Discrimination et racisme au quotidien en Andalousie : l’insertion continue

Jean-Baptiste Leclercq est sociologue et chercheur d’établissement au CREMIS. Il s’intéresse aux inégalités sociales et aux discriminations. Les groupes marginalisés, minorisés et racisés, notamment en ce qui concerne les jeunes, sont au cœur de ses analyses, tant au niveau de leurs rapports aux institutions qu’à celui des mobilisations collectives. Ses recherches ont été menées principalement en Espagne et au Québec. Dans cet article, il rend compte de  ses enquêtes de terrain menées à Grenade en Espagne.

Au tournant de l’an 2000, un mouvement de chômeurs se présentant comme « chercheurs d’emplois solidaires de la Zona Norte » émerge sur le devant de la scène à Grenade en Andalousie, région du sud de l’Espagne.1 Il agite le centre-ville par ses modes d’action : manifestations, occupation de l’espace public et intrusion lors de conseils municipaux. Ce mouvement, qui affiche 525 membres, dont « 200 membres actifs », est structuré en une association composée d’hommes et de femmes d’âges divers regroupés au sein d’une assemblée générale mandatant des représentants. Ceux-ci sont principalement chargés de négocier auprès des administrations compétentes. Le fait d’être au chômage et d’habiter la Zona-Norte est la caractéristique principale qui unit ses membres. Ce district administratif, situé au nord de la ville de Grenade, présente des taux de chômage relativement élevés. Bien que différentes réalités socioéconomiques cohabitent, le quartier traîne une mauvaise réputation. Il est stigmatisé comme étant pauvre, marginal et gitan, qualificatifs interchangeables dans l’imaginaire collectif local. Face aux détracteurs, certains intervenants sociaux tentent de renverser le stigmate en mettant de l’avant une « véritable vie de quartier », un tissu associatif et communautaire ainsi qu’un esprit de solidarité.

Le point névralgique des mobilisations est alors la Place de la Mairie où avaient été dressées des tentes de camping. S’y relaient différents membres dans une ambiance familiale et conviviale. Les temps d’attente et les assemblées générales organisées dans le quartier sont propices à la réalisation d’entretiens. Le contexte revendicatif sous-jacent libère la parole. L’obtention d’un contrat de travail, par le biais d’un « Plan de choc pour la Zona Norte » apparaît comme la seule solution envisagée : « si la société ne nous donne pas d’emploi, c’est à l’administration de nous en donner », pouvait-on lire sur une banderole.

L’expérience discriminatoire

Dans ce mouvement, l’appartenance ethnique n’est pas mise en avant bien que la plupart de ses membres s’identifient aux Gitans. « Qu’est-ce qu’un Gitan ? » Il est difficile de répondre à cette question régulièrement posée. On peut brièvement rappeler que, dans le contexte espagnol, la minorité gitane est un groupe ethnique installé sur le territoire et sédentarisé, plus ou moins de force, depuis de nombreux siècles et marqué par une histoire de persécution et de dévalorisation (Leblon, 1985). Cette minorité, dont la reconnaissance institutionnelle varie selon les Communautés autonomes, est dispersée sur l’ensemble du territoire espagnol, principalement en Andalousie et dans les grands centres urbains. Plusieurs études ont montré la précarité économique et sociale ainsi que différentes problématiques concernant la santé, l’éducation et le logement. Peu abordent spécifiquement la question des discriminations, notamment dans le domaine de l’emploi.

En fait, l’ethnicité ne transparaît qu’au détour des entretiens lorsque sont évoquées les discriminations vécues sur le marché de l’emploi du fait d’être considéré comme Gitan ou habitant du quartier. Dans les discours, les frontières ethniques sont poreuses : il est possible de se reconnaitre comme Gitan ou payo (non Gitan), Gitan et payo ou ni Gitan, ni payo. Celles-ci se construisent en fonction de la manière dont on se définit ou on nous définit et surtout des circonstances.2 Au-delà des questions liées aux difficultés sur le marché de l’emploi, les récits de vie permettent de reconstituer un racisme vécu au quotidien, un sentiment d’exclusion chez ces hommes et femmes en quête de meilleures conditions de vie. Le buscar la vida, ou la débrouille dans l’économie informelle, apparaît comme des réponses à la précarité des situations. Les trajectoires individuelles reflètent également une généalogie de la ségrégation urbaine allant des chabolas3 aux logements sociaux abandonnés par les pouvoirs publics.

Les extraits d’entretien font état de discriminations récurrentes, souvent associées à du racisme. Pour Juan, un habitant du quartier ayant participé au mouvement des chômeurs, « il y a toujours du racisme, ça influence beaucoup. (…) Ils ne le disent pas en face mais par derrière, ça se voit. (…) On voit qu’ils ne nous donnent pas de travail parce qu’on est gitans ou alors, ils nous disent que c’est déjà pris ». De l’avis de Jose qui, entre plusieurs contrats aidés, cire les chaussures des touristes de l’Alhambra, la mauvaise réputation du quartier joue en leur défaveur : « Ils nous considèrent comme marginaux, la zone où nous vivons. Pourtant il y a de tout. Il y a des mauvaises personnes, mais pour quelques-uns, nous payons tous (…) Il y a des mauvaises personnes qui vendent de la drogue et ils croient que nous en vendons tous. » Selon Jaime, si la discrimination n’est pas explicite, elle est évidente : « il y a du racisme de tous les côtés. Que tu sois de la zone ou que tu sois gitan. Tu te présentes quelque part pour demander du travail, et parce que tu es gitan, où ils savent que tu es de la Zona Norte et tout. La majorité, ils te le disent autrement, pas clairement, mais ils te renvoient ».

Plan d’emploi et « racisme voilé »

Au niveau municipal, ce mouvement a accéléré la mise en place du Plan d’emploi dans la Zona Norte4. Ce dispositif combine formation et « activités réelles », comme des travaux de réhabilitation des espaces publics, de nettoyage ou jardinage, ainsi que des services d’aide à domicile, de garde d’enfants ou de conciergerie. Rétrospectivement, il préfigure les politiques d’emploi, de formation et d’insertion qui se développèrent localement et dans lesquelles se retrouvent bon nombre de « participants » qui alternent situations de chômage, emplois précaires et formations.5 L’arrivée du Plan d’emploi dans le quartier a mis fin aux mobilisations, tandis que l’association structurant le mouvement s’est transformée en entreprise d’économie sociale afin de pouvoir répondre aux exigences des bailleurs de fonds. Dans cette enquête, des entretiens ont été menés auprès des promoteurs et « participants » du Plan d’emploi sélectionnés parmi les chômeurs du district administratif. L’analyse discursive montre un « racisme voilé », reposant sur un déni des discriminations et une exagération des différences culturelles, fortement présent chez les agents institutionnels chargés du traitement du chômage et de la précarité. Les stéréotypes sur les Gitans reviennent régulièrement dans les discours concernant les pratiques ou les usagers des services d’emploi. Les Gitans, perçus comme des profiteurs du Papa Estado (l’État-providence), donnent un certain sens au discours institutionnel. Paradoxalement, l’attribution ethnique sert tout autant à justifier l’action sociale qu’à légitimer ses échecs.

Par exemple, un formateur en menuiserie métallique admet qu’il y a de la discrimination mais considère aussi que les Gitans sont fautifs : « S’il y a une discrimination, si on y pense, c’est souvent de leur faute. (…) ici, la population gitane… tu viens ici et tu vois beaucoup de personnes qui ne veulent pas travailler. Ils tendent seulement la main à l’État ou à la Communauté européenne pour qu’ils leur donnent un salaire.  Et donc, nous luttons contre cela. Cette population, il faut l’insérer. Nous voulons aussi que cette discrimination s’arrête. » Un directeur de chantier d’insertion, de son côté, considère que les gens de la  « race gitane […] ne veulent pas s’intégrer », « c’est un collectif avec des difficultés ». Ce point de vue est partagé par un enseignant pour adultes dans un dispositif d’insertion : « La seule chose qui manque c’est un effort personnel […] on ne trouve pas de médecins gitans ou d’architectes gitans…alors qu’en Amérique, c’est normal de rencontrer un architecte de race noire […] L’explication, c’est que leurs générations antérieures n’ont donné aucune valeur au savoir. C’est clair, maintenant ils en payent les conséquences […] Ce sont des personnes qui ont peu de comportements sociaux… ils fuient le comportement social et les habitudes déterminées que nous avons nous, la société normalisée. »

Ethnicisation

Comment des politiques, pouvant être interprétées comme une forme de discrimination positive, à la fois territorialisée et dirigée vers certains « publics cibles », affichant un souci de lutter « contre l’exclusion » et d’améliorer les conditions économiques et sociales des habitants du quartier, peuvent-elles (re)produire certaines inégalités et discriminations ?6 Ce questionnement est au cœur d’une problématique se voulant dépasser le simple niveau des discours considérés comme la « face mentale des rapports concrets » (Guillaumin, 1981). Pour tenter de saisir l’articulation discours-pratiques, des observations ont été menées dans des ateliers et chantiers d’insertion – lieux d’interactions entre agents institutionnels et usagers de ces dispositifs. Paradoxalement, d’un point de vue méthodologique, ce qui ressort des entretiens, ce sont surtout des discours sur des pratiques, tandis que les observations relèvent surtout des discours in situ. Ces programmes d’insertion comprennent théoriquement de la formation (30%) et des « activités réelles ». À l’époque, la plupart des chômeurs et chômeuses sélectionnés sont orientés dans le secteur de la construction afin de participer à l’édification de bâtiments ou à la réhabilitation de l’espace public et des logements dans le quartier. Au sein de ces dispositifs, on constate une ethnicisation des rapports sociaux, tant dans les discours institutionnels que dans les pratiques au sein des dispositifs de formation et d’insertion. Cela signifie que l’imputation d’appartenance ethnique, soit le fait de catégoriser une personne en fonction d’une appartenance ethnique réelle ou supposée, devient un référent déterminant des pratiques institutionnelles. Il s’agit d’une minorisation qui consiste à constamment renvoyer l’individu minoritaire à son collectif de référence, son groupe ethnique ou « racial », ici « les Gitans » auquel on l’identifie entièrement. Concrètement, dans les interactions, le recours à la catégorisation ethnique s’articule à d’autres classements : au fait d’être un homme ou une femme, d’être jeune ou adulte, principalement.

L’État social et les « publics cibles »

Ce processus ne s’appuie pas simplement sur le sens commun et une interprétation des marqueurs ethniques. Il s’inscrit dans un contexte de reconfiguration7 de l’État social espagnol, marquée par une décentralisation, une externalisation des politiques vers le secteur associatif et une activation de la protection sociale.8 Définis au niveau de l’Union européenne9, les « publics cibles » (principalement les chômeurs de longue durée, les femmes, les jeunes, les immigrants et les minorités ethniques) sont redéfinis localement dans les pratiques de sélection et de gestion des programmes. Alors que les politiques d’emploi et d’insertion mettent en général l’accent sur une individualisation du traitement du chômage et de la pauvreté, force est de constater que, dans les dispositifs étudiés, les catégories d’appartenance sont prépondérantes face aux individus. Ces derniers pourront être catégorisés alternativement ou cumulativement comme « Gitans », « habitants de la Zona Norte » ou « femmes », selon la manière dont les programmes sont définis.

Coproduction des discriminations

Dans leurs pratiques, les intermédiaires de l’emploi sont confrontés à des discriminations, plus ou moins explicites, en tentant de placer les usagers du quartier auprès de potentiels employeurs. L’analyse des logiques d’insertion met en évidence tant des pratiques de négociation qu’une coproduction de discriminations. En effet, sous l’effet de plusieurs contraintes, les agents institutionnels peuvent rentrer dans le jeu des employeurs. Même dans les cas rapportés de discrimination flagrante, aucune plainte ne sera déposée ni encouragée de la part de ces agents. Un agent chargé du placement au Centre municipal de formation et d’emploi parle de la difficulté associée à la dénonciation : « C’est parfois arrivé qu’ils disent ‘‘non, parce qu’il est gitan’’ […] Le dénoncer ? C’est très difficile. Si nous envoyons trois personnes d’ethnie gitane pour travailler et qu’ils n’en prennent aucune, il faudrait le dénoncer. Mais cette décision est très difficile. Parce que si tu en as trois d’ethnie gitane, cinq qui ne le sont pas et quatre chômeurs qui n’ont rien pour manger… Donc, souvent tu ne sais pas comment tu dois agir. Soit tu dis « ceux-là ou personne et je te dénonce » ou alors j’envoie ces trois qui ne sont pas gitans ».

Le recours à l’expression « insertion continue » souligne le fait que les personnes visées par ces politiques d’insertion sont en quelque sorte continuellement en insertion : passant d’un programme à l’autre, alternant périodes de chômage et emplois précaires ou saisonniers. Ce caractère continuel concerne également des programmes à court terme qui s’appuient sur des agents passant d’une entité à l’autre au gré des subventions. Aux dernières nouvelles, l’impact de la crise en Espagne semble problématique. Avec les restrictions à l’assurance-chômage et sociale, ainsi que les recortes (coupures budgétaires), les habitants du quartier se retrouvent aux avant-postes de la précarité. Bien que réalisée dans un contexte particulier, cette recherche permet de réfléchir à la manière dont les politiques sociales peuvent définir et gérer, en un sens, des populations jugées problématiques.

Prévention sociale et criminalité : l’ère de la gestion des risques

Les délits commis par des personnes issues des couches sociales les moins fortunées ont depuis longtemps suscité d’intenses questionnements, comme si ces délits étaient moins tolérables que ceux commis dans les autres couches sociales. Ils ont aussi inspiré un certain nombre de théories sur les causes de la criminalité : les pauvres qui commettent des délits le feraient-ils parce qu’ils seraient foncièrement mauvais ? Seraient-ils influencés par des pairs mal intentionnés ? Évolueraient-ils dans un environnement où il est à la fois facile et peu risqué d’acquérir des biens illégalement ? Les portes de l’ascension sociale leur seraient-elles fermées s’ils s’en tenaient à la voie légale ? Ces différentes idées ont alimenté bien des débats, jamais définitivement tranchés, tant les causes de la criminalité sont un objet complexe et incertain. Elles ont aussi inspiré des politiques, des stratégies de lutte contre la criminalité et, notamment, des politiques de prévention. Cet article présente un livre qui s’intéresse aux idées qui guident la prévention et au devenir des différents modèles de prévention au cours des dernières décennies, particulièrement celui de la prévention dite sociale (Hebberecht, P. et E. Baillergeau (dir.) (2012). Social Crime Prevention in Late Modern Europe. A Comparative Perspective, Bruxelles, VUB Press).

Agir avant

Tout comme en santé publique, la prévention appliquée au phénomène criminel est une idée qui bénéficie d’une assez bonne image dans l’opinion. Selon une formule courante, elle vaudrait mieux que la répression mise en œuvre une fois un acte délictueux commis. Les bénéfices de la prévention tiendraient à diverses raisons, à la fois humaines (du point de vue de la victime et de la personne incriminée), et économiques (du point de vue de la société), en ce que la prévention permettrait de limiter l’engorgement du système judiciaire. La prévention serait aussi plus efficace à certains égards.

Cependant, au-delà du principe d’agir avant qu’un dommage ne soit commis plutôt qu’après coup, la prévention est un projet complexe à concevoir et à mettre en œuvre. En effet, agir avant implique d’avoir une idée du lieu et des circonstances dans lesquels un délit ou un éventuel projet criminel pourrait survenir. Ces paramètres sont difficiles à apprécier avec précision, d’autant plus que les conclusions des analyses des causes de la criminalité sont loin de faire consensus, surtout quand il s’agit de primo-criminalité (mettant en cause des personnes qui n’ont jamais commis de délit enregistré par la police). La prévention de la criminalité se trouve alors prise en tension entre l’attractivité du concept et l’incertitude qui imprègne sa traduction en mesures et en pratiques.

Il n’est donc pas surprenant que la prévention du crime soit un vaste champ, s’appuyant sur plusieurs modèles qui font perpétuellement débat. En Amérique du Nord et en Europe, le modèle de prévention du crime le plus en vogue s’intéresse principalement aux victimes potentielles, qu’il s’agit de protéger contre des agressions. La prévention a alors pour but de les sensibiliser aux risques qu’elles peuvent encourir dans certaines situations et de les inciter à se protéger ou à protéger leurs biens matériels. À ce principe correspond toute une industrie de la protection et de la surveillance, allant des caméras de vidéo-surveillance aux portes blindées et une large gamme de mesures architecturales ou urbanistiques permettant de sécuriser l’espace et de rassurer ses usagers. On parle alors de « gestion des risques », qu’il s’agit de contrôler et de maintenir à un niveau acceptable ; on parle aussi de « prévention situationnelle ». Dans cet ordre d’idées, le potentiel fauteur de troubles est souvent perçu comme un être parfaitement rationnel et calculateur, qui prendra un minimum de risques pour obtenir un profit maximum. Ce profil est loin d’être le cas courant, d’où une première limite de cette vision de la prévention. Une autre limite est qu’elle vise essentiellement à éloigner la délinquance, laquelle pourrait se reporter vers un autre endroit. Il y a alors déplacement du problème et non résolution durable.

Prévention sociale

Un autre modèle de prévention vise, au contraire, à aborder le fond du problème en s’intéressant principalement aux fauteurs de troubles potentiels. Ce modèle repose sur l’idée que les personnes s’inscrivent dans un contexte social, économique et politique qui a une influence sur leur comportement. Ainsi, la « prévention sociale » postule qu’en agissant sur les déterminants sociaux de la criminalité, la prévention aura un impact significatif sur le phénomène criminel, du moins sur la petite criminalité imputable aux couches sociales les moins fortunées.

La prévention sociale a été érigée en modèle d’action publique en France au début des années 1980, à l’époque où, au même titre que bien d’autres pays, les dirigeants français ont perçu une recrudescence d’actes de petite criminalité, impliquant particulièrement des jeunes issus des milieux populaires et suscitant, du fait du caractère répétitif des actes reprochés, un sentiment d’insécurité dans le reste de la population. Contrairement à d’autres gouvernements qui ont fondé leur politique de prévention du crime sur le principe situationnel, les pouvoirs publics français ont investi dans des programmes de prévention jumelés à des programmes sociaux, visant à améliorer les conditions de vie et d’insertion des jeunes dont on estimait qu’ils pourraient être tentés par la délinquance et qui, en pratique, vivaient dans des quartiers populaires.

Dans les faits, au-delà d’un appel général pour que les politiques sociales contribuent à la réduction de la criminalité, la prévention sociale s’est aussi appuyée sur des pratiques sociales spécifiques, reposant notamment sur l’entremise d’intervenants de terrain spécialisés dans l’éducation auprès des jeunes perçus comme pouvant risquer d’entrer dans des bandes criminelles. On parle alors, en France, de « prévention spécifique », pour désigner des pratiques qui se sont développées à partir des années 1940, mais qui s’apparentent aux pratiques connues sous le nom de curbstone counselling ou travail de rue en Amérique du Nord et en Grande-Bretagne.

La prévention sociale n’est donc pas une affaire purement française, d’autant moins qu’on la retrouve dans la plupart des pays européens mais, aussi, en Amérique du Nord, en Australie et en Nouvelle-Zélande. La France présente cependant la particularité d’avoir fait de la prévention un étendard, brandi à la fois par le gouvernement central et les pouvoirs publics locaux, et repris dans des instances de collaboration inter-institutionnelle à ces différents niveaux. Mais qu’en a-t-il été dans la réalité de la mise en œuvre des politiques et des pratiques sur le terrain ? Dans le présent livre (Social Crime Prevention in Late Modern Europe), les auteurs s’intéressent à comprendre le déploiement de l’idée de prévention sociale à travers l’Europe, les acteurs qui l’ont portée ainsi que les politiques et les pratiques qui s’en sont inspirées. L’ouvrage s’intéresse plus particulièrement au devenir de la prévention sociale pendant la première décennie du 21e siècle. La prévention sociale est-elle toujours un concept central dans les discours scientifiques européens ? Y a-t-il toujours une place pour la prévention sociale dans les politiques de prévention et de sécurité en Europe ? Quelles sont les causes sociales de la délinquance actuellement traitées par la prévention sociale ? Comment les professionnels impliqués dans ces pratiques ont-ils réagi aux récentes mutations affectant l’État-providence ? Sommes-nous confrontés à des tendances uniformes à travers l’Europe ou est-il possible de détecter des similitudes et des différences entre les pays ? Telles sont les principales questions explorées à travers les contributions d’experts de premier plan pour 12 pays d’Europe du Nord, du Sud, de l’Ouest et de l’Est. Par ailleurs, les directeurs de l’ouvrage esquissent des lignes de comparaison concernant l’évolution des discours, des politiques et des pratiques sur la prévention sociale dans ces pays.

Gestion de risque

Différents auteurs ont montré qu’à partir des années 1990, les différents modèles de prévention se sont souvent trouvés combinés dans de vastes programmes, tels que le community safety britannique et quelques variantes ayant cours dans d’autres pays européens. Cependant, il ressort que la combinaison de ces modèles semble tourner à la suprématie de l’approche situationnelle par rapport à l’approche sociale, qui se trouve alors diluée et assujettie. Le livre montre toutefois que même si la prévention sociale est moins présente au niveau du discours politique dans de nombreux pays, elle continue d’inspirer des pratiques de terrain, notamment dans la lignée du travail de rue et de l’éducation spécialisée, mais aussi dans l’intervention policière. Le livre montre aussi, entre autres, l’émergence et la propagation du principe de « gestion des risques » dans le champ de la prévention qui s’intéresse principalement aux fauteurs de troubles potentiels. L’idée de prévention sociale se trouve alors concurrencée par de nouveaux modèles de prévention de la criminalité fondés sur une double idée.

D’une part, à partir de l’étude longitudinale de carrières délinquantes, il serait possible de déterminer des facteurs de risque dont la présence permettrait de prédire l’occurrence d’actes criminels. D’autre part, en agissant sur ces facteurs de risque, il serait possible d’empêcher de nouvelles carrières délinquantes de se développer. On parle notamment de prévention précoce, visant les jeunes enfants et leurs parents, mais aussi de prévention développementale, visant de jeunes adolescents ou jeunes adultes qu’on estime à risque de s’engager dans une carrière délinquante. Ces modèles s’inspirent du champ de la santé, où ils sont en vogue. Appliquée au champ de la prévention de la criminalité, l’idée de gestion des risques est très influente dans certains milieux criminologiques et dans les politiques d’un certain nombre de pays, notamment dans l’aire anglo-américaine. Mais l’efficacité de ces modèles en termes de réduction de la criminalité ainsi que leur impact sur les publics visés sont fortement débattus au sein des milieux scientifiques et des milieux de pratique de la plupart des pays européens, y compris au Royaume-Uni.

Résistance

La prévention précoce et la prévention développementale sont-elles les visages contemporains de la prévention sociale ? Ces trois visions de la prévention ont pour point commun de proclamer la possibilité d’infléchir le développement de carrières délinquantes et de contribuer à l’inclusion sociale de personnes marginalisées. Mais l’analyse des facteurs sociaux à l’origine des comportements criminels coïncide-t-elle point par point avec l’analyse des facteurs de risque de délinquance ? La prévention précoce et la prévention développementale ont la réputation de prêter un pouvoir prédictif aux facteurs de risque mis en lumière par certains travaux de recherche, ce qui n’est pas toujours le cas dans les milieux où la prévention est fondée sur l’idée de danger, dans lesquels on veille à aborder avec prudence la relation entre un comportement perçu comme déviant et un acte délictueux. Un acte de vandalisme, tel que la dégradation d’un banc public ou un état d’ébriété dans l’espace public, n’est pas nécessairement un signe avant-coureur d’un engagement durable dans une bande criminelle. En revanche, le fait de porter un tel soupçon pourrait avoir un impact négatif sur certaines personnes. Par ailleurs, la prévention précoce et la prévention développementale sont souvent accusées de se concentrer essentiellement sur des « facteurs de risque » propres aux personnes en laissant de côté des facteurs de risque liés au contexte social et économique dans lequel elles se trouvent. Ainsi, en se centrant principalement sur l’enseignement de bonnes méthodes éducatives à de jeunes parents, on risquerait de ne pas voir que s’ils ne les mettent pas en œuvre auprès de leurs enfants, ce n’est pas tant en raison d’un manque de connaissances que de conditions de travail précaires qui les empêchent d’assurer une présence régulière et sereine à la maison.

De fait, la mise en œuvre de la prévention fondée sur les risques suscite un grand nombre de questions dans les milieux de pratique en prévention, mais aussi un certain nombre de résistances sur le terrain, notamment dans les pays où le modèle de la prévention sociale a été influent, comme en France, en Belgique, en Italie, mais aussi au Royaume-Uni. Est-il possible de cibler sans donner prise à la stigmatisation, dans un contexte de grande incertitude au niveau de la relation entre les causes perceptibles et les effets ? Comment peut-on apprécier l’impact de la prévention sur des populations définies comme à risque ? Dans quelles circonstances peut-on parler de réduction des risques ? Est-il possible de concevoir une prévention fondée sur la notion de risque qui serait compatible avec la réduction des inégalités sociales ? Du côté des chercheurs universitaires, le débat est aussi loin d’être tranché.

Les jeunes et l’accès à l’aide sociale : si on existait

« Ce qui m’a impressionné le plus en m’impliquant dans le RAJE, c’est qu’on a souvent une image poche des jeunes, qu’ils parlent tout croche et qu’ils n’ont pas d’idées. Ben voyons donc : moi, je ne me retrouve pas dans cette image-là, et, pour ma part, de ceux que j’ai rencontrés, il y en a aucun qui se retrouve là-dedans. On a des idées, on est articulé, on veut avancer, on a une tête sur les épaules et on veut qu’elle soit respectée, cette tête-là. » (Claude, stagiaire au RAJE-Citoyenne).

La création du Rassemblement de la jeunesse citoyenne (RAJE citoyenne) s’inscrit dans les efforts du Regroupement des Auberges du cœur du Québec (RACQ) pour consolider et développer les pratiques d’action communautaire dans ses 29 maisons membres depuis 2004. À l’hiver 2009, le comité Développement des pratiques, qui coordonne un programme de formation en action communautaire autonome, constate le peu d’expérience des Auberges du cœur en action collective. Afin de développer une formation en action collective véritablement ancrée dans la réalité des Auberges du cœur, le comité choisit, en août 2010, d’expérimenter un projet-pilote d’action collective avec les Auberges et des organismes jeunesse de l’île de Montréal, qui porte le nom de Rassemblement de la jeunesse citoyenne.1 Un intervenant en action collective (Maxime Boucher) est alors embauché pour rejoindre, animer, mobiliser et organiser les jeunes et les intervenants intéressés.

Cependant, dès juin 2010, un groupe de jeunes et d’intervenants de l’Auberge du cœur le Tournant à Montréal avait déjà commencé à se rassembler pour réfléchir aux problèmes d’accès à l’aide sociale qu’ils vivaient et cibler différentes pistes de solution. Le RACQ décide donc d’explorer la possibilité de soutenir cette initiative en invitant l’intervenant en action collective à participer à quelques rencontres de ce groupe de jeunes au Tournant. Avec quelques-uns d’entre eux, ils décident alors de se lancer dans une tournée des Auberges et des organismes jeunesse pour « valider » l’analyse faite par les jeunes du Tournant. Il devient vite évident que les problèmes d’accès à l’aide sociale sont généralisés chez les jeunes. Par ailleurs, il semble y avoir un vif intérêt chez eux à l’idée « d’agir collectivement » pour régler les problèmes.

Les jeunes se reconnaissent rapidement dans le nom de « RAJE citoyenne », qui avait été choisi pour des fins administratives au début du projet. François Labbé raconte : « J’avais amené des papiers avec moi. Un jeune a vu le nom RAJE citoyenne. Il m’a demandé : « c’est quoi ça? » C’est le nom du projet qu’on a déposé au Forum jeunesse de Montréal. Et là, tout de suite, les jeunes autour de la table ont dit que ça correspondait à ce qu’ils vivent : de la rage. À partir de là, le nom du groupe a été adopté et n’a jamais été rediscuté. » Ce nom semble même avoir favorisé l’identification au rassemblement.

Resserrement

Les jeunes et les intervenants constatent un resserrement dans l’accès à l’aide sociale. En effet, le Ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MESS) a, sous le gouvernement libéral, amorcé une réorganisation de ses services qui cause plusieurs problèmes pour les jeunes. Ainsi, les agents qui les accompagnaient auparavant ne sont plus disponibles. Il est donc presqu’impossible de parler à son agent pour pouvoir lui poser des questions afin de compléter sa demande. Le MESS a mis en place un centre de communication à la clientèle, où les jeunes doivent raconter leur histoire à des téléphonistes qu’ils ne verront jamais. Ils sont également en train d’évaluer la possibilité d’implanter des visioguichets dans certains centres locaux d’emploi (CLE), à partir desquels les jeunes pourront parler à un agent à travers un écran d’ordinateur ; le modèle de gestion du MESS s’apparente de plus en plus à celui des services à la clientèle impersonnels des compagnies de cartes de crédit. De plus, il leur est demandé de rassembler des documents qui, souvent, impliquent de débourser des frais pour les obtenir. Plusieurs jeunes trouvent paradoxal de devoir « payer des papiers » pour prouver qu’ils n’ont pas d’argent. Il leur est aussi demandé de démontrer, par des attestations signées par leurs parents, que ces derniers ne peuvent effectuer de contribution parentale. Cela signifie, pour certains jeunes, de retourner voir des parents qu’ils ont parfois fuis en raison de situations marquées par la violence familiale.

Les jeunes de RAJE citoyenne souhaitent donc alléger les démarches administratives pour accéder à l’aide sociale, notamment par rapport au nombre de documents exigés. Ils veulent aussi être accompagnés dans leurs démarches et non pas laissés à eux-mêmes devant un écran d’ordinateur. En lien avec la question de l’aide sociale, beaucoup ont exprimé leur souhait qu’il soit aussi facile d’entrer sur l’aide sociale que d’en sortir. Or, cette sortie implique d’avoir un meilleur accès aux études, qu’elles soient professionnelles, postsecondaires ou pour raccrocher et terminer son secondaire 5. Présentement, l’arrimage entre l’aide sociale et les études pose problème pour les participants. Un retour aux études implique, dans la plupart des cas, de se couper des revenus d’aide sociale pour tenter l’aventure éducative. Plusieurs jeunes plaident pour que l’aide sociale soit maintenue le temps des études.

Une fois le problème collectif bien cerné, il s’agissait pour la jeune organisation de se doter de revendications qui pourraient amener un changement significatif dans la vie des jeunes. La première revendication plaide pour « un processus d’admission au programme d’aide sociale plus simple et plus juste »2, comprenant l’abolition du principe de contribution parentale, la réintroduction du droit à une rencontre d’attribution avec un agent dès la demande initiale, le droit au « chèque de dépannage » lorsque les requérants n’ont pas les avoirs liquides pour obtenir les documents requis pour compléter leur demande, la hausse des revenus de travail permis (jusqu’à la couverture des besoins essentiels) et la réduction du nombre de documents à fournir lors d’une demande d’aide sociale. La seconde revendication exige « pour les jeunes adultes de 16 à 30 ans un meilleur accès aux programmes de formation, de retour aux études et d’insertion sociale offerts par Emploi-Québec, ainsi qu’un véritable choix et que ces programmes doivent respecter les valeurs, les intérêts et les aspirations des jeunes ». La troisième revendication est que les personnes qui utilisent les services d’un CLE soient accueillies avec respect et compréhension.

Impatience

Les organisateurs proposent alors de continuer à discuter des problèmes et des revendications, question d’établir l’argumentaire et « de creuser l’analyse ». Les jeunes ralliés au projet s’impatientent. Ils considèrent qu’ils ont assez discuté. Ils veulent passer à l’action. Un jeune explique aux organisateurs qu’il est presque toujours question de discuter, mais rarement de prendre position et d’agir concrètement. Des jeunes, plus pessimistes, expriment leur méfiance envers les organisateurs. Ils craignent que le projet n’aille pas jusqu’au bout, qu’il se perde dans des discussions ou pire, que les organisateurs l’abandonnent, le laissent mourir.

Les initiateurs du projet ont aussi pris conscience de leur responsabilité dans l’élaboration de l’action collective des jeunes. Ce sont d’abord les jeunes qui leur ont expliqué que, trop souvent, sous prétexte d’ « empowerment », ils sont laissés à eux-mêmes dans la conduite de leur projet. Les intervenants leur déchargent toutes les responsabilités. Plus souvent qu’autrement, le projet échoue et conforte l’idée de certains intervenants d’après laquelle les jeunes « ne sont pas responsables » et « qu’ils sont limités ». Conscients de cette dynamique, les initiateurs ont décidé de prendre sur eux certains aspects de l’action collective pour favoriser la participation des jeunes et ne pas trop rapidement se décharger des tâches d’accompagnement et d’organisation. Ils expliquent que la plupart des jeunes du mouvement sont en situation de pauvreté :

« Par exemple, on a des jeunes en situation de grande pauvreté. Tu ne peux pas leur demander de devenir des organisateurs communautaires au bout d’un mois. Le travail d’organiser et d’encadrer, il faut que l’intervenant le fasse. On fait des projets d’actions collectives communautaires par et pour [les jeunes]. Ok, je vais m’asseoir et je vais attendre que les jeunes fassent de quoi. Ce n’est pas ça, l’affaire! »

Le flambeau

Dans ces conditions, le RAJE citoyenne peut être comparé à un flambeau que des jeunes se passent tour à tour, pour reprendre l’image de Marie-Noëlle, une intervenante d’une Auberge. Ce « roulement » représente à la fois un défi et une force du RAJE citoyenne, comme le rappelle Édith, une intervenante de Passages, une maison d’hébergement pour femmes, impliquée dans le projet depuis le début :

« La motivation des jeunes, ça a été un défi, une préoccupation depuis le début parce que c’est tous des hébergements où les jeunes tournent et passent, où ils sont là de façon temporaire, mais c’est intéressant de voir qu’il y en a qui sont là depuis le début. Et, après un an, une préoccupation qu’on avait, c’est les gens qui ne sont jamais venus, est-ce qu’ils vont pouvoir bien s’intégrer, bien comprendre le processus qui a été fait depuis le début, ou avoir de la misère à embarquer ?  Et c’est le fun de voir qu’ils ont encore leur place et ça fait du sens pour eux-mêmes s’il y a un an de cheminement. Je trouve que la façon dont RAJE est fait, il y a toujours de la place pour accueillir de nouvelles personnes. C’est toujours ouvert et accessible. »

En d’autres mots, on pourrait qualifier le RAJE citoyenne de lieu où peuvent s’allier des jeunes de différents horizons pour apprendre et agir ensemble, comme l’exprime Gaétan : « Moi, c’est pour apprendre comment ça fonctionne les systèmes et les institutions.  Puis aussi pour voir du monde qui ont grandi dans différentes classes, différents milieux. »

Pressés d’agir, les jeunes de RAJE citoyenne se sont donc lancés rapidement dans leur première démarche pour faire connaître leurs problèmes et revendications. Il a d’abord été question de contacter la ministre de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Julie Boulet, pour lui faire part de la situation et des demandes du rassemblement. « Ce qu’il faut comprendre dans l’histoire, c’est qu’on y a été « mollo », on a commencé « mollo ». Les revendications ont été adoptées fin octobre. Deux semaines après, une lettre était adressée à la ministre, une belle lettre : « Bonjour madame la ministre, nous sommes un groupe de jeunes qui vient de se former et on constate des problèmes à l’aide sociale et nous voudrions vous aider à améliorer vos services. On aimerait vous rencontrer. » Et, en plus, elle venait d’entrer en poste et on lui disait félicitation pour sa nomination. Une belle lettre très cool. », explique Maxime.

Ce premier contact avec le « monde du politique » a laissé les jeunes militants insatisfaits. On peut d’ailleurs voir leurs réactions spontanées dans le film qu’ils ont réalisé.2 « Comment ça s’est passé, la rencontre ? – Beaucoup de blabla, on n’a pas eu de réponses concrètes. On n’a pas eu de prochaines rencontres. De l’ouverture et de l’écoute. C’était la directrice des services et autres, c’était elle qui avait les compléments d’information, c’est elle qui était le plus « terrain », mais, encore là, elle était très loin du terrain. Elle disait qu’elle n’était pas au courant de cela. Elle répondait toujours « on va vérifier ». L’attaché politique de la ministre ? Pendant la rencontre, il n’a pas parlé une fois. Il mâchait de la gomme et « checkait » son Blackberry une fois de temps en temps! ». Les jeunes ont été surpris de constater l’apparente nonchalance et ignorance des responsables par rapport aux problèmes courants vécus par les jeunes dans l’accès à l’aide sociale.

Après cette première rencontre jugée plutôt décevante, les jeunes ont expérimenté des difficultés pour entrer en contact avec les responsables du MESS. Ils ont tenté par tous les moyens de rejoindre leur interlocuteur, ainsi que le raconte Pierre-Luc : « Moi, ça m’a appris que j’avais les capacités pour réaliser certaines choses, de me battre pour mes convictions et que, tous ensemble, on peut faire une différence si on travaille en équipe. Et, sur la société, bien justement, les personnes qui sont au pouvoir devraient nous représenter, et non leurs propres intérêts, et il faut que ça change. »

Comme le rappelle François, les jeunes sont conscients des pièges de l’aide sociale. Ce qu’ils souhaitent, c’est qu’il soit aussi facile d’entrer sur l’aide sociale que d’en sortir. Ils aspirent à avoir leur place dans la société, à poursuivre des études et à occuper un emploi épanouissant. Selon Jessica : « On est des jeunes avec des difficultés, mais on n’est pas des incompétents, on n’est pas incivilisés. On n’a pas perdu notre tête, on est capable de faire de quoi, on a juste besoin d’une couple de clés pour être capables de se monter un trousseau et être capable de faire l’avenir.»

En jetant un regard sur le chemin parcouru depuis un an, il apparaît que RAJE citoyenne permet aux jeunes de mobiliser des identités sociales nouvelles et plus positives que les identités assignées et réductrices : « L’action collective permet aux jeunes de ne pas avoir à porter l’odieux de leur situation de pauvreté », rajoute Maxime.

Sortir de l’action individuelle a aussi signifié de passer du rôle d’intervenant psychosocial à celui d’organisateur de mouvement de revendications. Ce changement s’est traduit, entre autres, par l’adoption d’un regard mettant davantage l’emphase sur les causes structurelles et sociales des problèmes vécus par les jeunes que sur la résolution sporadique des problèmes individuels des jeunes. Transformer la situation fonctionne théoriquement, mais les intervenants ont peu de temps pour se vouer aux « grandes causes ». Ils sont confrontés à des individus en situation de détresse qu’ils se doivent d’aider dans le court terme, ici et maintenant. Il existe aussi peu de temps et d’espace pour élaborer une analyse critique des obstacles rencontrés. Il est donc plus habituel de réfléchir aux moyens de réduire les obstacles qu’aux moyens de les éliminer structurellement. Avec le RAJE citoyenne, le raisonnement de « bricoleur » est renversé au profit d’un raisonnement critique sur les causes structurelles. Dans ce nouvel espace, il est possible de remettre en question le mode de fonctionnement du MESS plutôt que de composer avec lui comme une donnée fixe et immuable, comme en témoigne Jonathan, intervenant d’une Auberge : « Qu’on soit des jeunes qui n’ont pas d’influences, de connections politiques ou quoi que ce soit, qu’on soit capable ensemble de faire un changement. Parce que je n’y aurais pas cru sincèrement il y a un an qu’on serait rendus à ce point-là et je suis très fier d’où est-ce qu’on est rendu et impressionné de comment on a réussi à le faire, et ça me donne un peu d’espoir envers notre système. »

Cette première année d’existence de RAJE citoyenne fut riche en expériences. Ce retour à l’action collective a suscité de nombreuses questions qui demeurent ouvertes. Dans un nouveau projet déposé par RAJE citoyenne à l’intention du Forum Jeunesse de Montréal, organisateurs et participants aimeraient se lier à la recherche, pour mieux comprendre leur processus d’action collective et, si possible, d’en évaluer les effets sur les participants. L’hypothèse est que l’action collective en elle-même a des effets positifs sur ceux qui y prennent part. Cette hypothèse semble plausible si on se fie à l’idée, maintes fois vérifiée, en sciences sociales selon laquelle le véritable bonheur est avant tout « collectif ». Il en va de même pour l’existence : pour exister pleinement comme individu, il faut exister aux yeux des autres. C’est d’ailleurs le titre du film qu’ils ont réalisé : Et si on existait… Le film d’une lutte pour exister.

Relations parents-adolescents : rejet et reconnaissance

Originaire du Chili, Nelson Vargas a été travailleur social dans le quartier Centre-sud à Montréal pendant plus de trente ans avant de prendre sa retraite du CSSS Jeanne-Mance en 2011. Auparavant, il a travaillé à l’implantation du CLSC Ste-Rose et du CLSC des Mille-Îles à Laval. En plus de sa formation en travail social, il possède une maîtrise en sexologie clinique. Intervenant en milieu scolaire, notamment à l’école Pierre-Dupuis, il a mis en place, il y a 30 ans, un programme de relations parents/adolescents, programme qu’il co-anime depuis une quinzaine d’années avec sa collègue Solange Lancup. Ce programme précurseur a été suivi par d’autres CLSC et organismes de Montréal.

Ma vision du travail social provient de mon implication dans le mouvement de revendications initié par les étudiants de l’École de travail social de l’Université du Chili en 1968. Nous revendiquions des programmes de formation en phase avec les changements socioéconomiques qui étaient en train de prendre forme dans le pays et qui mettaient de l’avant des valeurs de solidarité et d’équité dans le partage de la richesse. Nous voulions que l’ensemble des Chiliens bénéficie des mêmes opportunités. Nombre d’étudiants se sont engagés dans le travail militant. Nous avons fait la grève et occupé les locaux de l’université pendant trois mois, organisant des cours et invitant des professeurs à faire des présentations. Nos revendications ont été à la base d’une réforme universitaire comprenant un nouveau programme de formation avec une politique claire d’engagement en faveur de la justice sociale.

Notre exemple a été suivi et des changements importants similaires ont été mis en place dans d’autres programmes au sein de notre université, ainsi que dans les autres universités du pays. Grâce à cette réforme, les professeurs, employés administratifs et étudiants ont eu le droit de participer à l’élection des directeurs des écoles, doyens des facultés et recteurs des universités. Les demandes de changements ont pris forme partout dans le pays, chez les étudiants comme chez les travailleurs des villes, les mineurs, les pêcheurs et les paysans. C’est ainsi qu’en 1970, suite à des élections démocratiques, Salvador Allende, supporté par une large coalition de partis politiques socialistes, arrive au pouvoir et devient président. Les dépossédés avaient repris en main leur destinée grâce à la participation citoyenne.

Trois ans plus tard, en 1973, suite au coup d’État appuyé par le gouvernement de Richard Nixon et les oligarques nationaux, les militaires se sont emparés du pouvoir et ont imposé un régime politique de droite pendant presque deux décennies. La profession de travailleur social a été considérée dangereuse et plusieurs de mes amis et collègues ont été emprisonnés, torturés ou tués. J’ai dû fuir le Chili pour me réfugier au Québec, avec deux jeunes enfants, pour commencer une nouvelle vie.

Je n’ai jamais oublié les valeurs et engagements sociaux qui étaient les miens avant mon départ du Chili. Ma philosophie d’intervention, inspirée du philosophe et pédagogue humaniste Paulo Freire, est en lien direct avec cette expérience. Pour Freire, peu importe la situation de détresse dans laquelle peuvent se trouver les gens, ceux-ci ont le potentiel pour y faire face, grâce à leur expérience de vie et à ce qu’ils sont comme individus. Ils sont capables de savoir quel chemin prendre, trouver les solutions à leurs difficultés en devenant responsables de leur vie et sujets de leur avenir. Nous, les professionnels de l’action sociale, sommes des accompagnateurs, des « agents de changement », dont le rôle est d’aider les personnes, les groupes ou les collectivités à reconnaître et à s’appuyer sur leurs forces pour se mobiliser dans des actions génératrices de changement, tout en appréciant et en s’appuyant sur leurs réussites.

Prévenir

Ce sont ces principes qui m’ont toujours guidé dans ma pratique d’intervenant social, comme organisateur communautaire, animateur de groupe ou clinicien. Il y a une trentaine d’années, travaillant avec les jeunes et leurs familles, j’avais remarqué que la confrontation des parents à la crise d’adolescence de leur enfant les conduisait parfois à vivre aussi une crise personnelle en lien avec une perte de rôles et de statuts, les confrontant à leur propre vieillissement, ce qui affectait les relations familiales. C’est sur la base de ces constats que nous avons mis sur pied un programme destiné aux familles qui vivent des moments difficiles en lien avec l’adolescence de leurs enfants. L’objectif est de prévenir la détérioration de la relation entre parents et adolescents et de l’améliorer le cas échéant.

À travers ces rencontres, les parents réalisent qu’ils ne sont pas les seuls à vivre un problème avec leurs enfants. Nous aidons les participants à verbaliser leurs attentes et à parler de leur réalité : « J’ai des difficultés avec mon fils : je ne le comprends plus, il a beaucoup changé. » « Je n’ai plus d’autorité sur ma fille. » Nous cherchons à identifier les besoins des parents autant que ceux des adolescents et, lorsque ceux-ci sont identifiés, nous explorons la manière dont ils se transposent sur le plan des sentiments : « Quand mon besoin d’être reconnue comme la mère que j’ai déjà été n’est plus considéré et que je suis devenue celle qui ne connaît rien, qui n’est pas bonne, celle avec qui on est gêné de sortir, qu’est-ce que je ressens ? ». Cette démarche aide aussi à identifier qui souffre de la situation : est-ce le parent ou plutôt l’adolescent ? « Ça va mal. Je ne comprends rien. Mon jeune ? Ça va bien de son côté, mais il dit des affaires qui me rentrent dedans ». D’autres fois, ce sont les jeunes qui vivent une situation difficile, pleurent, claquent la porte, crient et s’en vont.

À partir de situations de la vie quotidienne, nous essayons de comprendre les comportements à l’origine des crises. Nous tentons de donner un sens au malaise ressenti. Cette étape est parfois chargée d’émotions parce que nous revisitons l’histoire personnelle des parents et abordons des expériences dont le souvenir peut être douloureux. Les parents vont découvrir qu’il y a des situations qui les renvoient à eux-mêmes. Un parent peut avoir été victime d’abus ou avoir vécu des situations traumatisantes (par exemple, de la violence dans une relation amoureuse ou des conflits avec ses propres parents). Ces situations peuvent les avoir rendus plus sensibles au risque que leur enfant subisse la même chose. Par conséquent, ils vont chercher à surprotéger leur adolescent, ce qui peut l’empêcher de s’épanouir. Il arrive aussi que le problème provienne de ce que vivent les jeunes. Dans de telles situations, il faut découvrir des façons par lesquelles les parents peuvent les aider sans pour autant prendre le problème sur leurs épaules. L’écoute active des parents permet, dans certains cas, aux jeunes de trouver des solutions par eux-mêmes.

Trois processus

Les ateliers suivent trois processus qui se mettent en place en fonction du principe, évoqué précédemment, d’après lequel chaque personne, peu importe le problème auquel elle fait face, a le potentiel pour s’en sortir. Il faut faire ressentir aux parents que la réussite leur appartient et que l’appropriation de la démarche est fondamentale. D’abord, nous cherchons à développer un sentiment d’appartenance au sein du groupe qui sert, entre autres, à maintenir la motivation des gens à poursuivre la démarche. Il s’agit de cimenter les liens de solidarité entre eux pour briser leur isolement s’il y a lieu.

Ensuite, nous tentons d’initier les parents aux changements qui surviennent durant l’adolescence, comprise comme une étape de vie incontournable où le jeune est dans un processus identitaire et devient quelqu’un à part entière. Nous abordons la question des changements physiques, physiologiques, ainsi que ceux qui ont lieu dans la sociabilité. L’adolescence renvoie au fait que les parents ne sont plus aussi nécessaires qu’ils l’étaient auparavant. Le message que les jeunes envoient passe parfois par des phrases comme : « tu ne connais rien », « laisse-moi faire », « tu es vieux jeu ». Ils ne les écoutent plus. Les parents peuvent vivre cette étape comme un rejet alors que ce que les adolescents vivent est normal et nécessaire. Plus on tente de les retenir dans leur processus d’émancipation, plus la situation peut exploser. En même temps, le maintien du rôle d’autorité du parent est important. Comment trouver un équilibre entre l’importance du laisser-faire et les obligations imposées par le rôle de protection et d’autorité que les parents doivent continuer à jouer ? Les réponses sont adaptées aux réalités familiales, au potentiel et à l’expérience de vie des parents et de leurs enfants.

Le troisième processus consiste à développer des habiletés au niveau de la résolution de conflits par la communication. Les parents font des exercices de communication et sont censés appliquer les techniques apprises dès leur retour à la maison en discutant avec leur enfant. Les jeunes remarquent rapidement la différence : les parents paniquent moins et sont plus à l’écoute. Les parents sont aussi invités à laisser traîner à la maison le matériel utilisé dans les ateliers – par exemple, leur cahier d’activités et les feuilles distribuées – pour que leurs jeunes puissent prendre connaissance du contenu des ateliers et constater qu’il n’y a rien de menaçant pour eux. De cette façon, quand vient le moment de les inviter aux rencontres, en général, ils sont au rendez-vous.

Des mythes qui tombent

Lorsque les jeunes sont invités à se joindre au groupe, nous cherchons à discuter de sujets qui sont généralement difficiles à aborder dans la famille. La drogue et la sexualité émergent souvent comme des sujets sensibles dans la vie familiale lorsque l’enfant rentre en période d’adolescence. Plusieurs formes d’activités sont réalisées : remue-méninges, jeux de rôles, présentations réalisées par des groupes communautaires ou des personnes-ressources. L’objectif est de créer un espace dans lequel les jeunes peuvent s’exprimer devant les adultes et que les parents soient à même de les entendre. Bien que plusieurs autres programmes destinés aux parents d’adolescents aient été mis en place ailleurs, à ma connaissance, nous sommes les seuls à inviter les adolescents à se joindre au groupe au cours des dernières rencontres.

Quand les deux générations sont ensemble, il y a beaucoup de mythes qui tombent : « Je pensais que les jeunes étaient inconscients »; « Je pensais que ma mère ne connaissait rien de ça. » Il y a un groupe où une mère vivait une situation difficile avec sa fille. Elle-même a eu une jeunesse assez rock-and-roll et se comportait de manière rigide avec sa fille, qui ne comprenait pas pourquoi. Celle-ci ignorait le vécu de sa mère. À la suite de la rencontre sur la sexualité, elles se sont ouvertes et ont passé toute la nuit à se parler. Dès lors, la fille a compris pourquoi sa mère agissait ainsi et la mère s’est rendu compte qu’elle faisait subir à sa fille les contrecoups de sa propre expérience.

La couleur

Lorsque nous avons développé ce programme, il s’adressait à la population socioéconomiquement défavorisée du quartier Centre-Sud de Montréal. Aujourd’hui, le programme dessert un territoire plus vaste qui couvre aussi le Plateau et le Mile-End. Nous intervenons auprès de populations variées, que ce soit des familles qui vivent dans une grande précarité socioéconomique ou encore des familles de professionnels. Nous travaillons à partir de leur vécu familial, des difficultés, inquiétudes et expériences qu’ils apportent. Ainsi, les rencontres sont colorées par les membres du groupe. Les préoccupations peuvent varier selon le milieu d’origine des familles ; par exemple, on retrouve plus de questions en lien avec la drogue dans les milieux aisés, même si les réalités peuvent être semblables. Une autre différence porte sur la conception de l’autorité. Souvent, les parents plus scolarisés éprouvent plus de difficulté à appliquer une autorité et ne voient pas la nécessité de mettre des limites. Nous devons être attentifs à ces différences pour nous adapter aux attentes des parents.

Cette façon d’agir avec les parents et adolescents de milieux différents est fondée sur l’approche de Paolo Freire et ce que j’ai appris au Chili. Le sens que j’ai voulu donner à ce programme destiné aux parents d’adolescents provient de cette philosophie d’intervention. Les gens qui participent à ce groupe s’approprient l’action, devenant eux-mêmes des acteurs. Le changement ne repose pas sur les épaules de l’animateur ou du professionnel responsable du groupe. Ceux-ci ont la responsabilité d’apporter du contenu, mais la couleur est donnée par les parents qui s’y inscrivent et, ce faisant, ils sont déjà impliqués dans un processus de recherche d’une nouvelle voie, dans une action qui mènera à des changements.

Médecine humaniste et conditions de vie délétères : l’accueil convivial

La  recherche scientifique sur les soins et la pauvreté a surtout exploré les barrières entre les professionnels de la santé et les personnes en situation de pauvreté. Ainsi, les préjugés et les attitudes négatives des professionnels à l’égard des personnes démunies sont relativement bien documentés (Paugam, 1998 ; Moscovici, 1984 ; Willems et al., 2005 ; Wagle, 2002) . Une étude antérieure nous a amenés à découvrir que certains professionnels ont développé une expertise auprès de personnes démunies, leur permettant d’éviter les préjugés et les attitudes discriminatoires (Loignon et al., 2010). Un projet de recherche a été entamé en 2010 à Montréal afin de mieux comprendre comment les médecins ajustent leur pratique quand ils travaillent avec des personnes en situation de pauvreté.

Notre étude visait ainsi à explorer les facteurs qui renforcent l’adéquation des soins dispensés par les médecins et autres professionnels de première ligne aux personnes en situation de pauvreté. Nous nous sommes donc tournés vers les professionnels qui ont une expérience en milieu de pauvreté afin d’identifier les stratégies de soin fructueuses et humanistes qui soutiennent les personnes.

Quatre milieux cliniques situés au sein de quartiers pauvres de Montréal ont ainsi été explorés. Par une approche ethnographique (voir l’article intitulé « Le travail ethnographique en contexte médical », p.42), nous avons observé les services offerts par différents établissements afin de saisir l’organisation des soins et de rencontrer informellement plusieurs acteurs contribuant à cette relation patient-médecin. Conjointement, plusieurs entrevues ont été réalisées, formellement et informellement, avec des patients, des médecins, des résidents et plusieurs autres professionnels.1 Cet article présente quelques données tirées d’observations et d’entrevues menées au sein d’une des quatre cliniques étudiées, offrant des soins courants à une population défavorisée. Il  fournit un résumé des stratégies efficaces développées par les professionnels de santé.2

Dialogue

Originaire de Montréal, Luc possède un diplôme du secondaire et a enchaîné différents boulots au cours de sa vie. Il se décrit comme « alcoolique » et cette dépendance est, selon lui, la cause principale de son parcours de vie difficile. Peu de temps après la mort de sa mère, dont il s’est occupé quotidiennement, la sœur de Luc a mis fin à ses jours. Ces évènements douloureux et son accoutumance l’ont mené insidieusement vers l’isolement social puis l’itinérance. Quelque temps après, suite à sa rencontre avec des intervenants sociaux, il s’est rendu dans une clinique médicale, s’accordant une « dernière chance » de vaincre sa dépendance et son état dépressif, malgré l’effort que cette démarche représentait pour lui : « On est conscient de la situation actuelle dans le système de santé […]. Alors oui, très, très, chanceux, je n’insisterais jamais assez pour dire à quel point. D’avoir un médecin dont je suis satisfait à cent mille à l’heure. Ça m’a vraiment rassuré, puis je peux dire en toute honnêteté que c’est vraiment ce qui m’amène à être ici aujourd’hui. […] Je dirais que 90 pour cent de mon rétablissement actuel, c’est elle (la médecin). » Résilience et soutien sont deux thèmes qui émergent de l’histoire de Luc, rejoignant celle de plusieurs personnes en situation de pauvreté rencontrées dans le cadre de ce projet de recherche ethnographique en milieu médical. Le terme de résilience désigne le processus de réflexivité engagé par les patients rencontrés et souvent suscité par leur médecin. En effet, les interactions observées entre soignants et soignés semblent encourager les patients à prendre acte de leur situation de « malade » et à éprouver une volonté d’améliorer leur bien-être.

Les médecins qui pratiquent auprès de populations pauvres tendent à accompagner, prévenir et soulager les symptômes liés aux conditions chroniques3, mais aussi à déconstruire une résignation parfois latente. Ils accompagnent leurs patients dans une autoréflexion sur les causes de leur maladie qui, pour la plupart, sont d’ordre socio-économique. Ces problématiques liées à une carence financière semblent entraver les stratégies de résilience que les patients auraient pu spontanément mettre en place dans un autre contexte.

Lors d’une journée d’observation en salle de consultation, nous avons pu assister aux interactions entre patients et médecins, lesquelles ont permis de constater que le processus de résilience émane d’une relation de confiance entre les deux protagonistes, travaillant ensemble vers un même objectif. Un des médecins a ainsi manifesté de l’empathie, de l’écoute et proposé des conseils relationnels à sa patiente dépressive, tandis qu’un autre a utilisé l’humour pour aborder des sujets délicats. Les médecins rencontrés passaient plus de quarante minutes avec chacun des patients : sur un ton léger, parfois amical, ils aménageaient un temps d’échange informel avant d’aborder leur santé. Ce type de dialogue a révélé toute l’importance accordée par ces médecins à la vie de leurs patients.

À travers un discours médical non moralisateur, régulier et adapté, les médecins peuvent se positionner dans un dialogue valorisant et encourageant pour le patient. Ils peuvent inspirer le changement, soutenir les efforts, et accompagner le patient dans les échecs et contrecoups qu’il vit, comme le soutient ce médecin rencontré en entrevue : « Il faut tout le temps partir de ce que la personne est prête à changer. C’est par l’écoute, en essayant de comprendre d’où la personne vient, quels sont ses points positifs et trouver ce qui va les motiver particulièrement. »

Sans jugement

Lors de nos observations, plusieurs interlocuteurs nous ont conseillé de rencontrer une personne « essentielle » au bon fonctionnement de l’établissement : la secrétaire préposée aux rendez-vous. Référente aux yeux des médecins, elle prenait contact avec les spécialistes, rappelait les patients qui ne s’étaient pas présentés et tentait d’arranger les emplois du temps de chacun. Originaire du quartier, elle était perçue comme une figure rassurante par les patients et les professionnels de la santé.

Selon les jours, l’accueil de la clinique est assuré par une ou deux réceptionnistes. Essentiellement cantonnées à recevoir patients et visiteurs, elles orientent et guident les demandes. Soucieuses du bien-être des personnes, elles les accueillent chaleureusement, leur serrent la main, les nomment par leur nom. Le sentiment d’être reçus sans jugement dans une ambiance détendue contribue à la reconnaissance, par les patients, de l’établissement qu’ils fréquentent, comme l’exprime Georges, un patient : « Ce qui fait que la clinique me tient à cœur […] ? Tu arrives là, tu es déprimé, tu es à terre. Tu les regardes : ils sont chaleureux, souriants. Ça fait du bien d’arriver dans une place de même. Tu sais, tu peux t’asseoir confortablement puis dire, regarde, il y a personne qui va te juger ici; relaxe. »

Cette appropriation de la clinique par les patients semble rendre plus efficaces les directives et recommandations prescrites par le corps médical. Par conséquent, il ressort qu’un lieu convivial favoriserait la réussite des soins.

Nos observations ont ainsi permis de saisir une stratégie de soutien holistique. En effet, la plupart des médecins, infirmiers, secrétaires, réceptionnistes, psychologues et travailleurs sociaux, encouragent les patients à exercer des activités socioculturelles en les orientant, par exemple, vers des associations de quartier. Les personnes semblent alors stimulées dans une démarche de changement puisque soutenues dans différents aspects de leur vie par une équipe interdisciplinaire, ce que nous soutient Georges, un  patient : « J’ai un trio fort. Le premier trio des Canadiens, il est là. Le médecin, le psychiatre, le travailleur social, ça fait un triangle. J’évolue entre les trois. »

Consentement

Dans cette perspective d’accompagnement, le discours médical doit avant tout être préventif : on parlera ici « d’éducation thérapeutique ». Les médecins de cette clinique tentent d’apporter aux patients des connaissances simples et facilement transmissibles afin de les aider à identifier les sources de leur souffrance et de leur malaise de manière autonome. Progressivement, ils acquièrent un savoir qui les revalorise et les met suffisamment en confiance pour aborder leur situation avec leurs proches. À ce propos, un infirmier a confié qu’il tentait souvent de mettre la famille du patient à contribution dans l’administration des soins de base.

Un des éléments moteurs de l’éducation progressive à la résilience réside dans une stratégie de revalorisation de l’individu. L’importance d’aider le patient à retrouver du pouvoir sur sa vie et à utiliser ses propres compétences, peut notamment s’appliquer à travers différentes techniques : établir un contrat fictif d’engagement (« deal médical »), fixer des objectifs à court terme, prioriser les changements, établir un agenda commun. Un des médecins rencontrés exprime d’ailleurs que « c’est le patient qui établit la priorisation. Moi je dis, « arrête de fumer et arrête de consommer, et arrête la prostitution et utilise des condoms quand tu as des relations sexuelles », et je comprends, je sais bien que le patient ne peut pas faire tout ça ».

Dans l’idée de priorisation des objectifs, le concept de « consentement éclairé » trouve un écho particulier dans les observations menées. Afin de conserver le dialogue et la négociation, plusieurs des médecins rencontrés veillent à transmettre l’information la plus juste et la mieux adaptée aux choix du patient. Ce dernier devrait ainsi, selon ceux-ci, être en mesure de prendre des décisions en connaissance de cause (refus, abandon ou acceptation du traitement). Avec cette approche, les médecins ne font pas les choix à la place du patient, mais ils exposent plutôt un éventail de conséquences des décisions qu’il serait amené à prendre : « Les patients reviennent : « Vous avez pris les médicaments ? », « Non, je ne les ai pas pris. », « Pourquoi ? » Au fond, je les félicite de me le dire, je leur dis toujours : « je préfère que vous me le disiez, plutôt que d’augmenter vos médicaments indéfiniment et ne pas savoir pourquoi ils ne font pas effet. J’aime bien mieux que vous soyez honnête. » » (Frédérique, un médecin)

Alliance thérapeutique

Ces quelques mois d’immersion ont permis de situer certains modes d’intervention nécessaires à l’efficacité des soins, autant pour les personnes en situation de pauvreté que pour les professionnels. En effet, une équipe de soins multidisciplinaire soudée et un espace d’accueil convivial ne doivent pas être considérés comme des éléments secondaires à une alliance thérapeutique fructueuse entre un patient et son médecin. Par ailleurs, la thématique de la résilience recouvre une dimension inconditionnelle de la médecine humaniste et sociale qui ne peut se passer de son pilier interactionniste.

En revanche, nombre de limites ont été soulevées tant par les intervenants que par les patients. À cet effet, soigner des personnes aux problématiques médicosociales complexes nécessite des ressources financières et humaines importantes. Manque de temps, de personnel, de moyens, surcharge de travail et accès difficile aux consultations spécialisées font partie des obstacles évoqués dans le suivi et le soutien des stratégies de résilience. De fait, ces barrières freinent la réussite des traitements chez les patients les plus découragés. Cependant, malgré ces constats, ces difficultés restent relatives lorsque situées dans le panorama des inégalités aux sources de la précarité. Le pouvoir de la médecine, même humaniste, est limité lorsqu’il se confronte à un système économique qui maintient les personnes les plus démunies dans le cercle vicieux de conditions de vie délétères, au sein de logements insalubres et d’une consommation alimentaire peu coûteuse, mais de basse qualité. Le point de vue de Rachid, un patient, illustre à cet égard cette réalité : « Ça coûte cher. Tu vas manger des pizzas ? Chaque pizza, c’est 350 calories. Tu veux être obèse ? Tu peux manger pour cinq dollars. Tu manges le poison et tu sors. Mais si tu veux manger quelque chose de santé, mon ami, tu vas payer. ».

Déclin industriel et action anti-pauvreté : l’incubateur

Comme plusieurs petites villes industrielles du Québec, Plessisville a connu une perte de vitesse considérable à partir de la fin des années 70, avec la fermeture successive des principales entreprises dans lesquelles travaillait la population. Située dans la Municipalité régionale de comté (MRC) de l’Érable, à proximité de Victoriaville, l’économie locale reposait particulièrement sur les secteurs du textile et de la sidérurgie, qui n’ont pas survécu à la compétition mondiale et ont laissé derrière eux une série de bâtiments déserts. Dans l’un d’eux loge aujourd’hui l’Organisme de récupération anti-pauvreté de l’Érable (ORAPÉ), qui célèbre son vingtième anniversaire d’existence. Après un incendie qui a dévasté ses locaux en 2007, l’organisme a été relocalisé dans ceux d’une usine de couture et de teinturerie, qui a fermé définitivement ses portes la même année et mis à pied une centaine d’employés.

En collaboration avec les organismes du milieu, ORAPÉ vise à offrir des services aux familles à faible revenu de la MRC de l’Érable pour améliorer leur qualité de vie. Au fil du temps, avec un nombre croissant de personnes en situation de pauvreté, le statut de l’organisme est passé de banque alimentaire à centre d’éducation populaire et de lutte contre la pauvreté, offrant une diversité de services alimentaires et de récupération, portés par une équipe d’employés et de bénévoles qui n’ont pas froid aux yeux et défendent des valeurs environnementales. Parmi ceux-ci se trouvent quelques anciens employés de l’usine de textile, qui ont vu les portes se fermer devant eux lorsqu’est venu le temps de retrouver un emploi. L’histoire d’ORAPÉ, telle que racontée par Pierre Caluori et Valérye Bédard — respectivement directeur et coordonnatrice de l’organisme —, témoigne d’un défi important que rencontrent les acteurs des milieux ruraux et les petites villes dans la lutte contre les inégalités sociales. Quand les entreprises locales ferment leurs portes et que la population s’appauvrit, comment est-il possible d’offrir des alternatives qui ne reproduisent pas les inégalités sociales et contribuent à maintenir le dynamisme des communautés ?

S’en sortir

Au début des années 1990, les résidents de Plessisville traversent la fermeture définitive de la Forano, une fonderie spécialisée en fabrication d’équipements agricoles, après plusieurs années de diminution progressive de la production. Comme le raconte Pierre Caluori, cette entreprise était l’épicentre de la ville, à ce point qu’un autobus en sillonnait les rues chaque matin pour transporter les employés à bon port et faisait de même à la tombée du jour. Sa fermeture fut vécue d’autant plus difficilement qu’elle s’ajoutait à une succession de mises à pied depuis la fin des années 70, notamment dans le secteur du textile, qui ne survécut pas à la concurrence dans un contexte de mondialisation de l’économie. Plusieurs personnes vivaient donc dans l’insécurité de perdre leur maison, n’étant plus capables de faire leurs paiements hypothécaires. Cette insécurité pouvait générer des tensions au sein des familles, qui ne voyaient plus comment s’en sortir. Les gens s’étaient bâtis un rêve et une sécurité qui s’effritaient peu à peu. D’après Valérye Bédard, le gouvernement n’a pas su soutenir cette communauté au moment de ces fermetures. Des ressources et des alternatives auraient pu être offertes pour maintenir en place des entreprises locales et la communauté.

Dans ce contexte, en 1991, neuf familles monoparentales à faible revenu prennent l’initiative de créer l’Organisme de récupération alimentaire de Plessisville (ORAP). N’arrivant plus à boucler leurs fins de mois et ayant des besoins alimentaires importants, ces familles se réunissent afin de développer un projet de distribution alimentaire, avec le soutien d’un organisateur communautaire du Centre local de services communautaires (CLSC) de la région. Ils obtiennent une accréditation par Moisson Mauricie/Centre-du-Québec qui leur permet d’aller chercher chaque semaine des denrées alimentaires non périssables et développent différents partenariats avec des épiceries locales pour accéder à de la nourriture dont la date de péremption a expiré, mais qui peut encore être consommée sans risque.

Second souffle

C’est en 1998 que Pierre Caluori  intègre l’organisme en tant que directeur. L’organisateur communautaire du CLSC accompagnant le projet fait appel à lui pour donner un second souffle à l’organisme, qui ne parvenait pas à répondre adéquatement aux besoins alimentaires croissants dans la population. Pendant un an, une quinzaine de cafés-rencontres regroupant des membres de l’organisme et des partenaires locaux sont réalisés dans le but de connaître la réalité et les besoins des gens en situation de pauvreté dans la MRC de l’Érable : « On s’est par exemple aperçu qu’il y avait beaucoup d’analphabètes parmi la population. Ces cafés-rencontres ont aussi permis de définir des orientations et des principes de base de l’organisme, notamment les principes d’équité, d’entraide et de bonne humeur. Les membres ont aussi de la difficulté à développer un réseau social et à faire des sorties, avec des revenus aussi faibles que ceux de l’aide sociale. Si les gens peuvent au moins parler de ce qu’ils vivent entre eux, cela pourrait les aider. » À partir de ce moment, l’organisme devient un véritable « milieu de vie », accordant une grande place à l’échange et à l’entraide. En ce sens, des cuisines collectives et des jardins communautaires démarrent à l’initiative des membres. Le souhait est que ces liens de solidarité dépassent les murs d’ORAPÉ pour se vivre à Plessisville et dans les villages environnants, également affectés par les pertes d’emploi et le déclin de l’économie.

En 2003, ORAPÉ fait un pas de plus en développant un service de récupération de meubles et d’électroménagers, en même temps que Valérye Bédard découvre l’organisme à travers ses stages en travail social : « Je venais d’arriver ici. Des gens me disaient : « c’est bien beau nous donner de la nourriture, mais il fait trente dehors et je n’ai plus de frigo ». Il fallait faire un pas de plus dans les services offerts. Un service de collecte des articles désuets mais fonctionnels a donc été créé. » L’organisme tire une partie de ses revenus grâce à l’autofinancement provenant de la vente de ces articles à bas prix. À partir de ce moment, l’ORAP devient l’ORAPÉ, l’Organisme de récupération anti-pauvreté de l’Érable, pour signifier l’élargissement de sa mission.

Ayant établi sa crédibilité auprès des municipalités, l’organisme devient gestionnaire de la collecte des gros encombrants pour l’ensemble du territoire de la MRC de l’Érable en 2007. Plutôt que d’envoyer ces articles collectés vers les sites d’enfouissement, ORAPÉ développe un projet de récupération qui permet aujourd’hui de revaloriser jusqu’à 91% des matériaux récupérés, soit l’équivalent de 450 tonnes par année. Par exemple, lorsqu’un divan est livré dans un état trop dégradé pour qu’il puisse être vendu, il est complètement démonté par une équipe de travail. Les ressorts s’en vont à la ferraille ; le bois qui n’est ni peinturé, ni vernis, est coupé en morceaux, puis mis en poches pour servir de bois d’allumage. Pour l’instant, le tissu et la mousse sont redirigés vers le site d’enfouissement, mais l’équipe travaille à chercher des débouchés pour ces matériaux. Il en est de même pour le matériel informatique, électronique, et tout article n’étant pas en mesure d’être revendu. La vente de ces matériaux recyclés procure à l’organisme 50% de son financement, ce qui permet d’engager onze personnes à temps plein, sans compter les nombreuses personnes de passage à travers le plateau de travail, les programmes de travaux compensatoires et communautaires, ainsi que les programmes de réinsertion au travail offerts par le Centre local d’emploi. Après quatre années d’expérience, ORAPÉ devient un « chef de file » en récupération, ce qui lui vaut le Prix Phénix de l’environnement 2011, la plus haute distinction environnementale au Québec.

Se réaliser

Au magasin, le personnel de l’organisme prend le temps de jaser avec les clients, pour les connaître un peu mieux, autant au niveau de leurs besoins que de leurs intérêts. Cette ouverture apporte ses fruits. Une cliente, qui avait longtemps cuisiné pour un foyer de personnes âgées, a manifesté un jour le désir de recommencer. Aujourd’hui, elle anime quatre ateliers de cuisine collective par mois, en plus d’être en charge de la distribution et de la transformation alimentaire. Elle apporte toutes sortes d’idées, comme des ateliers de cuisine végétarienne. Elle est aussi en train de développer des ateliers destinés aux personnes âgées, particulièrement pour les hommes veufs dont certains n’avaient jamais eu à faire la cuisine. À travers les cuisines collectives, l’objectif n’est pas seulement de cuisiner, c’est aussi l’occasion de parler de ce qu’on vit, de ses problèmes et d’essayer de trouver des solutions. Pour Valérye Bédard, il est important « de ne pas être rigides et de laisser place aux idées qu’ont les employés et les bénévoles. C’est grâce à leur créativité si ORAPÉ est aussi diversifié et adapté aux besoins des gens. »

Les employés et les bénévoles chez ORAPÉ sont, pour la majorité, des gens qui avaient recours aux services alimentaires et qui, au fil du temps, ont commencé à s’impliquer. Certains d’entre eux font aussi leurs débuts dans l’organisme à travers des programmes offerts par le Centre local d’emploi de l’Érable. Par exemple, la personne qui est responsable du département de triage des articles a commencé comme bénévole, suite à la perte de son emploi dans l’usine de couture et de teinturerie où se trouvent actuellement les locaux de l’organisme. Ayant certaines limitations physiques (notamment des problèmes de poignets) liées à son ancien emploi comme couturière, elle avait de la difficulté à obtenir un nouvel emploi. Aujourd’hui, elle est employée à temps plein. Elle apprécie le fait d’être en contact avec une diversité de personnes et de ne jamais faire la même chose, contrairement à son ancien emploi où elle cousait de 7h30 à 16h30.

Depuis l’an dernier, ORAPÉ offre un plateau de travail pour des jeunes âgés de 16 à 30 ans. Plusieurs jeunes de ce groupe d’âge venaient à l’organisme pour bénéficier des services offerts. Pierre Caluori était particulièrement préoccupé par leur situation : « À 20 ans, ils étaient déjà sur la corde raide. En discutant avec eux, j’ai vu qu’ils partageaient tous le même rêve : avoir une maison, une famille, une bonne job et un char ! C’est à partir de ces échanges qu’une plateforme de travail spécialement adaptée pour eux a été créée. » Pendant 23 semaines, en novembre 2010, l’organisme a reçu une première cohorte de huit jeunes, qui n’avaient pas terminé leur secondaire 5 et étaient sans emploi. À travers leur passage, ils ont travaillé dans tous les départements, dans le but de découvrir leurs intérêts. Il y avait des ateliers de discussion, des rencontres avec des organismes communautaires et des visites en entreprise. D’après Valérye Bédard, après deux cohortes, les impacts sont positifs : « cinq jeunes sont retournés aux études et sept ont trouvé un travail. Ça a permis aux jeunes de se réaliser et, à l’organisme, de bénéficier de leurs compétences pour avancer les projets. »

À son rythme

Par la variété de ses services, ORAPÉ rejoint une grande diversité de personnes. Certains sont ouverts à toute la population, alors que d’autres sont offerts uniquement aux familles à faible revenu de la MRC de l’Érable. Depuis quelques années, de plus en plus de travailleurs font appel aux services de l’organisme. Certaines familles vivaient avec un bon revenu et doivent dorénavant se satisfaire d’un salaire minimum ou des revenus de l’aide sociale; elles n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Pour Valérye Bédard, le taux de chômage est peut-être peu élevé actuellement dans la région, mais il ne faut pas « se flatter la bédaine » pour autant, puisque plusieurs membres d’ORAPÉ sont toujours confinés dans des emplois précaires. Dans le secteur agricole, les emplois semblent également moins bien rémunérés qu’auparavant, ce qui maintient plusieurs personnes dans une situation fragile. Par ailleurs, la moitié des membres chez ORAPÉ n’ont qu’un diplôme de secondaire deux en mains, ce qui limite les possibilités d’emploi étant donné les exigences du marché du travail : « Au IGA, ils exigent dorénavant un secondaire cinq pour être emballeur! »

D’après les statistiques compilées par l’organisme, 37% des membres vivent avec un handicap physique et/ou mental. Dans la MRC de l’Érable, à St-Ferdinand, se trouvait l’Hôpital St-Julien, une institution qui hébergeait un grand nombre de personnes vivant avec un handicap ou des problèmes de santé mentale. À la fermeture de l’établissement, en 2003, plusieurs ont été relocalisées à Plessisville dans des appartements ou des résidences privées, souvent laissées à elles-mêmes. Pour ces personnes, pour la plupart exclues du marché du travail, ORAPÉ représente une alternative qui leur permet de briser leur isolement, de se créer un réseau social et de s’impliquer à leur rythme dans les services offerts. Il s’agit pour elles d’un milieu de vie où elles peuvent chercher un support qu’elles ne trouvent peut-être pas ailleurs.

Pour Pierre Caluori, ce qui fait la « marque de commerce » chez ORAPÉ est l’accueil et la compréhension globale de la situation des gens : « Quand ils arrivent dans l’organisme, on leur rappelle tout-de-suite que la situation de pauvreté qu’ils traversent n’est pas unique et qu’ils n’en sont pas les seuls responsables ; une personne sur quatre est en situation de pauvreté dans la MRC de l’Érable et c’est tout le système social et économique qui est en cause. »

Créativité

En étant situé dans une petite ville, avec un bassin de population environnante d’environ 20 000 personnes, ORAPÉ a pu évoluer en concentrant plusieurs services qui, habituellement, sont répartis dans différents organismes. L’efficacité du service de vente et de récupération des gros encombrants assure ainsi à l’organisme une autonomie financière qui permet, en retour, d’offrir des services de distribution et de transformation alimentaire de qualité et à faible coût pour la population de la région : « On ne travaille pas comme une entreprise, parce que, pour une entreprise, le but est de générer du profit pour les actionnaires. Nous, avec le volet de vente, le but est de faire du profit, mais pour le réinvestir directement dans les services. Bien que les salaires ne soient pas très élevés, on mise sur autre chose en se donnant un milieu de travail intéressant, où l’on peut apporter nos idées, échanger. On a choisi en équipe de gestion de ne pas avoir des salaires de coordonnateurs équivalents aux autres organismes communautaires, mais d’avoir une équipe de travail autour de nous. »

Cependant, Pierre Caluori distingue l’organisme d’une entreprise d’économie sociale : « Nous ne sommes pas qu’une entreprise d’économie sociale. Nous essayons plutôt de bâtir un centre d’éducation populaire et de lutte contre la pauvreté. C’est un centre multifonctionnel vers lequel nous tendons. » De la récupération alimentaire à la collecte des gros encombrants, en passant par la réparation de vélos, les jardins communautaires et la cuisine collective, ORAPÉ se veut en quelque sorte un incubateur d’idées, de rêves et de projets, avec une capacité à demeurer créatif, original et avant-gardiste dans ses pratiques, en intégrant par exemple des pratiques environnementales de pointe.

Aujourd’hui, la population de Plessisville est la deuxième plus âgée au Québec. Toutefois, le parc industriel renaît peu à peu de ses cendres et des services sont rapatriés à la ville, alors qu’ils étaient de plus en plus aspirés par Victoriaville, qui se situe à une vingtaine de kilomètres. Avec ses partenaires, ORAPÉ contribue aux efforts réalisés pour recréer un dynamisme social et économique dans la région. Car ce qui ressort des échanges avec Valérye Bédard et Pierre Caluori, c’est que ce ne sont pas tant les personnes qui sont éloignées du marché du travail que le marché du travail qui est éloigné et inadapté à la réalité des personnes.

Perte d’ancrage et projets communs : la soupe aux quatre

Danny Lacroix a travaillé dix ans comme éducateur spécialisé au centre d’hébergement d’urgence Le Havre, à Trois-Rivières. À la fin de ces années, le centre a développé un service de soutien externe à la clientèle du Havre, c’est-à-dire un service post-hébergement pour assurer une continuité auprès des personnes. Cependant, l’équipe du Havre s’est aperçue qu’il était impossible pour un intervenant d’assumer ce soutien tout seul. C’est alors que le projet de l’Équipe itinérance a été développé en collaboration avec plusieurs partenaires du réseau public et communautaire. Danny Lacroix est aujourd’hui chef de cette équipe, composée de quatre intervenants.

Aujourd’hui, j’ai rencontré en intervention une personne que je connais depuis plusieurs années. Elle a vécu deux ans d’errance avant d’arriver au centre d’hébergement d’urgence.  Ses problèmes de consommation ont débuté tardivement dans l’adolescence, mais la situation a dégénéré rapidement, si bien que ses parents se sont sentis impuissants face à ce qu’elle vivait et lui ont demandé de quitter le domicile. Ils n’avaient plus de ressources personnelles pour faire face à la situation. C’est dans ce type de situation que le « cercle » avec les ressources peut  se mettre en place.

Les personnes peuvent osciller longtemps entre le centre d’hébergement, les maisons de chambres, les centres de détention et la rue, avant qu’un des acteurs les aide à reprendre du contrôle sur ce qu’elles vivent. Dans certains cas, la première initiative peut être d’imposer des restrictions dans l’usage d’une ressource, ce qui peut produire une prise de conscience. À l’opposé, si cette stratégie ne fonctionne pas, les intervenants peuvent être plus permissifs en accordant, par exemple, des périodes d’hébergement plus longues que la normale, afin de construire un plan solide de sortie de cette errance.

Dans le cas de la personne que j’ai rencontrée dernièrement, la situation s’est améliorée quand, sur ma proposition, ses parents ont accepté que le curateur public intervienne dans la gestion de son budget. Les démarches ont été réalisées en ce sens, ce qui lui permet aujourd’hui d’utiliser son argent pour payer son loyer et se nourrir. Il lui reste encore de l’argent pour consommer, mais au moins ses besoins de base sont comblés. De telles interventions permettent de stabiliser la personne en logement. Nous sommes maintenant à la recherche d’une résidence publique qui offrirait un volet transitoire de réadaptation.

Présence

Cette situation est représentative du profil des personnes que nous accompagnons à l’équipe. La plupart des personnes ont un problème de santé mentale grave qui ne n’est pas stabilisé, en raison de la difficulté d’obtenir une évaluation juste de leur état et de leurs conditions de vie. Ce sont des personnes qui vivent des rapports récurrents avec les différentes ressources – comme le centre hospitalier, les CSSS, le centre d’hébergement et les ressources en désintoxication – mais qui n’entrent pas dans les catégories de leur structure. Quand on discute avec elles pour trouver de l’aide, le premier constat est qu’elles sont dans un cul-de-sac et que leurs proches ou les intervenants qui ont essayé de les soutenir ont tous été confrontés individuellement à l’impuissance. Quand les personnes ont perdu l’espace de socialisation du travail, que les liens avec leur famille ou leurs proches se sont rompus et que leur faible revenu ne leur permet plus de sortir pour aller voir du monde, elles se retrouvent dans une situation de désaffiliation sociale, où leur seul réseau devient les personnes côtoyées dans les différentes ressources et les intervenants du réseau clinique. Il est confrontant pour les personnes de ne fréquenter que des intervenants du réseau, parce que ces derniers souhaitent constamment du changement chez elles. C’est la réalité des plans cliniques, mais il n’est pas sain pour une personne de ne vivre que ce type de rapport.

En ce sens, une des particularités de l’équipe dans le suivi des personnes est l’absence de fin préétablie. Il n’y a jamais de pression à fermer un dossier. Si la personne décide d’arrêter le suivi, on l’arrête. Si on réussit à la rattacher à d’autres services et que ses besoins sont comblés, on peut se retirer de façon graduelle. Il n’y a pas de date de fin. Il s’agit simplement d’assurer une présence auprès des personnes sur le long terme. L’importance de notre équipe est là : peu importe le temps qu’il va falloir, peu importe les décisions que la personne va prendre, il va toujours y avoir un intervenant prêt à l’écouter et à l’accompagner. Souvent, les plans d’intervention répondent davantage aux besoins de l’intervenant qu’à ceux de la personne. Il se sent personnellement atteint quand les objectifs ne se réalisent pas. Dans l’équipe, tout le monde partage le même objectif : un accompagnement de la personne dans son cheminement à son propre rythme. Pour faire partie de l’Équipe, il faut être capable d’accepter une certaine impuissance face à ce que vivent les gens.

La stabilisation des conditions de vie des gens, notamment de leur situation résidentielle, est toujours le premier élément auquel l’équipe voit. On essaie d’avoir seulement un ou deux objectifs à la fois avec les personnes. Ensuite, si la personne est prête à faire un pas de plus, l’équipe peut l’aider, par exemple, à s’occuper de son logement ou lui offrir un accompagnement vers différentes ressources. En tant qu’intervenants de l’Équipe, il faut avoir le souci d’accompagner la personne jusqu’à ce qu’elle ait une véritable stabilité. Ensuite, on peut passer à de nouveaux objectifs. Nous ne faisons pas de plans d’intervention qui vont de la stabilisation à la réalisation personnelle; l’approche des « petits pas » est préconisée.

Une des personnes que j’accompagne depuis plusieurs années est paranoïaque et refuse toute consultation ou toute médication, ce que je respecte. Parfois, ses symptômes sont tellement forts qu’elle part en forêt, en « plein-air ». Je conserve le suivi avec elle même si sa situation résidentielle n’est pas stabilisée, puisque ses escapades en forêt sont sa manière de gérer sa schizophrénie. Dernièrement, elle est venue me voir pour me dire que ses rentes avaient été coupées en raison du non-paiement de ses impôts. Depuis trois mois, elle ne payait plus son loyer et parvenait à peine à manger. J’avais les contacts nécessaires pour régler sa situation. Nous l’avons hébergée au centre Le Havre exceptionnellement pendant un mois et demi et elle a finalement pu retrouver son revenu. Puis elle est repartie vivre dans le bois, jusqu’à temps que la température ne le permette plus. Il y a plusieurs personnes comme celle-ci, avec lesquelles nous faisons de petites démarches et gardons un lien. Lorsqu’il se présente une difficulté, nous sommes prêts à intervenir et avons déjà un lien de confiance établi.

Croisement

Nous sommes une petite équipe de quatre intervenants et travaillons tous ensemble dans un petit local, ce qui facilite la communication. Chacun a un « double rôle », c’est-à-dire que, tout en faisant partie de l’Équipe itinérance, nous avons conservé nos affiliations respectives à nos organismes d’appartenance. Par exemple, pour ma part, avant de joindre l’équipe, je travaillais comme éducateur spécialisé au Havre. Je continue de participer aux rencontres d’équipe et j’ai accès aux informations de l’organisme. La plupart des personnes que j’accompagne à l’Équipe itinérance m’ont été référées par le Havre ou sont des personnes que je suivais dans le cadre du projet de soutien externe que j’avais développé au centre d’hébergement. Certaines sont toujours sans-domicile, alors que d’autres vivent en résidence ou en logement.

Par exemple, j’aide depuis quelques temps une personne dans un cheminement personnel. Elle a subi de la violence et a des suivis avec différentes institutions. Dans une telle situation, mon rôle est de lui permettre de ventiler « en-dehors du système ». Parfois, quand elle vit certaines situations difficiles dans sa vie – un trop plein – elle vient me voir et me dit « là, j’ai besoin de te parler. » Pour elle, je représente une personne ressource neutre qui peut l’aider dans son cheminement, mais sans construire de plan d’intervention. Je ne suis là qu’en soutien. Quand on se voit, on prend une heure pour s’asseoir dans un coin tranquille et jaser.

La beauté d’avoir des gens de plusieurs organismes au sein de l’équipe, c’est que cela permet une coordination pour faciliter l’accès aux services offerts par chacun. La psychoéducatrice rattachée au CSSS continue d’avoir accès aux logiciels de celui-ci et peut faciliter les contacts avec les acteurs clé de certains services. L’infirmier de l’équipe est quant à lui issu du centre de désintoxication Domrémy et a la capacité de procéder à des évaluations pour référer une personne vers un centre de thérapie ou simplement nous informer sur les services existants. Il en est de même pour un psychoéducateur issu de l’organisme de travail de rue Point de rue, qui peut référer certaines personnes vers nos services ou, au contraire, accompagner les personnes qui nous fréquentent vers le centre de jour de son organisme. Toutes les personnes qui demandent un suivi plus intensif sont prises en charge par l’équipe au complet, qui désigne un intervenant attitré. Les plans d’intervention sont développés ensemble, au croisement des regards et des expertises de chacun.

Le défi au départ a été de concilier ces quatre cultures organisationnelles et de trouver notre propre structure et identité comme équipe. Chacun est arrivé avec les valeurs et les approches d’intervention de son organisation. Nous avons dû y mettre chacun notre saveur pour concocter une « soupe aux quatre ». Par exemple, pour les statistiques, les approches sont différentes entre le CSSS et l’organisme de travail de rue, qui ne tient aucun dossier de suivi. Nous avons trouvé un équilibre entre ces deux modes de fonctionnement grâce au logiciel SCRIBE, qui comprend une liste de toutes les personnes suivies et un journal de bord, où se trouvent les notes évolutives des différentes intervenants auprès d’elles : avec qui l’action s’est-elle faite ? Dans quel lieu ? Quelle sphère a été touchée ? Y avait-il un organisme partenaire ? Cette formule est légère et simple, et permettra de rendre compte de nos actions.

Portes de sortie

Ce projet-pilote se termine en mars 2013. Pour la suite, il reviendra au Comité directeur de soumettre le rapport d’activités et de demander la continuité de ce service. Pour l’instant, les commentaires de la clientèle en suivi sont positifs. Ce que j’entends souvent, c’est l’absence de pression et le sentiment qu’ils peuvent revenir demander des services auprès de nous sans avoir la culpabilité d’avoir consommé ou de ne pas avoir fait ce qui était recommandé. D’autres ont eu accès à des services auxquels ils n’auraient jamais eu accès si l’équipe n’avait pas existé. Le modèle que nous avons développé permet de garder le contact avec les personnes sur le long terme, sans pression, d’être témoin de ce qu’ils vivent et d’être prêts à saisir avec elles les opportunités lorsque des portes de sortie pour améliorer leurs conditions de vie se présentent.

Co-construire les connaissances

La participation citoyenne représente beaucoup plus qu’un simple outil de consultation du public sur des décisions à prendre ou déjà prises : elle constitue un mode privilégié de production des connaissances, d’expérimentation et de délibération sur des stratégies d’action. C’est tout particulièrement le cas dans le champ des inégalités sociales.

De fait, en offrant un espace d’expression ouvert à tous, la participation citoyenne contribue à lutter contre les inégalités sociales dans la prise de parole. Cette mise en commun des expériences de vie et/ou d’intervention constitue, pour le chercheur, une précieuse source de données sur les inégalités sociales (dans les conditions de vie et dans l’accès aux ressources) et sur les rapports sociaux qui les produisent. Ces connaissances peuvent guider l’élaboration de politiques et de programmes de lutte contre ces mêmes inégalités sociales, fondés sur les savoirs expérientiels des populations auxquelles ils sont censés bénéficier. Bref, action concrète de lutte contre les inégalités dans la reconnaissance des savoirs, production de connaissances sur les rapports sociaux inégalitaires, aide à la mise en place de politiques de réduction des inégalités sociales : c’est à ces trois niveaux que la participation citoyenne sert la recherche et l’action sur les inégalités sociales. Pourtant, sa capacité à produire des connaissances susceptibles de guider l’action sur le social n’a guère été documentée et encore moins évaluée – lacune d’autant plus remarquable que la participation est volontiers prônée dans les discours gouvernementaux au Québec.

La nouvelle équipe Pratiques de participation citoyenne dans la recherche et l’action sur les inégalités sociales (PRAXCIT) au CREMIS entend contribuer à combler cette lacune, non seulement en documentant et en évaluant des pratiques existantes, mais aussi en développant des approches novatrices.

Appel

Ces deux dernières décennies ont été marquées au Québec par la multiplication des pratiques et des dispositifs de discussion sur les grands enjeux de société : audiences publiques, concertations, consultations publiques, forums (Blondiaux, 2001). Si elle ne date donc pas d’hier, l’importance accordée aujourd’hui aux questions de participation témoigne de l’actuelle reconfiguration des rapports entre l’État, le marché et la société civile. Cet appel à la participation recouvre différentes finalités et justifications.

Certains voient dans cet appel à la participation un impératif de la « nouvelle gestion publique » (Blondiaux et Sintomer, 2002) et une réponse d’un État « post providentiel » en proie à une crise de sa légitimité. Celle-ci se traduit en effet par une désaffection populaire, voire une montée du cynisme à l’endroit de l’action politique et des autorités élues. L’appel à la participation viserait dans ce contexte à regagner un sceau démocratique, par l’implication des citoyens dans l’édiction des règles et des politiques collectives. La participation serait aussi un véhicule de formation et d’information des citoyens/consommateurs afin, d’une part, que ces derniers comprennent mieux les logiques et les enjeux qui sous-tendent les actions des professionnels et des gestionnaires publics et, d’autre part, que les décideurs appréhendent mieux leurs réactions à d’éventuelles décisions (Blatrix, 2009).

Or, malgré les pratiques mises en place, le public ne semble pas avoir repris confiance envers la sphère politique ni envers les savoirs scientifiques et techniques invoqués par l’État pour légitimer ses décisions (Blondiaux et Sintomer, 2002; Barnes, Newman et Sullivan, 2007; Sintomer, 2007; CSBE, 2004). Les dispositifs délibératifs eux-mêmes sont largement disqualifiés en raison de leur cadre pré-réglé et de leur nature « consumériste » (Loncle et Rouyer, 2004). Jacob (2009) souligne la difficulté à mettre de l’avant une approche plus participative et démocratique, alors que dans le même temps sont priorisées les données probantes ou « Evidence Based Practices » et les savoirs « experts » (O’Neill, 2003; Couturier, Gagnon et Carrier, 2009), au détriment de l’expérience des populations qui subissent les rapports inégalitaires (Weinstock, 2007 ; Lecomte, 2003, 2008 et 2009 ; Dryzek, 2004). Ce cadre gestionnaire offert par les pouvoirs publics, empreint d’une logique hiérarchique, freine l’adaptation des programmes aux demandes et aux besoins locaux, et ce, en dépit des prétentions exprimées en ce sens (Bourque, 2009; Dupuis et Farinas, 2009 et 2010).

Mise en minorité

Si « la possibilité effective de participer représente l’une des responsabilités sociales fondamentales sans laquelle on ne peut affronter les dilemmes sociaux qui sont les nôtres aujourd’hui » (Sen 2003 : 120), l’accès à la participation n’est pas le même pour tous et soulève des enjeux de liberté et de responsabilité sociale. Fraser (2005) va en ce sens, suggérant que l’on ne peut se contenter d’une égalité formelle qui serait garantie par des procédures participatives techniques. Ces procédures peuvent dans les faits reproduire certains rapports sociaux inégalitaires tels que les rapports de genre. L’enjeu est considérable puisque savoirs expérientiels et disciplinaires ne partagent ni les mêmes vocabulaires, ni les mêmes compétences acquises (sur les plans, par exemple, des expériences de vie ou des capacités de lecture et d’écriture). Pour ces raisons, la participation citoyenne n’entraîne pas mécaniquement une meilleure représentation des intérêts des populations situées au bas de l’échelle sociale, ni une plus grande justice sociale (Bacqué et al., 2005).

Ces inégalités dans la reconnaissance des savoirs sont elles-mêmes enchâssées dans des inégalités de pouvoir et des inégalités économiques. L’absence du point de vue des catégories stigmatisées dans les approches institutionnelles sur la pauvreté et l’exclusion va ainsi de pair avec leur stigmatisation et leur « mise en minorité ». Ce contrôle du savoir peut être vu, à l’instar de Gouldner (1979), comme la source d’un nouveau pouvoir de « classe » (au même titre que le contrôle du capital), ou bien comme un instrument d’appropriation d’autrui dans sa capacité de réfléchir et de décider (McAll, 2008a ; 2008b ; 2009). La participation exige donc la création d’espaces de prise de parole et de mise en commun des savoirs, notamment ceux des populations victimes d’inégalités et stigmatisées. Les pratiques participatives devraient aussi constamment être questionnées afin d’éviter la reproduction du modèle dominant de participation (Fung et Wright, 2005, cité dans Mercier et al. ; 2009 : 50).

Certains modèles de recherche sont davantage soucieux de faire émerger un savoir peu affirmé publiquement. La démarche proposée par PRAXCIT entend s’ancrer dans l’expérience et la vie des personnes et de leur communauté (Khanlou et Peter, 2005: 2338). Elle s’inspire de différents courants de la recherche dite participative, telle la recherche-action participative. Le chercheur peut alors accéder à un savoir plus expérientiel, qui interroge les savoirs experts dans leur dimension normative (Baron, 2007: 139 ; Heron et Reason, 1997). Comme le souligne McIntyre (2008: 67), le processus de recherche doit permettre aux gens de raconter leur vie d’une manière qui reflète leurs vérités et leurs réalités, tant personnelles que collectives. La mise en commun des connaissances dans l’optique de transformer les pratiques peut alors être pensée en termes d’« émancipation ». Selon Boltanski (2009), l’émancipation procède d’une critique de la réalité sociale, critique dont l’espace d’expression s’est rétréci ces dernières décennies. La critique des rapports sociaux inégalitaires par ceux et celles qui les subissent, d’une part, et les outils et cadres théoriques critiques construits dans l’activité de recherche, d’autre part, s’enrichissent ainsi mutuellement, ouvrant de nouvelles pistes de pensée et d’action.

Pluralité des savoirs

Les travaux des membres2 de l’équipe PRAXCIT s’inscriront en continuité avec les recherches que le CREMIS mène sur les inégalités sociales et les discriminations opérées sur la base des critères inscrits dans la Charte des droits et des libertés (L.R.Q., Chap. C-12).

L’équipe vise le recensement et la documentation, sous la forme d’une banque de données, des pratiques qui produisent des connaissances et développent des stratégies d’action sur ces inégalités. De plus, l’équipe projette d’expérimenter de nouveaux modèles participatifs destinés à favoriser la prise de parole, le partage de savoirs et la délibération. Des dispositifs variés seront mis en œuvre à cet effet : création d’espaces citoyens, techniques d’animation permettant la coproduction des connaissances, utilisation des arts, du théâtre d’intervention, de la vidéo et des nouveaux médias écrits. L’équipe entend enfin évaluer ces pratiques participatives – qu’elles soient existantes ou nouvelles – à l’aune de leur capacité à mettre en commun des connaissances et à orienter (ou transformer) l’action pour améliorer le bien-être des populations. Cette évaluation sera elle-même participative, engageant les différents acteurs (populations, intervenants, gestionnaires) dans une démarche réflexive sur leurs pratiques. Ces objectifs de recensement, d’expérimentation et d’évaluation s’appliqueront de façon transversale à trois moments de la démarche participative.

Le premier de ces moments voit différentes catégories d’acteurs partager entre elles – chacune de leur côté – leurs savoirs relatifs à un même sujet. Il s’agit ici de réduire les inégalités dans l’accès à la parole en offrant à tous un espace d’expression, propice à la construction d’une parole collective. Ce préalable est particulièrement nécessaire pour des personnes isolées, qui se sentent dévalorisées et qui n’ont pas l’habitude de prendre la parole en public. Quant aux groupes professionnels, aux chercheurs et aux gestionnaires, certains sont amenés à se défaire d’un regard « trop » pré-établi vis-à-vis des populations concernées, par la déconstruction de leurs préjugés et la traduction de leurs « certitudes » sous la forme de questions.

Au cours du deuxième moment, ces savoirs sont mis en commun, toutes catégories d’acteurs combinées, et des stratégies d’action sont débattues. L’enjeu est ici d’instaurer un espace de « questions » (dans le sens de Taylor, 1991) afin d’apporter des réponses sur le plan de l’action. Il implique de reconnaître la valeur de ces différents savoirs, de chercher un langage commun et ouvert, et enfin, de partager différents systèmes de référence (qu’ils soient fondés sur l’expérience de vie ou de gestion, sur la formation et la pratique professionnelle, ou encore sur la recherche).

Enfin, le troisième moment porte sur des pratiques participatives qui visent à institutionnaliser des stratégies d’action sur les inégalités. Les savoirs expérientiels et d’intervention sont ici intégrés au même titre que les savoirs disciplinaires et de gestion.3

En visant à recenser, expérimenter, évaluer et valoriser (le cas échéant) différentes pratiques de participation, informelles ou formelles, dans la recherche et l’action sociale, les travaux de l’équipe entendent contribuer à la reconnaissance de la diversité des savoirs d’expérience de vie et d’intervention, ainsi que de leur inégale capacité à se faire entendre. C’est la conviction des membres de l’équipe PRAXCIT, qui font de la valorisation de la pluralité des savoirs le principal enjeu de la participation citoyenne.

Le monde des AA

Dans le champ des dépendances, la philosophie des Alcooliques anonymes (AA), fondée sur les douze étapes1, constitue une avenue privilégiée dans l’accompagnement des personnes aux prises avec des dépendances diverses. Depuis le premier regroupement des AA en 1935, le nombre de membres a augmenté de manière exponentielle pour atteindre des sommets en Amérique du Nord et à travers le monde.2

Cette tendance à la hausse se confirme également avec l’application des douze étapes aux nouvelles dépendances telles que les jeux de hasard et d‘argent. Dernièrement, de nouveaux groupes anonymes ont été mis sur pied, dont : les Déficients attentionnels anonymes (DAA), les doubles diagnostics tels que toxicomanie et trouble mental ou psychiatrique (DRA, Dual recovery anonymous), les artistes ayant des difficultés avec diverses dépendances (ARTS, Artists recovering in the twelve steps), les pharmacomanes (IPA, International pharmacists anonymous), les internautes anonymes et, enfin, les Vulgaires Anonymes (VA, Vulgarity anonymous), à savoir des personnes vivant des difficultés liées à des comportements considérés comme trop vulgaires.

Les AA représentent le plus grand mouvement abstinent du 20ème siècle en Amérique du Nord. Ce mouvement présente plusieurs attraits pour les personnes dépendantes, par exemple, la rupture de l’isolement social, la gratuité, l’écoute active, la déculpabilisation, la solidarité et l’appartenance, la grande décentralisation des réunions et l’anonymat. En échange de témoignages visant à partager leur expérience liée à l’alcoolisme, les membres des AA reçoivent du support de la part du groupe. Ce support peut pallier jusqu’à un certain point les effets néfastes de l’étiquetage social et public de l’alcoolisme. L’anonymat permet, à son tour, de répondre à la souffrance vécue sur une base privée et de permettre aux membres de développer des rapports sociaux personnels et intimes.

Alors qu’une majorité des citoyens et des membres des AA croient que l’approche prônée par l’organisation est une forme de traitement, force est de constater que les AA constituent essentiellement un espace de soutien et d’entraide. Ce paradoxe s’explique par le fait que les AA insistent dans leurs règlements sur le fait de ne pas recourir à un thérapeute professionnel pour mener leur démarche de réhabilitation. Fondée sur la devise qu’il faut avoir vécu la même souffrance pour la partager réellement, l’organisation promeut l’idée qu’il faut sortir des diagnostics basés sur des fondements théoriques en encourageant les membres à se fier à eux-mêmes et au groupe, plutôt qu’à un thérapeute professionnel.

Cette conception contredit les pratiques cliniques sur le terrain et les études scientifiques qui démontrent qu’un suivi thérapeutique personnalisé est nécessaire pour répondre aux besoins propres de chacun (Suissa, 2007). En d’autres termes, si les membres des AA partagent des souffrances communes face à l’alcool ou à d’autres dépendances, les motifs psychosociaux qui les ont poussés à développer le cycle de la dépendance sont à comprendre dans des dynamiques personnelles, familiales et sociales qui leur sont propres. Dans cette logique, nos suivis cliniques et les recherches scientifiques démontrent que les membres référés avec un suivi plus intense (intensive referral intervention) et accompagnés de manière personnalisée par des volontaires des AA étaient plus impliqués dans les douze étapes que ceux qui avaient bénéficié d’un suivi standard.

L’approche des AA fait de l’alcoolisme une maladie. Pourtant, la dépendance est un processus complexe qui se construit dans le temps avec des acteurs et des intérêts précis. L’exemple de l’industrie privée des jeux ou de Loto-Québec, qui contribuent à produire des joueurs dépendants en faisant la promotion des jeux, illustre bien ce processus. L’idéologie des AA représente une force sociale considérable dans le discours qui associe alcoolisme à maladie. Si le mouvement des AA a traversé l’épreuve du temps durant toutes ces décennies, force est de reconnaître qu’en contexte d’hyperindividualisme et de performance à tout prix, il répond à un besoin central, celui de combler le vide de liens sociaux. Mais la question demeure : dans quelle mesure un comportement psychosocial de dépendance constitue-t-il une maladie ?

Les inégalités sociales de santé : décryptage d’un concept

En mars 2020, la Covid-19 s’invite brutalement dans nos quotidiens, s’immisçant jusque dans nos catégories de pensée. «Passeport d’immunité», «distanciation sociale», «traçage numérique» ou encore «déconfinement»: autant de concepts bricolés en urgence pour penser des enjeux inédits. Mais la pandémie est aussi l’occasion d’un regain d’attention pour un concept qui peinait depuis une trentaine d’années à faire sa place dans le débat social: les inégalités sociales de santé (ISS). L’évocation de ces dernières, au fil des articles et des tribunes, laisse néanmoins dans son sillage un certain flou, comme si l’expression recouvrait des significations variables selon son contexte d’énonciation. Il semble donc plus utile que jamais d’en clarifier le concept : que sont les ISS, d’où viennent-elles et comment les réduire?

Définir

Les ISS font l’objet de diverses définitions. Pour certains auteurs, elles sont toute différence de santé observée entre deux groupes sociaux (ex: Potvin et al., 2010). Cette définition très large a l’avantage de la simplicité, mais l’inconvénient d’inclure sans les distinguer des différences de santé issues de processus très variés, d’une oppression (comme les violences racistes ou sexistes) au libre arbitre des individus (comme certains cancers favorisés par des spécificités culturelles du régime alimentaire). Cet inconvénient n’est pas qu’analytique, il est aussi politique: en n’associant pas exclusivement ISS et injustice, cette définition affaiblit l’appel à la lutte contre les ISS.

De nombreux auteurs resserrent par conséquent la définition des ISS en précisant que seules les différences injustes et évitables en sont (Braveman, 2006). Les différences de santé résultant du libre arbitre des individus ainsi écartées, la lutte contre les inégalités devient un enjeu de justice sociale. Mais comment repérer le caractère injuste d’une différence de santé? De nombreux auteurs s’inspirent ici de la définition désormais classique proposée par Margaret Whitehead, selon laquelle les différences de santé sont injustes si elles désavantagent des groupes déjà socialement désavantagés (les plus pauvres ou des minorités raciales, par exemple) (Whitehead, 1991). Cette caractérisation de l’injustice est simple, mais elle pose un problème moral: prétendre que seules les différences de santé qui pénalisent les groupes déjà socialement désavantagés sont injustes revient à affirmer que les autres, celles qui pénalisent les groupes socialement avantagés, sont justes – parce qu’elles leur «feraient payer» leur avantage social? Un exemple classique est l’espérance de vie des hommes, plus brève que celle des femmes. Si les hommes meurent plus tôt, c’est en grande partie parce qu’ils adoptent, plus souvent que les femmes, des comportements à risque pour la santé comme fumer, boire de l’alcool, conduire vite sur la route et tarder pour se faire soigner, notamment en santé mentale. Ces comportements sont censés témoigner de leur virilité, une virilité censée à son tour légitimer leur domination sur les femmes (Courtenay, 2000). Ces décès en excès par cancer pulmonaire ou suicide témoignent donc de leur position dominante. Sont-ils «justes» pour autant?

La question est sensible. Heureusement, on peut éviter de la poser. Il suffit de considérer plutôt qu’une différence de santé est injuste dès lors qu’elle résulte d’un rapport de pouvoir, c’est-à-dire de la domination d’un groupe par un autre, selon leurs positions respectives le long d’une hiérarchie sociale. La définition des ISS devient alors celle-ci : une ISS est une différence de santé observée entre deux groupes sociaux, qui résulte du ou des rapports de pouvoir entre ces groupes, quel que soit le groupe qu’elle désavantage. Ainsi, les différences dans l’espérance de vie selon le sexe sont considérées comme des ISS, même si elles désavantagent les dominants au regard des rapports de sexe.

Étudier des ISS consiste donc à comprendre comment les groupes sociaux, selon leurs places respectives au sein de divers rapports de pouvoir, se trouvent exposés différemment aux déterminants sociaux de la santé. Notons enfin que les rapports de pouvoir potentiellement en cause sont multiples : socio-économique, de genre, racial, ethnique, selon l’orientation sexuelle, la religion, l’origine (immigrante ou pas), le quartier de résidence, l’âge, le handicap, etc.

Identifier

La définition des ISS retenue ici étant centrée sur les rapports de pouvoir, il importe, dans la pratique de la recherche sur les ISS, de repérer ces rapports – ce qui peut s’avérer délicat. D’une part, on peut mettre en évidence une différence de santé, mais ne pas voir qu’elle résulte d’un rapport de pouvoir. On peut par exemple l’attribuer à des différences biologiques naturelles. Ainsi, aux États-Unis, de nombreuses études cherchent à identifier des différences génétiques expliquant la moins bonne santé des Noir.e.s par rapport à celle des Blanc.he.s, alors que cette moins bonne santé résulte plutôt de l’oppression des Noir.e.s par les Blanc.he.s à travers toute une série de discriminations raciales qui finissent par affecter leur santé (Carde, 2011).

On peut aussi, constatant une différence de santé, incriminer la culture. La forte prévalence du diabète chez les Autochtones, au Canada, donne lieu à ces interprétations, tant les premières, naturalistes que les secondes, culturalistes. Des hypothèses circulent, dans les milieux scientifiques ou non, sur les spécificités génétiques des Autochtones (qui seraient porteurs de gènes les prédisposant au diabète) et/ou culturelles (l’abandon de la chasse et de la pêche aurait conduit à une substitution du mode alimentaire traditionnel par un autre, déséquilibré nutritionnellement et donc diabétogène). On peut bien sûr discuter de ces hypothèses mais on ne peut en ignorer une troisième, celle de la minorisation sociale des Autochtones, historique et contemporaine, qui se traduit notamment par de faibles revenus, un accès difficile à une alimentation de qualité et un stress considérable, autant de facteurs suffisants pour expliquer une épidémie de diabète, avec ou sans gènes ou culture prédisposants (Roy et al., 2011).

D’autre part, on peut attribuer une différence de santé à un rapport de pouvoir sans remarquer que d’autres rapports sont également en cause. C’est le cas de certaines interprétations des inégalités raciales aux États-Unis. Des auteurs prennent leurs distances d’avec les interprétations génétiques susdites et mettent les différences de santé entre Blanc.he.s et Noir.e.s sur le compte, plutôt, de différences socio-économiques: la moins bonne santé des Noir.e.s résulterait de leurs revenus, en moyenne plus faibles. L’analyse est pertinente, mais elle ne saurait suffire. Elle appelle en effet à se demander pourquoi les Noir.e.s sont plus pauvres que les Blanc.he.s. On entre alors sur le terrain d’un autre rapport de pouvoir, le racial : si les Noir.e.s sont plus pauvres, c’est parce qu’ils et elles sont victimes de multiples discriminations raciales. La moins bonne santé des Noir.e.s traduit ainsi leur minorisation économique, qui elle-même découle de leur minorisation raciale (Carde, 2011).

L’analyse peut être encore affinée si l’on considère les interactions réciproques entre les différents rapports de pouvoir en cause dans une différence de santé, et plus précisément leur co-construction, dans une approche intersectionnelle (Carde, à paraître). On peut ici rapporter l’analyse du sociologue William Du Bois qui montre, en 1899, comment le racisme affecte la santé des Noir.e.s de Philadelphie en dégradant leurs conditions de vie (alimentation, logement, soins, etc.) (Du Bois, 1967). Là aussi, la moins bonne santé des Noir.e.s résulte de leur minorisation socio-économique, qui elle-même traduit leur oppression raciste. Mais Du Bois pousse plus loin son analyse en observant le jeu d’un troisième rapport de pouvoir : le genre. Il constate en effet que la santé des hommes noirs est plus affectée par le racisme que ne l’est celle des femmes noires. Si les femmes noires sont confinées dans des emplois de domestiques, ceux-ci leur permettent au moins de vivre dans des maisons confortables et d’avoir accès à des repas réguliers. Les hommes, eux, travaillent sur des chantiers, sont hébergés dans des logements insalubres et ont un accès irrégulier à l’alimentation. Du Bois ne mentionne pas le terme d’intersectionnalité, qui n’existe pas encore, mais il donne à voir de façon exemplaire la co-construction des rapports de pouvoir, en l’occurrence de race et de genre : il démontre non seulement que l’oppression raciste affecte la santé, mais aussi que cet impact est modulé par le genre.

Expliquer

La définition ci-dessus place les rapports de pouvoir, tels que socio-économiques, de genre ou raciaux, au cœur de la définition des ISS. Mais comment ces rapports de pouvoir produisent-ils des ISS? Plus précisément, comment une position sociale (comme la position minoritaire des Noir.e.s dans la société américaine) peut-elle «passer sous la peau» pour influer sur des phénomènes biologiques (comme l’augmentation de la glycémie ou l’apparition de cellules cancéreuses) et psychologiques (comme le ressenti d’un stress) et finalement affecter la santé physique et mentale?

Beaucoup a été écrit sur cette incorporation du social1. Arrêtons-nous ici sur trois des principales hypothèses discutées dans la littérature, complémentaires les unes des autres. Elles concernent, respectivement, les comportements à risque pour la santé, les conditions de vie et les processus psycho-socio-biologiques.

La première est celle des comportements à risque pour la santé, tels quele manque d’exercice physique, une alimentation trop sucrée et trop grasse, la consommation de tabac ou de drogue. La plupart de ces comportements sont plus fréquents à mesure que l’on descend dans les hiérarchies sociales, en particulier celle des revenus. Pourquoi? Les réponses possibles étant nombreuses, on n’en mentionnera ici que les principales (Pampel et al., 2010).

Il y a d’abord les contraintes qu’un budget serré impose sur les comportements : par exemple, à l’épicerie, un faible revenu incite à opter pour un paquet de croustilles plutôt que pour deux ou trois pommes car, pour le même prix, le premier donne l’impression de mieux rassasier; un autre exemple est celui des quartiers plus pauvres qui sont souvent moins verts, plus pollués et peu sécuritaires (ou du moins ne semblent pas l’être) et invitent donc moins à prendre une marche en bas de chez soi.

Mais le manque d’argent n’est pas la cause directe de tous les comportements à risque, dont certains sont même onéreux, comme l’achat de tabac ou de drogue. Une autre cause de ces comportements est le besoin de «plaisirs de compensation», en réponse au stress chronique dû aux difficultés du quotidien, dont les discriminations, qui suscitent sentiments d’impuissance et de vulnérabilité.

Par ailleurs, un certain fatalisme est décrit chez des individus qui, se sentant exposés à divers risques sur lesquels ils n’ont aucune prise du fait de leur position minoritaire, minimisent la dangerosité de leurs comportements sur une destinée qu’ils estiment déjà compromise. Ce sont par exemple des ouvriers travaillant dans une usine dont l’air ambiant est toxique et qui fument du tabac en pensant «un peu plus ou un peu moins…».

Une quatrième piste d’explication à ces comportements à risque est un faible niveau d’éducation (que l’accès à l’éducation ait été entravé par le manque de revenus ou des discriminations), qui pourrait limiter la connaissance sur le danger de certains comportements. Mais la portée de cette explication semble courte, étant donné que la dangerosité des principaux comportements à risque est largement connue. Il semble par exemple difficile d’ignorer, aujourd’hui au Québec, que le tabagisme nuit à la santé. Si l’éducation joue, ce serait alors plutôt en aidant à savoir comment éviter les comportements que l’on sait dangereux, par exemple quand il faut décrypter une étiquette nutritionnelle.

Enfin, il ne faut pas sous-estimer les effets du quartier de résidence et des réseaux(famille, amis, voisins) qui peuvent banaliser et faciliter des comportements qui seraient plus découragés ailleurs, dans d’autres quartiers ou dans d’autres réseaux plus favorisés.

Cela étant, dans les études épidémiologiques, à comportements équivalents, les personnes les plus défavorisées au sein des rapports de pouvoir restent plus malades que les plus favorisées (Sapolsky, 2016). Les comportements n’expliquent donc qu’une partie des inégalités sociales de santé – il faut alors envisager les deux autres hypothèses.

La deuxième est assez intuitive : plus on descend dans la hiérarchie des revenus et moins on dispose des ressources matérielles nécessaires pour éviter desconditions de viedélétères pour la santé. L’exemple du logement est parlant. Mal chauffé l’hiver, trop chaud l’été, humide, exigu, bruyant, situé dans un quartier pollué et violent: autant de caractéristiques préjudiciables à la santé et d’autant plus fréquentes que les logements sont moins chers. Et là non plus, l’analyse ne doit pas s’en tenir qu’à la hiérarchie socio-économique, puisque la pauvreté peut résulter de discriminations de toutes sortes, telles que raciales ou genrées, notamment. Des conditions de vie préjudiciables à la santé peuvent ainsi être l’expression de bien des rapports de pouvoir autres que socio-économique.

Enfin, la troisième et dernière hypothèse est dite psycho-socio-biologique.Elle met au jour le processus par lequel un statut social défavorisé (le niveau sociologique) affaiblit l’estime de soi (le niveau psychologique), ce qui prédispose l’individu à avoir des réactions excessivement prolongées aux évènements stressants (le niveau biologique) qui finissent par altérer son état de santé.

Le niveau social désigne ici non pas une position sociale objectivement défavorisée, telle qu’elle se traduit dans les conditions de vie décrites ci-dessus, mais la perception subjective qu’en a un individu (Sapolsky, 2016; Wilkinson et al., 2007). Cette perception peut être celle d’un faible soutien social  (se sentir peu soutenu.e par ses proches et son entourage), d’une faible cohésion sociale (ne pas se sentir appartenir à une communauté avec laquelle on partage des valeurs), ou encore d’un échec relatif par rapport à ses pairs (fratrie, ancien.ne.s camarades de classe, résident.e.s du même quartier, etc.), en termes de réussite professionnelle ou de niveau de revenu par exemple.

Ce vécu subjectif se manifeste, au niveau psychologique, par un affaiblissement de l’estime de soi. L’individu se sent dépourvu de contrôle sur ce qui lui arrive, sans autonomie, dominé, incapable d’agir ou de s’en sortir en cas de problème. Au travail, cela se traduit par l’impression de ne pas pouvoir apprendre de son travail, prendre de décisions, ni disposer d’une quelconque marge de manœuvre; c’est aussi la perception d’un déséquilibre entre les efforts accomplis et les récompenses obtenues, et d’un manque de soutien des supérieurs.

Au niveau biologique enfin, une faible estime de soi se traduit par une réaction excessivement prolongée de l’individu lorsqu’il fait face à un évènement stressant : cette réaction d’alerte (sécrétion de cortisol, augmentation de la tension artérielle et de la fréquence cardiaque, etc.), sans conséquence préjudiciable si elle est brève, finit par user l’organisme quand elle dure trop longtemps de façon répétée, car elle le prédispose à diverses maladies (Delpierre et al., 2016).

Au total, une position défavorisée au sein d’une ou de plusieurs hiérarchie(s) sociale(s) altère la santé des individus en favorisant leurs comportements à risque, en leur imposant des conditions de vie malsaines et en altérant leur réaction biologique au stress. On peut illustrer ces trois hypothèses avec l’exemple, aux États-Unis, des discriminations raciales qui affectent la santé des Noir.e.s. Ces discriminations, lorsqu’elles se produisent par exemple lors de l’accès l’emploi et à l’éducation, diminuent les revenus des Noir.e.s (hypothèses des conditions de vie et des comportements contraints par les restrictions budgétaires). Elles suscitent, en outre, un stress chronique qui entraine une usure prématurée du corps (hypothèse psycho-socio-biologique) et incite à des plaisirs de compensation (hypothèse des comportements à risque) (Williams et al., 2013).

Ces hypothèses permettent également d’interpréter les données épidémiologiques de la pandémie de Covid-19.  Par exemple, l’hypothèse des conditions de vie contribue à expliquer pourquoi les taux de contamination sont particulièrement élevés, au Québec, 1) dans les quartiers les plus défavorisés, comme Montréal-Nord (le respect des mesures de confinement y est plus difficile car ce sont des quartiers plus densément peuplés et car leurs habitant.e.s occupent plus souvent des emplois dans les secteurs essentiels, avec contact avec le public), 2) chez les femmes (du fait de leurs emplois plus exposés, notamment en santé) et 3) chez les personnes âgées vivant dans des établissements collectifs (en raison notamment des conditions de travail des professionnels qui les prennent en charge: effectif insuffisant et affectés simultanément à plusieurs établissements, d’où un risque plus élevé de propager le virus) (DRSP, 2020; INSPQ, 2020).

Si l’on considère plutôt les taux de mortalité (et non de contamination), les statistiques anglaises, plus complètes que celles dont on dispose au Québec à l’heure où sont écrites ces lignes, sont précieuses. Elles révèlent une surmortalité dans les quartiers défavorisés (ONS, 2020a), qui s’explique par la surexposition à l’infection, mais aussi par la présence plus élevée, chez les résident.e.s de ces quartiers, de facteurs de risque d’aggravation en cas d’infection par la Covid-19 comme une maladie pulmonaire ou cardio-vasculaire préexistante. L’hypothèse des comportements pointe les raisons pour lesquelles le tabagisme, facteur de risque de ces maladies, est plus fréquent dans les groupes défavorisés. Quant à l’hypothèse psycho-socio-biologique, elle contribue à expliquer pourquoi, après prise en compte des caractéristiques socio-économiques, les Noir.e.s meurent encore près de deux fois plus de la Covid-19 que les Blanc.he.s, au Royaume Uni: c’est que le stress chronique suscité par l’oppression raciste est un facteur aggravant supplémentaire en cas d’infection (ONS, 2020b).

Combattre

Reprenons maintenant ces trois hypothèses sur la fabrication des ISS pour y chercher des leviers dans la lutte contre ces dernières. Les politiques publiques se révèlent cruciales. Elles peuvent en effet décourager les comportements à risque. Pensons, par exemple, à la hausse du prix des cigarettes, aux campagnes d’information sur les méfaits de l’alcool, à la limitation de la publicité sur la malbouffe destinée aux enfants, au maintien d’un prix bas pour les fruits et légumes frais ou encore à la règlementation de la qualité des menus dans les cafétérias scolaires. Les politiques publiques sont également susceptibles d’améliorer les conditions de vie des plus défavorisé.e.s afin qu’elles n’affectent pas leur santé. Citons des services publics de qualité (éducation, soins et services sociaux, etc.), des logements sociaux assez nombreux et des montants suffisants pour le salaire minimum et les prestations d’aide sociale.

Enfin, et on n’y pense probablement moins spontanément, les politiques publiques peuvent aussi freiner le développement des sentiments d’infériorité et de vulnérabilité qui donnent prise aux processus psycho-socio-biologiques. Une fiscalité progressive et la redistribution des richesses, en réduisant les écarts de revenus, agissent en ce sens. Les politiques publiques peuvent aussi, à l’échelle des municipalités et des quartiers, soutenir la création d’espaces de sociabilité et d’entraide pour favoriser les sentiments de soutien et de cohésion. Enfin, l’engagement des pouvoirs publics contre les discriminations (racistes, sexistes, homophobes, etc.) peut limiter les effets de ces dernières dans leurs dimensions matérielles (dans l’accès aux ressources), mais aussi subjectives (sentiments de vulnérabilité). On pense par exemple à une condamnation rigoureuse et médiatisée du profilage racial par la police, dont les conséquences objectives (privation de liberté, violences physiques, amendes, etc.), mais aussi subjectives (sentiments de harcèlement, injustice, peur, etc.), affectent la santé des victimes.

Finalement, que devraient retenir de ces considérations les intervenant.e.s à l’œuvre sur le terrain de la santé et des services sociaux, quant à leur propre marge d’action? Comment ne pas se sentir impuissant.e face à des situations qui résultent souvent de l’interaction de multiples facteurs (revenus, conditions de travail, éducation, logement, etc.) et sont en grande partie configurées par des logiques structurelles (Carde, 2019)? Il faut bien sûr rappeler le rôle essentiel des intervenant.e.s pour améliorer les comportements et les conditions de vie, mais aussi souligner leur contribution au regard des processus psycho-socio-biologiques. Le vécu de vulnérabilité et d’infériorité peut être diminué si l’intervenant.e établit une relation égalitaire avec la personne et lui (re)donne confiance dans sa capacité à exercer du pouvoir sur sa vie (par exemple en l’impliquant dans les décisions la concernant, comme des soins). L’intervenant.e peut aussi aiguiser la conscience critique de la personne sur ce qu’elle vit, en pointant les liens entre ses problèmes individuels et son statut opprimé (reprenant le slogan féministe des années 1960, «le privé est politique»), via des facteurs structurels comme le marché du travail mais aussi des discriminations… dans un numéro d’équilibriste, car il faut aussi éviter que cette conscience critique ne bascule dans un sentiment d’impuissance.