconnaissance

La méthodologie, de nature qualitative, a consisté en vingt-quatre entrevues semi-dirigées avec des personnes sorties de la rue. Elles ont fait l’objet d’une analyse de contenu approfondie dont les résultats ont été validés avec les répondants réunis en deux focus-groupes. Les résultats de la recherche montrent que le choix de voies spécifiques de sortie de la rue est à mettre en relation avec un imaginaire de normalité qui se manifeste différemment selon le vécu familial des répondants et leurs attentes de reconnaissance. En effet, les répondants interviewés ont vécu des situations familiales où ils ont perçu de la reconnaissance partielle ou insuffisante et qui ne leur ont pas permis de se construire des repères normatifs clairs. Les repères transmis ne font pas suffisamment sens pour qu’ils arrivent à organiser leur rapport à eux-mêmes et aux autres. Ils ont choisi la rue comme référence, parce qu’ils y voyaient l’occasion d’échapper à ces formes de relations parentales insatisfaisantes et d’investir des contextes relationnels dans lesquels ils pouvaient se sentir davantage reconnus. Ceux qui ont vécu des formes de relations parentales davantage marquées par le rejet souhaitent que leur existence soit reconnue et être acceptés dans leur différence. Ceux qui ont vécu des relations parentales marquées par l’abandon désirent être reconnus comme autonomes tout en étant aimés. Finalement, pour ceux qui ont vécu des relations parentales marquées par l’incohérence, il s’agit de trouver une certaine cohérence identitaire. Ces attentes de reconnaissance les ont motivés à quitter le milieu familial pour investir des contextes relationnels associés à la rue, selon un mode de relation paradoxal (affirmation de soi/négation de soi, indépendance/dépendance, liberté/captivité).

Considérant le rapport à la rue comme étant de nature identitaire, la recherche se penche sur le repositionnement identitaire qui a lieu lors de la sortie de la rue, soit au changement des rapports que l’individu entretient avec lui-même et les autres. Les résultats montrent que ce repositionnement est lié de façon complexe aux manifestations de reconnaissance. En effet, pour que ces individus puissent se représenter une identité autre que celle de jeune de la rue, ils ont dû recevoir une confirmation positive de leur image par des personnes qui étaient significatives à leurs yeux. Ces manifestations de reconnaissance leur ont permis d’établir une relation davantage constructive que destructive avec eux-mêmes. Leur nouvelle position identitaire s’est donc construite à partir de l’expérience de la rue, où ils ont intégré des contextes relationnels occasionnant plus ou moins de reconnaissance. Selon leurs rapports aux autres et aux lieux, les répondants se sont identifiés à différents contextes relationnels lors de leur vie de rue et durant leur sortie (intervenants, groupe de pairs, professeurs, relations de couple, parentalité, emploi ou sugar daddy) et se sont appropriés ces différents contextes afin de négocier une nouvelle position identitaire.

Appropriation de la marge et désir de normalité

Malgré leur diversité, ces différentes représentations de la sortie de la rue s’articulent toutes autour d’un imaginaire de normalité. Cet imaginaire de normalité est sollicité par les répondants pour expliquer la voie qu’ils ont choisie pour sortir de la rue, c’est-à-dire les contextes relationnels et les perspectives de repositionnement identitaire qu’ils ont valorisés. En d’autres termes, sortir de la rue, c’est correspondre à la représentation qu’ils se font de la normalité. Néanmoins, la définition donnée à cette normalité varie selon le vécu familial. Pour ceux qui ont eu des relations parentales marquées par le rejet, l’imaginaire de normalité s’exprime en termes d’« être comme les autres » ou « être comme il faut », position qui leur permet d’être acceptés aussi bien sur le plan affectif que social ou juridique. Pour les individus dont les relations parentales ont plutôt été marquées par l’abandon, cet imaginaire de normalité s’exprime davantage en termes d’autonomie, puisque pour eux, il s’agit de réussir à prendre en charge leur (sur)vie sans l’aide des adultes. Enfin, ceux qui ont vécu plutôt de l’incohérence recherchent la réussite scolaire, professionnelle ou familiale, garante de l’appropriation d’une position identitaire inscrite dans la normalité. Toutes ces représentations de la sortie peuvent se retrouver chez l’ensemble des répondants mais, selon leur vécu familial, ils ont tendance à les exprimer dans un registre prépondérant par rapport aux autres. C’est donc en s’appropriant des manifestations de reconnaissance leur permettant de construire un rapport positif à eux – ces dernières ainsi que leur perception se modifiant au fur et à mesure de leur repositionnement – que les répondants ont construit leur processus de sortie de la rue, en fonction de la représentation élaborée.

Ces résultats indiquent, d’une part, la nécessité de comprendre la sortie de la rue comme un processus paradoxal qui s’inscrit dans une trajectoire subjective, plutôt que comme une suite de comportements isolés. D’autre part, ils confirment la nécessité de maintenir des liens entre la marge et le centre. En effet, si les résultats montrent que l’appropriation de la marge ne serait pas si opposée qu’on pourrait le croire à un désir de normalité, ils indiquent aussi que les efforts de plusieurs jeunes ne garantissent pas la sortie. Ces résultats laissent penser que les politiques urbaines actuelles de gestion de l’espace ne reconnaissent pas l’occupation de l’espace par les jeunes de la rue et que cette non-reconnaissance fragiliserait leur processus de sortie de la rue plutôt que de contribuer à sa réussite.

Proximité et citoyenneté en milieu urbain : les leçons de la pratique au Québec, aux Pays-Bas et en Espagne

En 2008, le CREMIS a entamé une comparaison internationale des pratiques sociales ancrées dans les milieux de vie des populations vulnérables au Québec, aux Pays-Bas et en Espagne.1 Elle comporte un volet bibliographique et empirique pour trois grandes métropoles des pays concernés : Amsterdam, Barcelone et Montréal. Le travail de recherche bibliographique porte sur la littérature scientifique et professionnelle concernant les pratiques d’inclusion et de promotion de la participation des citoyens marginalisés qui sont ancrées dans les milieux de vie. Le volet empirique de la recherche consiste en un ensemble de trois enquêtes qualitatives sur les pratiques qui visent à traiter les difficultés des publics pour participer et faire entendre leur voix en société. Pour chacun des trois terrains, il s’agit d’analyser l’ancrage des pratiques, les difficultés rencontrées et les acquis pour prendre la mesure des aspirations des publics visés quant à leur place dans la vie sociale de leur quartier et dans la société.

Le rapport de l’intervention sociale à la marginalité a souvent été questionné (Castel, 1995). Que ce soit auprès de personnes ayant des problèmes de santé mentale ou d’alcoolisme, de bénéficiaires de l’aide sociale ou de jeunes décrocheurs, la légitimité des intervenants sociaux se définit à partir de leur capacité à ré-insérer des populations jugées déviantes ou, pour le moins, marginalisées (Fontaine, 2003). Ces pratiques d’inclusion peuvent s’appuyer sur des représentations variées et parfois contradictoires. Il arrive en effet que l’on attribue aux personnes marginalisées une certaine part de responsabilité dans leur situation ; elles peuvent aussi être appréhendées comme les victimes d’un système qui génère de l’exclusion. De plus, on considère parfois que ces personnes constituent une menace pour les biens et la sécurité des autres citoyens. Ces diverses représentations de la marginalité ont guidé des politiques publiques diverses et parfois antagonistes : de l’enfermement au virage ambulatoire, du placement à l’éducation populaire, de la pratique clinique à l’empowerment. L’intervention sociale dite de proximité vise à rejoindre des publics à la marge pour améliorer leurs conditions de vie et leur bien-être.

Ce projet de recherche porte sur les formes et les fondements théoriques des pratiques de proximité ainsi que leur réception par les publics qu’elles ciblent. Il s’agit, d’une part, de connaître les savoir-faire des intervenants développés à travers la mobilisation de la proximité et de saisir la façon dont ils perçoivent, chez les individus qu’ils côtoient, les réticences, le désintérêt et les craintes face à l’offre de services publics. D’autre part, ce projet s’intéresse au point de vue des citoyens en situation de grande précarité sur les pratiques de proximité qui leur sont destinées. En quoi correspondent-elles à leurs attentes ? Quels usages en font-ils ? Cette recherche entend aussi être une occasion de contribuer aux débats sur la proximité comme catégorie sociologique. Chamboredon et Lemaire (1970) ont mis en évidence le fait que la condition de voisins permet la confrontation des modes de vie et la mise en scène de différences et de ressemblances. En quoi est-il possible d’agir sur ces dynamiques ? Dans quelle mesure la proximité peut-elle être envisagée comme catégorie d’action sociale ? Quelle en est la portée pour réduire les distances sociales dans des contextes urbains fortement polarisés ? En quoi ces pratiques apportent-elles un éclairage nouveau aux travaux sur le voisinage et la proximité de fait dans les grands ensembles ? Il s’agit de voir en quoi la mobilisation de l’idée de proximité permet de comprendre et de retranscrire des aspirations et des demandes peu lisibles pour les pouvoirs publics et qui, dans le cas des individus et groupes marginalisés, restent souvent insatisfaites. Ce travail nous conduit à aborder la question de la citoyenneté sous l’angle de l’expression d’aspirations à la vie sociale dans un contexte de précarité et de forte conflictualité, où le rapport à la société – et donc le recours aux modes d’expression de la citoyenneté qui prévalent pour le plus grand nombre – semble moins évident.

Au Québec

Au Québec, et plus spécifiquement au centre-ville de Montréal, les pratiques de proximité touchent des populations particulièrement stigmatisées comme les jeunes de la rue, les itinérants, les consommateurs de drogues injectables ou les prostituées, et sont le plus souvent le fait d’organismes communautaires qui perçoivent des fonds publics. Les intervenants qui mettent en œuvre ces pratiques sont des travailleurs de rue, des organisateurs communautaires, des travailleurs de milieu, des infirmières de proximité et des médiateurs.

Depuis la Révolution tranquille des années 1960, l’organisation communautaire, issue des pratiques d’animation sociale, représente une forme spécifique de l’intervention sociale. Dédiée à traiter des problèmes sociaux collectifs auprès de personnes en situation d’exclusion sociale et politique, l’organisation communautaire offre un cadre à des pratiques de renforcement du pouvoir des personnes sur leur propre devenir et celui de leur société (Doré, 1991 ; Hurtubise et al., 1997). En référence à la démocratie participative et à l’autogestion, elle considère les personnes et les groupes comme des acteurs de changement social (Comeau et al., 2007). Le travail de rue s’inspire des mêmes valeurs. Son développement a été justifié par la prise de conscience de la difficulté de rejoindre des populations marginalisées (en premier lieu, les jeunes toxicomanes) par des pratiques traditionnelles en travail social (Fontaine, 2004). En mobilisant l’idée de proximité, les travailleurs de rue s’insèrent dans les espaces de vie de ces populations et tentent d’entrer en relation pour un accompagnement respectueux des rythmes et des modes de vie à la marge (Duval, 2000). Depuis quelques années, le contexte québécois est également marqué par la montée de discours sécuritaires qui érigent en problème la cohabitation de différents groupes sociaux au sein de l’espace public. La cohabitation difficile et conflictuelle dans l’espace public, la volonté de dénoncer les abus et les discriminations dont sont l’objet les personnes marginalisées ont, semble-t-il, légitimé la nécessité non seulement d’intervenir auprès des personnes en difficulté, mais aussi d’élargir l’action à leur milieu de vie.

Ces pratiques innovantes ont été initiées par un réseau dynamique d’organismes communautaires. Au fil des années, elles ont reçu le soutien des pouvoirs publics pour prévenir et réduire les méfaits. Certains auteurs inscrivent le travail de rue ainsi que d’autres pratiques sous le vocable d’interventions de proximité (Bastien et al., 2003), leur point commun étant une action dans les milieux de vie. Cela dit, ce terme englobe non seulement des pratiques d’intervention sociale mais aussi d’autres pratiques d’ordre sociosanitaire (infirmière de proximité, par exemple). Enrichis des expériences des pionniers, les mandats des intervenants dits de proximité ont été élargis à des populations vulnérables diverses, au gré de l’émergence de nouvelles problématiques.

À partir de ces constats, nous avons circonscrit au sein de ces pratiques dites de proximité, un sous-ensemble de pratiques qui entrent particulièrement bien dans notre champ de questionnement : l’ « intervention de milieu ». Cette appellation regroupe diverses pratiques d’intervention sociale qui se construisent dans les milieux de vie des publics réputés difficiles d’accès (comme les jeunes de la rue) afin de travailler sur les liens sociaux. Au-delà de l’accompagnement individuel, les « travailleurs de milieu » cherchent à instaurer des liens entre les populations marginalisées et leurs concitoyens. En mobilisant toute une gamme de pratiques d’intervention « de » milieu, « sur le » milieu ou « en » milieu de vie, ils veulent rapprocher, sensibiliser, apaiser les conflits et, à long terme, créer un tissu social plus convivial, solidaire et respectueux. Certaines interventions les conduisent à travailler auprès des personnes marginalisées, tandis que d’autres concernent les usagers des espaces publics fréquentés par les populations marginalisées. À ce jour, peu de recherches ont porté sur le travail de milieu en tant que tel. Le travail de milieu est souvent réduit à un complément du travail de rue ou à un travail de proximité (Paquin et al., 2001), alors qu’il gagnerait à être analysé comme une pratique à part entière. On remarque également que peu d’articles ou d’ouvrages ont été consacrés à la réception des pratiques sociales de proximité par les publics eux-mêmes. Comment la proximité est-elle mobilisée et opérationnalisée dans ces pratiques ? Comment les publics les accueillent-ils ?

Aux Pays-Bas

Aux Pays-Bas, les pouvoirs publics ont depuis longtemps exprimé la volonté de prêter attention au point de vue du public. À la fin des années 1960 et au début des années 1970, une grande variété de comités de citoyens ont vigoureusement réclamé la « démocratisation » des politiques publiques en revendiquant le droit à l’information et à la participation du public (Duyvendak et al., 1992 ; Kennedy, 1994). Ces revendications ont souvent trouvé une oreille attentive du côté des pouvoirs publics néerlandais qui, dès cette époque, ont développé des interfaces de dialogue avec les citoyens organisés collectivement et ont débloqué des crédits publics en conséquence. Cette volonté de promouvoir la participation des citoyens s’est notamment traduite par l’essor des comités de locataires dans le secteur HLM et par le développement de pratiques d’intervention sociale d’animation dans les milieux de vie des populations marginalisées (opbouwwerk ou « travail de construction » sous-entendue sociale ; straathoekwerk ou « travail de rue »). Depuis 1995, ces pratiques ont non seulement lieu dans les milieux de vie, mais elles s’appuient sur l’implication d’intervenants recrutés dans les milieux sur la base de contrats d’insertion : mères de famille au chômage – buurtmoeders (Van der Zwaard, 1999) et jeunes habitants des quartiers défavorisés – jongerenwerkers (Van Ginkel, 2006 ; Baillergeau, 2007).

Dans ces pratiques, la proximité est donc mobilisée à deux niveaux : proximité entre les intervenants et les publics visés et proximité au sein des publics visés puisque les pratiques cherchent à favoriser la vie sociale dans les milieux de vie, à l’échelle du voisinage bien souvent. Si la proximité est un atout, elle comporte également certaines limites. Par exemple, une grande proximité peut inhiber l’établissement d’une relation de confiance à l’égard du savoir-faire de l’intervenant. Le recours à la proximité pour asseoir des pratiques visant les habitants des quartiers en crise est également critiqué parce qu’il induit parfois une confusion entre le cadre de l’intervention (le quartier) et l’objectif de l’intervention (le lien avec la société, au-delà du quartier – Duyvendak et Hortulanus, 1999). De plus, les intervenants sociaux néerlandais doivent aujourd’hui composer avec des injonctions contradictoires venant des pouvoirs publics : être à l’écoute des destinataires, mais également leur dire ce qu’il faut faire et déterminer leurs besoins (Hoijtink, 2006). En quoi de telles limites peuvent-elles être dépassées ?

En Espagne

En Espagne, les pouvoirs publics ont également exprimé le souhait d’accorder une attention particulière aux aspirations des citoyens et de les impliquer à la vie de la cité. À la sortie de la dictature franquiste, la Constitution espagnole adoptée en 1978 a défini un modèle d’État décentralisé en matière de politiques sociales et de services sociaux, en confiant ces compétences à chacune des dix-sept Communautés Autonomes.2 Le cas de la Communauté Autonome de Catalogne est particulièrement intéressant, cette communauté ayant été pionnière dans la promotion du développement associatif à visée locale. Aujourd’hui, les pouvoirs publics catalans ont un discours très favorable au développement associatif.

En 1985, la première Loi des Services Sociaux de Catalogne a permis de favoriser le développement du réseau de services sociaux (Nicolau, et Vilà, 1998) et de mettre en œuvre un modèle d’attention primaire, c’est-à-dire des dispositifs de proximité confiant à des travailleurs sociaux des missions d’information et d’orientation du public en fonction de leurs besoins, mais aussi de développement associatif à l’échelle du quartier (incluant le développement de partenariats avec les associations et autres collectifs de citoyens existants) (Rubiol, 1986). Ces pratiques de mobilisation mutuelle ont, par exemple, permis à l’administration publique et aux comités de citoyens de développer conjointement les ressources collectives dans des quartiers où elles faisaient nettement défaut, notamment dans les quartiers construits sous la dictature, pour accueillir les ouvriers provenant du sud de l’Espagne.

Cela dit, les conditions structurelles d’intervention ont beaucoup changé. On assiste en effet à un double processus d’extériorisation de certains services sociaux qui, jusqu’alors, étaient gérés par l’administration publique et à une sectorisation des politiques publiques. Tout cela a entraîné un changement de relation entre l’administration et les organismes et/ou les associations des quartiers et une dépolitisation des acteurs qui sont impliqués dans ces projets. De plus, la promotion du développement associatif dans les quartiers n’est plus réservée aux travailleurs sociaux, laissant entrer dans ce champ d’autres acteurs professionnels et bénévoles dans le vaste spectre de l’intervention sociale. Une partie des projets initiés au tournant des années 1980 ont trouvé un prolongement durant les années 1990, à travers la création de structures de partenariat qui aident à réorienter les ressources et, en même temps, à créer la complicité nécessaire pour chercher des formes de financement des projets. Comment ces changements de relations ont-ils affecté les projets sur le terrain, leurs modalités de mise en œuvre et leur financement  ?3

Une comparaison internationale

À Montréal, notre enquête sera constituée par une série d’entrevues semi-directives collectives avec les intervenants de milieu de cinq organismes opérant au centre-ville de Montréal, ainsi qu’une série de cinq entrevues collectives avec les publics visés (personnes en situation d’itinérance, consommateurs de drogues, aînés résidant en HLM, étudiants d’une école secondaire dite à risque de consommation de drogue). Les résultats de l’enquête en terrain montréalais feront l’objet d’une mise en discussion avec ceux obtenus aux Pays-Bas et en Espagne. Les enquêtes menées dans ces deux pays porteront sur des pratiques très voisines, mais concernant des populations quelque peu différentes : jeunes résidents de cités HLM à Amsterdam et immigrants en situation de grande précarité à Barcelone. Le travail de mise en discussion des trois enquêtes débouchera sur la rédaction d’une note de synthèse qui sera présentée et mise en débat avec tous les participants lors d’une rencontre collective sur chacun des trois terrains, prévue pour l’automne 2009 en ce qui concerne Montréal. Notre souhait est de proposer aux participants un retour analytique et de leur donner l’occasion de prolonger la réflexion sur les modalités et le sens des actions en lien avec les attentes du public et les deux autres contextes nationaux. Les rencontres auront également pour but de discuter des éventuelles suites de cette recherche à vocation exploratoire.

Des souffrances qui fascinent : entretien avec Axel R.

« Parler d’autrui, c’est parler de soi à la troisième personne. »

-Simon Trueman, 1996

R. Bastien : Professeur Axel R., vous êtes chercheur en sciences sociales depuis plus de 15 ans. Visiblement, vous vous intéressez aux thèmes de la marginalité et de l’exclusion et plus encore, aux praticiens qui travaillent dans la marge. Depuis peu, vous portez un intérêt aux pouvoirs et aux limites de l’empirie en sciences sociales, surtout lorsqu’il s’agit d’études auprès de populations dites exclues, marginalisées et pauvres. Vous venez de présenter une conférence quelque peu angoissante où vous employez une métaphore osée pour décrire le souci, disons l’obsession, du chercheur à vouloir savoir à tout prix. Vous dites, à ce propos, et je reprends intégralement vos mots, que « le chercheur risque de se transformer en voyeur lorsqu’il enquête et, par le fait même, de convertir le sujet enquêté en une sorte d’avatar, à mi-chemin entre une victime et un coupable, pour qu’il livre, par la confession, des fragments intimes de sa vie privée. » Vous allez encore plus loin, lorsque vous affirmez que « le chercheur prend l’allure d’un exhibitionniste en utilisant le témoignage d’autrui comme s’il s’agissait d’un matériau issu de sa propre vie ». Que voulez-vous dire au juste professeur Axel R. ? Que la recherche sociale traitant de marginalité et d’exclusion est une entreprise perverse ?

Axel R. : Avant d’aller plus loin, je pense qu’il importe de lever une partie du voile sur le statut de chercheur et aussi, sur sa pseudo neutralité par rapport aux terrains de recherche qu’il réalise. Premièrement, on a souvent tendance à se représenter le chercheur comme un être ayant un rapport paradoxal avec la vie d’autrui. On le présente comme quelqu’un de curieux, tout en étant objectivement distant par rapport à la souffrance d’autrui, que celle-ci résulte d’une connaissance effective, d’une narration ou encore d’une connaissance livresque, voire textuelle. Il serait ainsi supposément capable d’être un témoin supposément objectif de la nature. On dira, pour faire image, que le chercheur ne peut produire de la « vérité » qu’à la condition de bien régler sa distance « scientifique » avec son sujet et son objet. Bien que l’on constate l’émergence de nouvelles postures de recherche parfois engagée et militante, ce label conféré au chercheur par la discipline fait encore office de représentation sociale, c’est-à-dire qu’elle est si largement partagée dans l’imaginaire collectif qu’elle ne requiert plus de justification supplémentaire.

La représentation sociale que le chercheur porte et qui le place au-dessus de tout soupçon, surtout lorsqu’on compare son pouvoir d’inquisition à celui du policier, du psychiatre ou du travailleur social1, lui donne un accès presque sans limite aux conduites et aux confidences d’autrui. La démonstration en est que si nous connaissons beaucoup, et sans doute trop, de la vie privée des pauvres, des marginaux et des exclus, c’est parce que la recherche sociale, surtout lorsqu’elle s’attarde aux conduites individuelles et sociales, a pu s’en approcher de très près et cela, depuis longtemps.

Pour légitimer sa place dans l’univers de la marge, la rhétorique du chercheur repose sur trois arguments : (1) décrire, (2) expliquer et comprendre et (3) faire connaître ce qui fait que l’Homme en est rendu là. Le mobile de l’entreprise à laquelle il s’affilie, en l’occurrence la « science », repose sur un postulat tout aussi simple : une meilleure connaissance de certaines facettes de l’autre, particulièrement en ce qui concerne les problèmes, les dérives, les embrouilles, les blessures subies ou infligées, les crimes, les drames, les pertes de contrôle, les dérapages, les ruptures, les peines, les chutes, les abandons, les rechutes et les échecs pourront, s’ils sont ultimement bien connus, documentés et analysés, lui venir, directement ou indirectement, en aide. Comme vous le remarquez souvent, ce que nous connaissons des marginaux est souvent associé à des figures extrêmes de leur vie, à des transgressions de toutes sortes (juridiques, morales, éthiques, etc.) et à des détails extraordinaires et insolites qui interloquent l’entendement « courant » et font d’eux des êtres mythiquement capables de vivre l’insoutenable au quotidien. Cette représentation, bien qu’elle soit en partie fondée, est d’une redoutable puissance pour davantage disqualifier le témoin. Toutes les fois que le « sociologue » fait le dépliage de fragments de la vie privée et intime du pauvre, comme d’ailleurs de celle du toxicomane, de la prostituée, de l’itinérant, il donne une matière supplémentaire pour que la société le condamne davantage en le rendant invisible.

R. B. : Selon vous, le chercheur serait opportuniste dans sa quête de savoir « intime », surtout en ce qui concerne des populations dites démunies, exclues, marginalisées et affligées de souffrances psychiques et physiques. À ce chapitre, vous n’hésitez pas à parler du chercheur comme étant un voyeur potentiel, une personne capable d’induire dans ses démarches d’enquête un sentiment de fascination exagéré pour l’insolite, l’extraordinaire, l’ordalique2 et le sordide. Vous présumez que des chercheurs franchissent trop souvent et inutilement les frontières de la vie privée d’autrui. Le dépliage qu’ils font de l’autre, lorsqu’ils s’engagent à diffuser leurs travaux, n’apporte rien d’autre que de l’effet spectacle. Ce qui reste est justement matière à piéger davantage l’enquêté. Est-ce possible d’apporter un peu plus de précisions sur vos positions et propositions ?

A. R. : Si vous permettez, je vais faire un léger détour du côté du travail de Georges Devereux3 pour ensuite revenir au thème du voyeurisme entourant la recherche sociale, en prenant pour exemple une situation à laquelle je fus personnellement confronté. Je détaillerai ensuite ce que je nomme le piège de l’enquêté pour ensuite terminer ma réflexion sur les problèmes de l’empirie auprès des populations dites marginales. La question qui me servira de guide dans ma réflexion est la suivante : Se peut-il que notre sens de la curiosité se soit démesurément amplifié par nos investigations répétées et soutenues auprès des populations exclues et marginales pour faire de nous des voyeurs et des exhibitionnistes en quête de sensations de plus en plus fortes ? Pour Devereux, le chercheur « change la réalité, par soustraction, par addition ou par remaniement de celle-ci en fonction de ses dispositions personnelles, de ses besoins et de ses conflits »  (1980 : 77). Le chercheur est pour ainsi dire « prisonnier » de ses référents culturels lorsqu’il s’aventure dans l’étude de cultures autres que la sienne. À sa manière, Devereux montre qu’un chercheur est un être qui ne choisit pas au hasard ses sujets d’étude et encore moins les repères théoriques qu’il emploiera pour expliquer une situation ou un phénomène. Aussi, Devereux tente de démontrer que certaines situations, subjectivement plus anxiogènes, feront en sorte qu’un chercheur pourra modifier la réalité ou encore son propre placement dans la réalité. Ainsi, il pourra vouloir s’en exclure carrément si l’angoisse devenait insoutenable ou encore, le cas contraire, maintenir sans condition sa présence. Donc, le chercheur n’est jamais insensible à son sujet et vice versa.

Le chercheur, par définition, est une personne curieuse. Toutefois, cette caractéristique ne fait pas automatiquement de lui un voyeur4 comme elle pourrait le faire de toute personne ayant un accès privilégié et soutenu à des figures intimes et secrètes d’autrui. Le chercheur se transforme en voyeur à partir du moment où son investigation prend l’allure d’une quête de sensations fortes fondées sur des motivations qu’il trouve dans l’expérience d’autrui et qu’il fait sienne. C’est à ce moment que les choses deviennent potentiellement perverses et que la déontologie implicite du chercheur peut s’estomper. Je vais prendre l’exemple suivant pour illustrer mon propos. J’ose espérer que ce témoignage ne sera pas retenu contre moi !

Lors d’entrevues que je réalisais auprès d’intervenants sociaux agissant en direction de personnes ayant des troubles de santé mentale, je fus captivé par l’héroïsme d’une intervenante, par sa capacité à entrer en lien d’écoute avec des personnes agressives, par sa manière de composer avec des demandes moralement et éthiquement discutables5, par son calme et son humanisme et aussi par le fait qu’elle semblait être « à l’abri de tout » comme si elle avait développé au fil du temps une carapace la rendant insensible aux souffrances d’autrui. La facilité qu’elle avait à se raconter me séduisait et me poussait à obtenir des détails de plus en plus fins sur sa capacité à agir et surtout à tolérer l’intolérable.

Le témoignage de cette femme a créé une sorte d’empreinte dans mon esprit, au point où sa pratique est devenue, à mes yeux, une référence, un modèle. Au fil du temps et aussi parce que j’avais à réaliser plusieurs autres entrevues, je me suis désintéressé de la pratique courante des autres intervenants sociaux que je rencontrais parce que je trouvais leurs récits ordinaires. À chaque fois qu’un témoin racontait sa pratique au quotidien, j’attendais toujours « le petit quelque chose d’extraordinaire » et lorsque ce moment ne se concrétisait pas, j’éprouvais de l’insatisfaction. Avec du recul, j’ai compris que je m’étais laissé piéger par moi-même, c’est-à-dire par une fascination à rechercher dans le récit d’autrui des images d’éclats et des figures héroïques. En résumé, je retiens de cette expérience l’enseignement suivant : la marginalité, sous toutes ses formes, est un objet de fascination parce qu’elle sort des cadres. Or, plus la distance se réduit entre la « marge » et la recherche, plus la marginalité prend l’allure de quelque chose de courant, d’admis et de normal. C’est à partir du moment où l’extraordinaire est présenté et traité comme de la matière ordinaire qu’une dérive s’instaure. Lorsque le chercheur ne parvient pas à maintenir un état de vigie éthique constant par rapport à son terrain de recherche, à explorer d’autres postures et modalités d’interprétation et de traduction de ses données d’enquête et à imaginer d’autres niveaux d’action plus engagée et plus militante, il risque de se transformer en exhibitionniste et d’attirer non plus l’attention sur autrui, mais bien plus sur sa figure de héros.

Pour conclure, les chercheurs, particulièrement ceux qui s’intéressent aux conduites individuelles et sociales des populations marginalisées et exclues, ont à leur disposition un matériel sensible, car intime. Une part importante de ce matériel s’acquiert par des témoignages. En endossant l’habit du « professionnel » et, plus encore, celui du « scientifique », ils n’ont aucune difficulté à s’enquérir des expériences d’autrui pour, par la suite, présenter n’importe quelle forme de rituels ordaliques, souvent les plus sordides, sous prétexte qu’il s’agit de données obtenues de manière « objective » sans se rendre compte que cette façon de représenter la vie d’autrui enchâsse encore plus l’exclu dans la marge.

R. B. : Merci encore monsieur Axel R. pour votre témoignage.

N. B. : Ce texte s’inspire d’une formule dite métalogique. Le métalogue est «une conversation sur des matières problématiques : elle doit se constituer de sorte que non seulement les acteurs y discutent vraiment du problème en question, mais aussi que la structure du dialogue dans son ensemble soit, par elle-même, pertinente pour le fond.» (Bateson, G., 1977). Notre métalogue met en scène deux personnages sur la scène d’un colloque imaginaire où le sujet traité est l’obtention de confession intime comme matériau de recherche. Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé est purement fortuite.

Prescrire la proscription : le rapport entre les médecins, le travail et les populations marginalisées

Au Québec, en 1998, la Commission sur l’exercice de la médecine des années 2000 dégageait certains constats quant à la pratique médicale auprès des clientèles dites « vulnérables ». D’abord, il semble y avoir une méconnaissance et des préjugés à l’égard des clientèles vulnérables, de leurs problèmes de santé et des interventions médicales efficaces qui s’y rattachent, entre autres du fait que les interventions des médecins se réalisent généralement loin des sources d’information privilégiées que constituent les milieux de vie de ces personnes. Ensuite, les médecins se font discrets dans la dénonciation des maladies et des stress engendrés par l’appauvrissement, les conditions de vie précaires et l’effritement du tissu social. Ces deux constats s’inscrivent dans un contexte où les médecins subissent un élargissement de leurs tâches. La « prise en charge » du patient implique désormais non seulement des services diagnostiques et thérapeutiques, mais également plusieurs démarches à caractère médico-administratif face auxquelles les médecins se sentent de plus en plus désarmés, en particulier en ce qui a trait à la détermination de l’aptitude au travail des populations marginalisées. De fait, confrontés à la dégradation de la santé et au stress que vivent plusieurs personnes à l’aide sociale, les médecins doivent se prononcer sur la capacité de ces personnes à réintégrer le marché du travail, un décision qui peut s’avérer lourde en conséquences sur celles-ci. À la lumière d’un bref regard sur l’histoire du rapport entre la médecine et les populations marginalisées en lien avec le travail, nous apporterons quelques pistes de réflexion sur les enjeux posés par les actes médico-administratifs proscrivant certains individus du marché du travail.

Inégalités, travail et santé : regard historique sur le rôle des médecins

Au cours de l’histoire, les rapports inégalitaires au travail ont tatoué les corps fragiles de marques dont le corps médical s’est fait le principal observateur étant donné la spécificité du rapport entre le médecin et son patient ainsi que le monopole de la médecine dans le domaine de la santé. Cependant, parallèlement à ce rôle passif d’observatrice, la médecine a également joué un rôle actif en dénonçant ou en reproduisant ces inégalités liées au travail. Voici quelques bribes de l’histoire de la médecine qui soulèvent à la fois la richesse et l’ambiguïté du regard, des gestes et des paroles des médecins.

Dès l’Antiquité, la médecine développe un lien particulier avec l’univers du travail en s’imposant comme principale observatrice des impacts directs et indirects du travail sur la santé des gens. Alors que la médecine oscille entre les explications naturelles et surnaturelles et que le travail est dévalorisé et constitue une barrière à la citoyenneté, Hippocrate défie les normes de l’époque en exhortant les médecins à dispenser des services aux travailleurs sans égard au statut social et à porter une attention particulière aux liens entre le travail et la santé. Selon lui, la maladie n’est pas une conséquence de phénomènes surnaturels mais se situe plutôt dans un contexte qui peut être compris et étudié (Tubiana, 1995). S’inspirant de la pensée d’Hippocrate, un médecin italien publie un ouvrage important en 1700 (De morbis artificum diatriba) à travers lequel il constate le paradoxe suivant : alors que le travail est sensé fournir les moyens pour subvenir à ses propres besoins et prolonger la vie, celui-ci s’avère dans plusieurs cas un facteur de dépérissement de la santé et de raccourcissement de la vie (Ramazzini, 1940 [1700]). Cependant, tant que le travail salarié n’acquiert pas une dimension centrale comme facteur de production et que la médecine ne se rationalise pas, ce type d’observations et de préoccupations à l’égard des travailleurs demeure marginal dans la pratique médicale.

Au passage de l’industrialisation, les paroles et les gestes médicaux sont de plus en plus liés à la transformation de l’univers du travail. Les préoccupations des médecins au 19ième siècle sont principalement orientées vers la situation sanitaire des quartiers ouvriers. De fait, au-delà de l’influence directe exercée par le milieu de travail sur la santé des travailleurs, on s’aperçoit que le travail agit également de façon indirecte sur la santé en concentrant les ouvriers dans des secteurs circonscrits autour des manufactures (ce qui accroît entre autres les risques d’épidémie) et en affectant les conditions d’existence telles que le mode de vie, l’alimentation et les conditions de logement (Villermé, 1971[1832]). En Europe, les enquêtes médico-sociales se multiplient pour comprendre l’influence de la misère sur la santé des populations ouvrières : Virchow en Allemagne, Buret et Villermé en France, Kay-Shuttelworth et Chadwick en Angleterre. À Montréal, on assiste à la naissance des mêmes préoccupations. La population canadienne- française est la plus pauvre et forme la masse des travailleurs. Dans les quartiers Ste-Marie et St-Jacques à l’est de Montréal, le tiers de la population vit dans une grande pauvreté, est analphabète et partage des logements encombrés (Tétreault, 1979). En 1850, les médecins s’inquiètent du fait que Montréal présente une mortalité deux fois plus élevée que celle de Londres, pourtant beaucoup plus populeuse, et des taux de mortalité infantile les plus élevés en Amérique du Nord.

Les médecins sont les premiers témoins des inégalités de santé entre les classes dirigeantes et ouvrières et leur discours acquiert durant cette période un caractère politique à travers la constitution de la santé publique. Ainsi, les préoccupations hygiénistes des médecins se mêlent aux idéologies nationalistes et capitalistes puisque l’hygiène représente à la fois la porte de sortie de la domination anglaise pour le peuple canadien-français et la garantie d’une économie prospère : « c’est le travail de l’ouvrier qui fait la fortune d’une nation » (Ledieu, 1885, p. 197). Pour Pierre-Deschênes (1995), la crise sanitaire qui s’abat sur les grandes villes industrielles à la fin du 19ième siècle est avant tout l’occasion pour le corps médical canadien-français de réformer l’organisation de la profession médicale et d’accroître son pouvoir sur les populations et l’État. En effet, les rivalités entre les corps médicaux francophones et anglophones incitent les médecins francophones à s’organiser et à acquérir une notoriété dans un domaine-clé, celui de l’hygiène. Pour l’auteure, ceux qui contrôlent l’hygiène s’assurent une emprise indiscutable puisque le sort de la population repose entre leurs mains.

Au 20ième siècle, à la suite des pressions ouvrières pour la diminution des heures de travail et de l’augmentation de la compétitivité entre employeurs, ces derniers se consacrent à l’augmentation de la productivité à l’intérieur des heures travaillées, ce qui soulève la question de l’efficacité et entraîne en retour une augmentation du nombre d’accidents de travail. Aux États-Unis, des études arrivent à la conclusion que les accidents dans les usines ne sont que pour un tiers imputables aux défauts de la machine. Le reste serait dû à la constitution et aux comportements de l’homme, d’où l’importance d’une sélection professionnelle par un dépistage psychophysiologique préalable à l’embauche afin de déterminer l’aptitude à l’emploi et mieux assigner les tâches aux employés (Friedmann, 1946). La question de l’aptitude au travail se pose également en France dans un contexte où les entreprises font face à une pénurie de main-d’œuvre en raison de la guerre et se voient forcées d’engager des populations dites « faibles », notamment dans les usines d’armement. L’embauche de chômeurs et de femmes amène donc à approfondir la notion d’aptitude médicale et à affiner les fiches de suivi physiologique. En 1940, des centaines de milliers de chômeurs sont soumis à un examen médical de masse destiné à les classer selon six catégories : forts, moyens, faibles, inaptes temporaires, déficients difficilement récupérables et inaptes définitifs. Ces classifications faites par des médecins serviront dans certains cas à l’établissement de politiques sociales, par exemple la loi sur la retraite en France qui se fonde sur un lien entre l’inaptitude et la vieillesse (Buzzi et al., 2002).

Jusqu’à la seconde moitié du 20ième siècle, les médecins qui déterminent l’aptitude au travail relèvent des entreprises et leur fonction est directement rattachée à la productivité de celles-ci. Par la suite, ce rôle s’institutionnalise et ce sont les médecins traitants qui, vu leur rôle dans l’attribution de l’aide sociale et dans le processus d’indemnisation des lésions professionnelles, vont déterminer les contraintes temporaires ou permanentes à l’emploi, un acte lourd en conséquences pour le patient. Pour Tubiana, il est inacceptable que le « médecin demeure isolé face à la complexité inexorablement grandissante de l’acte médical » (1998, p. 346).

Lourdeurs administratives lourdes en conséquences : le malaise des médecins

Une étude en France portant sur les connaissances, les attitudes et les pratiques des médecins généralistes à l’égard des populations défavorisées a relevé que 70% des médecins affirment manquer d’informations ou de connaissances sur les structures, les dispositifs et les droits de ces personnes. De plus, 74% signalent les lourdeurs administratives dans la prise en charge de patients bénéficiant du revenu minimum d’insertion (RMI) (Viau et al., 2001). Aujourd’hui, de par ses nombreuses responsabilités dans la prise en charge d’un patient, le médecin généraliste  est celui qui permet l’accès des patients à leurs droits : droit à des primes de l’aide sociale, droit au retour à l’emploi suite à une lésion professionnelle, droit à un revenu de remplacement en cas de lésion, etc. L’élargissement de leur rôle est également confronté aux politiques de maîtrise des dépenses en santé qui obligent une plus grande efficacité de la part des médecins. Le médecin de famille doit donc se faire à la fois un humaniste et un scientifique efficace et rationnel qui prend en charge de façon globale et continue ses clients (Collège des médecins du Québec, 1998).

Dans la législature québécoise, la science médicale apparaît comme une science exacte qui a une réponse à tout. Par exemple, la Loi sur les accidents du travail et les maladies professionnelles (L.A.T.M.P.) parle des lésions, de la consolidation et des limitations fonctionnelles comme des entités mesurables par différents indices alors que ces concepts reposent en fait plutôt sur la spéculation et la volonté du patient à réintégrer son milieu de travail. Dans le cas des lésions professionnelles, le patient refuse parfois d’admettre qu’il souffre encore de douleur dans le but de réintégrer plus rapidement son emploi et le médecin, accordant confiance au patient, devance la date de consolidation de la lésion. Contrairement, en étant responsables du suivi médical des travailleurs lésés, on peut se demander à quel point les médecins servent parfois de vecteurs d’exclusion. De fait, malgré la Loi 42 (L.A.T.M.P.), un des risques engendré par l’inaptitude au travail est l’exclusion définitive du monde du travail, surtout dans un contexte de précarité (Martin et Baril, 1995). À cet égard, Pascual et Domergue rappellent l’importance pour le médecin de situer toute décision professionnelle quant à l’aptitude/inaptitude d’un travailleur dans l’espace social (1995).

Au niveau de l’aide sociale, la question de l’aptitude des bénéficiaires soulève également plusieurs malaises chez les médecins. La Loi sur le soutien du revenu et favorisant l’emploi et la solidarité sociale (L.R.Q., chapitre S- 32.001) prévoit une « aide de dernier recours » aux adultes qui ne présentent pas de contraintes à l’emploi ou des contraintes temporaires à l’emploi et dont les ressources sont insuffisantes pour subvenir aux besoins essentiels (nourriture, logement) et à ceux de leur famille (programme d’aide sociale) et aux adultes qui présentent des contraintes sévères à l’emploi (programme de la solidarité sociale). Ces programmes visent à « améliorer l’employabilité », à « favoriser l’intégration en emploi » ou le « maintien au travail des personnes qui en ont la capacité ». Ainsi, les prestations sont adaptées en fonction de la capacité à participer au marché du travail. La Loi prévoit qu’une personne qui présente certaines contraintes à l’emploi (inapte à l’emploi) est admissible à une augmentation de la prestation de base de l’assistance-emploi. Ces contraintes peuvent être temporaires ou sévères. Dans les deux cas, la personne doit démontrer, par la production d’un rapport médical, que son état physique ou mental l’empêche, de manière temporaire ou permanente, de réaliser une activité rémunérée (voir Art. 24). Le médecin traitant réalisant cette évaluation est choisi par la personne. Cependant, elle doit, lorsque le ministre l’estime approprié, se soumettre à un nouvel examen médical par le médecin qu’il désigne pour vérifier si elle présente véritablement des contraintes temporaires ou sévères à l’emploi (voir Art. 35). Pour un adulte, l’allocation prévue pour une contrainte temporaire est de 117$, un montant qui s’ajoute au 551$ prévus par la Loi (pour un total de 692$ incluant la taxe provinciale), alors que pour une contrainte sévère, la prestation totale s’élève à 862$. Ces différences sont considérables et significatives pour les personnes à l’aide sociale et les médecins ont un rôle crucial à jouer quant à l’attribution de ces prestations supplémentaires qui peuvent avoir un impact majeur sur la qualité de vie de celles-ci.

Les médecins observateurs et acteurs des trajectoires de vie : enjeux et pistes de réflexion

Comme l’évoquent Fassin et al. (2000), les inégalités produites par la société s’inscrivent dans les corps humains. En lien avec les enjeux actuels posés par le jugement des médecins quant aux contraintes à l’emploi, ce constat soulève plusieurs questions. D’abord, jusqu’à quel point la santé des personnes bénéficiant des prestations d’aide sociale est-elle affectée par les conditions dans lesquelles elles doivent vivre et l’étiquette stigmatisante qu’elles portent ? On peut également penser que les évènements qui ont mené ces personnes à vivre de manière temporaire ou durable à l’aide sociale ont été marqués par des rapports sociaux inégalitaires qui ont eu des impacts négatifs sur leur santé.

Le regard historique a aussi permis de constater que face à la santé différentielle de leurs patients, les médecins ont produit différents types de discours, intégrant parfois les idéologies dominantes des époques dans lesquelles ils se situaient. En 1994, soixante médecins français ont pris la parole pour témoigner des effets de la précarisation du travail sur la santé de leurs patients et du fait que préserver la santé des travailleurs les conduit trop souvent au chômage (Huez, 1994). À cet égard, il est nécessaire de souligner la richesse du discours et des observations médicales pour la compréhension des inégalités sociales. L’acte et la parole médicaux comportent en ce sens un caractère politique non négligeable.

Durant les périodes de guerre, l’aptitude au travail s’est révélée comme étant du ressort strictement médical. Alors que la science médicale apparaît souvent comme une science exacte, le jugement de l’aptitude au travail peut comporter dans certains cas des ambiguïtés nécessitant de croiser les regards médical, social et psychologique. En effet, tel que l’a démontré une recherche réalisée auprès d’une équipe intervenant auprès des populations marginalisées, certaines personnes se situent dans une « zone grise » de l’intervention, leur profil ne correspondant pas aux cases définies par le cadre normatif des programmes (McAll et al., 2007). Dépendamment des trajectoires de vie des personnes qui utilisent les services de cette équipe, être jugé inapte au travail représentait soit une aspiration pouvant contribuer au bien-être, soit un élément risquant de contribuer au mal-être. Les trajectoires de vie de ces personnes s’avéraient alors d’une grande utilité afin de comprendre leur perception de l’inaptitude en lien avec leur bien-être.

En conclusion, les différentes sources que nous avons pu consulter confirment le malaise des médecins généralistes quant aux démarches sociales auxquelles ils doivent participer, principalement avec des patients requérant des attestations de contraintes temporaires ou sévères à l’emploi. Ces tâches médico-administratives occupent une part grandissante dans le rôle des médecins et selon la Commission citée au début de ce texte, plusieurs d’entre eux ont évoqué le manque d’informations quant aux droits sociaux et aux processus qui mènent à la pauvreté. L’acte de juger « inapte » dépasse la sphère médicale et inscrit les médecins dans un rapport social qui peut se traduire positivement ou négativement sur les trajectoires de vie de leurs patients. Afin que la rencontre des médecins ne représente pas un élément de descente dans la trajectoire de vie des personnes, il est nécessaire que ceux-ci soient au fait de la portée des actes médicaux qu’ils signent.

Autonomie alimentaire et recherche participative : le pouvoir d’agir

Comment bien manger lorsqu’on est une jeune famille en situation de pauvreté ? En 2010, des organismes de la ville de Québec1 unissaient leurs forces, sous le nom du Partenariat Solidarité Familles Limoilou (PSFL), pour mener à bien un projet de recherche qui se pencherait sur cette question. Le PSFL réagissait ainsi à des messages véhiculés par la Santé publique autour du fait que bien manger serait essentiellement une question de connaissances et de bonne volonté. Or leurs expériences les amenaient à penser que la réalité était peut-être toute autre, puisque le fait d’être en situation de pauvreté pouvait en soi présenter, au-delà du manque de connaissances, des défis majeurs et importants d’accès aux aliments sains. Ce constat rejoignait ceux de chercheurs. Wilkinson et Picket (2010 : 89-102) affirment qu’il est difficile, à la lumière des données existantes, d’imputer l’épidémie d’obésité à une pauvre connaissance nutritionnelle parmi les moins instruits. En fait, l’obésité est pour eux un « enjeu de classe sociale », essentiellement lié aux inégalités croissantes de revenu. D’autres auteurs mettent en lumière les iniquités d’accès dans les systèmes de production, de distribution et de consommation alimentaires (Pine et de Souza : 75). L’exploration de la réalité de parents, via le projet du PSFL dans le cadre d’entretiens qualitatifs, vint confirmer rigoureusement leurs observations. S’en suivirent un croisement des savoirs des parents avec ceux d’acteurs du réseau de la santé publique, un rapport (PSLF, Gélineau et al., 2011a) ainsi qu’une trousse d’animation sur le droit à l’alimentation (saine) (PSLF, Gélineau et al.,  2011b) qui eurent un bon retentissement dans la région de Québec.

Lancé et mobilisé, le PSFL souhaita saisir l’occasion de l’arrivée d’une nouvelle action concertée du Fond Québécois de recherche société et culture, dans le cadre du Plan d’action gouvernemental en matière de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale, pour pousser plus loin leurs réflexions. Un momentum était présent pour conjuguer les forces vives d’organismes de lutte contre la pauvreté, de santé publique, de services en sécurité et autonomie alimentaires ainsi que du milieu universitaire, à la fois en région (Charlevoix) et dans un quartier urbain (Limoilou). Mais au-delà, il y avait aussi la volonté d’offrir une possibilité à des parents, qui s’étaient exprimés lors du premier projet, d’agir cette fois à titre de cochercheurs. Le projet Vataavec – Vers une autonomie alimentaire pour tous AVEC – était lancé.2

Objectifs

Dans un premier temps, 11 organisations3 travaillèrent ensemble à définir les visées et objectifs de ce projet. Trois objectifs furent identifiés.

Le premier était de mieux comprendre les motifs structurant le (non) recours de personnes exclues, aux services existants en matière d’autonomie alimentaire, ainsi qu’aux ressources de l’économie de marché. On souhaitait entendre des personnes qui n’avaient pas eu l’occasion de s’exprimer lors du premier volet, telles des personnes seules et âgées et des jeunes hommes, et effectuer le tout en comparant milieux urbain et rural.

La dimension « structurelle » est ici importante. D’une part, nous avions à l’esprit la métaphore des « escaliers roulants » du Collectif pour un Québec sans pauvreté (Labrie, 2011), illustrant un système à deux vitesses : les personnes des classes moyenne et aisée profitent de politiques et mesures en place qui leur permettent de maintenir, voire d’améliorer leur situation. Les personnes en situation de pauvreté se retrouvent, de leur côté, trop souvent avec des mesures qui tendent à les ramener dans leurs situations de pauvreté, voire à s’appauvrir. L’exemple du double standard en matière des pensions alimentaires en est une bonne illustration. Il semblait important de mettre ces facteurs structurels en lumière.

Cette prise de position est également celle d’un nombre croissant de chercheurs. Pine et de Souza (2013 : 72;75) par exemple affirment :

« Le silence des personnes en situation d’insécurité alimentaire est aussi dû à la présomption que l’insécurité est avant tout une responsabilité personnelle et non celle de l’État (Chilton et Rose, 2009). Dans un contexte néolibéral allant s’aggravant, les problèmes de santé, d’emploi ou de logement sont vus comme des manques ou des déficiences personnelles, plutôt que dus à des facteurs structurels. […] Les contraintes structurelles auxquelles se confrontent les communautés aux prises avec l’insécurité alimentaire, les patterns socioculturels au niveau macro et micro qui modèlent les valeurs et les comportements en lien avec la nourriture ainsi que la manière dont les communautés répondent à ces situations dans des environnements contraignants sont absents de la littérature ».4

Le second objectif du projet consistait, en s’appuyant sur les résultats, à croiser les regards des experts de vécu5, des intervenants, des universitaires, mais aussi des représentants des univers politique et agroalimentaire, afin d’identifier des pistes d’action et d’intervention mobilisatrices.

Le dernier objectif visait à mieux comprendre les défis et la portée de travailler AVEC des personnes en situation de pauvreté comme cochercheuses, à titre d’expertes de vécu. Ce faisant, le Vaatavec réaffirmait sa volonté de s’inscrire résolument dans une perspective de recherche-action participative.

Recherche participative

L’univers de la recherche n’est pas monolithique. Il est traversé par différentes communautés de pratiques. Certaines critiquent l’affirmation que l’univers social peut être compris et saisi objectivement, à la condition que les chercheurs universitaires se donnent les moyens d’y parvenir, à l’aide de méthodes scientifiques appropriées. Pour d’autres, dont nous faisons partie, le fait même d’aborder la réalité à partir d’une posture d’expert académique pose problème. En tant que chercheurs, à moins d’avoir une histoire de vie inscrite dans des réalités de la pauvreté, nous sommes la plupart du temps étrangers à cette réalité. On risque fort alors de penser la pauvreté à partir de nos préconceptions. La connaitre intimement ouvre aux possibilités d’élargir la compréhension, d’identifier de nouvelles avenues. En d’autres mots, les personnes les mieux à même d’éclairer un phénomène sont celles qui le vivent.  D’où l’intérêt de travailler, pour mieux comprendre la question de l’insécurité alimentaire de personnes exclues, à la fois avec des organisations du milieu et des personnes en situation de pauvreté, non seulement comme sujets de recherche, mais comme cochercheuses. Dans le domaine de l’insécurité alimentaire, de plus en plus de voix se font entendre pour préconiser de telles approches (Pine et de Souza, 2013; CEPE, 2009; Knezevica et al., 2014). De façon générale, d’autres, comme Lamoureux (2013 :49), appellent à « penser la construction de l’Universel à partir du point de vue de ceux et celles qui ont été ou en sont toujours exclues ».

Mais qu’est-ce qu’une recherche participative? Une recherche participative vise la production de connaissances nouvelles en reconnaissant la possibilité à des chercheurs  « non patentés », c’est à dire se reposant sur des expertises autres qu’universitaires, de participer à cette production. La recherche-action participative vise essentiellement à œuvrer ensemble, toutes expertises confondues (savoirs investis et institués), à mieux comprendre une problématique. Et ce, en cherchant à répondre à quatre droits inscrits au cœur même de sa démarche : le droit de parole, le droit de produire, le droit de penser et le droit de Cité.

Droit de parole

Nous avons cherché à mettre en place des stratégies de collecte de données qui permettraient aux personnes en situation d’exclusion de nous faire part de leurs expertises et de leurs analyses de leur situation. Ici aussi, aux dires de certains (Knezevic et al., 2014), peu de chercheurs se seraient lancés dans cette aventure dans l’univers de l’insécurité alimentaire. Nous avons cherché de nouvelles avenues pour rejoindre les personnes et les conforter dans leur décision de participer. La présence d’expertes de vécu comme cochercheuses semble avoir joué ici un rôle central, par les mots employés, mais surtout par le fait de réaffirmer par leur présence, que leurs paroles d’exclu-E-s seraient réellement entendues et considérées.7 Nous avons cherché à penser des outils de collecte qui décloisonnent les points de vue. Pour ce faire, nous avons, par exemple, mis en place une stratégie de cartographie participative : cartographier collectivement le territoire sur lequel les participants évoluent et identifier ainsi l’ensemble des ressources auxquelles on se réfère lorsque ça va bien et lorsque les revenus sont plus limités voir absents. En nous appuyant sur la carte qui prend forme sous nos yeux, en échangeant avec les autres, nous prenons ainsi connaissance et conscience de mécanismes structuraux. Au-delà de nos expériences personnelles, quelles sont les possibilités d’action et les motifs de nos choix ? C’est « l’escalier roulant » du collectif pour un Québec sans pauvreté qui prend ainsi forme devant nos yeux.

Droit de produire

Une attention toute particulière a été portée à la mise en place d’une structure et des pratiques favorisant le faire ensemble « AVEC » (Vaatavec, 2014). Nous avons cherché à y systématiser les savoirs, les savoir-faire, les savoir-être et les outils qui ont été élaborés et observés en cours de projet, afin de soutenir et maximiser la participation des personnes en situation de pauvreté comme cochercheuses, tout en assurant la production de savoirs rigoureux. Des pratiques semblent avoir été particulièrement porteuses, telles la rédaction collective d’une entente de collaboration précisant la vision commune, les valeurs, les visées et principes du projet ainsi que du AVEC; la mise en place d’un accompagnement individualisé, inspiré de l’approche du développement du pouvoir d’agir, qui tient compte des réalités, défis, forces et aspirations de chaque acteur; la mise en place de formations et d’espaces d’expérimentation pour tous; la création d’espaces pour « ventiler » ; l’établissement de mécanismes de suivi adaptés pour pallier les absences et assurer une continuité dans le temps.

Ces stratégies ont été bénéfiques pour les expertes de vécu, mais aussi pour l’ensemble des acteurs. Faire AVEC n’est pas seulement de soutenir « l’autre », à risque de reproduire ainsi une vision de désempowerment au sein même de la dynamique de recherche. C’est aussi se soutenir mutuellement et mettre en lumière notre commune humanité, au-delà des rapports de pouvoir.

Droit d’analyse

En ce qui concerne le droit d’analyse, une attention particulière a été portée à l’analyse AVEC les expertes de vécu. Coanimer ensemble lors des entretiens collectifs et des rencontres d’équipe, et poser des questions qui éclairent la réflexion, s’inscrivent déjà dans une première démarche d’analyse. Lire ensemble le corpus de données et mettre en lumière des dynamiques d’entretien ou des contenus en est une seconde. Penser ensemble aux motifs sous-jacents en est une autre. Cette analyse AVEC nous a permis de mettre le doigt sur des dimensions clefs qui, au premier coup d’œil, n’avaient et n’auraient peut-être pas attiré l’attention des chercheuses universitaires et des expertEs de la pratique en lien, par exemple, avec des savoirs d’autosubsistance ou la disqualification sociale8. Le projet de recherche a ainsi pu bénéficier d’une plus grande profondeur et finesse d’analyse.

Droit de cité

Le « droit de cité » réfère à la propriété intellectuelle des résultats obtenus et de leur utilisation par tous les acteurs, tenant compte des contextes et des enjeux sociopolitiques. Des ententes sont prises, par exemple, quant à l’ordre du nom des auteurs, ce qui est crucial dans le monde de la recherche, et pour assurer la pérennité, dans les milieux académiques, de la recherche-action participative comme approche. Le droit de Cité réfère à l’intérêt de coécrire ou encore de valoriser les résultats ensemble. Chaque membre du Vaatavec peut ainsi prendre le leadership d’une diffusion avec le soutien de l’équipe; une étudiante, une experte de vécu ou un praticien, peut présenter seul un projet d’écriture au même titre qu’un chercheur universitaire. Des mécanismes pour réviser des écritures à une main ont été mis en place. Par exemple, chaque membre, à l’aide de surligneurs (jaune, vert et rouge), identifie les parties qu’il conserverait ou écarterait, dans le respect des données et de la rigueur du processus. Ce sont les discussions qui s’en suivent qui sont inspirantes, nous permettant de nommer les logiques selon les choix réalisés, en tenant compte des milieux de publication. Ou encore oser penser à de nouveaux modes de valorisation des connaissances. La création, par exemple, d’un portfolio porté par les expertes de vécu, nous a permis de conserver avec force et créativité la mémoire du projet et de ses évènements marquants.

L’intelligence à l’œuvre

Au final, c’est la complexité qui a été mise en lumière par les participants. L’insécurité alimentaire est perçue comme un espace traversé à la fois par des logiques caritatives, de politiques publiques, d’action collective, de lois de l’économie de marché ainsi que de développement durable. La réflexion ne peut se limiter à la question du recours ou du non-recours à des sources d’approvisionnement alimentaires9. Les participants s’inscrivent d’emblée dans une perspective globale de lutte contre la pauvreté, de questionnement des politiques agroalimentaires et de la place qui leur est accordée dans les prises de décision qui les concernent. Les questions corollaires soulevées sont celles liées au pouvoir : le pouvoir de se nourrir, le pouvoir de choisir ses aliments, le pouvoir de les produire avec dignité et respect.

L’analyse des personnes en situation de pauvreté rencontrées sur le terrain, ainsi que celle des cochercheuses – expertes de vécu, est systémique. Des liens complexes sont établis entre les dimensions économiques, politiques, physiques et socioculturelles. Des réflexions ont cours sur les savoirs d’autosubsistance en perdition, sur la crise du lien et la disqualification sociale ainsi que sur le regard des autres et les préjugés. Cette analyse a ouvert sur une nouvelle définition élargie de l’autonomie alimentaire, mettant en lumière le pouvoir d’agir des individus, mais également des collectivités sur et dans le système alimentaire (Bélisle et al., en préparation). Inspirant. Si ce n’est du fait de dépasser la simple responsabilité et responsabilisation des personnes en situation de pauvreté en matière d’insécurité alimentaire, et de voir, dans ce processus AVEC, l’intelligence à l’œuvre10. Chemin faisant, ensemble on va plus loin.