Hip hop, slam et culture urbaine : dire ce qu’on vit

La culture urbaine acquiert un sens tout particulier au regard de la démarche de l’association Da.Mas (« donne plus », en espagnol). Créé en 2000 dans la région Nord-Pas-de-Calais (France), ce groupe revendique la musique (hip-hop et slam) et la danse comme outils d’expression et de motivation des jeunes. Témoignage de César Paulo Massano (Paulo), un des instigateurs du projet Da.Mas, qui participa en juin 2012 avec plusieurs jeunes du nord de la France aux Jours printaniers du CREMIS/PRAXCIT et au Festival sur la culture de la jeunesse de Longueuil organisé par le Bureau de Consultation Jeunesse (BCJ).1

« Retranscrire la vie des miens sur fond sonore, c’est ce qui fait l’originalité de nos ceaumor [morceaux]. On dit ce qu’on vit, à la vie, à la mort, avec de la haine, des regrets et beaucoup d’amour. On est fiers de nos quartiers et de nos origines. Et ce n’est pas un contrôle de plus qui nous fera changer de régime. Vert, jaune, rouge. Le français à la black peau amène du lourd car il en faut sur le capot. Je lutte chaque jour pour combattre Babylone, nos différences : une force, car nous ne sommes pas des sous-hommes. Faits de sang et de chair, mis au monde par nos mères, on a des sentiments, même si on est liés à la galère. Quand un pote sort de taule, on parle tranquillement de l’avenir, des problèmes, et ça, calmement. Un frère obtient son diplôme, on fête ça dignement, on croit à la réussite et son enchantement » (extrait d’un texte de hip-hop, composé par Paulo).

Poussés par l’envie de détourner les manques de possibilités de prise de parole pour les jeunes de leur quartier, Paulo, trois autres rappeurs et un DJ lancent Da.Mas, un projet de hip-hop conscient : « on avait des choses à dire et on cherchait un moyen de communication et de diffusion ». Grâce à diverses subventions, le groupe réussit à produire un disque compact qui est bien accueilli, surtout par « une jeunesse qui s’y reconnaît et qui est à l’écoute ». Voulant partager la vitrine qu’ils avaient acquise et créer des lieux d’expression pour des artistes de la relève, les membres de Da.Mas proposent deux émissions de radio, RDH (Radio Du Hip-hop) et 59 minutes.

Plusieurs institutions du Nord-Pas-de-Calais (dont la Mairie de Roubaix, différents centres sociaux et établissements scolaires) sollicitent Da.Mas, intéressées par le succès d’un groupe dont la démarche est axée sur la motivation et la persévérance des jeunes : « ils voulaient inculquer notre art et notre savoir, et présenter les membres du groupement en tant que modèles pour les jeunes générations ». C’est ainsi que le groupe se lance dans le développement d’une pratique d’intervention créative, mettant en place des ateliers d’écriture de textes et de présence scénique, pour des jeunes de 13 à 25 ans. Il va sans dire, la portée musicale de ce projet va de pair avec sa portée sociale et citoyenne.

Tout au long des ateliers, Da.Mas accompagne les participants dans leur progression de façon individuelle et collective : « Au fur et à mesure, on évalue le niveau de la personne et on essaye de mettre une barre juste au-dessus […]. Le travail peut être fait sur l’écriture, sur le flow, la diction, l’articulation ; on adapte les expressions du quartier pour qu’elles soient accessibles à tous ».

La démarche de Da.Mas est ancrée dans la valorisation du vécu des jeunes, revendiquant la nécessité de leur prise de parole, dans une société qui trop souvent ne leur prête pas l’oreille (et que les jeunes refusent souvent d’écouter) : « Toutes nos activités permettent de valoriser le jeune, qui ne sait pas nécessairement comment prendre sa place dans la société. Nous, on fait en sorte qu’il puisse prendre sa place, pour commencer, dans notre groupe. Venir à l’heure, se respecter entre nous… Ensuite, ils comprennent qu’il s’agit des mêmes règles que dans la société ».

Débanaliser les inégalités

L’association Da.Mas souhaite le renversement des préjugés sur le hip-hop, présentant la culture urbaine comme lieu d’expression non-violente : « dès le début, Da.Mas voulait transmettre des valeurs positives, avec un rap accessible pour mieux toucher une vaste population ».

Qui plus est, les choix thématiques des participants sont pour Paulo très révélateurs d’une réalité vécue au quotidien dans leurs quartiers : « en rappant, les jeunes peuvent dire ce qu’ils pensent et ce qu’ils vivent ». En effet, au cœur des sujets proposés se trouvent « les discriminations, les conflits dans la rue, les conditions de vie dans les quartiers, les relations entre des gens de divers statuts sociaux ».

Or, Paulo affirme vouloir débanaliser les impacts concrets des inégalités sociales, surtout auprès de ceux qui en subissent les conséquences : « on peut louer un logement, la salle de bain est défectueuse, il est insalubre, et les gens qui vivent dedans ne se disent pas « tiens, je vais aller me plaindre ». Alors que c’est leur droit ! […]. Nous, justement, on veut communiquer la nécessité d’un réveil, on le fait à travers la culture urbaine ».

L’influence positive qu’exerce l’association sur les jeunes qui suivent les ateliers est palpable. Évoluant dans un milieu qui donne place à la prise de parole et au partage à travers la musique, les participants retrouvent le goût d’apprendre et développent leur intérêt pour la langue écrite et orale : « être rappeur, c’est beaucoup de lecture, c’est apprendre le recul, c’est s’instruire. Parler pour parler, non! C’est parler pour passer le message et il faut être juste dans ce message ». Aussi, grâce aux séances consacrées à la présence sur scène et à l’expérience professionnelle de studio qui couronne les ateliers, les jeunes développent des aptitudes utiles dans le monde professionnel. Leur capacité de faire face aux émotions et au stress est renforcée, ce qui, d’après Paulo, constitue un atout pour le monde du travail – pouvant, par exemple, contribuer à la préparation à un entretien d’embauche.

En terminant son témoignage, Paulo se livre à un exercice de réflexivité et se positionne avant tout en tant qu’éducateur : « On intervient de manière pédagogique. Dans nos ateliers, on fait du rap (ce qu’on aime) et cela permet une transmission des savoirs, des savoir-faire et des savoir-être ». Mais, avec du recul, il dit réaliser que son rôle dépasse souvent ce cadre : « même si ce n’est pas mon domaine, je me retrouve à orienter des jeunes qui vivent des situations très difficiles. Je les oriente vers les ressources existantes et je les aide à définir leurs projets personnels. On fait un travail de relais, en plus des ateliers ».

L’association Da.Mas propose une activité qui, à première vue, semblerait axée uniquement sur la pratique musicale et scénique. Or, le témoignage de Paulo révèle une intervention innovante et créative, aux impacts multiples. La culture urbaine est vécue et transmise comme une plate-forme d’expression qui permet autant la lutte contre le décrochage scolaire que le développement socioprofessionnel de nombreux jeunes et la promotion de la participation citoyenne.2

Développement psychosocial et habilités sportives : bien dans mes baskets

« À cause du basket, tu voyais plus loin, tu restais plus rationnel, tu disais « ça va pas durer longtemps ce qu’il fait, lui [vendre de la drogue] ». Moi, je vais vers un but qui va m’amener jusqu’à l’université. Puis après, ma vie va aller bien. C’est le fait de penser plus loin, pas juste à aujourd’hui. »

 « Tu sais, tomber dans la drogue, j’ai vu trop de monde dans ma famille faire ça. Mon cousin, ma cousine, ils ont vécu les mêmes expériences que moi mais, eux, ils n’avaient pas le soutien du basket. Ils n’avaient pas du monde comme ça. Ma cousine est rendue danseuse, mon cousin est fucké ben raide. Moi j’suis pas tombé comme ça puis je pense que c’est beaucoup à cause du milieu du basket. »

Quatorze anciens athlètes-étudiants (AÉ) masculins âgés de 18 à 26 ans ont été rencontrés dans le cadre d’un projet de recherche évaluative portant sur le programme Bien dans mes baskets (BdmB). Ces anciens AÉ ont passé de trois à quatre ans dans le programme et appartiennent à des groupes ethnoculturels variés. L’objectif de l’étude était de comprendre les processus pouvant influencer le développement d’habiletés de vie chez des jeunes provenant de milieux socioéconomiquement défavorisés.

La passion du basket

BdmB est un programme de développement psychosocial utilisant le basketball parascolaire comme outil d’intervention et de prévention auprès d’adolescents à risque de délinquance. Ce programme a pour mission de favoriser la persévérance scolaire et l’inclusion sociale, ainsi que le développement de compétences sociales et d’une éthique de travail. Le programme, implanté dans le quartier Jeanne-Mance à Montréal, a été développé par un ancien joueur et entraîneur de basketball de haut niveau, devenu travailleur social. Les obstacles rencontrés dans ses tentatives d’entrer en contact avec les jeunes de son milieu l’ont amené à chercher un moyen de les rejoindre correspondant à leurs intérêts. Il a constaté que le basketball était une passion chez ces jeunes. Ses compétences sportives devenaient ainsi un atout privilégié pour entrer en contact avec eux et lui permettre de répondre à leurs besoins en termes d’intervention psychosociale. Contrairement à plusieurs programmes sportifs, les interventions psychosociales de BdmB qui sont composées d’ateliers préalablement construits (Petitpas et al., 2004; Danish et al., 2004; Danish et al., 2005; Brunelle et al., 2007). Par ailleurs, le programme est intégré à une école et ne relève pas d’une expérimentation ponctuelle. Les participants sont accompagnés et guidés toute l’année par des entraîneurs qui sont également des travailleurs sociaux (ETS). Bien qu’il soit offert à tous les étudiants et étudiantes de l’école, le projet cible davantage des jeunes présentant de multiples facteurs de risque. Un autre trait distinctif de ce programme est que, à travers ses diverses composantes, les ETS favorisent les interventions de groupe dans des contextes réels, c’est-à-dire qu’ils basent leurs actions sur des événements qui surviennent dans la vie des jeunes qu’ils entraînent.

L’analyse de contenu des 14 entretiens a permis de mettre en évidence quatre facteurs ayant contribué au développement des habiletés de vie chez les anciens participants de BdmB : le modelage de l’ETS auprès des AÉ, le développement d’un sentiment d’attachement au sein d’un nouveau groupe social, le développement d’une culture d’équipe correspondant à la philosophie de BdmB et la protection contre les influences négatives du contexte de vie grâce au programme BdmB. Ces facteurs agissent en interaction mutuelle afin, éventuellement, de favoriser le processus de développement d’habiletés de vie.

Selon l’Organisation Mondiale de la santé, les habiletés de vie sont des :

« Aptitudes à adopter un comportement adaptatif et positif, qui permet aux individus de faire face efficacement aux exigences et aux difficultés de la vie quotidienne. […] Les aptitudes utiles dans la vie sont des compétences personnelles, interpersonnelles, cognitives et physiques qui permettent aux individus de maîtriser et de diriger leur existence et d’acquérir la capacité à vivre dans leur environnement et à modifier celui-ci. Voici des exemples d’aptitudes utiles dans la vie : capacité à prendre des décisions et à résoudre des problèmes, raisonnement créatif et réflexion critique, conscience de soi et empathie, compétences en matière de communication et de relations interpersonnelles, capacité à faire face à ses émotions et à maîtriser le stress. » (Organisation mondiale de la santé, 1999: 17).

Lien de confiance et modèle de vie

Il semblerait que le modelage de l’ETS ait contribué au développement d’habiletés de vie via deux étapes. Il débute par la construction d’un lien de confiance entre les ETS et les AÉ. Une fois ce lien établi, l’observation des ETS en action amène les jeunes à reproduire leurs comportements. Les ETS deviennent progressivement des modèles de vie, car ils leur permettent de faire des apprentissages qu’ils peuvent transférer dans d’autres domaines de leur vie comme en témoigne ce participant : « [Nom de l’ETS], c’était un gars bien spécial. J’ai beaucoup de respect et d’estime [pour lui] parce que c’est un gars qui m’a mis au défi. Il m’a présenté le basket, pas juste comme un sport, mais comme un endroit pour apprendre la vie ».

Les participants ont mentionné que la relation qu’ils ont eue avec leurs entraîneurs a été significative dans leur vie. La confiance s’est établie à la fois à travers un lien affectif et à travers le soutien constant des ETS. Les répondants ont affirmé avoir développé une admiration pour leur entraîneur. Ils savaient aussi qu’ils pouvaient compter sur lui lorsqu’ils avaient des problèmes, qu’il serait à l’écoute de leur point de vue et qu’il serait là lorsqu’ils avaient besoin de conseils : « C’était vraiment un mentor pendant un bout. [Nom de l’ETS] m’a beaucoup appris. Il ne le sait pas, il y a des trucs qu’on dit pas, mais je le regardais souvent. Je regardais comment il agissait. Et ça m’apprenait ».

En observant leurs entraîneurs, les AÉ en sont venus à les considérer comme des mentors et à imiter leurs comportements. Ce phénomène a également été observé dans l’étude de Zimmerman et al. (2002) où des jeunes qui avaient des mentors positifs (tels des proches, des entraîneurs, des animateurs ou des professeurs) rapportaient que ces derniers avaient joué un rôle important dans leur développement lorsqu’ils étaient adolescents.

Selon la théorie de l’apprentissage social, les adultes et les pairs, considérés comme crédibles aux yeux des jeunes, peuvent servir de modèles dans l’apprentissage de nouvelles habiletés (Rosenthal et Bandura, 1978). Les formations traditionnelles que reçoivent les entraîneurs sont souvent axées sur la performance, la technique et les tactiques de jeu et peu d’importance est accordée au développement prosocial des adolescents et au rôle de mentor de l’entraîneur (Cushion et al., 2003). Dans le cas de BdmB, les entraîneurs ont une formation en travail social (ou sont supervisés par un travailleur social) et mettent autant d’importance sur le développement psychosocial des jeunes que sur leurs habiletés sportives. Les entraîneurs sont également sensibilisés quant à l’image qu’ils projettent sur les jeunes et quant à leur rôle de mentor.

Sentiment d’attachement

En participant à des activités signifiantes, tant dans le cadre sportif qu’en-dehors de ce cadre, les AÉ affirment avoir progressivement développé un sentiment d’attachement envers les autres joueurs de leur équipe. Ce sentiment semble s’être développé selon deux étapes : d’abord en participant à des activités signifiantes et en partageant des expériences communes, puis en ayant le sentiment d’avoir du soutien social dans ce nouveau groupe. Un joueur avance à propos des tournois : « Ça nous rapprochait beaucoup […]. C’est vraiment des expériences excitantes, des moments qui nous mettaient ensemble, qui nous rapprochaient ».

Les jeunes provenant de milieux à risque ou de milieux socioéconomiques défavorisés ont peu d’occasions de sortir de leur quartier pour voir et vivre autre chose. La participation à des tournois inter-cités à l’extérieur de leur école a été l’occasion de vivre des expériences nouvelles et positives. Les conditions y étaient rassemblées pour que les membres de l’équipe partagent des moments uniques, souvent intenses, et construisent un vécu collectif.

Selon les témoignages des participants, BdmB a favorisé le développement d’une amitié entre les joueurs. Ils ont rapporté qu’ils fraternisaient avec les autres joueurs lors de leur temps de loisir, soit dans les pauses à l’école, les soirs où ils n’avaient pas de pratique de basketball et les fins de semaine : « En-dehors des matchs et des pratiques, on était vraiment des amis, comment dire, des frères quasiment. On se supportait. » ou encore « Quand un joueur était à l’écart, on allait tous le voir pour essayer d’arranger les choses parce qu’on savait qu’on avait besoin de tout le monde. » Les activités signifiantes et le partage d’expériences communes semblent donc avoir contribué au développement d’un sentiment d’attachement, lequel aurait favorisé le développement d’habiletés de vie chez les adolescents.

Les nombreuses interactions entre les joueurs les ont amenés à développer une amitié et à avoir le sentiment de faire partie intégrante du groupe dans lequel ils se sentaient soutenus. Les liens créés entre les joueurs et le programme les ont aidés à s’influencer mutuellement de façon positive. Le partage d’expériences communes au sein de l’équipe a amené certains joueurs à percevoir leur équipe de basketball comme une nouvelle famille, un nouveau noyau dans lequel ils étaient reconnus et soutenus. Pour certains jeunes provenant de milieux familiaux dysfonctionnels, le programme offrait un contexte propice à la constitution d’un nouveau réseau dans lequel ils avaient du soutien social signifiant. Rutten et al. (2008) ont rapporté des résultats semblables quant à l’impact du soutien que les entraîneurs accordent à leurs athlètes. Selon ces chercheurs, une bonne relation athlète — entraîneur et du soutien social auraient des effets positifs sur le développement des jeunes.

La « classe » du basket

À travers leur participation au programme, une culture particulière s’est progressivement dessinée au sein des équipes au point qu’un des joueurs ait développé un sentiment comparable au sentiment d’appartenance à une « classe sociale » : « On était comme une classe sociale ; la classe du basket. » Cette culture s’est manifestée par le partage d’un style de vie et de valeurs (« On s’habille d’une certaine façon, on parle d’une certaine manière. ») ainsi que par la conformité à des normes communes qui se tissent à travers le temps passé ensemble par les joueurs en dehors des cours et se renforce au fil du temps :  « On se tenait tout le temps ensemble. On parlait de tout et de rien. À chaque fois qu’on avait une pause, on se réunissait. À mesure que la saison de basket commençait, tout le monde, même les plus jeunes se tenaient avec nous. Tous ceux du basket se réunissaient ensemble. »

Lorsqu’un joueur se comportait de façon non conforme aux normes établies par le groupe et par les ETS, les membres de l’équipe lui exprimaient leur désaccord afin qu’il revienne aux valeurs BdmB et n’entache pas l‘image du programme. Faire partie d’un groupe d’amis qui a sa propre culture entraîne l’adoption de comportements conformes aux normes établies par ce groupe et ces comportements sont le reflet des influences que le groupe exerce sur chacun de ses membres (Eccles et Barber, 1999). La remarque d’un participant illustre la dynamique de la culture propre à BdmB : « Avec mes amis proches de BdmB, par exemple, quand un d’entre eux essayait de faire des niaiseries en-dehors de l’école, ben je disais « non, oublie pas, ça pourrait avoir un impact sur l’équipe, non oublie pas que ça pourrait avoir un impact, même à l’école peut-être » ».

Une culture d’équipe inspirée de la philosophie de BdmB a été intériorisée par les joueurs qui partagent ainsi des valeurs, des normes et un style de vie. Le développement de cette culture d’équipe BdmB aurait à son tour favorisé un vécu collectif via d’autres expériences communes, car les participants ont affirmé faire des activités et se fréquenter même à l’extérieur du cadre de BdmB. Ensemble, ces éléments auraient contribué au développement d’habiletés de vie faisant partie intégrante de la philosophie et de la culture de BdmB.

Dispositif de protection

« [J’habitais] un quartier que je n’aime pas et que je n’ai pas aimé parce que c’est un quartier avec des proxénètes, des putes, de la drogue, tout ça roulait devant chez moi. Dans le parc, il y avait des seringues par terre, il y avait des gens qui se piquaient, c’était plutôt des mauvais exemples que ça me donnait. Et j’avais aussi des amis plus vieux qui m’influençaient de ce côté-là. Je les connaissais pas beaucoup, mais ils faisaient partie des gangs de rue. C’était pas vraiment un quartier sain. C’est un quartier plutôt défavorisé, avec des délinquants, des gangs de rue, tout le kit (…). C’est des affaires qu’on veut pas voir quand on est jeune. C’est quand même un mauvais exemple parce que moi, un moment donné, je vais me demander si, moi aussi, je veux faire ça. Il y en a d’autres qui ont pris ce chemin-là. Ils ont le même âge que moi. Mais moi, j’ai pas pris ce chemin là parce que BdmB, ça m’a plutôt dirigé vers un bon côté. »

Le programme BdmB semble ainsi avoir agi comme dispositif de protection contre les influences négatives du milieu social dans lequel vivent certains de ces jeunes. Plusieurs participants ont rapporté qu’ils sentaient des pressions venant d’autres groupes et même de gangs de rue qui les incitaient à adopter des comportements antisociaux, voire même à entrer dans le monde de la criminalité. BdmB aurait constitué une force d’attraction suffisamment importante pour contrer l’attrait que pouvait présenter ces groupes.

Un autre AÉ a mentionné qu’en jouant au basketball, en étant à l’intérieur des murs de l’école, dans un environnement encadré par des intervenants psychosociaux, il était davantage influencé par les valeurs et les normes positives de ce milieu plutôt que par celles davantage négatives du monde de la rue. Nos résultats suggèrent ainsi qu’en participant à BdmB, les jeunes athlètes seraient plus enclins à fréquenter d’autres jeunes du programme plutôt que des groupes de l’extérieur de l’école pouvant les influencer négativement. Ces résultats sont similaires à ceux de Daud et Carruthers (2008) où des jeunes provenant de milieux à risque ont affirmé que participer à des activités parascolaires leur a permis d’éviter de fréquenter des milieux ou des groupes dans lesquels ils auraient pu s’attirer des problèmes. L’étude d’Eccles et Barber (1999) a également montré une association entre la participation à des activités parascolaires et la fréquentation d’amis qui s’absentent moins aux cours ou qui consomment moins de drogue, comparativement à ceux qui ne participent pas à des activités parascolaires.

Notre objectif était de comprendre et de décrire les processus qui favorisent le développement d’habiletés de vie chez des jeunes ayant participé au programme d’intervention psychosociale BdmB. Il s’agissait plus spécifiquement de cibler les processus situés en amont des effets éventuellement induits par le programme BdmB. Il importe de souligner que nos résultats ne doivent pas être interprétés en termes de taux de succès du programme. L’analyse des entretiens auprès de 14 anciens AÉ de BdmB a cependant permis la mise au jour de divers facteurs-clés qui semblent contribuer au développement d’habiletés de vie chez des jeunes à risque de délinquance et de décrochage scolaire. Les processus réunis dans BdmB, à savoir le modelage de l’entraîneur-travailleur social par les jeunes, le développement d’un sentiment d’attachement au groupe, le développement d’une culture d’équipe et le programme agissant comme dispositif de protection contre des influences externes négatives, constitueraient des facteurs susceptibles de faciliter le développement d’habiletés de vie chez ces adolescents. Les entraîneurs, coordonnateurs de programmes sportifs, décideurs, éducateurs physiques et intervenants qui ont à cœur le développement psychosocial positif des jeunes. gagneraient à prendre en compte ces résultats dans leur planification de programme.

Saisir de façon pluridisciplinaire la problématique DITED-Justice : le regard de l’autre

Saisir de façon pluridisciplinaire la problématique DITED1-Justice : le regard de l’autre.

Raoul, un homme dans la mi-trentaine ayant une déficience intellectuelle moyenne, a été interpellé par des policiers alors qu’il fumait un joint.
Les policiers l’abordent en disant :
    – Tiens, tiens, tu n’as pas le droit de fumer un joint.
Raoul rétorque candidement :
    – J’ai le droit, c’est à moi, je l’ai payé.
Les policiers :
    – Tu dois écraser ça par terre, la consommation doit cesser.
Raoul :
    – Je l’ai payé, je ne veux pas le donner, c’est à moi, pourquoi m’achalez-vous ?

Il s’en suit une altercation avec les policiers (bousculade, coup de tête), des accusations sont portées (entrave au travail des policiers, possession simple, bris de conditions). Raoul doit faire face à la justice…

Extrait du récit présenté dans le cadre de l’atelier intersectoriel Raoul et les craques du plancher. 2

Le nom est fictif, mais la situation est bien réelle. Le contact de personnes présentant une déficience intellectuelle (DI) ou un trouble envahissant du développement (TED) avec le système de justice pénale attire l’attention publique depuis maintenant une quinzaine d’années. Les occasions de conflit, d’incompréhension ou de transgression impliquant ces personnes, autrefois confinées et traitées en institution, n’ont jamais été aussi grandes et visibles. Aujourd’hui, les acteurs mobilisés autour de cette problématique (parents, intervenants communautaires, policiers, intervenants psychosociaux, avocats, juges, psychiatres et psychologues) estiment qu’il faut arrimer les services, harmoniser les pratiques, former les professionnels, développer un langage commun et décloisonner les secteurs pour cesser de travailler en silos. Pourtant, lorsque se présente une situation réelle, ces mêmes acteurs arrivent difficilement à s’entendre sur les mesures à prendre. Comment soutenir une femme ayant une déficience intellectuelle, qui se dit victime d’un abus sexuel, qui ne peut décrire adéquatement son agresseur, le lieu du délit et qui peine à établir la chronologie des événements ? Comment intervenir auprès d’un jeune homme composant avec une déficience intellectuelle, isolé socialement, qui commet des vols à l’étalage à répétition ? Quel encadrement offrir à une personne judiciarisée ayant un trouble envahissant du développement qui menace et frappe à répétition les personnes qui l’approchent trop rapidement ?

Ces situations, qui ne font pas la une des journaux, sont désormais courantes pour les policiers et les intervenants du réseau de la santé et des services sociaux. La problématique DITED-Justice est mal connue à la fois du réseau socio-sanitaire (SSS) et des milieux judiciaire et correctionnel. Pourtant, sur le plan de l’intervention à déployer, ces situations soulèvent de sérieux défis.

La société québécoise est témoin d’une croissance du phénomène de recours à la justice pénale pour gérer des problèmes impliquant des personnes ayant une DI ou un TED. Les études et les constats faits sur le terrain indiquent que le recours à la justice pénale ne se fait pas sans heurts pour ces personnes et leurs proches.

Par défaut

Les personnes ayant une DI  ou un TED représentent une population vulnérable lorsqu’elle entre en contact avec le système de justice à titre de victimes. Ces personnes rencontrent d’importants obstacles au cours du processus judiciaire, à un point tel qu’elles formeraient le groupe dont l’accès au système de justice est le plus souvent refusé (Mercier, 2005 ; Milne et Bull, 2001 ; Petersilia, 2001), d’où les notions de « double victimisation » et de « survictimisation ». Victimes d’actes répréhensibles, elles sont aussi victimes de proches ou de soignants qui ne voient ou n’accordent que peu d’importance au dévoilement de ces situations. Elles sont également victimes du système pénal qui tend à rejeter leur témoignage et la preuve présentée. Malheureusement, peu d’études menées à travers le monde se sont penchées sur leur situation et, à ce titre, le Québec ne fait pas exception.

Lorsque ces personnes sont judiciarisées à titre de contrevenantes, leur condition de vulnérabilité joue également en leur défaveur. Elles seront souvent les dernières à quitter les lieux et donc, les premières à être arrêtées et à s’incriminer. Sans accompagnement, elles ne se présenteront que rarement à leur comparution, respecteront difficilement leurs conditions de remise en liberté et feront alors l’objet de nouvelles poursuites judiciaires (bris de conditions). Lorsqu’elles sont condamnées à la prison, elles purgent généralement la totalité de leur peine et n’ont pas accès aux programmes de formation ou de réinsertion, ceux-ci étant inadaptés à leur condition. Pendant leur séjour, elles sont souvent mises à l’écart, exploitées et victimisées par les co-détenus. En un mot, elles font du temps pour faire du temps. Elles vivent alors de graves problèmes de communication et même des pertes d’acquis. Enfin, à leur sortie de détention, portant le statut d’ex-détenus en plus de celui de DI ou de TED, peu de ressources sont disposées à les accueillir, ces populations étant stigmatisées et marginalisées. Dans une étude menée en milieu carcéral, nous avons abondamment documenté les impacts négatifs du traitement pénal (Mercier et al., 2010).3 Nos analyses démontrent que pour les personnes incarcérées ayant une DI, le système pénal s’est substitué aux autres formes d’intervention.

Le contact avec le système pénal à titre de contrevenant exacerbe leur vulnérabilité à toutes les étapes du processus. Après quelques passages dans le système, elles s’ancrent dans une identité criminelle, un stigmate qui fait obstacle à l’accès aux services et qui les prive de leurs droits fondamentaux. De plus, ces personnes sont souvent isolées socialement : elles sont sans lien de services avec les centres de réadaptation en DI et en TED (CRDITED) (Mercier et al., 2010 ; Jones, 2007) et certaines présentent un profil d’itinérance (Picard et Mercier, 2011). Le système pénal se révèle alors être une solution « par défaut ».

En eaux troubles

Malgré la bonne volonté de tous, la coordination du travail intersectoriel, à l’interface de l’univers psychosocial et de la justice pénale, s’articule difficilement. Pour réduire les difficultés générées par le contact des personnes ayant une DI ou un TED avec la justice pénale, la formation est présentée comme la piste d’action principale. On estime que les professionnels occupant un rôle dans le processus pénal devraient recevoir une formation sur la DI et les TED et que les professionnels du réseau de la santé et des services sociaux devraient recevoir une formation sur le processus judiciaire.

Or, la portée de la formation, telle qu’on la retrouve à l’heure actuelle, demeure limitée. On peine à former des « super-experts » qui seraient outillés pour naviguer à l’interface des divers réseaux et services concernés. Sans nier l’importance de la sensibilisation à la problématique, rien ne garantit qu’une meilleure connaissance en DITED ou une meilleure connaissance du processus pénal, ne modifie la trajectoire de ces personnes. La vision idéalisée de l’action intersectorielle (horizontale, séquentielle et coordonnée) se frappe à une réalité beaucoup plus complexe, caractérisée notamment par la diversité des réseaux et des acteurs impliqués, la superposition des cadres juridiques et des processus décisionnels, des logiques d’action concurrentes et la présence chez les personnes de plusieurs problématiques. Les acteurs qui s’engagent dans l’action intersectorielle en DITED-Justice doivent le faire en acceptant de composer avec des balises multiples, des zones de flou et une réalité en mouvement, comme le soulignent Campenhoudt et al., (2005 : 35) : « Les phénomènes sociaux ne sont ni des réalités externes indépendantes des représentations et des pratiques des individus, ni de pures créations subjectives. C’est dans le jeu des interactions, des relations et des rapports sociaux entre acteurs, que se (re)produisent les réalités sociales. »

Appropriation

Avec le soutien financier de l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, le CRDITED de Montréal et l’équipe DI, TED et intersectorialité (INTERTEDDI) ont élaboré une formation en quatre modules portant sur la problématique DITED-Justice.4 Cette formation s’adresse à l’ensemble des professionnels concernés par la problématique DITED-Justice (SSS, MSP, SP, MJQ, etc.)5. La formule pédagogique mise sur l’expertise des professionnels des réseaux impliqués et confère à chacun des participants le statut « d’apprenant » et celui de « détenteur de connaissances ». À ce sujet, les propos de De Coninck et al. (2005 : 9) sont éclairants :

« Qui, mieux qu’un magistrat, peut faire état des attentes parfois contradictoires auxquelles son rôle est soumis ? Qui, mieux qu’un assistant de justice, peut rendre compte de la coopération contrainte qu’il est chargé d’établir entre un justiciable, un thérapeute et une commission de probation ? Qui mieux qu’un travailleur social, connaît intimement le jeu informel qui rend effective la médiation de dette dont il assure la guidance ? Loin d’être uniquement pratique ou technique, la connaissance des professionnels de terrain est de plus en plus réflexive, construite et critique. »

Cette formule vise à présenter et saisir de façon plurielle – à travers le prisme de l’intersectorialité – la problématique DITED-Justice. Chaque séance comporte deux étapes, une première qui consiste en une présentation magistrale de la problématique, entrecoupée d’exercices d’appropriation, et une deuxième, structurée autour d’échanges portant sur des situations survenues (anonymisées) ou d’initiatives spécialisées. L’exercice favorise ainsi l’appropriation de la problématique en prenant en compte le regard de l’autre. Cette méthode cherche à comprendre le sens que les acteurs donnent à leurs pratiques. Elle permet non seulement de rendre une diversité de points de vue explicite, mais aussi de les confronter pour, ultimement, élaborer des pistes de solution concrètes et viables.

En centre d’hébergement : des droits à fleur de peau

Aux usagers des services de santé et des services sociaux, des droits ont été accordés grâce à l’adoption de documents juridiques d’importance telle que la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. En plus d’être protégés par cette Charte, qui leur reconnait – comme à tous les citoyens – le « droit à la sauvegarde de leur dignité », le « droit au respect de leur vie privée » ou encore « le droit à l’intégrité et à la liberté de leur personne », la Loi sur les services de santé et les services sociaux leur reconnaît différents droits spécifiques, tel le « droit de recevoir des services adéquats sur les plans scientifique, humain et social, avec continuité et de façon personnalisée et sécuritaire », le « droit de participer à toute décision qui affecte son état de santé » et le « droit à la confidentialité de son dossier ». Mais que signifient ces droits ? Que changent-ils dans la vie des personnes malades ou âgées, dans leurs rapports avec les intervenants ?

Si on prend l’exemple des résidents en centre d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD), parler de droits ne va pas toujours de soi. Que veut dire en effet un droit à l’intimité et à la vie privée lorsqu’on est constamment sous le regard des autres, qu’on a peu d’espace à soi, qu’on dépend des autres pour ses soins d’hygiène et que de larges pans de son histoire et de sa vie privée sont connus des intervenants ? Que veut dire un droit de consentir ou de participer aux décisions quand on n’a plus beaucoup d’autonomie – physique ou intellectuelle – et peu d’options entre lesquelles faire un choix ? Que veut dire le droit à la dignité quand on se sent diminué, seul et soumis au bon vouloir d’étrangers ?

Au bout des doigts

De l’intimité, de l’autonomie et de la dignité, il est pourtant possible pour les résidents d’en avoir. Ces principes sont préservés ou renforcés au travers d’une multitude de petits gestes souvent anodins, imperceptibles, insignifiants – en apparence du moins : dans le ton et le volume de la voix, le silence et la discrétion, dans sa propreté et son apparence, dans le regard qu’on pose sur la personne, dans le rythme qu’on lui impose pour manger, la pudeur avec laquelle on l’aide à se dévêtir et la façon dont on la lave. Ces principes se manifestent également dans la manière dont le résident peut habiter l’espace et le temps présent, mais aussi son passé, qu’il n’a jamais entièrement quitté, en intégrant ses habitudes, ses souvenirs et ses goûts en matière de soins et de relation. C’est au bout des doigts, dans la manière de toucher, de soulever ou de nourrir la personne que ses droits sont d’abord reconnus et respectés. Cette réalité sensible des droits est souvent masquée par leur énoncé formel ou solennel (« les usagers ont droit à…») et leur dimension juridique (ils sont inscrits dans des lois et des chartes).

Si les droits s’incarnent (littéralement) dans une multitude de gestes et d’attitudes, ils ne s’y réduisent pas pour autant. Ils énoncent ou reposent sur de grands principes moraux – l’intimité, l’autonomie, la dignité – qui tracent un horizon vers lequel se diriger, une direction dans laquelle s’orienter, sans toujours préciser le chemin à suivre. Les droits sont avant tout des questions. Ils obligent à interroger la manière dont on donne les soins et les raisons pour lesquelles on le fait, ce que l’on doit à la personne en face de soi et ce que l’on attend d’elle. Il n’y a pas toujours de réponses simples à ces questions et les réponses soulèvent à leur tour de nouvelles questions. S’obliger à vouvoyer une personne, c’est se rappeler le respect qu’on lui doit, sachant que le respect ne se limite pas au vouvoiement et que celui-ci peut même parfois cacher un manque de respect ; ce n’est que le point de départ d’une interrogation sur le respect que l’on doit à l’autre et celui que l’autre nous doit. Reconnaître un droit à mourir dans la dignité, c’est s’obliger à s’interroger sur ce qu’est la dignité, sur ce qui donne de la valeur à la vie, sur ce qu’est une belle mort ; questions inépuisables, qu’il faut reprendre à chaque fois. Parler d’un droit à la sexualité en centre d’hébergement ouvre non seulement sur une série de questions pratiques touchant les conditions matérielles et organisationnelles dans lesquelles cette sexualité peut se pratiquer, mais aussi sur notre compréhension de la sexualité et du désir, de l’autonomie et du consentement des personnes, de la vieillesse et de ses besoins ; c’est remettre en question beaucoup de choses. Les droits soulèvent des interrogations sur le genre de monde que nous voulons habiter, les rapports que nous voulons avoir avec les autres ; des interrogations qui doivent demeurer vives et que les droits ont pour fonction première de faire entendre.

Inachèvement

Les droits sont ainsi à la fois concrets et abstraits. Ils sont presque de l’ordre de l’évidence lorsqu’il s’agit de dénoncer une situation d’abus ou de négligence. Le respect de la vie privée passe par le respect d’un certain nombre de règles comme la confidentialité des informations contenues dans le dossier du résident. Mais les droits sont en même temps des abstractions, ils renvoient à de grands principes éthiques, comme la dignité ou l’autonomie, dont le sens ne va pas de soi ; des principes transcendants ou un horizon moral, qui servent à s’orienter sans indiquer clairement la voie à suivre.

C’est dans l’écart entre l’horizon tracé par les principes généraux et les gestes concrets dans lesquels ces principes s’incarnent que les interrogations surgissent et que les droits prennent leur sens. Les droits fournissent des mots pour interroger nos manières de faire, pour mieux entendre ce que les usagers ont à dire, découvrir et faire voir de nouvelles dimensions aux problèmes et aux situations, mais aussi pour comprendre les limites auxquelles on est confronté. C’est pourquoi ils soulèvent davantage de questions qu’ils n’apportent de réponses. C’est pourquoi ils sont toujours inachevés, toujours à reprendre et à interroger.

Les droits ne se réduisent donc pas à un ensemble de règles que l’on applique sous la menace de sanctions. Bien qu’ils prennent parfois la forme de règles de conduite très spécifiques, comme le droit d’être informé de son état de santé pour pouvoir donner un consentement libre et éclairé ou encore le droit de choisir le sexe de la personne qui nous donne les soins d’hygiène, ils excèdent largement ces règles. Autrement, ils perdraient leur sens et leur capacité de questionner. Ces règles sont avant tout un rappel des questions qu’il faut se poser et des préoccupations qu’il faut avoir lorsqu’on donne des soins et des services. Ramener les droits à une longue liste de règles à respecter leur enlèverait leur force, leur ferait perdre leur sens.

Ce caractère questionnant des droits est particulièrement sensible dans la parole que les droits procurent aux usagers. Les droits de consentir ou de refuser les soins, d’être informé et de participer aux décisions, ne confèrent pas simplement la possibilité d’exprimer et d’imposer ses préférences, mais aussi celle de poser des questions et d’obtenir des réponses touchant le diagnostic, les traitements, le suivi et les risques. C’est d’obtenir que l’intervenant se tourne vers la personne, prenne conscience de sa fragilité et lui témoigne de l’intérêt et de la considération, mais aussi comprenne ses doutes, ses préoccupations, ses peurs, ses désirs, et accepte de remettre en question ses interventions et ses manières de faire. Les droits obligent là encore à s’interroger, à fournir des raisons à sa conduite et à répondre de ce que l’on fait.

Tensions

Parce qu’ils obligent à s’interroger, les droits sont source d’inconforts. Les revendications fondées sur les droits placent souvent les intervenants et les gestionnaires devant leurs limites, leur impuissance, leur incapacité à répondre à des demandes légitimes. Elles remettent en question leur manière de faire et leur jugement professionnel. Elles sont parfois source de culpabilité, lorsqu’ils n’ont pas le sentiment d’être à la hauteur, de bien faire leur travail ou, encore, d’être un intervenant compétent. Les plaintes et revendications de la part des usagers ou de leurs proches ont pour effet d’exacerber les tensions et les conflits, et d’accroître le désarroi du personnel, qui se met à douter de lui-même ou qui se sent victime d’une injustice. Elles peuvent aussi conduire à une désorganisation du travail en monopolisant les intervenants autour d’un usager, au détriment des autres, créant ainsi des frustrations et des conflits. Elles peuvent conduire à l’épuisement physique et mental du personnel, qui ne parvient jamais à satisfaire les personnes, qui se sent surveillé, et constamment jugé, et qui finit par se croire incompétent.

Des intervenants auront parfois le sentiment que l’usager a tous les droits et aucune obligation. D’autres auront une réaction ambivalente. Certains intervenants vivront un malaise, partagés entre, d’un côté, la reconnaissance de la situation difficile vécue par le résident et du caractère légitime de ses demandes et, de l’autre, le refus de l’agressivité avec laquelle ces revendications sont faites. Il n’est pas toujours aisé de départager les demandes légitimes des demandes excessives. Il n’est pas toujours facile d’entendre une demande légitime ou une souffrance derrière des plaintes à répétition. Il peut être inconfortable, sinon douloureux, de respecter le droit de consentir ou de refuser des soins, sachant que la personne compromet sa santé ou met sa vie en danger.

Des droits à fleur de peau : parce qu’ils s’incarnent dans des gestes et sur le corps, mais aussi parce qu’ils touchent notre sensibilité et peuvent être irritants. Leur signification et leur respect ne vont pas toujours de soi. Il n’y a souvent pas d’autre chose à faire que de prendre du recul, chercher à entendre les questions, les demandes, les désirs et les peurs qui s’expriment à travers ces revendications et ces droits, s’efforcer d’en comprendre les raisons et chercher à y répondre, en sachant qu’il s’agira toujours d’une réponse incomplète et provisoire.¹

Jeunes de la rue et accès au traitement : sur le seuil

Cet article, qui porte sur l’accessibilité au traitement de l’hépatite C pour les jeunes de la rue à Montréal, a été produit à l’issue d’un stage de maîtrise en travail social réalisé à la Clinique des jeunes de la rue du CSSS Jeanne-Mance en 2008.

Le contexte a changé ces dernières années en raison de l’apparition de nouveaux facteurs tels que l’ajout d’équipes multidisciplinaires spécialisées en hépatite C en milieu hospitalier et en CLSC, l’arrivée de nouveaux traitements plus efficaces, l’assouplissement des critères d’accessibilités et l’augmentation du nombre de médecins traitants, entraînant une augmentation de l’offre de services proposés pour le traitement et le dépistage des ITSS.

Les stratégies d’action visant à redonner aux usagers de drogues les plus marginalisés, l’accès aux biens et services collectifs auxquels ils aspirent, sans que des conditions préalables ou des contreparties soient exigées sont appelées à « bas-seuil » d’exigence (Jacob, 1997). On peut donc parler de structures, d’espaces ou de stratégies « haut seuil » et « bas-seuil ».

Souvent utilisées dans le domaine de la toxicomanie, comme dans les programmes de méthadone et d’échange de seringues, les structures « bas-seuil d’exigence » réduisent autant que possible les conditions d’accessibilité aux services, dans l’objectif d’une plus grande inclusion des personnes et d’une réduction des méfaits.1

La Clinique des jeunes de la rue, reliée au CSSS Jeanne-Mance, est considérée à bas-seuil puisqu’il y a peu de critères d’admissibilité. Par exemple, les jeunes peuvent venir consulter sans rendez-vous et sont accueillis même s’ils ne possèdent pas de carte d’assurance-maladie. Ils peuvent consulter un professionnel en état d’intoxication, les seules règles étant l’interdiction de consommer à l’intérieur de la clinique et le respect du personnel et des lieux. Il est ainsi plus facile pour ces jeunes d’accéder à ces services de santé plutôt qu’à ceux qui présupposent de l’attente et la prise de rendez-vous. Comme la Clinique des jeunes de la rue est un service de première ligne, il n’y a pas de médecin traitant l’hépatite C et, dès lors, les jeunes doivent être référés aux services de troisième ligne pour le traitement. Or, c’est souvent là que le bât blesse, car ces services impliquent des rendez-vous précis, de longues listes d’attente et, bien souvent, la sobriété.

Ainsi, les intervenants ont à faire un travail politique en amont dans le réseau de la santé et les institutions pour qu’ils assouplissent leurs conditions d’accès et comprennent la dynamique et les réalités vécues par les jeunes de la rue. Comme le soulignent les recommandations de l’Institut national de santé publique (Noël, Laforest et Allard, 2007) à propos de l’accès au suivi et au traitement pour les personnes atteintes de l’hépatite C (VHC) au Québec, il faut assurer un meilleur accès aux ressources pour ces clientèles et ce, en associant plusieurs organismes dans le suivi médical et le traitement. Pour ce faire, l’intégration des services peut se révéler une solution appropriée lorsque chaque acteur ne possède pas toute l’expertise nécessaire permettant d’assurer une réponse adéquate.

Contourner

Actuellement, le système de santé québécois ne réussit pas à répondre adéquatement à la demande des personnes atteintes de l’hépatite C, dont le nombre s’accroît chaque année (Noël, Laforest et Allard, 2007). D’une part, les clientèles vivent des situations complexes difficilement compatibles avec les exigences de traitement et, d’autre part, le personnel médical n’est pas en mesure de répondre à l’ensemble des besoins de ces personnes. De plus, alors que le dépistage se fait la plupart du temps en CLSC, le traitement se fait plutôt à l’hôpital.

En 2003, d’après le rapport sur la stratégie canadienne pour contrer l’hépatite C, le Canada comptait environ 300 médecins capables de soigner les personnes vivant avec le VHC, ceci incluant les spécialistes des maladies infectieuses, les internistes, les gastro-entérologues, les médecins de famille et les hépatologues (Centre canadien d’information sur l’hépatite C, 2005). Selon ce rapport, si toutes les personnes vivant avec ce virus au Canada étaient diagnostiquées et dirigées vers des services appropriés, les spécialistes disponibles seraient complètement débordés.

Devant la progression annuelle du nombre de cas d’hépatite C au Canada (5000 nouveaux cas par année d’après le Centre canadien d’information sur l’hépatite C, 2005), la sensibilisation des médecins à cette problématique et, de manière plus large, le nombre de médecins pouvant traiter cette maladie deviennent des enjeux majeurs. Pour contourner le manque de médecins, les intervenants de la Clinique des jeunes de la rue ont référé les jeunes qui souhaitaient entreprendre le traitement à un jeune médecin qui débutait sa pratique et qui n’avait pas encore de liste d’attente, ce qui a été très apprécié de leur part.

Empêcher

Le manque de ressources financières peut également constituer un obstacle au traitement, car le coût de ce dernier est très élevé (environ 20 000$). Pour les personnes possédant une assurance privée ou étant éligibles au Régime public d’assurance-médicaments du Québec, les coûts reliés aux médicaments sont couverts. Cependant, comme le peg-interféron et la ribavirine sont considérés comme des médicaments d’exception, le médecin doit remplir un formulaire spécial pour que les assurances les prennent en charge. Les personnes qui sont prestataires de l’assistance-emploi (aide sociale) ou qui ne sont pas couvertes par une assurance privée peuvent avoir accès au régime public. Ainsi, en théorie, la situation des jeunes de la rue qui sont bénéficiaires de l’aide sociale ne devrait pas constituer un obstacle à leur traitement. Par contre, pour les mineurs ou les jeunes qui n’ont pas d’aide sociale, la situation se corse.

Ainsi, les mineurs souhaitant entreprendre un traitement du VHC doivent compter sur les assurances de leurs parents, que le régime de santé soit privé ou public. Compte tenu des situations familiales complexes vécues par les jeunes de la rue, cela peut représenter un obstacle pour eux. En effet, certains ne souhaitent pas dire à leurs parents qu’ils ont contracté le VHC, et ce, pour différentes raisons, dont la peur de leur avouer qu’ils ont consommé des drogues. Chez les jeunes suivis à la clinique, c’est le cas de Julie, âgée de 17 ans, qui a préféré attendre sa majorité avant de débuter son traitement car elle ne voulait pas dire à ses parents qu’elle avait rechuté et qu’elle avait contracté l’hépatite C. Par ailleurs, les personnes ne souhaitant pas avoir recours à l’aide sociale ou n’y ayant pas accès, mais étant tout de même inscrites au régime d’assurance publique, doivent payer une franchise à chaque fois qu’elles vont acheter leurs médicaments. Ce montant peut représenter une somme importante pour ceux qui travaillent au salaire minimum ou qui vivent des métiers de la rue (quête, squeegee ou travail du sexe) et, par conséquent, les empêcher de se faire traiter. Dans certains cas, les compagnies pharmaceutiques offrant le traitement défraient les coûts des franchises ou du traitement au complet, mais ce sont alors des ententes d’exception. En somme, le coût du traitement ne devrait pas être un obstacle à l’accessibilité de celui-ci, car le régime d’assurance publique défraie les coûts lui étant reliés et le système de sécurité sociale pallie le reste du montant. Cependant, le problème peut se poser pour les mineurs ou les travailleurs à faibles revenus.

Soutenir

Face aux obstacles à l’accessibilité au traitement, certaines pistes d’intervention paraissent importantes pour élaborer les interventions sociales. D’abord, il est souhaitable, mais non obligatoire, de régler les problèmes de toxicomanie avant de débuter un traitement. En ce sens, la référence vers les centres de réadaptation en toxicomanie, les maisons de thérapie et les centres de désintoxication est particulièrement utile. Pour les personnes ne désirant pas arrêter de consommer des drogues, les interventions peuvent être axées vers l’éducation sur les modes de propagation des infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS) et vers l’adoption de comportements sécuritaires dans une optique de réduction des méfaits. Bien que les lignes directrices pour le traitement de l’hépatite C mentionnent que les personnes qui font usage de drogues ne devraient pas être exclues du traitement, la clinique n’a pas encore rencontré de médecin qui accepte de traiter les personnes qui consomment. À ce sujet, il reste du travail à faire pour assouplir les conditions d’accès et démystifier la réalité vécue par les jeunes de la rue chez ces professionnels de la santé.

Une des conditions particulièrement influentes pour réussir le traitement est de pouvoir compter sur un réseau de soutien naturel et professionnel. Comme ce traitement est éprouvant, la personne a besoin de soutien moral et d’aide pour pouvoir alléger les aléas de la vie quotidienne (comme préparer des repas ou faire les courses). Ainsi, lorsque les jeunes disposent de peu de ressources dans leur milieu, il est important d’évaluer leur situation et de mettre en place des moyens pouvant permettre la création d’un réseau social. En ce sens, il est bénéfique de les référer vers des groupes de soutien comme le Centre d’Aide pour les Personnes Atteintes d’Hépatite C (CAPAHC), d’encourager la participation à des activités offertes par certains groupes communautaires et de favoriser la reprise de contact avec la famille lorsque cela est possible. Loin de pouvoir suppléer au réseau de soutien naturel, l’aide professionnelle doit permettre de cibler les changements à apporter et offrir des solutions individualisées aux problèmes rencontrés. De plus, s’attarder aux désirs des jeunes concernant leurs projets d’avenir, en revisitant leur passé et les raisons qui les ont poussés vers le mode de vie à la rue, leur permet de mieux comprendre leur situation, de lui donner un sens et, possiblement, de penser leur futur. Il ne faut pas pour autant minimiser la motivation intrinsèque de l’individu, qui est souvent ce qui lui permettra de se rendre au bout du traitement.

L’apport des équipes multidisciplinaires est indéniable dans l’accessibilité au traitement et le suivi des personnes infectées par le VHC. Ces équipes permettent d’offrir une gamme de services dans l’optique d’une vision commune, ce qui évite le clivage et le dédoublement des interventions. Bien qu’il n’y ait pas de médecin traitant le VHC à la Clinique des jeunes de la rue, nous avons pu constater les bienfaits d’une travailleuse sociale qui joue un rôle d’« intervenante-pivot » dans l’élaboration d’un plan d’intervention. Celle-ci peut en effet avoir une vue d’ensemble de la situation et mettre en place les services nécessaires. De plus, elle peut s’attarder aux besoins socio-économiques de base, comme le logement et le revenu, qui sont deux conditions essentielles pour pouvoir suivre un traitement. Par ailleurs, la travailleuse sociale doit également avoir une marge de manœuvre pour mettre en place des solutions adaptées à chaque personne et bien connaître les différents acteurs du milieu socio-sanitaire afin de faire des références personnalisées.

Pouvoir

Ces constats démontrent que l’accessibilité au traitement du VHC pour les jeunes de la rue est une question complexe. Cependant, il y a de l’espoir, car plusieurs obstacles peuvent être contournés à l’aide d’un suivi psychosocial. Du travail reste à faire pour optimiser la prise en charge des jeunes, notamment sur le partage d’une philosophie d’intervention commune entre les acteurs impliqués auprès d’eux. Par ailleurs, il est important d’offrir le traitement au moment où les jeunes sont motivés pour l’entreprendre, car, à l’instar du dépistage ITSS, ce moment constitue une prise de pouvoir sur leur vie. Dans la mesure où les jeunes de la rue ont tendance à vivre dans le « ici et maintenant » et que le traitement a plus de chances de réussir lorsqu’il est pris tôt, il est important de saisir ce « momentum » pour les mobiliser et maximiser leurs chances de guérison.

Des jeunes qui traitent des jeunes

La dernière personne que j’ai rencontrée à la clinique des jeunes de la rue revenait de l’hôpital, dont elle avait été renvoyée car elle n’avait pas sa carte d’assurance maladie. Durant une bagarre, elle avait pris des coups sur le visage et saignait de la bouche. Je l’ai soignée en fin de journée, en-dehors de mon horaire, et nous lui avons donné des médicaments pour prévenir l’infection et arrêter l’écoulement de sang.

Souvent, lorsqu’ils viennent à la clinique pour la première fois, les jeunes sont accompagnés par leurs amis, probablement parce qu’ils ont peur de la douleur ou qu’ils ont eu de mauvaises expériences par le passé. Une fois qu’ils connaissent la clinique, leur visite ne les angoisse plus autant ; ils se montrent curieux de nos activités et nous posent des questions sur l’université. Lorsque je les interroge sur leurs expériences passées avec des dentistes, ils me disent que je suis plus compréhensif et que je prends davantage de temps avec eux, pour discuter de tout et de rien. L’interaction est facile car nous avons le même âge.

Lorsqu’il s’agit de nouveaux patients, je commence par leur ouvrir un dossier, puis j’établis un plan de traitement en me basant sur leurs réponses à mes questions : quel est le problème ? Est-ce que vous avez déjà reçu des soins ailleurs ? Depuis combien de temps n’êtes-vous pas allé chez le dentiste ? Certains ont plus de caries que de dents saines et viennent me voir quand la douleur est insupportable. Je prends des radiographies, puis nous fixons un rendez-vous ultérieur afin de traiter les problèmes par ordre d’importance, en accord avec la personne. Parfois, je les encourage à arrêter de fumer ou à modifier certaines de leurs habitudes de vie lorsque je vois que l’impact est important sur leur dentition. Je leur propose toujours une brosse à dents et du dentifrice lorsqu’ils repartent.

Nous avons les mêmes exigences de qualité que partout ailleurs, mais nous prenons toujours le temps de nous asseoir pour expliquer les soins et pour nous assurer que la personne n’est pas trop stressée. Le contact humain et le respect sont aussi importants que les soins. Nous sommes stagiaires, les dentistes qui exercent ici sont bénévoles et les soins sont gratuits ; il n’y a donc pas d’argent en jeu, ce qui change la relation. Les séances durent une heure en moyenne et nous traitons le maximum de problèmes car il leur est parfois difficile de revenir pour des rendez-vous ou pour des traitements qui s’échelonnent sur de longues périodes. Certains patients viennent pour des urgences une seule fois et disparaissent, alors que d’autres viennent sur une base plus régulière et tissent un lien avec nous.

Nous sommes toujours deux étudiants-dentistes en quatrième année de formation présents à la clinique et nous traitons en moyenne quatre patients chacun par demi-journée, à raison de deux fois par semaine. Nous avons également chacun un assistant qui est un étudiant de deuxième année, qui nous aide dans la préparation des soins, par exemple, en stérilisant le matériel, ce qui nous permet de réaliser les soins deux fois plus rapidement que lorsque nous étions seuls. De plus, en cas de difficultés lors d’une extraction ou d’un problème plus grave, le dentiste responsable peut nous aider. Avec le temps, les activités cliniques préventives et curatives se sont diversifiées et nous ne procédons désormais à des extractions qu’en dernier recours, l’idéal étant toujours de soigner les dents sans les extraire. Des dentistes bénévoles viennent faire des traitements de canal, qui sont des soins plus techniques et longs, car ils consistent à extraire le nerf de la dent, permettant de la laisser en place, ce qui est inestimable lorsque cette dent est visible.

Je ne rencontre jamais de problèmes majeurs dans ma pratique, excepté parfois un découragement devant les nombreuses annulations de rendez-vous. Il m’arrive également de sentir de l’impuissance car il est difficile d’avoir un impact global sur la santé et les comportements des personnes qui viennent nous voir. Certains facteurs ne dépendent ni de nous, ni des personnes elles-mêmes, comme le fait d’avoir une alimentation variée et riche en fruits et légumes. La clientèle diffère de celle que l’on rencontre au cours de la formation de dentisterie à l’université, qui est plus âgée et aisée. À la clinique, je rencontre des jeunes âgés de 18 à 25 ans qui ont toutes sortes de difficultés, qui n’ont pas d’argent et dont les soins de santé ne sont souvent pas la priorité. Ce sont deux mondes. Les jeunes de la clinique sont pris dans un cercle vicieux : moins ils vont chez le dentiste, moins ils ont de belles dents et plus il leur est, par exemple, difficile de trouver un travail. Beaucoup ont besoin de soins de base mais si rien n’est fait, la situation peut s’aggraver. De surcroit, plus la dent est affectée, plus les soins sont coûteux et, par la suite, inaccessibles. La clinique est le seul endroit où ils peuvent recevoir des soins gratuits. Avec eux, les besoins ne sont jamais définitivement satisfaits, car leurs conditions de vie les exposent à des problèmes de santé et dentaires complexes.

J’apprécie la liberté et l’autonomie dont je bénéficie dans mon travail. Je suis responsable de ce que je fais de A à Z et ne suis pas en permanence sous le regard d’un superviseur. À la clinique, le patient est vu dans sa globalité et une diversité de soins lui sont dispensés, ce qui enrichit notre formation, puisqu’à l’université, la formation doit se spécialiser, par exemple, en chirurgie ou en dentisterie opératoire. Le programme de médecine dentaire est composé d’une année de classe préparatoire et de quatre années de doctorat. Durant ce parcours, le choix des stages repose beaucoup sur le bouche à oreille et sur les aspirations des étudiants. Dans mon cas, je voulais qu’il y ait une dimension sociale et c’est pourquoi j’ai décidé de revenir faire mon stage ici comme dentiste pour ma dernière année de formation.

Donner aux personnes moins favorisées est une valeur mise de l’avant en médecine. Toutefois, en cabinet privé, le dentiste n’a pas souvent l’occasion de le faire en raison des coûts fixes (salaires du personnel, matériel et loyers) et du stress lié à la gestion d’un cabinet. C’est une expérience valorisante de sentir que tu aides quelqu’un et de noter des impacts tangibles sur sa santé lorsque, par exemple, il a moins mal ou qu’il se sent mieux dans sa peau. Les stages à la clinique et mon engagement m’ont conduit à accepter un emploi dans le Grand Nord canadien, où je vais poursuivre mon travail auprès de populations défavorisées, avant d’ouvrir à mon tour mon propre cabinet dentaire.

Autogestion et résistances

Dans un hangar de tôle, en bordure de Canoas, près de Porto Alegre, plusieurs personnes trient papiers, cartons, verre et plastiques selon les filières de recyclage. Ces déchets sont apportés par la municipalité ou par des habitants de la communauté avoisinante qui savent qu’ils « valent de l’or » pour ce groupe d’une douzaine de membres, car ceux-ci tirent leurs revenus de la vente des matériaux triés. Constitué en association, ce groupe fait partie de l’économie solidaire brésilienne car l’ensemble de ses membres décide de la gestion de la production et de la répartition des surplus.1 La vice-présidente de ce groupe a été rencontrée dans le cadre d’un terrain de doctorat portant sur la représentation des travailleurs dans le cas de l’économie solidaire au Brésil. Visiblement fière de ce qu’ils accomplissent pour « prendre soin de l’environnement », elle souligne que son travail « n’est pas dégoutant, [qu’]au contraire, c’est un travail propre, utile pour la communauté, pour empêcher de jeter n’importe quoi dans la rivière et de la polluer alors qu’il y a beaucoup d’habitants qui vivent de la pêche ». Le Brésil, huitième puissance économique mondiale par son PIB, est encore une société très inégalitaire et les activités d’autoproduction – qui ne sont pas comptabilisées dans le PIB – restent répandues, même dans le sud du pays, pourtant fortement industrialisé. La vice-présidente a ainsi le sentiment que son travail est utile à plusieurs titres pour cette communauté locale « très carencée ». Créatrice d’emplois et écologique, cette association incite la municipalité à satisfaire des besoins sociaux en réclamant, par exemple, une crèche qui permettrait à d’autres femmes de venir travailler dans ce hangar. Elle souhaiterait que ce lieu soit mieux équipé, avec un tapis roulant pour le tri et au moins un ordinateur, pour accéder à des cours sur Internet, étudier et, ainsi, avoir non seulement un travail mais une « vie digne ».

Focus à présent sur Diadema, dans la ceinture industrielle en bordure de São Paulo, là où les ouvriers métallos ont commencé, sous la houlette de Lula, à défier la dictature dès la fin des années 70. Dans une petite baraque équipée pour faire office de bureau, le président d’une coopérative de tri et recyclage parle de la façon dont sa coopérative et d’autres groupes de tri tentent localement d’organiser la filière, avec l’appui du syndicat des métallos de la région. Après la démocratisation, la crise a rattrapé dans les années 90 la plus grande concentration industrielle du Brésil, faisant exploser le taux de chômage et augmenter le travail informel. Pour y faire face, des syndicalistes, d’autres réseaux de la société civile et des élus locaux ont fait appel, comme dans les autres régions du Brésil, aux formes alternatives de revenu et de travail, soit en reprenant des entreprises en faillite, soit en suscitant la création de coopératives dans de nouvelles niches d’activités.

La coopérative visitée à Diadema dans le cadre de ce travail de terrain reçoit un appui important pour développer ses activités. Les membres suivent par exemple des cours d’autogestion et d’empowerment. Ils sont conseillés par la structure de coordination et de représentation des coopératives, créée à l’initiative du syndicat des métallos. Cependant, malgré cet accompagnement, le président ne semble guère tirer de satisfaction de son travail. Lui-même ancien métallo, comme 90% des membres de cette coopérative, et, en outre, ancien syndicaliste qui a « fait les grèves », il souligne la difficulté de « conscientiser » les travailleurs à l’autogestion : « Les membres ne voudraient que travailler et recevoir leur salaire ; travailler et recevoir ; travailler et recevoir. Ils viennent des entreprises alentour, ils ont une mentalité de subordonné. Mais il faut aussi participer. Seulement six savent vraiment ce qu’est une coopérative, ce que sont leurs droits et leurs obligations ». Il fait aussi remarquer qu’il est difficile de convaincre la population locale de ne pas jeter ses déchets n’importe comment et de participer à la collecte sélective que sa coopérative effectue grâce à un camion financé par le syndicat des métallos.

Engagements

La tradition anarcho-syndicaliste et les utopies militantes des années 70 en Europe et en Amérique Latine définissent habituellement l’autogestion comme un outil d’autonomisation et d’émancipation. Pourtant, si elle empêche l’appropriation à des fins privées de la force de travail, les exemples rapportés ci-haut suggèrent que la propriété collective des moyens de production ne favorise pas automatiquement le développement personnel et collectif promis. Ces histoires recueillies au Brésil en 2008 mettent ainsi en perspective deux façons radicalement différentes de s’engager (ou pas) dans l’autogestion.

Il est vrai que les trajectoires des travailleurs de ces deux groupes autogérés sont différentes. Les anciens métallos de la coopérative de Diadema, qui bénéficiaient d’un statut enviable comme travailleurs « formels » avec congés payés, 13ème mois, accès au crédit bancaire avant la faillite de leur entreprise ou ses restructurations, vivent d’abord comme un déclassement le fait de ne plus avoir ce statut, même s’ils ont toujours un travail grâce à la reprise de l’entreprise et sa transformation en coopérative. En revanche, les membres de l’association autogérée de Canoas, qui n’ont jamais eu un tel statut (même lorsqu’ils ont parfois occupé des emplois formels, c’est-à-dire pour lesquels l’employeur les déclarait) vivent comme une reconnaissance de leur utilité sociale le fait de voir soutenus leur travail et leur organisation collective.

Selon le sens commun, c’est le sentiment de déclassement qui empêcherait de se réinvestir et de remettre en cause des attitudes héritées d’exécutants dans le cadre d’une division taylorienne du travail. Cette interprétation courante renvoie l’engagement dans l’action collective à des caractéristiques individuelles. Elle alimente les discours de syndicalistes brésiliens qui  défendent que la priorité est de changer les mentalités et d’éduquer les travailleurs pour développer l’économie solidaire. Elle paraît cependant hâtive à la lumière d’autres éclairages apportés par des travaux de chercheurs brésiliens sur ces coopératives.

Dans une de ses études, Rosenfield (2007) se penche sur le comportement des travailleurs-coopérateurs dans une « entreprise récupérée », c’est-à-dire une entreprise en faillite récupérée par les travailleurs.2 Elle constate qu’une partie non négligeable des coopérateurs s’est engagée dans ce projet autogestionnaire. Il s’agit de syndicalistes ou de travailleurs plutôt qualifiés qui étaient déjà impliqués dans leur activité professionnelle et qui voient dans l’autogestion la possibilité d’atténuer la concurrence entre les membres de la coopérative, alors que celle-ci poursuit toujours l’objectif d’être compétitive selon les critères du marché capitaliste. Cependant, du fait de cette logique, les divisions traditionnelles entre travail manuel et travail intellectuel, entre conception et exécution n’ont pas été modifiées, mais reproduites. Rosenfield constate que les coopérateurs les moins qualifiés, qui sont restés dans l’entreprise après la faillite faute d’autres options, ont adopté une position de retrait à l’égard du projet autogestionnaire et ne se sentent pas « propriétaires » de leur travail. Leur attitude possède nombre de traits communs avec celle des membres de la coopérative observée à Diadema. Ils prennent peu part à l’autogestion. Leur façon d’exécuter le travail n’a pas changé et ils ne trouvent aucun avenir dans cette division du travail qui répond à des objectifs de compétitivité. Ils restent dans la coopérative parce qu’ils espèrent ainsi retrouver ce qu’ils ont perdu en termes de droits collectifs et sociaux et se maintiennent dans un rapport de subordination à l’égard des coopérateurs qui occupent des postes qualifiés ou d’administration.

D’autres travaux de chercheurs brésiliens, notamment ceux de Lima (2008), pointent ce décalage entre les discours idéologiques sur l’économie solidaire et le fait que ce ne soit souvent qu’une poignée de militants qui participent à l’autogestion, prennent la parole lors des assemblées générales de coopérateurs et fassent des propositions. L’analyse de Rosenfield permet pour sa part de mettre en relation la construction des identités sociales et professionnelles, au sens de Dubar (2010), avec la question des engagements dans des actions collectives.

Résister

Les groupes en retrait décrits par Rosenfield partagent plusieurs traits en commun avec ceux décrits par Dubar (2010) dans un ouvrage sur la socialisation. Dans les deux cas, il s’agit de travailleurs qui n’arrivent pas à se projeter dans l’avenir, bien qu’ils ne risquent plus d’être mis à la porte du jour au lendemain, comme c’est le cas des travailleurs-coopérateurs brésiliens. Les deux groupes en retrait ont un rapport instrumental au travail ou au projet autogestionnaire. Ils ne veulent pas changer mais continuer de bien exécuter ce qu’ils doivent faire pour gagner leur salaire et ne voient pas la pertinence de se former. Ils sont également fortement dépendants de leurs supérieurs hiérarchiques qui, parallèlement, leur attribuent des identités d’incompétents et critiquent leur incapacité à changer leur attitude au travail (Dubar, 2010). Les coopérateurs occupant des postes à responsabilités considèrent qu’il faut « conscientiser » ou « éduquer » ces travailleurs, qui ne comprennent pas la nécessité de participer à la coopérative en plus d’y travailler (Rosenfield, 2007). Ainsi, dans les deux cas, l’ancienne identité sociale d’exécutant de ces travailleurs en retrait n’est plus reconnue et « aucune autre identité [relationnelle] n’apparaît accessible », si bien que leur « transaction biographique » est bloquée (Dubar, 2010).3 Ceci peut expliquer leur impossibilité à se projeter dans l’avenir, du moins dans celui dessiné par le projet autogestionnaire. Ils n’y trouvent pas une place souhaitable qui puisse s’articuler à leur trajectoire passée ou qui leur donne la possibilité d’assumer une rupture biographique tout en maintenant une identité acceptable pour eux. Une telle interprétation est confortée par l’approche de Melucci (1989) concernant la construction des identités collectives. Celles-ci sont produites par les participants à l’action collective qui se reconnaissent comme une partie de cette collectivité à condition d’y retrouver « leur cohérence et leur continuité en tant qu’acteurs » (p. 32).4

Faute de pouvoir se construire une identité à travers le projet collectif, la seule stratégie individuelle qui reste accessible pour manifester ou affirmer son autonomie consiste dès lors à « résister » (Rosenfield, 2007; Dubar, 2010). Ils sont ce que Castel appelle des « individus par défaut », dans la mesure où leur individualisation est forcée et qu’ils n’ont pas d’autres alternatives. Cette interprétation change le regard sur les coopérateurs en position de retrait : plutôt qu’un manque de compétence ou de formation, on peut voir dans leur attitude une façon de résister à un projet auquel ils n’ont pas contribué. Comme le souligne Rosenfied (2007 : 122), « résister à un processus collectif prédéterminé peut être la dernière chance de s’autonomiser ».

Dignité

Cette analyse renvoie à un questionnement sur la façon dont sont élaborés ces projets d’autogestion, le plus souvent dans un huis clos militant. Les promoteurs de telles initiatives (syndicalistes et universitaires) interagissent peu avec certaines franges de travailleurs ou le font dans des conditions qui ne laissent guère de place à ces derniers pour exprimer leurs besoins et aspirations, ou leur vision du bien commun.

L’exemple de l’association de tri de Canoas témoigne pourtant de la capacité de personnes qui occupent des emplois peu qualifiés ou à bas salaires à se forger une identité professionnelle et à s’engager dans un projet autogestionnaire. Toutefois, à la différence de la coopérative de Diadema ou de celle étudiée par Rosenfield, la conscientisation ne porte pas sur un modèle idéologique d’autogestion, mais sur l’importance du recyclage pour la protection de l’environnement. Le groupe a été formé « à reconnaître les matériaux », comme le précise sa vice-présidente ; son travail contribue à mobiliser la communauté locale autour de la nécessité de la collecte sélective dans le cadre d’un projet d’avenir sur le territoire, et non sur le mode de l’opposition avec les habitants (comme le vit le président de la coopérative de Diadema lorsqu’il dit qu’il est difficile de convaincre la population avoisinante de participer à la collecte sélective). Cela confère une « identité » à ce groupe de Canoas, comme le souligne sa vice-présidente. Elle semble avoir compris l’intérêt de recourir à ce que Cefaï (2001 : 76) appelle « une grammaire de la vie publique », en mettant de l’avant le rôle écologique du groupe dans ses rapports avec la municipalité, une valeur à présent reconnue dans la société brésilienne.5

L’exemple de Canoas montre aussi  la diversité des formes de soutien que peuvent apporter les acteurs de la société civile organisée, notamment les syndicats, à des initiatives d’économie solidaire. À Porto Alegre et dans le Rio Grande do Sul par exemple, ils soutiennent la mobilisation des chômeurs, des travailleurs informels ou des pauvres autour d’objectifs que cette population a contribué à élaborer et qui modifient la conception de ce que signifie être compétitif. Ces objectifs sont des relations de travail non hiérarchisées, une gestion collective, des choix de filière d’activité préservant l’environnement et satisfaisant les besoins sociaux, l’égalité des genres et des ethnies, le développement soutenable des territoires et le commerce équitable.

C’est à partir de tels objectifs, dans lesquels ils se reconnaissent, que ces travailleurs construisent un rapport au travail différent et peuvent s’écarter des attitudes d’exécutants. Loin de la sophistication des discours idéologiques, l’autogestion apparaît ainsi pour l’association solidaire de Canoas comme un moyen de parvenir à concrétiser un projet de vie digne. Une telle projection paraît en revanche impossible pour les coopérateurs de Diadema ou ceux de l’entreprise récupérée étudiée par Rosenfield . En effet, dans les deux cas, l’autogestion est au service de la poursuite d’un objectif de compétitivité qui reste fondé sur les critères du marché et qui est à la source même de leur exclusion.6

Ces objectifs correspondent enfin à une autre conception de la transformation sociale que celle ayant prévalu avec le développement du rapport salarial dit fordiste, où il s’agissait essentiellement d’obtenir un meilleur partage des gains de productivité, quitte à laisser au patronat l’entière décision sur l’organisation du travail. Ce n’est finalement que dans le dernier quart du 20ème siècle que la question du rapport au travail a commencé à devenir un enjeu des relations professionnelles.7 Les syndicats des pays industrialisés continuent cependant d’y attacher une importance relative quand il s’agit des travailleurs du bas de l’échelle. En outre, cet enjeu a été relativisé avec la crise économique et son cortège de petits boulots et de travailleurs pauvres qui rendent plus difficile la construction de ripostes collectives.

Cette étude de cas dans l’économie solidaire au Brésil questionne aussi les attitudes des dirigeants syndicaux lorsqu’ils attribuent la difficulté à mobiliser les travailleurs à un manque de conscientisation ou à des situations individuelles, au lieu d’y voir l’expression d’un décalage entre ce qui est mis de l’avant par les représentants et ce que souhaiteraient les représentés ou les travailleurs qui ne sont pas organisés. On masque ainsi l’enjeu que constitue l’exercice d’une démocratie au sein des mouvements de travailleurs ; une démocratie non seulement représentative, mais aussi participative, qui rende possible l’engagement dans des actions collectives transformatrices.

Ce travail de recherche n’est pas le premier à souligner en quoi les pratiques démocratiques sont un facteur d’engagement (voir, entre autres, Lévesque et al., 2005). Il suggère que la construction d’identités professionnelles est un enjeu démocratique à relever, à moins d’accepter que toute une frange de travailleurs, ceux au bas de l’échelle, n’aient d’autres choix que de suivre ou de résister à des projets conçus par d’autres et qui ne leur attribuent guère une place valorisante.

Stratégies de résistance : La défense collective des droits à l’aide sociale

Le système d’aide sociale québécois s’inscrit dans une logique d’État-providence selon laquelle la protection sociale est résiduelle (Esping-Andersen, 1999) ce qui lui donne son caractère d’aide de dernier recours pour les populations les plus exclues. Ainsi repose-t-il sur une philosophie d’aide conditionnelle (participation à des plans d’intégration à l’emploi) et contraignante (coupures des prestations en cas de manquement aux obligations) (Barbier, 2009). Les politiques d’activation et la logique de contrôle progressivement mises en place par l’État entrent en contradiction avec les valeurs défendues par certains organismes communautaires qui travaillent auprès de personnes assistées sociales. En défense de droits, les intervenant.e.s considèrent non seulement que les prestataires de l’aide sociale sont déjà actifs.ves et réalisent un «travail invisible» (Robert et al., 2018), mais aussi que leur insertion ou leur contribution à la société ne repose pas exclusivement sur le travail salarié. Émergent alors des oppositions, des conflits ou des résistances avec l’État. Tandis que se développent au sein du système de l’aide sociale des approches punitives et coercitives (contrôle, obligations et sanctions), on peut se demander comment s’organise la résistance des organismes de défense de droits.

La notion de «résistance» est au cœur de l’action communautaire québécoise, dont l’émergence repose sur ses prises de position sur la construction d’un État providence. L’action communautaire oscille entre «protestation et proposition, résistance et construction» (Lachapelle, 2007: 176). Les différentes approches qui la caractérisent (socio-communautaire, socio-économique, socio-institutionnelle et socio-politique) marquent cette oscillation entre volonté de transformation sociale ou «stratégie confrontationnelle» et volonté d’accompagnement des personnes aux changements sociopolitiques ou «stratégie émancipatoire» (Sauvé et al., 2018).

Dès le premier projet de loi sur l’aide sociale, l’opposition et la résistance se font jour (Labrie, 2015). Est par exemple décriée la catégorisation des prestataires et, partant, la différenciation dans les montants attribués en fonction d’abord de l’âge puis de l’aptitude au travail. La résistance au cœur de l’action communautaire est donc un combat contre l’injustice en termes d’inégalités sociales, économiques, politiques et culturelles. Or, non seulement cette résistance n’est pas clairement identifiée comme telle dans les pratiques (elle est plus ou moins visible et plus ou moins revendiquée), mais elle s’adapte en fonction du contexte politique, notamment en matière de défense de droits.

Cet article présente les faits saillants qui ressortent de trois groupes de discussions réalisés avec 12 intervenant.e.s de trois organismes engagés dans des activités de défense de droits à Montréal : Projet Genèse1, le Regroupement des Auberges du cœur2 et les Services juridiques communautaires de Pointe-St-Charles et Petite-Bourgogne3. Cette démarche de documentation des résistances est l’un des volets d’un projet de recherche en cours sur les pratiques punitives à l’aide sociale4. Ce volet porte plus précisément sur la résistance des organismes de défense des droits. Sans être exhaustif, notre échantillon est intéressant pour sa diversité en termes d’approches de défense collective de droits. Projet Genèse et les Services juridiques communautaires de Pointe-St-Charles et Petite-Bourgogne ont une structure relativement semblable, avec à la fois un service de cas individuels et des volets d’organisation communautaire. Les Auberges du cœur fonctionnent quant à elles sur le mode d’un milieu de vie avec certaines pratiques démocratiques (comités de jeunes, CA, etc.) ainsi que des pratiques diversifiées en défense des droits, mais aussi un comité de défense des droits animé au niveau national du Regroupement. 

Défense

Alors qu’en théorie, la résistance s’incarne davantage dans les pratiques de défense collective de droits –notamment selon une approche sociopolitique et une analyse systémique des difficultés des personnes –, en matière d’aide sociale, des formes de résistance certes plus silencieuses sont aussi développées en défense individuelle de droits. Globalement, l’ensemble des groupes rencontrés réalise des activités d’éducation populaire et mène des activités de représentation, mais ils ne sont pas toujours en capacité de mettre en place des mobilisations sociales. En somme, la résistance ne se traduit pas toujours par le déploiement d’une stratégie confrontationnelle ou contestataire (Sauvé et al., 2018).

À Projet Genèse et aux Services juridiques communautaires de Pointe-St-Charles et Petite-Bourgogne, la défense de droits est la mission principale et ainsi la porte d’entrée de l’organisme vers la mobilisation des personnes assistées sociales. Celle-ci s’opérationnalise dans des comités des premiers concernés. Tandis que les intervenant.e.s des Auberges du cœur, en milieu de vie, privilégient une approche d’intervention individuelle formelle et d’intervention collective plus informelle. En outre, tous n’ont pas le financement suffisant pour un poste à temps complet d’organisateur communautaire. Cependant, tous les organismes de notre échantillon participent à des actions communes, par exemple «Pauvre et Captif» ou la «Coalition Objectif dignité». C’est ici que se loge le plus distinctement la résistance aux changements législatifs ou la défense collective de droits.

De plus, comme bien d’autres, ces trois organismes communautaires développent des actions de lutte contre la pauvreté au sens large. En effet, les situations des personnes accueillies dépassent la seule question de l’aide sociale et concernent tout autant l’accès et le maintien en logement, la santé mentale et physique, le manque d’accès aux services publics et la discrimination, entre autres. Les intervenant.e.s sont amené.e.s à soutenir ces personnes aux prises avec de multiples difficultés tout en cherchant à agir politiquement sur plusieurs enjeux structurels de la pauvreté. Ainsi, l’action politique en matière d’aide sociale dans le cadre de la défense collective de droits n’est qu’une partie de leurs actions.

En défense individuelle de droits, les intervenant.e.s accompagnent les personnes dans les démarches d’accès aux droits, mais aussi pour corriger des erreurs administratives et répondre à de «fausses accusations»5. Lorsque les intervenant.e.s travaillent pour les personnes en défense individuelle de droits, ils et elles peuvent, par exemple, être amené.e.s à intervenir directement auprès de l’agent.e du prestataire aidé. Certain.e.s relatent des situations où ils ou elles ont été amené.e.s à négocier pour le prestataire avec une procuration, à sensibiliser les agent.e.s à la réalité des prestataires ou à établir un lien de confiance pour faciliter la collaboration ou encore de répondre à des demandes d’information ou de clarification. La relation entre intervenant.e et agent.e est cependant complexe, car si l’intervenant.e adopte une attitude trop revendicative, l’accès à l’aide sociale pourrait être plus difficile et l’organisme comme le prestataire en question pourraient faire l’objet d’un étiquetage. Ce qu’explique cette intervenante : «Il faut que je réussisse avec mon [demandeur], ça marche pas avec la force; oublie ça, je veux pas qu’il raccroche, je veux pas qu’il pénalise mon [demandeur]. Je le sais comment ça marche, c’est pour ça que je flatte [l’agent d’aide sociale] pour le faire à sa façon pour que je réussisse». Cela témoigne d’une adaptation au pouvoir discrétionnaire de l’agent.e.

Un autre exemple de défense individuelle de droits fait état de la rédaction d’un guide pour informer les immigrant.e.s de leurs droits ou, dans le même esprit, d’un «kit [individuel] en défense des droits» remis aux prestataires pour se rappeler des questions importantes à poser à l’agent.e : «[le prestataire] arrive avec un papier: ‘là, c’est écrit «nom de l’agent».’ Fait [qu’il] demande ça. «Pourquoi on se rencontre aujourd’hui?» Puis là, il le note. «Est-ce que je suis à cette étape-là, celle-là ou celle-là?» […] Là, les agents se tiennent les fesses serrées parce qu’ils sont identifiés». Cette démarche de «self-advocacy» (Dean, 2009) vise à renforcer les compétences et les connaissances pour défendre soi-même ses propres droits. La défense individuelle de droits repose aussi sur un travail de conseil, d’accompagnement, de soutien et d’éducation. Dans leur clinique, Projet Genèse et les Services juridiques communautaires de Pointe-St-Charles et Petite-Bourgogne interviennent au cas par cas en soutien individuel. Aux Auberges du cœur, avoir un revenu pour participer au paiement d’un loyer ou de frais d’hébergement est obligatoire et un.e intervenant.e est souvent responsable d’accompagner les jeunes pour effectuer la demande d’aide sociale. On constate donc que certaines formes de défense individuelle de droits s’insèrent dans une volonté d’accompagnement individuel et d’autres, dans une volonté de changement social plus émancipateur dont la première étape se joue au plan individuel. Quoiqu’il en soit, dans ces trois organismes, la défense individuelle de droits représente une part significative du travail, ayant beaucoup augmenté au gré des modifications du système d’aide sociale qui s’apparente aujourd’hui à «un labyrinthe administratif» : des règlements comportant des exceptions difficiles à comprendre, une certaine «opacité» du système ou une difficulté d’accéder à l’information. Qu’il s’agisse du règlement de 2015 qui limite les séjours hors Québec à sept jours consécutifs ou des menaces de coupure (par exemple, suspicion de vie maritale, obligation de participation à un programme d’employabilité), tous les intervenant.e.s ont évoqué «la complexité du système», sa «déshumanisation», son climat de «suspicion permanente».

Les actions de défense collective de droits ne sont pas pour autant écartées. Parmi celles qui sont organisées avec les personnes, on retrouve d’abord la participation à des manifestations coordonnées par des groupes alliés. En effet, l’organisation repose souvent sur un organisateur communautaire, ressource dont ne bénéficient pas tous les organismes. De même, des activités d’éducation populaire sont réalisées par certains groupes à l’endroit d’organismes alliés ou voisins. Par exemple, à Projet Genèse, le Comité anti-pauvreté regroupant un sous-comité aide sociale a réalisé un jeu inspiré de Serpents et échelles6 pour sensibiliser à la situation de précarité des prestataires. Ce jeu a été présenté dans différents groupes du quartier. Les réunions d’équipe de travail, mais aussi les concertations sont également un lieu d’échange pour les intervenant.e.s, de collectivisation et parfois, de mobilisation vers l’action avec les prestataires, comme le souligne cette intervenante: «On peut faire le maximum dans les dossiers, après ça s’il n’y a pas de partie collective, si on ne travaille pas avec les autres groupes, à voir c’est quoi les possibilités dans le quartier ou comment mettre un frein à la gentrification, éventuellement il n’y en aura plus de clients parce qu’on aura négocié toutes leurs évictions». Des rencontres sont parfois organisées avec des responsables du Ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale ou encore d’un Centre local d’emploi pour voir quelles mesures pourraient être changées ou adaptées.

En outre, les groupes prennent souvent des positions publiques, sous la forme de communiqués de presse, d’entrevues avec les médias, ou d’écriture de mémoires pour influencer un débat parlementaire. Cette prise de parole est parfois le fait de personnes directement concernées, mais le contexte ne s’y prête pas toujours. Les journalistes peuvent appeler et demander une réponse rapidement sans qu’il soit possible de demander à un prestataire de répondre. De plus, les intervenant.e.s s’interrogent sur l’enjeu éthique de «mettre en scène» une personne au nom de la représentativité alors que c’est aussi l’exposer à des critiques voire, pire, à des «commentaires haineux».

Quelquefois, les activités de défense collective de droits sont organisées sans les personnes par manque de temps ou par manque de disponibilité des prestataires, ce dont témoigne une intervenante: «Là il est déjà en mode survie, il combat. Oublie ça, fuck la défense des droits, y’a pas le temps. Tu sais, même si je le coache, genre du coaching individuel, et si je lui dit «hey j’ai le goût d’aller à une manif», il va me dire «regarde, je vais aller dans un dépannage alimentaire, j’ai pas de quoi manger». T’sais ça c’est un obstacle quand même fondamental ». Comme nombre d’écrits l’ont documenté, l’absence des personnes directement concernées pourrait être liée à leur manque de disponibilité biographique (McAdam, 1988) ou cognitive (Bègue, 2007)7.

Résistance

Globalement, les difficultés de mise en place d’actions de défense collective de droits sont expliquées par le rapport de force avec l’État. L’effet des préjugés ou du welfare stigma (Warrin, 2014) se répercute sur la défense collective de droits en raison de l’internalisation du stigmate: on s’applique à soi-même les stéréotypes, les préjugés, l’identité sociale négative apposés aux personnes assistées sociales (De Gaulejac, 2008). La peur de s’afficher publiquement, par anticipation de ce qui pourrait arriver, est de fait très présente: reconnaître publiquement son statut d’assisté.e social.e, se faire remarquer par les agent.e.s et risquer d’avoir une note dans son dossier, se faire rabrouer par l’opinion publique ou par ses proches. À ce sujet, les intervenant.e.s rencontré.e.s constatent le passage des préjugés à la haine des prestataires: «Je pense que le gouvernement dans les cinq dernières années a renforcé les préjugés. Et honnêtement, je sais qu’on dit toujours préjugés dans notre travail, mais dans ma tête c’est comme détester, la haine».  Face aux logiques punitives des politiques d’activation, participant d’un courant de criminalisation de la pauvreté (Wacquant, 2009) qui nourrit les représentations négatives des prestataires ainsi que leur responsabilisation (Duvoux, 2011), la défense de droits se traduit alors par un important travail de déconstruction de la stigmatisation et de l’auto-stigmatisation ainsi que d’éducation populaire, afin de faire comprendre que l’aide sociale est un droit plutôt que la conséquence d’un échec personnel et que chacun.e est digne de respect.

Par ailleurs, le rapport de force se pose également avec les bailleurs de fonds. Le contexte actuel, privilégiant le financement par projet plutôt que le financement à la mission, limite l’autonomie des organismes (Depelteau et al., 2013). Il y aurait aussi une tendance, chez plusieurs bailleurs de fonds, à orienter le financement des organismes communautaires vers l’insertion socioprofessionnelle des personnes, et on peut se demander dans quelle mesure cela engage dans cette voie nombre d’organismes dont la défense de droits n’est pas la mission principale et les détourne de la défense collective de droits. De plus, on peut se demander si cela ne participe pas à marginaliser les organismes de défense de droits.

Un autre élément faisant basculer le rapport de force à la défaveur des organismes concerne le «dumping»: certains services ne sont plus offerts par le système public, mais doivent être pris en charge par le milieu communautaire, notamment les services en santé mentale et le soutien pour l’accès aux droits. De même, les difficultés d’accès à l’information et la complexité du système ont un effet chronophage au détriment notamment de certaines actions collectives. Comme l’exprime cette intervenante : «le problème il est collectif, mais je n’ai pas les moyens de travailler en collectif. Je te parle pas juste de moyens financiers, je te parle de ressources. Parce que la demande d’aide sociale, au lieu de me prendre 1h15 comme ça me prenait il y a 14 ans, ça me prend 6-7-8 heures de mon travail! Je me déplace pour aller me battre avec l’agent, je reviens. Ça veut dire que pendant que je me déplace, il y a quelqu’un d’autre qui doit me remplacer».

Les organismes les moins affectés sont ceux dont la mission principale est la défense de droits comme Projet Genèse. Ceux-ci bénéficient de financements pour l’embauche de personnes en organisation communautaire, ce qui favorise le travail de mobilisation et le développement de la défense collective de droits avec les personnes. De plus, devant la multiplicité des restrictions imposées aux personnes assistées sociales, il devient difficile de trouver une cible que l’on estime responsable des problèmes, d’autant que, pour chaque problème, la cible varie. Est-ce l’agent.e? Quel ministère? L’administratif ou le politique? S’orienter dans ce labyrinthe appelle une connaissance pointue, une disponibilité à toute épreuve. Enfin, il reste à mentionner des difficultés telles que l’épuisement professionnel, le roulement de personnel et les problèmes de financement pour maintenir le personnel en place. Le travail de défense de droits s’effectue sur le long terme et organiser des actions collectives dans ce contexte organisationnel ralentit fortement le processus, s’il ne le paralyse pas.

L’individuel et le collectif

Dans le système de l’aide sociale, les problèmes structurels et organisationnels identifiés par les intervenant.e.s des trois organismes sont nombreux. En plus de leurs tâches pour soutenir les personnes vivant des insuffisances de revenus, l’angoisse du climat de suspicion et des obstacles liés à la situation de pauvreté, ces groupes mettent en place différentes formes de résistance que nous pouvons situer dans une schématisation des actions de défense individuelle de droits et défense collective de droits. Cette schématisation des actions s’opère en fonction de la réalité vécue par les personnes, mais surtout en fonction du rapport de force avec l’État.

Si l’idéal consiste, pour les intervenant.e.s, à mettre en place des actions collectives avec les personnes, les contraintes rencontrées les amènent plutôt à développer une multitude de stratégies souvent individuelles pour faire face aux contraintes structurelles et organisationnelles. Ceci explique que les actions de résistance sont tantôt individuelles, tantôt collectives, incluant ou non les personnes concernées et, plus encore, que ces actions sont plus ou moins directes, plus ou moins visibles, plus ou moins génératrices de changement social. Il n’en demeure pas moins qu’elles participent toutes d’une résistance aux politiques sociales en place.

Si les intervenant.e.s rencontré.e.s dénoncent depuis longtemps les mesures punitives et coercitives de l’aide sociale, ces résultats préliminaires invitent à mieux comprendre les limites de la défense collective de droits: comment les organismes passent-ils de l’identification d’une situation injuste à l’action sociopolitique, comment prennent-ils en compte les réflexions éthiques de l’action collective et approfondissent leur vision du rapport de force et des opportunités qui s’y présentent? Enfin, comment passer d’une démarche d’intervention individuelle à une démarche d’intervention collective? Comment les organisateurs.trices communautaires embrassent-ils et elles le double rôle d’intervenant.e.s et de militant.e.s?

Changer de paradigme : l’aide aux étudiant.e.s postsecondaires en risque d’échec

Plus de 60 % des jeunes Québécois.es entreprennent des études de niveau collégial, et 40 % obtiennent un diplôme d’études collégiales (DEC) dans un programme technique ou préuniversitaire (MELS, 2013). Dans l’optique où le nombre d’emplois nécessitant des études postsecondaires ne cesse de croître, le sort des jeunes qui ne complètent pas leurs études collégiales est préoccupant et demeure un enjeu social de premier plan. D’autant que l’on sait que, d’une part, la formation technique au collégial prépare bien les jeunes aux réalités du marché du travail et assure à 90% d’entre eux d’obtenir un emploi (Ferguson et al., 2014) et que, d’autre part, pour l’ensemble des étudiants au Canada, ce sont ceux qui ont un DEC en poche qui sont les plus susceptibles de compléter leurs études universitaires (Shaienks et al., 2008). Plusieurs avantages socioéconomiques plaident également en faveur de la poursuite d’études postsecondaires. De fait, les personnes moins instruites sont plus à risque d’occuper des emplois précaires, de vivre dans la pauvreté, d’avoir des problèmes de santé et de vivre moins longtemps (Gouvernement du Québec, 2016; OCDE, 2015). Face à ces constats, l’accroissement de la persévérance et de la réussite scolaire des étudiants apparaît comme un objectif primordial du système d’éducation au Québec (Groupe d’action sur la persévérance et la réussite scolaires au Québec, 2009).

C’est dans cette optique que divers services d’aide à la réussite ont été implantés dans le réseau des collèges d’enseignement général et professionnel (cégeps) du Québec. Ainsi, les collèges se sont dotés de centres d’aide en français, philosophie et mathématiques, et ils offrent à peu près tous des services de tutorat par les pairs. Dans cette foulée, au début des années 1990, le Cégep du Vieux-Montréal (CVM) a implanté le Bureau d’aide à la réussite en sciences humaines (BAR), qui offre du soutien à la réussite spécifiquement aux étudiant.e.s inscrits dans ce programme préuniversitaire (le cégep accueille en moyenne 500 étudiant.e.s en sciences humaines par année). Les étudiant.e.s peuvent y recevoir des services de tutorat pour l’ensemble des cours disciplinaires liés aux sciences humaines, de même que du mentorat avec un.e enseignant.e, s’ils et elles présentent des difficultés d’organisation, de méthodologie de travail ou de motivation pour les études. Au cours des dernières années, le bureau d’aide s’est également donné comme mandat de dépister les étudiant.e.s de sciences humaines les plus à risque d’échouer, afin de leur offrir de l’aide le plus rapidement possible dans leur parcours scolaire. Pour ce faire, un outil a été élaboré, le Questionnaire d’adaptation aux études collégiales (QAEP, 2014), à la lumière des principaux déterminants de la réussite scolaire révélés par la littérature scientifique.1

Dans ce texte, nous faisons état de l’analyse que nous avons effectuée des questionnaires remplis à l’automne 2016. Sur les 507 étudiant.e.s inscrit.e.s en sciences humaines à ce moment-là, 381 ont répondu au questionnaire, ce qui représente un taux de participation de 75 %. Les étudiant.e.s qui n’ont pas répondu au questionnaire sont ceux et celles qui ont abandonné leur session avant la cinquième semaine ou qui étaient absent.e.s de leur cours le jour de la cueillette de données. Afin de mieux comprendre le rapport des étudiant.e.s aux études et leur cheminement au cégep, nous avons classifié les étudiant.e.s selon leur cote R.2 Le quart des répondant.e.s (25%) ont une cote R faible et le tiers (33%) une cote R qui est bonne ou élevée, les autres 42% ayant un cote R moyenne.

Selon nos résultats, les étudiant.e.s avec une cote R jugée bonne ou élevée sont plus susceptibles d’avoir été sélectionné.e.s par le cégep au premier tour que les répondant.es avec un cote R faible (90% vs. 63%), d’être inscrit.e.s dans leur premier choix de programme (88% vs. 65%) et d’avoir sept cours ou plus dans leur horaire (57% vs. 24%). Ces étudiant.e.s sont aussi plus susceptibles de se dire appuyé.e.s par leur famille (88% vs. 65%), d’avoir vécu une bonne transition de l’école sécondaire au cégep (90% vs. 78%), de bien gérer leur temps (90% vs. 52%) et d’avoir le sentiment d’être inscrit.e.s dans le bon programme (84% vs. 55%). Elles et ils expriment aussi davantage le sentiment d’être rassuré.e.s dans leur choix de carrière (61% vs. 40%), d’être outillé.e.s par rapport aux méthodes de travail intellectuel (86% vs. 71%) et d’être motivé.e.s par leurs études (88% vs. 65%). Finalement, ces étudiant.e.s sont moins susceptibles d’avoir des problèmes financiers que les étudiant.e.s avec une cote R faible (18% vs. 37%). Elles et ils sont aussi plus susceptibles d’avoir la langue française comme première langue parlée à la maison (96% vs. 82%).

Les résultats de cette enquête confirment que ce questionnaire représente une mesure efficace de l’adaptation aux études chez les cégépiens, car il discrimine les étudiant.e.s avec une cote R plus faible que les autres sur le plan de leur rapport aux études. Ce questionnaire s’avère donc un bon outil de dépistage des étudiant.e.s qui risquent d’échouer ou d’abandonner leurs études collégiales.

Déterminants

Ces résultats trouvent un écho dans les principaux constats qui émergent dans la littérature. Selon cette dernière, il y aurait une corrélation significative entre le fait, pour une famille, de vivre dans la précarité économique et la tendance, pour les enfants, d’abandonner ou d’échouer leurs études (Janosz et al., 2013). Le manque de ressources économiques est plus souvent présent dans les familles peu scolarisées ou monoparentales, ce qui constitue un risque accru d’abandon scolaire. La perception chez les étudiant.e.s d’être soutenu.e.s par leurs parents et d’entretenir avec eux une relation de réciprocité serait aussi prédictive de la persévérance scolaire (Pica et al., 2014). Dans le même sens, les jeunes qui perçoivent que leurs parents accordent de l’importance aux diplômes postsecondaires accèdent en plus grand nombre aux études supérieures.

Par ailleurs, la présence d’un réseau social amical favorise l’intégration des jeunes et leur persévérance scolaire (Demetriou et al., 2000). En effet, les jeunes qui sont isolés socialement ont une moins bonne estime d’eux-mêmes et présentent divers problèmes adaptatifs (Dorard et al., 2013). Les valeurs du réseau d’ami.e.s en regard des études sont également importantes; si le groupe de pairs poursuit des idéaux scolaires élevés, cela favorise la persévérance des jeunes face à leurs études (Roy, 2015). Le type de relations que le personnel enseignant entretient avec les élèves, leur intérêt manifeste pour la matière enseignée et leur disponibilité sont aussi identifiés comme des éléments favorables à la persévérance et à la réussite des élèves (CRÉPAS, 2009; Poirier et al., 2015). De même, l’expérience vécue en classe par l’étudiant.e, par exemple, la possibilité d’interagir, d’être actif.ve dans ses apprentissages et de recevoir une rétroaction régulière, revêt une importance capitale quant à sa motivation et à sa réussite scolaire (Tinto, 2012).

En ce qui concerne les déterminants individuels, il y a un consensus scientifique à l’effet que la motivation scolaire de l’étudiant.e constitue un déterminant majeur de la poursuite et de la réussite de ses études (Janosz et al., 2008; Lieury et al., 2013; Vezeau et al., 2009). De fait, un.e élève motivé.e est plus engagé.e, plus souvent présent.e à l’école, participe plus en classe et investit davantage de temps et d’efforts dans ses travaux et ses études (Barbeau, 2007). Ainsi, les étudiant.e.s du secondaire qui consacrent huit heures ou plus par semaine à leurs devoirs seraient de deux à trois fois plus susceptibles de poursuivre des études universitaires que celles/ceux qui y consacrent trois heures ou moins (Kamanzi et al., 2010).

L’orientation scolaire et professionnelle de l’étudiant.e joue également un rôle relativement à sa motivation envers les études. En effet, une indécision vocationnelle inciterait certain.e.s étudiant.e.s à abandonner leurs études malgré de bons résultats scolaires (Essopos, 2013). En ce sens, les cégépien.ne.s qui ont l’intention de terminer les études du programme dans lequel elles/ils sont inscrits ont plus de chances d’être diplômé.e.s (CSE, 2008).

Par ailleurs, selon l’Enquête auprès des jeunes en transition de Statistique Canada, le niveau de réussite scolaire en quatrième et en cinquième secondaire est un important déterminant de la persévérance pour les études postsecondaires et de la probabilité d’obtenir un diplôme de niveau collégial ou universitaire (Lambert et al., 2004). De fait, des expériences d’échec ou de rendement insatisfaisant tout au long du cheminement scolaire engendrent des déceptions et des frustrations chez les jeunes, ce qui risque de les conduire progressivement à un désengagement vis-à-vis de l’école en général (Chénard et al., 2007). Pour certain.e.s étudiant.e.s, le niveau de difficulté scolaire apparaît donc difficile à surmonter, au point de les démotiver à poursuivre leurs études. Pour plusieurs cégépien.ne.s qui songent à abandonner, la charge de travail serait trop lourde et les matières trop difficiles à étudier (Roy, 2015).

Le bien-être psychologique d’un.e étudiant.e apparaît également comme un enjeu de persévérance scolaire. En ce sens, selon une enquête menée auprès de plus de 4 000 étudiant.e.s du cégep, plus de 55 % des cégépien.ne.s se disent stressé.e.s ou très stressé.e.s (Roy, 2015). Ce stress serait davantage présent lors de la première session de cégep, lors des périodes d’examen ou face à une difficile conciliation entre le travail et les études. Bien qu’il n’y ait pas de lien direct entre le stress et l’abandon scolaire, on sait qu’à fortes doses, ce stress prédispose à l’émergence de problèmes de santé plus importants dont, notamment, la dépression, qui serait l’un des facteurs le plus fortement associé à l’abandon scolaire (Roy, 2015; Lupien, 2010).

En ce qui concerne l’emploi, plusieurs enquêtes constatent qu’au-delà d’un certain nombre d’heures de travail rémunéré chaque semaine – plus de 15 heures ou plus de 20 heures selon les études –, l’étudiant.e est plus à risque de vivre des situations d’échec scolaire et, éventuellement, d’abandonner ses études (Roy, 2015; CSE, 2008). À ce sujet, selon notre propre analyse, 63 % des étudiant.e.s ont un travail rémunéré en dehors de leurs études, pour une moyenne de 15 heures par semaine.

Ciblage et non-recours

À la lumière de ces constats provenant de la littérature et de nos propres résultats, nous nous questionnons sur le bien-fondé de l’approche mise en place pour venir en aide aux étudiant.e.s qui en ont besoin au cégep. Depuis les origines du développement du Questionnaire d’adaptation aux études collégiales, nous demandons explicitement aux élèves d’indiquer après l’avoir rempli s’ils et elles souhaitent recevoir l’aide du BAR. Si tel est leur souhait, un rendez-vous leur est proposé. Toutefois, le taux très faible des personnes qui se présentent – et qui demandent formellement notre aide – surprend chaque année. Force est de constater que l’accès à des services pour tou.te.s n’est pas synonyme du recours aux services, d’où le principal défi auquel nous sommes confrontés en tant que service d’aide et d’accompagnement.

Selon Warin (2010), il y aurait une tendance actuelle d’offrir un accès aux services « en matière d’insertion professionnelle, de santé et de justice » et en fonction d’une démarche de «ciblage» (Warin, 2010). Il en va de même dans le milieu de l’éducation, au sein duquel plusieurs services d’aide ciblent la population «étudiante en situation de handicap» (EESH). Cette manière d’offrir des services soulève l’enjeu de l’accès aux services pour l’ensemble de la communauté étudiante.

Selon les résultats de notre enquête menée à l’aide du questionnaire et notre expérience en tant que professeur.e.s., il ne semble pas y avoir de corrélation entre l’étiquette «EESH» et le niveau de besoins des populations étudiantes. En effet, plusieurs personnes en situation de handicap ne nécessitent pas de service d’aide afin de bien réussir et beaucoup d’étudiant.e.s n’appartenant pas à ce groupe et qui en auraient besoin s’en voient exclu.e.s.

Notre méthode et nos résultats suggèrent une alternative au ciblage, puisqu’ils peuvent mener au déploiement des services non pas en fonction d’une étiquette, mais selon des besoins avérés. Cette proposition risque cependant de bousculer les manières de faire actuelles. En fait, il y a une tension entre les paramètres administratifs et les besoins en termes d’intervention, les budgets pour les services d’aide étant pensés en fonction de populations cibles.

En tant que coresponsables d’un service d’aide aux étudiant.e.s, nous sommes également confronté.e.s depuis plusieurs années au phénomène du non-recours. Malgré le fait que nos services soient gratuits et ouverts à tou.te.s, plusieurs élèves font le «choix» de s’en priver. On peut finir par se convaincre de l’impossibilité d’intéresser tou.te.s les élèves en difficulté et qu’on doit respecter leur refus. Nous nous questionnons tout de même à savoir ce qui motive le refus d’une aide. L’Observatoire de recherches sur le non recours aux droits et aux services (ODENORE) s’est attaqué à cette question. À la lumière des travaux de Rode (2011) et de Warin (2010), il y aurait, entre autres, trois déterminants du non recours : l’injonction à l’autonomie, la stigmatisation et l’intériorisation des contraintes.

Dans une société qui valorise l’autonomie individuelle, les services d’aide peuvent être perçus comme étant inacceptables. Accepter de l’aide peut être conçu comme une incapacité de répondre aux exigences de sa société, soit celle d’être autonome. À ce premier obstacle à l’utilisation des services se greffe un deuxième, soit celui de la stigmatisation. Peu de personnes souhaitent vivre avec une étiquette qui les déqualifie. Comme le suggère Warin (2010), plusieurs personnes préfèrent renoncer à un service et ainsi éviter d’être perçues comme dépendantes. En somme, la possibilité d’être stigmatisée comme étant incapable ou dépendante peut décourager plusieurs personnes de recourir aux services offerts. C’est dans un souci de contourner le problème lié à la stigmatisation que nous avons envisagé de renommer notre service d’aide, passant du Bureau d’Aide à la Réussite au Bureau d’Accompagnement à la Réussite. Par ce changement, nous voulons que les étudiant.e.s ressentent qu’elles et ils demeurent les maîtres d’œuvre de leur réussite et, par la même occasion, que le recours à nos services ne brime en rien leur autonomie.

Enfin, l’intériorisation des contraintes reste difficile à identifier. Toutefois, nous sommes régulièrement témoins d’étudiant.e.s qui croient qu’il y aurait des montants à débourser ou encore qu’il y a une démarche administrative lourde pour avoir accès aux services. Ces interrogations font prendre conscience à notre équipe des barrières imaginaires qui finissent par s’incruster dans les esprits. Dans une société où la responsabilité individuelle est érigée en valeur supérieure, il devient difficile, pour certaines personnes, de s’imaginer bénéficier d’un service public ouvert à tou.te.s, et ce, gratuitement.

Il est de plus en plus évident pour nous que l’accompagnement aux études devrait se faire selon les besoins avérés plutôt que selon une étiquette préétablie ou un diagnostic. Toutefois, nous réalisons qu’il s’agit d’un changement de paradigme qui ébranle les manières habituelles de penser l’aide scolaire. Nous pensons néanmoins que le modèle actuel a démontré ses limites et qu’un changement s’impose.

Propriétaires abusifs et défense des droits : mensonges et menaces dans les rapports locatifs

Quoique les comités logement montréalais dénoncent le fonctionnement de la Régie du logement depuis plusieurs années, le Québec a la réputation d’être un endroit où les droits des locataires sont étendus et défendus, au moins davantage qu’ailleurs au Canada. Le tribunal administratif est effectivement unique en son genre au pays et le code civil protège davantage les locataires ici que dans le reste de l’Amérique du Nord. Mais pour mettre en œuvre ce droit au logement, les locataires doivent s’organiser et poursuivre leur propriétaire au tribunal administratif. Pour que leurs droits soient défendus, les locataires eux-mêmes doivent pouvoir reconnaître que leur situation est injuste, que des droits existent pour se défendre et évidemment, avoir les moyens de le faire. Or, notre recherche sur l’expérience du logement de locataires de l’arrondissement de Saint-Laurent (Goyer, 2017) montre plutôt que ce droit est difficile à mettre en œuvre parce que les rapports locatifs favorisent les propriétaires, notamment dans le cas où les locataires sont vulnérables.

Nous avons documenté l’expérience de logement d’usagers d’un comité logement à Montréal et à relever les rapports sociaux inégalitaires en présence à partir d’entrevues semi-dirigées avec des locataires et d’une centaine d’heures d’observation auprès du comité logement1. Les principaux problèmes évoqués par les locataires lors de ces rencontres et dans les entrevues se concentrent sur la question des conditions de logement, en particulier la salubrité. Aussi, pour plusieurs des locataires que nous avons rencontrés, l’expérience du logement s’entrecroise avec l’expérience migratoire, voire de l’intégration au pays.

Parmi les «épreuves» (Martuccelli, 2006) vécues par les locataires, la relation avec les propriétaires représente une des plus importantes. Dans ce texte, nous rendons compte des rapports partagés par les locataires avec les propriétaires jugés abusifs ou malveillants. Nous analysons ces rapports à partir du concept de «violence symbolique» de Bourdieu, c’est-à-dire en soulignant les formes de domination qui organisent la prise de décision, laissant ceux qui en sont victimes avec l’impression que ces formes de domination vont de soi (Bourdieu, 1994).

«Opération-séduction»

Le rapport locatif entre propriétaires et locataires s’installe avant même d’habiter le logement. Il débute avec la recherche d’un logement, de l’appel pour s’informer, jusqu’à la signature du bail. Les locataires témoignent de l’insécurité qui marque ces appels. Il ne faut pas en dire trop pour éviter de se faire dire que le logement est loué, d’autant plus si on vient d’arriver au pays et qu’on habite chez des amis ou la famille. Les refus de rendez-vous, justifiés par le propriétaire par le fait que le logement n’est plus libre («il est loué»), sont interprétés comme des rejets. Les locataires rencontrés ont généralement l’impression que le propriétaire leur ment, que c’est plutôt quelque chose qu’ils ont dit qui a posé problème.

Si le logement est libre, les locataires peuvent le visiter, mais dans le même état d’esprit : déplaire le moins possible au propriétaire. La visite se fait à la «va-vite» sans pouvoir mettre en cause certains problèmes ou s’assurer que tout est en ordre. Tout signe distinctif du locataire devient un motif de refus. Déjà, en entrant, le propriétaire peut indiquer qu’il y a déjà eu des gens qui ont visité, ce qui lui permet de refuser ces possibles locataires plus tard en affirmant que ceux qui ont visité en premier ont la priorité. Les locataires partagent la même crainte, celle d’entendre ces trois mots : «il est loué». Dans ces cas-là, les locataires s’interrogent: «serait-ce mon voile?», «parce que je suis noire?», «immigrant?», «parent?». Ils n’ont que des doutes et le refus les insécurise pour les futures visites.

Ainsi, pour avoir accès à la signature du bail, les locataires doivent séduire les propriétaires, se montrer comme un ménage qui ne déplaira ni au propriétaire, ni aux voisins. Plusieurs études ont effectivement démontré par le passé que la discrimination marque la recherche de logement pour les familles, les pauvres et les minorités (Ledoyen, 2002). L’opération-séduction se poursuit avec l’enquête de crédit, qui devrait se limiter à la démonstration par le locataire de sa capacité de payer, mais qui se transforme en enquête très intrusive pour la vie privée des locataires. Ces derniers ne sont pas en mesure de s’opposer à une telle demande : ils ont besoin d’un logement, et tout peut changer tant que le bail n’est pas signé.

Un rapport inégal

Si tout est en ordre, le propriétaire propose la signature du bail. Habituellement, les clauses y ont été définies d’avance (alors qu’officiellement elles doivent être négociées) par le propriétaire et ce dernier en fait la lecture au locataire. Lorsqu’ils sont dans l’urgence de se trouver un logement, les locataires rapportent généralement accepter le plus rapidement possible sans égard aux demandes du propriétaire. Parfois, certaines clauses sont perçues comme n’étant pas légales, mais la nécessité d’un logement est plus grande que la défense des droits et les locataires acceptent. Dans certains cas, ils acceptent même de signer le contrat dans une langue qu’ils ne comprennent pas. Un locataire affirme : «mais en même temps, c’est un peu difficile en signant le bail de demander de faire traduire ou de dire que vous ne comprenez pas» (Locataire E7).

La signature du bail représente un moment-clé parce que c’est à ce moment que s’officialisent les rapports entre le propriétaire et les locataires. Le bail comprend les clauses financières du contrat et celles de l’utilisation de l’espace. Or, la signature de ce contrat se fait dans un rapport inégal puisque, la plupart du temps, c’est le locataire qui doit convaincre le propriétaire de le choisir. En effet, les locataires pensent choisir un logement, mais en fin de compte c’est le propriétaire de ce logement qui les choisit en fonction de leur capacité de payer et de l’utilisation correcte qu’il croit qu’ils feront des lieux. Le rapport est déjà favorable aux propriétaires, qui «discriminent» les locataires les moins méritants de diverses manières : imposition d’un dépôt de garantie, d’une pénalité en cas de retard, d’une remise de chèques postdatés, par exemple. Le propriétaire a beau jeu, car si le locataire veut refuser ou reconnait que ces dispositions sont abusives, son opposition à de telles clauses peut empêcher la signature du bail – ou du moins, c’est ainsi que le locataire vit la situation.

La signature du bail pose un cadre dans lequel peut s’exercer un rapport de domination à l’avantage du propriétaire. En signant, de manière consciente ou non, le locataire entérine ce cadre, qui influencera les relations ultérieures lorsque le locataire occupera officiellement le logement. À cet égard, ce moment met en scène une double violence symbolique : celle du propriétaire envers le locataire et celle de ce dernier envers lui-même. En effet, ce cadre organise la potentielle mise à profit d’un faux consentement, forcé ou manipulé par le recours à la menace, au mépris et à la méconnaissance des droits qui sera présentée dans les prochaines sections.

Menaces

Les rapports locatifs mettent en scène des relations de pouvoir qui ne sont pas nécessairement subtiles : plusieurs locataires ont mentionné avoir été menacés par leur propriétaire. Une locataire, lors d’une observation de visite de logement, affirme que le propriétaire l’avait menacée d’expulsion parce qu’elle s’était plainte des punaises dans l’appartement. Elle affirme qu’elle a quitté son logement pour la journée pour permettre à l’exterminateur de faire son travail. Deux semaines plus tard, il y avait toujours des punaises et elle a contacté son propriétaire : «Il s’est énervé. Il a crié que tout cela c’était de ma faute, que c’est moi qui les a apportées ici. Qu’il n’y en avait pas avant». Le propriétaire lui aurait dit qu’il allait lui envoyer une lettre d’expulsion parce qu’elle est responsable.

Or, le code civil protège les locataires contre les expulsions arbitraires. En effet, toute expulsion devrait être sanctionnée par la Régie du logement, ce qui implique qu’un juge administratif entende les arguments des deux parties avant que le propriétaire puisse agir. À cet égard, c’est la Régie qui expulse et personne d’autre, à moins que le locataire n’accepte l’expulsion et ne déménage sans déposer une plainte à la Régie. Dans certains cas, les propriétaires menacent directement d’expulsion les locataires sans mentionner la Régie du logement, laissant entendre qu’ils ont, seuls, le pouvoir de le faire. Les menaces ont ainsi un impact direct sur plusieurs locataires : elles les incitent à se taire, à payer plus que nécessaire ou à accepter de nouvelles conditions au bail.

D’autres évoquent aussi que leurs propriétaires menacent de leur faire un portrait négatif s’ils souhaitent déménager. Lorsque l’on veut signer un bail, les propriétaires peuvent demander de fournir une lettre de référence de leur précédentpropriétaire. Déplaire à son propriétaire peut réduire sa possibilité de mobilité. Une locataire l’évoque dans une entrevue :«Il m’a rendu la vie difficile. Il me disait «Ah tu penses là où tu vas ils vont m’appeler [silence] alors il vaut mieux que tu sois gentille avec moi!». (Locataire E2).

Par la peur qu’elles créent, les menaces des propriétaires abusifs ou malveillants participent à la mise en œuvre des rapports de domination avec les locataires. Mais les propriétaires n’ont pas le monopole de la menace dans l’expérience du logement. Les représentants du propriétaire peuvent également menacer les locataires pour obtenir des consentements ou des paiements. Parfois, lorsque les locataires refusent «d’obéir», les concierges mettent leur menace à exécution. Dans un immeuble que nous avons visité, plusieurs locataires ont dénoncé le comportement de leur concierge qui les avaient menacés, sans être explicite sur les modes d’application de la menace s’ils ne payaient pas immédiatement le loyer. Dans le cas d’une famille avec de jeunes enfants, le concierge avait retiré les vitres d’une fenêtre et avait prétexté, lorsque questionné par les locataires, que celles-ci étaient brisées et qu’elles étaient en réparation chez le vitrier. Elles ont été réinstallées le lendemain du paiement du loyer par la famille. Dans un autre cas similaire de retard de paiement, le concierge est entré dans l’appartement et a retiré des fusibles du panneau électrique, forçant les locataires à en acheter d’autres. L’envahissement de l’espace privé des locataires leur rappelle, par la peur et l’intimidation, que cet espace ne leur appartient pas.

Mépris d’intimité

Dans leurs rapports avec les propriétaires, plusieurs locataires rencontrés sentent qu’ils n’ont pas leur mot à dire, que leur situation est sans issue. En fait, on leur fait croire qu’ils n’ont pas la légitimité nécessaire pour convaincre une autre partie de leur point de vue : ni face au présent propriétaire, ni face à un futur propriétaire, ni face à la Régie. Comme l’illustre une locataire : «Il me dit : «Vous voyez, vous pensez qu’il vont vous entendre vous? C’est moi qui paie plus les impôts […]». Il me parle d’une façon… Ils te donnent pas raison, c’est juste à lui qu’ils donnent raison. Et que tous les gens, les gens de la Régie, les responsables du logement, je ne sais pas, c’est à lui qu’ils vont donner raison, pas à moi.»

Dans d’autres cas, les locataires rapportent qu’aucune explication ne leur est donnée pour des changements au bail, pour des augmentations de loyer, pour des factures de réparations, ou même pour les réparations elles-mêmes. De telles formes de dévalorisation de l’autre et de mépris représentent également une mise en œuvre de la violence symbolique. Lorsque les propriétaires abusifs ou malveillants mettent en doute la capacité des locataires de se défendre, et donc de se responsabiliser, ou leur capacité de convaincre du bien-fondé de leur démarche, ils asseoient des rapports de domination dont ils bénéficient.

Ceci leur permet de légitimer leur revendication de l’espace du logement comme le leur, en s’appuyant notamment sur la valorisation de la propriété (par rapport à la location) et la reconnaissance que celle-ci découle d’efforts pour y accéder.Pourtant, tant qu’il s’en sert pour se loger seulement, le locataire est légalement le seul à avoir véritablement accès aux lieux. Pour entrer dans l’appartement, les propriétaires doivent avoir le consentement des locataires, au moins 24 heures à l’avance, ou ils doivent justifier leur entrée par une urgence. Or, dans plusieurs récits de locataires, ces derniers mentionnent que les propriétaires répètent qu’ils sont ici (dans l’appartement) chez eux. Ils clament qu’ils n’ont pas à demander la permission pour y entrer, certains même refusant d’enlever leurs chaussures. Ce geste est souvent perçu par les locataires comme une transgression de leur intimité, mais pour certains, cette possession de leur espace intime va de soi : «C’est normal, il est chez lui». Le mépris de l’intimité des locataires se légitime à partir de rapports inégalitaires : l’appartement est au propriétaire, donc il a le pouvoir de décider. La propriété justifie l’acceptation par les locataires de conditions imposées par le propriétaire.

Violence symbolique et mensonge

Nous avons mentionné que la signature du bail entérine les rapports inégalitaires permettant l’organisation de la domination entre propriétaires et locataires. Or, si ces derniers signent en étant parfois conscients de cette dimension, plusieurs le font en méconnaissance de cause, le propriétaire omettant des éléments centraux de l’entente. En effet, des propriétaires abusifs ou malveillants mentent sur l’état du logement, notamment en ce qui a trait à la vermine, dont les coquerelles et les punaises de lit. Sous couvert de rénovations récentes, certains cachent également des problèmes qui sont survenus dans le logement dans le passé.

Dans le cas d’une compagnie propriétaire de plusieurs logements, la stratégie utilisée pour louer des logements infestés est d’utiliser un logement témoin pour effectuer les visites avant la signature du bail. Ces logements sont propres, rénovés et sans traces de problèmes de vermines. Les futurs locataires les visitent et le représentant de la compagnie leur assure que tous les logements du complexe sont dans cet état. Les locataires acceptant de signer le bail se retrouvent ensuite pris dans un logement qui ne répond pas à ce qu’ils ont choisi et, donc, qui ne leur convient pas.

Certains propriétaires affirment que leur mensonge ou leur omission constitue une erreur de bonne foi. Un locataire nous raconte avoir signé un bail pour un appartement et, le jour du déménagement, à son arrivée, constater qu’une autre famille était déjà en train d’emménager. Le locataire appelle alors son propriétaire et ce dernier se confond en excuses, mais propose un autre logement pour le dépanner dans l’urgence : un appartement disponible de moins bonne qualité, au même prix. Le logement s’avère être infesté de punaises. Mais un nouveau bail a été signé et doit être respecté. Le locataire se retrouve dans un logement impossible à louer à cause de la manipulation du propriétaire et ce, en toute bonne foi, selon ce que nous rapportait le locataire.

Des propriétaires peuvent camoufler leurs mensonges sous forme de solutions alternatives, comme le déménagement dans d’autres immeubles qu’ils possèdent. Une locataire mentionne que son propriétaire lui a proposé un de ses logements de l’autre côté de la rue en prétendant qu’il n’y avait pas de punaises. Elle estime, avec raison, qu’il lui cachait la vérité :  «il me disait : «Ah ben, écoute, j’ai un 4 ½, un beau 4 ½». Je le voyais en face le 4 ½. Chaque fois, y avait des nouveaux locataires, après 2-3 mois, ils s’en vont. Lui, il veut me donner cet appartement-là. «C’est un bon appartement, y a pas de problème». J’ai dit : «Y a pas des punaises de lit?». Il m’a dit «Non, ni les punaises de lit, ni les punaises de rien. Tu vas y aller, tu vas voir, je te fais la même. Les 4 ½ maintenant c’est 700-800 $, moi je le fais à 600 $». Vous voyez, il a une méthode de parler qui vous laisse croire ce qu’il dit alors que c’est un grand menteur. Mais quand tu l’entends, tu te dis que peut-être que[…] là, il est sérieux. Il y avait une voisine à côté, elle m’a avertie, elle m’a dit : «Tu sais le 4 ½ où il veut t’envoyer». Elle m’a dit : « Y a les punaises, y a les rats, il y a toutes les bestioles elles sont là-bas». J’ai dit : «C’est pas vrai».

Certains locataires estiment que les propriétaires utilisent des arguments non-recevables pour expliquer leurs comportements et leurs décisions. Face à des demandes ou à des constats sur leur logement, les locataires se font dire que le propriétaire n’y peut rien, que ce n’est pas de sa responsabilité. Dans le cas spécifique des vermines, des propriétaires rejettent la responsabilité sur les autres locataires et mentionnent que c’est vers eux que les plaignants devraient se tourner, alors que ces questions relèvent légalement de la responsabilité des propriétaires. Dans le cas de problèmes de refoulement de conduites d’eau, des propriétaires ont accusé les locataires d’être responsables des bouchons et ont parfois même imposé des frais aux locataires pour le nettoyage des tuyaux.

Dans ces divers cas, la violence symbolique passe par le mensonge, qui permet aux propriétaires abusifs ou malveillants d’assoir leur pouvoir dans la relation locative et de profiter des situations difficiles des locataires pour leur refiler des logements de mauvaise qualité, difficilement louables.

La méconnaissance des droits

Au-delà de la menace et du mensonge, la méconnaissance des locataires de leurs droits participe aux rapports inégalitaires qui peuvent limiter leurs choix, leurs décisions et leur capacité d’agir. Le Québec a mis en place un cadre de protection des locataires dans les années 1970, parmi les plus contraignants d’Amérique du Nord (Thomasset, 1987). Toutefois, ce cadre s’inscrit dans des dispositions juridiques mettant de l’avant l’idée de bonne foi et ne reconnaissant pas le caractère inégal des relations locatives (Gallié, Brunet et Laniel, 2016) dont des propriétaires abusifs ou malveillants peuvent chercher à tirer profit. Ces dispositifs reposent sur la mobilisation des locataires pour mettre en œuvre la défense de leurs droits. Or, si le locataire ne connait pas ses droits, il ne peut les défendre. Cette méconnaissance est présente au départ de la relation locative et perdure par la suite, venant teinter les relations entre les locataires et les propriétaires. Même si notre recherche se base sur des récits de locataires d’immigration récente, cette méconnaissance des droits ne leur est pas exclusive. En effet, elle est également présente dans le cas des locataires nés au Canada ou ayant immigré depuis longtemps.

Nous n’avons pas rencontré de propriétaires, et nous ne pouvons donc pas affirmer qu’ils profitent consciemment de cette méconnaissance. Toutefois, plusieurs locataires estiment que cette méconnaissance les a désavantagés et ils ont le sentiment que leur propriétaire en a profité.

Les comités logement peuvent assister les locataires dans leurs représentations auprès des propriétaires. Toutefois, ces comités sont également méconnus des locataires, d’autant plus que ces derniers estiment que le travail de défense de leurs droits est effectué par la Régie. Dans plusieurs des entrevues, les locataires ont mentionné avoir entendu parlé du comité «par accident» et dans les observations, le comité et son travail étaient inconnus des résidents.

Ces constats démontrent que le droit au logement ne peut constituer seulement un ensemble de disposition juridiques permettant d’encadrer et d’arbitrer les conflits ou griefs entre les parties. Le droit au logement gagnerait d’être inscrit dans un ensemble de politiques sociales permettant de démarchandiser le logement par le développement du logement social, coopératif et communautaire. Cela permettrait aux locataires d’avoir davantage d’alternatives au marché locatif privé. Mais ces politiques ne peuvent faire l’impasse sur une réglementation plus musclée des rapports locatifs, notamment par l’imposition d’un registre des baux comme le revendiquent les comités logement depuis plusieurs années.