Intervention sociale et arts : portes d’entrée

Les travailleurs sociaux demandent souvent aux jeunes auprès desquels ils interviennent de cibler des moyens à court et à long terme afin d’arriver à des objectifs précis, par exemple, terminer leur secondaire afin de pouvoir commencer un diplôme d’études professionnelles. L’intervention s’appuie alors sur le présupposé selon lequel les « jeunes en difficulté » sont inactifs, passifs, parce qu’ils ne vont pas chercher les ressources qui pourraient les aider. Ils doivent redevenir « acteurs » de leur propre processus de réintégration. Cependant, certains jeunes traversent des difficultés qui les empêchent de se projeter dans l’avenir, étant constamment en mode de survie. Ils ne savent pas ce qu’ils vont faire la semaine suivante. De plus, il s’agit parfois davantage d’objectifs fixés par les intervenants (ce qui leur apparaît le mieux pour que les jeunes se réalisent) que par les jeunes eux-mêmes.

La marginalisation chez les jeunes est un processus complexe qui demande aux intervenants sociaux d’être créatifs afin de pouvoir agir de façon globale sur les diverses problématiques rencontrées. Ces jeunes marginalisés sont loin d’être inactifs et il est important de les voir du point de vue de leur potentiel et de leurs forces et non essentiellement comme des jeunes rencontrant des difficultés, subissant des manques et des ruptures. Des stratégies, des compétences et des ressources ont été développées alors qu’ils traversaient des périodes difficiles de leur vie. Les arts, particulièrement ceux de la scène, peuvent permettre aux jeunes adultes en marge de recréer un réseau positif et de rebâtir un sens à leur vécu.

L’exutoire

En 2006 et 2007, durant mon baccalauréat, j’ai réalisé un stage en service social au Tremplin 16-30, un organisme communautaire de Sherbrooke qui intervient auprès des jeunes adultes pour les accompagner vers une plus grande autonomie. L’organisme offre, entre autres, du soutien communautaire en logement à des jeunes qui vivent des difficultés diverses, comme des problèmes de consommation, d’itinérance, des troubles de santé mentale ou de l’isolement social. La plupart vivent avec de faibles revenus. Pendant quatre mois, j’ai accompagné cinq résidents afin de développer avec eux un plan d’action qui comportait des objectifs ciblés, par exemple: mieux entretenir leur logement, se présenter à l’examen d’admission dans un centre d’éducation aux adultes ou participer au souper communautaire du Tremplin.

À travers ces suivis individuels, la cueillette de données psychosociales me semblait plutôt protocolaire et il m’était difficile d’entrer dans ce modèle. Travailler seulement avec la parole des jeunes limitait l’accès à leurs émotions. J’ai alors décidé d’intervenir à partir des intérêts des jeunes, de ce qu’ils aimaient faire, pour ensuite réaliser ma cueillette de données. Ces échanges informels m’ont permis de constater qu’ils pratiquaient tous une forme d’art, que ce soit le dessin, l’écriture ou la musique. L’art était  pour eux un exutoire à leurs souffrances trop vives. L’accès à leurs créations artistiques ouvrait la possibilité d’établir un lien de confiance, d’échanger sur leurs réalités, d’accéder à leur vécu.

À travers ces suivis, je me suis aussi aperçue que ces jeunes adultes vivaient un grand isolement et recherchaient des liens ainsi qu’une appartenance à un projet collectif. Plusieurs avaient éprouvé des ruptures familiales dans leur enfance et n’avaient pas terminé leur secondaire. Ils étaient souvent habités par un mal-être, une détresse psychologique qui les amenait à s’isoler ou à avoir une faible estime d’eux-mêmes et de leur potentiel. Ils me demandaient souvent ce qu’ils pourraient faire pour passer le temps.

J’ai alors cherché à jumeler dans l’intervention la dimension relationnelle que recherchent ces jeunes avec la dimension artistique, émotionnelle. Les arts de la scène présentent un potentiel particulièrement intéressant pour regrouper ces deux dimensions. Les intervenants du Tremplin ont appuyé la mise en place d’ateliers de théâtre avec, pour point d’attache, leur organisme. J’ai aussi décidé d’accompagner ce processus d’intervention par une démarche de recherche, à travers une maîtrise en service social.

Le « break »

La première année, en 2007, huit jeunes se sont présentés aux ateliers, qui se déroulaient de 18h à 20h, les lundis. Commençant par un cercle de discussion, une activité était ensuite proposée aux comédiens en lien avec le théâtre (improvisation, atelier de diction). Après une pause, l’atelier se poursuivait avec un travail individuel de mémorisation du scénario de la pièce « Zone », de Marcel Dubé. La constance aide les jeunes à se retrouver dans le projet, car leur vie est très mouvementée. À travers les ateliers, il s’agit de reconnaître leur potentiel plutôt que de passer par leurs difficultés : « Wow, c’est super ce que tu fais, tu fais de la jonglerie! On pourrait l’insérer dans le spectacle. » L’équipe respecte les talents des jeunes, pour qu’ils se sentent bien.

À la fin de cette première expérience, il est ressorti à travers l’analyse de mon mémoire que les objectifs d’intervention fixés au départ visaient davantage le développement personnel des jeunes adultes et touchaient moins leur réseau et leurs conditions de vie. L’activité était centrée sur un modèle comportementaliste d’intervention, qui visait la transformation des comportements inadéquats en groupe. Les intervenants passaient beaucoup de temps à établir des balises et intervenir sur des comportements qui freinaient le développement de la maturité du groupe. Parfois, par exemple, un jeune arrivait agressif aux ateliers parce qu’un autre jeune avait des dettes envers lui et ces conflits pouvaient prendre le pas sur le projet de création.

Progressivement, la démarche a évolué pour se recentrer davantage sur une approche humaniste, fondée sur la dignité des personnes. Le projet s’est orienté vers l’approche réseau en travail social, qui consiste à reconnaître l’inscription des individus dans des réseaux et à créer l’intervention à partir des personnes significatives. À partir de la troisième année de réalisation du projet, les jeunes qui étaient présents depuis le départ ont commencé à jouer un rôle de leaders positifs dans le groupe, puisqu’ils avaient développé un sentiment d’appartenance au projet. Il s’agissait surtout de jeunes recevant du soutien communautaire en logement de la part de Tremplin, qui démontraient une plus grande stabilité face au projet, ayant accès à un logement. Les jeunes sans domicile référés par les travailleurs de rue étaient quant à eux plus instables car, souvent, la plupart de leurs besoins de base n’étaient pas comblés. Ainsi, les jeunes du projet ont commencé à prendre davantage d’initiatives et à accompagner ceux qui traversaient une période d’instabilité. Le projet a alors eu des retentissements en-dehors des ateliers, puisque les jeunes s’appelaient entre eux, pratiquaient à l’extérieur, développaient des liens d’amitié et une solidarité.

Par conséquent, les intervenants sociaux ont été amenés à devenir des accompagnateurs de ce réseau qui se créait, afin d’offrir les conditions propices à l’aménagement d’un  espace de « liberté sécuritaire », dans lequel des liens de solidarité peuvent se tisser. Les participants arrivent aux ateliers avec leur histoire et leurs difficultés. La rue est un milieu de vie  solidaire, mais qui a aussi des côtés plus sombres ; les réseaux ne sont pas toujours aidants, il y a beaucoup de violence et de consommation. À travers les ateliers, les jeunes découvrent un milieu propice à un engagement positif. Par exemple, un jeune me confiait que, le lundi, il venait se retrouver « avec du monde » et se donner un « break » : « Au théâtre, je ris et tout le monde est positif. » Les intervenants ne sont pas constamment en intervention individuelle, ils utilisent plutôt la force du groupe afin de régler les différents conflits et améliorer les situations personnelles. Lorsqu’un climat d’entraide et de respect mutuel de base est instauré dans le groupe, l’intensité des problèmes individuels a tendance à diminuer, tandis que la maturité du groupe augmente. Le phénomène de l’exclusion sociale ne doit pas être abordé strictement de façon individuelle, comme c’est le cas avec le modèle comportementaliste.

C’est aussi à partir de ce moment que les jeunes ont été mis davantage à contribution dans la création des scénarios. Suite à de nombreuses conversations, ils ont décidé de créer leur propre pièce de théâtre. La première pièce qu’ils ont écrite s’appelle Plume d’écorce, en référence au fait que tous les jeunes ont eu la plume à la main afin de créer ensemble une pièce de théâtre. Celle de 2010-2011 s’intitule Télémorphose. Les jeunes y questionnent les heures passées devant la télévision. D’après eux, notre quête d’identité doit passer à travers des activités réelles et non seulement par le biais des médias. Chaque être humain possède une richesse intérieure, partagée à travers les relations humaines.

Ateliers

Cette année, trente-deux jeunes adultes participent à la troupe Artifice. Les ateliers ont une formule similaire. Ils débutent par une période d’accueil avec des collations, car souvent, les gens n’ont pas mangé. Pendant ce temps, je jase avec eux informellement. Ensuite, chacun prend une dizaine de minutes pour écrire ou dessiner ce qu’il a vécu durant sa journée dans son cahier de création. Souvent, certains ont perdu leur logement ou traversent des difficultés particulières. Suit un atelier de groupe, par exemple, un jeu de personnages, une activité dans laquelle ils développent de la confiance envers l’autre ou une activité physique à travers laquelle ils prennent conscience de leur corps. C’est durant ce moment que j’agis plutôt comme « intervenante ».

Le reste de la séance est consacré à du travail individuel ou en petites équipes, durant lequel chacun choisit son activité en fonction de ses intérêts et talents. Certains vont travailler sur une trame sonore, d’autres sur les décors, alors que d’autres vont se consacrer au jeu. Cette année, la thématique de la pièce est le voyage, que les participants abordent autant sous l’angle du projet intérieur que de la mort. La pièce est composée de 15 scénarios de cinq minutes. L’un est un slam dans lequel un jeune parle de la vie, qui a un départ mais dont on ne connaît jamais l’arrivée. Dans un autre scénario, un jeune voulait démontrer qu’une relation de couple peut perdurer dans le temps ; un autre porte sur le vécu d’une personne apprenant qu’elle a le cancer.

Chaque année, une activité sportive est intégrée aux ateliers. L’an dernier, toutes les deux semaines, le groupe faisait une heure de karaté pour intégrer une chorégraphie au spectacle. Le théâtre est le projet directeur, autour duquel se greffent d’autres activités. Cette année, les participants ont pris des cours de danse. Aujourd’hui, cinq autres accompagnateurs sont impliqués dans ce projet, soit un artiste en art visuel, un coach vocal, un agent de développement social et deux stagiaires, alors qu’au début, je portais ce projet seule.

Les représentations à la fin du projet ont, entre autres, comme visée de recréer un pont entre les jeunes et les gens de la communauté, mais aussi leur propre famille. Les parents se déplacent et sont fiers que leur enfant ait participé à un projet du début à la fin. Au moment de la représentation, il y a une sorte de réconciliation, quelque chose qui se passe au niveau de l’image que les parents ont de leur enfant. Les jeunes tirent aussi une grande valorisation du fait de réaliser un projet et d’avoir eu la confiance de l’équipe.

Un projet artistique comme celui-ci ne peut pas fonctionner sans partenariat. Il ne s’agit pas seulement d’un projet des jeunes, mais de toute la communauté. Aujourd’hui, ce projet s’inscrit vraiment dans la communauté ; je le vois parce que je pourrais quitter le projet et celui-ci se poursuivrait. Par exemple, les jeunes font eux-mêmes le recrutement.

C’est mon intérêt de donner une place centrale à des gens qui sont souvent dans l’ombre, qui n’ont pas les moyens financiers de faire partie d’une troupe. Ce projet est parvenu à faciliter l’accès des jeunes aux arts.

Rire

Le théâtre est une porte d’entrée sur plusieurs dimensions de la vie des participants. Intervention sociale et art vont ensemble ; l’intervention a toute sa place dans le processus créatif. Par exemple, grâce au journal de bord des jeunes, il devient possible de les accompagner dans les difficultés qu’ils vivent par ailleurs, de les référer aux ressources existantes dans le cas d’une perte de logement. Les périodes d’accueil et d’« au revoir » sont d’ailleurs des moments propices pour l’intervention individuelle et informelle. Cependant, durant les ateliers, l’intervention est centrée sur le processus créatif et non sur les difficultés personnelles des jeunes. L’art les ramène à leur vécu, mais d’une manière autre qu’en entrevue individuelle. Un des jeunes est dans la troupe depuis le début du projet. Au commencement, il était gêné et ne levait jamais la tête quand il parlait. Petit à petit, il a réussi à jouer un personnage, mais de manière introvertie. Cette année, sa posture et sa présence sur scène ne sont plus les mêmes ; il écrit des scénarios et a développé sa confiance en lui. Il est devenu mentor pour le groupe.

Quand ils jouent un personnage, leur jeu est teinté de leur expérience. Ils le jouent avec ce qu’ils sont. Par exemple, un jeune devait exprimer à travers son personnage de la joie, mais il n’y arrivait pas. Puis, à un moment donné, je lui ai demandé de rire et il m’a regardée en me disant : « Steph, je n’ai jamais ri et là, tu me demandes de jouer quelque chose que je ne connais pas. » À travers le jeu, il y a une intervention sociale qui peut se faire à un niveau qui nous échappe quand on doit remplir des dossiers. À travers l’expression artistique, nous pouvons accéder au vécu et dépasser les préoccupations immédiates comme l’absence de logement pour certains.

Liberté d’innover

Les approches d’intervention en travail social gagneraient à être diversifiées. Dans le milieu des services sociaux, peu d’approches alternatives sont développées afin que les jeunes s’expriment autrement que seulement par les mots. Or, le processus d’intervention conçu comme une série d’étapes relativement standardisées n’a pas toujours de sens et apparaît peu propice à la création de liens de confiance. Il y a des informations essentielles pour l’intervenant social, outre la situation psychosociale du jeune adulte. C’est lorsqu’il y a un lien significatif avec l’intervenant qu’il devient possible d’intervenir sur le réseau, l’appartenance à la communauté et les conditions de vie. Le fait de travailler avec des jeunes marginalisés représente davantage une relation d’être qu’une relation d’aide.

Bien que cela soit déstabilisant, sortir de notre zone de confort et nous remettre en question à propos de nos approches d’intervention peut être bénéfique pour nous et pour les gens auprès desquels nous intervenons. Par exemple, si un jeune joue de la guitare, ne pourrait-il pas l’apporter lors de l’une des rencontres de suivi psychosocial ? Les intervenants devraient pouvoir goûter au même espace de liberté de création que nous souhaitons offrir aux jeunes à travers ce projet, qu’ils aient la liberté d’innover dans leurs pratiques. Les intervenants sociaux ont aussi besoin que soient mis de l’avant leur potentiel et leur capacité créative.

Espaces transitionnels et psychiatrie : le lieu et le lien

L’itinérance nous met en présence d’un système de communication qui s’incarne au travers des paramètres spatiaux au fondement même de nos identités individuelles et collectives. L’histoire du sujet itinérant se confond avec sa réalité géographique bouleversée. L’ampleur de sa désorganisation spatiale est le premier indicateur de sa détresse. L’investissement des lieux, l’harmonie des trajets et la permanence des frontières sont touchés à divers niveaux. C’est ce que nous allons voir en décrivant le processus thérapeutique qui a permis à une patiente itinérante de se réhabiliter et de retrouver son mouvement. Dans un deuxième temps, nous analysons la place et le rôle des différents éléments spatiaux en œuvre dans l’évaluation et le traitement de personnes itinérantes.

Paradis artificiels

Appelons-la Suzanne. Elle nous arrive maintenue attachée sur une civière dans une ambulance que la police escorte. Son dossier, à l’urgence de l’hôpital de Rouyn Noranda où elle est déjà passée récemment, nous indique qu’elle est originaire de la Gaspésie et qu’une agence de Québec organise ses tournées de danseuse. Lorsque nous la recevons, sa tenue est de circonstance : elle vient de se faire renvoyer manu militari de son club de troisième zone car elle était violente et s’en prenait aux clients qu’elle accusait de comploter contre elle. Dans cette région où elle transite, déracinée, emportée dans la tourmente, elle perd pied. Danseuse nue, cocaïnomane, dissociée, borderline et itinérante : une version boréale du film Recherche Suzanne désespérément !

Dans les couloirs de l’urgence, elle est agitée, à moitié nue et prête à repartir dans la nuit froide en rase campagne. Comme Madonna, emportée par le mouvement dans le film, Suzanne est perdue, sans lieu stable et reconnu, sinon ses éphémères saloons et ses motels défraîchis. Happée par un environnement qui change toutes les deux semaines et par un mouvement qui, sans cesse, la déporte, elle tente désespérément, comme d’autres en pareil cas, de se réchauffer et de se fixer dans les paradis artificiels de l’alcool et de la drogue. Ces substances précipitent sa chute : elle se dissocie, pour finalement se réfugier dans un délire en forme d’adversité. Son état commande une pause, le temps de se réapproprier cet électron libre qu’est devenu son corps. Elle nécessite une hospitalisation, contre laquelle elle s’insurge d’abord. À charge pour nous de la remettre en orbite.

Ébauche de lien

D’abord, en l’absence d’un lit disponible au département de psychiatrie, une chambre d’isolement à l’urgence. C’est de là qu’elle s’enfuit plusieurs fois lorsqu’elle va fumer à l’extérieur. Elle est ramenée, gelée, débraillée et vociférant. Pourtant, comme pour les patients maniaques désorientés, la mise à demeure forcée, le lieu clos, est indispensable à l’instauration d’un lien. Venant d’une région du Québec éloignée de 800 kilomètres — comme cela est souvent le cas avec les itinérants — se pose étrangement un premier dilemme : où l’hospitaliser ?  Plutôt que de la renvoyer, escortée en ambulance, dans son hôpital de secteur, nous choisissons de la traiter sur place, avec la perspective qu’elle puisse rentrer chez elle d’elle-même au terme de son séjour hospitalier.

En évitant de la cataloguer trop rapidement — borderline, toxicomane et délirante — ce que nous souhaitons en lui offrant une halte, c’est qu’elle retrouve son chemin. Notre lieu d’accueil devra lui permettre de retrouver d’abord un équilibre spatial. Nous espérons qu’elle retrouve ensuite sa mobilité et sa parole.

Une fois l’agitation et le délire dissipés, elle est transférée de l’urgence au service de psychiatrie, récemment rénové avec le souci d’établir un équilibre architectural et de permettre une circulation plus fluide entre les chambres et les espaces publics. Elle va dès lors pouvoir se mouvoir librement dans les limites du département. Elle est encore incapable de s’asseoir plus de trente secondes dans un bureau pour parler. Les dialogues avec les intervenants sont limités, allant de quelques pas faits ensemble dans le couloir à une promenade assistée dans l’hôpital. Sa surface d’évolution encore close va malgré tout s’agrandir et se complexifier. On note des étapes dans sa capacité à utiliser l’environnement transitionnel et la tutelle que nous lui offrons, dont elle accepte les contraintes. Lentement, ses déplacements se font de manière plus fluide, elle circule de manière plus respectueuse vis-à-vis des autres, avec lesquels elle établit des bribes de dialogue, des ébauches de lien.

Appropriation

Pour la protéger contre un extérieur vécu comme chaotique et menaçant, c’est d’abord la frontière entre le dedans et le dehors que nous allons rétablir pour elle, de manière unilatérale : une chambre close, puis un champ plus large, mais limité, un département fermé. À l’intérieur, elle apprend à reconnaître la diversité des frontières, chambres, salles communes ou corridors et à respecter les frontières du public et du privé. Témoigne de son évolution son ouverture à nous rencontrer dans un bureau, juste pour parler.

Dans le même temps, elle réintériorise ses propres limites. Les premiers temps, elle circulait dans le département en habit d’hôpital entrouvert, sans souci de sa nudité ; elle se déplaçait comme si elle était encore dans son club de danseuses. Ce n’est que lentement qu’elle reprend conscience et confiance en son corps, notamment lorsqu’elle retrouve ses habits. Elle a recommencé à se maquiller, à prendre soin d’elle et tous les soirs, elle lave ses vêtements pour les remettre le lendemain matin. Elle se retrouve.

Résumons le processus. Au moment où l’agitation, en rapport avec la fébrilité du dehors, s’estompe peu à peu, elle accepte son hospitalisation comme une pause pour se reconstruire. En rupture de lieu, Suzanne s’approprie progressivement le département pour en faire un territoire de réapprentissage de l’espace. Par étapes, elle se recompose, retrouve son intégrité et reconquiert sa mobilité. D’abord, au sein même du département fermé, puis de l’hôpital, ensuite dans la ville, avant, finalement, de repartir toute seule chez elle en autobus. Elle est allée retrouver sa mère, une femme de ménage qui a passé sa vie dans les motels. Un destin ?

Ce qui nous a servi de témoin dans ce relevé d’ethnographie clinique, c’est le corps. Une approche spatiale de l’itinérance va devoir intégrer une sémiologie gestuelle qui peut aller de l’agitation en rapport avec la fébrilité des milieux désignés de l’errance sociale à la prostration, et où le dernier lieu privé du sujet se résume aux limites de son corps. Son éventail symptomatique est large, il va de la prostration – état dans lequel le corps muet et souffrant devient la frontière de l’identité – jusqu’à l’agitation qui évoque la fuite des mots, en passant par la fusion, la symbiose anxieuse avec un univers menaçant magistralement représenté dans Le cri de Munch. On l’a vu avec Suzanne ; c’est en récupérant lentement son corps qu’elle retrouve son individualité et sa parole.

Mission accomplie : Suzanne est à nouveau sur orbite. Nous avons utilisé le lieu, non pour impérativement la sédentariser, mais plutôt pour lui redonner un mouvement équilibré en respectant ses trajets qui, depuis son enfance, organisent son histoire. Dans cette perspective, la psychiatrie vise moins la vérité de l’être que le retour de sa mobilité.

Équilibre

Cette histoire, je l’ai retenue parce que ce type d’itinérance, selon des formes et des modalités diverses, est fréquente chez les jeunes qui vivent dans les rues des métropoles. À Montréal, leur taux de suicide est sept fois plus élevé que la moyenne, déjà haute, des jeunes de leur âge. Parmi eux, 40 % souffrent de maladies mentales et ont déjà fait des tentatives de suicide. Lorsqu’on les rencontre, leur demande la plus fréquente est qu’on les loge ou, pour le moins, qu’on les localise. J’ai aussi choisi de présenter le cas de Suzanne, pour son happy end, pour montrer que l’itinérance n’est pas sans espoir et qu’elle peut avoir une fin. Bien sûr, il existe différentes formes et niveaux d’itinérance : de l’itinérance de circonstance – le décrochage passager de la personne suite à une rupture affective ou l’épuisement des recours à sa famille et ses amis – à l’errance absolue, sans parole et sans repère, véritable psychose spatiale.

Ma réflexion s’étaye sur l’histoire de Suzanne, ainsi que sur celles de centaines  d’hommes et de femmes en situation d’itinérance que j’ai reçus aux urgences psychiatriques depuis une trentaine d’années. Quels que soient les milieux dans lesquels j’ai exercé – métropole, régions éloignées ou réserves amérindiennes – quelles que soient les populations concernées – immigrés, minorités ethniques et sexuelles ou encore, citoyens mieux enracinés – chaque itinérant signale d’abord une perturbation environnementale qui place souvent le sujet fragilisé en situation de survie.

Ils nécessitent une thérapie spatiale, dont on détermine la forme – simple prothèse ou reconstruction – après avoir évalué l’état des paramètres à la base de notre équilibre géomental. Ces paramètres sont la stabilité des lieux, la sécurité des trajets et la permanence des frontières. C’est alors qu’on décide d’un plan de traitement pour permettre la réharmonisation du sujet avec son milieu. Celle-ci va permettre, en lui redonnant la parole, de mesurer la nature de ses problèmes et de ses besoins en relation avec son état mental.

Ancrage

L’inventaire des lieux de l’itinérant décline souvent leur histoire affective. Le palier choisi pour s’endormir sera celui d’un ancien amour. Le banc public élu pour s’arrêter sera celui du jardin au centre du quartier qu’on a habité et où on était reconnu. Une ultime résistance existentielle avant de sombrer, un dramatique S.O.S. La familiarité de l’environnement et sa subjectivité apparaissent comme un dernier rempart contre le risque d’être totalement désorienté. L’itinérant fait habituellement un retour sur les lieux de son histoire avant de la perdre. Le sujet va alors se réfugier dans ces lieux sociaux de l’itinérance que sont le mirage des grandes villes avec, en leur sein, des gares, des jardins et des métros, des lieux public détournés, qu’ils privatisent souvent a minima. On ne s’étonnera pas de les retrouver nombreux dans les prisons, où ils sont pris en charge, déchargés des contraintes de la rue.

L’itinérant, lorsque nous le rencontrons, est fondamentalement en rupture de lieu. Quand la patiente dit « qu’elle est éparpillée en plusieurs endroits », on doit aussi comprendre « en plusieurs liens » qui se dégradent, entraînant un désinvestissement du lieu. Le sujet itinérant va nous obliger à être à la fois le lieu et le lien, à lui assurer la sécurité du lieu pour rétablir le lien. La primauté et la priorité du lieu sont au fondement des programmes d’intervention Chez soi à Montréal et Housing First à New York, qui visent à offrir sans condition de sobriété ou de médication, un domicile à chaque personne itinérante souffrant de maladies mentales. Ce mouvement s’étend aujourd’hui et s’inscrit dans la tradition des accueils qui, partout dans le monde, proposent des abris à des itinérants.

Pour l’itinérant, le trajet se confond avec sa réalité. Il est, tout entier, ce trajet qui lui colle à la peau et inscrit son individualité. La plus ou moins grande désorganisation des parcours et des limites est un indicateur de l’intensité de sa détresse. Avec l’itinérant, le verbe se fait geste ; le discours est chorégraphié. Ce qu’il donne à voir et à comprendre, c’est un mouvement. Son écoute clinique sera attentive à l’amplitude et à la rythmicité des déplacements, à leurs circularités répétitives lentes ou, encore, à leurs emballements. À force d’être parcouru et répété, le trajet peut s’épuiser, générant des états dépressifs spatiaux. Le mouvement peut aussi se perdre dans sa dispersion, vouant alors la personne  à une errance sans bornes.

Sa demande d’aide signale souvent la volonté d’une pause dans ses déplacements précaires, parfois dangereux. Le thérapeute devra d’abord accepter de prendre momentanément en charge la trajectoire du sujet. Cette aire de repos du corps doit s’instituer aussi comme une étape de sens dans la réorganisation de ses trajets. Parfois, une simple balise symbolique, un ultime espace pour cet itinérant qui passe régulièrement à l’urgence : « Oui, j’ai mon côté urgence. Il reste toujours là. Ce n’est pas le côté rue. Tu parles d’autre chose, tu parles de toi-même, de ta vie ». Le plus souvent, un véritable ancrage provisoire est nécessaire pour ceux qui ont perdu l’usage commun de l’espace et nécessitent d’être orientés vers des refuges plus ou moins structurés. Des lieux intermédiaires qui vont permettre aux sujets de se réaccorder avec leur environnement et de retrouver la fluidité de leurs mouvements.

Comme un vêtement

À l’interface entre l’environnement et le corps, les limites qui nous bordent ordinairement s’estompent dans l’itinérance. L’existence de frontières diversement perceptibles, mais reconnues, scande notre rapport à l’espace ; elles établissent des lignes protectrices au plus proche de notre corps, entre le dedans et le dehors, le public et le privé, jusqu’au plus intime. La nécessité de maintenir la pérennité et l’intégrité du corps oblige les itinérants à rechercher en permanence un endroit où pouvoir se laver, manger et dormir en sécurité. En l’absence d’intimité, le corps est en permanence exposé, voire sollicité s’il s’agit de femmes. Dans l’impossibilité de tracer les limites de son propre territoire, l’une d’elles nous dira : « le domicile, c’est comme un vêtement qui habille, j’ai l’impression d’être nue ». Le lieu privé du sujet se résume aux limites de son corps sans voix. La peau devient la dernière limite, la sauver devient le premier impératif, une situation de stress intense et persistante, dont on souligne aujourd’hui les effets psychologiques dévastateurs.

La forme que prend leur désorganisation mentale évoque d’ailleurs, selon le Dr. Frohwirth, « celle d’une psychose carcérale inversée où, au lieu d’être confronté à un espace impersonnel et fermé, l’itinérant se trouve face à un espace ouvert et angoissant, difficile à marquer de son empreinte en l’absence de frontières reconnues.1 » La désorganisation environnementale se reflète dans le récit : le « je » s’estompe au profit d’un « on » indifférencié pour décrire un mode de survie. La disparition des frontières entraîne, chez les itinérants, des états de dilution spatiale qui ne sont pas sans évoquer la situation des jeunes psychotiques égarés dans la langue.

L’itinérant domicilie sa folie dans un espace irrationnel qui légitime et poursuit la déchéance du lien social. Dans un véritable no man’s land entre une organisation rigide et impénétrable de l’espace et un univers qui flirte avec la mort, le sujet itinérant est en situation d’urgence. Pour les évaluer, nous n’avons d’autres solutions, dans un premier temps, que d’observer l’état de leur dérive environnementale, de leur lieu, de leurs trajets et de leurs frontières. Menacés dans la simple itinérance passagère ou en ruine dans l’errance prolongée, ces trois paramètres sont à la base de notre langage spatial, son harmonie est au fondement même de nos identités. L’itinérance signale un vaste problème de société que l’on ne peut réduire à un simple problème social. Elle est le symptôme d’une spatialité en crise.

Réponse

La réharmonisation des trajets se fait autour d’un accueil hospitalier ou communautaire où l’itinérant va pouvoir se reposer, en sécurité. Sans vouloir à tout prix le sédentariser, le lieu va s’établir comme un point fixe à partir duquel les trajets et les frontières vont pouvoir se rétablir. Notre réponse immédiate consiste à proposer un lieu transitionnel dans lequel le sujet va pouvoir se retrouver avant de se repérer, en rétablissant sa mobilité et ses trajets. Le lieu intermédiaire que nous occupons doit permettre la reconquête de cet équilibre par une simple pause ou par un arrêt du mouvement. Ce lieu doit assurer le retour progressif du « je » dans le discours. La parole restituée nous donne un meilleur accès aux fragilités psychologiques préexistantes qui sont masquées, mais aussi aux accoutumances à l’alcool ou aux drogues. Comme pour les sujets psychotiques, le processus thérapeutique d’intensité et de durée variables demeure toujours incertain.

La reconstruction de l’identité est possible au travers du rétablissement des frontières spatiales. Elle passe par la maîtrise d’une gestuelle hypothéquée qui va de l’affaissement à l’emballement quand nous les recevons, qui va se resynchroniser, retrouver ses limites symboliques en cours d’hospitalisation au travers d’activités quotidiennes et ritualisées. La reconquête des frontières passe par la maîtrise de son environnement immédiat. Au carrefour de l’espace et d’une mort toujours possible, l’itinérant substitue au mot à mot de l’histoire, son dangereux pas à pas. Il actualise la nécessité d’une lecture spatiale du mental dans un monde social qui génère de nouvelles manières de vivre et de penser, mais aussi de réagir et de souffrir.

Équipe mixte policiers-intervenants : colmater les failles

Alain souffre d’un trouble délirant et consomme de la drogue par injection. Il vit dans la rue depuis les dix dernières années, où il subsiste principalement en faisant du squeegee1. Tous les policiers du secteur le connaissent et il est fortement judiciarisé : il a reçu plus de 20 000 $ de contraventions pour diverses entraves aux règlements municipaux. Ce matin, la camionnette du Service de police de la ville de Montréal (SPVM) lettrée EMRII s’arrête sur la rue Sherbrooke pour le saluer et prendre de ses nouvelles. L’éducateur spécialisé lui rappelle leur rendez-vous pour visiter une maison de chambres en fin de journée. Alain souhaite vivre sous un toit, mais au cours de la dernière année, ses comportements ont fait en sorte qu’il a été évincé des divers lieux où il était logé, malgré le travail d’accompagnement des intervenants du CSSS Jeanne-Mance. Au cours des derniers mois, une policière et une travailleuse sociale d’EMRII ont fait des recommandations aux patrouilleurs du poste de quartier 22 : « Alain est délirant ; il n’a pas d’intention criminelle. De plus, il est très collaborant. Allez lui parler et tentez de trouver des arrangements avec lui, afin que ses comportements soient moins dérangeants. » Les intervenants ont établi un bon lien avec lui, mais ils peinent à l’arrimer aux services sociaux de santé, puisqu’il est délirant et très méfiant.

Voilà un partenariat inusité. L’Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance (EMRII) a été mise sur pied à Montréal en septembre 2009. Il en va de la première équipe spécialisée en itinérance au Québec qui repose sur le travail concerté de policiers du SPVM et d’intervenants du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) Jeanne-Mance. EMRII est un service de deuxième ligne2 qui prend le relais d’interventions complexes concernant des personnes en situation d’itinérance qui sont l’objet d’interventions policières à répétition3 et qui présentent divers éléments de vulnérabilité4. Cette équipe, qui a grandi au fil des ans, est aujourd’hui composée de cinq policiers, d’une travailleuse sociale, d’une infirmière et d’un éducateur spécialisé.

EMRII est fondée sur la rencontre de deux cultures professionnelles pour le moins contrastées. Comment cette rencontre s’opère-t-elle sur le terrain ? Quel en est l’impact sur la trajectoire des personnes desservies ? Entre les mois de mars et octobre 2012, nous avons regardé de près le travail de cette équipe.5

De nature proactive et préventive, EMRII rejoint des personnes parmi celles qui sont les plus désaffiliées au sein de la population itinérante, en restant en lien avec elles là où elles se trouvent : dans la rue, à l’hôpital, dans des ressources communautaires, en thérapie, à la cour ou en prison. Cette collaboration vise à colmater les failles existantes entre les services par une meilleure cohérence entre les actions du SPVM, du CSSS et des autres acteurs en itinérance, ainsi que par la recherche de réponses sur mesure qui peuvent être atypiques quant aux façons habituelles de travailler des deux institutions partenaires. Globalement, les personnes référées6 à EMRII sont connues des services − on parle notamment de plusieurs « hauts utilisateurs d’urgence » −, mais les divers acteurs ont le plus souvent une vision morcelée de la personne et de sa situation. Qui plus est, ces acteurs ont parfois abandonné devant la complexité de la situation de personnes qui ne correspondent à aucune catégorie de service ou face à leur non-collaboration.

Au sein d’EMRII, policiers, intervenants sociaux et infirmière travaillent ensemble dans le cadre de patrouilles mixtes. L’équipe a offert un suivi intensif à 95 personnes entre l’automne 2009 et l’automne 2012 (suivi d’une durée moyenne de treize mois).7 Plus de 150 autres personnes ont également reçu directement ou indirectement une aide ponctuelle de la part de l’équipe, afin de les diriger vers les services, d’arrimer les services entre eux ou d’orienter le travail des patrouilleurs. En tant qu’équipe mixte s’inscrivant dans une pratique de gestion de cas, EMRII figure parmi les pionniers au plan international.8

Points de vue

La mise en œuvre d’EMRII à Montréal est l’occasion d’un choc de cultures. L’articulation entre les logiques d’action que sont la gestion de l’ordre public, la promotion de la santé et la réinsertion sociale est pour le moins inhabituelle. Si, généralement, l’une commence là où s’arrête l’autre, dans le cadre d’EMRII, ces logiques d’action se côtoient au sein d’une intervention commune. De plus, convenir des résultats attendus de l’équipe mixte n’est pas toujours chose facile lorsque les professionnels qui la composent relèvent d’attentes institutionnelles différentes.

La diversité des points de vue, qui constitue l’essence même de la collaboration interprofessionnelle, est aussi le plus grand défi qu’elle rencontre. Un objectif central de l’équipe mixte est que les informations et les pouvoirs d’action que possèdent les policiers et les intervenants de la santé et des services sociaux soient mobilisés dans une même direction. Il y a partage d’information du fait qu’on rapproche deux secteurs d’intervention autour d’une même personne, notamment parce que de nombreuses interventions sont réalisées conjointement mais, plus largement, parce qu’on tente d’avoir une vision d’ensemble de la situation de la personne. S’il demeure des défis liés à cette collaboration inédite entre le SPVM et le CSSS Jeanne-Mance, plusieurs ont été aménagés avec satisfaction, dont l’échange d’informations9 et le partage des rôles.

Au sein de l’équipe, il y a un consensus autour du fait qu’on s’adresse à des personnes peu reconnues et peu entendues : au quotidien, un travail de tous les membres d’EMRII consiste donc à faire exister la personne à travers la création d’un lien. Il y a également un important travail effectué pour amener la personne à reconnaître et à limiter les risques encourus, à identifier ses besoins et à se mobiliser vers son propre mieux-être. Notons que le rôle des policiers EMRII repose principalement sur un travail de suivi et de prévention. Bien qu’en uniforme policier, ils ne procèdent pas à des arrestations, remises de contravention ou autre travail de nature répressive. Lorsque des situations l’exigent, en raison d’un mandat d’arrêt, de comportements violents ou d’un état mental perturbé nécessitant un transport hospitalier, ils font appel aux patrouilleurs.

« Dans quoi on est ? »

Monsieur Paré est un homme vivant à la rue depuis plus de quinze ans lorsqu’il est référé à EMRII. Il a une dépendance aux drogues dures et est réputé faire des psychoses toxiques à répétition. Monsieur Paré a été l’objet d’un nombre record de transports hospitaliers. Il est très connu des policiers du centre-ville qui interviennent auprès de lui plusieurs fois par jour, parce qu’il est au milieu de la rue, scrutant le sol, ou qu’il est très intoxiqué. Au cours des premiers mois de suivi, intervenants et policiers iront le voir régulièrement sur la rue, à l’hôpital et lors de ses séjours en détention. Ils vont également colliger différentes informations auprès des nombreux acteurs autour de monsieur Paré : patrouilleurs qui le côtoient au quotidien, commerçants et professionnels de la santé.

Derrière un « simple problème de toxicomanie », l’infirmière, la travailleuse sociale et l’éducateur spécialisé émettent l’hypothèse d’une inaptitude cognitive liée à un problème de santé mentale. C’est sur la base d’un dossier étoffé que les professionnels d’EMRII vont interpeller patrouilleurs et personnel hospitalier à participer à une intervention cohérente visant une requête d’évaluation psychiatrique. Après une année et demie de suivi, et après avoir fait preuve de créativité et de beaucoup d’insistance auprès des collègues de leurs institutions respectives, monsieur Paré a été pris en charge par une équipe en santé mentale et aujourd’hui, il est hébergé en CHSLD.

C’est aux points de rencontre des mandats de chaque institution que se définira l’espace de travail de l’équipe mixte. L’intervention repose sur une analyse commune qui est souvent exprimée par les professionnels d’EMRII par le fait de convenir « dans quoi on est ». On pourrait craindre que l’un ou l’autre des acteurs soit à l’occasion freiné dans sa mission dans le cadre des interventions conjointes d’EMRII. On pourrait aussi redouter que cet espace qui combine les obligations d’agir de plusieurs professions soit fort étroit et qu’il signifie pour les personnes desservies des relations de contrôle accrues. Or, ce qui se dessine est davantage un continuum entre différents registres d’intervention qui s’appuient sur une définition commune à propos d’une personne et de sa situation. Le travail de chaque professionnel de l’équipe consiste notamment à s’assurer que les préoccupations dont il est garant ne soient pas échappées dans l’élaboration des stratégies d’intervention.10

C’est ensuite sur la base d’une vision d’ensemble de la situation d’une personne et de l’environnement que différents acteurs seront interpellés par les professionnels d’EMRII en vue d’une intervention cohérente. Le rôle des policiers EMRII est d’être en lien avec l’environnement de la personne (patrouilleurs, résidents, commerçants) afin de favoriser une cohabitation harmonieuse. Ils sont en contact régulier avec les patrouilleurs qui côtoient la clientèle d’EMRII, les tenant informés du développement des suivis et faisant des recommandations sur des interventions appropriées : « Le rôle le plus important [du policier EMRII], c’est la courroie de transmission. On vit l’intervention, on observe ce qui se passe au niveau biopsychosocial et légal, on obtient certaines informations sur l’individu, ses forces, ses difficultés. Puis on fait des recommandations et on soutient les patrouilleurs. On a l’expertise de la mentalité policière, on est les meilleures personnes pour comprendre leur réalité et leur donner les bons outils pour travailler avec ces gens-là quand on n’est pas là. » (Policier EMRII)

Pour leur part, infirmière, travailleuse sociale et éducateur spécialisé restent en lien avec la personne à travers les différents lieux où elle se trouve, afin de favoriser un rapport de confiance, de travailler la motivation et de trouver des ressources pour l’accompagner vers un mieux-être, en mobilisant différents acteurs autour d’elle. Un intervenant d’EMRII soutient à ce sujet que « La particularité d’EMRII, c’est qu’on fait de la gestion de cas et on va suivre la personne partout où elle est, à travers tous les services – y compris le système de justice – pour éviter le phénomène des portes tournantes. Pour la première fois, on a vu des équipes du CSSS apparaître en prison. On va aussi se déplacer à la cour pour participer aux recommandations à propos de la sentence. »

EMRII n’a pas pour mandat de déjudiciariser les personnes qu’elle dessert. Par ailleurs, les contours de la judiciarisation sont revus à la mesure de l’évaluation de la vulnérabilité des personnes qui est réalisée par les intervenants sociaux et de la santé du CSSS. Le travail de collaboration entre les professionnels d’EMRII et les acteurs du système judiciaire permet de noter le chemin parcouru au sein de l’équipe concernant l’articulation entre différentes logiques d’action. Si ce furent au départ des espaces de rencontre difficiles à concilier dans un travail d’intervention conjointe, il est aujourd’hui convenu que la posture de l’équipe face à la cour consiste à faire un état de la situation et des recommandations visant à ce que la personne soit entendue et qu’elle accède aux services dont elle a besoin ; cela tout en permettant de dénouer la récurrence des interventions policières et les enjeux de cohabitation dans l’espace public. Les dossiers présentés à la cour par les policiers EMRII s’adressent à la fois au procureur et à l’avocat de la défense. De plus en plus reconnue pour son expertise judiciaire en matière d’itinérance, EMRII est sollicitée par la cour dans certains dossiers pour y faire des recommandations.

Respect

Pour des dizaines de personnes qui vivaient à la rue depuis dix, quinze ou vingt ans et qui faisaient les portes-tournantes des hôpitaux et des prisons, les professionnels de l’équipe sont parvenus, à moyen et à long terme, à cheminer avec elles vers une stabilisation de leur état de santé, à les arrimer aux services et à contribuer à une cohabitation publique plus harmonieuse.

Quelques personnes alors desservies par EMRII ont été rencontrées au cours de l’été 2012. Toutes ont parlé d’une expérience positive avec les professionnels d’EMRII. Il s’agit avant tout pour elles d’être abordées avec respect, d’être entendues et reconnues. Et c’est à cette lumière qu’elles évaluent la pertinence des services d’EMRII et qu’on les compare aux autres services à travers lesquels elles sont passées, comme le souligne cet homme rencontré en entrevue :

« Dans les hôpitaux, ils me connaissaient. Ils me gardaient pour la nuit et l’affaire que je savais, ils me mettaient dehors le matin. En sortant de là, c’était une bouteille de bière et je recommençais à consommer. (…) L’hôpital n’aurait jamais fait une chose semblable. Mais eux [EMRII] savaient que ça ne feelait pas. Ils savaient que j’étais nerveux et que la boisson avait le contrôle. Avec les conseils que j’ai eus du CLSC et des policiers, et l’entourement qu’ils m’ont donné, ils sont venus à bout de me faire comprendre beaucoup de choses. »

Certains estiment faire l’objet d’un traitement préférentiel qui surprend, mais qui réconforte aussi. D’autres parlent d’une équipe qui leur a été d’une grande utilité. Compte tenu de leurs mauvaises expériences antérieures, plusieurs s’étonnent aussi du travail des policiers EMRII. On apprécie leur rôle non intrusif et les interventions en prévention, dont les mises en garde et les conseils pour éviter les interventions policières. Pour plusieurs, EMRII met de l’avant la dimension « protection » de la police : « Eux, leurs questions, ils ne vont pas vraiment toucher le côté prisonnier et qu’est-ce que j’ai fait pour aller en prison. Eux, c’est plutôt : qu’est-ce que je devrais faire pour changer mon mode de vie.»

Passeurs

La rencontre des expertises et des moyens de travail des policiers et des intervenants du CSSS apparaît comme un atout important pour se donner les moyens d’un suivi continu et travailler de manière créative avec des personnes qui, du point de vue des différents acteurs, apparaissent et disparaissent. Les professionnels d’EMRII sont parvenus à établir une identité d’équipe, un langage commun et un partenariat équilibré entre deux cultures d’intervention fort distinctes. Parmi les facteurs qui contribuent à cet équilibre au sein de l’équipe mixte, les professionnels rencontrés notent : la présence de professionnels d’expérience, le savoir-faire et le savoir-être acquis sur le terrain dans le cadre d’interventions conjointes, la double coordination (une au sein de chaque institution) et l’esprit de collaboration des personnes qui composent l’équipe. Autant d’ingrédients contribuant à ce que les rôles ne soient pas confondus et que les limites de l’intervention de chaque professionnel soient claires, tout en ayant la souplesse d’aménager des espaces de collaboration.

EMRII constitue un espace d’innovation dans la rencontre de deux univers d’intervention, alors que la collaboration entre les différents acteurs qui travaillent en itinérance demeure un enjeu de taille. En filigrane de leur mandat premier de contribuer à de meilleures conditions de vie des personnes, les membres de l’équipe et les gestionnaires d’EMRII expriment le désir de contribuer à un changement dans les pratiques de leurs institutions. Parmi les efforts déployés en ce sens, il y a l’élaboration d’outils de référence et des capsules d’information destinés aux patrouilleurs pour guider leurs interventions auprès de personnes à la rue. S’il y a traditionnellement de la méfiance entre les acteurs des milieux de la santé, des services sociaux et communautaires et les policiers − notamment, de fréquentes incompréhensions quant à la façon d’exercer le jugement professionnel −  les  professionnels d’EMRII se définissent comme des passeurs qui permettent peu à peu une meilleure compréhension entre deux univers organisationnels.

Dans le cadre de la recherche menée en 2012, nous nous sommes principalement intéressés au fonctionnement interne et aux pratiques d’intervention propres à l’équipe EMRII. Il y aurait, dans un deuxième temps, à documenter la manière dont l’expérience de ce partenariat influence les pratiques des institutions partenaires, à la fois au SPVM et dans les CSSS. Dans un contexte où l’itinérance est une réalité de plus en plus présente dans les divers secteurs de l’île de Montréal et de la province, il nous semble devoir se poser la question de l’impact d’EMRII sur les institutions porteuses.

Éloignement des services publics : contraintes et sens critique

Dans le cadre d’une action collective à destination d’un foyer de travailleurs migrants, Ismaël, un Malien âgé de 34 ans, s’est vu proposé un bilan de santé gratuit.2 Il a accepté, bien qu’il jugeait son état de santé bon. Au cours de ce bilan de santé, le médecin lui a diagnostiqué un problème aux yeux et aux oreilles. Le médecin l’a orienté directement, non sans difficulté, vers les urgences hospitalières afin de traiter ses problèmes auditifs. Son oreille droite était gravement infectée. Il n’entendait plus de celle-ci et risquait la surdité s’il n’était pas rapidement pris en charge médicalement. Ainsi, alors qu’il avait un problème de santé handicapant, puisque altérant son audition, et qu’il pouvait bénéficier de soins gratuits, Ismaël n’avait pas consulté de médecin depuis son arrivé sur le sol français, il y a plus de sept ans.

Des situations identiques sont de plus en plus constatées et documentées en France. Ces situations surprennent et inquiètent à la fois. Elles surprennent, d’une part, parce qu’elles touchent davantage les personnes en bas de l’échelle sociale, c’est-à-dire celles qui, a priori, ont un état de santé plus dégradé que celui du reste de la population et devraient ainsi être suivies sur le plan médical. Elles surprennent également pour qui connaît le système de soins français : plusieurs dispositifs ont été mis en place dans les années 1990 pour favoriser l’égal accès aux soins pour tous, par exemple en soutenant les dispositifs de soins gratuits ou en renforçant l’accès à une complémentaire santé gratuite. Et, d’autre part, l’éloignement du système de soins pour une partie de la population inquiète à la fois les professionnels de la santé publique, les acteurs politiques et associatifs ou encore les chercheurs, car, derrière, les enjeux sont multiples : sur le plan de la santé publique (le non-recours aux soins aggraverait la santé des personnes et contribuerait aux inégalités sociales de santé), de la citoyenneté (chacun devrait bénéficier de manière égale de ses droits politiques, civiques, mais également sociaux, dont le droit à la santé et aux soins) et enfin sur le plan économique (éviter les surcoûts liés à des retards aux soins).3

Les réflexions sont ainsi en cours pour savoir quelles sont les actions à mener pour « aller chercher les personnes les plus éloignées du système de santé ».4 Or, en amont, il reste que l’explication de ces situations échappe pour une bonne partie à ceux qui s’en préoccupent. Quand nous étions en contact avec des médecins ou des intervenants sociaux par exemple, ils nous interpellaient avec cette question récurrente : « alors, vous, les sociologues, qu’avez-vous à dire là-dessus ? ». Pour y répondre, nous avons fait le choix de rencontrer les personnes directement concernées par les situations que nous souhaitions comprendre, vers qui le micro est peu tendu alors même qu’il est question d’elles. L’enquête nous a amenés à réaliser une centaine d’entrevues5 avec des personnes repérées et désignées par nos différents partenaires (dont des associations et des centres d’examen de santé) comme étant « problématiques », du fait de leur précarité sociale et de leur situation de « non-recours aux soins ».6 La démarche était celle d’une sociologie compréhensive qui a l’avantage de restituer les points de vue des individus sur leurs situations, de reconstruire le sens qu’ils attribuent à leurs pratiques, expériences et actions.

Non-accès

« On a pas le droit de se soigner ». Dans ses propos, dont nous isolons ici un court extrait, cette femme juge insuffisantes et surtout injustes les conditions d’accessibilité aux soins. Comme d’autres, elle fait état du parcours nécessaire pour obtenir les services d’un professionnel de santé, où l’on doit faire face à une succession de barrières, qui sont d’autant plus hautes que l’on est situé en bas de l’échelle sociale. Comme au Québec, les personnes signalent les longs délais pour obtenir des rendez-vous, mais mettent également l’accent sur la raréfaction de l’offre médicale dans certains territoires, les refus de soins dont sont victimes certains patients et le coût des soins. Pour comprendre en quoi consistent ces barrières, il faut se replacer dans le contexte de la France, dans lequel se situent les entrevues. Par exemple, sous couvert de « responsabiliser » les usagers et de réduire le déficit public de santé, les réformes successives ont eu depuis les années 1990 pour effets d’augmenter la contribution financière des patients et surtout d’augmenter la place de la couverture complémentaire dans la prise en charge des dépenses de santé (Elbaum, 2008). Or l’accès à celle-ci reste très inégal : les ménages les plus riches consacrent 2,9% de leur revenu avant impôt pour souscrire à une complémentaire, alors que les ménages les plus pauvres y consacrent 10,3%, de surcroît pour obtenir une complémentaire santé de moins bonne qualité (Kambia-Chopin et al., 2008). Il y a bien eu la mise en place de la couverture maladie universelle complémentaire (Cmu-C)7, mais ce dispositif n’est pas utilisé par tous ses bénéficiaires potentiels (Revil, 2010) et il n’évite pas le classique effet de seuil ni le statut stigmatisant qu’il confère aux personnes qui en bénéficient. Des trous persistent dans ce qui a été présenté comme « un filet de sécurité » pour les plus pauvres.

Les témoignages abondent de la part de personnes qui renoncent à consulter, parfois définitivement mais le plus souvent temporairement, du fait de barrières qui se succèdent. En ce sens, ces constats viennent pleinement réactualiser les observations faites par la sociologue Parizot il y a quelques années : « la décision de consulter ou non un médecin dépend effectivement des possibilités de recours, à la fois financières, géographiques et matérielles. Or, de manière générale, les structures sanitaires ne sont pas accessibles à tous de la même manière. Par ailleurs, les circuits d’accès, l’orientation des patients par les professionnels, ainsi que la distance sociale et l’image des centres médicaux conduisent à des phénomènes de dissuasion symbolique qui tendent à éloigner certains types de clientèles de certaines structures. Parfois même, la dissuasion dépasse le stade du symbolisme… » (Parizot, 1998 : 39). C’est le cas lorsque des discriminations viennent directement, sous de multiples formes, entraver l’accès aux soins de certaines catégories de la population (Carde, 2010).

Au-delà des problèmes strictement relatifs au (non-)accès aux soins, les entrevues permettent de saisir comment les personnes vivent ces situations. Les témoignages renseignent à de nombreuses occasions sur le ressentiment ainsi occasionné, c’est-à-dire ce « mélange d’envie et de mépris qui joue sur un différentiel de situations sociales et fixe les responsabilités du malheur que l’on subit sur les catégories placées juste au-dessus ou juste au-dessous sur l’échelle sociale » (Castel, 2003 : 48-49). Au-dessus, on retrouve la critique d’une « médecine à deux vitesses », « à l’américaine » où on est abandonné lorsque l’on est en bas de l’échelle sociale. Dit plus simplement, comme l’avance amèrement un homme rencontré en entrevue, « je suis pauvre, je crève ». Au-dessous, de manière plus inattendue, les critiques portent sur les personnes plus pauvres, mais qui sont éligibles à des aides et prestations sociales. Pour résumer ce point de vue, la possession de la Cmu-C ou de l’Aide médicale de l’État (Ame)8 privilégierait les plus pauvres dans la prise en charge de leur santé et ne les exposerait alors pas à des renoncements financiers. Typique est le cas d’un homme qui a perdu plusieurs de ses dents de devant à cause d’un accident de travail, dans le cadre de son métier de plombier. Il s’est renseigné pour obtenir les soins nécessaires, avant de s’y résigner. Le faible niveau de remboursement l’en empêche. Or, l’absence de soins le stigmatise au sens où elle lui confère un « attribut qui jette un discrédit profond » (Goffman, 1975 : 13) en le faisant ressembler, selon ses propos, à « un clochard qui, parce qu’il boit trop, parce qu’il fume trop, il a perdu ses dents ». Il critique alors les bénéficiaires de l’aide sociale, qui seraient favorisés par rapport à lui sur le plan des soins : « ce n’est pas un luxe que je voudrais me permettre. C’est un accident de travail. Je travaillais, je cotisais…  je vois les Rmistes, ils ont plus d’avantages que moi, quoi. Alors que moi, c’était pour le travail ». Sur le même principe, dans d’autres entretiens, ceux qui sont ciblés sont les « réfugiés politiques », qui, « quand ils arrivent en France, ils ont tout, le logement, la voiture, la Sécu ».

Les entrevues laissent entendre que les personnes « éloignées » du système de soins se considèrent davantage comme des personnes oubliées ou, plus fortement, comme mises à l’écart du système de soins et « rejetées » de la société. On le voit avec le cas du ressentiment, l’accès aux soins dépasse les aspects proprement sanitaires pour toucher des enjeux sociaux relatifs à la cohésion sociale. Le principe selon lequel cette dernière passe par l’accès de tous aux droits sociaux, principe très fort en France et plus généralement en Europe, est ainsi fragilisé par la succession d’obstacles rencontrés par certaines personnes lorsqu’elles veulent bénéficier de soins et qui leur laissent penser qu’elles ne peuvent pas bénéficier des mêmes soins, et donc des mêmes droits, que le reste des citoyens. Une « société de frontières » semble bel et bien se dessiner autour des enjeux d’accès aux droits sociaux (Warin, 2010).

Non-utilisation

Ce qui vient d’être dit dépend d’un élément : des besoins de soins doivent être identifiés par la personne et elle doit se projeter dans une démarche de soins. En effet, ce n’est qu’à cette condition que l’on peut ressentir des obstacles. Or, une partie de nos enquêtés ne parlent pas d’obstacles ni de barrières. Non sans surprise, les questions posées à ce propos ne faisaient pas sens à l’ensemble des interlocuteurs. Malgré les relances, les aspects économiques, géographiques et professionnels étaient rapidement abordés, pour ne pas dire évacués. La  raison en est simple : ils sont dans la non-demande. On passe ainsi de la problématique du non-accès à celle en amont, à savoir la non-utilisation des soins.

Ce qui retient l’attention, c’est que cette non-demande est argumentée, justifiée par les personnes. Elles ont de « bonnes raisons »9 d’être éloignées des soins, par exemple parce qu’elles aspirent à l’autonomie. Prenons l’exemple de la première entrevue que nous avons réalisée avec un homme de 60 ans, Tunisien. Dès le début de l’entretien, il avance que cela lui « arrive d’être malade mais je me soigne tout seul, avec des méthodes vieilles ». Il poursuit immédiatement en décrivant les méthodes employées pour se soigner, dont voici un extrait : « Quand t’as de la fièvre, il faut prendre la soupe le soir, une soupe très très chaude, n’importe laquelle, un potage… mais il faut que ça te brûle là où t’as les boutons blancs dans la gorge. Tu bois, tu bois, t’as la langue qui brûle mais c’est bien, c’est ce qu’il faut. C’est la chaleur qui détruit tout. Ça, c’est le soir, ou tu peux aussi prendre une tisane avec beaucoup de miel. Après le matin, tu presses plein de citrons, bien fort, et tu mets de l’huile d’olive. Il faut qu’elle soit pure, comme ça, le mélange il te fait du bien à la gorge ». Tout est question selon lui de connaissances à acquérir et de décisions à savoir prendre. Alors les symptômes disparaîtront, et ce, d’une manière plus efficace que par des médicaments : « Moi, je dis les cachets, c’est des cachets pour les poules, ça sert à rien, ça t’endort quelques jours, tu peux rien faire, t’es pas bien alors que moi, en un jour, c’est fini, t’es plus malade ».

Son cas est loin d’être anecdotique. Il n’y a qu’à voir les descriptions minutieuses des pratiques, hétérogènes, d’automédication qu’utilisent ces personnes et des règles à suivre pour ne pas prendre de risque avec leur santé.10 Car recourir à l’automédication n’est pas faire tout et n’importe quoi avec sa santé. Ce sont des pratiques revendiquées par les personnes qui s’inscrivent dans la volonté d’être autonomes à l’égard de leur santé, c’est-à-dire d’être un autosoignant. Comme l’avance un enquêté : « j’en connais des choses, je pourrais presque être médecin ! ». Cela signale le fait qu’être « éloigné du système de soins » ou en « non-recours aux soins » n’est pas synonyme d’absence de soins. Enfin, l’autonomie vient particulièrement bien expliquer pourquoi l’éloignement du système de soins n’est pas perçu ni vécu pour tous ni comme un « problème » ni comme un « risque », contrairement à la représentation commune de ce phénomène.

Les trois significations

Pour toutes ces raisons, il est important de ne pas condamner ces pratiques ni de les juger comme des comportements « irrationnels » d’un point de vue médical ou typiques d’un certain « folklore » lié aux différentes cultures. À ce titre, suivons Langlois qui, analysant le recours aux médecines parallèles, alternatives et naturelles (MPAN) chez les malades du sida, note que « l’investissement des malades dans les pratiques alternatives est une preuve supplémentaire de la désacralisation de la médecine et de la sécularisation de la maladie. Il n’y a plus de figure centrale et exclusive qui incarne le recours naturel face au mal, plus d’institution qui incarne l’espace de ce travail quasi magique de la guérison. Pour autant, il ne s’agit pas d’une crise ou d’une dissolution des repères, car le recours aux MPAN renferme un sens dont il faut suivre le fil pas à pas et disséquer les différentes dimensions » (Langlois, 2006 : 180). Entrons à notre tour dans l’analyse sociologique des trois principales significations attribuées par les individus à l’autonomie, synthétisables par trois extraits d’entrevues.

« J’ai une dent contre les médecins. »

Dans la première signification de l’autonomie, prendre en charge soi-même ses problèmes de santé se comprend parce que l’on ne veut plus entrer en contact avec les institutions de santé et leurs professionnels. Les expériences de fréquentation de ces derniers par le passé sont ici déterminantes. Le sentiment de ne pas avoir été entendu par les soignants ou, entre autres, d’avoir été mal (ou moins bien) traité que d’autres, nourrissent un déficit de confiance dont les effets se font ressentir sur la valorisation de l’autonomie. C’est dans ce sens que l’on peut interpréter la situation d’une jeune fille qui insiste sur la volonté de se soigner elle-même, avec les huiles essentielles ou en « laissant le corps agir », plutôt que de recourir aux médecins. Elle retient des derniers contacts qu’elle a eus avec eux qu’ils font « du chiffre », ne prennent pas soin de leurs patients, ne sont « pas trop trop compréhensifs » et « bombardent trop de médicaments ». Ici, la confiance n’y est plus puisque la consultation éventuelle d’un médecin est synonyme d’une forte prise de risques (risques dans l’attitude et les compétences du soignant comme dans l’effet du traitement donné). Le non-recours prend ici le sens d’une protection.

« Le trou de la sécu, c’est pas moi. »

L’autonomie renvoie ensuite à ce que nous avons qualifié de logique citoyenne de non-recours. Il s’agit d’une réponse aux injonctions faites à chacun d’être un acteur responsable de sa santé, en y portant une attention constante et en consultant un médecin uniquement quand c’est « nécessaire », dans l’objectif de participer à l’effort de lutte contre le déficit public de santé. Autrement dit, les situations de non-recours sont ici le reflet de l’application de la norme de l’autonomie, véhiculée en partie par certains professionnels de la santé et des acteurs du champ politico-administratif.11 Les personnes en situation de non-recours ne se situent plus nécessairement dans l’opposition aux médecins, mais parfois dans la complémentarité avec eux. L’exemple d’un homme qui n’a consulté ni médecin ni dentiste depuis sept ans, bien qu’un bilan de santé ait révélé plusieurs problèmes de santé, est significatif. Selon lui, « c’est la même chose que pour une voiture, quand on pense qu’il y a un problème, on va d’abord voir sous le capot si c’est une petite panne et si on ne sait pas faire nous-mêmes », ce qui permet de ne « pas dépenser l’argent public ». Il poursuit ensuite : « Par exemple, là, j’ai une déchirure au bras depuis un an, qui me fait quand même un peu mal. Je sais que c’est pas utile d’aller chez le médecin. Je sais quel remède il me faut, c’est tout simplement du repos. Je ne vois donc pas pourquoi je devrais aller là-bas pour m’entendre dire ce que je sais déjà. En plus, il va donc me donner du repos mais avec ma formation, j’ai besoin de mes bras donc je ne peux pas me permettre. Par contre, j’irais chez le médecin si j’ai une douleur à la poitrine par exemple car je sais qu’il y a des risques derrière, d’infarctus. Mais j’irais jamais voir un médecin juste pour le besoin d’en aller en voir un. »

Quoi qu’il en soit, cette deuxième conception de l’autonomie ouvre la réflexion sur une autre façon d’envisager la citoyenneté, où être citoyen passerait par un usage modéré voire un non-usage de ses droits sociaux.

« J’ai jamais été très médecin. »

Le choix de gérer soi-même un symptôme plutôt que de consulter directement un professionnel de santé est enfin expliqué, non plus parce qu’on ne peut faire autrement, mais parce qu’on « n’aime pas aller » chez les médecins, qu’on n’est pas « du genre à [y] aller tous les 5 minutes » ou que « c’est pas mon truc ». Les personnes renvoient leur absence de contacts avec le système de soins à une préférence  personnelle. Lorsqu’on leur demande pourquoi elles ont ce type de préférence, il leur devient difficile de trouver une raison précise et objective. Il est question de manières d’être fortement intériorisées, d’habitudes ou de goûts inscrits sur la longue durée. Toutefois, l’analyse des entretiens donne à voir autre chose que des choix individuels. Ces personnes étaient fortement exposées à des contraintes en matière d’accès aux soins lorsqu’elles étaient jeunes, par exemple parce qu’elles vivaient dans une région ou un pays où l’offre de soins était rare. Peu à peu, ces contraintes sont intériorisées et ce qui était avant une difficulté est présenté comme un choix assumé. Il est essentiel de garder à l’esprit quelles sont les conditions qui ont participé à l’élaboration de ce choix car, comme le rappelle Martin, « les contraintes qui pèsent sur certaines couches sociales ou certains acteurs sociaux sont telles que le choix se résume bien souvent à une rationalisation a posteriori, compte tenu des faibles marges de manœuvre de l’acteur » (Martin, 2007 : 225).

Pertinence

La situation des personnes éloignées ou invisibles du système de soins, confrontée à des obstacles permanents à l’accès aux soins, vient illustrer les failles d’un système de santé supposément universel. Il serait cependant réducteur de n’y voir que cela, car ces personnes ne sont pas toutes passives à l’égard de leur santé. Au contraire, le non-recours est une forme d’action, que l’on voit particulièrement dans le cas de l’automédication ou du refus d’entrer dans le rapport conflictuel avec les professionnels de la santé. Les populations précaires n’apparaissent pas en cela très différentes des autres. Comme d’autres, elles ont une définition de ce qu’est la santé et de la place à lui conférer. Comme d’autres, elles élaborent des représentations profanes de la maladie et des besoins de soin qui ne correspondent pas toujours aux représentations des professionnels de santé et à des considérations biologiques. Comme d’autres, elles cherchent parfois à prendre en charge elles-mêmes leur santé.

Quelle que soit la raison de leur situation, celle-ci mérite toute l’attention à un moment où l’évaluation devient partout obligatoire. Elle permet de sortir d’une évaluation trop souvent orientée vers la satisfaction des usagers pour aborder celle des non-usagers, qui sont en quelque sorte dans l’ombre, et ainsi poser la question : qu’en est-il des dispositifs de soins qui ne touchent pas leurs destinataires ? C’est toute la question de l’effectivité qui est remise au centre, c’est-à-dire de l’écart entre les impacts prévus lors de l’élaboration d’une politique publique – ce qui « devrait être » – et les impacts réels sur les bénéficiaires – ce qui « est ».  Et, en même temps, elle invite à dépasser la seule question de l’effectivité pour envisager celle de la pertinence des dispositifs d’après le point de vue des destinataires potentiels. C’est à cette condition que le non-recours ne sera plus uniquement perçu comme le reflet de dysfonctionnements organisationnels, mais également comme l’expression d’un sens critique de la part des destinataires des politiques publiques pour (re)penser et concevoir l’intervention publique à leur égard.

Les deux mondes

Quand les personnes en situation de pauvreté se rendent chez le dentiste, celui-ci leur enlève souvent la dent qui est mal en point parce que les soins pour la garder sont plus longs et plus coûteux. Elles n’ont pas d’autres ressources où aller en dehors des cabinets privés de dentisterie et des cliniques universitaires, alors que leurs besoins sont importants et qu’une mauvaise dentition est source de stigmatisation et de discrimination à l’emploi.

L’idée d’une clinique dentaire pour les jeunes de la rue remonte au début des années 2000, lorsque deux étudiants en médecine dentaire interpellés par la pauvreté au centre-ville ont pris l’initiative de proposer leurs services au CLCS des Faubourgs. Les infirmières du CLSC avaient alors des questions sur la santé dentaire des patients auxquelles elles ne pouvaient répondre, notamment celle des jeunes de la rue. Dans le cadre d’un travail dirigé que j’ai supervisé, les étudiants ont participé à des activités de promotion de la santé auprès d’organismes communautaires du territoire et rejoint des jeunes de la rue dans leur milieu de vie. Ils se sont passionnés pour cette question en même temps qu’ils ont pris conscience de l’ampleur des besoins. Ils ont constaté que distribuer du dentifrice et des brosses à dents à des personnes qui vivent dans la rue, ont mal aux dents, se trouvent en situation de grande pauvreté sans carte d’assurance maladie et qui ne reçoivent parfois même pas leur chèque d’aide sociale, était un premier pas certes, mais insuffisant pour avoir un véritable impact sur leur santé. En collaboration avec Guylaine Cyr et Frédéric Doutrelepont, nous avons évalué les besoins des jeunes de la rue, dont les résultats ont justifié ensuite la mise en place d’une clinique dentaire mobile.

Engagement et liberté

La clinique dentaire est née de leur engagement auprès des jeunes de la rue et de certains constats issus du projet de recherche, notamment celui de l’absence de lieux où ils pouvaient recevoir des soins dentaires alors que leurs besoins étaient importants. À l’origine, la clinique était mobile et les moyens dont nous disposions étaient rudimentaires. Des dentistes bénévoles proposaient des nettoyages au sein des ressources pour jeunes, sur un fauteuil standard, avec une lampe frontale, et le patient crachait dans une poubelle. Rapidement, nous avons eu besoin de fonds pour améliorer la qualité des soins et rejoindre plus de personnes. Nous avons donc contacté différents organismes et fondations qui ont offert un soutien financier, dont la Direction de la santé publique et l’Association des chirurgiens dentistes du Québec. Le CLSC des Faubourgs nous a prêté des locaux et a associé au projet une réceptionniste et une secrétaire à temps partiel.1

De plus, nous avons bénéficié d’un appui de la Faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal, qui a créé deux postes de chargé de clinique, me permettant de poursuivre mon engagement comme superviseur de stage une journée par semaine sans compromettre la viabilité de mon propre cabinet dentaire. Pour l’essentiel, nous fonctionnons avec des dons de matériel, l’aide de dentistes bénévoles et des stagiaires.

Ces derniers sont avant tout intéressés par le travail clinique et cherchent à acquérir de l’expérience auprès de personnes avec des problématiques différentes de celles qu’ils vont rencontrer plus tard en cabinet privé. Il s’agit par exemple de savoir comment réagir face à un client toxicomane. Leur investissement en temps, énergie et émotions dépasse de loin ce qui leur est demandé dans un stage classique, puisqu’il n’y a personne derrière eux au CLSC pour leur dire « Ne fais pas ci, ne fais pas ça ». Ils ont la liberté d’expérimenter, ce qui est le plus formateur à mes yeux. Je n’aurais pas peur de me faire soigner par les étudiants qui viennent à la clinique, car ils font preuve de jugement et d’un sens des responsabilités. Il est rare que j’aie à intervenir et les cas plus complexes sont référés au département de chirurgie de l’Hôpital Notre-Dame.

La fragilité des liens

Le profil des patients a évolué. Il n’y a presque plus de punks, mais nous faisons face à plus de personnes avec des problèmes de santé mentale. Ce sont des personnes qui ont, dans l’ensemble, une bonne santé dentaire, ayant reçu des soins de base, bu du lait, s’étant brossées les dents durant leur enfance. Mais, à la suite de certaines circonstances (familiales, personnelles, économiques), elles se sont retrouvées dehors ou à dormir chez des amis et elles ne peuvent maintenir une hygiène et des soins dentaires suffisants. Dans les débuts de la clinique, nos actions étaient d’ordre curatif et préventif, alors qu’aujourd’hui, nous souhaitons davantage réaliser un travail de prévention auprès de jeunes en rupture avec le système de soins dentaires. Je remarque également que moins de mineurs fréquentent nos services, alors que la clinique s’adresse aux 14-25 ans et qu’il nous arrivait même de soigner des jeunes de 12 ans. Désormais, la majorité des jeunes que nous rencontrons sont majeurs.

Si la mission de la clinique n’a pas changé et si nous travaillons toujours à sauver les dents des jeunes de la rue, le contexte dans lequel nous exerçons a, quant à lui, changé. Les liens que nous avions avec les ressources communautaires se sont progressivement relâchés. Nous ne passons plus de temps dans les ressources communautaires alors qu’à nos débuts, il nous arrivait d’y faire des distributions de pénicilline et de brosses à dents, avec un travailleur social et un étudiant. J’ai l’impression que les changements administratifs et de personnel ont aussi contribué à la baisse de la visibilité de la clinique et à la diminution de sa fréquentation par les jeunes. Les liens de confiance entre eux et les ressources sont difficiles à préserver et des détails peuvent parfois les ébranler. Les exigences de la Faculté de médecine dentaire ont également évolué et les étudiants qui font le choix de venir rencontrent plus d’obstacles qu’avant pour faire reconnaître la valeur de leur expérience acquise à la clinique, alourdissant par la même occasion ma charge administrative. Pourtant, ils n’ont jamais fait un mauvais usage de leur liberté.

Sur le plan financier, la clinique est toujours fragile après presque dix ans d’existence. Il serait déplorable que des contraintes matérielles soient un obstacle à l’action que nous menons auprès des jeunes. D’autres éléments permettent toutefois de rester optimistes, notamment le soutien renouvelé du CSSS depuis le début de la clinique, l’implication de dentistes bénévoles, la possibilité d’envoyer une fois par an un patient à la Faculté de médecine dentaire de l’Université de Montréal afin qu’il y reçoive un traitement clinique, et le passage prochain de mon poste de chargé de clinique à deux demi-journées par semaine au lieu d’une, ce qui laisse entrevoir la possibilité de développer nos activités. Quand j’arrive au CSSS, je me trouve plongé directement dans l’action avec les activités cliniques, les coups de téléphone, les commandes à prendre et les factures à régler, à tel point que je n’ai jamais le temps d’ouvrir mon ordinateur.

La fibre sociale

Une des clés du succès de la clinique est que ce sont des jeunes qui traitent des jeunes ; ils ont le même langage, écoutent la même musique et fument peut-être les mêmes choses. Les excellents dentistes ne manquent pas, mais les conseils de jeunes s’adressant à des jeunes sont particulièrement efficaces. Même s’ils ont un mode de vie atypique, ceux que nous recevons ont leurs rêves et veulent s’en sortir. En venant à la clinique, ils voient des jeunes qui réussissent et ils sont curieux. Réciproquement, les contacts qu’ont les stagiaires avec des jeunes provenant d’un autre milieu qu’eux les enrichissent, affectant souvent leurs choix ultérieurs de carrière ou aiguisant leur sensibilité sur la question de l’accès aux soins pour les populations marginalisées. Ils permettent aux étudiants qui ont une fibre sociale de trouver une voie qui leur correspond davantage. De plus en plus de dentistes bénévoles s’investissent à la clinique et je viens d’apprendre qu’une orthodontiste allait probablement venir une journée par mois, ce qui nous permettrait ainsi de proposer de nouveaux soins. Tous les dentistes bénévoles qui s’impliquent sont passés ici comme stagiaires. Ce sont pour la plupart des néo-Québécois, qui trouvent peut-être dans cet engagement une façon de redonner un peu de ce qu’ils ont reçu de leur pays d’accueil.

Nous gagnerions à renforcer l’aspect multidisciplinaire de notre travail auprès des jeunes de la rue au sein du CSSS. Les médecins et les infirmières – qui voient chaque patient avant le passage au cabinet dentaire – ont, par exemple, peu de contacts avec les étudiants-dentistes. De même, des formations pourraient être organisées afin de sensibiliser ces derniers aux enjeux entourant les troubles de personnalité ou le VIH, car il leur arrive d’être en contact avec des patients qui ont des problèmes de santé mentale ou avec des lésions inhabituelles en bouche. Les enjeux autour de l’amélioration de l’accessibilité de nos services sont nombreux. J’espère prochainement pouvoir développer davantage d’activités d’outreach afin de tisser ou renforcer des liens avec le milieu communautaire et rejoindre davantage de jeunes de la rue. Il n’est pas normal que la fréquentation de la clinique diminue alors que différents intervenants soutiennent que les besoins sont toujours aussi nombreux. Associer les jeunes qui ont reçu des soins à la diffusion de l’information apparaît comme une piste porteuse pour nous faire connaître davantage. Peut-être faudrait-il également repenser nos horaires de façon à ce qu’ils correspondent mieux à leurs disponibilités. Enfin, nous nous questionnons sur l’impact de la clinique sur la trajectoire de vie des jeunes. Quelques-uns d’entre eux reviennent nous faire part de leur situation, notamment lorsqu’ils vont mieux et qu’ils ont, par exemple, repris des études ou trouvé un travail, mais beaucoup de personnes disparaissent sans que nous sachions ce qu’elles deviennent. Se dirigent-elles vers une situation d’itinérance à plus long terme, sortent-elles de la rue ou encore, arrêtent-elles de consommer ?

Beaucoup de perspectives semblent porteuses pour l’avenir. Le modèle développé pour les jeunes de la rue pourrait être transposé à d’autres groupes, comme les personnes âgées en CHSLD ou à domicile, sous forme de clinique mobile. Beaucoup d’aînés sont démunis sur le territoire et ne peuvent pas consacrer les 600 à 800$ requis pour l’achat d’un dentier. Je pense également aux projets qui pourraient être réalisés pour la santé dentaire des jeunes immigrants.

Partager la souffrance

Les dentistes sont formés avec l’idée que la médecine dentaire est une activité hautement lucrative. Les personnes démunies et les dentistes appartiennent à deux mondes qui ne se rencontrent quasiment pas. On peut avoir des diplômes et être très compétent mais rien ne remplace le travail clinique et le contact avec les clients. À mes yeux, un bon clinicien est quelqu’un qui a une passion pour ce qu’il fait, qui est proche du terrain et qui est capable de réfléchir à long terme. Partager la souffrance humaine de certains groupes marginalisés permet de faire des investissements collectifs plus déterminants que d’autres en termes de santé publique. Je crois que la recherche peut jouer un rôle en ce sens en documentant les pratiques d’intervention. Savoir que les personnes pauvres sont davantage malades que les autres est important. Se mobiliser pour changer les manières d’intervenir l’est encore plus. C’est pour cela, entre autres, qu’avec d’autres étudiants et le CIPSD2, nous sommes en train de bâtir une clinique dentaire chez RÉZO, un organisme communautaire qui s’occupe de la prévention des ITSS auprès des hommes gais et bisexuels, qui connaissent, eux aussi, des problèmes d’accessibilité aux soins dentaires.

Liberté d’expression

Nous nous installons dans une salle de réunion du collectif Action-autonomie. Je commence l’entretien en demandant la permission d’enregistrer notre conversation. J’appuie sur « record ». Johanne me demande avec un air inquiet :

– C’est enregistré ?
– Oui
– Donc, il faut faire attention à ce qu’on dit ! , me répond-elle à la blague.

Cette petite boutade témoigne d’un enjeu à l’origine des différents regroupements de défense de droits en santé mentale ; un enjeu qui joue le rôle de fil conducteur pour comprendre l’histoire du collectif Action-autonomie, qui fête ses 20 ans d’existence. Cet enjeu, c’est l’information.

Les membres m’expliquent que rien n’est anodin dans l’information que l’on peut donner à un clinicien dans le cadre d’un entretien d’évaluation des troubles de santé mentale. Faire mention de votre implication dans un organisme peut signifier que vous êtes apte au travail. Du coup, vous pourriez perdre une partie de votre revenu d’aide sociale. Cesser de prendre des médicaments peut aussi vous amener à perdre votre statut de « malade » auprès de l’aide sociale ou des compagnies d’assurance. Comment prouver que vous êtes toujours malade si vous ne prenez pas de médicaments ? Même votre humeur du jour au moment de l’entretien d’évaluation peut avoir une influence sur votre vie, en amenant un changement de prescription de médicaments. L’information peut aussi menacer vos revenus et aller jusqu’à mettre en péril votre liberté, en vertu d’une loi d’exception qui autorise l’internement involontaire.

Selon Ghislain, « tu n’as pas intérêt à dire à ton psychiatre que tout va bien. Ou tu n’as pas intérêt à lui dire que ça ne va pas. Tu as intérêt à te taire. Tu ne sais pas ce qu’il va faire avec l’information. Moi, ce que je dis c’est, « vous n’avez qu’un seul droit, celui de vous taire et il est question qu’on vous le retire ». » Si une personne est à l’hôpital et qu’elle dit « ça va pas pire », on risque de lui répondre « Ok, congé! », alors qu’elle n’est pas prête à retourner dans la rue et exprime simplement qu’elle va mieux que la veille. Si elle dit qu’elle ne va pas bien, on risque d’augmenter sa dose de médicaments.

Questionner l’autorité

L’information est un enjeu vital pour les personnes « utilisatrices de services en santé mentale ». Quelle information donner à son psy ? Quelle information notre psy a-t-il sur nous ? Quelle information nous manque-t-il sur nos droits et nos possibilités de recours ? Les personnes manquent d’information et elles reçoivent souvent des diagnostics cliniques sans plus d’explication. Au mieux, il leur est lancé rapidement que leurs problèmes sont d’ordre strictement biologique. Dans cette réponse, le vécu des personnes, les évènements difficiles qu’elles ont traversés et leur condition sociale ne sont reconnus que comme des éléments déclencheurs d’une prédisposition génétique. Il leur est enjoint de suivre un traitement et, plus souvent qu’autrement, il est question de pharmacothérapie. Il n’est exigé de leur part qu’un seul geste : « avaler la pilule » sans en connaître les effets secondaires.1 Médusées face au système psychiatrique, les personnes ont rapidement eu le besoin de se retrouver entre elles pour s’entraider et exiger plus d’informations sur leur situation et sur les variables qui la déterminent.

Au Québec, ce besoin commence à s’exprimer au début des années 60, avec la dénonciation des abus de la psychiatrie de l’époque (dont certains ont toujours cours aujourd’hui, comme l’isolement, la contention et les électrochocs).2 En accord avec l’esprit du temps, émerge un mouvement de contestation de la psychiatrie, dont la forme la plus radicale est sans doute l’antipsychiatrie. La parole des personnes « psychiatrisées » commence à être entendue. Bien que certains « ex-psychiatrisés » militent pour l’abolition pure et simple de la psychiatrie, la plupart ne demandent que des réformes du système psychiatrique. Par exemple, ils souhaitent plus d’informations sur les traitements et exigent d’obtenir plus de droits, dont celui de refuser les traitements. Ils portent attention à l’impact des conditions sociales des personnes dans leur « rétablissement », dont l’insuffisance des revenus et l’accès difficile au logement, et ils revendiquent des solutions alternatives à l’hospitalisation. Au cours des années 80, de nombreuses ressources alternatives voient ainsi le jour. Inspirées par le credo « Ailleurs et autrement », elles développent des pratiques plus respectueuses des personnes.

« Action-autonomie fête [cette année] ses 20 ans. On remonte en 1991. Mais en fait, Action-autonomie existait un peu avant. Il a été fondé au milieu des années 80. C’est un groupe qui s’appelait Auto-psy Montréal. Il y avait aussi Auto-psy Québec. Il y a eu un Auto-psy en Mauricie. Il y a eu un regroupement provincial, un regroupement des Auto-psy. Auto-psy pour l’autonomie des psychiatrisés. À l’origine du groupe, Action-autonomie a repris les objectifs du collectif Auto-psy », explique Ghislain. Il poursuit en racontant que le mouvement a été constitué par des personnes qui avaient fait l’expérience de la psychiatrie et qui réclamaient d’être informées sur le pourquoi et le comment de cette branche « obscure » de la médecine. L’organisme affiche alors un « préjugé favorable aux personnes » et entend se consacrer à la défense de leurs droits. Le regroupement se donne pour mission de définir sa position sur des préoccupations des personnes. À ses débuts, la principale est l’accès à l’information sur la médication. La plupart des personnes se disent excédées « de ne pas savoir ce qu’on leur donne et ce que ça fait. » Les membres de l’organisme s’entourent d’alliés dont des spécialistes de la santé mentale et même quelques psychiatres « délinquants » qui les aident à démystifier les usages et le langage psychiatriques. Leur première réalisation est d’ailleurs la production d’un guide critique des « médicaments de l’âme ». Toutefois, les objectifs de ce mouvement ne se limitent pas à donner accès à l’information. Cet accès n’est qu’un moyen parmi d’autres pour redonner du pouvoir aux personnes et leur permettre d’être mieux « armées » pour faire face au système psychiatrique. Des personnes commencent à se présenter devant leurs psychiatres avec des photocopies de fiches de renseignement sur les médicaments. Les personnes conscientes de leurs droits ont moins peur de questionner l’autorité psychiatrique. Elles arrivent devant leurs cliniciens avec des questions précises sur leur médication : « Docteur, j’aimerais savoir ce que vous me donnez. Est-ce que je suis obligé de prendre ces médicaments ? Quels sont les effets secondaires ? Existe-t-il d’autres solutions ? »

Libérées

À la fin des années 80, un changement majeur survient dans le champ de la santé mentale. En 1989, suite au rapport Harnois, une politique de santé mentale est mise en place au niveau provincial. En reconnaissant la primauté des personnes, elle consolide le développement des premiers collectifs de défense de droits en santé mentale, notamment sur les plans politique et financier. La nouvelle politique accorde aux personnes et aux organismes qui les représentent une crédibilité qu’ils n’avaient jamais reçue auparavant de la part de l’État et des acteurs du Ministère de la santé et des services sociaux (MSSS). Le MSSS exige la création de groupes de défense de droits dans chacune des régions du Québec, qui se voient octroyer un financement à cette fin. C’est dans ce contexte qu’Action-autonomie est fondé par une majorité d’anciens membres d’Auto-psy Montréal. En devenant Action-autonomie, le collectif est chargé de représenter toutes les personnes de l’île de Montréal. Le nouveau collectif s’inscrit en continuité avec les anciens mandats d’Auto-psy et se donne alors trois missions, soit l’aide et la formation aux personnes (notamment dans l’accompagnement individuel des personnes dans leurs démarches) ; la défense et la promotion des droits en santé mentale ; et l’« empowerment », c’est-à-dire la réappropriation des pouvoirs.

Depuis 1991, année de sa fondation, l’organisme a développé un mode de fonctionnement qui repose sur le respect des personnes aussi bien que sur les notions de collectif et de réappropriation des pouvoirs. Ce mode de fonctionnement s’exprime d’abord à travers un accueil qui met l’accent sur la personne et non sur sa « maladie ». Jean-Claude explique ce qui fait la différence de cet accueil par rapport à celui du système de soins en santé mentale : « Tu n’es pas accueilli comme une personne qui a un problème de santé mentale. Tu es accueilli comme une personne : point. On ne demandera jamais à une personne son diagnostic. Encore aujourd’hui, les personnes se présentent « bonjour, je m’appelle un tel et je suis maniaco-dépressif ». Elles sont tellement imprégnées du système psychiatrique. En même temps, elles n’ont pas le choix de jouer sur les deux tableaux parce que le diagnostic te permet d’avoir des services. Si tu veux avoir des services, tu n’as pas le choix. Ce n’est pas comme ça à Action-autonomie. C’est tout le contraire. »

Les personnes qui arrivent à Action-autonomie se sentent libérées d’un poids. Elles peuvent enfin s’exprimer librement sur leurs expériences sans être évaluées et sans que des conséquences y soient associées. Les nouveaux membres se distingueraient d’ailleurs des plus anciens par leur volubilité : « Les nouveaux membres n’arrêtent pas de parler. Ils sont stupéfaits de rencontrer des gens qui ont vécu la même chose qu’eux. Les anciens se contentent de les écouter sagement et de confirmer leurs dires. »

Bien que le collectif s’adresse avant tout aux « personnes qui ont fait une utilisation volontaire ou non des services en santé mentale »,  le fonctionnement du groupe n’est pas différent de celui de tout groupe cherchant à favoriser la participation démocratique et la réappropriation des pouvoirs sur les plans individuel et collectif. Ce mode consiste « à collectiviser le processus de prise de décisions », c’est-à-dire à répartir les pouvoirs et faire en sorte qu’il ne soit pas possible qu’une instance l’emporte sur l’autre. Cela signifie qu’autant dans la prise de décision que dans la représentation, un effort est consenti pour qu’il y ait toujours des membres avec le personnel employé de l’équipe de travail. Conscient de la condition sociale des personnes, souvent confinées dans la pauvreté, le collectif s’assure aussi que certaines dépenses relatives à la participation aux réunions et aux activités soient dédommagées, notamment en assumant les frais de transport et de repas. Il en va de même lors des représentations dans les différentes instances communautaires ou institutionnelles.

Le cheminement qui a mené à l’adoption de ce mode de fonctionnement n’a pas été facile. Sur cette route, des « crises » ont permis la réflexion et le développement de solutions, comme l’élaboration de programmes de formation adressés aux nouveaux admis. C’est dans le même esprit que le conseil d’administration et l’équipe travaillent ensemble pour éviter la trop grande concentration des pouvoirs. En cas de conflit, les membres mettent l’accent sur l’importance de prendre du temps pour discuter et se consulter.

Hors murs

Au cours des 20 dernières années, les membres d’Action-autonomie constatent de nombreux reculs sur les plans socioéconomique et juridique. Ils constatent d’abord un appauvrissement des personnes ayant recours aux services du collectif : « Dans les années 90, les personnes vivaient aussi pauvrement mais elles résidaient pour la plupart dans des 3 ½ et pouvaient manger au moins deux fois par jour. Aujourd’hui, elles vivent majoritairement dans de petits 1 ½ et ne se nourrissent qu’une fois par jour. » Cet appauvrissement aurait plusieurs sources. D’abord, l’aide sociale n’a pas été indexée au coût de la vie depuis de nombreuses années, alors que les loyers n’ont cessé d’augmenter, notamment depuis la crise du logement de 2001. La situation socioéconomique des personnes qui rejettent le système psychiatrique dans sa forme actuelle ou qui en ont tout simplement une « peur bleue »  se serait aussi aggravée. En refusant d’aller chercher un formulaire du psychiatre, elles se privent des barèmes accordés aux personnes considérées comme ayant des contraintes sévères à l’emploi.

Les vétérans de l’organisme remarquent aussi que les personnes se retrouvent plus isolées socialement que par le passé. L’entourage les fuit souvent et refuse de leur venir en aide. Son seuil de tolérance se serait abaissé avec le temps. Les membres observent aussi de nombreux problèmes dans l’accès aux services de santé mentale. Ils remarquent que, trop souvent, les hôpitaux vont tout simplement renvoyer chez elle une personne qui vient chercher de l’aide. Selon Jean-Claude, pour être pris en charge par le système, il faut avoir réalisé une tentative de suicide et même, dans cette situation, il est possible d’être mis en doute ! Paradoxalement, les membres remarquent que pour les personnes qui ont été admises dans le système psychiatrique, les mécanismes de contrôle se sont accrus. Il y a plus de requêtes de garde en établissement, plus d’ordonnances de traitement et d’hébergement, plus de suivis dans la communauté. À la psychiatrie asilaire d’autrefois se substituerait une psychiatrie hors des murs, tout aussi soucieuse de surveillance et de contrôle.

Questions

En fin d’entrevue, Johanne rappelle qu’un certain nombre de préoccupations et de questions restent négligées par les autres acteurs du système de soins en santé mentale. Le collectif est d’ailleurs à l’origine de plusieurs projets de recherche. À titre d’exemple, le collectif a réalisé, entre autres avec Marcelo Otero3, une recherche au Palais de Justice de Montréal qui a constaté que 85 % des personnes internées contre leur gré en psychiatrie ont fait l’objet d’une détention illégale. Des faits alarmants sur l’application de la Loi P-38 sur la garde en établissement ont ainsi été dévoilés. Après l’analyse des requêtes de garde provisoire en établissement, il a été établi que dans 75 % des cas, les personnes internées ne répondaient visiblement pas aux critères de dangerosité.4 Sans les démarches d’Action-autonomie, l’application de cette loi d’exception n’aurait fait l’objet d’aucun contrôle.

Concernant d’autres dossiers tout aussi épineux, Action-autonomie n’a toujours pas obtenu de réponses à ses questions. Le collectif se sent particulièrement concerné par l’utilisation du pistolet Taser. Selon les rapports du Service de police de la Ville de Montréal, 78 % des personnes atteintes ont eu recours à des services en santé mentale. Pour ce qui est des pratiques de contention et d’isolement, il n’existe aucune statistique. En 2000, le Ministère avait pourtant mentionné qu’il voulait diminuer, voire éliminer la contention dans le système de santé. En 2011, il lui a été demandé de rendre des comptes sur ces objectifs, mais aucun chiffre n’était disponible pour mesurer leur atteinte. Sur la question du recours aux électrochocs, le collectif demande depuis près de cinq ans au ministre de la santé et des services sociaux des informations sur cette pratique : combien de traitements ont-ils été administrés ? À qui ? Combien de décès ou de complications majeures leur sont-ils attribuables ? Pour l’instant, aucune réponse n’a été donnée par le Ministère. Encore une fois, il n’existe pas de statistiques sur cette pratique controversée. Autant de questions sans réponse qui démontrent bien que l’histoire d’Action-autonomie s’écrit toujours et que l’information reste centrale dans sa mission de défense des personnes.

S’engager autrement dans un projet collectif alternatif: expérimentations et compromis

Lorsqu’on demande aux membres du collectif de définir le Bunker1, personne n’arrive à déterminer précisément s’il s’agit d’une association, d’un lieu, ou encore d’un collectif. C’est néanmoins un espace qui ne laisse pas indifférent. Situé à Hochelaga-Maisonneuve, cet espace autonome et co-géré se donne la mission d’accueillir des spectacles d’art (principalement d’humour) dans le sous-sol où vivent ses locataires en s’ouvrant temporairement au public le temps des représentions. À mi-chemin entre le lieu résidentiel et la salle de spectacle, le Bunker prend l’expression d’un espace à la fois économique et culturel, dans lequel les jeunes tentent de transformer des contraintes en ressources : la possibilité d’aménager des spectacles comme ils l’entendent en diffusant des valeurs qui leur ressemblent.

Comme dans d’autres espaces intermédiaires, le Bunker propose une alternative à la création artistique traditionnelle, qui n’est plus délimitée selon les règles et les conventions des institutions mais par les ressources et les aspirations des membres du collectif. Il s’agit en somme de profiter de l’affaiblissement des «règles légitimes» (Reynaud, 1989) pour redéfinir l’espace de création : comment s’approprier et détourner un lieu, comment co-construire une initiative portée à plusieurs, mais surtout comment imaginer d’autres formes de production artistiques et d’autres possibilités de collaboration en dehors des circuits institutionnels.

À la limite de la légalité, le Bunker échappe aux conventions et aux normes de régulation présentes dans les lieux institutionnels tels que les bars ou les salles de spectacle : pas de queue ou de contrôle à l’entrée, logique du «prix-don», possibilité d’y amener son alcool et ses joints que l’on partage par ailleurs avec les artistes avant et après le spectacle. Précisons que le Bunker est un espace particulier : sur scène, on peut tout y dire, ou presque. Affranchis des normes de régulation qui sont habituellement présentes dans les lieux conventionnels de spectacle comme les bars ou les salles de spectacles, les humoristes ont la possibilité d’aborder des sujets souvent considérés comme tabous et sensibles qui sont d’ordinaire proscrits dans les sphères institutionnelles : des blagues sur la pédophilie, des blagues sur le suicide, des blagues sur le cancer ou sur la mort.

Cet article présente les résultats d’un projet de recherche présenté à l’organisme Transformative Youth Spaces (TRYSPACES). Sont ici mobilisés dix entretiens semi-dirigés auprès de trois groupes d’acteurs qui gravitent dans le projet du collectif : les habitants (4), les voisins (2) et les humoristes (4) qui s’y produisent. Les entretiens ont exploré a) les degrés d’engagement et d’implication de chacun de ces acteurs vis-à-vis du collectif, b) les convictions et valeurs personnelles, c) les frontières reliées à ces milieux : adaptation, renoncement, transgression des normes imposées par ces sphères et d) les modalités de l’utilisation et de la gestion de l’espace et ses limites. Pour compléter l’analyse, dix séances d’observation ethnographiques ont été réalisées lors des représentations.

Espaces intermédiaires

Au-delà d’une nouvelle proposition à la production et la consommation culturelle, les «espaces intermédiaires» comme le Bunker s’inscrivent dans la lignée des nouveaux modes d’action collective qui émergent dans les années 1990 (Roulleau-Berger, 1993). Projets associatifs, collectifs, espaces de vie autogérés : les jeunes d’aujourd’hui investissent d’autres formes de création et d’engagement que celles proposées par les institutions. Ce sont d’abord des espaces expérimentaux où les jeunes mobilisent une «créativité de l’agir» (Villasante, 2006), une forme d’action ni «rationnelle», ni «normative» mais qui s’inscrit dans une logique d’«expérimentation» où les acteurs formulent de nouvelles valeurs, de nouvelles normes, de nouvelles idées.

Ces espaces participent aux «pratiques artistiques off» ou aux «événements off» (Vivant, 2007) qui ne sont pas reconnus institutionnellement et qui sont souvent marqués par une très grande précarité économique et matérielle. Cet appel à l’expérimentation se double d’une collaboration nécessaire entre les membres du groupe, collaboration qui donne lieu à l’élaboration de référents communs, d’une vision commune. Ces alternatives culturelles peuvent être ainsi envisagées comme une occasion pour les jeunes de collaborer, d’innover, de co-construire un discours commun sur eux et sur la société.

En se libérant des normes de régulation qui sont présentes dans les sphères institutionnelles, on pourrait penser que ces espaces de création s’organisent de façon autonome, en suivant leurs propres règles. Pourtant, loin d’être en rupture avec la société, ces projets en marge doivent s’ajuster à un ensemble de normes pour continuer d’exister : se conformer à une formule pré-existante pour fixer des repères stables, respecter le voisinage, s’aligner avec les «codes» qui dominent (ici, dans le monde de l’humour). Ces ajustements ne s’appliquent pas qu’aux seuls membres organisateurs: les humoristes qui s’y produisent doivent prendre en compte les valeurs diffusées par le collectif. Et c’est cet ensemble de compromis qui reformule l’expérience collective en créant un discours commun. Au carrefour de cet ensemble de libertés et contraintes, il est ici question de s’interroger sur la vocation de ces espaces intermédiaires et sur les compromis mis en œuvre pour les faire perdurer.

Expérimentations

Le Bunker n’est pas une salle comme les autres. À défaut de projecteurs, des guirlandes de Noël illuminent l’espace, ajoutant un soupçon d’intimité et de promiscuité. Le public ne s’installe pas sur des sièges mais sur des matelas, coussins et autres douilletteries qui jonchent le sol. Spectateurs et humoristes sont souvent très proches : seuls quelques centimètres les séparent de la scène, laquelle est en outre à hauteur du public. Cette proximité n’est pas seulement spatiale, les humoristes et les spectateurs étant majoritairement des clients réguliers, certains ont noué des liens d’amitié serrés. C’est dans cette ambiance, plus proche de la camaraderie que de la performance scénique qu’évoluent les artistes qui se produisent au Bunker.

Entre la salle de spectacle et le lieu de résidence, les membres du collectif souhaitent que l’on s’y sente «comme à la maison». Le message est pris tel quel: la régularité des spectacles, la fidélité du public, et «l’après show» participent à générer la confiance entre le public et les spectateurs. Certains membres du public sont d’ailleurs encouragés à se produire lors des représentations. Comme dans d’autres espaces intermédiaires, les spectacles au Bunker sont propices aux expérimentations. L’une des humoristes qui s’y produit régulièrement précise : «Une salle comme le Bunker, c’est une salle incroyable parce que c’est comme donner une toile blanche à un peintre. Mais après ça, c’est qu’est-ce que t’en fais: est-ce que tu prends ça au sérieux, comment tu l’abordes?».

Les artistes ne sont pas les seuls à profiter de cette formule en liberté : les membres du collectif ont souligné à quel point ce lieu est propice à la réalisation d’essais, de tests. L’intégralité du projet est d’ailleurs née d’une idée très simple : «On a eu un super sous-sol et on ne savait pas quoi faire, donc on a décidé de faire de l’humour», explique l’une des organisatrices du projet.

Cette série de tests et d’expérimentations se manifeste concrètement par la réalisation de nouveaux projets en lien avec les ressources et les aspirations des habitants. Si les spectacles d’humour représentent une part importante des activités du Bunker, le collectif a déjà mis en place un ensemble d’événements tels que du live painting, des soirées poésie, des concerts, des soirées de projections de films. Il s’agit en somme d’aller au-delà de la seule sphère du stand-up pour proposer un éventail d’activités qui résultent des aspirations de chacun. Un membre du collectif nouvellement installé au Bunker partage : «Quand je suis arrivé, je m’attendais à un truc moins sauvage. T’as l’impression que c’est funky, que n’importe quelle colocation pourrait proposer quelque chose, du moment qu’ils se démerdent et qu’ils le mettent en place». Comme si, finalement, chacun était en mesure de passer à l’acte.

Ouvert aux amateurs, le Bunker est un espace propice à l’essai et à l’initiation. Pour certains des artistes qui s’y produisent, cette scène prend l’expression d’une voie d’exposition leur permettant de valider leur potentiel artistique et de s’insérer, à terme et s’ils le souhaitent, au sein des espaces institutionnels. À ce titre, ces scènes alternatives peuvent être considérées comme un univers parallèle au monde officiel, un essai de construction d’un monde de l’art (Becker et al., 1988) qui se situent en parallèle du marché de l’art officiel. Ces espaces permettent alors d’interroger à la fois la légitimité de la production culturelle de ces micro-mondes, mais aussi ses formes créatrices par rapport aux sphères institutionnelles.

Ouvertes à un autre type de public, et avec une formule plus souple, elles viennent dresser un modèle novateur dans lequel les artistes viennent puiser des sources de renouveau. Une humoriste qui s’y produit régulièrement explique : «le Bunker m’a fait énormément grandir, c’est grâce à eux que j’ai trouvé ma vérité scénique. Parce que les autres salles ont un décorum, j’avais l’impression qu’il fallait que je sois un personnage. Au Bunker, je suis déjà arrivé là en ayant fumé un bat, et je parlais juste aux gens et j’ai vraiment compris des trucs en stand up. Après ça j’ai compris des mécanismes et j’ai pu les amener dans des salles où il y a plus de décorum, et je rentre mieux après dans ces salles-là.»

Soulignons aussi le potentiel de ces micro-organisations du côté des organisateurs : des compétences y naissent, des vocations s’y développent. L’organisation souple et horizontale, propice à l’organisation et à la gestion à plusieurs et aux initiatives individuelles mobilisent des savoir-faire relationnels et des «compétences créatives» (Roulleau-Berger, 1999). On y apprend l’organisation, la communication, le réseautage, des compétences convoitées qui s’inscrivent parfois sur le curriculum vitae des membres du collectif. Comme l’a observé Laurence Roulleau-Berger (1991) sur un terrain similaire, ces espaces constituent parfois des filières intermédiaires d’insertion socioéconomique. En se situant aux frontières de la légalité, l’appropriation et le détournement de ces lieux conduisent à s’interroger sur les représentations sociales de l’espace, et finalement sur le sens que les individus donnent à la marge.

Ajustements

A priori libéré des conventions sur le déroulement des spectacles, le fonctionnement au Bunker s’organise moins sous le règne du chaos total que dans celui d’une liberté collective qui respecte une éthique du vivre-ensemble. Respecter ses voisins et l’ensemble des personnes qui sont présentes lors des représentations, mais aussi se conformer aux normes du milieu du stand-up. S’il est possible de considérer l’adoption de ce code de conduite comme une contrainte qui vient circonscrire les possibilités offertes dans un lieu qui pourtant fait l’éloge de la liberté, ces limites ne sont pas vécues comme des contraintes. D’abord, parce que ces exigences sont nécessaires à la pérennité des spectacles, ensuite parce qu’elles contribuent à véhiculer une image plus professionnelle, et surtout pour respecter le bien-être de tous.

Afin de pouvoir continuer d’organiser des représentations, les organisateurs doivent s’assurer de respecter des règles de bienséance entre voisins : pas de débordements, pas de bruit après 23 heures, etc. Pour faire perdurer les spectacles, le collectif doit se comporter comme de «bons occupants» (Bouillon, 2009) auprès du voisinage. L’objectif est d’entretenir des rapports avec l’environnement en se conformant aux règles de savoir-vivre dans une «recherche de légitimité politique, seule voie possible à la pérennisation des initiatives» (Lextrait et al., 2001, p. 14).  Le maintien de ces liens peut jouer un rôle important dans l’obtention de ressources. Or, deux de leurs voisins se révèlent être des humoristes, ce qui constitue un atout de taille. Leurs relations relèvent surtout de l’entraide, puisque ces derniers leur prêtent du matériel, assistent occasionnellement aux représentations et s’y produisent parfois. Afin de conserver ces relations privilégiées, les organisateurs s’assurent qu’il n’y ait pas de débordements lors des soirées.

Le Bunker est un espace hybride, puisqu’il se situe à mi-chemin entre une salle de spectacle et un lieu privé. Il est donc nécessaire de sensibiliser le public, de lui faire comprendre que cet espace est avant tout un lieu résidentiel. Un membre du collectif fait part de ce malaise: «il y a un ajustement qui n’est pas vraiment évident. On est une salle de spectacle, mais on est aussi chez nous, donc ça implique que… Dans une salle de spectacle, t’as tendance à jeter ton verre de bière par terre, parce que quelqu’un est payé pour nettoyer après.». Au fil des soirées, le collectif a donc pris la décision de visibiliser davantage les «règles» de la maison, en mettant des avertissements sur les événements de la page Facebook et en face à face durant l’arrivée des invités. Les trois règles principales : ne pas crier dehors, ne pas fumer à l’extérieur pour respecter le voisinage, ne pas tirer la chasse d’eau pendant les spectacles. Le public étant majoritairement constitué d’un auditoire régulier, les règles seraient généralement respectées. En outre, étant donné le caractère bénévole de la démarche, les participants montreraient plus de retenue que dans les soirées payantes.

Sans renoncer au maintien d’une atmosphère permissive et conviviale, l’organisation des spectacles doit nécessairement se référer à des repères stables et unanimement partagés : mettre en place des représentations, oui, mais pas n’importe comment. L’une des organisatrices précise : «Tu sais il y a des normes dans chaque milieu. Il y a des normes dans la poésie, dans l’humour, et faut qu’on s’adapte à ces milieux-là, on n’a pas le choix». La création d’un projet collectif alternatif, construit à travers le processus d’essai-erreur (Llobet Estany, 2010) passe par la conformisation à un certain nombre de «codes» qui dominent dans le monde de l’humour et plus généralement dans le monde de l’art. Si l’audace est encouragée, celle-ci n’est pas absolue.

On remarque que cette formule expérimentale et brute du départ s’est aménagée et s’est développée selon des normes partagées par toutes et tous. Sans en avoir l’intention au départ, ces normes se sont cristallisées au fil du temps, au cours de leurs expérimentations avec le public et avec les artistes. Parmi ces préceptes implicites, citons d’abord les normes de savoir-être, un ensemble d’attitudes et de réactions adaptées à ces espaces : «au début, Francis [un ancien colocataire] disait aux artistes que c’était laid ce qu’ils faisaient, et ça, ça passerait plus. Et il avait dit à quelqu’un d’autre que ses dessins ressemblaient à des dessins d’enfants. À ce moment-là on ne connaissait pas les normes. Le mec qui faisait le live painting on ne l’avait pas payé, puis il en avait reparlé, il l’avait écrit sur ses photos. Puis tu sais je le comprends, mais tu sais on ne savait pas comment ça marchait. Et ça, ça n’arriverait plus», explique l’une des habitantes. Mentionnons aussi des normes de savoir-faire, qui sont ici traduites par les efforts de professionnalisme du collectif : acquisition d’un micro, recrutement d’une chroniqueuse et d’un organisateur. Sans véritablement entrer dans la convention, il s’agit plutôt de rendre visible le sérieux de la démarche.

Engagements et défis

Enfin et surtout, ce projet collectif prend l’expression d’un moyen d’action politique pour vivre et pour diffuser les engagements des jeunes. Le lieu qu’ils investissent se manifeste comme une scène ouverte dont les contours sont dessinés par les convictions et les aspirations personnelles de chacun. Les engagements qu’ils défendent s’articulent symboliquement autour de l’idée d’ouverture : un lieu ouvert aux artistes émergents, un lieu accessible à toutes les bourses et dans lequel chacun est libre de s’exprimer librement. Plutôt que de «lutter contre» le rapport de domination des scènes institutionnelles, le mode de participation des jeunes est de créer concrètement une alternative, une scène ouverte pour quiconque respecte et partage les valeurs du collectif. Ce dernier affiche en effet ouvertement ses missions et ses valeurs inclusives, par exemple sur sa page Facebook ou lors des représentations. Le Bunker peut ainsi être qualifié d’espace-test : un essai sur la construction d’un projet à plusieurs, un effort de chacun pour réaliser des compromis, un moyen de faire naitre et diffuser des convictions sociales, politiques et culturelles.

Parmi leurs modes d’action privilégiés, notons d’abord la logique du prix-don. Si les membres suggèrent au public d’offrir 5 dollars, la contribution est volontaire au Bunker. Cette rétribution n’est pas forcément monétaire. Il est possible de payer en cigarettes, en bières, en nourriture. L’objectif de cette contribution volontaire : mettre la culture à disposition de tous en assurant un spectacle accessible à toutes les bourses. Dans le même temps, le caractère volontaire de la participation permettrait de désengager le collectif si le spectacle n’est pas apprécié. En brisant cet engagement vis-à-vis du public, le prix libre contribuerait à rassurer les organisateurs autant que les artistes : en ayant moins d’attentes, on n’y serait que positivement surpris.

Au fil de ces soirées, les membres sont parvenus à amasser assez d’argent pour payer les artistes lors des «shows de rodage» qui se déroulent une fois par mois. Lors de ces soirées, le Bunker leur reverse 25 dollars chacun : «C’est normal qu’on les paye, c’est grâce à eux qu’on existe, si on n’a pas d’artistes on n’a pas de Bunker» signale l’une des membres du collectif. Cette dernière, parallèlement chargée de projet dans une entreprise de vente de spectacles pour ainés souligne l’importance de ne pas «escroquer» les artistes : «À mon travail, j’achète [leurs spectacles] vraiment pas cher et je les revends vraiment très cher. Ici, je les fais juste venir et je divise l’argent entre nous et les artistes et ils sont vraiment contents, je ne fais pas de profit sur eux». Même minime, cette rétribution, est très appréciée des humoristes qui sont habituellement payés «en bière» dans les bars où ils se produisent.

Une autre de leurs préoccupations majeures est l’intention de mettre en place un safe space, notamment autour de la question du genre et de l’orientation sexuelle. Le collectif a souligné l’importance de créer un espace intolérant aux discours anti-LGBT, au harcèlement, un espace sûr pour les personnes gays, lesbiennes, bisexuelles et transgenres. Si les habitants souhaitent encourager un environnement où chacun puisse s’exprimer librement, ils refusent cependant de s’afficher comme un safe space, en considérant qu’ils ne puissent garantir des dérapages éventuels. Malgré tout, le ménage se ferait «tout seul», puisque les propos non-inclusifs seraient d’abord rejetés par le public.

Néanmoins, la mise en place d’un safe space se heurte à certaines contradictions qui tendent à faire disparaître la portée subversive pourtant revendiquée par le collectif. En effet, un safe space n’est pas un espace neutre. Les humoristes doivent donc conjuguer avec cette atmosphère lors des représentations, et donc adapter leur discours en fonction des valeurs qui sont présentes dans la salle. Des valeurs relativement ouvertes, où il est possible de presque tout dire, sauf «des blagues sur les trans, ou sur les putes» précise l’un des artistes. Pour d’autres humoristes, la limite se situerait dans les débats excessivement politisés ou les propos qui vont à l’encontre des valeurs LGBT et progressistes du Bunker. Or, en bannissant certains débats, la parole est alors régulée par le groupe. Dans ces circonstances, le safe space prend l’expression d’une entrave à la liberté d’expression puisqu’il censure les propos qui vont à l’encontre des valeurs du groupe.

Enfin, une autre préoccupation (toutefois plus marquée chez les humoristes) est d’aller au-delà de l’humour grand public. L’humour «qui dérange» est présenté comme une invitation à réfléchir sur les enjeux sociaux : il s’agit de dévoiler un problème au public, de l’aborder sous un angle nouveau afin de créer de nouvelles réflexions sur un sujet. Le stand up devient alors un langage qui permet de dépeindre un climat social. L’une des humoristes prévient : «Mon idée c’est d’être au premier front des changement sociaux, d’être les premiers à dire un certain discours qui est plus tough à accepter parce que souvent les artistes, dans l’histoire, ont été au premier front du changement social».

La scène prend alors l’expression d’un espace revendicatif qui, par son caractère éphémère, s’insère pleinement dans la modernité. Elle poursuit : «On est la génération de l’instantanéité, du 3 seconds attention span, du TDAH, donc l’humour est je pense la forme d’art qui caractérise le mieux notre siècle. La preuve, ce n’est pas encore reconnu comme une forme d’art». Si l’humour se caractérise par le fait de penser différemment des autres, les artistes soulignent qu’ils cherchent à bousculer les mœurs et les repères pour provoquer le changement. Or, l’humour «qui dérange» serait peu à peu remplacé par un humour plus accessible et sans vagues : «C’est rare, avec ce qu’est l’humour au Québec, avec la monétisation artistique, d’avoir des gens qui ont le guts d’aller contre les grands schèmes de pensée», regrette l’une des humoristes.

Selon l’historien québécois Robert Aird (2004), cette forme d’humour aurait laissé place à un humour de masse «positif et désinvolte», sans portée critique. Il s’agirait ainsi de créer une atmosphère «cool», une «société humoristique» qui se propagerait dans toutes les sphères de la société. Alors que les artistes qui se produisent au Bunker (et ils ne sont sans doute pas les seuls) déplorent l’abandon de l’art qui dénonce pour l’art rémunérateur, les lieux intermédiaires peuvent être une des réponses permettant de préserver ces discours qui tendent à se marginaliser. À condition, bien sûr, que ces discours aillent dans le sens des valeurs prônées par le collectif.

Vieillissement et diagnostics psychiatriques : une recherche-action participative sur les préjugés

Dans cet article nous présentons un projet inspiré de la recherche-action participative (RAP) (Gélineau et al., 2012). Sa problématisation, ses choix théoriques, sa méthodologie et ses objectifs de diffusion ont été déterminés en concertation avec un groupe de personnes, membres du collectif de défense de droits en santé mentale de Montréal, Action Autonomie. Avec elles nous avons créé le Comité vieillissement d’action Autonomie (CVAA) à la suite d’une consultation auprès des conseillers de l’organisme et d’un café-rencontre avec ses membres. Le CVAA forme une communauté d’intérêts : ses membres sont tous âgés de plus de 50 ans et impliqués significativement, à un titre ou à un autre, dans le champ social de la santé mentale. Chercheurs professionnels ou militants, nous sommes désireux de mieux connaître et agir sur ce milieu, car «en recherche que cherche-t-on si ce n’est ce qui pose question à soi-même ?» (Barus-Michel, 1982).

Nous avons entamé notre exploration du thème du vieillissement et de la santé mentale par des discussions, l’accueil de conférencières invitées et un sondage en ligne auprès des ressources communautaires de santé mentale de Montréal. Cette documentation a permis de raffiner notre questionnement et de composer une grille d’entrevue que nous avons utilisée dans quatre entrevues de groupe tenues dans autant d’organismes communautaires spécialisés en santé mentale.

Dix-neuf femmes et 11 hommes âgés de 51 à 73 ans y ont participé. Les résultats ont été diffusés dans des conférences données par des membres du CVAA1 et dans un rapport de recherche.2 Celui-ci sert maintenant de manuel pour la formation des formateurs et formatrices citoyennes qui iront à la rencontre des milieux d’intervention communautaires et publics pour les sensibiliser aux attentes et demandes des personnes vieillissantes qui sont porteuses d’un diagnostic psychiatrique.3 Nous présentons ici quelques résultats du projet de recherche que nous comptons utiliser dans cette phase d’action du projet.

Le passage

Les témoignages recueillis à l’étape de recherche de ce projet, expriment l’expérience commune du vieillissement dans laquelle peut se reconnaître toute personne arrivée au mitan de sa vie, avec ou sans diagnostic psychiatrique. Comme aux autres moments de passage d’un âge à l’autre de notre existence, nous réinterrogeons alors notre compréhension du monde, nos valeurs et nos actions. Le déclencheur de cette réflexion est souvent trivial. Pour une dame interviewée, ce fut la remarque de sa fille à qui elle faisait cadeau de l’une de ses robes : «Hey, c’est du linge de vieux, ça!» Un homme dit avoir franchi ce cap lorsqu’on lui a accordé un rabais en raison de son âge et un autre, lorsque pour la première fois, un jeune lui a cédé sa place dans le métro. Cela passe aussi par l’expérience du corps «qui nous lâche tranquillement […] des amis qui meurent, d’autres qui tombent malades […] Les problèmes de mémoire [et] de concentration». Bref, quand «la garantie arrive pas mal à échéance!» Les personnes répondantes sont aussi membres de la génération «sandwich», partagées entre des responsabilités parentales et de filiation ascendante. Certaines, devenues grands-mères, déplorent ne pas avoir accès à leurs petits-enfants en raison de mésentente ou d’éloignement des parents.

D’autres craignent de ne pas disposer des ressources suffisantes pour soutenir leurs ascendants. L’argent est un problème pour beaucoup de ces personnes. Le Comité de la santé mentale du Québec (Robichaud, et al.,1994) et l’Organisation mondiale de la Santé (2014) estiment que la pauvreté est un facteur des problèmes de santé mentale et de leur alourdissement. Ces problèmes entravent le cheminement de formation et de carrière des personnes touchées et nuisent à la consolidation de leur réseau social de soutien. Beaucoup devront se contenter des programmes de l’État pour survivre à la retraite. Leur accès au logement, à l’alimentation, aux transports et aux activités sociales en souffrira : «ça fait plusieurs années que je suis sur l’aide sociale […] en dessous du seuil de la pauvreté. Plus je vieillis, plus ça risque d’être difficile de gérer le petit peu que j’ai pour répondre à tous mes besoins». Le même enjeu se pose pour les loisirs : «dans mon budget, j’ai pas souvent d’argent». Vivant en HLM dans un quartier excentré, une femme se dit «loin de tout». L’hiver, craignant de prendre froid ou de chuter sur la glace, elle «se prive» de sortir. Le retrait social peut ainsi être un effet direct des inégalités économiques et non nécessairement un symptôme passif d’une quelconque maladie mentale.

Mise à l’écart

L’âgisme s’ajoute aux autres discriminations que vivent déjà les répondant.e.s. À cette enseigne, l’amélioration de l’espérance de vie est présentée comme un malheur économique dont les jeunes font les frais. Comme en témoignent les extraits suivants : «Plus qu’on avance [en âge], c’est comme on dérange»; «[t’es] laissé de côté souvent» et «[tu] sens l’impatience de l’autre». Si, en d’autres temps, les aînés ont pu être appréciés pour leurs contributions sociales, leur expérience de vie ou leur sagesse, ils se sentent de nos jours dépréciés.

Selon Culhane et al. (2013), les ainés sont souvent assimilés à une génération favorisée, celle des baby-boomers, alors que sous cette dénomination on amalgame des personnes devenues adultes dans un contexte économique exceptionnellement favorable et d’autres qui, à 20 ans, affrontaient une crise de l’emploi. Les possibilités d’enrichissement des uns et des autres n’auront pas été les mêmes. Les personnes nées à une même époque forment une cohorte démographique, non une classe sociale : tous les boomers ne sont pas riches. Au CVAA nous estimons que cette confusion sert surtout un projet politique de réduction des missions sociales, éducatives et de santé de l’État qui se présente – frauduleusement – comme l’expression d’une solidarité intergénérationnelle qui protégerait les plus jeunes de la déprédation par leurs aînés.

Certaines personnes évoquent l’âgisme en lien avec les services sociaux et les soins de santé qu’elles reçoivent : «Quand on va à l’urgence, on est moins bien traités que les jeunes» et «ils nous appellent même par un diminutif : ‘‘Ah, ce sera pas long mon petit monsieur, là’’. Ça fait rabaisser un petit peu». La mise à l’écart des plus âgés dans ces services apparait systémique dans les témoignages et semble prendre prétexte de l’innovation technologique et de la rationalité gestionnaire pour se justifier. Comme la plupart des membres de cette génération et, plus encore, ceux qui sont peu fortunés et marginalisés, les personnes répondantes sont touchées par la fracture numérique «grise». Elles n’ont souvent pas accès à cette technologie en raison du coût des équipements et abonnements ou faute des connaissances nécessaires pour les utiliser.

Selon Charmakeh (2013) cela réduit encore leur accès aux services de santé et à une pleine participation sociale. Dans les mots d’une des personnes rencontrées «[pour obtenir un rendez-vous] c’est soit avec ton iPhone ou bien ton ordinateur. Mais ceux qui ont pas d’ordinateurs […] qui savent pas comment opérer ça… C’est un vrai tour de force pour essayer d’en avoir un». Selon une autre personne: «c’est toujours une corvée d’avoir un rendez-vous. [Il y a] toujours quelque chose qui se perd dans la communication […] la réceptionniste est bête, les autres patients sont en colère, on attend pendant deux heures, puis [les] dix premières minutes [le psychiatre] regarde l’écran de son ordinateur. C’est pas que je suis pas assez intelligente, mais le système est tellement compliqué que j’ai besoin de deux personnes à temps plein [pour m’y retrouver]». L’organisation générale des services est ainsi dénoncée plus que les intervenant.e.s sur le terrain, comme en témoignent les deux extraits suivants : «On sait qu’ils sont limités dans le temps, c’est pas toujours facile pour eux aussi, ils ont pas toujours un rôle simple. Mais il y a une façon d’accueillir le patient et de surtout pas le juger; [ce sont] tout de même des gens qui travaillent en santé mentale»; «On dirait que le gouvernement se spécialise à changer les noms».

Brouillage

La hiérarchisation des services a donné lieu au transfert des dossiers psychiatriques «stabilisés» de la deuxième à la première ligne, mais, contrairement à ses objectifs, elle aurait réduit l’accessibilité : «Je n’ai plus de psychiatre. Il m’a retourné à mon médecin de famille […] Elle me prescrit les mêmes affaires que lui […] Si ça fait plus, elle va me retourner au psychiatre, mais j’en ai plus». Une autre personne dit avoir «perdu» son médecin de famille : «il faut que j’en trouve un autre pour avoir mes médicaments. Mon psychiatre […] ne veut plus me voir parce que j’allais bien. Mais, moi, je voulais continuer avec elle. Parce que des fois, il y a des journées que je vais pas bien». À ce brouillage bureaucratique, s’ajoutent les réductions de services: «Ah! Des coupures […] des promesses qui ne sont pas tenues […] On vient de déposer un nouveau plan d’action en santé mentale, il devait y avoir de l’argent, oups, il y en a plus! […] Le système de psychiatrie s’améliore pas vraiment, puis que t’es pas considéré en tant qu’humain […] t’es un client, un patient ».

Cette dernière remarque soulève la question de l’approche et de l’alliance thérapeutique. En psychiatrie, la question de la médication en est souvent l’enjeu et on attribue régulièrement l’inobservance de ce traitement à un symptôme de la maladie mentale. Le phénomène est pourtant courant. Selon Scheen et al., (2010), quelle que soit la spécialité du prescripteur, entre 30% et 69% des patients ne seront pas observants. Ce qui semble être plus spécifique à la psychiatrie se situerait en amont : la routinisation de la prescription. Cette pratique ressort particulièrement des témoignages suivants : «Quand je lui ai avoué ma dépression, ça a pas pris deux minutes qu’il était en train de me prescrire quelque chose», «J’ai un rendez-vous aux six mois [avec le psychiatre], c’est juste pour les médicaments […] après il me ferme la porte puis je m’en vais du bureau» et «Moi, je peux pas changer mes médicaments […] Elle a dit : “Non […] tu peux refaire une rechute. On le sait pas”».

Le médicament est présenté par des psychiatres comme le seul et irremplaçable agent thérapeutique, ce qui produit le sentiment de certaines répondantes d’être «sous contrôle» des médecins. Comme le rappellent les conseillers et conseillères d’Action autonomie, cette pharmacopée peut aussi causer des désagréments, de la somnolence, des étourdissements, de la désorientation ou des risques accrus de chutes. Ce sont des repoussoirs évidents. Par contre, les personnes qui en parlent en bien soulignent qu’elles ont été informées correctement et reconnues capables de prendre une décision éclairée : «on nous explique plus […] : “Madame, je vous donne une prescription, vous en faites ce que vous en voulez. […] c’est vous que ça regarde”».

Recadrages

Être porteur d’un diagnostic psychiatrique s’accompagne généralement d’une stigmatisation. On préjuge de la dangerosité, de l’imprévisibilité, de l’inaptitude, de la dépendance, de la paresse ou de l’inintelligence des personnes ainsi diagnostiquées (Bélanger, 2016). Brossard (2015) y voit une réinterprétation systématique de ce que la personne ressent, perçoit, fait et exprime en autant de signes de son trouble plutôt que d’y reconnaître ses véritables demandes et intentions (Brossard, 2015). Ce type de préjugé se retrouve aussi dans le masquage diagnostique ou dans l’«overshadowing» qui survient lorsqu’un intervenant présuppose que les perceptions qu’a le patient de sa santé sont nécessairement biaisées par sa pathologie mentale postulée ou inscrite à son dossier.

Le jugement clinique du soignant peut être ainsi altéré et le patient risque de ne pas être traité ou de l’être inadéquatement. Au minimum, ce préjugé blessera le patient qui se voit être discrédité par le déni de sa crédibilité. Ainsi, en salle d’urgence, une personne raconte qu’elle s’était «brûlé les mains avec de la graisse de bacon, puis là, bien, ils m’ont demandé par rapport à la psychiatrie. Bien, j’ai dit : ‘‘Qu’est-ce que ça a rapport avec les mains brûlées, là?’’ […] C’est parce […] je fais partie de la psychiatrie hein ?” ‘‘Est-ce que tu prends encore tes médicaments psychiatriques? ’’».

Une autre personne raconte qu’après avoir demandé de l’aide pour une infection, elle a été référée au département de psychiatrie où elle avait déjà un dossier. Selon une autre, qui a évité un tel détour, «c’est pas simple. Il faut avoir toute sa tête quand on rentre là. Surtout quand t’as un diagnostic en santé mentale». Plusieurs font part de commentaires semblables, par exemple, qu’à l’Urgence, «c’est systématique que la situation psychiatrique prenne le dessus, le devant du problème physique», qu’«on ne sait jamais si on va ressortir de là, une couple de jours plus tard [ni] qu’estce qui peut se passer», ou que ça «fait peur d’aller demander de l’aide […] Je continue à me priver plutôt que de recevoir des services adéquats à mes situations».

Pour Gauss et al., (2017) les recadrages de demandes d’intervention médicale en symptômes psychiatriques sont la cause d’erreurs diagnostiques fréquentes. On les attribue au stress et aux pressions de performance, au manque de formation du personnel et à une trop faible collaboration entre les équipes de psychiatrie et les services d’urgence. Mais, selon un participant, ce qui est en jeu, c’est l’écoute : «on pense surtout que les gens en santé mentale racontent des histoires, puis ce sont pas des histoires. Ils se plaignent de leur vie, c’est bien sûr, ils sont pas bien dans cette vie-là, être malade en santé mentale […] c’est bien normal qu’ils se plaignent».

Cette dernière observation résume un appel répété des personnes répondantes dans les entrevues de groupe : celle d’être écouté en situation d’urgence comme en suivi régulier par les proches, les soignants ou la communauté. Plusieurs ont voulu signaler leur reconnaissance à cet égard aux intervenants, mais cela sans dédouaner une organisation des services qui leur apparaît bureaucratique et faire trop peu de cas de leur subjectivité. Celle-ci est pourtant à la source de la condition psychique et de la formulation de toute demande d’aide.

Formation et savoirs d’expérience

À la mise à l’écart ressentie sur le plan de l’âge, s’ajoute ainsi le sentiment de toute personne avec un problème diagnostiqué de santé mentale d’être réduite à ce problème dans ses rapports avec les services de santé. Il y aurait ainsi deux types de discrimination qui sont combinés dans l’expérience de ces personnes, avec une interaction complexe entre les deux et entre les préjugés distincts qui opèrent dans chacun des deux cas. Les participant.e.s à ce projet témoignent des effets du cumul de ces deux sources de discrimination, à savoir, celle fondée sur le vieillissement et l’autre sur le diagnostic psychiatrique.

La réalité démographique nous laisse prévoir que cette double discrimination taraudera encore longtemps notre société. L’accroissement du taux de personnes âgées au Québec se poursuivra jusqu’en 2030. Chez nos voisins des États-Unis, on prévoit que le taux des plus de 65 ans diagnostiqués en psychiatrie équivaudra en 2030 à 275% de ce qu’il en était en 1970 (Shibusawa et Padgett, 2009). Compte tenu de plusieurs similitudes entre nos pays, nous pouvons nous attendre à une croissance semblable au Canada.

Le pire n’est pas inéluctable. Nous sommes responsables de nos sociétés et nous pouvons les améliorer, ne serait-ce qu’en remettant en cause nos représentations défavorables des personnes âgées et, en particulier, de celles qui sont porteuses d’un diagnostic psychiatrique. Les récits personnels nous indiquent que des préjugés persistent. Ils s’intègrent à une représentation sociale que nous partageons souvent à notre insu, sans nous interroger, car c’est le «sens commun». C’est pourquoi la phase «action» de notre recherche-action participative consiste en la formation de formateurs et formatrices qui, ayant vécu les préjugés, iront à la rencontre de leurs pairs âgés ou étiquetés malades mentaux, ainsi que d’intervenants des milieux communautaires et de la santé. Avec eux, elles remettront en cause ce «gros bon sens», trop souvent plus «gros» que «bon».

Nous y aborderons le thème des discriminations croisées, en particulier le croisement de l’âgisme et du sanisme. Selon LeBlanc et al. (2018), «le sanisme implique l’assujettissement et l’oppression systématique des personnes qui ont reçu des diagnostics relatifs à la “santé mentale”, ou qui sont autrement perçus comme étant “malades mentales”».4 Nous y aborderons également la controverse sur le statut de la souffrance psychologique ou émotive en tant qu’elle émanerait ou non d’une «maladie comme les autres», ainsi que le concept de «génération» en lien avec le baby-boom et les droits, revendications et modes d’action des personnes vieillissantes concernées par tous ces enjeux. C’est ce que nous appellerons notre «FRAP» : «Formation recherche-action participative».

Les intelligences artificielles et l’objectivation de l’intervention psycho-sociale : à la trappe

Il n’est pas rare aujourd’hui qu’un travailleur psycho-social, devant la complexité et la taille des dispositifs d’assistance, ne perde le sens de son intervention souvent réduite à une série d’actes techniques définis et circonscrits dans un ailleurs dont il ignore tout. Le développement de la numérisation, des procédures automatiques et l’introduction d’algorithmes accélèrent cet effet de distanciation et de perte et font obstacle à la perception de la finalité des pratiques. Devenir exécutant, ne plus pouvoir se représenter ou percevoir ce à quoi on participe, empêche d’y réfléchir et a fortiori de l’interroger.

L’installation progressive des Intelligences artificielles (I.A.) dans le champ du travail psycho-médico-social, vient peut-être clore sans l’avoir résolue cette tension que nous voulions féconde entre l’exactitude et la conformité à la réalité de l’objectivité et le propre du sujet humain qui, dans son rapport au monde, « l’affective » et est toujours déjà affecté par lui.

L’objectivité dans les sciences humaines, la recherche de jugements que la subjectivité des intervenants n’altère pas, est une aspiration et une question éthique pour les intervenants de terrain, les chercheurs et les politiques. De débats en controverse, la tension entre objectivité et subjectivité reste irréductible. Au nom de l’incertitude qu’elle amène dans le traitement des affaires humaines on s’en est jusqu’ici réjoui.  Mais pour combien de temps encore?

Simplifier l’insaisissable

Pour alimenter une I.A., il faut modéliser la pratique, c’est-à-dire la simplifier alors que le monde réel est d’une complexité qui le rend insaisissable. Si une I.A. s’emploie à rendre compte des comportements humains, elle ne pourra le faire que partiellement et les taches aveugles qui l’émailleront seront le reflet des représentations, du jugement ou des choix de ses concepteurs. Dans le champ de nos pratiques, toute la dimension des savoirs que les travailleurs construisent dans la rencontre, par l’expérimentation et la réflexion, sera vraisemblablement abandonnée, car intraduisible dans les termes de l’encodage.

Dans le champ de la santé mentale, un développement des algorithmes inquiète plus particulièrement, celui des programmes prédictifs. L’action des I.A. se résume ici à un mécanisme de projection de nos choix, actions et comportements du passé sur l’avenir. Or, le propre d’une prédiction, c’est qu’elle est susceptible de ne pas se réaliser. À titre d’exemple, l’apparition de symptômes de décompensation corrélés à une période de l’année, une fois repérée, doit-elle inciter le soignant à augmenter la médication d’un patient ou doit-elle lui préférer une augmentation de la fréquence des contacts ? Doit-on viser l’efficacité, auquel cas l’augmentation de la médication semble souhaitable, ou l’équité, qui tend à garantir au patient qu’il puisse décider et expérimenter des modes de gestion de ces moments difficiles ? Les algorithmes favorisent l’efficacité, car ils s’appuient sur des données mesurables et quantifiables et surtout parce que l’équité est un concept difficile à « mathématiser » et donc peu ou pas appréhendable par une machine aussi « intelligente » soit-elle.

Pour pallier la simplification, les I.A. ont accès à des sommes de données faramineuses. Pourtant, ce ne sont pas uniquement des informations relatives au comportement traité que l’on y trouve, mais aussi des données de rechange ou supplétives. Des proxy-data composés d’éléments disparates comme « les corrélations statistiques entre le code postal ou les caractéristiques linguistiques d’un individu, et la probabilité qu’il rembourse un emprunt ou fasse correctement son travail. » (O’Neil, 2018 :34-35) Autre écueil, les I.A. figent dans un moment donné l’état d’une question sans entretenir les allers-retours permanents avec la réalité qu’ils prévoient de comprendre ou prédire. Les conditions « extérieures » peuvent changer, le modèle reste immuable1. Or même le meilleur des modèles mathématiques, s’il n’est pas actualisé, « finira par se périmer » (O’Neil, 2018 :41).

Un réel exsangue

Cette externalisation de la pratique doit nous interpeller sur la simplification attendue de tout ce qui « fait » une pratique et qui déborde toujours les procédures et les prescrits du métier. Comment transmettre à une machine ces moments où l’intuition qui guide nos actes est toujours un peu ailleurs que dans la synthèse descriptive d’une catégorie ou dans le respect inconditionnel de la procédure ? Comment lui expliquer que ce n’est que dans ce « en dépit » du travail prescrit qu’advient le travail réel ?

Le recours massif à une langue technique, largement numérique, diminue d’autant « la dimension fabulatrice » de la langue usuelle. Objectiver le langage « constitue un déni de sa valeur anthropologique » (Gori, 2011 :24) et repose sur la croyance que l’on peut rendre compte directement du réel en convertissant les observations de terrain en valeurs et signaux numériques directement introduits dans un système parfaitement borné. Au final, c’est un réel exsangue qui sera traité par l’I.A., vide de la dimension d’écoute, de rencontre, d’interprétation, de création par la parole. Quelle place dans ce réel pour l’interrogation d’un patient sur le sens de nos rencontres ? Que restera-t-il de cet effort conjoint qui s’essaie à rendre compte du sens et de la portée du lien ?

Si par malheur l’appréciation que nous posons n’est pas soluble dans les cases, les tableaux et les items prévus, elle est aussitôt pointée comme erronée, incorrecte, dysfonctionnelle et donc non prise en compte. En réduisant le langage à des cases à cocher ou à pondérer, c’est une transformation complète de nos savoirs d’intervenants qui s’opère. Par l’appauvrissement du langage qui devient utilitariste et par la disparition de nos observations, rencontres, rêveries et doutes qui récoltés et transmis au public sous forme de pourcentage et de récurrences de comportements ne sont plus que des itérations vides.

Restera-t-il une place pour l’argumentation, la réfutation et la pensée critique ? C’est davantage que notre capacité de jugement qui est atteinte quand notre action n’est plus mesurée qu’au travers des conditions d’accessibilité, de conformité et de surveillance des pratiques. Derrière la codification et le traitement par les I.A., il y a un refus. Celui de l’erreur, de la diversité, de la variété. Il y a aussi le rêve d’un calcul qui pourvoira à tout et nous économisera de devoir s’en remettre à la prudence, la sagesse pratique ou l’esprit de finesse. À terme, l’extraction des données devrait même permettre de se passer des opérateurs d’entrées et de sorties et surtout rendrait la délibération inutile ou exceptionnelle.

Si les exceptions et les singularités des difficultés humaines que vivent les hommes et des femmes et dont seuls peuvent rendre compte une rencontre, une relation et un dialogue entre humains ne sont plus prises en compte, ce sont les germes du changement et les possibilités d’évolution d’un individu qui sont entravés.

Disparition de l’acteur subjectif

À la subjectivité que nous réclamons comme partie centrale et irréductible des métiers de l’aide et de soin, on objecte le rendement des procédures, l’immédiateté des actions et l’universalisme des comportements et des pratiques. Curieusement absente dans cette énumération, la responsabilité dont toute pratique a à rendre compte.

Le mouvement d’opposition de nombreux travailleurs aux logiques algorithmiques passe par l’expérimentation d’une impuissance. Aujourd’hui, les travailleurs psycho-médico-sociaux sont des acteurs subalternes dont on n’attend pas qu’ils s’intéressent au résultat de leur travail et certainement pas à sa finalité. Si aujourd’hui le recueil des données est encore le fruit d’opérateurs humains, on peut imaginer sans difficulté se passer d’eux et laisser le patient (pardon, l’utilisateur) gérer seul l’encodage de ses propres données. C’est ainsi que s’accélère l’abstraction des tous ceux à qui nous prêtons d’ordinaire attention.

Cette abstraction s’accommode sans difficulté des incohérences qui ne manquent pas de se produire et réduit à presque rien la relation d’assistance et l’engagement de l’un et l’autre, de l’un vers l’autre dans la recherche d’un soin ou d’un prendre soin partagé. Bien loin des soubassements psychologiques des sujets et du contexte social, l’abstraction les transforme en coordonnées statistiques dont on peut suivre le déplacement. Cette classification mathématique gomme aussi les dimensions constitutives d’une identité et ne retient que le trouble visé et divisé en parties symptomatiques dont on mesure la fréquence.

Les I.A. sont aussi un outil politique et économique. Elles offrent aux gouvernements à peu de frais des éléments présentés comme capables de résoudre des problèmes. Elles sont source d’enrichissement pour les acteurs économiques privés et de contrôle des dépenses pour les acteurs publics. À terme – et on l’observe déjà dans le travail social – les populations précaires seront de plus en plus prises en charge par des machines, tandis que les privilégiés le seront encore par des êtres humains.

La programmation des I.A. qui traiteront les données que nous aurons fournies est un élément central qui doit guider nos interrogations. Dans « l’aide au cheminement »2 qui est proposé, voire imposé, c’est bel et bien la disparition de l’acteur subjectif et à terme, de la subjectivation dans nos champs qui se dessine. On avancera que l’objectivation des pratiques à travers une lecture uniforme offrira un traitement identique pour tous, en confondant au passage égalité et équité et en dévalorisant un peu plus l’appréciation par un humain de la situation d’un autre humain.

Par l’apport de la technique, le monde pour chacun de nous est devenu une immensité qui ne permet plus de s’en faire une image. Alors que notre capacité de représentation est circonscrite dans les limites de notre nature humaine, le développement des compétences techniques est sans limites. « Entre notre capacité de fabrication et notre capacité de représentation, un fossé s’est ouvert » (Anders, DATE :52). Nous ne perdons pas le monde. Incapable de nous le représenter, nous ne savons pas que nous l’avons perdu. Dans les métiers de l’aide et du soin, tout ceci peut sembler fort éloigné de ce qui fait le quotidien. Sauf à compléter le défaut de représentation par le défaut de perception qui l’accompagne. Les logiques d’intégration et de spécialisation empêchent progressivement de percevoir le tout dans lequel elles s’inscrivent.

Une « vérité » sans comptes à rendre

Le recours aux I.A. nous ramène aussi à cette question à laquelle il faut prêter attention tout au long de sa vie professionnelle : Qu’est-ce qu’être sujet sous des normes ? Les algorithmes participent au renforcement d’une normativité qui définira pour tout un chacun le normal, le déviant, le pathologique sur des bases, comme le dit Cathy O’Neil, opaques, à une échelle jusqu’ici inconnue et potentiellement nocive.

Comme le montre Cathy O’Neil (2018), « l’intelligence artificielle dans sa mise en œuvre, reflète nos valeurs, notre société, notre âme parfois » et « nombre des modèles utilisés encodent justement les préjugés, les malentendus et les partis-pris humains au cœur du système informatique qui régissent de plus en plus nos vies ». La fausse neutralité des I.A. n’est pas le seul élément qui inquiète. Forts d’une légitimité dans le grand public, leur validité est rarement remise en question. Une I.A. n’a pas à rendre de comptes. Contrairement aux individus qu’elle catégorise et assigne. Si ceux-ci, sommés d’agir d’une certaine manière ou qui se voient notifier un refus, un déclassement, contestent cette décision, c’est à eux de fournir les preuves, non pas de la réalité de leur situation, mais du dysfonctionnement d’une I.A. dont ils ignorent toute la mécanique.

Pour O’Neil, trois éléments sont à prendre en compte pour comprendre les algorithmes qu’elle qualifie d’«armes de destruction mathématique».

L’opacité. Celle de l’élaboration des algorithmes eux-mêmes. Ne pas savoir assurerait des résultats qui sinon pourraient être faussés en fournissant des réponses réfléchies. L’opacité se loge aussi dans la présence quotidienne et oubliée des algorithmes dans nos vies et est exigée au motif de la propriété intellectuelle des concepteurs et sans qu’on ne s’interroge sur la transparence exigée de ceux qui nourrissent le système.

L’effet d’échelle, qui établit des normes généralisées « qui exercent progressivement une autorité proche de celle de la loi » (O’Neil, 2018 :52). Des normes qui s’internationalisent et fabriquent des réponses standardisées aux comportements humains en dehors de toute dimension sociale, historique et culturelle. Les effets d’échelle affectent l’ensemble d’une vie. Une donnée recueillie et traitée lors d’un épisode de maladie mentale poursuivra un individu quand il s’agira d’accéder à une université ou à un emploi.

La nocivité, qui n’est pas le fait de toutes les I.A. Certaines améliorent même nos vies. Mais leur application dans les champs de la justice, de l’enseignement, de la santé n’est pas anodine. En cause, la généralisation des modèles et leur application à l’identique. Des modèles qui ne s’encombrent pas des particularités d’un domaine donné et qui partagent tous les mêmes objectifs d’efficience, quel que soit le contexte. L’étendue des données disponibles devrait garantir l’efficacité d’un modèle. Plus sûrement elle ne participera « qu’à multiplier les inepties, mais pas à les déchiffrer. Cette tâche revenant aux hommes » (O’Neil, 2018 :73). De plus, le recueil de toutes ces données peut déboucher sur une surveillance de masse, et dans la masse sur le ciblage de certains individus sur la base de leur comportement, lieux de vie, origine ethnique, etc… Sans limites prévues à notre connaissance au recueil ou à l’utilisation de certaines données pour des raisons d’équité.

On perd aussi dans cette généralisation la pluralité des analyses qui viennent d’une conception différente de ce que sont des éléments probants, utiles et démontrables pour dire la « vérité » d’un champ particulier. Transformer nos comportements en flux de données, les mettre en œuvre dans des modèles inévitablement réducteurs n’offre qu’un faux sentiment de sécurité et plus grave, risque de n’être qu’un jugement que l’on porte sur un individu, une action ou une situation donnée.

Externalisation des savoir-faire

D’aucuns prédisent que l’amélioration des I.A. corrigera ces défauts de jeunesse. Après tout, nous avons déjà externalisé une part de notre mémoire et de notre savoir à travers les supports que sont les livres, l’écriture et aujourd’hui les ordinateurs, et globalement cela nous a bien servi. En sera-t-il de même avec l’externalisation de nos savoir-faire en situation qui sont l’essence de nos pratiques3?

Les processus d’extériorisation, s’ils donnent lieu à une réintériorisation sous forme d’un savoir nouveau ou enrichi, permettent de penser par soi-même. On pourrait s’aventurer jusqu’à dire que le savoir n’existe que parce qu’il est extériorisé, échangeable, partagé et discuté, c’est-à-dire subjectivé dans et par l’échange avant que d’être repris en soi. Il faut ici distinguer le savoir, de la possession d’informations qui ne fait que renforcer les automatismes sans pouvoir les dépasser. « La capacité à acquérir un savoir véritable suppose d’intérioriser les étapes successives de l’histoire mnémotechnique de ce savoir » (Stiegler, Béjà et Padis, 2017 :70). Il nous faut comprendre de quoi les I.A. sont faites. Car de cette connaissance dépend notre capacité de penser l’utilisation de ces nouveaux outils et de s’en servir autrement que sous forme d’un agir stérile parce que non délibéré par les praticiens. L’ignorer c’est prendre le risque que la définition de l’attention dans nos sociétés soit soustraite à notre contrôle et qu’elle ne téléguide les relations sociales.

Pourtant les développements de l’informatique et des performances de calcul, couplé aux gigantesques bases de données fait miroiter à certains la possible numérisation de tous les domaines d’activités humains. Et l’idée progresse d’une matrice universelle qui permettrait le (dé)chiffrage de tous les comportements humains qui auraient bien entendu la même valeur partout dans le monde et auquel on apporterait les mêmes réponses. Objet de toutes les attentions, le comportement individuel rend caduque les aspects sociaux, historiques, politiques et psychologiques constitutifs d’un agir humain. À la trappe les savoirs des sciences humaines, les méthodes qui en découlent et leur histoire sociale et épistémique. Encodés dans les algorithmes leur validité n’est plus interrogée.

Le monde machine

Les I.A. sont une étape de plus dans l’autonomisation de la technique telle que l’analyse Gunther Anders. Il nous faut donc comprendre la place et les rapports que nous entretenons avec ce monde de la technique, soit « le caractère machinique (ou encore d’appareil) de notre monde actuel » (Anders, 1999 : 89). Partant de l’hypothèse de son autonomisation, Anders postule que c’est l’ensemble du monde qui se transforme en un monde machine qui repose sur trois principes. Celui de la performance maximale, qui le pousse à étendre son emprise sur son environnement comme source de production des éléments nécessaires à sa réalisation. Celui de l’expansionnisme, sous la forme d’une création sans fin d’un « empire colonial de services » (Anders, 1999) dans lequel le monde extérieur n’a pour seul rôle que de participer à son expansion. Celui enfin d’une absence de conscience des machines, qui est devenu au fil du temps pour nous une banalité que nous acceptons sans contestation. C’est ainsi que « nous sommes devenus, quel que soit le pays industriel dans lequel nous vivons et son étiquette politique, les créatures d’un monde technique » (Anders, 1999 :51). Nous sommes passés d’un monde dans lequel il y a des machines à un monde dans les machines ou un monde comme machine.

Penser l’articulation des objets techniques avec la cohérence de nos systèmes d’aide ou de soin, c’est être attentif à l’abstraction des individus qui est en fait une duplication4 par leur double numérique qui « les rend ainsi calculables, solubles, dans les comportements moyens » (Riquier, DATE :121). C’est prendre conscience de la vitesse des systèmes numériques qui « casse toute forme d’intermédiation, de régulation et de délibération en court-circuitant aussi bien les individus que les systèmes sociaux et les puissances publiques » (Riquier, DATE :122). Nous sommes déjà dépassés par ces outils techniques, nous serons toujours en retard sur les performances de calcul des I.A. Demain, sans intervention de notre part, ce sera pire. Nous devons nous saisir de ces outils pour réintroduire un temps qui permet d’en saisir la complexité. Penser les I.A, c’est réintroduire des intersections et la possibilité d’une alternative.

Créer un « dehors »

L’enjeu aujourd’hui n’est pas de bannir les algorithmes, mais de réintroduire de la délibération dans leurs usages, sinon ils fragiliseront plus encore l’attention dont doit faire preuve chaque société à l’égard de ses membres. « L’attention comprise comme capacité psychique de concentration au service des apprentissages » et « d’autre part et solidairement la faculté sociale de prendre soin, la civilité » (Stiegler, Béjà et Padis, 2017 :74).

Nietzsche rappelle que toute réflexion humaine porte en elle une puissance libératrice inséparable de son envers opprimant : « Cela fait une différence que soit Homère ou la Bible

ou la science qui tyrannise les hommes.» L’adhésion à une manière de concevoir le monde influence notre devenir humain et entre humains. Au cœur de la prétendue neutralité des I.A, c’est une vision du monde au détriment d’autres et au potentiel de tyrannie réel et bien éloignée d’une objectivité source de performance et d’égalité, voire de justice, qui se profile.

Pourtant, les sociétés sont le théâtre de luttes entre des logiques de domination, symboliques, culturelles et sociales. C’est dans ces luttes que s’enracinent nos subjectivités. Comment l’expliquent fort bien les travailleurs utilisateurs de l’O.C.C.I. ou du S.S.P., ce qui est perdu dans les questionnaires à choix multiples, c’est la capacité de penser, c’est-à-dire de dépasser les limites de l’évidence technique et numérique. L’obligation de choisir un item dans une liste prédéfinie plutôt que de rédiger une réponse qui s’appuie sur les liens que « la parole tisse entre des sujets et à l’intérieur de chacun d’eux » (Gori, 2011 :16) restreint la force d’une parole engageante et engagée et colonise le savoir des intervenants de terrain par celui des machines. Quelle place restera-t-il pour les savoirs intermédiaires où se conjuguent savoirs pratiques, théoriques et académiques dans une réflexivité agissante ? Où existeront les traces du travail de perception et de représentation de ce qui se joue pour toutes les parties ?

Pour exister dans ce nouveau pouvoir statistique qui est en passe de transformer les rationalités et les modes de gouvernement des questions sociales, il faudra s’appuyer sur la coopération et comprendre les objets que l’on manipule. Sur les traces de Diderot et d’Alembert, il faudra reprendre possession des savoirs et des pratiques toujours possiblement captés par les pouvoirs économique ou politique. Cette réappropriation sera multidisciplinaire. Technique, on l’a déjà dit, mais aussi juridique, philosophique, économique et politique. Il s’agit aux côtés des savoirs utiles, de refaire droit aux savoirs subtils, selon la belle formule de Pascal Chabot. Des pistes sont d’ores et déjà ouvertes. Certains réfléchissent ainsi à la mise en place de méta droits : droit à l’oubli, à la désobéissance, de se rendre compte et d’ainsi permettre « d’organiser la possibilité, pour les sujets, de créer un « dehors », un espace non identique au « réel » statistiquement enregistré, d’où éprouver et interrompre l’autoréférentialité de ce « réel »5.

Pour se libérer de la croyance de plus en plus prégnante en l’expertise par le chiffre, en l’importance de la traçabilité, en la prédiction par des augures virtuels et aux formes normalisées et standardisées seules à même de traiter tous les désordres qui font le tragique et la richesse d’une existence. Pour se rappeler au milieu de ce grand bazar du recueil de données que, comme le disait Jean Piaget, « L’intelligence, ça n’est pas ce qu’on sait, mais ce qu’on fait quand on ne sait pas. »

Accompagnement psychosocial en déficience intellectuelle et itinérance : des liens qui soutiennent et qui stabilisent

Les personnes accompagnées par Milos – psychoéducateur spécialisé en déficience intellectuelle et en itinérance à Montréal – ont toutes deux points en commun : celui de vivre ou d’avoir déjà vécu en situation d’itinérance et celui d’être catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle.1 Les personnes ainsi catégorisées ont souvent un parcours marqué par des ruptures et des abus relationnels, par des problèmes de santé physique et mentale, par la dépendance, et par la pauvreté, l’isolement et la précarité résidentielle (Ellem et al., 2013; O’Connor et MacDonald, 2008). Elles peuvent éprouver des difficultés particulières à prendre du recul par rapport à leur situation, à déceler les intentions malignes chez autrui et à évaluer les conséquences probables de leurs gestes. Elles sont ainsi particulièrement vulnérables à l’exploitation physique, sexuelle ou financière, ou susceptibles de se faire convaincre de consommer des drogues ou de s’engager dans la criminalité, précipitant ainsi leur arrivée en situation d’itinérance (O’Connor et MacDonald, 2008; Picard et al., 2011a; Picard et al., 2011b). L’ensemble des difficultés personnelles et sociales associées à la déficience intellectuelle, croisées avec celles associées à un faible revenu, entraîne une surreprésentation de ces personnes parmi les personnes en situation d’itinérance (Curateur public du Québec, 2008) et parmi les personnes judiciarisées et incarcérées (Ouellet et al., 2012).

Leurs limitations font aussi obstacle à l’acquisition d’un emploi et les personnes accompagnées par Milos dépendent donc financièrement des prestations de l’aide sociale et des revenus du travail informel : généralement la quête, la collecte de consignes et la petite criminalité pour les hommes et le travail du sexe pour les femmes. Elles ne sont ainsi pas nécessairement «dans la rue», bien qu’elles en aient toutes fait l’expérience. En effet, l’itinérance n’est pas un phénomène statique ou linéaire : elle s’apparente plutôt à un cycle au cours duquel les personnes font des aller-retour entre le logement et la rue, ayant à jongler entre leurs différents besoins de base avec un budget restreint (COH, 2012). Plusieurs personnes accompagnées font donc face à une situation de précarité de logement – généralement associée à la précarité financière, alimentaire, et relationnelle – plutôt qu’à l’absence complète de logement. 

Dans un tel état de précarité, les personnes sont particulièrement vulnérables aux imprévus. Par exemple, le décès d’un membre de la famille peut contraindre à un déménagement improvisé qui peut précipiter un retour à la rue si la personne n’a pas les ressources personnelles ou financières pour gérer ce déséquilibre temporaire. S’ensuit alors un enlisement progressif dans de multiples problématiques associées à l’itinérance, rendant d’autant plus difficile un retour en logement : par exemple, entre autres, perte de réseau social, problèmes de santé physique et mentale et consommation. La plupart des personnes accompagnées se retrouvent ainsi à la rue suite à une incapacité temporaire à se maintenir en logement. Elles sont d’ailleurs particulièrement vulnérables à ces dégringolades, car elles ont rarement accès à un réseau qui puisse les soutenir sur les plans matériel, émotionnel ou financier lors de phases difficiles.

En l’absence d’un réseau de proximité soutenant, les réponses sociales à leurs difficultés particulières relèvent généralement des institutions de derniers recours – police, hôpital, prison – avec lesquelles elles ont tendance à avoir des contacts fréquents ou épisodiques (Ouellet et al., 2012). Faute de services appropriés, ces institutions sont souvent impuissantes devant la complexité et la multiplicité de leurs problèmes et peuvent les renvoyer à la rue sans solution une fois la crise passée. Les personnes accompagnées par Milos se retrouvent ainsi souvent prises dans le phénomène institutionnel dit des «portes tournantes».

Milos rencontre donc des personnes abandonnées à la fois par leurs proches et n’ayant plus de filet social, personnes prises dans le cercle vicieux de leurs problèmes et cumulant les étiquettes – déficience intellectuelle, itinérance, maladie mentale, toxicomanie, travail du sexe, délinquance. Avec le temps, le poids de la solitude, des stigmates et de leurs difficultés peut écraser leurs espoirs de connaitre des jours meilleurs.

 

Créer du lien

Le processus de stabilisation en logement des personnes accompagnées par Milos est facilité par la présence de divers liens susceptibles de les soutenir dans leurs projets et face aux difficultés qu’elles rencontrent.2 En suivant l’intervenant dans son quotidien de pratique, j’ai réalisé qu’un aspect important de son intervention est ainsi de favoriser le développement d’un réseau soutenant : par exemple, il accompagnera une ou deux fois une personne dans un organisme communautaire s’il la considère susceptible de bénéficier des ressources qui y sont offertes et qui seront à sa disposition lorsqu’elle en sentira le besoin. Toutefois, une bonne partie des liens sont tissés par les personnes elles-mêmes et le rôle de l’intervenant se résume à favoriser le développement des liens positifs et de remettre en question ceux qui lui paraissent délétères. J’ai classifié les liens soutenants favorisés par l’intervenant en cinq catégories : les ressources d’hébergement, les ressources institutionnelles et communautaires, les personnes bienfaitrices, les pairs et les milieux de travail.

Milos se donne tout d’abord comme priorité d’établir un lien avec une ressource d’hébergement stable, ce qu’il conçoit comme un prérequis à tout travail sur soi : sans logement adapté à ses besoins, la personne n’a pas de lieu où se reposer, se sentir en sécurité, et fonder un sentiment d’appartenance. L’intervenant affirme évaluer divers facteurs avant de proposer un hébergement à une personne. Il doit, par exemple, déterminer la meilleure ressource, compte tenu des besoins de la personne. Les différentes ressources (maison de chambre, résidence supervisée, logement autonome ou supervisé) présentent des avantages et inconvénients variés en termes de supervision, de soutien quotidien (l’inclusion des repas ou du ménage, par exemple), et de restrictions (couvre-feu, sobriété, etc.). Dans le cas d’une des femmes accompagnées, Milos ne lui a pas proposé d’être en logement autonome considérant que, sans supervision, elle serait plus vulnérable aux abus potentiels de la part de vendeurs de drogue ou de clients ramenés à domicile lorsqu’elle fait du travail du sexe. Avoir un chez-soi répondant à ses besoins de sécurité permet à une personne de s’éloigner de réseaux sociaux nocifs, de se retirer pour prendre soin de sa santé physique ou mentale et d’accumuler des ressources matérielles afin d’atteindre un certain confort.

Milos favorise aussi les liens avec des ressources institutionnelles et communautaires, principalement en accompagnant les personnes dans les ressources et dans leurs démarches auprès de celles-ci. Selon Ouellet (2017), cet accompagnement est particulièrement important puisque les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle peinent souvent à avoir accès aux ressources institutionnelles en raison de difficultés à comprendre leur fonctionnement et leurs normes communicationnelles. D’autres chercheurs soulignent leur difficultés d’accès aux services sociaux et aux soins parce que leurs besoins relèvent à la fois des services sociaux et du système de la santé et qu’aucun de ces services n’est à l’aise de répondre à leurs demandes de soins (Fisher, 2004; Ward et al., 2010; Salvador-Carulla et al., 2008).

Plusieurs personnes accompagnées par Milos visitent régulièrement les centres de jour et les organismes en itinérance qui offrent des repas gratuits. Les liens tissés avec ces organismes communautaires sont importants pour les personnes. Par exemple, un des hommes a développé un fort sentiment d’appartenance à un organisme communautaire qu’il fréquente et au sein duquel il s’implique plusieurs fois par semaine. Ce sentiment d’appartenance s’exprime, entre autres, par sa tendance à s’inclure dans certaines activités réalisées au sein de l’organisme : «on a rénové la salle de bain». Ce sentiment d’appartenance est renforcé par des gestes de reconnaissance de la part des membres de l’organisme, comme la préparation d’un repas spécial à l’occasion de son anniversaire.

Le témoignage d’un autre homme permet aussi d’entrevoir l’importance d’avoir un réseau soutenant pour sortir de la dépendance ou de l’itinérance : «Il faut jamais lâcher quelqu’un, faut toujours lui donner une bouée de sauvetage; sinon, tu quittes ta gang de conso, tu te ramasses tout seul, pis tu te remets à boire parce que t’es seul». Dans son cas, la création d’un nouveau réseau s’est faite à travers les activités de groupe offertes dans un centre de jour et semble avoir contribué au développement d’une identité personnelle positive, comme l’illustre la manière dont il s’est présenté lors d’une conférence : «Bonjour, je m’appelle [X] et je suis un artiste.» Cette introduction témoigne que, par son implication dans un centre de jour où il joue régulièrement de la musique avec des pairs, il exerce un rôle social valorisé et reconnu sur lequel il peut fonder son identité.

Les personnes accompagnées par Milos entretiennent aussi avec des personnes bienfaitrices des liens fondés sur une relation d’aide et pouvant prendre une grande place dans leur vie. Par exemple, voisins et propriétaires d’immeubles peuvent jouer un rôle significatif. En côtoyant régulièrement les personnes accompagnées, ils peuvent régler les situations problématiques avant qu’elles ne se dégradent. Ils peuvent également informer l’intervenant si une telle situation semble se profiler. Des résidents du quartier ou des passants peuvent aussi être vus comme des personnes bienfaitrices, en soutenant les personnes dont la rue constitue le milieu de vie et qui y passent le plus clair de leur temps, même lorsqu’elles ont un logement. Ce type de soutien est plus indirect que l’investissement personnel et régulier de voisins, mais semble jouer un rôle significatif à partir du moment où la personne est reconnue comme une «habituée» de l’endroit et bénéficie de l’apport financier, alimentaire et matériel de multiples passants.

Les personnes tissent aussi des liens avec des pairs, qu’ils soient usagers de ressources communautaires, colocataires ou amis, en fournissant réciproquement soutien moral, cigarettes, nourriture, argent et contacts professionnels. Ces liens avec les pairs sont fondés sur le partage d’expérience ou d’intérêts et sont, le plus souvent, enracinés dans l’horizontalité et le principe d’entraide.

Les relations avec les pairs ne sont pas toujours positives : Milos m’a rapporté que les cas d’encouragement à la consommation, de relations conflictuelles ayant un impact sur le bien-être psychologique et d’exploitation financière, matérielle ou sexuelle sont fréquents. Sans exercer de surveillance active ou s’immiscer dans les relations entretenues par les personnes accompagnées, l’intervenant s’intéresse à leurs fréquentations afin d’encourager les relations qui lui semblent positives et de remettre en question celles qui semblent être sources de mal-être. Ceci n’implique pas nécessairement de suggérer d’y mettre fin : l’intervenant se limite à aider les personnes à définir leurs propres limites et à les inciter à les poser clairement face à leurs pairs. Lorsqu’une personne choisit de mettre fin à une relation qu’elle juge néfaste, l’intervenant peut la soutenir dans la formation de nouvelles relations remplissant les besoins auparavant comblés par cette relation néfaste, par exemple, en lui suggérant des centres de jour ou des activités de groupe où elle pourrait développer un réseau plus positif.

Enfin, en plus de permettre une augmentation de revenu, les liens avec les milieux de travail ouvrent l’accès à de nouvelles relations sociales et à un sentiment d’appartenance, au développement de compétences personnelles, à un sentiment d’accomplissement et à la reconnaissance d’autrui. Certains de ces emplois sont offerts par des ressources institutionnelles ou communautaires, mais la plupart relèvent du travail informel : par exemple, collecte de contenants consignés, bénévolat avec ou sans compensation, travaux domestiques légers, travail du sexe.3 Milos encourage le développement de liens positifs avec les milieux de travail et soutient les personnes dans la réduction des risques auxquels elles peuvent s’exposer en travaillant, par exemple, en fournissant des gants et des pinces à une personne fouillant les poubelles pour y trouver des consignes et en l’incitant à s’impliquer dans une coopérative de recyclage de consignes.

Ancrages

Cette importance accordée aux liens sociaux dans la sortie de l’itinérance rejoint une conception de l’itinérance «caractéris[ée] par l’absence de points d’ancrage», présentée par Ouellet (2007, p. 61) : «[i]l est alors question de l’absence de  domicile, mais aussi de l’absence de travail, de biens matériels ou de relations significatives.». Mes observations suggèrent que, symétriquement, le processus de sortie de l’itinérance implique un «réancrage» à travers des liens significatifs qui constituent des assises pour obtenir un logement et stabiliser sa situation. 

Les liens soutenants seraient aussi des leviers importants pour défaire des points d’ancrage établis durant la période d’itinérance. En effet, en l’absence de liens significatifs les liant à la société «normale», les personnes en situation d’itinérance semblent développer des liens alternatifs afin de répondre à leurs besoins d’attachement et de reconnaissance. En s’intégrant à un réseau par la consommation (Hari, 2015) ou par la criminalité pour répondre à des besoins matériels, identitaires ou d’attachement, les personnes créent en quelque sorte des points d’ancrage qui les lient au milieu de l’itinérance. En ce sens, plusieurs études soulignent que des liens sociaux associés au milieu de la rue et particulièrement à celui de la consommation, freinent le processus de stabilisation en logement (Stoetzel, 2007; Mercier et Picard, 2011).

Globalement, mes résultats me poussent à croire que le «désancrage» du milieu de la rue et l’ancrage dans la société «normale» ne peuvent se concevoir indépendamment, et que l’établissement de liens soutenants – les points d’ancrage évoqués par Ouellet (2007) – est nécessaire, non seulement pour avoir accès à des ressources supplémentaires, mais aussi pour combler des besoins d’attachement et de reconnaissance autrement compensés par un réseau social, un mode de vie et une identité qui posent obstacle à l’établissement et à la stabilisation en logement ainsi qu’au développement personnel.

Toutefois, selon mes observations, tous les liens associés au milieu de l’itinérance ne sont pas négatifs. Bien au contraire, il semble que les liens tissés avec les intervenantes et les pairs au sein des organismes communautaires jouent un rôle crucial dans le processus de sortie de l’itinérance et de stabilisation en logement en comblant de manière positive des besoins d’attachement et de reconnaissance. Plusieurs personnes continuent ainsi de s’y rendre après s’être installées en logement, ne souhaitant pas marquer de rupture avec une période révolue de leur vie en s’éloignant du milieu communautaire qu’elles fréquentaient lorsqu’elles étaient en situation d’itinérance. Pour l’intervenant, soutenir la personne dans l’établissement d’un réseau qui puisse la soutenir dans le processus de sortie de l’itinérance n’implique ainsi pas de la déraciner de son milieu, mais plutôt de la soutenir dans la remise en question de ses relations négatives et dans l’établissement de relations positives et soutenantes, qu’elles soient liées au milieu de l’itinérance ou non.

Inégalités et réseaux

Dans une perspective macrosociale, il est toutefois important de se rappeler que toutes les personnes n’ont pas accès au même réseau de soutien et que le manque d’accès aux liens sociaux soutenants est à la fois symptôme et facteur d’inégalités sociales.

Il est tout d’abord facteur d’inégalités, puisque les liens sociaux soutenants sont des ressources mobilisables pour réaliser ses projets et pallier des difficultés. Les liens tissés avec la famille, les amis, les voisins, les contacts professionnels, les intervenantes d’organismes communautaires et le chez-soi sont nécessaires pour remplir des besoins qui sont parfois si évidents que l’on en vient à les oublier : par exemple, se loger, se sentir en sécurité, avoir un revenu décent, avoir accès à une alimentation décente et apprendre à cuisiner, remplir ses besoins affectifs et identitaires, partager ses difficultés, obtenir des conseils et prendre du recul par rapport à sa situation. Pour les personnes ayant un handicap physique ou intellectuel, la présence d’un réseau soutenant peut permettre de compenser diverses difficultés personnelles. L’incapacité à faire reconnaître ses droits face à un propriétaire de logement abusif, peut se révéler déterminante dans le parcours d’une personne et conduire à l’itinérance si elle n’est pas compensée par le soutien de proches. Les personnes peinant à développer et maintenir un réseau social soutenant ont ainsi des difficultés particulières à remplir leurs besoins de base et à maintenir des conditions de vie décentes.

L’absence de réseau soutenant est aussi symptôme d’inégalités sociales : les liens auxquels nous avons accès varient selon les parcours de vie et les discriminations vécues. Certaines personnes grandissent dans des familles moins présentes et moins soutenantes et d’autres peinent à établir et maintenir un réseau soutenant parce qu’elles sont rejetées sur la base de leurs capacités physiques ou intellectuelles, de leurs habitudes de consommation, ou de leur genre, entre autres. Les personnes catégorisées comme ayant une déficience intellectuelle sont particulièrement défavorisées dans une société méritocratique, puisque peu d’espaces d’épanouissement et de socialisation sont créés pour des personnes dont les compétences et l’utilité sociale sont peu reconnues.

Ironiquement, les personnes cumulant les difficultés et nécessitant le plus de soutien sont aussi celles qui semblent avoir le plus de difficulté à établir et maintenir des liens soutenants. Ces personnes sont aussi, de plus en plus, abandonnées par les ressources institutionnelles et communautaires, qui doivent désormais composer avec des objectifs de performance et d’optimisation des services et pour qui il est peu rentable de soutenir une personne qui requiert plus de ressources psychosociales que les autres. Peu de ressources sont ouvertes, par exemple, à une des femmes suivies par Milos, considérant que celle-ci n’a pas de diagnostic en santé mentale et que son cas est considéré trop complexe par la plupart des ressources en itinérance et en dépendances. Malheureusement, un tel manque de soutien conduit généralement les personnes à tomber dans des cercles vicieux qui les mènent à développer de nouvelles difficultés ou à aggraver leurs problèmes existants, accentuant encore une fois leurs difficultés relationnelles.

L’échelle collective

Dans ce contexte, un accompagnement personnalisé comme celui de Milos permet de proposer des pistes d’amélioration du bien-être adaptées aux besoins, aux vulnérabilités et aux compétences de la personne accompagnée. En favorisant de manière proactive le développement de liens soutenants autour de la personne, Milos permet de compenser son faible réseau et une part des discriminations qu’elle vit. Toutefois, bien qu’elle permette de faire le mieux possible considérant le peu de leviers accessibles aux personnes accompagnées, cette pratique ne peut s’attaquer aux sources de la marginalisation et des inégalités qu’elles vivent. Il est impératif de complémenter de telles pratiques par des changements à l’échelle collective visant à intégrer les personnes «hors-normes» en acceptant leurs différences et en développant des espaces sociaux reconnaissant et valorisant leurs capacités et leurs particularités.