Travail et organisation communautaire à Barcelone et à Montréal : survivants ou protagonistes

En Catalogne, et à Barcelone en particulier, le travail communautaire, comme mode d’intervention sociale, s’est fortement développé dans l’orientation des politiques de bien-être ces dernières années. Dans ce contexte, différentes démarches ont été initiées pour promouvoir l’intervention communautaire dans les services sociaux de base, en raison de leur implantation stratégique. Les services sociaux de base sont conçus comme des services de première ligne et comme porte d’accès aux services sociaux pour l’ensemble de la population de leur territoire. Lors du débat sur la réorientation des modèles d’intervention des services sociaux, la prise en compte d’expériences venant d’autres contextes a été valorisée. Par exemple, comparer certaines pratiques d’action sociale ou étudier les mesures adoptées dans d’autres territoires face à différentes situations sociales peut nous donner des pistes pour le développement de nouvelles formes d’intervention au sein des services sociaux. C’est pour cette raison que j’ai fait une étude comparative des interventions communautaires menées dans deux centres, un Centre de services sociaux (CSS) à Barcelone et un Centre de santé et de services sociaux (CSSS) au centre-ville de Montréal.1 Cet article présente les résultats liés à l’analyse de la mission institutionnelle en lien avec le travail ou l’organisation communautaire et l’étude des caractéristiques de ce type d’intervention dans les deux cas étudiés.2

Un CSS à Barcelone 

Bien que les discussions sur l’orientation communautaire dans les services sociaux ne soient pas nouvelles (Bueno Abad, 1991, Acebo Urrechu, 1992, Pelegrí, 1999, Llobet, 2004, Subirats, 2007, Casado et Fantova, 2007), le fait que l’Espagne et la Catalogne aient été bouleversées ces dernières années par la crise financière (Aguilar, 2014) justifie plus que jamais une révision de la signification des politiques sociales. La crise financière a par ailleurs déclenché une prise de conscience quant à la nécessaire amélioration des stratégies élaborées au sein des services sociaux de base. Par exemple, l’apparition de nouvelles formes d’inégalités sociales rend nécessaires les stratégies d’intervention axées sur le développement social inclusif. Il s’agit d’approches donnant la priorité à l’autonomisation des citoyens, au réseautage, à la solidarité, à l’autonomie, à la prévention ou à la participation des personnes et des groupes aux instances décisionnelles qui les concernent (Subirats, 2005, Fresno et al., 2007).

Au CSS étudié à Barcelone, les services sociaux sont organisés sur le plan territorial et interviennent dans une zone géographique déterminée. Il existe une séparation fonctionnelle entre les services de base qui s’adressent à l’ensemble de la population et les services spécialisés axés sur les personnes et les groupes ayant des besoins spécifiques. 

En Catalogne, les services de santé sont distincts des services sociaux et ont une structure fonctionnelle avec des compétences différenciées. Le gouvernement catalan a une compétence exclusive en matière de services sociaux spécialisés, mais il incombe aux municipalités de créer et de gérer les services sociaux de base. Il y a une multiplicité de compétences au sein des différentes administrations, ce qui génère une fragmentation fonctionnelle des services sociaux et une dispersion des responsabilités (Aguilar, 2013; 2014).

La mise en œuvre du travail communautaire au sein des services sociaux de base se développe dans un cadre organisationnel et fonctionnel peu facilitant. Les équipes de professionnels doivent en effet prioriser les interventions individuelles dans un contexte de hausse de la demande de services d’assistance. Certains de ces professionnels expriment une certaine réticence, voire un sentiment d’incompétence, à développer des interventions communautaires. Les professionnels ont même parfois de la difficulté à bien connaître leur mandat concernant le travail communautaire au sein des services sociaux de base. Il s’agit d’un mandat indéfini et diffus. Il y aurait confusion conceptuelle entre ce qui relève de l’intervention communautaire et ce qui a trait à d’autres types d’intervention comme le travail de groupe ou le travail en réseau. 

Les domaines d’action des interventions communautaires sont déterminés par les besoins spécifiques des populations qui fréquentent le CSS. Cela tend à circonscrire les champs et les groupes ciblés par leur intervention. Les actions menées dans le cadre du travail communautaire promu par le CSS ont ainsi un impact plus micro sur les problèmes et les défis du territoire. De fait, il n’existe aucun cadre pour clarifier les situations ou les besoins sur lesquels intervenir (le contenu des pratiques) ni pour définir l’approche méthodologique de ces actions. 

Le CSS étudié est peu présent dans les plateformes de participation du territoire, ce qui réduit sa capacité d’influencer les actions concertées qui y sont promues. Il occupe ainsi une place peu centrale sur le territoire. En ce sens, nous rejoignons le constat de Llobet, Cortès et Alemany (2007) : en concentrant leur attention sur le mal-être des populations les plus vulnérables, les services sociaux s’éloignent des espaces où sont conçus les projets d’orientation préventive et de promotion de la santé et du bien-être.

Par ailleurs, on constate la tendance du CSS à se rapprocher d’espaces communautaires alternatifs en marge des espaces institutionnels, ainsi qu’à générer des complicités et des alliances avec les projets communautaires issus des mouvements sociaux. Il semblerait que la dynamique de ces espaces soit plus à même d’intégrer des personnes et des groupes confrontés à une plus grande vulnérabilité sociale, notamment en raison du type de projets qui s’y développent (projets axés sur un problème spécifique à l’initiative de citoyens), des rythmes et des dynamiques de travail, ou des espaces de rencontre (espaces alternatifs, comme les ateneus ou les casals ouverts sur le quartier et qui facilitent l’implication de la base).

Lorsque le CSS est le promoteur d’actions communautaires, les stratégies d’approche collective prédominent. Cela signifie que lors de leurs interventions, les professionnels du CSS cherchent à organiser la demande émanant de certains groupes (souvent exprimée de manière individuelle lors des entretiens, mais partagée par différents groupes et personnes) autour d’une solution collective en réponse à un besoin ou à une situation problématique. En ce sens, le CSS réussit à répondre au défi des services sociaux par rapport au travail communautaire, à savoir, selon Cortes (2004), mobiliser et organiser des groupes en situation de vulnérabilité sociale. 

Lorsque le CSS participe aux «platesformes» (plataformas) de concertation territoriale où se retrouvent des professionnels et militants, les intervenants du CSS travaillent principalement avec ces derniers. Par contre, lorsque le CSS est le moteur d’actions qui ont pour origine les exigences des utilisateurs des services, les intervenants travaillent directement avec les populations touchées, autour d’une préoccupation ou d’un besoin partagé par ces personnes.

Les professionnels du CSS ont un profil généraliste. Il n’y a pas de profil spécialisé exclusivement responsable de l’intervention communautaire, tâche qui est répartie entre les différents professionnels de l’équipe. Le développement de ce type d’intervention se fait, selon les moments, sur une base volontaire en fonction des motivations individuelles. Cette spécialisation professionnelle s’est développée principalement au sein du réseau communautaire. On la retrouve notamment dans les Plans de développement communautaire fortement associés à la figure des techniciens communautaires (Llena et al., 2009).

L’intervention communautaire est reconnue ainsi en tant que mandat parmi d’autres pour les professionnels des services sociaux de base (Ginesta, 2014). Cependant, il y a une contradiction avec laquelle de nombreuses équipes techniques doivent composer. Pour ces professionnels, il n’est en effet pas toujours évident de consacrer du temps à des actions préventives et communautaires, en raison de la prééminence de l’approche individuelle. Tout semble indiquer que dans le cadre d’une mission englobant trois niveaux d’intervention (individuelle, de groupe et communautaire), et qui nécessite d’avoir un rôle généraliste, les processus communautaires ont été peu développés au sein du CSS. 

Un cas montréalais

Depuis les années 1960, le Québec a intégré l’orientation communautaire dans le système public de santé et de services sociaux (Comeau et al., 2008). C’est par la suite devenu un modèle de référence international (Gaumer, 2008). Cependant, l’organisation communautaire au sein de l’administration publique se trouve à un moment de changement et d’incertitude. Cette situation est notamment liée au contexte marqué par les contraintes budgétaires et les politiques d’austérité mises en œuvre par le gouvernement et à la réorganisation récente du système de santé et de services sociaux (Leclercq et al., 2017).

Au Québec, il existe un profil professionnel spécialisé en organisation communautaire en CSSS, les «organisateurs communautaires» (OC). Dans le cas de Montréal, l’organisation communautaire se développe dans un large éventail de thématiques et groupes sociaux : sécurité alimentaire, habitation et aménagement urbain, itinérance, santé mentale, ITSS, personnes âgées, toxicomanie et dépendance, environnement, développement socioéconomique, jeunesse, enfance et famille, population autochtone. L’un des principaux facteurs qui expliquent la consolidation de l’organisation communautaire dans le réseau public de la santé et des services sociaux au Québec a été la légitimation d’une profession différenciée dans ce contexte institutionnel. De fait, plusieurs auteurs identifient le lien institutionnel comme l’une des sources de légitimation de cette profession (Comeau et Favreau, 2007; Foisy et al., 2009). Cette spécialisation professionnelle s’est développée principalement au sein du réseau public.

L’organisation communautaire fait partie de l’offre de services du CSSS au cœur de cette recherche et est conçue comme un axe stratégique transversal du Plan d’action local. Grâce à une équipe de professionnels exclusivement dédiée aux services à la communauté (les OC), la mise en œuvre d’actions communautaires se déroule dans un contexte organisationnel favorisant ce type de pratiques. En outre, le fait d’avoir un document de référence interne pour l’organisation communautaire, développée par le CSSS, permet d’encadrer cette pratique au sein de l’établissement.3

La proximité entre services sociaux et de santé est reflétée dans l’intérêt pour les déterminants sociaux de la santé et le développement communautaire. L’action sur les déterminants de la santé, les stratégies de prévention et de promotion ainsi que la reconnaissance du développement communautaire dans les politiques sociales et de santé encadrent et justifient la stratégie d’intervention des organisateurs communautaires (OC) dans les CSSS. Cela définit également leur mandat au sein du réseau public.

La présence continue des OC dans les quartiers leur permet aussi d’avoir une bonne connaissance de la réalité sociale du territoire, de connaître les situations et d’identifier les besoins de la population et de transférer cette information à la direction et aux équipes des différents services et programmes du centre. En outre, cette connaissance approfondie est prise en compte dans la mise à jour du diagnostic territorial (Quartiers à la loupe) et dans le Plan d’action local du CSSS. Pour les interventions du CSSS, ce sont les stratégies de concertation et d’intégration des actions entre les agents des services publics et les professionnels des organismes communautaires ou associatifs qui prévalent. Selon la classification de Dumas et Séguier (1997), il s’agirait de stratégies de modification du dispositif institutionnel.

Enfin, notons que dans le cas du Québec, il n’y a pas nécessairement une relation directe entre les usagers du CSSS et la population avec laquelle les OC travaillent. Les OC interviennent principalement auprès des professionnels exerçants au sein de ressources institutionnelles ou communautaires. De ce fait, ils ne travaillent pas en général directement avec les populations en question. 

La division de travail entre les OC et les autres groupes professionnels soulève aussi des questions. Les infirmières et les travailleurs sociaux du réseau de la santé et des services sociaux verraient difficilement comment promouvoir des projets d’intervention communautaire. D’une part, parce que la structure organisationnelle du CSSS réserve cette tâche aux OC; d’autre part, parce que l’orientation et l’attention portée aux individus ne permettent que peu de marge de manœuvre pour développer d’autres approches. La difficulté n’est pas tant dans la spécialisation des fonctions (au contraire, il a été démontré qu’il s’agit d’une variable qui a favorisé le développement de l’organisation communautaire), mais dans la nécessité d’améliorer l’adéquation entre l’organisation communautaire (et l’équipe des OC) et la dynamique de travail des autres équipes.  

Paradoxes et défis

La différence la plus notable entre le Québec et la Catalogne est que le modèle québécois intègre les services sociaux et les services de santé dans une structure unique, sous l’égide d’un même ministère, ce qui facilite la coordination et le travail en commun entre ces deux secteurs. L’offre des Services à la communauté du CSSS montréalais étudié apparait aussi comme plus globale, avec des orientations plus transversales et stratégiques, l’offre au CSS à Barcelone étant plus limitée et les pratiques plus fragmentées en secteurs de population et besoins spécifiques.

Dans les deux cas, les services sociaux sont conçus comme des services intégrés au réseau communautaire. C’est à ce titre que les professionnels ont pour fonction d’aider et promouvoir des actions collectives sur leurs territoires d’intervention. Les documentscadres institutionnels tiennent compte de l’importance de l’action communautaire.  Il y a cependant un paradoxe. Au Québec, alors que l’organisation communautaire s’est consolidée au sein du réseau public, elle s’est éloignée du travail direct avec les populations des territoires. C’est pourtant ce qui a caractérisé les débuts de cette pratique, que ce soit, par exemple, avec les comités de citoyens ou les cliniques populaires. En Catalogne, au contraire, les pratiques pionnières de travail communautaire ont été caractérisées par un travail direct avec les populations touchées, une situation qui perdure dans les interventions communautaires analysées au CSS, mais de manière circonscrite aux usagers des services. 

À Barcelone, la mission du travail communautaire n’est pas aussi clairement définie que dans le cas de l’organisation communautaire montréalaise, mais l’absence d’un cadre de référence permet, paradoxalement, une certaine souplesse au niveau de l’intervention communautaire. À Montréal, le CSSS a le mandat explicite de travailler pour le développement communautaire des territoires et l’organisation communautaire est intégrée dans l’offre de services du centre. Certes, contrairement à Barcelone, cela donne un cadre et une légitimation à cette pratique. Cependant, l’intervention des OC doit être définie en fonction des lignes directrices de la santé publique, spécifiées dans le Plan d’action local du centre. Par rapport au rôle de leurs prédécesseurs des années 1970-80, les OC connaissent ainsi une perte progressive d’autonomie. La consolidation de l’organisation communautaire au sein du réseau public québécois a entraîné des contraintes sur les pratiques et les rôles des professionnels.

Finalement, on remarque que dans les deux cas, l’intégration et la complémentarité des approches en intervention sociale – individuelles, de groupe et communautaires – est un réel défi, notamment en raison de l’orientation individualisante des interventions qui est actuellement dominante. Le défi commun des intervenants rencontrés est aussi la nécessité de trouver des formules organisationnelles qui contribuent à la complémentarité des regards et des approches professionnelles permettant des actions plus intégrées.

Cette recherche et la perspective comparative sur laquelle elle s’appuie visent à contribuer à enrichir les discussions concernant les lignes directrices pour les interventions des services publics en travail ou organisation communautaire dans les deux territoires. Les professionnels, comme l’affirme Navarro (2004), peuvent être de «simples survivants» ou, au contraire, des protagonistes dans l’amélioration des pratiques professionnelles et des services sociaux. 

Le temps long : travail de proximité et réduction des méfaits

Travail de proximité et réduction des méfaits1

La réduction des méfaits auprès d’usagers de drogues par injection et inhalation2 dans le milieu communautaire à Montréal nécessite une grande flexibilité d’approche dans l’intervention. Comment cette approche se met-elle en œuvre et comment l’intervention arrive-t-elle à s’effectuer malgré la désynchronisation entre la vie de l’institution et celle de l’individu? (Gardella, 2014).

Nous expliciterons, dans un premier temps, les enjeux propres à ce type d’intervention. Il faut par exemple, par l’outreach, atteindre des populations invisibles et marginalisées en facilitant leur accès aux soins et aux services, dans le cadre de politiques et de dispositifs à bas seuils d’accès et d’exigences. Il faut aussi, parfois, intervenir auprès de personnes ne souhaitant pas être aidées, conseillées ou accompagnées, c’est-à-dire, travailler avec la non-demande, tout en s’adaptant à leurs rythmes de vie et réalités propres et en créant un lien de confiance. Nous contextualiserons alors certaines critiques de la réduction des méfaits qui suivent la logique de la nouvelle gestion publique et qui soulignent les limites de cette approche en termes d’efficacité de traitement et de prise en charge des besoins des usagers de drogues. Ces limites sont appuyées, par ailleurs, par l’émergence de la problématique des troubles concomitants liées à l’usage de drogues et à la santé mentale.

Quatre piliers

Apparue dans les années 1980 pour répondre à l’épidémie du VIH/Sida, la réduction des méfaits est une philosophie s’arrimant sur quatre piliers (CCSA-CCLAT, 2008) : un pragmatisme qui accepte la consommation comme une pratique ne pouvant disparaitre totalement; un humanisme qui s’écarte du jugement moral des consommateurs; une concentration sur les méfaits de la consommation plus que sur la consommation elle-même; et une hiérarchisation des objectifs de l’intervention en fonction de ce que veut la personne. Cette hiérarchisation privilégie les aspects les plus urgents et qui ne relèvent pas nécessairement de la consommation. 

Les populations concernées sont souvent invisibles et marginalisées et loin des institutions traditionnelles comme l’hôpital. Il fallait donc développer de nouvelles pratiques d’intervention dans le milieu pour atteindre ces personnes et mieux connaître leurs réalités. Entre répression et médicalisation, la réduction des méfaits est ainsi une troisième approche de la consommation, mettant l’accent sur des dispositifs de première ligne.3 Ce qu’on appelle aujourd’hui l’outreach est un travail de proximité qui vise à aller à la rencontre de la personne en intégrant les quatre piliers de la réduction des méfaits mentionnés auparavant.

Si ce travail de proximité, y compris le travail de rue, permet de mieux atteindre les personnes dans leur milieu de vie, l’accès aux institutions reste parfois problématique et restrictif, ne permettant pas aux intervenants d’entreprendre de réelles démarches auprès des personnes. Obtenir une aide ou suivre un programme suppose en effet l’emploi, par les personnes, de certaines compétences sociales et de normes de bon comportement. Elles doivent adapter leur manière d’interagir avec les représentants des institutions, en restant polies dans des situations de domination symbolique et de profilage social. Pensons, par exemple, à une mère consommatrice de drogues qui reçoit une contravention abusive de la part de la police ou un traitement inadéquat par le personnel soignant d’un hôpital.

Il est aussi nécessaire, parfois, de s’organiser des mois à l’avance tout en étant dans une situation de précarité et de survie, de pouvoir se présenter à des heures fixes, de prouver son identité à partir de l’inscription dans un registre officiel, d’attendre plusieurs heures, d’être sobre et de s’impliquer dans le traitement d’une ou de plusieurs maladies qui ne sont pas totalement comprises et qui sont parfois asymptomatiques. Pérenniser la réduction des méfaits a ainsi nécessité l’amélioration de l’accès aux soins, notamment par l’accompagnement des personnes, la réduction des barrières administratives et la mise en place de bas seuils d’accès et d’exigences. On peut arriver ainsi à atténuer ou à contourner les problèmes bureaucratiques et les stigmates liés aux conditions de vie des personnes (Paumier, 2018; Dassieu, 2013; Trepos, 2007).

Un moment particulier

Face à des personnes qui ne souhaitent pas nécessairement être en contact avec les institutions ni recevoir de l’aide, la réduction des méfaits vise à travailler avec la non-demande d’intervention de ces personnes en s’adaptant à leurs besoins et en refusant d’imposer des normes ou d’avoir recours à la contrainte.4 Ce type d’intervention s’inscrit, en outre, dans le temps long des trajectoires individuelles. 

La période de quelques jours autour du premier de chaque mois représente un moment particulier. À cette date, une partie non négligeable des personnes fréquentant les ressources reçoit son chèque de «solidarité sociale» et une bonne partie des programmes dont la mission principale n’est pas la distribution de matériel, se dépeuple pour quelques jours. Les intervenants de site fixe savent alors que le principal de leur action sera de fournir les usagers en matériel pour s’assurer que dans cette phase d’afflux de ressources économiques provoquant une hausse temporaire des transactions, les pratiques de consommation puissent se faire de la manière la plus sécuritaire possible. Les autres programmes, par exemple, d’implication sociale5, s’organisent alors en conséquence, réduisant, notamment, le nombre de couverts prévus pour les repas communautaires. Ce n’est que quelques jours plus tard que les ressources communautaires voient leurs participants revenir, lorsqu’une bonne partie des montants reçus a été investie dans la consommation et le remboursement de dettes. C’est à la suite de plusieurs jours d’une consommation intensive, que les demandes d’intervention et d’accompagnement peuvent être exprimées le plus fréquemment. C’est alors l’heure de la descente, le moment de soigner les blessures physiques et la fatigue mentale découlant de cette période. 

Pour ceux, au contraire, qui ont choisi de ne pas participer à cette effervescence et de contrôler leur consommation, l’arrivée du chèque constitue le moment où le contact avec les organismes et leurs intervenants se fait le plus précieux, leur permettant d’échapper à l’effervescence du milieu. Un participant régulier d’un programme d’implication sociale me confie : « C’est toujours un peu stressant les premiers du mois. Puis j’ai des dettes, alors faut que je m’assure de régler ça en premier [une fois l’argent de la solidarité sociale touché]. Hydro puis…J’aime bien venir ici. Quand je suis ici, je sais que je suis pas dehors ». 

Le gros de l’activité des programmes change ainsi en partie de nature, l’implication des usagers fluctuant en fonction du contexte social et économique du moment. Les meilleurs moments pour intervenir et référer à une autre ressource ou service peuvent alors soit suivre ces phases collectives de grande consommation si la personne y a pris part soit, à l’inverse, coïncider avec ces mêmes phases, si la personne cherche à s’éloigner temporairement du milieu. L’activité des organismes fluctue ainsi en fonction de l’économie du milieu et notamment de la quête, cette dernière étant facilitée les jours de beaux temps (parce qu’il y a plus de monde dehors) ou lors d’évènements rassemblant beaucoup de visiteurs ou de riverains.

Pour travailler avec la non-demande, il faut comprendre que tous les moments ne sont pas bons pour intervenir, ce qui exige un certain opportunisme, tout en créant et maintenant un lien de confiance. Ce travail de proximité accepte la non-demande des usagers comme l’expression de leur autonomie et de leur individualité et ne vise ni à les maintenir dans la précarité et la marginalité en oubliant leur (ré)habilitation sociale (Soulet, 2008), ni à les retourner à la «conventionalité» par un retour au travail ou au logement (Caiata-Zufferey, 2006). Le retour à une vie plus conventionnelle, quelle que soit sa forme, doit être décidé par les personnes elles-mêmes. Selon un coordonnateur de programme, établir la bonne distance veut dire «faire avec» les réalités de la personne : «sans lien, tu n’as rien».

L’intervention permet ainsi des modes alternatifs de retour à la conventionalité, la personne choisissant elle-même ses critères et ses normes7, y compris le refus de l’abstinence comme seul horizon. Ce type d’intervention est donc bien plus que sanitaire. Elle est aussi fondamentalement politique en permettant un éventail de rapports possibles entre l’individu et l’institution. Les façons de faire sont aussi multiples et variées que les trajectoires et les besoins des personnes elles-mêmes, avec une manière d’«être citoyen» qui est particulière à chaque personne.

Contours de proximité

Pour travailler avec la non-demande et permettre des possibilités de changement, il est impératif pour les intervenants de définir les contours de leur proximité avec l’usager. Deux composantes de cette proximité peuvent être distinguées. Premièrement, une forme de proximité physique, encadrant l’espace commun dans lequel l’intervenant est admis. Cette proximité physique peut, par ailleurs, évoluer au fil de la relation, le cadre de l’intervention se déplaçant, par exemple, d’un point de rencontre dans l’organisme au domicile de la personne, s’il y a lieu. Cette forme de proximité, que je nomme le «voisinage courtois» (Paumier, à paraître), permet la mise en confiance. Elle permet aussi à l’intervenant de se démarquer d’autres figures institutionnelles souvent vues comme plus menaçantes, au premier rang desquelles figurent les policiers et parfois les professionnels de la santé et de la justice. 

La deuxième forme de proximité est verbale. Elle délimite les critiques et suggestions que l’intervenant peut faire, dessine ce qui peut être dit ou pas dans le cadre de la relation, ainsi que les questions qu’on peut poser. Ce type de proximité permet de «tendre des perches», expression utilisée régulièrement au cours des entretiens pour désigner la marge de manœuvre permise par l’usager à l’intervenant dans son référencement vers d’autres organismes. Il peut s’agir, par exemple, de moyens concrets pour améliorer les conditions de vie de la personne et permettre l’expression, si nécessaire, d’une demande dont la personne serait la principale instigatrice.8

Ainsi, un vendredi soir, j’assiste à la discussion entre un usager et un intervenant. L’usager, épuisé et se disant de lui-même en descente, est «tanné». Il aimerait ne plus être dans la rue et aller en cure, mais pas ce soir (il est deux heures du matin). L’intervenant propose alors à l’usager de se reposer un peu et de profiter de la nourriture déposée plus tôt par un boulanger du quartier, puis de repasser bientôt pour voir ensemble ce qui serait le plus adapté à ses besoins. L’intervenant se voit ainsi «tendre des perches […] pour voir s’il accroche ou s’il n’accroche pas», tout en ouvrant une fenêtre pour une intervention future.

Interventions et trajectoires

La nature même de l’intervention communautaire de première ligne auprès d’usagers de drogues par injection et par inhalation, permet de mettre en contexte certaines critiques qui visent la réduction des méfaits. En premier lieu, des chercheurs et acteurs institutionnels prennent compte de la complexité des situations des individus ayant des troubles concomitants, tels la consommation de drogues et un problème de santé mentale. Ainsi, selon Landry et al. (2012 :1) la question «lancinante des 25 dernières années» est « comment intervenir auprès des personnes qui présentent des troubles concomitants de toxicomanie et de santé mentale ?» Cette question, qui se serait manifestée de «façon constante à chaque fois que les cliniciens et gestionnaires de ces centres ont été invités à énoncer leurs besoins, tant sur le plan clinique que sur celui de la recherche, s’explique certainement par la complexité du tableau clinique présenté par ces personnes, le sentiment fréquemment ressenti d’être dépourvu pour intervenir auprès d’elles et les risques importants que l’association de la consommation de substances avec des troubles mentaux comportent pour leur sécurité et celle d’autrui.» 

Au cœur des difficultés de coordination entre les différents services et les contraintes économiques, le «travail en silo» des organismes communautaires amplifierait les difficultés à intervenir auprès de ces personnes (OTSTCFQ, 2006 ; Tremblay, 2013). Sur ce plan et aux yeux de ces acteurs, l’évolution de la complexité des problématiques rencontrées nécessiterait un changement de paradigme permettant d’assurer l’accès aux soins et aux services de manière plus constante et de diminuer le phénomène de la porte tournante. Cependant cela signifie également une transformation du rapport de l’intervention en s’inscrivant dans le temps long de la non-demande des personnes. Dans le contexte de la réorganisation massive du système de santé et de la nouvelle gestion publique (Bellot et al., 2013), le principal objectif devient alors d’assurer le continuum de soins et de services par le biais d’une intégration des services. 

Enjeu historique de l’État providence québécois (Jetté, 2008), l’intégration des services  permettrait une meilleure intervention sur la dangerosité envers soi et envers autrui liée à ce genre de situation et diminuerait le malaise des professionnels. Puisque «parmi les clients des services de toxicomanie, la présence de troubles concomitants constitue la règle et non l’exception» (Landry et al., 2012, p. 17), cette intégration faciliterait le référencement de personnes avec plusieurs problématiques vers d’autres services et ressources, en améliorant l’évaluation des situations individuelles, notamment par les intervenants de première ligne (Simoneau, 2012; Demers et al., 2002). Or, pour pouvoir être effective, cette intégration nécessiterait d’améliorer les diagnostics, les outils de dépistage et d’évaluation des situations, d’harmoniser la terminologie pour désigner tant les situations que les actes de l’intervention de première ligne et de réduire le chevauchement des mandats entre les organismes et les institutions (Paumier, 2017). 

Adopter l’intégration des services pour mieux coordonner les différents paliers de l’action sociale comporte cependant le risque de bureaucratiser l’intervention communautaire. Cette approche nécessite de mieux comprendre les effets de la complexification des situations individuelles9 sur les méthodes du travail de proximité. La promotion de l’intégration des services (qu’il faudrait d’ailleurs plutôt nommer «intégration des pratiques»), questionne la pertinence de l’homogénéisation des pratiques de première ligne en termes d’évaluation, de diagnostic et de référencement. Elle suppose ainsi de profondes transformations, tant sur le plan de la réduction des méfaits que sur celui du milieu communautaire lui-même. 

Travail de proximité et intégration des services partagent le même-but : rejoindre des populations difficilement accessibles autrement et faciliter les trajectoires de soins et de services des usagers. À ce titre, améliorer l’efficience du système de santé en réduction des méfaits, en renforçant le rôle de l’intervention communautaire dans l’évaluation et le référencement des personnes vers d’autres services semble contreproductif (au risque d’en faire un simple passage préinstitutionnel). On risque de réinstaurer des seuils et des contraintes dans des pratiques qui ont justement été mises en place pour les réduire. L’optimisation des trajectoires de soins nécessite-t-elle, pour autant, une polarisation de l’intervention sur les tâches d’évaluation et de référencement? Dans quelle mesure cette polarisation affectera-t-elle le lien de confiance entre l’intervention et l’usager, basé sur le temps long ? Enfin, là où le référencement fluide est l’objectif, quelle place sera laissée à la participation des personnes à la coconstruction, avec les intervenants, de leur propre trajectoire ?

Un espace de réflexion et d’échanges sur l’itinérance : nouveaux visages, pratiques novatrices, croisement des savoirs

Ce texte présente les grandes orientations de l’animation scientifique du CREMIS relativement à la question de l’itinérance. En raison des changements sociopolitiques actuels en itinérance, le CREMIS se propose de renforcer sa programmation dédiée à l’animation des échanges entre chercheurs-es, intervenants-es et gestionnaires sur les nouvelles réalités et les stratégies d’intervention associées à ce phénomène. Ces nouvelles réalités comprennent, entre autres, l’accroissement de l’itinérance chez les familles, les minorités sexuelles (LGBTQ) et les personnes autochtones, venant, par le fait même, complexifier la compréhension et l’intervention en lien avec ce phénomène. Pour répondre à ces réalités émergentes, la recherche sur l’itinérance au Québec a emprunté des voies diverses en termes de méthodes et de disciplines. Toutefois, peu d’espaces collectifs et scientifiques ont été créés pour échanger et discuter des travaux empiriques, des modèles théoriques et des pratiques alternatives concernant ces nouvelles réalités. C’est dans cette optique que le CREMIS se propose de renforcer son espace d’animation scientifique sur l’itinérance afin d’alimenter les réflexions dans les milieux de pratique et de recherche, ainsi que de développer des initiatives novatrices.

Ouverture

Avant les années 2010, peu de politiques sociales dédiées spécifiquement à l’itinérance ont été développées, hormis celles à l’intérieur d’un réseau de services cherchant à répondre aux besoins pluriels des personnes (Côté, 2012). Or, depuis quelques années, différentes mesures ont vu le jour afin de lutter contre ce phénomène, telles que des plans d’action municipaux et régionaux, une politique nationale, des subventions gouvernementales (par exemple, les actions concertées sur les femmes et celles sur la violence conjugale) et des activités de dénombrement des personnes en situation d’itinérance (entre autres à Montréal; voir Latimer et al., 2015; RAPSIM, 2016). On peut ainsi constater l’essor récent d’actions politiques pour prévenir et enrayer l’itinérance au Québec, notamment sous forme d’investissements dans la recherche. La Politique nationale de lutte contre l’itinérance reconnaît d’ailleurs l’importance de soutenir et de renforcer la recherche sur ce phénomène afin d’en documenter la prévalence, les facteurs de vulnérabilité et les processus d’entrée, ainsi que de dégager les pratiques d’intervention les plus efficaces (Gouvernement du Québec, 2014 : 52). Cette ouverture politique à l’égard de la question de l’itinérance constitue pour le CREMIS une occasion à saisir pour approfondir la réflexion et la discussion collective sur ce phénomène.

De 1994 à 2009, des chercheur.e.s universitaires et professionnel.le.s se sont regroupé.e.s pour former le Collectif de recherche sur l’itinérance, la pauvreté et l’exclusion sociale (CRI). Le CRI avait pour objectif « de croiser connaissances pratiques et connaissances théoriques » pour comprendre et expliquer l’itinérance dans le but d’aider à élaborer les outils nécessaires pour lutter contre ce phénomène (Roy et Hurtubise, 2007 : 3). Durant cette période, de nombreux travaux ont été réalisés et publiés par les différents membres du CRI : ceux-ci ont mené près de 250 projets de recherche et organisé une vingtaine de colloques (Roy et Hurtubise, 2007). Depuis la dissolution de ce collectif, aucun centre de recherche n’a été, à notre connaissance, mis sur pied au Québec pour étudier le phénomène de l’itinérance. Si la dissolution du CRI n’a pas empêché l’élaboration et la réalisation de travaux de recherche sur l’itinérance, elle a toutefois laissé un vide quant à l’existence d’un lieu collectif d’échanges et de réflexion scientifique sur ce phénomène.

En raison de sa présence au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, le CREMIS constitue un lieu privilégié pour de tels échanges, tant par sa localisation géographique que par son expertise et sa mobilisation des connaissances. En effet, ce CIUSSS est situé dans un secteur géographique marqué par les inégalités sociales et dont l’un des mandats régionaux concerne l’itinérance.1 D’ailleurs, le CIUSSS offre différents services en itinérance, tels que la Clinique itinérance adulte, la Clinique des jeunes de la rue, l’Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance (EMRII) (en partenariat avec le Service de police de la Ville de Montréal) et l’équipe itinérance du Centre de réadaptation en dépendance de Montréal (CRDM). Cette proximité avec les milieux de pratique permet aux membres du CREMIS de développer des projets de recherche qui sont arrimés aux interventions.

À cet effet, le CREMIS compte parmi ses membres plusieurs chercheur.e.s universi-taires, praticien.ne.s chercheur.e.s et gestion-naires chercheur.e.s qui se spécialisent dans le champ de l’itinérance sous différents angles, comme la santé mentale, la santé sexuelle, les parcours de soins, le vieillissement, les récits de pratique, la judiciarisation et les politiques sociales. Également, le CREMIS accorde de l’importance au croisement des différents savoirs et au travail intersectoriel afin de documenter, d’expliquer et de repenser les interventions. L’espace d’animation scientifique du CREMIS s’effectuera selon trois axes de réflexion : 1) les nouvelles réalités et les nouveaux visages de l’itinérance; 2) les paradigmes d’intervention et les pratiques novatrices en itinérance; 3) les savoirs expérientiels et le croisement des savoirs pour documenter et intervenir sur l’itinérance.

Nouveaux visages

L’itinérance se complexifie par la diversification de ses visages, que ce soit au sujet de l’expérience des familles, des personnes âgées, des Autochtones, de la diversité sexuelle et de genre, de l’itinérance rurale ou des problèmes de santé mentale. Ce premier axe, qui renvoie aux réalités émergentes, vise à partager les connaissances et les informations sur ces nouveaux visages. L’image réductrice du « clochard alcoolique » ne tient évidemment pas compte de l’ensemble des dimensions qui composent la vie des personnes en situation d’itinérance (RAPSIM, 2003). Par exemple, on constate une augmentation d’environ 40 %, ces dernières années, de la fréquentation des refuges d’urgence destinés aux familles en situation d’itinérance au Canada (Noble, 2014; Segaert, 2012). Certains organismes notent aussi un accroissement des taux de fréquentation d’environ 50 % des ressources d’hébergement en itinérance par les personnes âgées de plus de 50 ans (PAS de la rue, 2016; Auberge Madeleine, 2016). De la même façon, il y a une accentuation du profilage social et de la judiciarisation des personnes en situation d’itinérance (Bellot et al., 2005).

Ces différents visages suggèrent l’importance de porter attention au processus de « fabrication » de l’itinérance afin de développer de nouvelles pratiques d’intervention ou de repenser les pratiques existantes, tant dans une logique de prévention que dans une meilleure gestion des urgences. L’animation scientifique du CREMIS permettra de partager les données scientifiques les plus actuelles sur ces réalités émergentes qui demandent la mise en place d’interventions particulières et ciblées, ainsi que des méthodologies novatrices permettant d’en cerner la complexité. Les questions qui animeront cet axe sont : Quel est l’état des connaissances actuelles sur les nouvelles réalités de l’itinérance? Quels sont les mécanismes sociaux qui transforment le visage de l’itinérance au Québec? Quels sont les modèles théoriques, les approches conceptuelles et les outils méthodologiques les plus pertinents pour comprendre, documenter et analyser ces réalités émergentes? Comment envisager l’avenir de la recherche pour mieux documenter la complexité de l’itinérance et provoquer des changements sociaux pour contrer ce phénomène?

Paradigmes d’intervention

Le deuxième axe porte sur les paradigmes d’intervention et les pratiques novatrices développées pour intervenir sur les diverses réalités en itinérance. Au fil des années, les travaux de recherche ont mis en lumière une multitude de paradigmes et d’approches d’intervention en matière d’itinérance au Québec, tels que l’intervention par les pairs (Bellot et al., 2010), l’accompagnement social (Côté et al., 2015; Roy et al., 1998), l’intervention collective (Parazelli et Colombo, 2006), l’approche du « logement d’abord » (Beaudoin, 2016), la pratique de proximité (outreach) et de la défense de droits (advocacy) (Hurtubise et Babin, 2010). En outre, plusieurs programmes, services et pratiques novatrices ont été mis en place dans différentes régions du Québec afin de subvenir à des besoins spécifiques, tels l’Équipe Itinérance de Trois-Rivières, l’Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance (EMRII), l’École de la rue CAPAB de Macadam Sud, la Clinique de santé physique de la Mission Old Brewery (OBM) et le Projet de réaffiliation en itinérance et santé mentale (PRISM) de l’OBM et du Département de psychiatrie du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (Ministère de la Santé et des Services sociaux, 2014). Ces différents exemples d’approches et de pratiques novatrices montrent l’étendue et la diversité des stratégies d’intervention mises en place au Québec pour lutter contre l’itinérance.

L’animation scientifique du CREMIS donne l’occasion de discuter des forces et des limites de ces différentes stratégies d’intervention. Ainsi, différentes questions alimenteront cet axe : Que savons-nous sur les paradigmes d’intervention, les services et les pratiques mis en œuvre pour lutter contre l’itinérance? Quelles sont les stratégies d’intervention les plus efficaces et les plus pertinentes pour tenir compte des différentes réalités de l’itinérance? Comment est-il possible d’adapter et d’implanter en contexte québécois des pratiques novatrices en matière d’itinérance développées ailleurs? Comment envisager l’avenir de la recherche pour améliorer l’intervention?

Savoirs

Le troisième axe, qui part du principe de la co-construction des expertises, porte sur le croisement des savoirs expérientiels, professionnels et de recherche, tout en tenant compte de l’intersection de différents axes de différenciation sociale, comme l’âge, le genre, l’orientation sexuelle et l’origine ethnique. Depuis quelques années, l’approche « en silo », centrée soit sur les problèmes spécifiques (santé mentale, toxicomanie, logement, etc.), soit sur les groupes distincts (femmes, jeunes, personnes âgées, etc.), a été dénoncée, tant dans le milieu de la recherche que dans celui de l’intervention, comme étant une conception réductrice qui ne permet pas de prendre en considération les effets combinés ou simultanés des différentes problématiques ou positions sociales (Côté, 2012; RAPSIM, 2003). L’animation scientifique du CREMIS permet de donner la parole à différents acteurs afin de croiser des regards, des visions et des expertises différents sur le phénomène de l’itinérance. Cet espace de discussion permet également de faire le point sur les pratiques croisées existantes qui tiennent compte de la diversité des réalités chez les personnes en situation d’itinérance.

Cet axe sera animé par les questions suivantes : Comment les acteurs provenant de différents secteurs (communautaire/associatif, institutionnel, recherche) et régions développent-ils des interventions intersectorielles pour prévenir et lutter contre l’itinérance? Quelles sont les pistes prometteuses pour bonifier ce type d’intervention? Comment la recherche peut-elle tenir compte de l’intersection des axes de différenciation sociale?

Un tremplin

Les nouvelles réalités en itinérance entraînent la mise en place de pratiques novatrices comprenant, entre autres, des approches intersectorielles et des approches dites du « logement d’abord ». Elles obligent les chercheur.e.s à repenser leurs conceptions, définitions, analyses, méthodologies de recherche et questions déontologiques, provoquant ainsi une fragmentation des travaux scientifiques (MacDonald, 2014, 2016). Cette fragmentation se voit d’autant plus accentuée qu’il existe peu d’espaces ou de regroupements scientifiques pour asseoir une réflexion collective sur les nouvelles réalités en itinérance au Québec. L’espace offert par le CREMIS sera renforcé afin de servir comme tremplin pour alimenter les milieux de recherche et de pratique afin de mieux tenir compte des réalités émergentes.

17ème Atelier international de recherche et d’actions sur les inégalités sociales et les discriminations du CREMIS, Brxuelles 2016 : des murs et des brèches

Au cœur des inégalités sociales et de la « Fabrique des pauvres» se trouvent des obstacles et barrières relevant de l’accès à l’éducation, au logement, au travail, à la justice, à la santé, à un revenu décent, entre autres choses. Comment expliquer ces obstacles et barrières ? Comment les surmonter ? Jusqu’à quel point peut-on identifier des rapports sociaux qui sont producteurs de ces inégalités et de la pauvreté aux différents moments de la vie ? En quoi consistent-ils ? Le dix-septième Atelier international de recherche et d’actions sur les inégalités sociales et les discriminations du CREMIS a été organisé à Bruxelles au mois de mars 2016, en collaboration avec Le Forum Bruxelles contre les inégalités (note 1). Ce dix-septième atelier a été fondé sur le partage des pratiques développées par les participants qui visent à enrayer la «Fabrique des pauvres», en comprenant mieux la fabrique comme telle et en ouvrant des brèches qui peuvent nous amener ailleurs.

Depuis 2003, les ateliers internationaux du CREMIS mettent en contact et en tension des mondes qui souvent ne se rencontrent pas : chercheurs, intervenants sociaux et de la santé, représentants des populations concernées, militants, élus et autres. Les participants sont issus de milieux et de groupes d’âge différents et possèdent autant des savoirs d’expérience de vie et d’intervention que des savoirs fondés sur des pratiques de gestion et de recherche. Le choc des cultures, des façons de faire, des langages et des spécialisations peut ouvrir des brèches surprenantes dans les manières de penser et d’agir. Les participants mettent en commun leurs engagements et leurs savoirs accumulés pour faire avancer les connaissances sur les inégalités et la pauvreté et échanger sur les pratiques existantes ou à inventer permettant de contrer leurs effets ou de les réduire. Ces savoirs sont mis en commun lors d’une semaine de séances de travail intensives. L’atelier débouche sur une journée publique d’échanges et de délibération à la fin de la semaine.

À Bruxelles, cette journée publique de clôture à la Maison du peuple à Saint-Gilles a pris la forme d’un tribunal populaire des droits de la personne, réunissant 150 personnes de la région bruxelloise et animé par les membres québécois et belges de l’atelier. Les personnes présentes ont été invitées à délibérer sur les pratiques présentées en tant que «brèches» possibles dans les «murs» de la Fabrique des inégalités: brèches en termes de travail de terrain, d’orientations institutionnelles, de pratiques de recherche. Les quatre murs de la fabrique identifiés pendant la semaine – l’étiquetage des populations, les conditions matérielles de vie, les contraintes imposées aux intervenants, les rapports sociaux inégalitaires – ont été reproduits sous forme écrite sur les quatre murs de la Maison du peuple, en même temps que les brèches identifiées.

Ces brèches ont été relevées à partir des échanges sur les pratiques développées, de part et d’autre de l’Atlantique, par les participants à l’atelier. À l’œuvre dans ces pratiques se retrouvent l’intelligence de l’action collective, le potentiel, capacités et forces des personnes, le décloisonnement, le pouvoir de l’action, la recomposition du social, l’effectivité des droits, la non-hiérarchisation des savoirs, la lecture de genre, en même temps que l’indignation et la parole critique. S’y retrouve aussi la nécessité de prendre le temps avec les gens, de s’émanciper du temps de la Fabrique qui s’impose de plus en plus dans les services publics et les administrations, et surtout de favoriser les temps d’échanges citoyens essentiels pour agir sur les inégalités et faire société ensemble. Dans les pages qui suivent, vous trouverez les réflexions de Manu Gonçalves au sujet de l’atelier, ainsi que la liste des participants à cette édition de 2016.

Les participants à l’atelier

Ibrahim Akrouh, conseiller juridique et chargé de recherche au Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie (MRAX), Bruxelles.

Jessica Albayrak, paire-aidante au Groupe d’intervention alternative par les pairs (GIAP), Montréal, œuvrant auprès des jeunes de la rue à l’équipe mobile de Médecins du Monde.

Doris Allard, organisatrice communautaire au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Lorraine Beauvais, chef d’administration de programmes des équipes jeunesse et scolaire au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Gestionnaire-chercheure au CREMIS.

Sylvia Bissonnette,  coordonnatrice du Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec, un organisme fondé par le Front commun des personnes assistées sociales du Québec. Membre partenaire du CREMIS.

Eliane Bonjean, Ecrivaine publique – Coordinatrice des actions sociolinguistiques, Ville de Grenoble.

Sophie Damien, référente sociale pour les projets bruxellois de Médecins du Monde.

Françoise De Boe, juriste, coordonnatrice du Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, Bruxelles.

Nicolas De Kuyssche, directeur de l’association Le Forum Bruxelles contre les inégalités, réunissant une cinquantaine d’organisations et de services sociaux qui luttent contre les inégalités sociales.

François Denuit, doctorant à l’Université de Warwick et à l’Université Libre de Bruxelles, spécialiste de la politique sociale européenne en matière de lutte contre la pauvreté, l’exclusion sociale et le chômage.

Denis Desbonnet, journaliste, activiste et animateur, en charge des problématiques liées à la pauvreté au Collectif Solidarité Contre l’Exclusion, Bruxelles.

Ariane Dierickx, directrice générale, l’Ilot, Bruxelles.

Céline Galopin, historienne de l’art, médiatrice culturelle au sein de l’association sans but lucratif Article 27 à Bruxelles ; développe des projets artistiques avec des publics vivant dans une grande précarité.

Isabelle Gamot, Cheffe du Service Promotion de la Santé, Direction Santé Publique et Environnementale, Ville de Grenoble.

François Ghesquière, attaché scientifique et expert en inégalités sociales à l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS).

Baptiste Godrie, sociologue, chercheur d’établissement au CREMIS, professeur associé au département de sociologie de l’Université de Montréal.

Manu Gonçalves, co-directeur du service de santé mentale bruxellois, Le Méridien ; coordinateur santé mentale et précarités pour la Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale.

Lazaros Goulios, Permanent interprofessionnel pour le syndicat CSC de Bruxelles en charge des questions relatives aux travailleurs sans emploi. Membre de la Coordination sociale locale du Mouvement ouvrier chrétien à Schaerbeek.

Chahr Hadji, éducateur spécialisé en accompagnement psycho-éducatif travaillant auprès de personnes sans-abri à Bruxelles.

Stéphane Handfield, étudiant à la maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal.

Hélène Hiessler, Culture et démocratie, Bruxelles.

Eric Husson, coordinateur, Lama, ASBL bruxellois, centre ambulatoire médico-social de prise en charge d’usagers de drogues. Responsable, Concertation bas seuil (CBS), un groupe d’institutions qui regroupe la MASS de Bruxelles et le centre d’accueil de crise Transit.

Catherine Jauzion, cofondatrice du Café Touski, une coopérative de travail dédiée aux familles et résidents du quartier Centre-Sud, Montréal. Doctorante en sociologie, Université du Québec à Montréal.

Isabelle Laurin, chercheure d’établissement à la Direction de santé publique de Montréal dans le service Développement des enfants et des jeunes. Chercheure membre du CREMIS.

Jean-Baptiste Leclercq, sociologue, chercheur d’établissement au CREMIS, professeur associé au Département de sociologie de l’Université de Montréal.

Sébastien Lo Sardo, anthropologue, chargé de mission, Le Forum Bruxelles contre les inégalités.

Frédéric Maari, spécialiste en activités cliniques au programme dépendances du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Praticien-chercheur au CREMIS.

Céline Mahieu, sociologue, professeure à l’École de santé publique de l’Université Libre de Bruxelles.

Alain Maron, député écologiste, Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale.

Christopher McAll, professeur et directeur, département de sociologie, Université de Montréal. Cofondateur et codirecteur scientifique du CREMIS. Fondateur et coresponsable des ateliers internationaux du CREMIS.

Geneviève McClure, Agente de planification, programmation et de recherche, volet développement de la recherche et animation scientifique, CREMIS (Montréal). Coresponsable des ateliers internationaux du CREMIS.

Deborah Myaux, Cellule aide alimentaire, Fédération des services sociaux, Bruxelles.

Tristan Ouimet-Savard, coordonnateur au développement des pratiques et à la défense des droits du Regroupement des Auberges du cœur du Québec (RACQ).

Mohamed Ouslikh, sociologue, Bureau d’étude du syndicat FGTB de Bruxelles.

Baptiste de Reymaeker, Culture et démocratie, Bruxelles.

Jean Spinette, Président du Centre public d’action sociale (CPAS) de Saint-Gilles et président de la Conférence des 19 CPAS bruxellois.

Georges Tonon, bénévole, maison d’accueil pour sans abris Les Petits Riens à Bruxelles. Expert du vécu au Service Public de Programmation (SPP) Intégration sociale et a la Direction générale aux personnes handicapées (DGPH).

Marc Uhry, Fondation Abbé Pierre (Europe)

Olivier Vangoethem, expert du vécu en matière de pauvreté et d’exclusion sociale pour le compte de l’Etat fédéral belge au Service Public de Programmation (SPP) Intégration sociale.

Bruno Vinikas, vice-président, Le Forum Bruxelles contre les inégalités.

Serge Zombek, psychiatre, responsable pendant trente ans d’une clinique générale au sein d’un hôpital public du centre de Bruxelles.

Promouvoir l’intervention collective dans les Auberges du coeur : recherche-action participative et co-construction des connaissances

Cet article s’intéresse au processus d’une recherche-action participative (RAP) réalisée avec un groupe d’intervenants1 travaillant dans des ressources d’hébergement communautaire – les Auberges du Cœur du Québec – regroupées au sein du Regroupement des Auberges du cœur du Québec (RACQ)2. Notre démarche de RAP (Morissette, Greissler et René, 2015) s’inscrit dans un contexte où le RACQ souhaitait réfléchir aux pratiques qui soutiennent l’expression de la citoyenneté des jeunes hébergés dans les Auberges3, pratiques dont on avait observé les limites par le passé (René et al., 2007). C’est pour répondre aux besoins du RACQ que l’équipe de recherche a favorisé le choix d’une RAP durant l’étape d’élaboration du projet (de juillet à décembre 2013)4. Elle visait à créer un espace de discussion, de réflexion, d’analyse et d’intervention portant sur les expériences d’action collective et les besoins de soutien et de formation des intervenants à cet égard.

Dans une démarche de RAP, les participants sont des co-chercheurs à part entière, et sont en théorie impliqués dans toutes les étapes de recherche. Il y a une dimension émancipatrice à ce type de processus qui est marqué par la volonté explicite de transférer du pouvoir aux co-chercheurs (René, Champagne et Mongeau, 2013). La RAP se distingue des recherches qualitatives traditionnelles par l’association directe et active des co-chercheurs dans le processus de recherche, de l’élaboration des objectifs à l’appropriation des résultats. En « cherchant » avec et non sur les participants, la RAP favorise la participation active de tous, tant au niveau politique (relations entre participants, implication dans les décisions), qu’au plan épistémique (reconnaissance de l’expérience, des savoirs des participants, etc.). L’objectif de cet article est de réfléchir à notre démarche de RAP en regard des balises et des enjeux propres à la réalisation de ce type d’étude5.

Une enquête coopérative

Le recrutement des participants s’est fait en collaboration avec le RACQ. Une invitation à participer à la démarche a été transmise à toutes les Auberges du cœur lors de l’assemblée générale d’octobre 2013. Au total, seize personnes ont participé à la recherche : douze intervenants ou coordonnateurs de sept Auberges différentes, ainsi que deux permanents du RACQ et deux stagiaires. Les participants ont collaboré à quatre rencontres de recherche, de février à septembre 2014, pour un total de 20 heures.

Comme on peut le constater en consultant le schéma qui suit, l’enquête s’est déroulée en trois cycles. Le premier cycle a permis aux participants de mieux s’approprier l’objet de l’étude, de le modifier collectivement, et de s’imprégner des principes de la RAP. Sur le plan du contenu, ils ont exprimé la volonté de réfléchir à la méthodologie et à la théorie de l’action collective (AC), en documentant les pratiques et les outils favorisant l’expression de la citoyenneté des jeunes, afin d’en arriver à mieux supporter cette forme d’action au sein des Auberges du Coeur. Ils ont donc été amenés à collecter des données dans leur milieu de travail, afin d’en discuter lors de la deuxième rencontre, qui portait sur les pratiques existantes en action collective au sein de leur propre Auberge, ainsi que sur la manière d’entrevoir les jeunes dans l’actualisation de ces pratiques. On pense à des situations survenues dans leur milieu, à des actions réalisées par eux ou leurs collègues, pouvant constituer des « bougies d’allumage » à une action collective. Il a entre autres été question de la place occupée par des activités d’éducation populaire dans certaines Auberges et des moments qui permettent de sensibiliser les résidents à des questions sociales et à des enjeux politiques. Cette première étape a permis de préciser la nature des savoirs en présence – ici plus expérientiels, par rapport à des savoirs plus théoriques ou liés à la culture organisationnelle.

Le deuxième cycle de l’enquête a davantage fait ressortir l’importance du rôle de l’intervenant pour traduire les principes des Auberges en pratiques concrètes de développement d’une pensée et d’actions collectives. S’en dégagent des changements à apporter au sein des Auberges et du RACQ et des moyens concrets pour soutenir les intervenants dans le développement de ces pratiques collectives. D’après l’analyse des participants, cela pourrait se traduire, entre autres, par une plus grande volonté organisationnelle de prioriser ces pratiques, un meilleur partage des actions entre Auberges  et un soutien continu du personnel sur ce plan. À ce stade, les propositions avancées sont traversées par une certaine formalisation des pratiques (plus structurées ou réflexives). En termes de démarche, les participants ont encore une fois eu à se mettre en action comme co-chercheurs entre la deuxième et la troisième rencontre. Ce sont les données recueillies suite à l’activité réalisée au sein de l’équipe de travail de leur propre Auberge (voir schéma 1) qui ont été discutées lors de la troisième rencontre.

Le troisième cycle de la démarche prend non seulement appui sur les résultats issus de nos échanges et des données recueillies sur le terrain, mais également sur des apports théoriques auxquels ont contribué des membres de l’équipe de recherche lors de la quatrième et dernière rencontre. Ces apports ont favorisé l’émergence de certains éléments transversaux d’analyse et de réflexion, en lien avec les théories sur l’action collective. La nature du rôle joué par les intervenants fait partie de ces réflexions. La nécessité qu’ils soient présents et actifs, dans un rôle de support, par exemple comme « catalyseurs » ou « facilitateurs » a été évoquée régulièrement (Toomey, 2009).  La présentation des résultats à l’assemblée générale (AG) du RACQ de novembre 2014 réalisée avec certains co-chercheurs disponibles ce jour-là fait également partie de ce troisième cycle d’enquête. En effet, ce moment a permis au RACQ, une fois les rencontres de recherche terminées, de s’approprier les résultats et d’amorcer une réflexion sur les suites de la démarche de recherche. Ce fut une occasion supplémentaire de co-construction de connaissances.

Schéma 1 – : Les cycles de la démarche de recherche et les principaux faits saillants

Regard critique

Voyons maintenant les points forts et les points faibles de notre démarche, en regard de son contexte de réalisation. D’une manière générale, il importe d’abord de souligner que notre enquête s’est déroulée dans un contexte très favorable à sa réalisation. Le RACQ avait identifié un besoin clair et explicite. Ils ont fait appel à des chercheurs qui avaient déjà collaboré par le passé avec le RACQ. De plus, le regroupement est un milieu assez ouvert à la recherche, et certains intervenants ont l’habitude de travailler avec des chercheurs. Partager des savoirs avec des chercheurs n’est donc pas totalement nouveau pour eux. Cela a sûrement facilité notre entrée sur le terrain, et favorisé l’ouverture et l’écoute au moment de la présentation des résultats en AG. Un contexte différent aurait sûrement demandé une préparation plus longue et attentive avant de débuter l’enquête.

Un aspect fondamental d’une RAP concerne la participation effective des premiers concernés à l’étude. Comme nous l’avons déjà mentionné dans ce texte, dans le cadre d’une RAP on cherche avec et non sur les participants. Nous avons donc travaillé à impliquer les participants dans la prise de décisions concernant les objectifs de la démarche, les méthodes d’enquête, les actions à poser suite à la recherche et la diffusion des résultats à l’AG du RACQ. Les participants furent aussi sollicités comme chercheurs, de manière encore plus explicite, par leurs collectes de données, ou leur participation directe à l’analyse et à la discussion sur les données recueillies, les comptes rendus de rencontres, les réflexions en séance. Au final, le bilan est assez positif : leur désir de prendre part à la démarche, leur application à bien faire les devoirs et à réfléchir ensemble, furent exemplaires. Le fait d’avoir des tâches à accomplir entre les rencontres a suscité selon nous un réel engagement, une posture réflexive au-delà des rencontres de recherche. Cet engagement est un enjeu central à toute RAP. Le contexte général identifié au paragraphe précédent a sûrement été aidant, jumelé aux diverses occasions de participation que nous avons proposées au groupe.

En regard de cet engagement, une limite est à noter : la difficulté d’endosser le rôle de co-chercheur pour les participants. En fait, bien que nous ayons abordé la dimension participative au départ, il y a sans doute eu une certaine confusion entre le rôle de participant plus classique à une recherche et celui de réel co-chercheur. Comme la démarche était plutôt inductive et qu’ils n’avaient pas l’habitude d’être dans ce rôle, ils avaient parfois l’impression de ne pas savoir où nous en étions, en attente de balises plus claires de la part de l’équipe de recherche. Ils avaient besoin de réponses alors que l’on posait surtout des questions. Ceci interroge également notre propre rôle sur le plan du contenu : aurions-nous dû leur apporter plus tôt un savoir théorique et construit, afin par exemple de clarifier et cadrer certains concepts, quitte à mettre en jeu l’exploration collective ?

Cette difficulté à endosser pleinement le rôle de co-chercheur soulève une autre faiblesse : le partage limité des décisions entourant le protocole de recherche, les différentes phases de l’enquête, les multiples fonctions (animation, transcription, etc.). Cela peut s’expliquer par la durée du processus, somme toute assez courte (quatre rencontres), une limite à la prise en charge de la démarche et ainsi des devoirs à réaliser entre chaque rencontre. Une démarche à plus long terme aurait peut-être généré une plus grande appropriation et ouvert la voie à un partage plus démocratique du processus.

Un dernier élément concerne les défis spécifiques liés à l’animation des rencontres. Dans notre manière d’animer la démarche de recherche, nous avons tenté de  favoriser le partage des préoccupations de chacun, de donner la parole à tous les participants, de faire parler les membres du groupe avant les chercheurs, de nous appuyer sur leurs préoccupations et de nous en servir pour structurer les rencontres suivantes. Toutefois, force est d’admettre que les embuches étaient nombreuses en séance. Par exemple, en raison de la densité du matériel apporté par les co-chercheurs à chacune des rencontres, il était difficile d’entendre et de bien saisir in situ la portée des réflexions. L’exercice de synthèse en fin de rencontre, à chaud, était exigeant pour tous. Notons ici que certains participants auraient aimé que les discussions soient davantage encadrées.

Limites au plan politique

La démarche et les savoirs produits présentent une utilité pour le RACQ et ses membres. La richesse des rencontres, sur le plan du partage des pratiques et des défis de ce type d’intervention, a permis non seulement de les documenter, mais de constituer en quelque sorte, en soi, un espace de formation en devenir. En somme, cette démarche a permis aux Auberges participantes de réfléchir ensemble à ce qu’est l’action collective au sein des Auberges, aux raisons et aux bénéfices liés à ce type de pratiques ainsi qu’à la manière de les supporter. Ici, le fait que des directions d’Auberges dégagent des intervenants pour qu’ils s’investissent dans cette démarche fut très bénéfique pour la réalisation de la RAP.

Cela dit, notre étude présente certaines limites. Les résultats obtenus ne sont pas exhaustifs, en raison de notre mandat limité, d’une part, et du temps assez court alloué à ce processus d’autre part. Les modestes ressources financières disponibles pour la recherche ont aussi forcément influencé son ampleur. Enfin, les sept Auberges ayant participé à la recherche présentaient un profil de pratiques déjà orientées vers le collectif. Ce dernier point a un impact politique, entre autres, sur ce que nous pourrions appeler la capacité de conviction : comment convaincre les autres Auberges, suite à cette enquête, de la pertinence de travailler en ce sens et d’actualiser un plan d’action ? Comment s’assurer que les Auberges embarquent dans le train, avec les contraintes qu’elles rencontrent, et les freins que notre démarche a d’ailleurs bien fait ressortir ? Il s’agit là d’un enjeu politique majeur d’une RAP.

Le recyclage informel et la coopérative Les Valoristes : récupération et reconnaissance

À Montréal, plusieurs centaines d’individus ramassent les contenants consignés (bouteilles, canettes et autres) dans les poubelles et dans les bacs de recyclage. Cette forme de travail informel, souvent invisible, permet à ces personnes de survivre, malgré des revenus inadéquats provenant de l’aide sociale ou, de plus en plus fréquemment, du travail précaire. Les récupérateurs font habituellement du porte-à-porte, fouillant les bacs de recyclage et les poubelles, pour ensuite retourner leur collecte chez certains détaillants, principalement les épiceries, afin d’obtenir le montant de la consigne. Ce type de travail de récupération et de recyclage informel est présent un peu partout dans le monde, et peut prendre plusieurs formes. Il concerne habituellement les parties les plus marginalisées de la population urbaine et permet à des milliers d’individus de survivre en marge des emplois formels.

En 2012, un groupe de récupérateurs a fondé la Coopérative les Valoristes, qui vise à offrir un service de retour de meilleure qualité aux travailleurs en organisant un centre de dépôt où ils peuvent rapporter leurs contenants plus facilement que chez les détaillants. De plus, la coopérative assure aux récupérateurs une représentation politique et une voix dans l’élaboration des politiques publiques et des politiques de consigne. Au courant de l’été 2014, nous avons réalisé une étude exploratoire au centre de dépôt temporaire de la coopérative, en faisant une cinquantaine d’entrevues semi-dirigées réalisées auprès de  « clients », membres ou non, utilisant les services de la coopérative. Cette étude, commandée par la coopérative elle-même, visait à la fois à tracer un portrait général des personnes rejointes par la coopérative, mais aussi à obtenir son point de vue sur l’amélioration possible des services et de la politique de consigne de manière plus générale.

Seront présentés ici le portrait des récupérateurs rencontrés, ainsi que les différents types de parcours de vie qui en émergent. Nous aborderons ensuite la question du statut accordé au travail de récupération et ce que statut implique en termes d’organisation collective et de représentation.

Portrait

Au premier abord, la population des récupérateurs semble relativement homogène, notamment en termes d’âge, de genre et d’origine ethnique. La majorité des récupérateurs rencontrés sont d’origine québécoise ou canadienne et ont le français comme langue maternelle. Plus de la moitié dépassent les 50 ans et le tiers a plus de 55 ans. Notre étude reste ainsi circonscrite à un groupe plutôt restreint de travailleurs, principalement des hommes blancs francophones habitant les quartiers situés au sud de Montréal.

Nous n’avons pu rencontrer que 5 femmes lors de nos entretiens, contre 45 hommes, et ce malgré le fait que nous avons sélectionné le plus de femmes possible parmi les personnes qui utilisent le centre de dépôt. Cette sous-représentation des femmes dans la coopérative n’est pas un signe de leur non-participation au recyclage informel de manière plus large. Plusieurs récupérateurs nous ont rapporté l’existence de groupes de femmes, souvent immigrantes (d’origine asiatique ou maghrébine pour la plupart), travaillant dans certains quartiers de Montréal et ne se mêlant pas aux autres récupérateurs. Il serait nécessaire d’étudier davantage la réalité des autres récupérateurs pour tracer un portrait plus global du travail informel de recyclage à Montréal.

Pour beaucoup de récupérateurs rencontrés, le vieillissement a apporté une forte précarité en matière d’emploi, particulièrement pour les individus issus de milieux défavorisés et ayant toujours eu des emplois instables ou atypiques. Selon eux, peu d’entreprises souhaitent engager des travailleurs de leur âge, leur préférant des travailleurs plus jeunes. La multiplication des problèmes de santé est un autre facteur pouvant expliquer l’impossibilité pour ces travailleurs de trouver un emploi stable. Les récupérateurs sont souvent dans une situation de revenus précaires. Si la plupart (76%) disposent d’un logement au moment de l’entrevue, bon nombre d’entre eux, soit près de 60%, ont déjà connu des situations d’itinérance de plus ou moins longue durée.

Parcours

C’est en étudiant les parcours scolaires et professionnels des récupérateurs que nous pouvons remarquer l’hétérogénéité de leurs expériences. Nous avons identifié quatre types de parcours qui permettent de comprendre les trajectoires de précarité ayant mené à l’intégration dans le travail de récupération informelle. Il s’agit ici de parcours « types » et non d’une classification permettant de rendre compte en détail de chaque parcours individuel.

Un premier type de trajectoire correspond aux individus qui possèdent soit un DEC technique (12%) ou un DEP (8%), soit un cours spécialisé dans des domaines divers comme la mécanique, la cuisine ou la coiffure. Les parcours de ces travailleurs sont souvent marqués par une intégration stable en emploi de longue durée, assortie de bonnes conditions d’emploi et d’une stabilité de revenu. Des épisodes de rupture menant à la précarité en termes de revenu, ont néanmoins marqué leur parcours. Pour plusieurs, ces ruptures sont issues de problèmes de santé majeurs, provoquant un arrêt de travail temporaire ou la perte de leur emploi. La plupart ont alors dû s’engager dans de longs recours les opposant à la CSST ou à leur employeur, afin de recevoir des indemnités compensant la perte de leur revenu. Ces travailleurs se sont alors tournés vers la récupération informelle afin de subvenir à leurs besoins, en attendant d’avoir accès à leurs indemnités.

Pour certains, cette période d’inactivité prolongée a mené à d’autres problèmes (alcoolisme, dépendance, dépression, etc.) rendant difficile leur réinsertion sur le marché du travail. La plupart, qu’ils soient considérés aptes au travail ou non, se voient ainsi exclus du marché de l’emploi. La récupération informelle des contenants devient leur seule manière de conserver un revenu minimalement adéquat, l’aide sociale ou l’assurance-emploi étant insuffisantes pour combler leurs besoins. Pour reprendre les mots d’un des répondants, la récupération informelle leur permet de « rester accrochés » et de ne pas tomber dans l’itinérance, la mendicité ou la criminalité.

D’autres récupérateurs n’ont pas terminé leurs études secondaires ou n’ont pas reçu d’éducation post-secondaire ou spécialisée. Ce deuxième type de parcours correspond à environ 40% des personnes rencontrées. Leur trajectoire professionnelle est marquée par une grande instabilité. Ils ont souvent alterné entre des contrats précaires au bas de l’échelle (travail en usine ou en cantine, livraison), des contrats « au noir » et des périodes de chômage et d’aide sociale. Pour ces individus, la collecte de contenants consignés devient une manière de complémenter l’aide sociale, souvent décriée comme insuffisante, et de conserver une certaine stabilité de revenu malgré l’instabilité de leurs parcours de travail. Leur objectif n’est donc pas tant de « rester accroché » que de survivre, la récupération informelle prenant la même forme que les autres emplois instables qu’ils ont occupés toute leur vie.

Un troisième type de parcours scolaire et professionnel émerge des entrevues. Il correspond aux individus possédant un baccalauréat ou des études de deuxième ou troisième cycles universitaires, 12% des répondants appartenant à cette catégorie. Les domaines étudiés sont diversifiés, allant des arts et lettres à la médecine, en passant par la biochimie et le droit. Bien que certains d’entre eux aient aussi connu des problèmes de santé majeurs leur ayant fait perdre des emplois stables et bien payés, la majorité sont encore en emploi, mais occupent des emplois atypiques ou précaires. Il peut s’agir, par exemple, de suppléance en enseignement, de contrats à la pige, de création artistique ou de travail autonome. Pour ces individus, la récupération des contenants consignés est une manière de stabiliser leur revenu dans les périodes creuses, tout en gardant une part de flexibilité leur permettant de s’adapter à des horaires fluctuants.

Finalement, un quatrième type de parcours est celui d’individus marqués par la criminalité – 12% des personnes interviewées définissant leur parcours en fonction de leur implication dans les milieux criminels. Pour ces individus, la collecte de contenants consignés est une manière de travailler légalement, tout en changeant leur mode de vie et leur cercle social. La plupart n’ont plus de contact avec les milieux criminels ou souhaitent s’en dissocier, mais ont de la difficulté à se trouver du travail, vu leur manque d’expérience légale et leur dossier criminel.

Liberté et informalité

C’est l’informalité de cette activité, impliquant une liberté d’horaires et de travail, mais aussi une absence de cadre strict et établi, qui assure la participation d’une bonne partie des récupérateurs. Selon les répondants, un cadre trop strict – incluant notamment une fiscalisation des revenus ou un contrôle de leurs activités – exclurait une bonne partie des récupérateurs actuels. La récupération informelle est vécue par la plupart comme une expérience temporaire, volontaire, s’insérant dans des moments difficiles de leur vie, comme une forme de « filet social » assurant une certaine stabilisation du revenu. Rares sont ceux qui se réclament d’une identité de récupérateur même si cette activité est centrale pour eux. Il s’agit donc d’une activité économique, assimilable au travail, mais qui n’arrive pas à assurer une intégration sociale durable ou une assise identitaire.

Dans cette optique, les activités de la Coopérative les Valoristes paraissent pertinentes pour arrimer la particularité du travail informel de récupération aux pratiques concrètes d’organisation collective. Il n’est pas nécessaire, pour utiliser les services de la coopérative, d’acheter une carte de membre ou de participer aux assemblées. Ce faisant, la coopérative n’impose pas aux récupérateurs de cadre ou d’appartenance particulière et n’offre, pour la plupart des récupérateurs, qu’un service de retour des contenants. Plusieurs d’entre eux ne souhaitent s’impliquer de toute manière pas à long terme dans l’organisation et ne voient pas les bénéfices d’une coopérative. Pour eux, le centre de dépôt temporaire offre des services utiles, rapides et plus simples que chez les détaillants, tout en offrant un accueil plus chaleureux. Dans sa forme la plus simple, elle permet donc une amélioration concrète de leurs conditions de travail.

Contributions

Les témoignages de ces personnes suggèrent que le travail de récupération informelle doit être considéré dans sa spécificité, dans la manière qu’il est vécu, et non comme un travail assimilable à n’importe quelle autre forme de travail ou comme une forme alternative de mendicité. La question du statut donné à ces travailleurs apparaît fondamentale. Leur contribution, économique comme environnementale, est indéniable. Ils procèdent à une  « réextraction » de bon nombre de matières premières (métaux légers, plastique, verre) tout en contribuant à un assainissement des lieux publics. Ce faisant, il devient nécessaire de leur assurer une reconnaissance sociale et politique, notamment en tenant compte de la réalité de leur travail et de leurs parcours, que ce soit dans les discours publics ou dans les politiques sociales. Cela inclut notamment de les intégrer aux consultations sur les questions de la consigne et de la gestion des déchets de manière plus générale, puisqu’ils acquièrent pour la plupart une bonne connaissance de ces systèmes.

À ce titre, la coopérative est devenue un interlocuteur de choix des organisations communautaires et des différents paliers gouvernementaux. Elle prend en quelque sorte le rôle d’un « syndicat » informel permettant de défendre la réalité des récupérateurs et de les représenter politiquement, ce qui leur permet d’avoir une voix auprès des pouvoirs publics. Son rôle est donc double, permettant une reconnaissance de la réalité des récupérateurs sans leur imposer de cadre particulier ou de code de conduite.

Il ne s’agit ici que de quelques-unes des questions abordées au cours de l’étude. L’objectif était de documenter une activité méconnue du public, tout comme des milieux communautaire et académique ; activité souvent assimilée à une forme d’itinérance ou de mendicité. Or, le travail informel de récupération apparaît comme une pratique économique particulière, permettant une réponse à un large éventail de parcours précaires. Notre étude est toutefois limitée dans ses conclusions puisque nous n’avons interrogé qu’une partie restreinte des travailleurs informels de la récupération à Montréal. Pour diverses raisons, un bon nombre de récupérateurs travaillent en dehors de la coopérative et peuvent connaître des réalités différentes de celles des personnes qui participent à cette dernière. Il serait pertinent d’approcher ces individus travaillant en dehors de la coopérative, pour voir si leur réalité diffère de celle des récupérateurs rencontrés et pour connaître leur point de vue sur les potentialités d’organisation collective.

Identités stigmatisées et discriminations : le son de la forêt

– Pourquoi tout le monde court dans cette ville ?

– Mais parce que c’est une ville de fous ! 

– Et puis, finalement, vous, quel intérêt avez-vous à vivre dans une ville de fous ?

– Moi, je suis le banquier !

Cette reprise d’un numéro de l’humoriste Raymond Devos est un exemple des nombreuses performances qui ont été réalisées dans le cadre du camp de création du projet Mains tendues sur la santé mentale dans l’espace public.1

« Les seules conditions de ce séjour sont de s’impliquer personnellement dans l’expérience. Il faut être ouvert et prêt à changer sa façon de voir les choses », lance Luc Gaudet, meneur de jeu et directeur de la troupe de théâtre Mise au jeu, lors d’une réunion préparatoire au camp de création. Les participants sont enthousiastes à l’idée de quitter la ville pour un séjour en campagne, toutes dépenses payées. Il y a cependant de l’appréhension. « Moi, je ne le sais pas, passer cinq jours avec quinze personnes que je ne connais pas… », partage nerveusement un des participants.

La route vers St-Paulin est l’occasion d’échanger. François2 nous parle de sa famille « fuckée » avec une certaine dérision. « Mon père est ‘schizophrène’, ma mère est handicapée et je suis gai. » Il nous parle des difficultés qu’il a rencontrées avec son père et du système de santé mentale. Anecdote au passage, il nous explique que la schizophrénie de son père se traduit, entre autres, par l’intolérance envers les blasphèmes : « Mon père peut passer une semaine sans nous parler parce qu’on a laissé échapper un mot d’Église ! » raconte-t-il. La conversation tombe sur la médication. À la critique émise sur la réduction du traitement par la pharmacothérapie, Mélissa explique en quoi les médicaments peuvent parfois être utiles et comment ils l’ont aidée à apaiser ses troubles anxieux. La route passe très rapidement.

Et puis… le silence. En sortant des véhicules, les participants constatent cette différence entre la ville et la forêt. « Est-ce vraiment le silence ou est-ce le son de la forêt ? » lance Dominique, issu de la communauté Innu. Ce dernier affiche un grand sourire. L’odeur des conifères lui rappelle sa petite enfance. Il communique avec fierté le fait d’avoir grandi à l’abri d’une tente avec ses parents. De la naissance jusqu’à l’âge de cinq ans, sa vie se résumait aux effluves de la nature. Puis, ce fut brutalement celles de l’encens des églises. Comme la majorité des Autochtones dans les années 50, il fut arraché à sa famille pour être placé dans un pensionnat catholique.

Pour le reste des participants, le simple fait de se retrouver dans la nature semble avoir produit un effet similaire. L’air frais redonne de la vivacité aux visages des participants. Chacun exclame à sa façon sa joie d’être dans le « bois » et d’avoir du temps libre pour réfléchir. Avec cinq journées devant soi, tout semble possible. Dans une société où personne n’a le « temps de… »3 et où le rythme de vie connaît une « accélération mortifère », notre présence dans la nature ne peut mieux se traduire que par un sourire. Cette simple constatation a de quoi nous faire réfléchir sur la santé mentale en contexte urbain. Il s’agit peut-être de notre première pensée en lien avec le projet Mains tendues : la ville et son rythme de « fou ».

À l’heure du souper, Olivier nous raconte des bribes de sa réalité et nous partage sa grande fatigue. Le sommeil dans les refuges et missions est loin d’être réparateur ! « On dort avec un œil fermé et un œil ouvert », confie-t-il. Il y a constamment de l’action. À toutes les heures, il y a des agents de sécurité avec leurs lampes de poche qui surveillent le dortoir. Il me confirme qu’il y a beaucoup de « problèmes de santé mentale » dans le milieu de l’itinérance. « Le gars qui rentre en prison et qui est perdu, il ne sait pas ce qu’il fait. Les screws pensent que c’est de la provocation. Ils le mettent au trou. Il devient encore plus confus. Ils le sortent du trou. Il est sur les dents. Il accroche un gardien, il l’attaque, encore le trou. Ou bien, ils lui donnent des médicaments forts qui le gèlent. Il sort de la prison sans savoir où aller, avec la rage au cœur. En plus, il n’a plus les médicaments qu’on lui donnait en prison. Il saute un plomb, c’est assuré ! »

Karine poursuit avec une anecdote personnelle portant sur la santé mentale et la rue. Elle raconte sa tentative d’aider une femme diagnostiquée « schizophrène », qu’elle a rencontrée dans les ressources en itinérance : « Mon chum et moi, on l’a hébergée pendant six mois. Elle entendait des voix du diable. Elle paniquait. Un jour, pour la rassurer, je lui ai dit que je venais de parler avec le diable et qu’il m’avait dit qu’il ne reviendrait pas si elle se calmait. Mais, rendu à un certain point, on n’a pas eu le choix de la sortir. Elle se donnait des coups de poing dans la figure. On ne savait plus quoi faire. »

Le rejet

Depuis ce camp de création, au fil des rencontres hebdomadaires du groupe, nous avons réfléchi à ce qui cause la détresse psychologique. À contre-courant avec notre époque où la souffrance semble être devenue un sujet tabou, nous avons pris le taureau par les cornes et abordé ce thème. Malgré la diversité de nos parcours de vie, le groupe en est arrivé à un constat unanime : le rejet est à l’origine de la plupart des souffrances vécues. « Le rejet est la première cause de maladie mentale. Du moins, c’est ce qui la précipite. Il arrive souvent que les gens entrent en crise après une rupture amoureuse ou une perte d’emploi. Cela peut aussi remonter à très loin, jusqu’à l’enfance. Par exemple, ne pas avoir été désiré comme enfant ou subir de l’intimidation à l’école. Plus tard, ça se répète dans d’autres relations », lance une amie d’un des participants, venant tout juste de sortir d’une période de crise.

Ces affirmations rejoignent celles de plusieurs chercheurs et cliniciens, dont Furtos (2007) qui parle de « pertes des objets sociaux ».4 Les membres du groupe insistent aussi sur les facteurs sociaux comme la pauvreté, l’exclusion et la précarité d’emploi dans la genèse des problèmes de santé mentale. La « pathologie » apparaît comme le fruit de conditions sociales difficiles autant sur le plan économique que sur celui de la reconnaissance sociale. Les membres du groupe ont aussi longuement discuté du mépris qu’ils ont vécu de la part de personnes censées les aider. Rosy, militante en défense de droits en santé mentale, souligne qu’une « fois que tu as l’étiquette ‘santé mentale’, tout ce que tu fais devient un symptôme de ‘santé mentale’. On oublie à quel point la pauvreté cause des problèmes de santé mentale, affecte les gens qui ont un diagnostic de ‘santé mentale’ et aggrave leur souffrance ». Elle s’insurge contre les effets de l’étiquette  de « psychiatrisé » qui tend à minimiser l’impact des conditions de vie de la personne sur son bien-être. Au fil des conversations, l’insuffisance de l’aide sociale revient souvent en lien avec la santé mentale. Comment avoir une bonne santé mentale lorsqu’on vit constamment avec des soucis financiers importants, comme celui d’arriver à payer son loyer et de s’assurer une subsistance minimale ?

Le manque de reconnaissance et de respect est frappant dans le cas des personnes en situation d’itinérance qui sont souvent ignorées par les passants, faisant comme si elles n’étaient pas là. Comme l’écrit Furtos (2007), « La plus grande horreur, pour un humain, sa plate-forme traumatique commune, c’est de ne pas être reconnu comme tel, c’est-à-dire respecté comme un humain par les humains de son groupe d’appartenance ; et cela quelle que soit la forme sociale du traumatisme manifeste. »5 Cette horreur peut même mener à se couper complètement de soi pour ne plus sentir la souffrance. Furtos parle de « déshabitation de soi » pour désigner la dissociation de la personne de son ressenti corporel afin de passer à travers une souffrance trop grande. Après une séance d’exercices d’expression corporelle et de danse, un participant a d’ailleurs lancé : « Mon corps, je ne le sens plus. J’ai trop mal. Je ne peux plus lever mon bras gauche. J’ai eu une vie difficile. C’est un miracle que je sois là, je suis un miracle parmi tant d’autres ».

Sur scène

Deux canots descendent côte-à-côte une rivière symbolisée par une bande rouge. D’un côté, les Autochtones pagaient lentement et dignement. De l’autre côté, les hommes blancs, européens, accélèrent le rythme de leurs rames. Ceux-ci quittent la scène et reviennent avec une attitude dominante pour prononcer la « loi sur les sauvages » devant les Autochtones. Puis, les hommes blancs se retirent dans l’audience. Un grand homme, Greg, d’origine mohawk, interprète la voix du grand-père de Dominique qui joue un petit garçon. « N’oublie pas tes ancêtres », lui dit-il. Puis, surgit le curé, incarnant les pensionnats catholiques. Il vante les mérites de cette institution vouée à civiliser les « sauvages ». Pendant ce temps, on entend parler Dominique qui murmure des mots en Innu. Contrarié, le curé se retourne, retire le manteau autochtone du petit qu’il jette sur le sol. « Ici, on parle en français. Viens avec moi, petit sauvage ». Il saisit le garçon et se retire en arrière-scène. On voit au même moment un écran où défilent les abus physiques et sexuels vécus par des Autochtones dans les pensionnats.

Il s’agit d’un extrait de la première représentation de l’équipe. Elle met en scène l’histoire personnelle de Dominique, qui est aussi celle du traumatisme historique vécu par les peuples autochtones. Aujourd’hui, les membres des Premières Nations continuent d’éprouver de grandes souffrances liées aux abus subis dans les pensionnats, mais aussi à la perte de leur mode de vie et de leur identité. Devant cette scène, l’audience, composée majoritairement d’étudiants universitaires français et québécois concernés par les discriminations, reste sous le choc. « Le Canada n’est pas ce pays des droits de l’homme exempt de tout soupçon ! » lance une responsable d’association française. Aux réactions étonnées, Dominique n’a qu’une boutade comme réponse : « Welcome to my territory ! » Il poursuit néanmoins en incitant les membres de l’audience à interpeller les autorités canadiennes à propos de la situation des Autochtones autant sur le plan des droits que des conditions matérielles de vie.

Après cette première représentation devant public, nous en préparons une seconde, cette fois, devant les étudiants en techniques policières et en techniques de travail social du Collège Maisonneuve. Tout le monde a son grief envers les policiers, les personnes sans domicile encore plus. Dominique invoque son expérience et le dernier rapport de la Commission des droits de la personne sur le profilage social à l’endroit des personnes « itinérantes » par les policiers de Montréal. Julien raconte comment, malgré le développement d’une bonne relation avec certains patrouilleurs, ceux-ci n’en suivent pas moins les ordres de leurs supérieurs : « Tu as beau te mettre chum avec eux autres, quand c’est le temps de ‘nettoyer’ le centre-ville pour les festivals, ils arrêtent tout le monde, tu ne peux même pas discuter. » Beaucoup ont été témoins d’interventions particulièrement douteuses à l’endroit des personnes manifestant des signes de troubles mentaux (qui se parlent, se balancent seules sur un banc ou fixent les passants dans les yeux, par exemple) et appelées « coucous » dans la rue. « Je me souviens d’un gars assis sur un banc de parc. Il semblait assez perdu. Sans lui dire un mot, les deux policiers l’ont soulevé par en-dessous des bras et l’ont déplacé à un autre endroit », poursuit Julien.

Malgré la richesse des témoignages, nous avons de la difficulté à trouver une manière appropriée de présenter nos points sans occulter la réalité et sans choquer notre audience d’ « apprentis policiers ». À la dernière minute, nous convenons d’un scénario. Le jour de la représentation arrive ; 12 h 32, c’est le moment de se mettre en scène. Il n’y a presque personne dans la grande salle du Collège Maisonneuve. On compte trois étudiants en techniques policières et des professeurs. Nous nous informons auprès de ceux-ci. Ils nous expliquent que notre activité était facultative et qu’une majorité a préféré participer à une autre activité se déroulant en même temps et portant sur les Vikings ! Nous sommes à la fois déçus et soulagés. La représentation terminée, les trois étudiants en techniques policières se prêtent au jeu et acceptent de remplacer les policiers dans nos deux scènes. « Moi, je n’aurais pas repoussé l’ami de la personne en crise. Je l’aurais laissé intervenir », affirme une étudiante. À la suite de la représentation, une autre a maintenu le contact avec nous via courriel. « J’espère qu’ils ne changeront pas au cours de leur formation ou au moment de leur entrée en fonction », commente un membre du groupe.

Indignation et dialogue

Le processus commencé au camp de création à Saint-Paulin est toujours en cours. Nous avons partagé beaucoup de témoignages, constituant un matériel riche et diversifié à partir duquel nous avons élaboré nos scénarios de théâtre d’intervention. Il n’est pas facile de réaliser une telle entreprise de dévoilement de la souffrance. Nos deux premières représentations nous ont permis de jauger l’impact de nos interventions. Nous constatons que nous avons le pouvoir de susciter l’indignation et d’établir le dialogue, deux capacités que l’on retrouve rarement ensemble.

Malgré ces expériences, des questions reviennent sans cesse aux membres du projet Mains tendues : Comment rejoindre les acteurs du centre-ville avec un sujet aussi lourd ? Qui rejoindre en premier ? Comment parler de la souffrance sans tomber dans le misérabilisme, culpabiliser l’audience, la provoquer démesurément et, surtout, sans éluder le sérieux du problème ? Comment trouver le ton juste et les moyens pour ouvrir un espace de discussion citoyenne sur la détresse psychologique dans l’espace public ?

Histoires de travail : franchir la porte

En 2003, un travailleur qui nettoyait les trottoirs a été trouvé inconscient au volant de sa chenillette et sauvé par un collègue. Il était intoxiqué en raison d’une fuite de monoxyde de carbone qui aurait pu lui être fatale. Cet événement, survenu sur le territoire de l’équipe Santé au travail (SAT) du CSSS Jeanne-Mance, a donné lieu à un avis provincial afin que les employeurs s’assurent de faire inspecter les véhicules de déneigement au Québec.La mission des équipes SAT est de prévenir les maladies reliées au travail. Il peut s’agir d’identifier et d’évaluer les risques pour la santé des travailleurs du territoire, de pratiquer des examens médicaux pour connaître leur état de santé ou encore, de donner des formations en matière de prévention des risques professionnels. Les maladies rencontrées dans les milieux de travail se développent parfois sur plusieurs années passées, par exemple, au contact de fibres d’amiante. Certaines poussières ne sont pas visibles à l’œil nu mais peuvent générer des problèmes irréversibles. L’équipe est également présente dans les milieux où se développent des maladies musculo-squelettiques qui peuvent être causées par des mouvements répétitifs. En outre, elle tente d’intervenir pour réduire l’exposition aux risques. Si une machine dégage de la fumée, les intervenants proposent à l’employeur la meilleure solution pour la sécurité des employés. Il peut s’agir, par exemple, d’augmenter la ventilation ou de faire porter certains équipements aux travailleurs, selon les besoins et les ressources des entreprises.Infirmière de formation, j’ai exercé pendant trois ans en milieu hospitalier et je me suis rendue compte que le préventif m’intéressait plus que le curatif. Je me suis spécialisée en santé et sécurité au travail suite à un cours qui m’a captivée et je travaille dans ce domaine depuis vingt ans. D’abord, en tant qu’infirmière sur le terrain pendant huit ans dans la région de Valleyfield puis, en tant que gestionnaire, lorsqu’en 2002, j’ai pris la tête de l’équipe SAT du CLSC des Faubourgs. C’était l’une des cinq équipes locales à Montréal, supervisées par une équipe régionale. En 2010, j’ai quitté cette fonction pour devenir coordonnatrice régionale en santé au travail à l’Agence de santé et de services sociaux de Lanaudière.

Diagnostic

Les équipes SAT ont un mandat légal via la Loi sur la santé et la sécurité au travail qui leur permet de franchir la porte des entreprises pour identifier les risques pour la santé. La plupart du temps, les intervenants essaient de travailler de concert avec les employeurs et les salariés et de n’utiliser les recours légaux que lorsque la collaboration n’aboutit pas. Dans ce cas, ils peuvent faire appel à un inspecteur de la Commission de la santé et de la sécurité au travail (CSST) qui a le pouvoir de fermer un chantier ne respectant pas la sécurité des travailleurs ou encore, de contraindre une entreprise à investir dans du matériel de protection. La CSST s’occupe de son côté des accidents de travail qui sont, par définition, soudains et imprévus. On peut penser au cas d’un travailleur qui se fait amputer par une scie non protégée ou qui fait une chute en hauteur sur un chantier. C’est également la CSST qui gère les recours et les indemnisations.Concrètement, l’équipe essaie de mettre en place avec les entreprises des programmes de santé, un peu comme une infirmière ou un médecin le fait avec son patient. Un technicien est envoyé afin d’identifier les risques. Il évalue la dangerosité des bruits pour l’audition, mesure les concentrations de poussières nocives  pour l’appareil respiratoire. Les risques rattachés au procédé de fabrication des produits sont évalués de l’arrivée des matières premières à la distribution des produits. Les intervenants peuvent également consulter les statistiques de la CSST sur les accidents de travail et les maladies professionnelles pour avoir un portrait plus global des entreprises. S’il n’y a pas de risque, on ferme le dossier et on relance après plusieurs années pour voir où en est l’entreprise. S’il y a des mesures à prendre, un médecin et une infirmière se rajoutent au technicien pour mesurer les risques et rédiger un programme de santé qui sera présenté à l’entreprise et discuté avec son comité de santé et de sécurité, s’il y en a un. Souvent, dans le cas des petites entreprises, il s’agit du patron avec un représentant des travailleurs nommé en raison de son expérience. Il est primordial que les deux parties soient présentes car l’équipe n’est ni pro-travailleurs, ni pro-employeurs. À cette étape, les intervenants élaborent une liste de priorités en fonction des risques que les salariés encourent. Un plan d’action est ensuite dressé afin de fixer les démarches à mettre en œuvre (formations, aménagements techniques). Enfin, un suivi et des mises à jour sont assurés sur plusieurs années. L’action concertée est privilégiée, mais certaines entreprises ferment leurs portes à l’équipe parce qu’elles ne désirent pas leurs services. S’il y a trop de résistance, les intervenants n’insistent pas et demandent du support auprès de la CSST.L’équipe SAT du CSSS est multidisciplinaire. Elle comprend des hygiénistes, des techniciens en hygiène du travail, des infirmières et des médecins. Les techniciens mesurent et chiffrent le niveau de risque. Les médecins jugent s’il faut organiser des activités médicales pour dépister les problèmes de santé (tests d’urine, prises de sang pour détecter du plomb, tests auditifs, radiographies pulmonaires) avec l’aide des infirmières. Le dépistage se fait parfois sur place et jusqu’à 500 personnes peuvent être rejointes dans une semaine, dans le cas de grands dépistages. Si des problèmes de santé sont constatés chez un travailleur, il est référé à des spécialistes qui vont établir un diagnostic. C’est la CSST qui, en bout de ligne, établit les compensations pour maladie professionnelle.

Priorités

Les entreprises contactées par l’équipe sont référées par la CSST. Elles appartiennent à des secteurs prioritaires ou sont ciblées par certains programmes provinciaux. Les intervenants sont surtout présents dans les quinze  secteurs d’activités ciblés par la loi depuis 1979, tels que l’industrie chimique et l’industrie du bois. Les équipes interviennent de plus en plus dans le secteur de la construction en lien avec des priorités provinciales telles que la silice et l’amiante. Le secteur de l’administration publique est peu couvert par nos interventions, à l’exception des travailleurs de certains corps de métiers qui sont exposés aux risques biologiques et auxquels un service de vaccination est offert. On peut penser aux égoutiers qui sont exposés aux hépatites ou aux policiers qui peuvent se piquer sur des seringues en pratiquant des fouilles.À Montréal, les équipes locales ont une certaine marge de manœuvre pour réaliser des projets spécifiques liés aux caractéristiques du territoire. Cependant, la faiblesse des moyens pour ce type d’activité oblige à innover pour trouver des moyens efficaces d’intervention. Lorsque j’étais gestionnaire de cette équipe, nous avons, par exemple, participé à un projet de dépistage de la tuberculose, de vaccination contre l’hépatite B et de formation sur les risques d’agression destiné aux employés des refuges pour personnes sans domicile. Nous avons aussi organisé un projet de formation sur la collecte des seringues pour les travailleurs saisonniers embauchés durant les grands festivals pour ramasser les ordures. Le CSSS Jeanne-Mance est sollicité pour les risques biologiques en raison de son expérience d’intervention au centre-ville.Suite à la fermeture de l’une des cinq équipes SAT de Montréal en 2007, le territoire du CSSS Jeanne-Mance a été étendu jusqu’au Tunnel Louis-Hippolyte Lafontaine à l’est et à l’autoroute Métropolitain au nord. En peu de temps, notre équipe, qui était la plus petite à Montréal, est devenue l’une des plus importantes du Québec, ce qui soulève de nombreux défis. Avant l’élargissement du territoire, l’équipe était surtout présente auprès des petites entreprises dans les domaines de l’alimentation et de l’ébénisterie. Elle intervient depuis auprès d’entreprises plus grandes, ce qui a changé la manière de travailler puisque ces établissements disposent de moyens plus importants en matière de santé des travailleurs.Depuis 2007, l’équipe a la responsabilité de desservir le secteur de la construction pour l’ensemble de la Ville de Montréal. Une infirmière et un technicien à temps complet, ainsi qu’un hygiéniste, un médecin et une secrétaire à temps partiel se sont ajoutés afin d’assurer ce mandat qui comprend la visite d’usines et de chantiers. Des activités d’échantillonnage de la silice ont été effectuées dans certains chantiers et l’équipe s’est rendue compte que l’exposition des travailleurs pouvait être supérieure aux normes. Ces particules sont les plus dangereuses car elles sont fines et pénètrent profondément dans les poumons. À l’époque, le problème de la silice était peu connu. Nous avons travaillé en collaboration avec des inspecteurs de la CSST pour trouver des mesures de prévention. Des demandes ont aussi été faites à l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité au travail afin de recenser, entre autres, ce qu’il se faisait dans d’autres pays à l’égard de l’exposition à la silice. Suite à cela, la détection et la prévention des maladies liées à la silice ont été prévues dans un projet provincial, de manière à ce que l’offre de services soit la même dans les différentes régions du Québec. De plus en plus, les ouvriers travaillent avec des scies à jet d’eau qui empêchent que la poussière flotte dans les airs et soit inhalée. Des campagnes d’information ont été organisées, ainsi que des dépistages radiologiques pour les travailleurs qui le souhaitaient.L’équipe du CSSS Jeanne-Mance assume aussi depuis 2007 la responsabilité du programme Pour une maternité sans danger pour toute l’île de Montréal. Ce programme, auquel sont attachés quinze employés à temps plein, vise à permettre de maintenir en poste les travailleuses enceintes en toute sécurité. Le retrait s’applique si les conditions de travail ne peuvent être modifiées. Ce programme est particulièrement important pour prévenir les risques chimiques qui mettent en danger le développement du fœtus durant les trois premiers mois de la grossesse. Il permet également de sensibiliser les employeurs à cette question et de prévenir d’éventuels licenciements.

Obstacles

Malgré notre présence sur le terrain, différents obstacles entravent notre action, notamment la difficulté à rejoindre les travailleurs. Par exemple, rencontrer les travailleurs de la construction est un défi car les chantiers sont parfois de courte durée et les employés, peu joignables. La CSST demande d’intervenir dans certaines usines qui envoient leurs salariés partout au Québec. Or, une fois en dehors de Montréal, ces derniers ne relèvent plus de notre mandat, ce qui devrait être révisé. Pour contourner ces obstacles, nous avons tenu l’an dernier une activité sur la prévention de l’exposition à la silice dans un édifice en construction à l’occasion d’un salon sur la santé et la sécurité au travail qui nous a permis de rejoindre les travailleurs qui étaient sur le chantier. De telles initiatives pourraient être renouvelées.Il y a aussi un taux de roulement important des employés dans certaines entreprises. D’une fois à l’autre, ce ne sont pas les mêmes personnes qui portent les dossiers de santé au travail et, bien souvent, l’équipe repart à zéro. Certaines entreprises ne veulent pas recevoir les intervenants de l’équipe. Pour s’en détourner, elles disent souvent « on va fermer »  mais, un an plus tard, elles sont toujours ouvertes. Depuis 2007, le territoire couvert est tellement étendu qu’il est difficile d’avoir un portrait global des entreprises. Ce problème est accentué par le fait qu’une part d’entre elles ouvre et ferme continuellement. Dans certains cas, la « nouvelle » entreprise a la même activité, le même patron et les mêmes employés. Seul son nom diffère légèrement. Dorénavant, l’équipe attend une période de deux ans d’activité avant d’entrer en contact avec une entreprise, car beaucoup déclarent faillite dans les deux premières années. Cela évite que ses efforts soient tout de suite ruinés.Certains secteurs sont bien couverts par les services offerts tandis que d’autres en sont privés, ce qui n’est pas équitable pour les travailleurs. De plus, certains profils d’employés sont plus difficiles à rejoindre. C’est le cas des travailleurs immigrants qu’emploient de nombreuses entreprises du territoire Jeanne-Mance. Dans le Quartier chinois, beaucoup ne parlent ni français ni anglais. Lorsque j’étais dans l’équipe, nous avons développé des interventions à l’aide de dessins et des infirmières pouvaient être accompagnées d’interprètes. Ces démarches connaissent cependant des limites. Ces travailleurs ne sont pas syndiqués, n’ont aucune sécurité d’emploi et sont moins armés pour faire respecter leurs droits. En raison de leurs conditions de vie et de leur peur de se retrouver au chômage ou à l’aide sociale, ils travaillent peu importe les conditions de travail. Mais à quel prix ? Lorsque l’équipe visite ces entreprises, ils refusent de passer les tests de dépistage de certaines maladies ou de troubles auditifs, craignant de perdre leur emploi. Certains employeurs abusent de cette précarité et profitent de ces travailleurs qui ne se plaignent pas. Ils ne « coûtent » pas cher à l’entreprise car ils ne demandent pas d’équipement pour améliorer leur sécurité. De plus, la libération des employés sur leur temps de travail pour passer ces tests est à la discrétion des employeurs. Ces derniers peuvent les libérer pour une heure, trente minutes ou parfois, seulement un quart d’heure. Certains tentent de négocier pour que les formations se déroulent en dehors des heures de travail. Dans ces cas, il est rare que les travailleurs acceptent d’y assister, par crainte de perdre leur emploi ou refus d’y participer sur leur temps personnel.Les salariés de grandes entreprises syndiquées ou du secteur public sont mieux protégés de ce point de vue car ils disposent du droit de refus, une garantie juridique qui leur permet de refuser de travailler sans se faire licencier s’ils jugent que les conditions de travail sont inacceptables. Ils peuvent faire appel à leurs représentants syndicaux ainsi qu’à des personnes chargées d’assurer la santé et la sécurité au travail. Ils sont dans de meilleures conditions pour tirer profit de la loi et faire valoir leurs droits. Ces entreprises sont aussi les plus susceptibles d’avoir les moyens d’investir dans la sécurité de leurs employés. Les petites entreprises ne peuvent parfois pas faire face à des dépenses importantes, telles que l’achat d’un système d’aération à 50 000$ pour capter la fumée de soudure à la source. Dans ces cas, les travailleurs devront se contenter de porter des masques, ce qui rend le travail plus pénible et moins sécuritaire.Le cas des jeunes est particulier car ce sont eux qui connaissent le plus d’accidents durant les six premiers mois de travail. Ils sont téméraires, pensent qu’ils n’ont pas besoin de protections ou sont sous pression pour travailler vite. Ils se font souvent dire par les anciens qu’ils n’ont pas besoin de se protéger et peuvent faire rire d’eux s’ils demandent des lunettes de protection. La CSST a un programme spécial destiné aux jeunes et, lors de la période estivale, des jeunes sont embauchés pour rejoindre et former d’autres jeunes à ces enjeux. C’est une bonne stratégie, mais il faudrait également sensibiliser les travailleurs qui ont plus d’expérience afin qu’ils encouragent les jeunes à se protéger.

Harcèlement

La santé mentale des travailleurs devient un enjeu de plus en plus courant et un projet pilote d’intervention est actuellement en cours. Il s’agit d’une grille que les intervenants peuvent appliquer sur place pour détecter le risque psychosocial associé au travail. Elle permet, par exemple, de vérifier si l’entreprise dispose d’une politique contre le harcèlement des employés et offre des possibilités d’aménagement des horaires (surtout dans le cas de salariés avec des enfants) ou de changement de fonctions dans le cas de tâches répétitives. Ces éléments sont reconnus comme ayant un impact positif sur la santé mentale des travailleurs. Ce projet semble prometteur, mais avant de l’appliquer à l’échelle provinciale, il faudra s’assurer que nous avons les ressources humaines requises pour agir adéquatement. Par exemple, les équipes ne disposent pas de moyens pour intervenir dans les cas de harcèlement. Ce sont des cas difficiles à régler, d’autant que les intervenants ne sont pas en permanence sur le terrain. C’est pourquoi, dans certaines situations, ils réfèrent les employés à des ressources spécialisées en santé mentale.Depuis quelques années, l’équipe fait aussi face à de plus en plus de travailleurs âgés qui retournent sur le marché du travail pour compléter les revenus de leur retraite. La présence croissante de ces travailleurs, qui ont souvent une santé hypothéquée par leurs expériences professionnelles précédentes, soulève de nouveaux défis en matière de santé et sécurité au travail.L’automne dernier, les équipes SAT du Québec ont été sondées en vue de modifier la Loi sur la santé et la sécurité au travail, qui a été adoptée en 1979 et est jugée désuète. Les secteurs prioritaires sont bien couverts par notre action, mais comme nos ressources sont limitées, ce n’est pas équitable pour les travailleurs des secteurs non prioritaires, qui font face à des situations où leur santé est mise à risque.

L’impact sur les camelots de leur participation au journal L’Itinéraire : changer la donne

À une époque où le gouvernement fédéral privilégie l’approche Logement d’abord dans l’intervention en itinérance, il faut s’interroger sur l’apport d’autres types d’intervention, qui peuvent aussi répondre aux besoins de cette population de manière variée. Parmi ces pratiques, le fait de travailler dans la production et la vente d’un journal de rue occupe une place centrale, mais l’impact sur les personnes de ce type de pratique à Montréal (et même ailleurs) est peu documenté. Sur l’invitation de l’équipe de L’Itinéraire, nous avons réalisé un projet de recherche à l’automne 2013. La question suivante était le point de départ : Quel est l’impact sur les personnes du fait de travailler à la production et la vente du journal L’Itinéraire ?

En tout, 77 personnes ont rempli le questionnaire à l’automne 2013,  celles-ci constituant plus que les trois quarts des camelots qui fréquentent régulièrement l’organisme (1). Ces personnes sont responsables de la vente du journal, chacune ayant un emplacement qui lui est réservé et souvent une clientèle régulière d’acheteurs. Elles peuvent aussi fréquenter le café situé dans les locaux du journal et ainsi bénéficier d’un accompagnement de la part de l’équipe des intervenants. Plusieurs contribuent plus directement à la production du journal et à la rédaction d’articles. En parallèle à l’enquête par questionnaire, des entrevues semi-dirigées ont été effectuées avec quatre employés de L’Itinéraire impliqués dans le suivi et l’accompagnement des personnes. L’analyse s’est inspirée d’un rapport de recherche sur le soutien à domicile réalisé par le CREMIS et mis en ligne en 2014.(2) Dans ce dernier rapport, nous avons identifié – à partir des témoignages des aînés rencontrés – différentes dimensions du «bien-être». Dans le présent texte, en nous interrogeant sur l’impact perçu de la participation à L’Itinéraire sur le bien-être des camelots, nous en retiendrons trois de ces dimensions pour l’analyse : les dimensions «matérielle» (revenus, conditions de vie, logement), « corporelle» (santé physique et mentale)  et «relationnelle» (rapports avec la famille, amis, intervenants et autres).

Comment les répondants évaluent-ils l’impact de leur participation comme camelot à l’Itinéraire?(3) La population à l’étude, dont plus des trois quarts sont des hommes (78%), ont aussi des profils variés en ce qui a trait à la période de temps passé à l’Itinéraire, le niveau d’études, l’état de santé physique et mentale, l’âge et le statut à l’aide sociale, entre autres choses. L’évaluation globale est fort positive. En tout, 93% des répondants constatent des changements positifs dans leur vie depuis le début de leur participation au journal, selon la compilation des résultats sur l’ensemble des variables retenues. Vu sous l’angle des trois dimensions du bien-être retenues ici, la plus forte proportion de changements jugés «très positifs» portent sur la dimension matérielle. Presque un répondant sur deux (46%) souligne des changements très positifs en regard de leurs conditions matérielles depuis leur collaboration à L’Itinéraire et 18% une absence de changements ou des changements négatifs. À l’autre extrême, la dimension où le plus grand nombre de répondants considèrent qu’il n’y a pas eu de changements ou des changements négatifs, est la dimension «corporelle» (santé physique et psychologique, niveau de stress), avec 41% des répondants étant de cet avis (contre 22% qui voient des changements très positifs).

Impacts matériels, corporels, relationnels

Au moment d’arriver à l’Itinéraire, la grande majorité des répondants (94%) reçoit des prestations d’aide sociale, que ce soit le barème le plus bas dit « sans contrainte à l’emploi » (47%), le barème intermédiaire pour «contraintes temporaires à l’emploi» (10%) ou le barème le plus élevé pour «contraintes sévères à l’emploi» (36%). Pour la plupart (83%), la vente du journal n’a pas eu d’incidence sur leur statut à l’aide sociale. Cela dit, ceux qui reçoivent le barème le plus bas soulignent l’amélioration de leurs conditions matérielles de vie, – plus que les trois quarts d’entre eux (76%) considérant qu’il y a eu des changements positifs ou très positifs à cet égard, comparativement à la moitié (50%) des personnes recevant le barème le plus élevé pour « contraintes sévères à l’emploi ». Il va de soi qu’il y a plus de marge pour l’amélioration sur ce plan quand on reçoit le barème le plus bas à l’aide sociale, soit 604$ par mois.

Même si 85% des répondants disent avoir eu une expérience d’itinérance dans leur vie, ce n’est qu’une minorité des répondants qui vivaient à la rue ou dans les refuges au début de leur participation à L’Itinéraire (17%).(4) La majorité (deux sur trois, ou 63%) vit en logement privé (5) et 7% occupent un logement subventionné. Au moment de l’entrevue, la proportion de personnes locataires sur le marché privé est demeurée inchangée (63%),(6) mais la participation au journal semble avoir un impact sur les autres situations résidentielles : la proportion de personnes vivant dans la rue ou dans les refuges a diminué de moitié (7) et la proportion vivant en logement subventionné a plus que triplé – une personne sur quatre (25%) bénéficiant dorénavant d’un logement subventionné. (8)

Si l’évaluation la plus positive concerne le revenu et les conditions de logement, c’est l’impact de la dimension «corporelle» qui est évalué le plus négativement. Cette dimension est composée de trois aspects : santé psychologique ou mentale, santé physique et stress. Une personne sur trois considère que sa santé physique s’est améliorée (33%) et un peu plus qu’une personne sur trois voit une amélioration de sa santé mentale (37%). Pour chacune de ces deux dimensions, plus de la moitié ne voient pas d’amélioration et certains constatent une dégradation (9). Enfin, pour ce qui est du stress, 58% des répondants perçoivent des changements positifs.

Les femmes (22% des répondants) sont surreprésentées parmi les personnes ayant un problème de santé. Les trois-quarts d’entre elles (73%) disent avoir un problème de santé physique nécessitant un suivi par un médecin, contrairement à la moitié (50%) des hommes et elles sont plus susceptibles que les hommes de dire qu’elles sont sous médication pour un problème de santé physique (71% contre 48%). Les femmes sont également plus susceptibles que les hommes d’avoir un problème de santé psychologique ou mentale diagnostiqué par un médecin (50% des femmes contre 29% des hommes) et d’être sous médication pour ce type de problème (57% des femmes contre 37% des hommes).

Il y a une corrélation entre le niveau d’éducation et l’état de santé. Sur le plan du niveau d’études, les répondants se divisent en trois groupes : ceux qui n’ont pas complété le secondaire (42%), ceux qui ont complété un diplôme d’études secondaires, mais qui n’ont pas fait d’études par la suite (24%) et ceux qui ont fait des études postsecondaires (36%). (10)  Les répondants qui ont fait des études postsecondaires sont plus susceptibles de dire qu’ils ont un problème de santé psychologique diagnostiqué par un médecin (62%) que ceux n’ayant pas complété leurs études secondaires (24%) ou avec les études secondaires complétées, mais sans études postsecondaires (14%). Les personnes les plus scolarisées sont aussi plus susceptibles de dire qu’elles sont sous médication pour ce type de problème, comparé aux autres groupes (71% contre 25% et 15% respectivement).  Les plus scolarisés font état de moins de changements positifs sur le plan de la santé pendant leur participation à L’Itinéraire, se distinguant nettement sur ce plan des autres groupes.

La moitié des répondants (48%) déclarent avoir eu un problème de consommation d’alcool ou de drogues avant d’arriver à L’Itinéraire et plus de la moitié de ce groupe (presque une personne sur trois de l’ensemble des répondants) considère que leurs problèmes de consommation ont diminué depuis qu’ils vendent le journal, alors que pour 7% de tous les répondants, ces problèmes ont empiré.

La grande majorité (87%) des participants font part de changements positifs sur le plan relationnel. Parmi les impacts le plus notables sur ce plan est le fait que 84% des camelots affirment avoir fait de nouvelles amitiés ou de nouvelles connaissances depuis le début de leur participation à L’Itinéraire, alors que 68% se disent moins isolés et 65% qu’ils participent davantage à des activités sociales. Cependant, seulement un camelot sur cinq (19%) déclare que les contacts avec la famille se sont améliorés, avec 70% ne reportant pas de changements à cet égard et 10% exprimant l’avis que leurs contacts familiaux ont empiré.

Explications

Dans leurs réponses aux questions ouvertes, les répondants soulignent différents aspects de leur participation à L’Itinéraire pour expliquer l’impact globalement positif de celle-ci. Par exemple, la vie serait devenue «plus valorisante et plus productive» et la «gêne de se retrouver à la rue» aurait été remplacé par une meilleure «estime de soi» découlant du sentiment «d’être utile».

Ceux qui ont répondu à la question ouverte à propos de l’amélioration de leur santé physique, mentionnent divers facteurs : le fait de pouvoir manger davantage et mieux ressort en premier lieu, suivi par l’exercice associé à la marche, au vélo et à une vie plus «active». D’autres attribuent leur meilleure santé physique au fait de «se sentir utile», d’avoir un motif pour sortir de la maison, de «se lever le matin en pensant qu’on a de quoi faire». Le contact avec le public ressort également ainsi que le sentiment d’accomplissement associé à la vente du journal : « parce que j’aime beaucoup m’accomplir dans la vente du journal et j’aime beaucoup le contact avec le public ». On mentionne également l’arrêt de la consommation, des habitudes de vie plus saines, l’accès à un médecin et le fait de disposer d’un meilleur revenu.

Quand il y a absence de changements sur le plan de la santé physique, les réponses aux questions ouvertes reflètent l’ambiguïté inhérente à ce constat et les différentes façons d’interpréter cette « absence ». Dans quelques cas, cette absence est vue positivement : une bonne santé aurait été maintenue en raison de la nature «non exigeante» du travail comme camelot, ou de la possibilité de mieux «s’occuper de soi» que permet ce travail. Dans la plupart des réponses cependant, l’absence de changement est perçue négativement, étant attribuée à la maladie chronique, à la consommation, au stress, au vieillissement, aux mauvaises habitudes alimentaires, aux problèmes de sommeil ou au fait de ne pas se rendre chez le médecin.

En ce qui concerne la santé mentale, les améliorations sont attribuées à une diversité de facteurs qui touchent à la fois les relations avec les autres, le travail et plus généralement le fait de se sentir bien dans sa vie. Par exemple, sur le plan relationnel, on mentionne l’encouragement, le «soutien» et les conseils reçus, le fait de «socialiser», de «voir du monde» et d’avoir de nouveaux amis et des «contacts avec les gens». On se sent aussi plus «autonome», plus «actif», plus «positif», tout en se sentant «utile», «occupé» et «impliqué». Le travail comme camelot est au centre de ces changements : « Le travail et la discipline aident beaucoup ». Tout cela amène une meilleure «confiance en soi». L’amélioration de la santé mentale peut aussi être attribuée aux «meilleures pratiques de vie», à la diminution de la consommation, au fait d’être «sorti de la rue», de connaître davantage de «stabilité», de pouvoir mieux «affronter ses problèmes», ou d’avoir eu accès à une psychologue.

L’absence de changements sur le plan de la santé mentale peut être vue positivement par certains et négativement par d’autres. Du côté négatif (là où un problème de santé mentale ne s’est pas amélioré, sans avoir empiré), on mentionne l’éloignement de la famille et des problèmes d’«anxiété». Pour ceux qui voient une détérioration de la santé mentale, celle-ci est attribuée par différents répondants à des problèmes d’estime de soi, aux difficultés dans les rapports avec les autres camelots, au stress et au fait de «rester debout trop longtemps».

La période de temps passé à L’Itinéraire semble jouer dans cette évaluation; ceux qui participent au journal depuis trois ans ou moins font une évaluation plus positive de leur participation que les autres sur les dimensions matérielle et relationnelle.(11) Les « jeunes » en termes d’ancienneté  sont ceux qui font l’évaluation la plus positive sur ces deux dimensions. Curieusement, les plus vieux en termes d’âge (c’est-à-dire les 50 ans et plus) font une évaluation plus positive que les 50 ans et moins sur les dimensions matérielle et corporelle. Ce résultat est particulièrement surprenant en ce qui concerne la santé. Les plus vieux ont davantage tendance à voir des changements positifs. Ceux-ci constituent la moitié des répondants.

Le point de vue des intervenants

Pour les intervenants rencontrés, l’impact sur la vie des camelots de leur participation à l’Itinéraire découle, en partie, du fait de se procurer plus de ressources financières et de pouvoir améliorer leurs conditions de vie et de logement. En plus des retombées économiques, la vente du journal et l’interaction avec le public font en sorte qu’ils reprennent de la fierté en se sentant productifs. Dans certains cas, ils trouvent aussi dans l’écriture un moyen thérapeutique de s’exprimer, tout en recevant la reconnaissance des lecteurs.

Faire partie de l’organisme a aussi un impact sur le plan relationnel, les camelots rétablissant peu à peu un réseau social, grâce au partage de leurs expériences avec leurs collègues, avec les intervenants ou à partir d’amitiés qui se tissent avec les clients qui achètent le journal. Avoir accès à un endroit sécuritaire où on peut avoir le temps de se réinscrire dans une dynamique occupationnelle, sans être l’objet de discrimination ou de jugement, serait essentiel, selon les répondants, au rétablissement de la confiance en soi. Le café de l’Itinéraire et la possibilité d’avoir accès à des repas représenteraient aussi un changement important pour les camelots. Une alimentation saine et accessible a un impact positif sur leur santé tout en fournissant un espace sécuritaire de socialisation.

Du point de vue des intervenants, leur rôle serait central dans ces changements. Les camelots éprouvent des besoins matériels et sociaux prenants. L’encadrement fourni pour améliorer divers aspects de leur vie et l’écoute offerte joueraient un rôle essentiel dans la réinsertion des participants, surtout dans une ambiance informelle qui sert à pallier les effets de l’isolement, du manque de liens familiaux ou d’un réseau d’amis. Toutefois, selon les intervenants rencontrés, plusieurs camelots auraient besoin d’un encadrement et d’un suivi plus approfondi, surtout dans le cas de ceux qui ont des problèmes de santé mentale. À cet égard, on exprime le souhait qu’il y ait plus d’intervenants pour faire de l’accompagnement et des plans d’intervention mieux ciblés auprès des camelots qui en ont besoin : « On dit que c’est une question de volonté. Moi, je pense que c’est pas juste une question de volonté. Pour prendre des décisions comme cela [s’en sortir], il faut être fort […] puis il faut aussi être bien entouré […] Il faut qu’il y ait […] autour de toi des gens qui te soutiennent, qui te supportent pendant tout ce temps-là ».

Réseautage

Le bilan que font les camelots de leur participation à L’Itinéraire est donc fort positif. L’expérience de participation aurait des impacts globalement positifs sur les dimensions du bien-être retenues ici, soit  les dimensions matérielle, relationnelle et corporelle. Les nuances précisées dans ce texte permettent de mieux cerner l’impact  sur les personnes, et ce, en fonction de certaines différences.  Ainsi, ce sont le niveau de scolarité et l’état de santé qui semblent avoir le plus d’impact sur les évaluations avec, en ordre décroissant, l’âge, le statut à l’aide sociale, le sexe et la période de temps passé à L’Itinéraire. Il y a, bien sûr, imbrication entre ces différentes dimensions, avec notamment le statut à l’aide sociale lié à l’état de santé tel qu’évalué par un médecin.

Parmi les caractéristiques des camelots rencontrés, les répondants avec des études postsecondaires sont moins positifs dans leur évaluation que les autres, tout en ayant des problèmes de santé plus prononcés. On peut penser qu’il y ait un profil particulier de camelots qui auraient souhaité une insertion socioprofessionnelle à la hauteur de ce niveau d’études avancé, mais qui en a été empêché, notamment par des problèmes de santé mentale. Travailler comme camelot ne serait pas pour eux un aboutissement qui est nécessairement porteur d’espoir. Si ceux qui ont complété leurs études secondaires (sans avoir fait d’autres études par la suite) font l’évaluation la plus positive de leur participation, ne pas avoir atteint ce niveau d’études semble aussi contribuer à une évaluation moins positive. Sans que les répondants aient fait beaucoup état de l’importance pour eux de leurs compétences acquises en écriture et en lecture dans leur expérience de participation à L’Itinéraire, on peut penser que le rôle-clé joué par le niveau d’études dans l’évaluation n’est pas étranger à la possession préalable de ces compétences.

Travailler comme camelot à la production et à la vente du journal L’Itinéraire peut ainsi changer la donne pour les personnes, selon leur propre perception et celle des intervenants rencontrés. À des degrés variables, les répondants peuvent mentionner l’amélioration de leur santé mentale, la diminution de la consommation de drogues et d’alcool, l’amélioration de leurs conditions matérielles de vie, l’accès au logement (pour ceux qui n’en avaient pas) et le développement de nouvelles amitiés. Sur ce dernier plan, L’Itinéraire semble fournir des opportunités notables de solidarité et de réseautage. Comme nous l’avons mentionné auparavant, une forte proportion des participants (84%) parlent des nouvelles amitiés qu’ils ont faites depuis le début de leur participation. Une proportion moindre – une personne sur cinq – dit avoir renoué avec leur famille. Il s’agit peut-être du fait que les participants à L’Itinéraire se voient déjà comme faisant partie d’une «grande famille» et que leurs besoins «relationnels» dans le quotidien seraient ainsi en partie comblés.

L’intervention de proximité dans l’espace public : au contact des invisibles

Bien des villes abritent des hommes et des femmes en rupture avec le monde social institué. Itinérants, réfugiés sans papiers et jeunes décrocheurs « en errance » sont hypervisibles sur le plan médiatique et pourtant, ils restent souvent invisibles pour les institutions qui sont censées leur apporter un soutien matériel, médical, social ou juridique. Certains agents ont pour mission d’aller au-devant de ces personnes en rupture pour favoriser leur accès aux droits quand celui-ci est parsemé d’obstacles ou pour essayer de comprendre leur point de vue, leurs besoins et leurs attentes. Cet article présente les résultats d’une recherche exploratoire visant à fournir un nouveau regard sur les modes de sortie du « non-recours », de la « non-participation » ou de l’invisibilité quand ces situations sont associées à la souffrance sociale. Pour ce faire, nous nous sommes intéressés aux démarches portées par 18 organismes répartis dans trois villes où de telles pratiques existent depuis plusieurs décennies (Montréal, Amsterdam et Barcelone). Au cours de la recherche, nous avons tout d’abord effectué une recension bibliographique exhaustive. Puis, nous avons réalisé trois séries d’enquêtes par entretiens individuels ou collectifs, impliquant des intervenants de première ligne et des publics marginalisés. Ces trois séries d’entretiens ont été complétées par quelques entrevues avec des informateurs-clé.

Notre objet de recherche se situe donc dans le champ de l’outreach ou de l’« aller-vers », mais dans une optique plus large. Appliquée à l’intervention sociosanitaire, la notion d’outreach est fréquemment utilisée pour désigner des pratiques qui visent non seulement à aller à la rencontre des populations marginalisées mais aussi à les ramener vers le « système » – pour reprendre une formulation fréquemment entendue sur le terrain – ou, du moins, à les accompagner vers des services généraux. La perspective de notre recherche est quelque peu différente. Nous nous sommes intéressés à l’ensemble des démarches d’intervenants qui visent à aller au-devant des populations marginalisées afin de déceler quelles sont les directions prises dans l’intervention et les diverses « logiques d’action » qui guident les pratiques observées. Quelles sont leurs sources de légitimité ? Comment sont-elles perçues par les publics visés ? Quel est leur impact en termes d’inclusion sociale ? Tel était l’un des principaux objectifs de notre recherche.1 Ce sont ces logiques d’action que nous présentons dans cet article après avoir donné quelques précisions sur nos terrains de recherche.

Trois villes

À Amsterdam, nos explorations se sont construites autour de la notion de « jeunes en errance » dans l’espace public, rappelant les « jeunes qui tiennent les murs » dans les banlieues françaises.2 Bien que la plupart aient un domicile, ils focalisent l’attention des médias de masse en termes de « violences » et de « provocations » à l’encontre de l’ordre établi et leur comportement, réel ou supposé, suscite l’incompréhension de la majeure partie de la population néerlandaise. Nos enquêtes ont porté sur les pratiques sociales qui visent à aller à la rencontre de ces jeunes dans leur milieu de vie et qui entrent sous le terme plus ou moins générique d’ambulant jongerenwerk (c’est-à-dire une intervention socioéducative destinée aux jeunes et basée sur la mobilité dans les espaces publics où ils se trouvent).

À Montréal, nos premiers repérages nous ont conduits à nous intéresser à l’ « intervention de milieu ». Ce terme correspondait à notre problématique dans le sens où il désigne le prolongement du travail de rue qui intervient une fois qu’un rapport de confiance a pu être établi et que la personne « se met à prendre du pouvoir sur sa vie ». Le travail de milieu prend alors le relais du travail de rue pour intervenir sur la relation de la personne à la société, que ce soit dans le rapport aux institutions ou dans la relation avec les autres usagers dans l’espace public. Au cours de la recherche, nous nous sommes aperçus que cette notion de travail de milieu était loin d’être univoque et qu’elle était entendue de manière variable par les différents organismes montréalais. Dans nos enquêtes, nous avons souhaité donner une idée de la variété des publics visés par l’intervention de milieu. Par exemple, il est apparu lors des premiers repérages que les « jeunes de la rue » constituent un public fortement privilégié par l’intervention de milieu en raison du lien historique avec le travail de rue. Cela dit, nous avons pu constater que d’autres publics peuvent également faire l’objet d’intervention de milieu, notamment les résidents âgés d’habitations à loyer modique, mais aussi les itinérants « seniors » et les jeunes scolarisés considérés comme à risque de décrochage scolaire.

À Barcelone, les repérages ont découlé de notre compréhension de la notion montréalaise d’intervention de milieu pour essayer de saisir les pratiques correspondantes. Les notions d’« éducation de rue » ou d’« éducation en milieu ouvert » qui caractérisent ces pratiques mettent l’accent sur l’orientation socioéducative par différence avec une orientation de contrôle – même si cette orientation n’est pas inexistante dans certains projets. Tout comme à Montréal, les enquêtes ont porté sur une plus grande variété de publics qu’à Amsterdam. Pourtant, certains modes de problématisation des publics sont européens et donc, plus proches des réalités néerlandaises que des réalités canadiennes (notamment, le chômage dans un contexte de pénurie d’emploi ou la présence d’immigrants sans-papiers d’origine africaine). Les enquêtes menées à Barcelone rendent compte de la diversité des problématiques traitées par les collectifs et les organismes qui mettent en œuvre cette forme d’intervention sociale. Ainsi ont été associés aux enquêtes des usagers de drogues illicites, des personnes sans-abri, des travailleuses du sexe ainsi que des jeunes en errance.

Logiques individuelles et collectives

Dans les trois villes, presque toutes les pratiques sont portées par des organismes privés, le plus souvent sans but lucratif (sauf une exception à Amsterdam et une à Barcelone), percevant pour tout ou partie des financements d’origine publique. Ces financements publics concernent soit directement les interventions qui visent à rejoindre les publics marginalisés (Amsterdam), soit des missions connexes de prévention ou de réduction des méfaits (Montréal, Barcelone). Certains organismes perçoivent également des financements privés transitant par des fondations ou recueillis directement par les organismes lors de campagnes de dons. Les modalités d’intervention sur lesquelles reposent ces pratiques sont également relativement homogènes d’un terrain à un autre. La mobilisation de l’idée de proximité occupe une place centrale dans l’établissement d’un premier contact, mais aussi dans la construction d’une relation de confiance avec le public visé. Le recours à la proximité comme moyen repose dans certains cas sur des savoirs et des savoir-faire professionnels développés lors de formations préalables (à Montréal notamment) mais surtout, au fil de l’expérience professionnelle et du contact avec les publics marginalisés (en particulier à Barcelone). Ces deux formes de proximité (proximité de formation et proximité vécue) se trouvent parfois combinées sur le terrain. Les intervenants réputés extérieurs aux publics visés cherchent à mobiliser certaines caractéristiques personnelles pour renforcer leur expertise en termes d’analyse des publics visés. Les pairs cherchent à mobiliser les acquis de leur expérience professionnelle dans l’intervention au quotidien ainsi que les apports liés aux contacts avec les intervenants ayant reçu une formation théorique en intervention sociale.

Le recours aux pairs-aidants est moins fréquent à Barcelone qu’à Montréal ou Amsterdam parce qu’il implique de soutenir et d’accompagner les pairs dans une trajectoire d’inclusion sociale et professionnelle après une expérience de marginalisation. Certains organismes font le choix de s’engager dans un tel projet mais ce dernier ne correspond pas toujours aux objectifs des organismes publics qui financent des pratiques. À Amsterdam, la plupart des intervenants impliqués dans la recherche sont issus du milieu mais les organismes n’ont pas véritablement de programme visant à soutenir leur démarche d’inclusion, si ce n’est en leur confiant une mission auprès de leurs pairs.

De nos enquêtes, il ressort que les logiques d’action et leurs modalités suivies par les organismes impliqués dans la recherche sont de plusieurs ordres qui se retrouvent de manière relativement semblable dans les trois villes. Les logiques d’action sont, dans certains cas, individuelles (favoriser l’accès à des services; développer des capacités; favoriser l’implication sociale; travailler la motivation), tandis que d’autres ont une vocation plus collective ou, du moins, interpersonnelle (favoriser la cohabitation; prévenir les risques et favoriser la « réduction des méfaits »). Les premières logiques d’action ont potentiellement une portée sur la relation de l’individu marginalisé à la société en général, tandis que les dernières ont plutôt une portée sur les relations des individus marginalisés aux autres individus qu’ils côtoient au quotidien, que ce soit leurs pairs ou les autres usagers des espaces publics.

Accès aux services

Certaines pratiques visent clairement à favoriser l’accès à des services, soit en offrant des services spécifiques, soit en offrant un accompagnement vers des services généraux existants dans l’optique de l’accès effectif aux droits. Par exemple, à Montréal, certains intervenants accompagnent des personnes vers des établissements où, au terme d’un parcours parsemé d’échecs et de désillusions, elles n’osent pas aller seules. À Amsterdam, les dettes contractées par des jeunes sont une source d’embûches et de marginalisation que certaines ressources publiques ont pour but de résoudre. Encore faut-il en avoir connaissance et faire la démarche de s’adresser à ces ressources. L’accès aux services peut également être promu par l’adaptation des ressources aux contraintes des publics. Par exemple, dans le cas des aînés en perte d’autonomie, certains organismes contribuent à mettre en lumière les contraintes qu’ils observent sur le terrain au quotidien. L’accompagnement vers les ressources peut être un objectif de l’intervention, mais aussi un préalable à celle-ci quand les problèmes personnels se révèlent être une sérieuse entrave à la réalisation de ses objectifs. L’accompagnement peut aussi être un moyen de renforcer la relation de confiance entre l’intervenant et le public visé, voire même une monnaie d’échange (aide à la résolution de problèmes personnels contre une participation au projet constituant le corps de l’intervention). Cette logique de l’échange est omniprésente dans les discours des intervenants interrogés à Amsterdam, à la fois pour construire une relation et pour inciter les jeunes à entamer une démarche d’insertion personnelle ou à s’engager auprès d’autrui (activité pour le quartier, projet humanitaire).

À Barcelone, cette logique de l’accès aux services est plus présente et plus visible avec les intervenants professionnels situés dans des organismes percevant uniquement des financements publics. Favoriser l’accès aux services est entendu comme un moyen pour rendre les droits effectifs. Dans la mesure où ce sont des organismes qui ne vivent que des financements publics, ils doivent montrer explicitement que les financements servent à offrir des services aux publics marginalisés. Par exemple, dans l’intervention de proximité avec des travailleuses du sexe, les intervenants se rendent jusqu’au lieu de travail (la rue ou un local) pour leur offrir des outils de prévention des risques liés aux maladies sexuellement transmissibles et au VIH/Sida. Il arrive aussi que des intervenantes prennent des rendez-vous pour des analyses médicales, pour un bilan de santé ou pour obtenir des résultats. Il se peut également que les intervenantes accompagnent des travailleuses du sexe vers des ressources de santé publique dans une optique pédagogique, afin de favoriser une relation sans préjugé et non-discriminatoire entre les ressources et les usagers.

Capacités

D’autres pratiques visent à développer des capacités telles qu’apprendre à rédiger une lettre de motivation et à construire son curriculum vitae. Certains intervenants font clairement une distinction entre le soutien au développement de capacités et le soutien à la découverte de capacités existantes mais méconnues. À Amsterdam, à travers leur implication dans le montage de projets tels que la préparation d’un spectacle public, certains jeunes se découvrent des talents d’organisateurs et sont capables de mener un projet à terme malgré les imprévus et le stress. Cela s’inscrit dans une logique de promotion de l’autonomie et d’empowerment. À Barcelone, presque tous les intervenants rapportent qu’ils tentent de développer des capacités, mais cette logique est plus claire et plus évidente parmi les intervenants liés aux organismes qui perçoivent un financement public et privé et où se trouvent une variété d’intervenants (professionnels, bénévoles ou stagiaires). Par exemple, il peut s’agir de favoriser les capacités de communiquer, d’exprimer les angoisses, les peurs, les rêves et les défis à l’aide du théâtre comme outil pour renforcer leur reconnaissance et améliorer leur image sociale. Dans ces pratiques, les intervenants présentent le public visé en tant qu’acteurs et protagonistes de leurs interventions, dans l’optique de responsabiliser la personne, de la faire participer au processus d’amélioration ou de récupération de leur qualité de vie à partir d’une logique biographique.

Implication sociale

Il peut également s’agir de favoriser l’implication sociale des personnes visées par l’intervention, soit dans une logique de défense des droits, soit dans une logique d’exercice de la citoyenneté. À Montréal, certains itinérants seniors sont invités à témoigner de leurs conditions de vie lors de manifestations publiques. À Barcelone, des associations d’immigrants sans papier favorisent leur participation à des manifestations publiques en tant que stratégie de mise en visibilité, mais aussi en tant que stratégie pour se rapprocher des citoyens qui sont également des travailleurs précaires. Il s’agit de réduire la distance entre les uns et les autres, ou de chercher des éléments qui peuvent les unir dans le but d’éveiller une conscience de classe sociale, et non pas de souligner la différence ethnoculturelle. Cette logique d’implication sociale se retrouve également dans certains projets concernant les jeunes à risque de décrochage scolaire à Amsterdam.

Motivation

Ces trois premières logiques en masquent une quatrième qui promeut le travail sur la motivation et met l’accent sur la mise en mouvement et le fait de se fixer un but. Pour « s’en sortir », le développement ou la mise au jour des capacités ne suffit pas toujours, il faut être « motivé ». C’est une condition posée à l’entrée de bon nombre de programmes d’insertion (par exemple, professionnelle) dans les trois pays observés. Dans un contexte de forte pénurie d’emploi, les programmes d’insertion sont bien souvent réservés aux « plus motivés ». Il ne faut pas en déduire que les publics visés sont apathiques, mais plutôt souligner le fait que les obstacles qui parsèment le parcours de l’insertion sont nombreux et que certaines personnes vulnérables peuvent se trouver désarmées, bien qu’étant très « motivées » au départ. Des jeunes nous ont dit avoir envie de faire quelque chose de grand, mais ne pas croire que ce soit possible. Travailler la motivation est alors un exercice de longue haleine car les risques de décrochage sont forts, y compris en cours de projet, surtout parmi les personnes isolées. À ce stade, les intervenants peuvent avoir à relancer la motivation et reprendre le travail sur la confiance en soi. Cela implique bien sûr de pouvoir suivre le public visé dans la durée, ce qui est prévu dans presque tous les cas à Montréal et ce qui arrive de fait à Amsterdam. À Barcelone, la question de la motivation est également importante, notamment dans les entretiens recueillis auprès des jeunes toxicomanes qui ont des liens faibles avec leur famille et ont présenté le soutien des intervenants comme un élément essentiel et nécessaire pour surmonter la peur de l’échec dans le processus de réinsertion.

Cohabitation

Une autre logique d’action vise à favoriser la cohabitation entre les publics marginalisés et d’autres usagers des espaces liés à l’intervention, qui perçoivent ce public comme une source d’irritants, à travers des activités de médiation de conflits et de sensibilisation. Il s’agit alors de travailler sur l’image qu’on donne à autrui, en partant de questions polémiques telles que la présence de seringues souillées dans l’espace public. Lors d’opérations de collectes de seringues à Montréal, des utilisateurs de drogues injectables ont l’occasion de rencontrer d’autres résidents ou d’autres usagers de l’espace public tout en se montrant sous un jour inattendu. La question de l’image est également fortement présente à Amsterdam, où les jeunes « en errance » sont fortement stigmatisés et fréquemment accusés de troubles à l’ordre public et de « nuisances ». Cette logique est également perceptible dans différentes pratiques à Barcelone : certains organismes qui travaillent avec des personnes sans-abri organisent périodiquement des rencontres avec les voisins pour aborder des situations où ils se sentent dérangés. En même temps, ces rencontres sont une occasion pour les intervenants de présenter les actions qu’ils mènent de manière pédagogique. Les interventions consistent plus en intermédiation qu’en médiation : ce sont les intervenants qui essaient de favoriser la médiation entre les habitants et les commerçants ou entre le public visé par les organismes et les autres usagers des espaces publics du quartier. Ils ne font pas vraiment de la médiation au sens où les personnes en conflit ne vont jamais se retrouver pour parler de l’objet du conflit. Les intervenants tentent de résorber les situations de conflit entre les différentes parties impliquées et de montrer le public visé sous un jour positif et moins stigmatisé. Dans les zones urbaines qui sont engagées dans un processus de « gentrification », il est de plus en plus difficile de pratiquer l’intermédiation parce que les nouveaux voisins exercent des pressions pour obtenir le « nettoyage » social du quartier.

Risques et méfaits

Une dernière logique est celle de la prévention des risques et de la « réduction des méfaits » (au titre de la prévention secondaire et/ou tertiaire). Ces risques peuvent être de l’ordre de la maladie ou de situations de crise à Montréal et Barcelone (réduction de méfaits et réduction des risques de transmission du VIH/Sida ou d’autres maladies infectieuses). Certaines pratiques visent également à prévenir l’échec scolaire, le chômage ou la délinquance. Dans ce domaine, le risque peut aussi être l’isolement des jeunes immigrants qui n’ont pas de contacts avec le réseau social du quartier. À Amsterdam, le thème des incivilités et de l’asocialité est très présent, parfois explicitement dans les objectifs officiels de certains organismes, mais aussi dans la pratique au quotidien. La plupart des organismes employeurs des intervenants socioéducatifs interrogés sont engagés dans des partenariats avec divers acteurs locaux tels que la police et la municipalité. Selon ces contrats, les intervenants de terrain sont régulièrement appelés à fournir des renseignements sur le comportement des jeunes quand celui-ci est jugé problématique. Évidemment, cela peut remettre en cause la construction d’une relation de confiance entre les intervenants et les jeunes. La logique de la prévention des risques et les autres logiques à l’œuvre dans les pratiques observées (accès à des services, développement de capacités) peuvent alors être vues comme antagonistes.

Convergences

Ce dernier point permet d’aborder la question de la convergence entre les logiques d’action présentées dans les différents organismes impliqués dans la recherche et les logiques d’action qui découlent de l’analyse du discours des intervenants. Cette convergence est en général forte mais à relativiser sur quelques points. La question des incivilités en est un contre-exemple particulièrement évident à Amsterdam. La plupart des intervenants s’estiment gênés dans l’accomplissement de l’axe principal de leur mission (la construction d’une relation de confiance avec les jeunes marginaux devant déboucher sur le raccrochage dans un parcours d’insertion sociale et/ou professionnelle) en raison de l’injonction des institutions à fournir des informations sur les jeunes à laquelle ils se doivent de déroger sous peine de compromettre la relation construite avec les jeunes. De la même manière, certains intervenants qui travaillent auprès des jeunes en errance ou auprès de personnes toxicomanes à Barcelone nous ont fait part de leur préoccupation face à l’émergence d’une tendance à transformer l’approche socioéducative en une approche sécuritaire et de contrôle. L’intervention dans l’espace public est un enjeu majeur pour les pouvoirs publics qui financent ces organismes. Par ailleurs, la logique d’accompagnement face à des difficultés personnelles ne fait pas toujours partie des objectifs officiels de l’intervention mais s’avère un passage obligé dans bien des cas.

Ces logiques concourent plus ou moins directement à l’inclusion de personnes en situation de marginalité selon des interprétations de l’inclusion et de la marge qui peuvent varier d’un champ de pratiques à un autre. Il peut s’agir de concevoir l’inclusion au sens vertical ou au sens horizontal, au sens politique ou au sens économique. Ainsi, l’ensemble de ces pratiques sont avant tout des pratiques de « mise en relation » sans qu’elles se réduisent à cela. Au-delà, elles contribuent à offrir aux personnes des occasions de réfléchir sur leur place dans la société et à les outiller pour y accéder ou la forger quand celle-ci est peu évidente. Plus ou moins explicitement, les pratiques observées s’inscrivent dans le sillage de l’éducation populaire dans le sens où il s’agit de pratiques de nature éducative « qui ne se limitent pas à ‘l’instruction des masses’ et à la ‘vulgarisation des connaissances’, mais englobent tous les efforts qui tendent à rendre au peuple une âme, une conscience et le sens de ses responsabilités, et à lui donner les moyens de s’exprimer et de s’extérioriser. »3