Exister dans le paysage : la voix des jeunes marginalisés en milieu rural

La voix des jeunes marginalisés en milieu rural1

Quand je suis arrivée dans la région de Charlevoix pour un contrat dans un établissement collégial, j’ai été stupéfaite par la richesse de l’analyse que portaient les jeunes adultes que je côtoyais tout en étant grandement préoccupée par leurs propos. Forts de leur expérience de plus ou moins 17 ans au sein de ce territoire, ils m’entretenaient sur le phénomène d’embourgeoisement avec un aplomb déconcertant. Bien que foisonnantes au Royaume-Uni, les recherches sur le concept de rural gentrification, que Simard et al., (2012) ont traduit par «embourgeoisement rural», n’ont que peu retenu l’attention dans la production scientifique québécoise (Simard et al., 2012). On y aborde notamment les questions d’exclusion et de citoyenneté des jeunes en milieu rural, la place qu’occupe la population locale dans l’espace public de même que l’insertion globale des néo-ruraux, issus de classes sociales plus favorisées, et l’impact de ces derniers sur la transformation des territoires.

Le concept d’embourgeoisement rural, dont l’utilisation me semblait réservée aux universitaires, s’incarnait tout à coup devant moi, personnifié à travers de multiples visages, au cœur d’une contrée rurale que je découvrais autrement, de l’intérieur. Certes, j’avais déjà été éblouie par les paysages majestueux, par le charme des routes sinueuses qui traversent les champs bondés de fleurs sauvages, par le parfum du fleuve qui dévoile ses trésors de marée basse et par l’accueil réputé et chaleureux des habitants. Je ne me doutais pas que cette vision folklorique et idyllique de la ruralité m’avait peut-être rendue aveugle quant aux inégalités sociales qui se creusaient sans crier gare.  

En explorant avec eux (les jeunes2) des avenues possibles pour leur permettre de prendre la parole et d’exister dans le paysage public, l’idée de mettre sur pied un web radio communautaire s’est dessinée. Les forces de chacun mises à profit, des ressources ont été mobilisées pour faire vivre cette idée. Autour de cette plate-forme d’expression, plusieurs projets ont pris forme, forgeant petit à petit un espace revendiqué et critique qui donnait une voix aux jeunes, dans un paysage qui leur semblait plus hostile que celui qu’on aperçoit sur les cartes postales. Cette voix devait être entendue. À leur contact quotidien, je comprenais que non seulement le contexte de leur territoire les préoccupait, mais, également, qu’il contribuait à les exclure de certaines opportunités, les privant ainsi d’outils précieux, court-circuitant les possibilités d’un avenir socio-économique décent. Cette analyse semblait manquante au chapitre des décisions qui concernent les jeunes de ce territoire et de son développement. Si cette analyse était manquante, était-il juste de penser que les décisions qui guidaient le développement régional pouvaient se prendre sur la base de données incomplètes? 

Découverte

Plusieurs mois plus tard, une fois mieux intégrée dans la région, des liens affinitaires se tissaient pour se transformer en rencontres humaines significatives. À travers ces rencontres, j’ai été invitée à collaborer à un projet de recherche qui avait pour objectif de mieux comprendre les enjeux liés au droit à une saine alimentation pour les personnes en situation de pauvreté dans la région. C’est alors que je faisais la découverte d’un pan de recherche qui n’avait, jusqu’à ce jour, percé l’univers de ma pratique : la recherche-action participative.

La recherche-action participative (RAP) est une approche collaborative qui vise à essayer d’impliquer équitablement tous les partenaires dans le processus de recherche, en reconnaissant l’apport unique de chacun avec l’objectif de combiner connaissance et action pour contribuer au changement social et à la réduction des inégalités sociales (Minkler et al., 2008). La RAP est une tradition de recherche où les acteurs profanes sont considérés comme des chercheurs aptes à s’approprier à la fois la problématique et le processus de recherche (Dufour et al., 2012). Elle repose sur les postulats philosophiques et théoriques suivants: 1) la connaissance est un rouage de pouvoir et sa construction répond à des intérêts de classe, de genre et de race et 2) l’action humaine est le moteur de l’histoire et cette prise de conscience peut amener des groupes marginalisés à influer sur le cours de l’histoire (Gélineau, 2001). Il doit en émerger une action transformatrice visant à ébranler les structures et les attitudes qui perpétuent les injustices sociales et les systèmes d’oppression (Fals-Borda et al., 1991; Freire, 1993). 

Ma fascination pour ce type de recherche fût instantanée et j’ai alors compris comment elle pourrait être utile pour les jeunes de Charlevoix. Produire des connaissances sur les enjeux que perçoivent les jeunes, en lien avec le fait d’habiter sur ce territoire, apparaissait être une avenue intéressante pour mettre à contribution leur analyse dans les réflexions qui encadrent le développement régional. Cette avenue semblait tout indiquée pour contribuer, avec toute l’humilité que cela requiert, à réduire les inégalités sociales qui semblaient affecter les conditions de vie et de mieux-être des jeunes du territoire. 

En effet, dans les dernières décennies, au sein des territoires ruraux québécois, les transformations démographiques, politiques et économiques qui ont eu cours semblent avoir des impacts à l’égard de la place et de l’inclusion des jeunes dans leur communauté (Savard et al., 2003; Simard et al., 2012; Stecq et al., 2015). Sur le territoire de Charlevoix, en plus d’un indice de défavorisation matérielle et sociale préoccupant, il est prévu que d’ici 2031, la proportion des jeunes dans l’ensemble de la population sera en déclin3. Comme d’autres régions au Québec, ce territoire est teinté par le phénomène d’embourgeoisement rural qui contribue aussi à sa transformation (Savard et al., 2003; Simard et al., 2012). Il semble que le phénomène de l’embourgeoisement rural, encore peu étudié, peut accroître les effets de ces transformations (Simard et al., 2012). Il est en outre démontré que les écarts qui se creusent entre les zones favorisées et défavorisées du territoire charlevoisien4 contribuent à l’accroissement des inégalités socioéconomiques qui se manifestent en inégalités sociales de santé (Frohlich et al., 2008; Hyppolite, 2012). La pertinence de s’intéresser à leurs préoccupations comme jeunes qui vivent sur ce territoire caractérisé par des défis jugés complexes, semblait évidente afin de mieux comprendre leur vécu et mieux agir en tenant compte de cette perspective.

Un processus de mobilisation s’est ensuite déployé autour de ces questions avec les acteurs du milieu communautaire. Quelques mois plus tard, mobilisés par le contexte et l’intérêt d’entendre la voix des jeunes, des partenaires institutionnels et municipaux ont embrassé ces préoccupations et ont contribué à initier une démarche de recherche poursuivant l’objectif de co-constuire des connaissances avec les jeunes du territoire pour mieux comprendre leur perspective dans le but de mieux agir avec eux. C’est dans ce contexte et selon une visée de développement territorial intégré et solidaire que la RAP s’est déployée entre les mois d’octobre 2013 et mars 2016 sur le territoire de Charlevoix. Ce processus a fait naître le collectif Collectivités amies des jeunes (CADJ), acronyme choisi pour trouver écho auprès des personnes élues qui adhéraient déjà à Collectivités/Municipalités amies des aînés (CADA/MADA)5.

Débrouille

Les études qui se sont intéressées aux jeunes des milieux ruraux dans les dernières années ont été menées principalement au sein d’autres territoires (Savard et al., 2003) et dans la perspective de mieux comprendre leurs motifs de migration (Gauthier et al., 2003; Garneau, 2003). D’autres études ont adressé les questions de cohabitation entre les néo-ruraux et les populations locales (Guimond, Gilbert et al., 2014; Simard et al., 2012). Une seule étude recensée traite de la perception qu’ont les jeunes de Charlevoix de leur territoire (Gilbert, 2007). À ce jour, aucune recherche n’a permis de produire des connaissances sur les préoccupations des jeunes de Charlevoix et de mettre en lumière certains angles morts de l’expérience vécue par ces jeunes sur un territoire empreint de défis socioéconomiques complexes. En somme, avec des moyens financiers modestes, une équipe de recherche, composée d’acteurs profanes, s’est organisée, conseillée par des expertes académiques qui s’assuraient de la rigueur scientifique à chacune des étapes de la recherche. Elle a été guidée par un comité de coordination de six personnes représentant des organismes communautaires et des institutions, soutenu par un comité-conseil qui veillait à la cohérence d’ensemble de la démarche et qui était composé de l’ensemble des partenaires concernés par la jeunesse du territoire. Guidée par ce dispositif de gestion collective et inspirée par une tradition de recherches conscientisantes à portée transformatrice (Dupéré et al., 2014; Fals-Borda et al., 1991; Dufour et al., 2012) où des visées de compréhension et de collectivisation de la parole sont poursuivies, l’approche méthodologique privilégiée par le collectif Collectivités amies des jeunes fût celle de la recherche-action participative alliée à une approche de recherche qualitative (Charmillot et al., 2007; Denzin et al., 2005). 

La ruralité est souvent caractérisée par une faible densité de population sur un vaste territoire, ce qui rend plus complexes des projets d’intervention ou de recherche. L’organisation du transport collectif, par exemple, transforme de simples déplacements en véritables aventures. Les déplacements des jeunes pour assurer leur participation aux groupes de discussion, aux rencontres d’analyse ou à la diffusion des résultats ont fait naître plus d’une anecdote : par exemple, mobiliser des parents de participants, emprunter une mini-fourgonnette à une intervenante en guise d’autobus pour parcourir le territoire au complet, négocier des places avec le transport scolaire, ou collaborer avec un insulaire pour garantir la traversée à temps pour ramener les troupes sur l’île. 

Usant de leur persévérance et de leur créativité, les acteurs ont mené de front cette démarche. Des petits miracles ont été possibles dans ce projet, grâce à l’engagement de plusieurs dizaines de personnes qui ont permis au Collectif de se rendre à bon port, malgré les vents dominants à certains moments, abordant les défis comme des opportunités d’apprentissage collectif. Les moyens mis à notre disposition combinés à la débrouille rurale habituelle, ont certainement aiguisé notre sens de la créativité, mis au premier plan tout au long du processus de recherche.

La recherche a permis de mettre en lumière la lucidité des jeunes du territoire face aux enjeux qu’ils rencontrent. Cette lucidité, vécue comme une tension entre leur fort attachement à leur région et la façon dont ils envisagent leur avenir, nous a éclairés sur leur situation. Certes, sans surprise, les inégalités socioéconomiques révèlent des écarts dans les opportunités d’émancipation. Fait alarmant, ces inégalités rendront captifs ceux qui ne pourront opter pour l’exode, contraints de demeurer sur un territoire qui a peu à leur offrir, sans trop d’espoir d’améliorer leurs conditions de vie, sans ressource pour les accompagner, ni pour participer à la construction d’un changement qui leur serait favorable. En somme, à travers cette aventure collective, il a été possible de s’approprier les rouages de la production de connaissance, d’ajouter des outils à nos bagages d’êtres humains et de praticien.ne.s tout en aiguisant notre compréhension des préoccupations des jeunes en lien avec le fait d’habiter ce territoire, idylle rurale pour certains et lieux de captivité pour d’autres. 

Réflexion et transformation 

Préoccupés par la collectivisation et l’appropriation des résultats (la parole des jeunes) par l’ensemble des partenaires, nous avons choisi d’organiser une analyse collective en trois temps. Dans un premier temps, l’équipe de recherche a procédé à la codification des données et à la préparation du corpus d’analyse. Une deuxième rencontre a mobilisé le comité de coordination qui a fait un pas de plus dans la compréhension collective des résultats. Nous avons finalement vécu un troisième temps d’analyse avec l’ensemble des partenaires. Habité.e.s par la volonté de créer un espace de dialogue avec les personnes élues, les intervenant.e.s et la population, nous avons entrepris d’organiser la diffusion des résultats par le biais du théâtre d’intervention. 

C’est alors qu’avec quelques jeunes qui avaient participé aux huit groupes de discussion et avec la collaboration de l’organisme Mise au Jeu, nous avons mis en scène une pièce qui illustrait leurs préoccupations. Le théâtre a ainsi permis aux jeunes, aux intervenant.e.s et aux élu.e.s de partager leurs regards et leurs expertises pour façonner de nouvelles compréhensions sur la situation des jeunes et ainsi avancer ensemble vers des actions. Ces espaces de dialogue ont permis de formuler des recommandations qui trouvent écho actuellement dans les travaux liés au développement territorial intégré de Charlevoix. En donnant la parole à des groupes marginalisés et en permettant de recueillir des données difficiles à collecter autrement (Gomez et al., 2016), la recherche a été un véhicule propice à l’émergence de certains changements dans la gouvernance locale notamment. 

La prise en compte des préoccupations des jeunes aura permis de faire des avancées en termes d’action collective et mobilise aujourd’hui les acteurs qui souhaitent agir ensemble et autrement, mais des défis demeurent. Le partage de ressources entre les générations et les territoires, ainsi que l’équité de participation dans les espaces qui sont susceptibles d’influencer les décisions qui impactent sur les conditions de vie des personnes, en sont des exemples. 

En somme, le fait de réaliser cette recherche auprès des jeunes de Charlevoix a souligné l’importance d’aller à la rencontre de ces jeunes exclus des milieux ruraux qui ont peine à avancer sur le plan socioéconomique et qui sont confinés à un territoire qui a peu de ressources à leur offrir pour les accompagner. L’expérience vécue comme praticienne au sein de cette démarche collective a insufflé l’envie d’explorer la voie de la recherche afin de donner un second souffle à un engagement militant de plus de vingt ans auprès des jeunes marginalisés, et de mobiliser un appareillage conceptuel et théorique pour mieux argumenter une posture engagée et critique. 

Ressources

Si la débrouille rurale a stimulé la créativité qui a teinté ce projet tout au long de sa réalisation, elle a néanmoins certaines limites dont celle de l’essoufflement. Ce constat pose sans doute l’enjeu d’équité des ressources pour soutenir la recherche avec les communautés rurales, notamment avec les jeunes les plus exclus, et appelle à une réflexion sur les questions d’inégalités sociales qui se creusent au sein des territoires, autant que celles constatées entre les territoires du Québec, et qui se manifestent en inégalités sociales de santé. 

Aujourd’hui, le Québec rural, où près de 30% de la population vit, couvre 90 % du territoire habité et reflète diverses réalités territoriales sur les plans biophysiques, sociologiques, culturels ou humains (MAMROT, 2013). Cette ruralité en transformation, marquée par des enjeux démographiques, économiques et politiques complexes, affecte les conditions de vie de ses communautés (OCDE, 2010). Il faut s’interroger davantage sur les enjeux que sous-tendent ces transformations où la voix des jeunes semble étouffée. Approfondir la question des inégalités sociales de santé au prisme de la participation des jeunes socialement marginalisés peut être une voie prometteuse pour éclairer les pratiques et les politiques en matière d’action publique.

Droits, justice, inégalités sociales : les institutions juridiques et la reproduction des inégalités

Nous n’avons jamais eu autant de droits et pourtant les inégalités ne cessent de se creuser. Ce constat impose de porter une attention renouvelée à l’activité des institutions chargées de l’énonciation et de l’application du droit – qu’il soit pénal, civil ou administratif. Ces institutions sont en effet traversées, à des degrés divers selon les époques et les sociétés, par la volonté d’agir sur les inégalités, en tenant compte des rapports sociaux dans lesquels elles s’inscrivent pour garantir une diversité de droits (à être éduqué et réinséré, à être libre et protégé, etc.). L’observation de leur fonctionnement ordinaire, par des chercheurs comme par des acteurs de la société civile, conduit cependant à renverser le constat : si effectivement elles agissent sur les inégalités, ces institutions tendent plus, et avant tout, à les produire et les reproduire.

Il y a dès lors tout intérêt à interroger les conditions concrètes de mobilisation des droits. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et durant quelques décennies, les droits ont soutenu des transformations sociales majeures, notamment en termes d’égalité et de discrimination. Si les gains peuvent parfois être directement imputés à la reconnaissance de droits nouveaux, par exemple en matière d’égalité des époux ou de garanties juridiques (comme les droits à la protection contre les fouilles abusives ou contre la détention arbitraire, articles 8 et 9 de la Charte canadienne), dans la plupart des cas, cette association ne peut être établie aussi clairement. Bien souvent, l’évolution des pratiques et des mentalités précède les innovations juridiques qui ne sont que les outils permettant d’opérationnaliser le changement – comme en témoigne par exemple la légalisation du mariage entre personnes de même sexe.

Quant aux mécanismes juridiques visant une plus grande justice sociale, leurs effets apparaissent directement tributaires de la volonté politique et des ressources allouées. La Loi sur la lutte contre la pauvreté, par exemple, n’est qu’une déclaration de principes dès lors qu’elle n’est assortie d’aucune mesure visant à produire des effets socioéconomiques. Il est ainsi tentant de conclure à la « ruse de la mise en œuvre » (Dubois, 2010), dans la mesure où l’État énonce législativement des objectifs (comme éradiquer la pauvreté) dont il sait la réalisation impossible, soit en raison des conditions de fonctionnement des institutions publiques, soit en raison de l’absence de ressources nécessaires.

Dans ce contexte, comment interpréter le fait que, malgré l’absence de retombées sociales et structurelles tangibles, la revendication de droit(s) reste l’horizon ultime de nombreux mouvements sociaux? Si la charge symbolique du droit et des institutions de justice (Noreau, 2009) constitue certainement une partie de la réponse à cette question, il apparaît également que le droit constitue pour beaucoup, aujourd’hui encore, le cœur du lien social (Noreau, 2001). Alors qu’il permet autant de s’affirmer que d’anticiper et de simplifier le rapport à l’autre (Crozier, 1991), le droit reste un outil primordial dans les luttes pour la reconnaissance et pour l’égalité.

Le droit pénal est emblématique de cette dualité. Dispositif de contrôle social et opérateur d’une gestion différentielle des illégalismes (Foucault, 1975) qui constitue les groupes dominés comme ses cibles principales, le droit pénal a pourtant été l’objet, historiquement, d’une pluralité de luttes. D’une part, des luttes visant, sous des formes variées et non sans susciter d’importantes controverses, à « tordre le bâton de la justice », plutôt qu’à le « briser » (Bérard, 2013), et à retourner le glaive contre les groupes sociaux dominants – le cas de la criminalité en col blanc en constitue un bon exemple. D’autre part, des luttes visant à garantir des droits afin de rééquilibrer le rapport de force entre les citoyens et l’État. Depuis une vingtaine d’années, la prééminence croissante des politiques sécuritaires dans de nombreux États ne fait qu’accroître ces tensions historiques, méritant que l’on repose la question des formes contemporaines que prend la pénalisation des problèmes sociaux.

La question des inégalités au prisme du droit soulève ainsi l’enjeu central de l’identité des groupes considérés comme mettant en péril la prévisibilité des rapports sociaux. Il apparaît alors que ces groupes composent non seulement avec le contrôle social formel – presque évident – exercé par le droit pénal, mais aussi avec des modalités de contrôle plus insidieuses, issues des autres champs du droit (civil et administratif notamment). Dans des contextes juridiques où les droits fondamentaux ne sont pas au cœur des décisions, l’absence de mise en œuvre matérielle des droits et la discrimination systémique se traduisent par une démobilisation politique.

Pour comprendre ce phénomène, il convient finalement de s’intéresser à la conception du droit et aux expériences subjectives des personnes faisant face à la justice. Le décalage entre le discours sur les droits en tant que modalité essentielle du lien social et du vivre-ensemble et la réalité des groupes qui en subissent les effets met dès lors en lumière la dynamique par laquelle se produisent et se reproduisent les inégalités.

La pénalisation des problèmes sociaux

Les institutions pénales – de la police aux tribunaux, en passant par la gamme des dispositifs de suivi, d’encadrement et de réinsertion – constituent un rouage essentiel des transformations que connaissent les modalités de régulation des problèmes sociaux dans les sociétés occidentales. L’évolution de leur rôle et de leurs finalités est intimement liée aux mutations des États sociaux, marqués depuis une vingtaine d’années par des dynamiques de transfert des risques sociaux vers les individus, de plus en plus tenus d’assumer la responsabilité de « tout ce qui [leur] arrive » (Martuccelli, 2004 : 479). Dans un contexte de « montée des incertitudes » (Castel, 2009), lié notamment à la fragilisation des marchés du travail, la justice pénale tend à s’imposer comme un outil privilégié participant au contrôle et à la responsabilisation des populations les plus précarisées. Les travaux de Céline Bellot et Marie-Ève Sylvestre montrent, dans ce contexte, comment l’intensification de la surveillance policière des espaces publics à Montréal, associée à l’objectif général d’une esthétisation de la ville, conduit à une judiciarisation du traitement des jeunes en situation d’itinérance, posant dès lors la question de « leur droit à l’occupation de l’espace public, ainsi [que de] leur liberté d’y circuler librement » (2015 : 176). Ce « gouvernement de l’insécurité sociale » (Wacquant, 2009) s’arrime à la construction et à la diffusion de nouvelles figures du « risque » : aux formes de catégorisation centrées sur l’âge, le genre et l’origine sociale, quand il est question de jeunes, hommes le plus souvent, issus de milieux défavorisés, s’articulent divers processus de racisation (De-sage et Sallée, 2015). Une enquête montréalaise de Léonel Bernard et Christopher McAll (2008, 2010) a ainsi mis en évidence la surreprésentation des jeunes Noirs – ou plutôt considérés comme « Noirs » par les policiers1 – dans les Demandes d’intenter des procédures. L’enquête ethnographique réalisée par la sociologue Alice Goffman (2014) dans un quartier noir de Philadelphie permet de développer ces discussions en entrant dans la chair des inégalités socio-raciales que l’activité des institutions pénales ne fait que prolonger : en exacerbant une situation de domination sociale qui le précède, le stigmate créé par une première décision pénale produit les mécanismes d’exclusion (ne serait-ce qu’en matière d’accès aux soins, à l’école ou à l’emploi) qui renforcent les trajectoires délictuelles. En analysant les effets de la détention ainsi que de l’ensemble des modalités de contrôle hors les murs (probation, libération conditionnelle, etc.) sur les trajectoires des jeunes qu’elle a suivis, ce travail nous plonge au cœur du continuum de contrôle caractéristique des nouveaux régimes de punitivité, qui tendent à brouiller les frontières de la prison et du quartier, ou de la communauté.

Dans un article devenu classique, Malcolm Feeley et Jonathan Simon (1992) analysent le passage, dans les années 1970 et 1980, d’une « ancienne pénologie » (old penology), fondée sur la recherche des causes psychosociologiques du crime, et orientée vers le traitement (clinique) des individus infracteurs, à une « nouvelle pénologie » (new penology), fondée sur le calcul des risques de récidive, et orientée vers la gestion (actuarielle) des populations à risque. À l’épreuve de cette logique de gestion des risques, plus ou moins formalisée et « scientificisée » selon les contextes nationaux et les modalités d’expertise qui y sont valorisées (Mary, 2011), les politiques et les pratiques d’aide et de réhabilitation se reconfigurent plus qu’elles ne disparaissent. Ceci est particulièrement vrai des systèmes de justice des mineurs, historiquement fondés sur un objectif d’éducation. Le cas français en est un bon exemple : le renforcement des formes de contrôle hors les murs s’accompagne en effet, depuis une vingtaine d’années, d’une revalorisation du rôle supposément éducatif des dispositifs d’enfermement (centres éducatifs fermés, prisons pour mineurs), censés impulser un processus de « responsabilisation » des jeunes par leur confrontation à la contrainte pénale (Sallée, 2016). Au Québec, les transformations les plus récentes du traitement des jeunes dits contrevenants ont notamment conduit à l’intensification des modalités de leur surveillance dans la communauté, suivant l’introduction à Montréal, dès la fin des années 1990, de nouveaux dispositifs de « probation intensive ». Dans les deux pays, se déploie ainsi une nouvelle « culture du contrôle » (Garland, 2001), qui tend à accentuer les logiques de ciblage des groupes les plus stigmatisés, considérés comme les plus « à risque de récidive ».

Dans le même temps, au Québec, l’usage – plus ancien – de la contrainte institutionnelle reste encore très répandu, via l’usage d’internats destinés non seulement au placement « sous garde » des jeunes contrevenants, mais également au placement de jeunes suivis au titre de la Loi sur la protection de la jeunesse. Après deux décennies de controverses visant à respecter les droits de ces jeunes placés – et parfois enfermés – au nom de leur protection et de leur réhabilitation (Desrosiers et Lemonde, 2007), de nombreuses dispositions – en particulier l’usage des sanctions internes – continuent pourtant d’échapper à toute forme de garanties formelles.

Droits, discrimination et démobilisation politique

Le droit pénal n’est donc pas le seul dispositif juridique mobilisé pour intervenir auprès de groupes sociaux indésirables, que l’on pense à l’arsenal de mesures coercitives issu du droit civil et du droit administratif – internement psychiatrique, soins imposés, mesures de protection de la jeunesse et des majeurs inaptes pour le premier, détention de personnes migrantes, expulsion de locataires, accessibilité aux prestations sociales pour le second. Devant les instances civiles et administratives, cependant, les garanties judiciaires associées au procès criminel ne s’appliquent pas et les droits (fondamentaux, civils, politiques ou judiciaires) ne sont pas l’objet des décisions quand un risque, un danger ou des pertes financières sont en jeu.

Paradoxalement, c’est à la faveur d’un discours sur les droits et sur l’égalité que ces nouveaux dispositifs juridiques de contrôle ont été développés dans les dernières décennies. Les luttes pour la reconnaissance des droits se sont matérialisées par des changements paradigmatiques importants dans le champ juridique : alors que jusque dans les années 1960, la confiscation des droits civils de certains groupes sociaux était courante (enfants illégitimes, femmes mariées, aliénés, etc.), l’adoption des Chartes et de lois reconnaissant les mêmes droits pour tous les citoyens impose dorénavant l’égalité devant la loi, peu importe le genre, l’origine, le handicap, etc. La reconnaissance de droits, assortie des procédures visant leur mise en œuvre, a cependant eu comme conséquence de juridiciser des questions de nature sociale ou clinique – qui ne sont plus des enjeux sociaux ou de soins, mais des enjeux juridiques – et du même coup de les judiciariser.2 Il revient naturellement à l’instance judiciaire ou administrative de s’assurer de la protection des droits. Cette judiciarisation a eu comme conséquence la multiplication des mandats de nature sociale confiés aux tribunaux. Dès les années 1970, les recherches montraient le désavantage que la condition sociale constitue devant les tribunaux. Jean Hétu et Herbert Marx (1976) concluaient déjà que la discrimination n’est pas tant le fait de la loi que des conditions de son application. Depuis, alors que les dispositions contre les discriminations se sont multipliées, les études démontrent l’incapacité de l’institution judiciaire à traiter des questions sociales de manière égalitaire : condition sociale, genre et origine culturelle supposée constituent autant d’obstacles à l’accès à la justice et aux droits (Sandefur, 2008).

L’exemple des mesures d’internement psychiatrique est emblématique de cette situation. La question des droits des patients psychiatriques est discutée depuis le début des années 1960, alors que le gouvernement québécois s’engage dans une politique de désinstitutionnalisation. L’internement psychiatrique, parce qu’il est particulièrement attentatoire aux droits, est un mécanisme d’exception dont l’unique objectif est la protection des personnes présentant un danger pour elles-mêmes ou autrui. Contrairement à de nombreuses juridictions, au Québec, l’internement psychiatrique ne permet pas de soigner à l’encontre du consentement : il n’est qu’un arrêt d’agir et la personne internée peut continuer d’exercer l’ensemble de ses droits, à l’exception de sa liberté de mouvement. La décision d’interner revient à la Cour du Québec, à la suite d’un procès lors duquel la preuve de la dangerosité doit être établie; la personne concernée par la demande doit avoir la possibilité d’y faire valoir ses droits. Or, depuis de nombreuses années, sont dénoncées les difficultés de mise en œuvre de la procédure et des droits : délais non respectés et internements illégaux, rapports psychiatriques incomplets, information sur les droits déficiente, absence de la personne concernée, etc. (Action autonomie, 2016; Bernheim, 2012). Les violations des droits des patients, alors qu’elles sont connues et tolérées par les milieux psychiatriques et judiciaires, sont imputées aux personnes concernées, tenues responsables de n’avoir pas su se saisir des outils juridiques pour faire valoir leurs droits. La reconnaissance des droits et les règles du jeu judiciaire constituent dès lors un obstacle lorsque vient le moment de démontrer – et de dénoncer – ces formes de discrimination systémique.

Si, depuis quelques décennies, la reconnaissance de droits a permis d’importantes avancées sociales, il apparaît nécessaire d’en étudier les angles morts et les effets pervers. Outre leurs conséquences en matière de responsabilisation des personnes les plus démunies, juridicisation et judiciarisation ont profondément transformé la conception du lien social, de la solidarité et de l’action politique. Alors qu’il ne s’agit plus seulement de préserver la société « contre les conséquences collectives redoutées de la pauvreté », mais d’assurer « l’effectivité des droits des individus confrontés aux conséquences individuelles de la pauvreté » (Damon, 2009 : 43), pauvreté et marginalisation peuvent être perçues comme socialement acceptables tant qu’elles ne portent pas atteinte aux droits. C’est ce qu’illustre la décision de la Ville de Montréal de nommer un Protecteur des itinérants dont la mission est de « veiller aux droits des sans-abri » (Corriveau, 2016) : il est donc pensable de mourir de faim et de froid tout en exerçant ses droits.

Expériences judiciaires et inégalités

Il convient dès lors de s’intéresser à la nature des expériences des personnes confrontées aux institutions juridiques, qu’elles soient judiciaires ou administratives. Les discours publics confèrent aux droits et à leur revendication des liens avec le statut et la participation citoyenne : les droits étant un outil d’empowerment, ils seraient susceptibles de produire des effets structuraux tels que l’éradication de la pauvreté (Banik, 2008). Cette conception des droits reflète certainement des avancées réelles en termes de développement international, mais elle échoue à expliquer l’accroissement des inégalités dans des États où les droits sont reconnus depuis longtemps. Surtout, elle n’explique en rien le phénomène de non-recours aux droits (Warin, 2009), qui met en lumière l’inadéquation des droits ou de leurs modalités de mise en œuvre avec les attentes ou les besoins d’une partie de la population.

Dans leur ouvrage de référence The Common Place of Law (1998), Patricia Ewick et Susan Silbey montrent que les rapports au droit se déclinent le long d’un continuum, les individus se plaçant en face, avec ou contre le droit. Ces rapports différenciés sont liés à la conscience du droit et de sa prégnance dans les rapports sociaux : le droit structure-t-il la vie quotidienne ou en est-il absent? Se rapporte-t-il à une lourde bureaucratie ou s’apparente-t-il à un jeu? Apparaît-il comme un instrument de justice ou de coercition? Cette conscience du droit constitue ainsi le fondement des attentes et des espoirs lors des contacts avec les institutions légales. Bien entendu, la conscience du droit est étroitement tributaire de l’accès à une information juridique de qualité et à la connaissance et la compréhension des modes de production du droit et de son application.

Alors qu’il pourrait être un moment de prise de pouvoir, le contact avec les institutions juridiques est généralement anxiogène, surtout lorsqu’il est mal ou peu préparé. L’absence de préparation peut être due à l’urgence de certaines requêtes. Dans les cas d’internement psychiatrique, de soins imposés ou de protection de la jeunesse, le besoin d’intervenir rapidement justifie ainsi de courts délais, ce qui nuit à la préparation de la défense. Elle peut également être due à des difficultés d’ordre structurel. Lors des audiences de la Commission des libérations conditionnelles ou de la Commission d’examen des troubles mentaux, la preuve n’est le plus souvent disponible que tardivement, les personnes concernées se trouvant dans des situations de détention peu favorables à la préparation de leur défense.

Outre ces situations particulières, le niveau de préparation dépend directement de la capacité à obtenir des services juridiques. Or, de plus en plus nombreuses sont les personnes qui font face à la justice sans avocat. Ce phénomène se retrouve dans de nombreux secteurs du droit : en matière familiale, 50 % des dossiers comptent au moins une partie non représentée; devant les instances criminelles, 40 % des accusés n’ont pas d’avocat; enfin, 25 % des demandes de pourvoi déposées à la Cour suprême du Canada sont présentées par des personnes qui ne bénéficient d’aucun service juridique (Bernheim, 2016). Or une préparation adéquate permet non seulement de présenter des preuves et des arguments adéquats au tribunal, mais aussi de comprendre le fondement des décisions et leurs motivations. Les personnes qui font face à la justice sans avocat, pour la plupart démunies et émotives, sont le plus souvent dépassées par les enjeux procéduraux et techniques. Les décisions judiciaires leur sont généralement défavorables. L’absence de compréhension des débats judiciaires et des décisions qui en découlent, et donc l’impossibilité de se saisir du droit, se traduit par une perte de confiance en l’institution judiciaire, et plus symboliquement en la justice dans ce qu’elle a de plus immuable et immanent (Neustein et Lesher, 2005).

À l’heure où 90 % des personnes non représentées disent pourtant avoir cherché à obtenir des services juridiques à un coût accessible, et où 78 % des québécois affirment ne pas avoir les moyens d’aller devant les tribunaux (Bernheim, 2016), les liens entre droit, justice et inégalités sociales apparaissent des plus explicites. Dans ce contexte, il nous semble impératif qu’ils continuent à être explorés, discutés et problématisés.

Quand évolution rime avec évaluation : le Groupe d’intervention

« C’est dans la rue que ça se passe« , le Projet d’intervention par les pairs auprès des jeunes de la rue du centre-ville de Montréal, le Collectif d’intervention par les pairs, le Groupe d’intervention alternative par les pairs (GIAP) (note 1), sont autant de dénominations qui signent, au fil des ans, l’évolution d’un groupe d’intervention qui s’intéresse aux jeunes en situation de précarité et à la prévention des infections transmises sexuellement et par le sang (ITSS). Mettant en avant un modèle partenarial, novateur et pérenne, le GIAP a souligné, en février dernier, ses vingt ans de travail continu à faire reconnaître ces jeunes comme des personnes à part entière. Vingt ans d’implication et presque autant à faire l’objet d’évaluations. Le présent article veut poser un regard rétrospectif et partagé sur ces vingt années, en accordant une importance particulière aux moments-clés qui se sont révélés en cours d’évaluation.

On verra d’abord la généalogie du GIAP et les conditions de son apparition dans l’univers des « jeunes de la rue ». Suivront une présentation des stratégies d’évaluation privilégiées, puis une analyse des résultats des diverses évaluations dont le GIAP a fait l’objet, symbolisés autour du « paradigme du relais ». L’article se termine sur une discussion relative à la question de la reconnaissance : de soi; de l’autre; et de l’alternatif. Enfin, nous examinerons les intérêts de recourir à une évaluation externe et les enjeux et les perspectives qu’une telle activité peut faire émerger, tant pour le demandeur,  les évaluateurs, et le processus évaluatif en soi.

Généalogie

« Il y a douze ans de cela, je n’aurais jamais voulu accéder à un service de santé. De toute façon je savais que j’allais être mal reçue. Il aura fallu une paire-aidante pour me montrer la porte du CLSC des jeunes de la rue et pour me sentir en confiance avec des infirmières et des médecins ». – Paire-aidante du GIAP

Le GIAP, c’est une équipe de pairs-aidants qui s’appuient sur leurs savoirs expérientiels puisés dans le milieu de la rue et sur une approche globale de la santé. Les pairs-aidants vont à la rencontre des jeunes en situation de grande précarité afin de bâtir des relations de confiance et soutenir le développement de l’estime de soi et de l’affirmation. Respect, empowerment, humanisme et réduction des méfaits sont les valeurs fondamentales mises en avant. Le GIAP, c’est aussi le regroupement de six ressources partenaires – communautaires et institutionnelles (note 2) – qui interviennent déjà auprès des jeunes et qui contribuent à la mission du groupe, soit la prévention de la transmission du VIH, du VHC et des autres ITSS, ainsi que la réduction des méfaits reliés à la consommation et au mode de vie de la rue. Chaque ressource accueille un pair-aidant au sein de son équipe, dégage un intervenant pour soutenir son intégration et s’implique dans les différentes instances du GIAP. Considérant ses valeurs, le travail de prévention réalisé par le GIAP se situe bien souvent en amont de sa mission.

Pour comprendre l’évolution du GIAP, il faut replonger dans son histoire et dans le contexte du centre-ville montréalais des années 1990. Les « jeunes de la rue » y sont alors en nombre grandissant et de plus en plus jeunes, la consommation de drogues par injection fait rage et le VIH fait des ravages (Mercier et al., 1996; Otis, 1992; Roy, 1996). Pour certains auteurs, les liens de confiance qui existent entre ces jeunes participent à créer un faux sentiment de sécurité et d’invincibilité, les amenant à minimiser l’importance de se protéger du VIH et des ITSS (Mercier et al., 1996). Malgré les efforts des équipes de la santé publique, on peine à rejoindre ces jeunes, qui se méfient des services de santé et de leurs professionnels. Ce sont pourtant ces mêmes valeurs du milieu qui vont permettre un rapprochement, en offrant un terrain fertile au développement de l’intervention par les pairs : entraide, soutien, affirmation de soi et mode de vie collectif de la culture punk jetteront les bases de la construction d’une approche d’intervention alternative par les pairs. À ces valeurs s’ajoute l’information que  «plusieurs jeunes aspirent […], un jour, à faire du travail de rue » (Bellot et al., 2006 : 23).

Ayant fait ces constats, des intervenants de la Clinique des jeunes Saint-Denis du CLSC Centre-Ville (note 3) développent, en 1993, un projet dit « pré-expérimental » intitulé « C’est dans la rue que ça se passe », qui s’est poursuivi jusqu’en 1995. Ce projet, redéfini dans son fonctionnement, est devenu « L’intervention par les pairs auprès des jeunes de la rue du centre-ville de Montréal ». Cette formule s’est maintenue jusqu’en 2005, moment où – pour son 10e anniversaire – les acteurs décident de se constituer en collectif, le « Collectif d’intervention par les pairs », qui place formellement les pairs-aidants au cœur du projet. Enfin, c’est en 2009 que le projet soulignera davantage la dimension alternative, en adoptant le nom qu’on lui connaît aujourd’hui : le GIAP.

Le GIAP aura fait l’objet de deux recherches évaluatives majeures, en 1995-1996 (Mercier, Fortier et Cordova, 1996) et en 2002-2004 (Bellot, Rivard, Mercier et al., 2006). Puis, bénéficiant de subventions qui encouragent l’évaluation et d’une longue tradition de rapports d’activités, le groupe a développé ce qu’il serait convenu d’appeler une « culture de l’évaluation », illustration exemplaire d’un partenariat fructueux entre la recherche et le terrain (note 4). C’est donc en nous appuyant sur les processus et les résultats des diverses évaluations du modèle d’intervention par les pairs que nous examinons, dans ce qui suit, son cheminement.

Transformations

« Avec la gentrification et la répression policière, le milieu de la rue a beaucoup changé depuis les dernières années. Mais ce n’est pas parce que les jeunes sont majoritairement en appartement, en dehors du centre-ville, qu’ils ne sont pas en situation précaire. Je crains d’ailleurs que ça ait créé l’isolement de certains et qu’il faudrait davantage mettre de l’avant «l’approche pairs» pour aller chercher les jeunes dans leurs milieux. » – Paire-aidante du GIAP

On a bien documenté, depuis une dizaine d’années, la transformation à plusieurs égards du profil des « jeunes de la rue » qui utilisent les ressources (Aubry, 2012). En dépit d’une précarité socio-économique et d’une désaffiliation sociale toujours présentes, les modes de survie et d’adaptation ont changé, rendant les jeunes de moins en moins visibles dans la rue. Des valeurs plus individualistes ont pris le pas sur les valeurs d’entraide et de solidarité, et pour cause, les parcours des jeunes sont plus éclatés et hétéroclites qu’ils ne l’étaient il y a vingt ans. Ainsi, aux jeunes placés en centres jeunesse et à ceux de milieux familiaux marqués par la négligence, la violence et l’abus, s’ajoutent maintenant des jeunes issus de l’immigration, souvent sans statut et donc sans couverture médicale. Certains d’entre eux se questionnent quant à leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, sont rejetés par leur famille et présentent des problématiques de santé mentale qui les empêchent d’exploiter leur plein potentiel, de surcroît dans les systèmes, parfois rigides, de l’école traditionnelle.

Dans un tel contexte, le GIAP s’est ajusté, visant à rester proche de la réalité des jeunes. Un nouveau partenaire – Médecins du Monde – impliqué auprès des migrants à statut précaire, a rejoint l’équipe. Des collaborations avec des ressources destinées aux jeunes LGBTQ (note 5) ont été développées et les pairs-aidants se sont davantage investis dans différentes initiatives relatives à la santé mentale des jeunes. C’est ici également que le terme « jeunes de la rue » a été abandonné, pour adopter plus largement l’idée de rejoindre les jeunes en situation de grande précarité.

L’équilibre

Les chercheurs impliqués dans l’évaluation ont été des témoins privilégiés de ces transformations et des enjeux qui ont traversé l’histoire du GIAP. Par sa nature même, le GIAP était appelé à évoluer avec son milieu, celui des jeunes qu’il veut rejoindre et l’environnement sociopolitique du moment. Les recherches évaluatives ont mis en lumière deux caractéristiques symbolisant le modèle dans son ensemble : son affiliation à un « paradigme du relais »; et sa capacité d’évoluer sur un « fil de fer ».

Le paradigme du relais, c’est l’entraide ou le lien que les pairs-aidants établissent entre le monde social des jeunes de la rue et celui de l’intervention sociosanitaire, revêtant le rôle de « passeurs d’informations, d’attitudes, de valeurs et de comportements » (Bellot, 2006 : 33). Cela, non seulement avec les jeunes mais aussi auprès d’un public plus large : organismes partenaires, quartiers où ils interviennent, étudiants auxquels ils s’adressent lors de présentations, voire même bailleurs de fonds. Plusieurs enjeux relèvent de ce paradigme et le principal est sans doute celui de la reconnaissance : le GIAP peut-il agir de façon autonome ? S’agit-il d’un travail d’intervention ou de liaison ? Peut-il agir sur les questions du VIH, des ITSS et « faire une différence » ? Plus récemment, l’allure punk des pairs-aidants rejoint-elle les jeunes en situation de précarité aux origines multiethniques ? Ces questions et bien d’autres ont traversé l’histoire du GIAP et elles se posent encore aujourd’hui, avec plus ou moins d’acuité, pour la plupart des acteurs du GIAP. Si elles déstabilisent, elles contribuent aussi, paradoxalement, à renforcer la dynamique du groupe, à modifier les critères de sélection et à soutenir un choix judicieux de formations, qui permettront aux pairs-aidants de transmettre un message clair, uniforme, intégré, partagé, quoique toujours personnalisé.

Au paradigme du relais s’arrime aussi la question du partenariat. Mercier et al. (1996 : 113) soulignent le caractère novateur et les retombées positives de la réunion, autour d’une même table, des acteurs d’un projet de prévention et ceux de diverses ressources communautaires et publiques déjà impliquées auprès des jeunes de la rue. Cette action concertée a généré des échanges fructueux, plus précisément en ce qui a trait à la prévention du VIH et des ITSS et aux réflexions qui s’imposent pour que chaque acteur – et non seulement les pairs-aidants – soit un agent de changement auprès des jeunes. Cette expérience de partenariat est devenue « un espace important de concertation entre les organismes qui répondaient aux besoins de base des jeunes : un lieu de partage des interventions » (Biron, 2016) (note 6).

Ainsi le relais, incarné par les pairs-aidants, concerne également tous les niveaux d’interaction du GIAP et tous ses acteurs immédiats, par exemple les jeunes eux-mêmes qui échangent entre eux des informations; ou indirects, par la multiplication des activités de sensibilisation auprès d’un public plus vaste. Bien arrimés à ce paradigme, les acteurs du GIAP, et plus particulièrement les pairs-aidants, ont développé des aptitudes à créer du lien, entre des univers qui n’avaient pas l’habitude de se fréquenter (Bellot et al., 2006; Greissler, 2007). Transformés ainsi en fildeféristes, dans un équilibre toujours à reconquérir, ces acteurs parviennent, à force de persévérance et en dépit des difficultés et des obstacles, à créer une sorte d’équilibre entre le monde conventionnel et le monde marginal, entre l’alternatif et le classique, pour en faire des mondes qui « ne sont plus en opposition mais en évolution, s’influençant l’un et l’autre, parties et produits d’un continuum paradigmatique » (Rivard, 2008 : 290), au service des jeunes en situation de grande précarité. Tous y ont à gagner et chaque année, les mêmes acteurs redisent leur attachement à ce modèle.

Reconnaissance

« Toute ma vie j’ai milité pour défendre mes droits. Aujourd’hui, toutes ces manifestations me semblent si futiles… Au GIAP j’ai vraiment le pouvoir de me faire entendre et de faire bouger les choses! » – Paire-aidante du GIAP

Les pratiques d’intervention et les démarches d’évaluation successives du GIAP et des pairs-aidants sont, en quelque sorte des quêtes continues de reconnaissance et le modèle du relais ne pourrait s’opérationnaliser en dehors de ce cadre.

D’abord, il y a la reconnaissance et la valorisation des trajectoires des jeunes, chacune étant unique, avec ses expériences qui généralement ne sont ni bonnes, ni mauvaises, mais quelque part entre les deux, selon les apprentissages qu’on parvient à en tirer. Pour les jeunes, cette quête de reconnaissance de soi vient parallèlement à une démarche de réconciliation avec une vie parfois difficile et plus particulièrement avec le regard que posent au quotidien les politiques, les institutions et les professionnels, sur cette vie pas banale. Au GIAP, on prend acte de cette quête de reconnaissance en offrant une tribune d’expression à ceux qui en sont privés, en veillant sur la défense des intérêts des laissés-pour-compte et en soutenant un engagement social ferme en faveur d’une société plus juste.

Ensuite, il y a la reconnaissance et la valorisation de la différence, des différences. Il ne s’agit pas ici de « faire avec » l’autre, mais bien d’une volonté d’aller vers l’autre, de se confronter à ses valeurs, d’accepter de repenser ses façons de faire : « You got to look outside your eyes, you got to think outside your brain, you got to walk outside your life » (Difranco, 1993). Cette reconnaissance de l’apport positif de l’Autre et de ses différences a marqué l’histoire du GIAP. Or, ici, la volonté d’aller vers l’autre ne suffit pas. La notion d’altérité sous-tend aussi un engagement et commande l’agir. C’est, en effet, dans l’interaction que la reconnaissance de soi et de l’autre prendront tout leur sens, parce que « le voyage vers l’étranger, au sens géographique et humain du terme, est toujours double, car il nous ramène à notre propre intériorité » (Université du Littoral, 2015). Dans ce sens, le GIAP amorcera, au cours de l’année 2016-2017, un processus de recherche-action visant à renforcer les capacités du groupe à rejoindre les plus inaccessibles.

Enfin, le GIAP, c’est aussi une approche qui préconise un « autrement », qui remet en question les logiques dominantes. L’approche d’intervention alternative du GIAP, c’est la valorisation de savoirs variés, qu’ils soient professionnels ou expérientiels (Godrie, 2015) et la reconnaissance de leur complémentarité. C’est aussi une histoire de revendications, celle du droit d’être et d’exister en dehors de certaines normes socialement imposées, du droit de dire le poids du regard des autres sur soi et du droit à des services qui répondent à des besoins changeants. Un lieu de revendications de droits, oui, mais d’exercice de devoirs aussi ! Les pairs-aidants sont investis d’une responsabilité d’engagement et d’entraide envers l’Autre, leur pair, celui ou celle qui leur rappelle leur propre passé récent. Dans un échange mutuel de reconnaissance, ces jeunes trouvent encouragement et soutien à la connaissance de soi et à l’estime de soi.

Un modèle transposable

Nous n’avons fait ici qu’un rapide survol d’une trajectoire pas banale, celle d’un groupe d’intervention alternative, qui met au service des jeunes en situation de précarité les savoirs expérientiels de leurs pairs.

Toutes les histoires de collaboration ne sont pas aussi pérennes et toutes n’ont pas gardé des traces des moments-clés de leur cheminement. En plus des traditionnelles évaluations annuelles menées par différents acteurs externes, soulignons que toutes les personnes qui ont coordonné le projet ont accordé une grande importance à la documentation des actions déployées et à la diffusion des résultats de l’intervention. S’il est vrai qu’une évaluation participative crée des conditions favorables à une démarche réflexive chez les acteurs du terrain, une telle démarche a aussi des échos chez les chercheurs, en générant idées et questionnements, qui viennent influencer leur posture, leurs choix de terrains, leurs approches et leurs stratégies de recherche. C’est là une autre illustration du paradigme du relais.

Cela fait du GIAP un modèle documenté, riche et transposable – avec les ajustements qui s’imposent – à d’autres milieux, voire à d’autres populations. C’est d’ailleurs l’une des réflexions qui ont émergé d’un tout premier Forum sur l’intervention par les pairs, organisé par le GIAP au mois de février 2016 et qui réunissait plusieurs groupes, organismes et acteurs qui souscrivent au modèle d’intervention par les pairs ou qui s’y intéressent. Le GIAP veut multiplier les collaborations, réfléchir à plusieurs et partager le résultat de ces échanges.

S’il est vrai qu’à une époque il fut considéré comme novateur, il faut reconnaître que le modèle d’intervention par les pairs se multiplie aujourd’hui aux quatre coins du monde, adopté par de nombreuses disciplines et répondant à autant de problématiques. Pourtant, ce qu’il met en avant n’a rien de novateur : l’entraide n’est-elle pas un concept vieux comme le monde ?

Inégalités sociales et insécurité alimentaire : Réduction identitaire et approche globale

Collectif d’auteur-es: Christopher McAll, (professeur, sociologie, Université de Montréal), membre du CREMIS, Cécile Van de Velde (professeur, sociologie, Université de Montréal, membre du CREMIS), René Charest (organisateur communautaire, CSSS Jeanne-Mance, membre du CREMIS), Sophie Dupéré (professeure, sciences infirmières, Université Laval, membre du CREMIS), Fédérico Roncarolo, (stagiaire postdoctoral en santé publique, Université de Montréal) (IRSPUM), Geneviève McClure (APPR, développement de la recherche, CREMIS), François Régimbal (professeur, sociologie, Cegep du Vieux-Montréal, membre du CREMIS), Pierre-Luc Lupien, (professeur de sociologie, Cégep de Gaspésie et des Îles), Marta Llobet (professeure en travail social, Université de Barcelone, membre collaboratrice du CREMIS), Fabio Berti (professeur de sociologie, Université de Sienne), Chantal Mazaeff (directrice, Institut supérieur social de Mulhouse), Cyril Villet (responsable de formation, Institut supérieur social de Mulhouse), Manuella Ngnafeu (responsable, pôle insertion, APPUIS, Mulhouse). Voir Note 1.

Les interventions en «sécurité alimentaire» se font souvent dans l’urgence avec peu de ressources. Conséquemment et malgré elles, ces interventions peuvent contribuer à réduire les personnes à des « bouches à nourrir ». Le risque encouru est de reproduire le trait marquant des rapports sociaux inégalitaires producteurs de disparités de revenus et de conditions de vie : la réduction identitaire. Que ce soit vis-à-vis des personnes âgées, des mères monoparentales, des personnes bénéficiant de l’aide sociale, des membres de minorités ethniques ou racisées ou des personnes sans domicile, les traitements discriminatoires qu’elles subissent ont tendance à être fondés sur un regard réducteur qui ne voient en elles que des traits négativement connotés partagés par la catégorie de la population à laquelle elles sont censées appartenir. La personne peut disparaître derrière l’identité stigmatisée.

Agir sur les rapports sociaux inégalitaires producteurs de la pauvreté requiert de passer d’une telle approche réductrice à une approche globale, où la personne est reconnue dans les multiples dimensions de sa vie. Ce passage est prioritaire dans le cas de l’insécurité alimentaire, où, dans l’urgence, il peut y avoir tendance à dissocier l’alimentation de ces autres dimensions. Or, l’alimentation occupe une place centrale dans le bien-être global de la personne, y compris son bien-être relationnel et celui qui relève de son autonomie décisionnelle.

C’est avec les objectifs de mieux cerner la place de l’alimentation dans la vie de populations qui vivent l’insécurité alimentaire, d’identifier, de décrire et de proposer (le cas échéant) les approches et interventions le plus en mesure de répondre de manière globale et non-réductrice à ces besoins et de contribuer à l’élaboration de politiques et de programmes dans ce domaine, que le CREMIS entame un programme de recherche sur l’approche globale en sécurité alimentaire. Ce programme associe des collaborateurs à Mulhouse (France), Sienne (Italie) et Barcelone (Espagne) dans le cadre du réseau de «villes et régions laboratoires» animé par le CREMIS. Le partage des analyses fondées sur une méthodologie commune utilisée dans les quatre pays permettra de faire émerger des points de correspondance entre les sites et de consolider l’échange de bonnes pratiques et de bonnes politiques en sécurité alimentaire – favorisant une approche globale des personnes et des populations.2 Dans ce texte, nous présentons les fondements théoriques de ce programme qui vise à resituer l’enjeu de l’alimentation au cœur de la réflexion et de l’action sur les inégalités sociales.

Manques

Selon Anderson (1990), l’insécurité alimentaire existe lorsque la disponibilité d’aliments constituant une nourriture saine et nutritive en quantité suffisante ou la capacité d’acquérir ces aliments par des moyens socialement acceptables sont limitées ou incertaines. L’insécurité alimentaire peut donc être considérée comme une manifestation spécifique d’une situation de «privation» (dans le sens de Townsend, 1987). Au Canada, les données nationales et provinciales de 2012 montrent que 13% des Canadiens et 13.5% des ménages québécois sont en insécurité alimentaire. Les personnes à faible revenu vivant de l’aide sociale, celles qui reçoivent une compensation pour des accidents ou des indemnités du chômage, celles qui ont un faible niveau d’éducation, les autochtones, les personnes âgées, les célibataires ou les familles monoparentales ont un risque important de tomber en insécurité alimentaire (McIntyre, Bartoo et Emery, 2014).

Vers la fin des années 1990, le gouvernement du Québec s’est engagé dans le développement de la sécurité alimentaire en contribuant financièrement à soutenir l’action communautaire sur l’ensemble de son territoire. Toutefois, cette posture politique a conduit à une dépolitisation du problème et à une certaine déresponsabilisation de l’État (Pageau, 2008). En conséquence, les réponses à l’insécurité alimentaire prennent surtout la forme d’initiatives communautaires décentralisées, proposant des stratégies non coordonnées à des niveaux régional ou provincial et très variées dans leurs contenus. Ces stratégies représentent pour la plupart des interventions de mitigation de l’insécurité alimentaire dans une approche caritative; elles cherchent à répondre aux besoins immédiats de la population, sans s’intéresser aux causes primaires liées à la pauvreté, et présentent une efficacité limitée (Tarasuk, Naomi et Rachel, 2014).

Les recherches sur l’insécurité alimentaire abordent davantage les aspects liés aux caractéristiques nutritionnelles et à l’accès géographique et financier à la nourriture, que les aspects politiques, sociaux et culturels inhérents à la question du manque de nourriture. Les études qui prennent en considération les aspects sociaux des interventions se penchent surtout sur l’influence du capital social individuel concernant l’accès à la nourriture (Dean et Sharkey, 2011; Chabra, Falciglia et Lee, 2014). Différents enjeux peuvent freiner l’accès aux ressources qui s’inscrivent dans une logique caritative, comme les banques alimentaires. Parmi ces enjeux, les personnes peuvent ressentir de la honte à l’idée d’être associées à la pauvreté et avoir des sentiments de peur d’être stigmatisée. (Loopstra, 2012; Edward et Evers, 2001; Gundersen et Oliveira, 2001). De plus, recourir aux banques alimentaires peut s’avérer socialement inacceptable et contredire des valeurs soutenues par l’entourage familial et la société en général, comme, par exemple, l’indépendance et l’autonomie (Loopstra, 2012).

Par contre, d’autres études soulignent que des initiatives comme les cuisines collectives sont efficaces dans l’amélioration des interactions sociales et dans l’empowerment individuel (Iacovou et al., 2012; Engler-Stringer et Berenbaum, 2005; Engler-Stringer et Berenbaum, 2007). Cependant, ces interventions ne rejoignent pas les individus connaissant le plus d’insécurité sur le plan alimentaire et s’adressent à une partie de la population qui n’est pas la plus démunie (Roncarolo et al., 2014; Kirkpatrick et Tarasuk, 2009; Loopstra et Tarasuk, 2013). Bien que plusieurs recherches aient ciblé des groupes spécifiques de personnes en situation d’insécurité alimentaire, la plupart des études sont transversales et ne permettent pas de bien saisir la réalité de cette insécurité telle que vécue dans le quotidien au niveau individuel (Collins, Power et Little, 2014). La façon dont on se nourrit et les changements que l’accès aux services communautaires peut apporter dans la vie des individus ont été peu étudiés, tandis que l’importance culturelle de la nourriture dans la vie des individus ait été reconnue (Engler-Stringer, 2010). 

C’est dans ce contexte que le programme présenté ici vise à mieux cerner la place de l’alimentation dans la vie de populations qui vivent l’insécurité alimentaire et à identifier et à décrire les approches, interventions et politiques le plus en mesure de répondre de manière globale et non-réductrice à ces besoins.

Parent pauvre

Pour faire avancer les connaissances et les pratiques en sécurité alimentaire, il faut voir cette dernière comme étant un enjeu central des rapports sociaux inégalitaires producteurs des écarts de richesse et de pauvreté. La pauvreté est généralement perçue comme un «état» dans lequel on «tombe» quand on ne dispose plus du revenu nécessaire pour maintenir un niveau de vie jugé nécessaire dans un contexte social donné. Ce manque peut être pensé en termes absolus, quand la capacité de fonctionner ou même la survie de la personne est en jeu, ou en termes relatifs, quand les conditions et qualité de la vie de la personne sont jugées inadéquates par rapport aux normes en vigueur.

Depuis les études de Rowntree à la fin du XIXème siècle, l’alimentation occupe une place centrale dans les études sur la pauvreté, avec l’idée d’un «seuil» de pauvreté calculé à l’origine en fonction des besoins quotidiens en calories d’un homme adulte exerçant un travail qui demande un effort physique soutenu (Rowntree, 1901). L’idée de «pallier à un manque» ou de «combler un déficit» reste centrale quand il s’agit de «lutter contre la pauvreté», mais Rowntree a aussi attiré l’attention sur le fait qu’il existe un lien entre les déficits des uns, sur le plan de l’alimentation, et le surplus des autres. À York, en 1899, prédominaient deux types de malnutrition : sous-alimentation chronique dans les quartiers ouvriers et suralimentation dans les quartiers plus aisés, avec une valeur moyenne calorifique quotidienne des aliments consommés dans ces derniers quartiers dépassant largement les besoins individuels.

L’insécurité alimentaire serait ainsi un des principaux indicateurs d’une distribution de la richesse où la privation des uns va de pair avec la surabondance dont bénéficient les autres. C’est pour cette raison que Beveridge, en 1944, proposait un rôle central à l’État dans la distribution alimentaire et le contrôle des prix des aliments essentiels, au même titre que le rôle proposé dans les domaines de la santé, de l’éducation, du logement et de l’organisation du marché du travail (Beveridge, 1944 :161). Cette proposition est restée largement sans suites, au-delà du contrôle de la qualité des aliments et d’une certaine rationalisation de la production agricole. L’alimentation échappe ainsi à certains principes d’universalité d’accès qui caractérisent les systèmes de santé et d’éducation, autant au Québec que dans des sociétés comparables.

L’incapacité de se payer les aliments nécessaires oblige certaines populations à recourir aux organismes de charité œuvrant dans le secteur volontaire ou associatif. Ces organismes ont tendance à être eux-mêmes précaires sur les plans financier et organisationnel et sont distribués de manière inégale sur le territoire québécois. Ce type de réponse à l’insécurité alimentaire conserve les traits marquants de l’action caritative de la fin du XIXème siècle (Finlayson, 1994; Nelson, 1990). À l’époque actuelle, alors que l’État s’est donné une capacité développée et rationalisée d’intervenir dans le domaine de la santé, la sécurité alimentaire, pourtant un des principaux déterminants de la santé, demeure un parent pauvre de l’intervention socio-sanitaire.

Protection 

L’organisation locale et volontaire de l’offre des services en sécurité alimentaire, avec des intervenants qui se voient obligés de répondre à l’urgence avec peu de moyens, peut avoir des conséquences sur la manière dont les personnes se sentent en fréquentant ces organismes. Dupéré et Gélineau (2014), dans leur étude auprès de personnes utilisant les ressources en sécurité alimentaire, soulignent que les sentiments d’orgueil, de honte ou de crainte d’étiquetage sont ressortis fortement. L’exposition aux regards jugés discréditants et stigmatisants des autres a été nommée comme un élément freinant l’accès aux ressources. Le climat de tension et même de violence dans certaines ressources de distribution en milieu urbain est également ressorti de cette étude, alors qu’en milieu rural, il peut y avoir un manque de confidentialité et une crainte de perdre sa réputation dans la communauté. Dans ces cas, ne pas utiliser une ressource peut constituer une forme de « protection identitaire », le fait même de demander de l’aide pouvant être lié à un sentiment de dévalorisation selon les normes sociales dominantes.

Ces normes seraient particulièrement ressenties en lien avec la masculinité. Les hommes ne voudraient pas passer pour des « quêteux », des « faibles » ou des personnes qui « abusent » du système. L’homme doit se débrouiller seul, être pourvoyeur, capable de mettre de la nourriture sur la table. Certains disent préférer voler qu’aller «quêter», tandis que d’autres ont avoué envoyer leur copine. Certains considèrent que ces services sont destinés à un type de personnes auquel ils ne s’identifient pas ou qu’ils ne veulent pas côtoyer. Par exemple, des femmes et des personnes âgées ne voudraient pas côtoyer des «itinérants» jugés «sales et dangereux» (Dupéré et Gélineau, 2014).

Disparaître

En plus de ces sentiments de honte ressentis par des personnes obligées de recourir à des services d’aide alimentaire, le service lui-même a parfois pour conséquence de réduire involontairement la personne à son seul besoin alimentaire qu’elle cherche à satisfaire. Elle deviendrait, en quelque sorte, une «bouche à nourrir». Ironiquement, ce type de réduction identitaire risque de reproduire un des traits marquants des rapports inégalitaires : la réduction d’une population à un trait (connoté négativement) censé les caractériser. La personne dans sa globalité, avec son identité et son histoire, risque de disparaître derrière ces traits. La réduction identitaire dans le cas de l’insécurité alimentaire peut être associée à d’autres types de stigmatisation où la personne qu’on a en face de soi – qu’elle soit mère monoparentale, personne âgée, personne itinérante, ou autre – fait déjà partie d’un groupe qui subit un regard stigmatisant dans ses interactions quotidiennes. À travers l’âgisme, par exemple, on peut voir les personnes âgées comme autant de corps «inutiles» qui doivent être entretenus par ceux qui sont toujours «actifs», l’aide alimentaire d’urgence étant une preuve supplémentaire de leur «inutilité» et du «fardeau» qu’elles représentent pour la société.

La réduction identitaire que peuvent subir les personnes fréquentant les ressources en sécurité alimentaire va de pair avec une certaine conception de l’alimentation en tant que «besoin» détaché des autres aspects de la vie d’une personne. En même temps que les personnes et populations vivant l’insécurité alimentaire peuvent ne pas «exister» aux yeux des autres au-delà de ce besoin immédiat, la vision réductrice de l’alimentation peut empêcher de penser les services autrement.

Chambers (1995) fait justement une critique du caractère réducteur de la pensée «experte» sur la pauvreté dans le contexte du développement international. Là où les experts du Fonds Monétaire International (FMI) ou de la Banque mondiale ne voient qu’un problème de manque de revenu dû à l’absence d’emplois et de développement industriel, des recherches fondées sur les témoignages des personnes elles-mêmes font ressortir la multidimensionnalité de la pauvreté en lien avec le «bien-être» (well-being) et son contraire, le «mal-être» (ill-being). Dans ces sociétés, l’alimentation est au cœur des activités du quotidien, n’étant pas dissociée des relations sociales dans lesquelles elle s’inscrit : relations d’autonomie et de dépendance, relations familiales et de voisinage, le tout dans un cadre de collaboration autour de la production, de la distribution et de la consommation d’aliments.

Cette perspective fait écho aux recherches de Townsend (1987), qui mettent l’accent sur la «privation» que peuvent vivre les populations sur un ensemble de dimensions, dont l’alimentation. Townsend souligne autant les dimensions matérielles que sociales de la pauvreté. L’incapacité d’assurer une alimentation adéquate pour soi-même et pour ses enfants a un impact cumulatif sur la santé des personnes, mais aussi des conséquences négatives sur la capacité de maintenir les rapports familiaux et d’amitié fondés sur la réciprocité et l’échange.

Ce dernier constat fait ressortir le caractère social de l’alimentation et les rituels qui l’entourent. Sur ce plan, l’insécurité alimentaire peut aller de pair avec l’isolement et la solitude, soit parce que la personne n’a pas les moyens pour maintenir la réciprocité qui est au fondement de la vie sociale, soit parce qu’elle vit seule et néglige de se donner une bonne alimentation. Tout comme Chambers, Townsend insiste sur la nécessité de tenir compte de la multidimensionnalité de la pauvreté, dans son cas, à travers des enquêtes par questionnaire qui cherchent à rendre compte de manière très fine du niveau de privation sur chacune des dimensions identifiées. Townsend et Davidson (1982) mettent aussi l’accent sur l’utilité de la définition «sociale» de la santé de l’Organisation Mondiale de la Santé, fondée sur les différentes dimensions «physiques, sociales et mentales» du bien-être.

La file d’attente

Ces différents constats nous amènent à proposer une vision multidimensionnelle et non-réductrice de la pauvreté et des personnes. Nous mettons l’accent sur les rapports sociaux inégalitaires qui sous-tendent les inégalités dans l’accès à l’alimentation – rapports qui peuvent subsister dans les interventions qui visent à agir sur ces inégalités. Tout comme Townsend et Chambers, nous faisons aussi le lien avec la notion de «bien-être», en lui attribuant  (comme Townsend lui-même) une valeur à la fois objective et subjective. À ce titre, nous distinguons cinq dimensions du «bien-être» qui permettent une lecture plus «globale» de l’impact de l’insécurité alimentaire dans la vie des personnes : les dimensions matérielle (ressources, conditions de vie), relationnelle(solitude, insertion dans les réseaux familiaux, amicaux ou autres), corporelle (santé physique et mentale), décisionnelle (autonomie) et temporelle (les routines de la vie quotidienne et les parcours de vie) (McAll, Fournier et Godrie, 2014). La place de l’alimentation dans la vie quotidienne des personnes et le rôle joué par les ressources existantes sont à penser en fonction de chacune de ces dimensions du bien-être, mais aussi à la lumière des rapports spécifiques à l’alimentation de chacune des populations identifiées comme étant susceptibles de faire appel aux organismes qui fournissent une aide alimentaire d’urgence ou un soutien en lien avec l’alimentation.

Soulignons qu’au Québec de 2008 à 2014, il y a eu une augmentation significative (23%) du nombre de personnes utilisant les banques alimentaires (Banques alimentaires Canada 2014). Les personnes âgées et les jeunes adultes sont deux sous-groupes qui sont de plus en plus nombreux à fréquenter ces ressources. Toutes ces personnes n’échappent pas à la multidimensionnalité des rapports sociaux inégalitaires. Une jeune qui se présente à une banque alimentaire peut être étudiante et mère monoparentale. Elle peut aussi être sur l’aide sociale et faire face à une insuffisance de revenu qui se traduit par l’incapacité de se payer les aliments nécessaires, tout en se trouvant dans un quartier où l’offre d’aliments de qualité à un prix accessible est déficitaire. Elle peut se distinguer des autres non seulement par ses responsabilités parentales et par certains types de jugement auxquels elle est exposée au quotidien, mais aussi par le soutien qu’elle peut recevoir, sous la forme, par exemple, de l’aide apportée par sa mère (Dandurand et McAll, 1996). Un homme itinérant dans la cinquantaine qui se trouve aussi dans la file d’attente d’une banque alimentaire peut faire face à d’autres contraintes, sa vie quotidienne étant structurée autour des horaires des ressources en sécurité alimentaire et des refuges.

Le présent programme vise à rendre compte de ces différences et à faire en sorte que les individus ne soient pas réduits à de simples consommateurs d’aide alimentaire de dernier recours, qu’ils soient accueillis dans leur multidimensionnalité, que l’aide alimentaire s’inscrive dans une approche globale visant la consolidation du bien-être sur les plans matériel, relationnel, corporel, décisionnel et temporel.

Arrimage

L’approche globale signifie également un meilleur arrimage entre les services existants, tels les cuisines collectives, banques alimentaires et marchés solidaires, qui répondent chacun à des besoins spécifiques, ainsi que le nombre croissant de groupes communautaires désirant intervenir sur le plan de l’alimentation Ce programme de recherche vise à consolider ce travail de réseautage et de coordination à travers des activités de partage et de transfert, tout en faisant en sorte que la diversité de pratiques communautaires visant la sécurité alimentaire, dans leur dimension «globale», soit mieux connue. L’approche globale nécessite également une meilleure coordination des responsabilités entre les différents niveaux local, régional et national.

Comme nous l’avons mentionné auparavant, depuis la fin des années 1990, on remarque une certaine déresponsabilisation du gouvernement central au Québec à l’égard de la sécurité alimentaire (Pageau, 2008). Les réponses à ce problème ont tendance à se résumer à des initiatives communautaires décentralisées fondées surtout sur la mitigation de l’insécurité alimentaire dans une approche caritative. Il y a une responsabilité collective à assumer, à travers l’élaboration de politiques et de programmes qui devraient, selon nous, être fondés sur la transformation de l’offre de services au niveau local en fonction de l’approche globale.

15ième atlier international du CREMIS à Grenoble : inégalités sociales et recours aux soins et aux services sociaux

Salon d’honneur de la Mairie de Grenoble, 24 octobre 2014. Environ 200 personnes sont rassemblées pour la journée, se faisant assigner un siège bien précis dans cette grande salle qui sera le théâtre d’un évènement plutôt inhabituel. Issues des milieux universitaire, municipal, associatif et militant, elles viennent assister au colloque qui clôture le 15e Atelier International de Recherche et d’Actions sur les inégalités sociales et les discriminations. Les participants et participantes à l’Atelier se lancent dans l’animation de ce colloque rendant compte des travaux réalisés au cours de quatre jours de séances de travail intensives. Retour sur cette 15e édition de l’Atelier.     

L’automne dernier, une délégation québécoise s’envole vers Grenoble, se lançant dans une aventure en bonne partie imprévisible et pour le moins déstabilisante. Du 20 au 24 octobre, se sont réunis à la Maison des associations de la Ville de Grenoble, des chercheurs, des intervenants sociaux et de santé, des travailleurs pairs, des représentants d’usagers, des militants et des responsables institutionnels et politiques – 48 personnes en tout – venant principalement de la France et du Québec.

Ce groupe a participé à quatre jours de séances intensives de travail sur la question des inégalités sociales et du recours aux soins et aux services sociaux. Plus spécifiquement, ce sont les problématiques de l’accompagnement et de la reconnaissance des personnes, des formes de non-recours aux services, aides et dispositifs, qui ont été abordées au fil de ces séances. L’objectif était de permettre aux participants d’échanger à partir de leurs expériences et savoirs, de se pencher sur des initiatives porteuses soutenues par les personnes présentes, d’identifier les freins auxquels les acteurs sont confrontés et de mieux comprendre les enseignements tirés de la recherche. La formule de séances intensives de travail visait à créer un environnement immersif favorisant le développement de liens entre les participants. Ces quatre jours ont été l’occasion pour les personnes présentes de s’interroger collectivement sur leurs pratiques, dans une démarche de croisement des savoirs propres aux habitudes du CREMIS.

En effet, depuis 2003, le CREMIS a organisé une série d’ateliers internationaux, en France et au Québec – ateliers qui réunit des participants francophones de différents horizons. Lieu de rencontres, d’échanges et de réflexion, les ateliers portaient à l’origine sur la question du racisme. Au fil du temps, la thématique s’est élargie afin de prendre en compte les multiples formes de discrimination traversant les différentes sphères de la vie sociale. Ce regard plus global proposé dans le cadre des ateliers récents rejoint les axes de la programmation du CREMIS. À partir de 2009, les ateliers ont été organisés en alternance au Québec et en France, principalement à Lille, en partenariat avec l’Association CLÉ Nord-Pas-de-Calais. Dans la continuité d’un partenariat de longue date entre le CREMIS et l’équipe de l’Observatoire des non-recours aux droits et services (ODENORE),1 l’édition 2014 de l’Atelier s’est déroulé à Grenoble.2

Pratiques en question

Quels sont les pratiques et rapports marqués par les discriminations et producteurs d’inégalités que nous pouvons identifier dans nos milieux respectifs ? En quoi consistent ces pratiques/rapports ? Comment les expliquer ? Quels sont leurs impacts sur les personnes ? Jusqu’à quel point les soins de santé et les services sociaux reproduisent-ils ces rapports ? Quels liens peut-on faire entre le non-recours aux soins et aux services et les inégalités sociales ? Autant de questions qui ont sous-tendu les échanges du premier jour de l’atelier.

Les deuxième et troisième jours ont été l’occasion d’aborder le thème des « Pratiques d’accompagnement et de reconnaissance ». En partant d’exemples concrets, les participants ont développé moult réflexions à partir des questionnements suivants : Quelles pratiques développées dans nos milieux sont prometteuses pour réduire les discriminations/inégalités et améliorer l’accès aux soins et aux services ? En quoi consistent ces pratiques ? Qu’est-ce que l’on sait de leurs impacts sur les populations concernées ? Quelles sont les conditions qui ont permis leur mise en place ? Quels ont été les obstacles rencontrés ? Comment ces derniers ont-ils été surmontés, le cas échéant ? Jusqu’à quel point ces pratiques ont-elles intégré la participation citoyenne (c’est-à-dire, des pratiques de prise de parole, de co-construction de savoirs et pratiques, de partage de connaissances) ? Si oui, en quoi consistent ces dernières pratiques ?

Le quatrième jour a permis de s’approprier et de bonifier collectivement un travail de synthèse réalisé par l’équipe d’animation afin de préparer le colloque de clôture du lendemain.

Thèmes

Au fil des séances de travail, vingt-six pratiques ont été décrites et analysées, permettant d’aborder une multitude de champs, allant de la santé mentale à l’intervention en milieu scolaire, en passant par l’itinérance, la toxicomanie et le handicap, pour ne nommer que ceux-là. Quatre thèmes généraux ressortent des échanges autour des pratiques et ont été retenus afin de structurer le colloque de clôture.

Un premier thème met en tension des pratiques d’étiquetage ou de mise en catégorie qui tendent à infantiliser les personnes, tout en les réduisant à leur « problème » ou à leur « maladie », et des pratiques fondées sur la reconnaissance qui permettent d’aborder les personnes dans leur globalité.

Les pratiques administratives et organisationnelles ont constitué le deuxième thème retenu. Elles ont permis d’identifier un continuum allant de la « rigidité» organisationnelle, qui se pose comme un frein dans l’accès aux soins et aux services, à la «souplesse» qu’on retrouve dans les organisations ouvertes au changement, à se mettre en réseau, à «aller vers» les personnes qu’elles souhaitent rejoindre en s’adaptant à leurs besoins.

Un troisième thème s’articule autour de la hiérarchisation des savoirs et de l’écoute portée à ces différents savoirs, notamment ceux issus de l’expérience. Les pratiques qui permettent de mieux saisir l’impact de la participation des pairs sur un accès adéquat aux soins et services ont été au cœur de ce thème, de même que celles adoptant une posture de co-construction, fondée notamment sur la participation citoyenne.  En quatrième lieu, les échanges ont mené à réfléchir et à débattre des dimensions politiques des différentes pratiques abordées.

Tribunal

Pour clore ce quinzième atelier, un public élargi a été convoqué à la Mairie de Grenoble pour débattre des thèmes retenus. Cette journée a pris la forme d’un Tribunal populaire des droits devant lequel les participants à l’atelier ont été appelés à témoigner. Différentes pratiques ont été présentées au public. Dans une mise en scène préparée par les participants à l’atelier, deux d’entre eux se sont prêtés au jeu d’incarner l’avocat de la défense et le procureur devant interroger tour à tour les participants, afin de faire ressortir les atouts et limites des pratiques abordées. Le public, réparti en sous-groupes, a été invité ensuite à délibérer sur les pratiques présentées, en tant que membres du tribunal. Ces délibérations et les travaux de l’atelier dans leur ensemble, seront rendus disponibles sous la forme d’actes dans le courant de 2015.3

Les participants et participantes à l’Atelier

Khalid Alaoui, membre du CCPA, du HCLPD, du CNLE et membre du comité de suivi DALO, Paris

Arnaud Beauquis, travailleur pair, Service Totem, Grenoble

Sylvia Bissonnette, coordonnatrice du Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec, membre du CREMIS, Montréal

Mélissa Blais-Lusignan, paire-aidante, Groupe d’intervention alternative par les pairs (GIAP), Montréal

Laurence Bobo, cheffe de service du Conseil Habitat Jeunes, Union Mutualiste pour l’Habitat et l’Insertion des Jeunes, Grenoble

Louis Bourgois, étudiant à Sciences Po Grenoble en master VTS, administrateur de l’association LAHso, administrateur FNARS Rhône-Alpes, Lyon

Emmanuel Carroz, élu, adjoint à l’Égalité des Droits et à la Vie associative à la Mairie de Grenoble

Christine Charnay-Heitzler, chargée de développement de projets innovants hébergement et logement, PACT13, Marseille

Catherine Chauveaud, cofondatrice et membre de l’ODENORE, présidente de l’association Femmes SDF, Grenoble

Sami Chayata, chargé de mission hébergement et projets solidaires, Délégation Interministérielle à l’Hébergement et à l’Accès au Logement, Paris

Firdaous Chairi, doctorante au Laboratoire PACTE, Grenoble et Rabat

Francine Côté, adjointe à la direction des services généraux et programmes spécifiques, CSSS Jeanne-Mance, gestionnaire-chercheure membre du CREMIS, Montréal

Sophie Coulombe, étudiante au baccalauréat en sociologie, Université de Montréal

Monique Fourquet, médecin, chargée de mission «Santé et précarité », Conseil Général de l’Isère, Grenoble

Karine Gatelier, anthropologue, Modus Operandi, ADA38, Grenoble

Valérie Godzik, responsable de la plateforme mobilité, CCAS de Grenoble

Odile Griette, cheffe du service Protection Maternelle et Infantile (PMI), Conseil Général de l’Isère, Grenoble

Alain Guézou, membre de RSA COOP, Grenoble

Camille Guipouy, étudiante à Sciences Po Grenoble en master VTS, stagiaire à l’ODENORE, Grenoble

Laurence Hamel-Roy, étudiante au baccalauréat en sociologie, Université de Montréal

Donatien de Hautecloque, étudiant à Sciences Po Grenoble en master VTS, ancien responsable de projet de lutte contre les discriminations dans une mairie de l’agglomération grenobloise, Grenoble

Roch Hurtubise, chercheur et professeur à l’École de travail social de l’Université de Sherbrooke, membre du CREMIS, Sherbrooke

Mondane Jactat, élue, adjointe à la Santé à la Mairie de Grenoble

David Laumet, travailleur social, chef du service Totem, membre du GAN Jeunes FNARS et membre de l’ODENORE, Grenoble

Serge Laurens, sociologue et politologue, membre du Comité Consultatif Régional des Personnes Accompagnées et Accueillies, administrateur FNARS Rhône-Alpes, Lyon

Sarah Lazzaroni, correspondante jeunesse, Ville de Grenoble

Lynda Lebbad, Adjointe de direction référent Maison des habitants, CCAS de la Ville de Grenoble

Julien Lévy, doctorant au laboratoire PACTE, membre de l’ODENORE, sociologue au Relais Ozanam, administrateur FNARS Rhône-Alpes, Grenoble

Marta Llobet, professeure en travail social, Université de Barcelone, membre collaboratrice du CREMIS, Barcelone

Frédéric Maari, spécialiste en activités cliniques – programme dépendances, CAU-CSSS Jeanne-Mance, praticien-chercheur au CREMIS, Montréal

Bénite Mandaka, étudiante en droit, présidente de l’Association des étudiant-es africain-es de l’Université Concordia et membre du conseil d’administration de Mères avec pourvoir, ancienne participante au programme Bien dans mes baskets, Montréal

Véronique Maurice, directrice du Centre de soins infirmiers Abbé Grégoire, Grenoble

Christopher McAll, codirecteur scientifique du CAU-CSSS Jeanne-Mance et du CREMIS et directeur du Département de sociologie de l’Université de Montréal

Geneviève McClure, coordonnatrice de l’équipe PRAXCIT au CAU-CSSS Jeanne-Mance, CREMIS, Montréal

Guillaume Ouellet, doctorant en sociologie, Université de Montréal

Sébastien Payeur, directeur du Pas de la rue, Montréal

Clémence Peyrot, étudiante à Sciences Po Grenoble en master VTS, Grenoble

Sylvain Picard, éducateur spécialisé, équipe itinérance du CAU-CSSS Jeanne-Mance, praticien-chercheur au CREMIS, Montréal

Pauline Pipet, chargée des programmes de santé publique à l’Association de Gestion des Centres de Santé Associatifs (AGECSA), Grenoble

Annick Piquet, responsable de la communication et de l’animation des bénévoles, association Un Toit Pour Tous, Grenoble

François Régimbal, professeur de sociologie, CÉGEP du Vieux Montréal, membre du CREMIS et de l’équipe PRAXCIT, Montréal

Gabrielle Richard, sociologue, PhD en Sciences humaines appliquées, Chargée de cours, Université de Montréal

Pierre-Louis Serero, Membre de RSA COOP, Grenoble

Francis Silvente, directeur du Relais Ozanam, président de la FNARS Rhône-Alpes, Grenoble

Déborah Slama, infirmière, Équipe Mobile de Liaison Psychiatrie Précarité , Isère, Grenoble

Benoit St-Pierre, pair-aidant en santé mentale au Centre hospitalier de l’Université de Montréal.

Benjamin Vial, doctorant au laboratoire PACTE, membre de l’ODENORE, Grenoble

Philippe Warin, directeur de recherche CNRS, Laboratoire PACTE, cofondateur de l’ODENORE, membre collaborateur du CREMIS, Grenoble

Identités stigmatisées et discriminations : l’étranger

Si toute discrimination est une façon spécifique de traiter une population, tout traitement spécifique n’est pas discriminatoire. Quels sont les processus par lesquels le spécifique se mue en discriminatoire ? Cette réflexion s’appuie sur les principaux résultats de ma thèse en sociologie, qui portait sur les discriminations selon l’origine dans l’accès aux soins en France.1

La discrimination selon l’origine

Jusqu’à la fin des années 1990, la discrimination est restée, en France, le domaine quasi exclusif de la justice. C’est donc sur la définition qu’en a donnée la juriste Danièle Lochak, que la problématique de cette recherche doctorale s’est appuyée : la discrimination est un traitement différentiel, entendu le plus souvent au sens de défavorable, et illégitime (Lochak, 1987).

Pour qualifier cet acte de discriminatoire, il n’est pas nécessaire que son auteur ait l’intention qu’il soit défavorable ; il faut en revanche qu’il soit illégitime. Mais comment identifier l’illégitimité ? Si les juristes assimilent cette dernière à une illégalité, les sociologues peuvent difficilement se satisfaire de cette équivalence, ne serait-ce que parce qu’il leur faudrait alors renoncer à interroger la légitimité des différences de traitement instaurées par les lois. Pour ma part, travaillant sur les discriminations opérées par des professionnels, j’ai décidé d’évaluer l’illégitimité au regard des « bonnes pratiques professionnelles », telles que définies par la loi, mais aussi par la déontologie et les connaissances mises à jour. Il y a donc discrimination quand une pratique est différenciée au nom d’un critère (en l’occurrence l’origine) dont la prise en compte est inopportune du point de vue des bonnes pratiques professionnelles.

De 2001 à 2003, 175 professionnels de l’accès aux soins ont été rencontrés en France : soignants, travailleurs sociaux et agents dans les administrations chargées de délivrer une couverture maladie. L’analyse qualitative du matériau ainsi recueilli lors d’entretiens et d’observations de terrain m’a permis de distinguer deux grands types de processus au cours desquels un traitement spécifique devient discriminatoire.

Des exigences illégales

La protection sociale française, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, associe deux systèmes : la sécurité sociale (à laquelle cotisent les travailleurs) et l’aide sociale (accordée par solidarité aux « indigents »). Depuis une vingtaine d’années, cette ligne de partage s’est progressivement déplacée et aujourd’hui, plutôt que d’opposer travailleurs et indigents, elle tend à isoler les étrangers en situation irrégulière du reste de la population vivant en France.

Cette situation est patente en matière de couverture maladie. En 1993, une loi a imposé la régularité du séjour des étrangers pour bénéficier de la sécurité sociale, y compris de l’assurance maladie. Indigents ou travailleurs, tous les étrangers sans-papiers n’ont alors plus eu d’autre possibilité de couverture maladie que l’aide médicale relevant de l’aide sociale. En 1999, la création de la Couverture Maladie Universelle (CMU) a permis à toutes les personnes résidantes en France d’accéder à l’assurance maladie, quel que soit leur niveau de ressources… toutes, sauf les étrangers sans-papiers (la CMU étant une prestation de l’assurance maladie, il faut un titre de séjour pour y prétendre). Les sans-papiers sont donc désormais les seuls bénéficiaires de l’aide médicale, tous les autres indigents ayant basculé dans la couverture universelle. L’évolution de leurs droits s’est ainsi déroulée en deux temps : exclusion de l’assurance maladie, puis isolement au sein de l’aide médicale.

Les associations de défense de droits des étrangers ont salué le progrès que le vote de la loi CMU représentait pour l’accès aux soins pour le plus grand nombre. Certaines y ont cependant également décelé les germes d’un danger, à savoir que l’isolement des sans-papiers au sein d’une catégorie de droit qui leur était désormais spécifiquement réservée ne favorise la restriction de ces droits.

La suite des événements leur a donné raison. À la fin de l’année 2003 était votée une loi qui réduisait l’accès à l’aide médicale, interdisant désormais à une partie de la population sans-papiers tout accès à une couverture maladie (Carde, 2009a). En outre, cette restriction a débordé le terrain du droit pour affecter celui des pratiques : certains professionnels restreignent les droits des étrangers sans-papiers en leur imposant des conditions d’accès à une couverture maladie plus sévères encore que ne le prévoient les textes de loi. Par exemple, des agents des Caisses d’Assurance Maladie exigent des sans-papiers désireux de demander une aide médicale des justificatifs non prévus par la loi.

Ces restrictions, dans la loi et sa mise en œuvre, peuvent être examinées au prisme de la définition que l’on a donnée des discriminations. Sur le plan de la loi, des associations ont dénoncé ces réformes, en considérant qu’il est illégitime et donc discriminatoire de différencier le droit aux soins en fonction de la régularité du séjour et ce, d’autant plus que la France a ratifié des textes internationaux et nationaux qui stipulent le droit de tous aux soins médicaux sans référence à la régularité du séjour.2 Le Conseil Constitutionnel a toutefois justifié ces différenciations dans la mesure où elles sont nécessaires à l’intérêt général3 et qu’elles ne portent pas atteinte aux droits dits fondamentaux.

On peut cependant s’interroger sur le déplacement du point d’équilibre entre cet intérêt général et les droits fondamentaux. Ces dernières années, chacune des lois qui a réformé le droit aux soins des étrangers sans-papiers a en effet fait reculer les droits au nom de l’intérêt, pour en arriver à une situation inédite dans la France de l’après-guerre, à savoir l’absence de tout droit à une couverture maladie pour une partie de la population résidante en France4 (Carde, 2009b).

Sur le plan des pratiques, leur caractère discriminatoire est manifeste puisqu’elles consistent à traiter défavorablement des individus repérés par leur origine (leur nationalité étrangère, assortie d’une absence de titre de séjour), en leur imposant des exigences illégales qui freinent leur accès aux soins.

Comment expliquer que des professionnels appliquent, de façon plus restrictive encore que ne le prévoient ces textes, des lois plus dures que celles qui les précédaient ? Les entretiens semi-directifs menés auprès de ces professionnels permettent d’explorer la façon dont ils justifient ces pratiques.

Deux griefs sont généralement exprimés à l’encontre des étrangers sans-papiers bénéficiaires de l’aide médicale. D’une part, ces étrangers seraient venus en France dans le seul but de profiter d’un système de protection sociale plus généreux que celui qui leur est accessible dans leur pays d’origine. D’autre part, leurs soins coûteraient excessivement cher à la protection sociale française. Limiter l’accès des sans-papiers à l’aide médicale permettrait par conséquent de ralentir les flux d’immigration et de sauvegarder l’équilibre budgétaire de la protection sociale. On retrouve ainsi mêlés des commentaires péjoratifs à l’égard tant des étrangers sans-papiers (indésirables au regard du droit au séjour) que des bénéficiaires de l’assistance sociale (auxquels est reprochée leur absence de participation active à la bonne marche du système parce qu’ils ne cotisent pas). Ces arguments font également écho à ceux avancés par les décideurs politiques pour justifier chacune de ces réformes, qui portent sur la nécessité de maîtriser les flux migratoires et le budget de la protection sociale : la restriction des droits sociaux des étrangers sans-papiers serait censée réduire l’attractivité de la France et les sans-papiers feraient une consommation irresponsable, voire frauduleuse, des prestations sociales.

Les représentations des professionnels s’avèrent ainsi nourries par le découpage juridique, qui concentre sur une même catégorie les connotations péjoratives associées tant à l’immigration irrégulière qu’à l’assistance sociale, et par les justifications que lui apportent les décideurs politiques. Aussi, même quand leurs pratiques sont plus restrictives encore que ne le prévoient les textes, elles restent conformes à l’esprit des politiques. Elles n’ont d’ailleurs souvent qu’un « temps d’avance » sur une loi qui finira par les entériner à l’occasion d’une réforme future (Carde, 2006; 2007).

Différences perçues et discriminations

Les discriminations envisagées jusqu’à présent dans les recherches avaient pour critère l’origine telle que définie par la nationalité et non l’origine dite « raciale ». Ce terme ne renvoie pas à des catégories naturelles, mais à des catégories sociales, naturalisées, définies à partir d’indices physiques (tels que la couleur de peau ou le faciès) et sociaux (tels que la religion ou le patronyme) qui sont signifiants dans une société et une époque données. Selon Colette Guillaumin (1972), ces discriminations découlent d’un rapport de domination et de la perception d’une différence essentielle chez un autre, placé en situation de dominé. C’est en se fondant sur cette perception de l’altérité qu’on lui applique un traitement différentiel et défavorable. Les professionnels ont donc été interrogés sur les représentations qu’ils ont des origines de leurs usagers et sur les traitements différentiels qu’ils réservent éventuellement à certains d’entre eux au nom de ces représentations.

La plupart des professionnels qui ont déclaré percevoir une différence chez certains de leurs usagers la qualifiaient de culturelle en se référant, par exemple, à une façon dite « particulière » de s’exprimer, de manifester les symptômes d’une maladie ou d’adhérer à une offre de soins. Les professionnels en déduisaient que ces usagers avaient des besoins spécifiques et leur proposaient, par conséquent, des soins différents, supposément adaptés à ces différences. L’exemple de l’orientation vers une consultation d’ethnopsychiatrie, culturellement différenciée et réalisée au sein d’une association, offre une illustration de traitements spécifiques pouvant conduire à des discriminations.

Selon une ethnopsychiatre intervenant dans cette association, la prise en charge est indiquée uniquement quand le suivi démarré dans une consultation de psychiatrie « ordinaire » a échoué. Elle est mise en œuvre ponctuellement, pour passer un cap, sans interruption de la prise en charge « ordinaire ». Interrogée sur les raisons de l’échec de cette dernière, l’ethnopsychiatre évoque les caractéristiques dites « culturelles » du patient. Selon elle, ces caractéristiques ne posent problème que parce qu’elles rencontrent des dysfonctionnements dans l’offre de soins, tels que le manque de temps des professionnels ou leurs préjugés racistes.

La plupart des professionnels interrogés en-dehors de cette association estiment que cette prise en charge ethnopsychiatrique est une excellente idée. Pour justifier son bien-fondé, ils insistent longuement sur la « culture différente » des patients concernés, qu’ils jugent incompatible avec l’offre sanitaire « ordinaire ». Ils n’évoquent en revanche aucun des dysfonctionnements de cette dernière. Par la suite, ils considèrent que tout patient devrait être orienté vers la consultation d’ethnopsychiatrie dès lors qu’il est « d’origine africaine », français ou non, et sans orientation préalable dans les services courants.

Ces représentations témoignent d’une réification de l’origine culturelle, devenue critère d’orientation systématique vers un dispositif dérogatoire au droit commun. Au lieu d’être une option supplémentaire proposée pour s’adapter au mieux à chaque situation, la consultation d’ethnopsychiatrie réduit l’offre de soins puisque l’accès au droit commun n’est plus proposé. Elle peut en outre ne pas être adaptée aux besoins du patient, voire l’exposer à un risque de stigmatisation. Différentielle, défavorable et fondée sur une différence d’origine perçue, cette pratique constitue bien une discrimination au sens négatif du terme.

Les discriminations raciales sont plus difficiles à étudier que celles dont sont victimes des étrangers, car l’usage (écrit et oral) des catégories raciales est relativement censuré par la rhétorique républicaine de l’égalité. Ainsi, il faut en réalité entendre « noir » quand les professionnels cités précédemment mentionnent « d’origine africaine ».5 De plus, les discours qui accompagnent ces discriminations « n’alertent » pas le sociologue comme le font les discours tenus à l’encontre des sans-papiers : la « différence » perçue n’est pas présentée comme foncièrement illégitime et le traitement différentiel peut être pensé, par son auteur, dans l’intérêt de l’usager.

Enfin, ces discriminations sont moins aisément objectivables que celles dont sont victimes des individus que la loi elle-même qualifie d’« autres » par leur nationalité étrangère et leur absence de titre de séjour. Pour ces dernières, la loi « offre » en effet au discriminateur un support avec ces catégories de droit différenciées sur lesquelles s’accrocheront les pratiques discriminatoires, par exemple, sur simple examen d’un dossier administratif. À l’inverse, la reconnaissance de l’altérité raciale et les discriminations qui peuvent en découler se réalisent dans l’interaction sociale, indépendamment du cadre juridique. C’est donc par un examen soigneux au prisme des « bonnes pratiques professionnelles » que l’on peut les identifier et non simplement par le constat d’un écart entre le droit et son application.

« Eux » et « nous »

La distinction entre deux grands types de discrimination, selon qu’elles soient fondées sur des catégories juridiques ou raciales, ne doit pas pour autant occulter l’étroite articulation des processus identifiés.

Pour illustrer ce dernier point, on peut repartir de l’exemple des discriminations posées à l’encontre des étrangers sans-papiers, bénéficiaires potentiels de l’aide médicale. La stricte adéquation entre une catégorie du droit au séjour (l’irrégularité du séjour) et une catégorie du droit social (l’aide médicale) favorise le développement d’une logique de suspicion et de vérification. Les professionnels sont en effet tenus de vérifier la situation au regard du séjour de l’ensemble des étrangers afin de déterminer lesquels d’entre eux sont exclus de l’assurance maladie et relèvent de l’aide médicale. Peuvent alors s’accrocher à ces pratiques légalement prescrites d’autres pratiques, racialement différenciées. C’est le cas lorsque ce ne sont plus les étrangers mais les individus qui « ont l’air » étrangers qui sont soumis aux vérifications du titre de séjour ou aux commentaires péjoratifs qui les accompagnent à l’occasion. Enfin, la loi elle-même, en niant aux étrangers sans-papiers le caractère inaliénable de leurs droits fondamentaux, reconnaît implicitement cette différence radicale entre « eux » et  « nous » qui fonde la discrimination raciale.

Histoires de travail : dans la vallée de l’Okanagan

Juan Miguel est un travailleur migrant mexicain employé dans une ferme de la vallée de l’Okanagan, en Colombie-Britannique.1 Quand il n’est pas en train de planter, d’élaguer ou de cueillir les fruits, il demeure dans un garage derrière une ferme en compagnie de Manuel et José.2 Les cultivateurs de l’Okanagan considèrent leur garage comme un lieu de résidence propice pour les travailleurs migrants mexicains. L’inspecteur qui doit évaluer la qualité des logements offerts avant que les cultivateurs aient le droit de faire venir des travailleurs migrants semble être du même avis. Dans le cas de Juan, comme le garage n’a pas de cuisinière, les travailleurs préparent leurs repas sur un barbecue. Il n’y a pas de toilettes non plus, ce qui les oblige à avoir recours aux champs à proximité. Bien qu’il s’agisse d’un cas extrême, il démontre le type de situation qui peut survenir. Qui en est responsable ?

Inspections

Juan Miguel, Manuel et José sont venus travailler sur cette ferme dans le cadre du Programme des travailleurs agricoles saisonniers. Il s’agit d’une entente établie entre les gouvernements canadien et mexicain pour faciliter le recrutement, l’embauche et la distribution des travailleurs sur les fermes du Canada. Alors que ce programme est appliqué depuis plusieurs années dans d’autres provinces, dont le Québec, il ne l’est que depuis 2004 en Colombie-Britannique. À Kelowna, au début du vingtième siècle, les cultivateurs dépendaient des travailleurs migrants chinois et, par la suite, dans les années 40, des travailleurs japonais expulsés des régions côtières. Dans les années 50, ces travailleurs ont été remplacés par des immigrants originaires de l’Inde et du Portugal. On s’est aussi fié à la réunification familiale pour maintenir les effectifs de la classe ouvrière agricole. Des étudiants originaires du Québec ont aussi été embauchés dans les fermes de l’Okanagan pendant plusieurs décennies. Depuis l’entente de 2004, le nombre de travailleurs migrants mexicains est passé de 400 en 2005 à environ 1 500 en 2010. Comme ailleurs au pays, la plupart des cultivateurs et organisations de la vallée de l’Okanagan se disent dépendants de cette main-d’œuvre pour la survie de l’agriculture. Les travailleurs migrants n’ont pas leur mot à dire quant à l’endroit où ils vont se retrouver, parfois pour des périodes allant jusqu’à huit mois. Ils ne participent pas à la détermination des conditions de location. Ils ne peuvent choisir ni leur employeur, ni leurs collègues de travail, ni leurs colocataires.Historiquement, les logements offerts aux travailleurs migrants dans la vallée de l’Okanagan ont toujours été précaires. Le programme actuel est censé offrir un avantage pour les travailleurs, comparativement à ce qui a déjà existé, dans la mesure où les employeurs sont maintenant responsables de fournir un logement. Il y a cependant une ambiguïté dans l’application des règlements. Les ententes bilatérales entre le Canada et les pays « sources » de main-d’œuvre exigent qu’à chaque nouvelle saison, les employeurs fassent la demande à Service Canada pour recevoir des travailleurs migrants. Entre autres documents, l’employeur doit soumettre les résultats de l’inspection du logement disponible, qu’il soit offert sur la ferme ou par un propriétaire à l’extérieur. Sont préférés les logements fournis sur la ferme. Ces logements sont ainsi inspectés une fois par saison, avant l’arrivée des travailleurs. La visite de l’inspecteur est importante pour l’employeur, dans la mesure où sa requête pour recevoir des travailleurs migrants n’est pas recevable sans l’approbation des logements fournis. Il n’y en a pas d’autres par la suite et les inspecteurs ne sont ni contrôlés, ni supervisés, à moins qu’une plainte ne soit déposée.En Colombie-Britannique, ce rôle d’inspection des logements incombe la plupart du temps à des compagnies privées. Une seule compagnie s’occupe de l’ensemble de l’Okanagan et, en 2008, un seul inspecteur travaillait à temps partiel pour couvrir toutes les fermes dans un rayon d’environ 200 kilomètres. À partir de nos entrevues, nous avons appris que parfois, une inspection peut exiger trois heures de route tandis que, pendant certaines périodes, il faut compléter cinq ou six inspections par jour. Les inspections sont souvent faites de manière expéditive, étant donné le peu de temps disponible : à peu près 30 minutes pour une première inspection et moins quand le logement a déjà été inspecté lors d’une saison précédente. Le cultivateur doit payer 85$ pour la visite de l’inspecteur. Il est étonnant que le gouvernement n’assume pas directement cette fonction et n’ait pas mis en place un système de contrôle de ces inspections faites par le secteur privé.Les inspections sont effectuées selon des directives générales et ne sont pas encadrées par des règlements gouvernementaux. Les orientations sont suffisamment vagues pour qu’une variété de types de logement soit acceptable. D’une part, les directives stipulent que « les constructions servant de logements pour les travailleurs migrants devraient être situées sur des terrains bien drainés, à l’épreuve des infiltrations d’eau, à au moins 100 pieds de granges ou de poulaillers, séparées d’édifices contenant des matériaux inflammables et pourvues d’éclairage et de ventilation adéquats. » D’autre part, des structures aussi variables que des maisons mobiles, des remorques, des bâtiments de ferme reconvertis, des dortoirs et des maisons familiales peuvent être acceptables selon ces directives, dans la mesure où il y a un lit par travailleur, un évier pour sept personnes, une toilette et une douche pour dix personnes et un approvisionnement constant en eau chaude et en eau potable. Les directives quant à l’ameublement et aux autres fournitures n’exigent que le strict minimum. Par exemple, il n’est pas considéré essentiel de fournir une pièce où les travailleurs peuvent se détendre et récupérer après de longues et dures journées de travail, même quand ces derniers travaillent sept jours par semaine pendant la récolte.

Isolement

Nous avons visité des roulottes, des bâtiments construits spécifiquement pour ces travailleurs, des bâtiments de ferme convertis en habitations et des baraquements avec de dix à quarante occupants. Ces logements comprennent généralement une cuisine ainsi qu’une ou plusieurs chambres et salles de bain. Dans les cuisines, on retrouve habituellement un réfrigérateur, une cuisinière, un évier, une table, des chaises en nombre suffisant pour les travailleurs, des ustensiles, parfois un four micro-ondes et une télévision sur le réfrigérateur. S’il n’y a qu’une chambre à coucher, c’est là que se trouve la télévision. La plupart des chambres à coucher que nous avons vues sont partagées, avec des lits simples ou superposés, des tables de chevet partagées par deux travailleurs ou plus, ainsi que des boîtes de plastique ou des armoires accrochées aux murs à côté de chaque lit pour le rangement des affaires personnelles. Nous avons vu dans seulement deux endroits des climatiseurs. Même si les directives indiquent que les planchers doivent être étanches et que les surfaces doivent être lisses et facilement nettoyables, ceux que nous avons observés sont de nature variable. Les surfaces en béton sont courantes, ainsi que les planchers de bois ou recouverts de prélart. Il y a de deux à quarante occupants par bâtiment et ces derniers n’y trouvent aucune intimité. De meilleures conditions de logement ont cependant été remarquées dans deux maisons visitées, où les travailleurs bénéficiaient d’une salle de séjour, d’une salle à dîner, d’une cuisine, de décorations et, dans un cas, d’une vue sur le lac Okanagan et d’un jacuzzi.L’accès au téléphone est souvent limité à un appareil qui doit être partagé avec l’employeur ou avec les autres travailleurs. Nous n’avons pas vu d’endroits dotés d’un accès internet pour les courriels ou Skype, bien que ces travailleurs soient loin de leur famille pendant plusieurs mois et que les appels longue distance absorbent une partie importante de leur budget. Plusieurs de ces travailleurs n’ont pas d’autre option que d’appeler chez eux à partir d’un téléphone public, ce qui coûte beaucoup plus cher. Il est habituel de voir de longues files de travailleurs mexicains devant les téléphones publics au Great Canadian Super Store à Kelowna, les jours de la semaine où les employeurs les emmènent magasiner.La signification du chez-soi pour les travailleurs migrants temporaires doit être comprise en rapport avec les conditions spécifiques de ce programme gouvernemental. D’abord, l’isolement et la ségrégation de ces travailleurs par rapport à la communauté « hôte » doivent être pris en considération, particulièrement quand ils sont logés dans des fermes à distance des villes; ils n’ont généralement pas les moyens de transport nécessaires pour sortir après les heures de travail ou pendant leur temps libre. Il faut aussi considérer que ces travailleurs disposent de peu de moyens pour les sorties et les loisirs, en raison du bas niveau de leurs salaires, des conditions de travail précaires et de leurs responsabilités familiales. Les réseaux communautaires et familiaux grâce auxquels ces travailleurs pourraient socialiser sont souvent inexistants et ils n’ont pas les compétences linguistiques nécessaires pour se débrouiller en dehors de leur propre groupe. Finalement, ils sont, pour la plupart, logés à proximité de leur employeur sur les fermes, étant ainsi sujets à la surveillance (explicite ou implicite) de la part de ce dernier.Tous ces facteurs contribuent à faire de leur logement le centre de leur vie au Canada. Curieusement, les ententes bilatérales ne conçoivent pas l’accès à de bonnes conditions de logement comme un droit humain, dans la mesure où il n’y a pas de contrôles stricts mis en place pour s’assurer du respect de ces conditions. Dans les faits, malgré les lignes directrices gouvernementales en matière de logement, cette responsabilité est laissée au bon vouloir de l’employeur, qui décide de la qualité de ces logements et, en conséquence, de la qualité de vie dont jouissent ces travailleurs « invités ».

La sourde oreille

Au cœur de ces ententes bilatérales entre le Canada et des pays du Sud qui visent à fournir de la main-d’œuvre pour l’agriculture, se trouve le principe de droits différentiels de citoyenneté. Des personnes qui ont vécu et travaillé au Canada pour des périodes allant jusqu’à huit mois par année et ce, dans certains cas, depuis la fin des années 1960, ne jouissent pas des protections et des droits accordés aux autres travailleurs œuvrant au pays. Ces travailleurs migrants ne peuvent ni négocier leur salaire, ni changer d’employeur à leur guise. Ils ne peuvent demeurer au Canada au-delà de la période contractuelle et doivent postuler pour ce programme chaque année depuis leur pays d’origine. Les travailleurs mariés avec famille à charge sont privilégiés lors de la sélection, même s’ils ne peuvent emmener leur famille avec eux lors de ces séjours au Canada.Sur la base de nos analyses des conditions de vie et de travail dans la vallée de l’Okanagan, nous avons découvert un manque de citoyenneté sociale et industrielle.3 Selon l’entente bilatérale entre le Mexique et le Canada, les travailleurs saisonniers ne peuvent choisir leur propre logement, sans compter qu’ils n’ont généralement pas les moyens de quitter les lieux de travail durant leurs temps libres et ne peuvent pas se déplacer librement autour de la ferme. La situation ressemble à celle de travailleurs salariés non-libres constituant une main-d’œuvre captive pour des employeurs à la recherche de travailleurs immobiles, dépendants et flexibles. Le programme fournit ainsi du « cheap labour » sur lequel les employeurs peuvent compter, avec la complicité des gouvernements (selon les termes d’un représentant de la Commission économique de Kelowna). Ces travailleurs migrants jouissent de peu de protection. Ils peuvent se plaindre au Consulat mexicain s’ils ont des problèmes mais souvent, ils se sentent abandonnés sur les fermes de l’Okanagan.L’amélioration des conditions de vie et de travail des travailleurs migrants agricoles d’origine étrangère fait face à plusieurs obstacles, dont le peu de moyens qu’ils ont pour faire entendre leurs griefs, la rareté des organisations qui interviennent pour les soutenir, et la tendance des gouvernements à faire la sourde oreille devant les recommandations faites pour améliorer ces conditions. De plus, ils font face à un État néolibéral qui fait la promotion de la déréglementation et de la compétitivité entre pairs comme mode de gestion industrielle. Il se peut même que les abus augmentent avec l’étendue croissante des pratiques néolibérales chez les agriculteurs.Alors que la survie de l’agriculture est censée dépendre de cette main-d’œuvre importée, la pauvreté des travailleurs agricoles mexicains, qui a forcé des millions d’entre eux à migrer vers le nord à la recherche d’un emploi, affaiblit leur pouvoir de négociation et les oblige à accepter les conditions imposées par les ententes bilatérales.4

Intervenir auprès des familles immigrées dans un complexe de HLM : le maillon

Isabel Heck était chercheure-boursière postdoctorale à l’équipe PRAXCIT (CREMIS) en 2012 et 2013. Elle travaille aujourd’hui comme chercheure en milieu communautaire pour l’organisme Parole d’excluEs et elle est également professeure associée au Centre de Recherche sur les innovations sociales (CRISES) à l’Université du Québec à Montréal.

À une ère de fortes coupures dans les services sociaux, où la pression pour une plus grande efficacité des interventions s’accentue et où un défi important consiste à joindre des clientèles dites « vulnérables », un organisme communautaire réussit, contre vents et marées, à mobiliser des familles immigrantes vivant en situation d’isolement, en investissant dans le développement de liens de confiance et de relations humaines. Cet organisme que nous appelons ici « Participation et entraide familiale » (PEF)1 a été fondé par une résidente d’origine africaine d’un grand complexe de logements sociaux à Montréal. Sa mission consiste à favoriser l’insertion des familles immigrantes dans leur milieu de vie. Elle intervient dans un environnement où se côtoient des personnes provenant de 70 pays différents.

Les immigrants vivant en HLM sont non seulement exposés aux difficultés socio-économiques communément vécues par des personnes à faible revenu, mais ils font souvent face à des défis supplémentaires découlant de l’apprentissage d’une nouvelle langue, de la non-reconnaissance des acquis, de l’appropriation de nouvelles normes sociales. Tous ces facteurs rendent l’insertion sociale pour les personnes immigrées et défavorisées d’autant plus complexe.

À la demande de la PEF de « mettre des mots » sur sa pratique et avec la collaboration de Pierre Langlois (organisateur communautaire du CSSS Jeanne-Mance) nous avons élaboré ensemble un projet de recherche pour mieux comprendre le fonctionnement de la PEF. Dans le cadre d’un stage postdoctoral à l’équipe PRAXCIT2, j’ai effectué un terrain ethnographique de cinq mois au sein de l’organisme. L’analyse des observations et des entretiens effectués avec des citoyens et intervenants permet de dégager quatre éléments caractéristiques de cette pratique qui parvient à joindre et à mobiliser les familles immigrantes : la proximité, la création de liens, la souplesse (en lien avec une approche «globale») et la réciprocité.3

Proximité

L’intervenante raconte comment sa pratique a commencé spontanément, en entrant en contact avec les gens qui l’entouraient dans son milieu de vie, bien avant de fonder la PEF en 2005 :« Quand je suis arrivée ici […] j’étais habituée de bouger au village avec les villageois, avec les voisins, avec ma mère, tout le monde […] Et arrivée ici, c’était un contexte tout à fait différent, surtout [dans cette HLM]. Personne ne se parlait. Les voisins, même pas « bonjour », là. […] Je me suis dit, bon, quand même, eux ils ne vont pas me dire «bonjour», mais moi je vais leur dire «bonjour», parce que mes enfants ne peuvent pas grandir dans un contexte comme ça».

Loin d’être découragée devant des portes qui ne s’ouvrent pas après une ou deux essais, elle persiste et songe à des stratégies qui permettent de les faire ouvrir : «Les papas ouvraient les rideaux et commençaient à me regarder. Et ils fermaient. OK! [Rires] Et je continuais dans les autres maisons. Plus tard, je revenais. Et ils disaient : « What do you want? » Et ils fermaient [le rideau], et je repartais. Et là je me suis dit: Ah, peut-être si je m’habillais comme eux, hein? […] Un jour, je retourne […] Ils ouvraient le rideau. Après, il a ouvert la porte. Je demande : « Comment on dit bonjour en bengali ou arabe? » « Asalam aleikum ». […] Et là, ils ouvraient la porte […] « Where do you come from? » Je dis: « I come from Bangladesh» – «Really? Bangladesh? » « Yes» «When? » Puis, après on a ri. Et j’ai dit : « I come from Africa », « Ah, Africa, which country? »

L’intervenante cherche ainsi littéralement les personnes chez elles – cette étape étant préliminaire à toute action de mobilisation et de participation ultérieure. Selon elle, créer des espaces d’accueil, tels des locaux communautaires, n’est pas suffisant en soi. Il faut inviter les gens à les habiter.

Liens

Dès l’entrée en contact avec les résidents, l’intervenante se présente d’abord comme une voisine plutôt que comme une professionnelle. Grâce aux échanges utilisant un vocabulaire simple tiré du langage de tous les jours, incluant quelques mots d’autres langues (arabe, bengali) ainsi qu’au recours au langage non verbal, elle arrive à communiquer avec les personnes pour créer des liens, même dans les cas où les échanges verbaux sont limités.

En dehors des visites à domicile, différents lieux permettent de tisser des liens et de les consolider. Le bureau de la PEF en constitue un. Les résidents rencontrés l’apprécient pour l’accueil qu’ils y reçoivent. Ils viennent pour y prendre un thé, échanger des nouvelles, demander un service ou encore pour donner un coup de main à l’organisme. Une jeune femme souligne le contraste entre cet accueil et l’expérience qu’elle a eue dans un autre organisme du secteur, où elle se sentait jugée et mal accueillie en raison de son origine. Les aires communes extérieures du complexe d’HLM constituent d’autres lieux où des gens se croisent et peuvent échanger, en particulier pendant l’été.

Une fois que les personnes viennent aux activités, celles-ci deviennent des occasions privilégiées pour tisser des liens. La fréquentation des activités se fait de façon graduelle. La présence des parents lors des ateliers de soutien scolaire ou leur participation à des fêtes constituent un premier pas. Viennent ensuite les activités où la participation des parents – des femmes en particulier – est plus active, tels les cafés-rencontres, les cours de natation ou les exercices physiques.

L’accent est mis sur la création du lien par des « visites d’amitié » dans les familles pour prendre un thé. Cette approche permet de créer des liens de confiance. Par la suite, les gens peuvent accepter de s’ouvrir pour discuter de problèmes vécus. Ainsi, l’intervenante devient une personne de référence à qui les personnes s’adressent en cas de problèmes. Ceux qui ne voulaient pas lui ouvrir leur porte au début lui confient maintenant des préoccupations de tout ordre. Au-delà des problèmes scolaires, économiques ou de santé, ils peuvent s’adresser à l’intervenante en cas de crises familiales ou de problèmes de violence.

Approche globale et souplesse

Un jeune homme d’origine haïtienne, qui avait participé aux premières activités de la PEF, raconte comment l’intervenante est arrivée à s’ajuster aux besoins du terrain : « elle a vécu tout le temps ici, elle a vu les […] petits jeunes qui ont grandi, qui sont allés dans la drogue. […] elle ne veut pas qu’on tombe dans cette affaire-là […] Elle a essayé une activité et elle a vu que ça n’a pas marché. Elle en essaie une autre. Jusqu’au jour où elle a vraiment posé la question : « Qu’est-ce qui vous intéresserait? » C’est comme ça que ça a commencé et marché».

Cet ajustement se traduit par un large éventail de secteurs d’intervention. Dans les premières années, il y avait, au-delà du soutien scolaire, différentes activités pour les jeunes, telles la danse et la boxe. Venaient ensuite les cafés-rencontres qui s’adressent à tous, mais qui avaient une forte présence de femmes. Puis, la PEF a expérimenté avec des projets en sécurité alimentaire et a organisé avec les femmes des séances d’exercice physique et des cours de natation. L’été dernier, les jeunes filles – majoritairement de familles originaires du Bangladesh – ont exprimé leur désir de faire du sport. À la suite d’une consultation avec celles-ci, des séances de badminton ont été organisées.

Ces activités englobent plus qu’un but. Par exemple, au-delà de l’activité de natation qui permet de faire de l’exercice, il y a de nombreux avantages selon nos observations et nos échanges avec des participantes : sortir de chez elles, prendre de l’air, avoir un moment dans la semaine à elles seules, sortir du quartier, diminuer le stress, socialiser, échanger avec d’autres, pratiquer le français.

Ce maillon entre la famille et le reste de la société devient un endroit où les personnes peuvent trouver quelqu’un à l’écoute de leurs demandes. Il permet de trouver des solutions avant d’aller ailleurs et de continuer leur chemin. C’est dans cette perspective qu’il est crucial que l’organisme soit souple et travaille de façon globale à partir des besoins des familles.

Réciprocité

La réciprocité de la relation d’aide est une dimension qui ressort des entrevues comme une caractéristique importante de la PEF. Il ne s’agit pas d’un organisme de services où les résidents sont de simples bénéficiaires. La plupart d’entre eux s’impliquent à leur tour dans l’organisme.

Cette réciprocité peut prendre plusieurs formes. Tandis que certains jeunes aident dans les ateliers de soutien scolaire, d’autres participent à l’organisation d’événements. Plusieurs familles contribuent en cuisinant des plats pour des fêtes, des cafés-rencontres ou pour l’assemblée générale. D’autres s’impliquent en animant des activités sportives. Encore d’autres mobilisent des femmes pour les séances d’exercices ou les cours de natation. On peut aussi échanger des savoirs. Selon une femme d’origine africaine : « quand je viens ici, ça me fait plaisir de voir qu’il y a des gens qui ne savent pas. Donc si moi je connais des informations, moi aussi je vais parler et passer ces informations. Et les autres aussi vont me dire des choses que moi je ne savais pas. »

Si une bonne partie des participants parle autant des « coups de main » qu’ils donnent à la PEF que de l’aide qu’ils reçoivent, pour certains, l’aide reçue est plus difficile à admettre. Quelques personnes mentionnent que la PEF aide les gens, mais pas eux-mêmes, personnellement. Certaines insistent sur le fait qu’ils participent pour encourager les autres et pour aider la PEF. Si aider quelqu’un peut être valorisant, se faire aider peut être stigmatisant, ou même faire «perdre la face» à quelqu’un. L’enjeu de la «face» – c’est-à-dire vouloir conserver l’image sociale que l’on veut projeter – est important dans plusieurs communautés avec qui la PEF travaille. À une exception près, cet enjeu n’a pas été abordé explicitement par les participants lors des entrevues, mais son importance est ressortie à travers l’observation participante. Le poids du regard de la communauté peut ainsi constituer un obstacle à la participation et à l’intervention. À cet égard, prendre le thé devient un espace légitime aux yeux de la personne et de la communauté. L’intervention passe inaperçue.

En effet, le regard projeté par la communauté – semblable à un village – sur les résidents est important pour la réputation de chacun. Une recherche effectuée une dizaine d’années avant la nôtre dans le même complexe d’HLM, intitulée Se libérer du regard, a fait état du regard extérieur qui stigmatise les résidants du complexe (McAll et al., 2001). Dix ans plus tard, l’enjeu semble s’être transféré à l’intérieur du complexe. Les participants à la PEF doivent maintenant «se libérer du regard» de leur propre communauté.

L’«avant première ligne»

À travers cette pratique, la PEF réussit à créer des liens significatifs avec bon nombre de résidents. Selon les estimations de la fondatrice, l’organisme joint aujourd’hui environ 150 personnes vivant dans le complexe d’HLM. Par la création de liens significatifs – qui aident à diminuer la méfiance et à favoriser le sentiment d’appartenance – la PEF amène les familles immigrantes à participer à l’organisme et les aide à une meilleure insertion à la société d’accueil. L’investissement dans la dimension relationnelle va à l’encontre de certaines pratiques courantes orientées en fonction de la «gestion axée sur les résultats» (Turcotte et Bastien 2010). Toutefois, cette dimension est cruciale pour le bien-être des personnes.

Pour beaucoup de participants, la PEF est le premier organisme qu’ils fréquentent en dehors des organismes destinés à une communauté religieuse ou ethnique particulière. C’est en ce sens que l’organisme constitue un maillon entre la famille et la société plus large, ou comme le dit la responsable : une « avant première ligne ».

Il y a cependant un problème de manque de reconnaissance semblable à ce qu’on retrouve dans d’autres pratiques de proximité. Tout comme dans le cas du travail de rue,4 avec qui la PEF partage certains éléments, les interventions de l’organisme se passent le plus souvent dans l’informel. Par exemple, prendre un thé avec quelqu’un n’est pas vue ou reconnue comme du travail et encore moins comme une intervention – même si de telles actions sont essentielles à la création de liens permettant une intervention réussie.

Un autre aspect du manque de reconnaissance a trait à la centralité du savoir d’expérience dans la pratique de la PEF. La responsable a développé sa pratique avec l’expérience qu’elle a en tant que résidante du complexe, mais aussi avec les savoirs acquis en Afrique. Sa pratique vient diversifier et enrichir les pratiques courantes au Québec, ce qui peut résulter parfois en des manques de compréhension de part et d’autre. Si certains organismes commencent à valoriser ce type de savoir,5 force est de constater que le savoir expérientiel est loin d’être valorisé dans les pratiques d’intervention.

Culture afro-brésilienne et résistance

Natasha Prévost a travaillé en 2003-2004 dans un centre culturel brésilien du Nordeste avec des enfants âgés de 7 à 12 ans de classes socioéconomiques différentes et fréquentant l’école publique ou privée. Plus récemment en 2009-2010, elle a travaillé avec de jeunes militants pauvres de la périphérie de la ville de São Paulo âgés de 18 à 35 ans et appartenant au mouvement hip hop. La majorité d’entre eux a connu ce mouvement suite à la fréquentation d’un centre culturel. Il arrive souvent que l’appartenance à un mouvement social artistique et/ou politique soit le véhicule d’éducation pour les jeunes et moins jeunes.

Dans la plupart des centres culturels de São Paulo, la philosophie est de ne pas imposer une pratique religieuse ou une idéologie politique, mais de susciter une conscience critique. On retrouve néanmoins certains de ces éléments parmi les valeurs transmises aux jeunes. Par exemple, les danses traditionnelles enseignées dans un centre sont des danses rituelles de religions afro-brésiliennes (telles que le candomblé et l’umbanda) et certains repas sont des offrandes aux divinités (Orixas). Dans l’umbanda, les esprits que les médiums incorporent sont ceux de Noirs, d’indigènes, d’enfants, de gitans, de marins ou de paysans et les Orixas qui inspirent les costumes de danse ont des qualités et des défauts se rapprochant des humains. L’art martial de la capoeira est également pratiqué dans beaucoup de centres. Dans ceux où l’on pratique le hip-hop, on ne manque pas d’inviter des capoeiristas à « jouer »1 la capoeira pour tisser des liens entre cet art martial des anciens esclaves brésiliens et le break dance contemporain, tant prisé par les jeunes de la périphérie.

Les danses rituelles du candomblé, la capoeira et le break dance ne sont pas enseignés à l’école publique. Pourtant, ils sont pour beaucoup de jeunes une façon de canaliser la rage qu’ils ont par rapport à un système qui les opprime, notamment à travers les policiers qui les arrêtent injustement dans la rue parce qu’ils sont noirs, pauvres et habillés différemment. Cette rage et la souffrance qu’ils vivent s’expriment aussi par la littérature et le rap. Contrairement à l’école publique, on encourage les jeunes qui fréquentent les centres à s’exprimer comme ils le font entre eux et plusieurs se mettent à s’intéresser à l’écriture en commençant à composer du rap.

Les jeunes qui se mettent à fréquenter ces centres découvrent que le trafic de drogues n’est pas leur seule option. Plusieurs jeunes qui étaient impliqués dans le commerce de la drogue ont laissé tomber cette activité pour devenir éducateurs et transmettre par les arts ce qu’ils ont appris au centre, en se rendant, par exemple, dans les centres de détention pour jeunes afin d’offrir des ateliers de poésie.

Périphérie

Les centres culturels sont parfois créés par des habitants de la périphérie — danseurs, artistes, jardiniers, capoeiristas — qui observent la réalité de leur communauté et pensent à des façons de sortir les enfants de la rue. Ils trouvent un hangar désaffecté ou se voient offrir un espace par le conseil municipal. Au départ, les activités offertes sont à l’image des intérêts des membres fondateurs mais elles se mettent petit à petit à répondre plus spécifiquement aux besoins des jeunes qui fréquentent le centre.

Par exemple, un centre dont les fondateurs étaient danseurs pour une compagnie reconnue de danse traditionnelle proposait à des jeunes âgés de 12 à 18 ans des cours de danse, de musique et de fabrication d’instruments. Une fois plus expérimentés, les jeunes formaient une troupe de danse et offraient des spectacles lors de carnavals ou d’autres événements festifs.

Après un certain temps, les fondateurs se sont rendus compte que beaucoup de jeunes manquaient d’assiduité aux répétitions et que ce n’était pas le manque d’intérêt qui pouvait expliquer leurs absences. En cherchant un peu, ils ont découvert que les jeunes devaient souvent rester à la maison pour surveiller leurs petits frères et sœurs. Du coup, le centre a ouvert ses portes aux enfants à partir de deux ou trois ans. De cette façon, les plus vieux peuvent continuer à participer aux activités et le centre propose un dîner à plusieurs enfants qui ne mangeraient pas autrement.

Certains jeunes ont de la difficulté à faire leurs devoirs parce qu’ils ne peuvent pas lire les consignes. Dans certains centres, ils ont la possibilité de passer une heure à faire leurs devoirs en arrivant de l’école en présence d’une personne qui peut leur donner un coup de main et des cours d’alphabétisation. Les jeunes vont au centre pour apprendre, expérimenter et travailler de façon créative.

Les valeurs, les croyances et l’allégeance politique varient d’un centre à l’autre, mais à partir du moment où les instigateurs sont issus de la communauté, la richesse et la complexité de la culture afro-brésilienne priment sur la culture occidentale. La fondatrice de l’un des centres est également professeure de danse dans une école privée fréquentée par ses enfants qui avaient obtenu des bourses d’études. Elle a observé que les enfants blancs de la périphérie qui fréquentent le centre embrassent la culture afro-brésilienne, tandis que les élèves noirs boursiers de l’école privée, dont ses enfants, ont tendance à « blanchir » culturellement. J’ai pu vérifier cette observation dernièrement alors que plusieurs militants blancs du mouvement hip-hop s’identifiaient à ceux issus du mouvement noir brésilien.

Transformation

Qu’y a-t-il de plus au centre culturel qu’à l’école publique ? Des sujets qui intéressent les jeunes, des activités artistiques qui les interpellent, des échanges avec des personnes plus expérimentées de la même communauté et l’apprentissage de l’histoire de la minorité noire et pauvre au Brésil.

Les jeunes vont à l’école le matin ou l’après-midi. Le service de garde étant inexistant, du moins pour les plus pauvres, les jeunes se retrouvent seuls à la maison ou dans la rue jusqu’au retour des parents. Les centres culturels deviennent donc des endroits où les jeunes peuvent aller avant ou après l’école. Dans plusieurs cas, la création du centre répond avant tout au problème de l’errance des enfants, qui sont rapidement recrutés par les trafiquants de drogues ou tentés par la consommation. Différentes Églises accueillent également des enfants jusqu’au retour à la maison des parents.

Des professeurs dévoués travaillent dans les écoles publiques, mais la réalité est que le matériel didactique est pauvre et que leur salaire médiocre ne leur permet pas de travailler dans une seule école. Ils vivent une insécurité d’emploi car peu ont un poste permanent. Avec la mise en place du programme fédéral de bolsa escola (bourse scolaire), les parents qui inscrivent leurs enfants à l’école peuvent toucher une somme d’argent. Les classes sont donc surpeuplées en début d’année et les enfants sont de plus en plus fréquemment absents avec le temps. L’absentéisme des professeures est élevé en raison de l’épuisement professionnel, de la distance entre le lieu de résidence et l’école ou parce qu’une journée de pluie diluvienne les empêche de se rendre au travail. Malgré les tentatives de plusieurs pédagogues et professeurs qui font preuve de créativité, le système éducatif demeure bancal. Peu de liens sont faits entre les différentes disciplines et les activités. Le contenu des matières enseignées n’a pas grand chose à voir avec les réalités vécues par les élèves. Il leur faut du courage, de la volonté et de la persévérance pour terminer leur scolarité.

Les éléments de la culture afro-brésilienne sont absents de l’école publique alors qu’ils concernent pourtant plusieurs aspects de la vie des jeunes. Leur histoire ne se trouve pas non plus dans les médias ou alors, seulement par la mention négative de l’esclavage. Les centres culturels proposent des images positives et permettent un travail de résistance qui redonne aux jeunes en situation de minorité de l’estime de soi et le désir de participer à la transformation culturelle et sociale.

Reconnaissance

Les centres culturels s’enrichissent des idées développées par Paulo Freire dès les années 60 et par le mouvement ouvrier brésilien du XIXème siècle. Ils cherchent à renforcer l’estime de soi et le désir d’avancer, et à transformer la réalité en canalisant des émotions telles que la rage dans les arts et la pratique d’activités physiques. L’approche humaniste et libératrice de Freire (2001) suppose que les opprimés découvrent le monde de l’oppression et s’engagent pour sa transformation. Une fois celui-ci transformé, cette pédagogie n’est plus celle des opprimés, mais celle des hommes en marche permanente vers la libération. De son côté, le mouvement ouvrier du milieu du XIXème siècle prône une « éducation intégrale », reprise par la suite par le mouvement libertaire. Cette éducation repose sur l’idée que tout citoyen est à la fois un théoricien et un praticien. Selon Paul Robin, un partisan de ce courant, « l’éducation physique et intellectuelle (ou instruction) doit comprendre la science et l’art, le savoir et le faire » (cité dans Dommanget, 1951).

Les centres culturels contribuent à déconstruire les idées discriminatoires en rapportant les expériences de vie des personnes issues de minorités et en accompagnant de près leur cheminement. La position de minorité n’est pas définie par le nombre mais, au sens de Deleuze et Guattari (1980), par la position d’un groupe par rapport au groupe dominant — composé d’hommes blancs hétérosexuels — qui ne reconnaît pas l’autonomie des individus sur la base de critères tels que la race, le sexe, le genre, l’âge, la classe socioéconomique ou l’éducation. La perpétuation de discriminations bloque le pouvoir d’action des minorités et renforce leur aliénation. Pour Bookchin (2007 : 110), les points de vue des minorités constituent une « source potentielle de nouvelles idées et de vérités naissantes » porteuses pour la société. Celles-ci naissent à la périphérie et « gagnent peu à peu la centralité qu’elles méritent à un moment et un lieu donnés, jusqu’à ce (…) qu’elles soient elles aussi contestées » et remplacées par de nouvelles.

La singularité des trajectoires de vie engagées dévoile les dynamiques en jeu entre les stratégies individuelles de survie et les considérations patriarcales/capitalistes sur lesquelles elles reposent. C’est à partir de la compréhension des différences comme positivité qu’émergent des possibilités d’empowerment. À quand la reconnaissance de ces centres par le ministère brésilien de l’éducation ?

La matrice des alliances

D’Erving Goffman à Robert Castel, en passant par Christopher Lasch et Michel Foucault, une tradition sociologique critique a, dès les années soixante, dénoncé la psychologisation de la société et le contrôle social de la déviance. Cette sociologie de la dénonciation et du dévoilement des aliénations de toutes sortes, qui revendiquait une prévalence par rapport à la psychiatrie, est encore manifeste, quoiqu’elle se présente de manière plus subtile. On la reconnaît par le fait qu’elle a tendance à dénier la réalité des « nouvelles pathologies » et à les interpréter comme une forme plus ou moins subtile de psychiatrisation ou de psychologisation du social. En dernier ressort, elle revendique le savoir concernant la prise en compte des enjeux politiques et sociaux inhérents au geste thérapeutique. Les acteurs du soin, parce qu’ils seraient occupés à une tâche spécifique, seraient aveugles aux procès de gouvernementalité dont ils seraient à la fois sujets et assujettis. Il faudrait ici apporter des nuances à ce point de vue radical, qui montreraient que cette sociologie critique a été parfois relayée, voire devancée, par des psychiatres progressistes et souvent minoritaires dans leur champ au nom de la « libération du sujet », comme personne et citoyen.1 Tout compte fait, le critère de hiérarchisation des disciplines se fait en fonction de leur niveau de clairvoyance ou d’aveuglement par rapport aux enjeux politiques des sciences sociales.

Depuis deux décennies et après une période de distanciation mutuelle, des relations complexes s’établissent de nouveau entre psychiatrie et sociologie. Cette ouverture, encore timide et facilitée par la tendance de fond qui va de la psychiatrie vers la santé mentale2, se fait aux confins de ces disciplines. Elle se sédimente autour de la question des normalités émergentes et donc, des nouvelles pathologies de l’individu contemporain.

L’objet de l’autre

De nos jours, lorsqu’on tente de tracer les lignes d’un nouveau rapport entre les deux disciplines, on s’aperçoit que la perception des enjeux politiques est plus partagée que ce qu’en disent historiquement les sociologues. En France, tout au moins, le front des désaliénateurs s’est fissuré lorsque la psychiatrie clinique a commencé, à la fin des années 1980, à être « inondée » par la nouvelle question sociale, qui, pour partie, s’est donnée à voir comme une souffrance sociale (Renault, 2007). Durant les deux dernières décennies, la clinique psychiatrique a investi le champ de la précarité sociale (demandeurs d’asile, sans domicile, exclus du travail) ainsi que d’autres espaces collectifs. Depuis lors, la psychiatrie n’est plus seulement à l’origine d’une politique publique qui vise des personnes malades mentales ; elle devient une action publique, multi-modale par définition, qui vise des personnes psychologiquement vulnérabilisées par divers accidents de la vie et par la conjoncture socio-économique. De ce fait, les professionnels au contact de ces nouveaux publics commencent à penser le social non plus comme un cadre silencieux qu’il conviendrait de neutraliser dans une relation singulière, mais comme un cadre saturé d’enjeux politiques qui, pour le dire à la manière des psychanalystes, « se mettrait à parler ». Les psychiatres constatent alors que le lien social s’effrite, que la famille ainsi que la communauté ne sont plus les faiseurs de liens qu’ils ont pu être et que ces délitements ont des effets sur le plan de l’intériorité.

Durant cette période, alors que le psychiatre s’intéresse au social (Furtos, 2008), le sociologue, lui, devient parfois clinicien (De Gaulejac et Roy, 1993), à moins que les deux ne travaillent ensemble (Furtos et Laval, 2005 ; Joubert et Louzoun, 2006). Ils se polarisent alors autour des nouvelles contraintes qui s’imposent aux individus dans le contexte bien décrit par Norbert Elias dans La société des individus. Plus largement, ils tentent de rendre compte du nouveau type de rapport entre les processus de subjectivation et les transformations psychiques plus globales de l’homme moderne. Ce rapprochement par focalisation sur les objets historiquement attribués à l’autre discipline construit les filaments d’une controverse.

Affaiblissement du social et nouvelles normativités

Sur différents thèmes en discussion, les lignes de séparation se structurent autour d’axes transdisciplinaires et ne passent plus par des frontières entre disciplines. La querelle sur l’étiologie des nouvelles manifestations des troubles est paradigmatique de la reconfiguration en cours. Quel est le problème ? En amont de leur fixation en pathologies existe une discussion sur la manière dont de nouvelles expressions du souffrir font écho à la métamorphose de ce que certains ont nommé la nouvelle économie psychique.3 Les pathologies narcissiques d’une part, et la dépression d’autre part, sont distribuées sur chacun des pôles de cette controverse. Comment s’expliquent ces nouveaux symptômes dont diverses disciplines se font le relais ? Deux types de réponses sont généralement donnés à ces questions. Ils ont en commun de mettre au centre de la polémique la question de la règle sociale et ses effets en termes psychiques.4

Un premier agrégat transdisciplinaire explore l’affaiblissement de la règle sociale qui se manifesterait par la dé-symbolisation du lien social (Doray, 2006) ou par des transformations profondes du socle symbolique de la société dans le rapport entre les sexes, les âges et les cultures.5 Ces processus de perte et de « mélancolisation » du lien social s’inscrivent d’une certaine manière en continuité avec les travaux de Durkheim sur l’anomie et ceux portant sur le  « malaise dans la civilisation ». Les pathologies narcissiques sont au cœur de cette mouvance.

Sur l’autre versant, un second courant accorde un rôle prépondérant aux renouvellements encore peu visibles de la règle sociale et tente de rendre compte de l’augmentation et de la banalisation des symptômes dépressifs. Contre « l’illusion de l’affaiblissement de la règle sociale », Alain Ehrenberg souligne que « nous sommes moins dans un contexte d’affaiblissement que de transformation de la règle ». Ce qui serait à l’origine des nouveaux symptômes n’est donc pas la situation d’un individu perdu par défaut de règles symboliques, mais plutôt l’encadrement de son existence par un nouveau type de normes sociales : les normes de l’autonomie, les exigences enjoignant à être responsable de sa propre existence, de sa réussite personnelle et professionnelle, comme de ses échecs.

Alliances

Quoiqu’il en soit du bien fondé de la controverse, nous voulons, avant tout, à travers cette mise en évidence des nouvelles expressions du pâtir, montrer que cette thématique repose sur des thèses complexes et articulées dont les lignes de force ne sont pas explicitées par une discipline reine. Sociologie et psychiatrie sont convoquées, tour à tour ou dans le même temps, pour décrypter ce nouveau logos qui décrit autant qu’il annonce le passage d’une économie psychique organisée par le refoulement, à une économie organisée autour de la jouissance dont le revers serait la dépression. Sur ce sujet, en tout cas dans le contexte français, la matrice des alliances passe au cœur même de chacune des disciplines. Cette controverse est précieuse car tout en authentifiant un « problème » de santé publique, elle soumet un ensemble d’alternatives théoriques et politiques à la discussion.

Comment penser les rapports entre sociologie et psychiatrie autrement que sur le mode de l’altérité radicale ? Comment établir un partage des compétences entre l’une et l’autre qui dépasse celui qui a marqué leurs rapports dans l’histoire ? L’analyse du déploiement de la controverse en cours semble indiquer que ces questions sont peut-être déjà dépassées par cette construction transdisciplinaire d’hypothèses explicatives. Maintenant que les enjeux de connaissance et d’action sont articulés de manière transdisciplinaire, il devient nécessaire d’effectuer un retour critique et appropriable discipline par discipline de ce logos transversal.

Notes

Références