Dans l’angle mort de l’État social : l’archipel du travail domestique rémunéré

La répartition sociale des fonctions de travail, les institutions impliquées et les formes par lesquelles elles se concrétisent sont les produits des rapports sociaux. À travers le temps, certaines activités ont été assignées à l’espace domestique, ou définies comme relevant du privé ou de la famille, et le sont demeurées en raison des rapports de genre, de classe, de race, bref des rapports de pouvoir dans lesquels elles s’inscrivent. Cette perspective résolument sociologique est au cœur d’une recherche doctorale en histoire achevée en 2015, portant sur les figures contemporaines du salariat domestique au Québec, ainsi que sur les dynamiques d’inscription des pratiques domestiques rémunérées dans les parcours de travail des femmes (Charron, 2015).1 Quelques réflexions issues de cette thèse – mais portant plus spécifiquement sur le rôle de l’État dans cette trame sociohistorique – sont proposées ici.

Quel rôle joue l’État dans l’organisation sociale globale du travail (Glucksmann, 1997)? Ou, pour le dire autrement : Comment l’État contribue-t-il à établir « qui fait quoi », où (dans la famille, dans le secteur public ou commercial) et dans quel contexte (celui d’un échange monétaire, ou de la solidarité familiale, par exemple)? Porter le regard sur l’articulation des sphères d’activité (privée/publique), des systèmes de production (économie marchande et économie domestique), qui ne sont ni autonomes, ni réductibles l’un à l’autre, permet justement d’en appréhender le processus de construction et d’éviter de les réifier. Ainsi, le développement dans les dernières décennies du XXe siècle de ghettos d’emploi féminins, souvent associés au care,2 n’est ni seulement le résultat de dynamiques propres au marché du travail, ni simplement un prolongement des assignations de genre ou de la division sexuelle du travail domestique dans la famille. L’action de l’État ne peut être comprise sans considérer conjointement le rôle structurant de l’institution de la famille patriarcale – qu’on l’envisage sous l’angle des normes de la « bonne mère » (Bloch et Buisson, 1998) ou plus matériellement sous celui de la division du travail domestique dans la famille (Kergoat, 1998; Delphy, 1998) – et l’impact de la nouvelle donne capitaliste et du réalignement néolibéral du marché du travail durant cette période post-fordiste (Noiseux, 2011).

La « féminisation » du salariat qui se dessine dans la seconde moitié du XXe siècle ne fait pas disparaître la ségrégation sexuelle. Cette période voit plutôt la confirmation et même le développement de nouveaux ghettos d’emploi féminins, particulièrement au bas de l’échelle sociale. Un grand nombre de travailleuses s’inscrivent dans des filières féminines et se concentrent dans les secteurs les plus féminisés : emplois subalternes de bureau, métiers de la santé et de l’enseignement. Les femmes moins scolarisées se retrouvent quant à elles dans le secteur particulièrement précaire des services comme vendeuses, caissières et serveuses. Les services dits « personnels » figurent également dans cette dernière catégorie. Ce portrait est d’une remarquable stabilité depuis les années 1960.

Comment l’État social en plein développement dans la deuxième moitié du XXe siècle contribue-t-il à façonner les marchés de l’emploi, et donc les rapports sociaux qui se construisent autour du travail domestique, notamment les rapports de genre? Dans cet article, il s’agit d’esquisser, à partir des résultats empiriques de la recherche évoquée plus haut, ce que les récits de vie nous apprennent sur l’effet des politiques publiques relatives à la petite enfance et à la vieillesse sur les pratiques de travail domestique non professionnalisé des femmes.

Économie informelle

La perpétuation, hors du champ d’intervention directe de l’État, d’un système formel et informel de prise en charge de la dépendance, n’est nullement une anomalie apparue au cours du développement de l’État-providence, car ce système de prise en charge en constitue plutôt une dimension structurante : «Ainsi, un des legs des États-providence d’après 1945 est l’existence d’un « État-providence invisible » grâce auquel une aide informelle est fournie par les femmes aux personnes dépendantes, tels les enfants et les personnes âgées. Cet État-providence n’a en aucune manière été éliminé par les taux rapidement croissants de l’activité féminine depuis les années soixante» (Jenson, 2001 : 48-49). Non seulement l’aide domestique informelle n’a pas disparu dans le Québec contemporain, mais le continuum entre l’entraide et l’emploi s’est vu développé dans un nouveau « secteur » d’emploi, sorte « d’archipel des petits métiers au féminin»,3 qui s’en nourrit et contribue à en assurer le maintien.

Examiner les effets de l’implication tardive et limitée de l’État en matière de services de garde, dans un contexte de pénétration accélérée des mères sur le marché de l’emploi, est un premier angle heuristique pour appréhender cette question. Jusqu’à la fin des années 1990, en matière de politique familiale, l’État n’intervient que sur un mode palliatif et de façon très ciblée : «Les législations et les mesures mises en place depuis 1960 […] n’ont jamais débouché […] sur une véritable responsabilisation collective de l’ensemble de la société québécoise envers les enfants pas plus qu’elles ne se sont appuyées sur une remise en cause des relations sociales de sexes qui attribuent aux femmes la charge des êtres dépendants» (Baillargeon, 1996 : 21).

Au tournant des années 1970 au Canada, moins de 5 % des enfants d’âge préscolaire dont la mère occupe un emploi fréquentent une garderie ou une maternelle. Au Québec, au milieu des années 1980, alors que le taux d’emploi des mères de jeunes enfants atteint 50 %, « le réseau [des services de garde] ne répond qu’à 18 % des besoins » (Bilodeau, 1989 : 24). C’est donc dire qu’au cours de cette période historique marquée par une transformation majeure de la place des femmes dans le salariat, une vaste part des pratiques de prise en charge des enfants se déploie dans le registre de l’informalité. Certaines de ces pratiques sont rémunérées, d’autres s’inscrivent dans des relations d’entraide. Quels genres d’aménagement ont donc été réalisés à cet égard dans les dernières décennies par les femmes – dont l’accès au salariat demeure en quelque sorte « contingent » (Maruani, 2003 : 68), de manière subsidiaire à leurs responsabilités familiales –, considérant que jusqu’à la fin du XXe siècle, une minorité d’enfants fréquentent la garderie au Québec (BSQ, 1999)?

À l’échelle locale, des systèmes d’échanges de services entre femmes (voisines, amies, parentes) se mettent en place, et atténuent les effets d’un marché du travail de plus en plus précaire et contraignant, notamment en raison des horaires atypiques. Comme l’exprimait une participante à notre enquête : «Dans ce temps-là [au début des années 1980] d’abord il n’y avait même pas de garderie. Mais par contre c’était facile de trouver des gardiennes. […] Dans notre quartier à nous autres, les mères étaient presque toutes à la maison. Puis elles avaient toutes 2-3 enfants. Puis quand j’avais besoin d’une gardienne, c’était très facile…»

En effet, les récits de vie montrent notamment que les mères « au foyer » ne s’occupent pas seulement de leur propre progéniture, mais participent à un grand nombre d’échanges de services liés à la prise en charge des enfants de leur entourage (dîners, journées pédagogiques, coups de main ponctuels). Ces arrangements informels, au cœur des solidarités féminines familiales (Fougeyrollas-Schwebel, 1996), favorisent le maintien d’une stricte division sexuelle du travail domestique et parental, puisqu’ils reposent sur la disponibilité d’un bassin de « mères au foyer » qui rend possible l’intégration de certaines femmes en emploi. Par ailleurs, le caractère privé des arrangements familiaux qualifiés de « naturels », tout comme les pratiques « d’entraide » communautaire, est soigneusement préservé par l’État, qui se garde bien d’intervenir dans un domaine où, de toute façon, les femmes se sont toujours arrangées entre elles. Même lorsqu’il est rémunéré, le gardiennage ponctuel est considéré comme une marque de « soutien mutuel » et à ce titre n’est pas soumis à la Loi sur les normes du travail (chapitre II, article 3). Ainsi, l’absence de prise en charge publique de la petite enfance crée les conditions de développement d’une économie informelle de la garde des enfants. S’appuyant sur des réseaux féminins d’entraide (filles, grand-mères, tantes, voisines, etc.), ces pratiques renforcent dans les faits les clivages de classe et de genre existants, notamment en regard de l’accès à l’emploi.

Canalisation

Les formes d’emploi dans le domaine des soins non professionnalisés et des services à domicile pour les personnes âgées sont également fortement tributaires des modalités variables de prise en charge publique d’un ensemble de fonctions domestiques inhérentes à la gestion de la dépendance, modalités dont l’élaboration repose pour une large part sur les inégalités sociales.

Le Québec dépose sa première politique de soutien à domicile des personnes âgées à la fin des années 1970. Mais dès le milieu des années 1980, dans un contexte de hausse de la demande de services à domicile et de compression des dépenses publiques, on assiste au début d’un transfert progressif des services d’aide domestique donnés par les CLSC vers des « sous-traitants » communautaires ou privés (Aubry, Jetté et Vaillancourt, 2003 : 57-59). Les « aides à domicile », employées d’agences privées ou d’organismes communautaires ou employées de gré à gré, se multiplient devant la demande grandissante d’aide domestique, une pratique de plus en plus rejetée par les CLSC. L’implantation d’un système « d’allocation directe » contribue aussi à une « multiplication des marchés du travail » (Jenson, 2001 : 55) et à un éclatement des formes d’emploi, processus dont l’État est partie prenante.

Un exemple frappant de cette convergence entre les politiques publiques et les « forces du marché » dans la construction d’un « secteur » domestique, nourri par une main-d’œuvre ciblée, se trouve du côté de l’aide sociale.4 Au Québec comme ailleurs, les services à domicile dans les années 1980 et 1990 sont vus comme un gisement d’emplois en période de fort chômage. L’État y voit aussi l’occasion de favoriser l’insertion sociale, alors que s’opère une transition dans la philosophie de l’aide sociale, de plus en plus centrée sur la réintégration au marché du travail et « l’employabilité » des personnes. C’est dans ce contexte que sont créés des programmes dits « d’insertion » au marché du travail qui canalisent des femmes prestataires d’aide sociale vers des organismes communautaires d’aide domestique. Très critiqués, ces programmes n’offrent en réalité pas de débouchés professionnels, en plus d’exploiter de façon éhontée le travail des femmes. Dans les années 1980, les programmes EXTRA, par exemple, proposent aux femmes bénéficiaires d’aide sociale d’effectuer un « stage » de neuf mois dans un organisme communautaire. Moyennant une majoration mensuelle de 150 $ de leur prestation, elles effectuent 20 h de travail ménager par semaine, sans aucune perspective d’emploi à la fin de cette période (Fournier, 2000 : 194). Certains organismes fonctionnent à cette époque exclusivement grâce aux subventions salariales versées pour des travailleuses assistées sociales.

À partir de 1996, le gouvernement du Québec mise sur le secteur de l’« économie sociale » pour créer des emplois dans le secteur domestique. La mise en place d’une exonération financière pour les clients des entreprises d’économie sociale en aide domestique (EESAD) réduit considérablement les coûts individuels des services, cette mesure étant destinée à lutter contre le travail au noir. Très rapidement cependant, l’insuffisance du financement public des EESAD a pour effet de limiter leur capacité à remplir leurs engagements en matière, d’une part, de qualité des emplois et, d’autre part, d’accessibilité des services aux personnes les plus démunies (CSF, 2006). Ces emplois demeurent massivement féminins et peu rémunérés. Comme l’exprime une participante à la recherche, le transfert de l’aide domestique des CLSC vers les EESAD s’est clairement traduit par une détérioration des emplois :

«[Je] faisais du ménage [à domicile] pour le CLSC en 1990-1991… des fois je donnais un bain, ça arrivait, ou un bain de pieds… bon, des petits soins comme ça. […] Je gagnais 13,50 $ de l’heure avec tout mon transport payé, c’est-à-dire ma passe d’autobus complète. […] Là [en 2010] je gagne 10,25 $ de l’heure, j’ai la moitié de mon transport payé… [seulement] quand je travaille mes 15 heures… en bas de 15 heures [par semaine, le transport n’est pas payé]. Alors… c’est vrai que je donne pas de bain, mais si je donnais un bain ça serait un dollar de plus».

Dans ces conditions, les EESAD peinent à garder leurs travailleuses, qui continuent pour un bon nombre d’entre elles à travailler à leur propre compte, cumulant emplois à temps partiel, temporaires, voire ponctuels.5

Refoulement et exclusion

Les dynamiques de restructuration du marché du travail durant cette période de féminisation du salariat ont créé un bassin de main-d’œuvre féminine déqualifiée et maintenue dans les marges du marché de l’emploi. Le refoulement vers le salariat domestique est un mécanisme de l’exclusion. L’étude des trajectoires liées au travail domestique montre que les femmes les plus présentes sur le marché des emplois domestiques sont aussi celles ayant davantage eu recours à l’aide sociale au cours de leur vie. Les données compilées par Emploi-Québec sur le profil des femmes assistées sociales dans la région de Québec confirment d’ailleurs sans ambiguïté ce constat : parmi les « principales professions occupées avant l’aide » le plus souvent déclarées par les femmes assistées sociales, les catégories « Entretien ménager » et « Gardiennes d’enfants, gouvernantes et aides aux parents » arrivent aux premiers rangs (Emploi-Québec, 2005).

Aujourd’hui comme hier, le service domestique est un secteur « professionnel » qui figure parmi les secteurs les plus accessibles aux femmes. Il s’agit même d’un secteur vers lequel divers acteurs institutionnels ont tenté de pousser les femmes en période de « crise » du service domestique, et ce à différents moments de l’histoire de la société industrielle (Charron, 2007). Alors que des contraintes plus ou moins directes limitent, selon l’époque, la pénétration féminine des secteurs d’emplois plus prestigieux ou rémunérateurs, d’autres mécanismes favorisent leur refoulement vers les métiers féminins non qualifiés. Ceux-ci prennent appui sur la longue histoire de la déqualification du travail domestique et de son assignation collective aux femmes dans le cadre familial. Le désengagement de l’État dans les services publics, même s’il s’accompagne de la mise en place de différentes structures destinées à formaliser certaines niches d’emplois domestiques, contribue à la perpétuation parallèle d’un système séculaire de services domestiques féminins et informels. Ainsi, d’un côté ou de l’autre des frontières du marché, du secteur public et de la famille, ce sont des femmes qui, rémunérées ou non, assurent la continuité des services domestiques et de soin, à toutes les phases de développement de l’État social.

Visages et expériences des « NEET » : « J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque part »

Qui se cache derrière les « NEET », appelés aussi « NEEF » en français, ces jeunes « ni en emploi, ni aux études, ni en formation » ? Cette catégorie a émergé depuis quelques années dans les statistiques publiques, avec pour objectif de compléter les indicateurs de chômage des jeunes (Furlong, 2007). Elle répondait initialement à une inquiétude suscitée par l’augmentation rapide, dans la plupart des sociétés occidentales, des jeunes adultes échappant aux radars statistiques, c’est-à-dire sans « occupation » sociale aisément identifiée et identifiable. S’ils ne sont pas là où on les attendrait a priori, à savoir soit en formation ou en emploi, où sont-ils ? Ce regroupement des « sans », des « incasables », a rapidement été associé à un nouveau paradigme, celui des nouvelles « vulnérabilités » émergentes au sein des parcours de vie juvéniles (Cuzzocrea, 2014; Mascherini et al., 2015).

Cette catégorie appelle une première déconstruction critique : elle rassemble différents états, souvent dynamiques et transitoires au sein des parcours de vie – chômage, congés parentaux, multiples formes d’inactivité non étudiante –, qu’elle fige sous le même libellé. Par sa structure additive et inversée, elle regroupe donc des populations par définition hétéroclites. Mais plus profondément, cette catégorie est porteuse de normes et de représentations sociales spécifiques, qui révèlent en creux les nouvelles exigences pesant désormais sur cet âge de la vie. Si on mesure la proportion de jeunes sans occupation socialement attendue, c’est qu’à l’inverse, à cet âge-là, il faut désormais être « occupé ». En soi, cette catégorie porte une injonction à « être » quelque part, à avancer continuellement dans les voies socialement tracées de l’éducation et de l’intégration. On peut ainsi y lire l’extension, sur le temps de la jeunesse, de la pression néolibérale au projet, à l’occupation sociale, au temps productif et « utile ».

Reste que ce taux, certes abstrait et hétéroclite, connaît une augmentation sensible dans la plupart de nos sociétés, en particulier depuis 2012 (Carcillo et al., 2015; Mascherini et al., 2015). Au sein des débats publics et médiatiques, la catégorie des NEET s’incarne dans des figures dominantes particulièrement diversifiées d’une société à l’autre, par exemple celle des hikikomori au Japon – ces adolescents en retrait chez leurs parents, issus plutôt de milieux éduqués et favorisés (Fansten et Figueiredo, 2015) –, celle des chômeurs de longue durée et peu diplômés en Europe ou encore celle de jeunes décrocheurs vivant à la marge en Amérique du Nord. Au-delà de cette apparente hétérogénéité, de quoi cette augmentation transversale est-elle le nom ? Un tel questionnement invite à interroger plus avant les multiples visages internationaux des « NEET » et à conduire une analyse sociologique des différentes expériences vécues de « retrait » présumé, afin de pouvoir déterminer à la fois leurs traits communs et leurs inégalités internes.

Dans cette intention, nous mobilisons une enquête comparative menée par récits de vie sur des jeunes âgés de 18 à 35 ans environ, sur un échantillon principalement urbain – l’enquête a été conduite à Madrid, Montréal, Santiago, Paris, ainsi que dans certaines de leurs banlieues – mais socialement élargi : il comprend, dans chacune de ces villes, à la fois des jeunes étudiants, des jeunes salariés et des jeunes dits « NEET », inscrits dans différentes formes de recherche d’emploi ou d’inactivité. Cette ouverture sociale permet d’interroger les spécificités éventuelles de leurs expériences comparativement aux autres jeunes adultes en formation ou en emploi, tout comme de faire émerger les principales lignes de différenciation internes. Les récits de vie marqués par une expérience passée d’inactivité ou de chômage ont également été analysés. Au final, plus d’une centaine de récits de vie sont concernés. Soulignons que cet échantillon ne se veut pas statistiquement représentatif de la catégorie des « NEET », et ne peut embrasser l’ensemble des situations potentielles qu’elle peut recouvrir – notamment en monde rural.

Or, de toutes ces expériences, un trait commun émerge : au-delà de leur irréductible hétérogénéité, elles renvoient fondamentalement aux tensions qui traversent les choix de vie contemporains, particulièrement aiguisées pour ces jeunes générations. On peut y lire une contradiction croissante entre l’invitation néolibérale au projet continuellement renouvelé au sein de chemins de vie individualisés, et la difficulté à faire vivre ce « projet de soi » dans la compétition éducative et socio-professionnelle. Elle se traduit par différentes expériences d’ajustement – pauses ou arrêts, attentes ou recherches –, plus ou moins longues, et plus ou moins choisies. Ces expériences d’ajustement se clivent principalement selon deux variables : d’une part, l’horizon temporel dans lequel elles s’inscrivent – autrement dit leur durabilité –, et d’autre part, le rapport subjectif à ces expériences, vécues comme subies ou choisies. Par la combinaison de ces variables, nous distinguons ici trois types d’expériences de « NEET » : les « alternatives », les « suspensions » et les « impasses ».

Alternatives

Le premier type d’expérience s’apparente à une mise en marge durable et volontaire du « système » : cette expérience de bifurcation alternative se distingue d’abord par une volonté de sortir des parcours « typiques », pour un temps long et à durée indéterminée, sans perspective annoncée de retour. C’est ici la rhétorique du refus et du choix qui domine : les discours, souvent marqués par une forte réflexivité, expriment une critique très aigüe du système – capitaliste ou consumériste notamment – ainsi que des parcours sociaux imposés, et la volonté de prendre « une autre route », « un chemin de traverse », ou de construire « autre chose ». Elle s’associe souvent à la défense de valeurs propres, comme l’écologie ou la décroissance. Ces bifurcations volontaires peuvent prendre la forme d’un arrêt des études, d’un retrait de l’emploi ou d’une migration infranationale. Ces modes de vie s’incarnent dans des formes de logement particulières – allant du squat à la yourte, en passant par certaines occupations militantes ou certains modes de colocation –, et sont associés à une économie de la débrouille, du troc ou de la survie collective, se conjuguant souvent à un travail saisonnier. Dans notre échantillon, il s’agit d’une expérience minoritaire mais émergente, qui se retrouve principalement, mais pas exclusivement, chez des jeunes adultes issus des classes moyennes, et des individus ayant suivi au moins temporairement des études supérieures. Fortement assumées dans les discours, ces expériences de retrait sont codées comme une victoire du « soi » face à la pression sociale et éducative, face à l’impossible jonction entre les aspirations personnelles et les contraintes du système marchand. Mais l’ambivalence des discours entre le « subi » et le « choisi » révèle aussi combien cette victoire est ambigüe, et que ce choix d’un mode de vie alternatif répond également à des épreuves antérieures vécues dans le système éducatif ou le marché du travail, qui se sont avérées des sources de frustration sociale et existentielle. La radicalité d’un chemin distinctif, « hors système », résonne alors comme une reprise en mains de son destin, comme la seule solution pour donner un « sens » à sa vie et la faire coïncider avec ses aspirations propres. Ce type de parcours constitue ainsi une réponse à l’adversité sociale et économique; dans notre échantillon, on le retrouve d’ailleurs de façon plus prégnante dans des contextes de crise économique comme en France et en Espagne, où il s’accompagne d’un discours critique sur la méritocratie scolaire et d’un refus des épreuves sociales imposées, associées à un « parcours du combattant ». Si aucune date de retour n’est envisagée, la sortie de ces modes de vie alternatifs semble se dessiner avec la perspective de la parentalité.

Suspensions

Un second type d’expérience correspond davantage à un retrait transitoire des occupations socialement attendues – formation ou emploi –, avec l’objectif de se réengager, à court ou moyen terme, dans une autre occupation sociale. C’est alors la rhétorique d’une « pause » ou d’une « transition » qui domine, présentée comme nécessaire à un changement de vie. Cette phase est supposée maîtrisable et circonscrite dans le temps, telle une suspension ponctuelle au sein d’un parcours d’occupations sociales continues. Il s’agit en quelque sorte d’un moment d’indétermination à durée déterminée. Majoritaire dans notre échantillon – et ce, dans chacune des villes où se déroulait l’étude –, ce type d’expérience englobe bien entendu la recherche d’un nouvel emploi, du moins en ses débuts, moment considéré alors comme transitoire, bientôt clôturé par la perspective espérée d’une occupation future. Mais il comprend également tout un panel d’autres expériences d’inactivité, à l’initiative de l’individu : arrêt temporaire des études ou de l’emploi pour congé parental, voyage d’un an ou de quelques mois, engagement dans une activité bénévole, ou encore prise d’un temps de retrait chez soi ou chez ses parents, etc. L’expérience est codée alors comme un temps de suspension indispensable à la formulation et à la reformulation des projets de vie. Dans une rhétorique ici aussi très ambivalente entre le « subi » et le « choisi », il s’agit de mettre sa vie socio-professionnelle en pointillés, de s’offrir une respiration comme réponse à la violence de l’exposition sociale et à la pression d’une mobilité toujours renouvelée. L’objectif affiché est alors de « faire le plein de soi », de prendre le « temps de vivre », de reconstituer ses forces avant de reprendre la route, le temps d’une conversion ou d’une reconversion. Souvent pris à l’issue d’une période d’intense activité dans les études ou sur le marché du travail, ce temps d’ajustement se voit principalement marqué par trois étapes : se reconstituer, se redéfinir, puis se convertir. Elle correspond en quelque sorte à un temps d’ajustement entre ses aspirations personnelles et les exigences du système éducatif et du marché du travail, dans le but explicite de pouvoir à nouveau s’exposer dans la compétition sociale, de mieux cibler un emploi, un choix, une conversion ou une reconversion sociale. Ces retraits temporels, entrepris dans le but de se renouveler face à une pression continue, nous révèlent en creux la difficile adéquation contemporaine entre l’injonction à un « projet d’être » et celle d’une insertion dans un marché du travail compétitif.

Impasses

Enfin, un dernier type d’expérience est celui du retrait apparent se déployant dans la durée, lorsqu’une phase d’attente prolongée se mue en trajectoire d’enlisement et d’impasse sociale subie. Des trois types d’expérience, c’est celui qui renvoie le plus directement à la vulnérabilité sociale. C’est ici beaucoup plus clairement la rhétorique du non-choix qui domine, que ce soit face à un désajustement durable vis-à-vis du marché ou du système scolaire, face à des aspirations non comblées, ou tout simplement face à la difficulté de définir un projet d’études ou d’emploi. Ces expériences portent la marque contemporaine de la « déprise », c’est-à-dire d’une expérience de perte de souveraineté sur sa vie, mettant fortement à l’épreuve l’estime de soi. Chez ces individus souvent brûlés par des expériences d’attente ou de précarité douloureuses, on observe alors une forte intériorisation individuelle de l’échec, perceptible dans un discours d’incapacité face à la compétition éducative ou professionnelle.

Ces trajectoires tendent à induire un processus d’enfermement social dans un isolement protecteur, afin d’éviter une exposition jugée trop difficile à des démarches de retour en formation ou à l’emploi. Là aussi, elles peuvent recouvrir une variété de profils et de parcours sociaux, allant d’un maintien prolongé chez les parents à des situations d’itinérance. Dans notre échantillon, les parcours de cohabitation durable avec les parents se retrouvent majoritairement chez les non-diplômés, mais on les observe également chez des diplômés âgés d’une trentaine d’années ou plus, en recherche prolongée d’emploi, notamment à Paris et Madrid. Ces phases de parcours sont alors associées, dans les récits de vie, à des « temps morts », teintés de découragement. Si la famille permet un filet de sécurité relatif, elle n’empêche pas un sentiment aigu de solitude sociale, et accentue le sentiment d’échec individuel. Chez des individus émancipés de leur famille ou en situation de rupture familiale, les problématiques saillantes sont celles du surendettement et de l’insécurité alimentaire, sur fond de parentalité précoce : une partie de l’inactivité féminine comptabilisée dans la catégorie « NEET » est effectivement composée de jeunes mères isolées (Carcillo et al., 2015). Dans la plupart des cas, le rapport au temps individuel et collectif devient marqué par une incertitude radicalisée quant à l’avenir, et une forme d’enfermement dans le présent. On peut s’interroger sur les conséquences politiques et citoyennes de ces formes de vulnérabilité durable : les récits de vie montrent qu’elles peuvent se traduire, chez certains jeunes adultes, par un processus de désadhésion sociale. Celui-ci se caractérise par une dissociation entre le « soi » et la « société », un sentiment de ne pas être représenté, et une forme accentuée de défiance vis-à-vis du politique, susceptible d’induire une sensibilité extrême envers les discours populistes.

Parcours en tension

« Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part » : dans ses formes les plus vulnérables, le phénomène « NEET » nous dévoile, par l’extrême, l’expérience moderne du temps en régime néolibéral. Car au fond, alors même que la société ne les attend pas toujours, ils se doivent d’être « occupés » socialement. Le phénomène « NEET » renvoie ainsi aux tensions existentielles qui émergent actuellement dans la conduite des vies, avec, d’un côté, des normes sociales porteuses d’une invitation au « projet » permanent et au « devenir soi », mais, de l’autre, des conditions socio-économiques qui rendent ces aspirations particulièrement difficiles à réaliser. Derrière les « NEET » se dessine la difficulté du travail d’ajustement individuel – plus ou moins aisé, plus ou moins long – entre la construction d’un soi et la construction d’une place sociale : en ces temps de récession ou de croissance ralentie, la mise en coïncidence des aspirations individuelles et des places sociales devient de plus en plus ardue, alors même que ce travail d’ajustement est à la charge de l’individu. Au fond, cette catégorie des « NEET » nous en dit davantage des tensions sociales qui marquent aujourd’hui nos parcours de vie, que des jeunes adultes eux-mêmes.

Références

L’approche « intégrée » des rapports sociaux inégalitaires : intersectionnalité, inégalités sociales et santé

Notre premier est une perspective théorique qui séduit de plus en plus de chercheurs … mais qui est encore rarement mobilisée sur des terrains empiriques précis : c’est l’intersectionnalité. Notre second est une réalité dont la brutalité suscite une désapprobation unanime … mais dont la conceptualisation s’avère complexe : ce sont les inégalités sociales. Notre troisième est un terrain si évidemment marqué par la pauvreté que l’on a tendance à oublier le rôle qu’y jouent les autres dimensions du social : c’est la santé. Notre tout est un défi lancé au monde de la recherche : celui de se servir de la perspective intersectionnelle pour mieux comprendre les inégalités sociales qui se développent sur le terrain de la santé.

La recherche sur les inégalités sociales connaît une inflexion majeure, depuis les années 1980, avec l’élaboration d’une perspective intersectionnelle. Celle-ci se caractérise par une « approche intégrée » (Bilge, 2009, p. 70) des rapports sociaux inégalitaires : plutôt que de voir ces rapports comme additionnés ou multipliés (Hancock, 2007), elle « postule leur interaction dans la production et la reproduction des inégalités sociales » (Bilge, 2009, p. 70). Ce postulat place la notion de co-construction au cœur de la perspective intersectionnelle : il implique en effet que ce que les différents axes d’oppression “font aux individus” n’existe pas « en soi ». C’est ensemble, imbriqués au sein d’une « matrice de la domination » (Collins, 2013), qu’ils interagissent pour créer des inégalités dans l’accès aux ressources. Par exemple, une femme ne vit pas sa condition de femme de la même façon selon qu’elle est noire ou blanche, riche ou pauvre : c’est en interdépendance avec les autres que chacune de ces positions sociales (de genre, de race1 et de classe) contribue à la situer dans l’accès aux ressources. Enfin, en récusant toute prééminence a priori d’un axe sur les autres, la perspective intersectionnelle se distingue notamment du marxisme qui priorise le rapport de classe ou du féminisme radical qui fait de même pour celui de genre.

Les positions qu’occupent les individus le long de diverses hiérarchies sociales (de classe, de race et de genre, notamment) façonnent leur accès aux ressources (telles que des biens matériels, du prestige social, des relations sociales, du bien-être, etc.). Ces différences dans l’accès aux ressources sont des inégalités sociales. Une première façon d’envisager les inégalités sociales sur le terrain de la santé, la plus évidente, est de considérer que la ressource dont l’accès est différencié est, précisément, la santé. Des écarts de santé se creusent entre les groupes sociaux situés à diverses positions de ces hiérarchies sociales. Ces écarts de santé, qui sont la marque dans les corps des individus des inégalités sociales dans lesquelles ils sont pris, sont ce qu’on appelle des inégalités sociales de santé (Aïach et al., 2004). On parle ici d’« incorporation du social » (Fassin, 2000).

Une seconde façon de conceptualiser les inégalités sociales sur le terrain de la santé est de considérer l’état de santé non plus comme un produit du social, mais comme un statut social qui, lui-même, est susceptible de s’inscrire dans une hiérarchie sociale. Selon en effet qu’il est plutôt légitimant ou au contraire stigmatisant, un état de santé peut modeler l’accès des individus aux ressources, et donc contribuer à la production et la reproduction d’inégalités sociales. Il n’est pas question ici de la réalité biologique de cet état de santé (les limitations objectives associées à une maladie, par exemple), mais de sa qualification par un médecin et, par suite, de la signification sociale associée à ce diagnostic. L’expression de « sélection sociale par la santé » qualifie ce rôle de la santé dans l’accès des individus aux différentes positions sociales. Une fois posées ces définitions, voyons maintenant comment saisir les inégalités sociales, en santé, dans une perspective intersectionnelle.

Du social à la santé

La traduction des différences de revenu (Wilkinson et al., 2004), d’origine racialisée (Krieger, 2003) ou encore de genre (Aïach, 2001) dans des écarts de santé a été largement démontrée et quantifiée. Cependant, en santé comme ailleurs, les comparaisons binaires au sein d’une seule stratification sociale (les plus pauvres versus les plus riches ; les Blancs versus les Noirs ; les hommes versus les femmes) s’avèrent souvent de mauvais points de départ. D’une part, elles tendent à minimiser le rôle des autres stratifications sociales et donnent l’illusion que ces stratifications agissent indépendamment les unes des autres (c’est le principe d’une approche additive). La perspective intersectionnelle est alors précieuse, car elle ne présuppose pas que l’une ou l’autre de ces stratifications prévaut sur les autres. En outre, elle souligne l’importance d’envisager la reconfiguration de chacune de ces stratifications selon la combinaison qu’elles forment ensemble (Hankivsky, 2008, 2012).

D’autre part, ces comparaisons binaires occultent l’hétérogénéité des situations comparées : par exemple, elles essentialisent le fait d’être une femme ou un homme, en opposant une figure unique de « la femme » à celle de « l’homme ». Cette réduction est particulièrement inappropriée dans le cas de la hiérarchie socio-économique, car il n’existe pas des individus riches d’un côté et des pauvres de l’autre, dont on pourrait opposer la santé. Les inégalités de santé traversent en effet toute la société, en faisant correspondre un état de santé différent à chaque palier de la hiérarchie socio-économique – c’est la notion de «gradient social de santé» (Marmot, 1986). Or la perspective intersectionnelle, en portant attention aux multiples rapports sociaux inégalitaires dans lesquels est pris chaque individu, conduit nécessairement à envisager l’hétérogénéité des conditions au sein de groupes que d’aucuns auraient pu penser homogènes. Au sein, par exemple, du groupe des femmes, les individus peuvent présenter différents états de santé, selon que l’on considère les femmes caractérisées par tel ou tel statut socio-économique et origine raciale. Étant donné le nombre potentiellement illimité de combinaisons possibles (si on y ajoute, par exemple, les statuts d’orientation sexuelle, d’âge, de handicap), on finit par obtenir autant de combinaisons de statuts, et donc d’états de santé, que d’individus. L’image ainsi donnée des inégalités sociales de santé est un nuage de points bien plus qu’une opposition binaire, ce qui est plus cohérent avec l’état des connaissances en la matière. La perspective intersectionnelle permet alors non seulement de faire apparaitre ce nuage, mais aussi de le rendre intelligible, en mettant au jour les processus qui, ensemble, contribuent à la situation singulière de chaque point.

Cette perspective invite en outre à repérer les combinaisons « dissonantes » de statuts sociaux, c’est-à-dire celles qui mêlent des positions dominantes au regard de certaines stratifications sociales et des positions dominées au regard d’autres stratifications, dans le cas, par exemple, d’hommes blancs homosexuels, de femmes blanches éduquées, ou d’immigrants majoritaires d’un point de vue racial. L’ouverture aux configurations dissonantes est encore peu exploitée dans la littérature sur l’intersec-tionnalité en santé, laquelle porte souvent son attention sur les groupes porteurs d’un cumul de positions désavantagées (par exemple, être femme, noire et pauvre). Cette tendance s’explique probablement par les origines militantes du concept, lorsqu’on a voulu faire connaître la position doublement minoritaire des femmes noires (McGibbon, 2011; Reada et al., 2006; Weber et al., 2012).

Il est classique de distinguer deux approches au sein de la littérature intersectionnelle. La première explore les structures sociales, telles que l’idéologie dominante dans une société donnée, les lois, les politiques, les institutions comme la famille, les services publics et les organismes communautaires. Ces structures contribuent à la détermination de la position sociale des individus, position qui à son tour façonne leurs expériences et leurs identités. La seconde, dite socioconstructiviste, reste au plus près des interactions entre les individus, de leur vécu. Elle comprend l’interprétation de ces interactions et des rapports structurels dans lesquels elles prennent place, le sentiment d’appartenir ou de ne pas appartenir à tel ou tel groupe et les revendications identitaires, les motivations et les stratégies de résistance à l’égard des rapports de pouvoir dans lesquels les individus sont pris, ainsi que leurs représentations à l’égard des autres groupes. Cette approche compréhensive est plus dynamique et moins déterministe que la première.

Or, la compréhension de la fabrication des inégalités sociales de santé dans une perspective intersectionnelle requiert de conjuguer ces deux approches. En effet, cette fabrication passe principalement par deux voies. Dans la première, dite « néo-matérielle » (Lynch et al., 2000), les mauvaises conditions de vie, liées entre autres, au logement, à l’alimentation et au travail, exposent l’individu à de multiples facteurs délétères pour sa santé, indépendamment de ce qu’il perçoit de ces facteurs. Au contraire, dans la seconde voie, dite « psycho-socio-biologique » (Kristenson et al., 2004), ce qui importe est la perception qu’a l’individu du désavantage de sa situation, notamment son sentiment d’impuissance face aux évènements de vie et d’échec relatif vis-à-vis de ses pairs. Ces sentiments induisent en effet une faible estime de soi qui suscite des réactions prolongées aux évènements stressants, délétères pour la santé. La compréhension des inégalités sociales de santé requiert ainsi d’étudier tant les structures qui configurent la position sociale des individus que l’interprétation que font ceux-ci de la situation qu’ils vivent.

Prenons pour exemple le cas d’une travailleuse migrante. Une approche structurelle pourrait révéler que sa situation minoritaire en tant que migrante l’expose à des risques pour sa santé : la non-reconnaissance de ses diplômes la contraint à des emplois peu qualifiés, donc souvent faiblement rémunérés ; étant récemment employée, elle ne bénéficie pas d’une convention collective ; connaissant mal ses droits, elle est moins vigilante à l’égard des risques que lui fait prendre son employeur. Une approche compréhensive pourrait, elle, mettre au jour une forte estime d’elle-même, liée, par exemple, au sentiment d’être parvenue à immigrer, à trouver un emploi ou à envoyer de l’argent à sa famille restée au pays. On voit donc l’importance de combiner ces deux approches, puisque s’en tenir à l’une ou l’autre conduirait à des résultats diamétralement opposés.

De la santé au social

La seconde approche des inégalités sociales sur le terrain de la santé s’inscrit dans la logique de la « sélection sociale par la santé », qui envisage l’impact de la santé sur la position sociale, avec notamment la mobilité sociale descendante des individus dont la santé est déficitaire (Dorvil, 2007). Soulignons en outre qu’il s’agit de considérer, ici, la dimension sociale de la santé : non plus sa réalité biologique, mais le statut social qu’elle octroie, ce que la littérature anglophone qualifie de « sickness » (Wikman et al., 2005). Ce statut peut être connoté plus ou moins péjorativement. On pense ici, notamment, à la maladie mentale (Castel 1980) ou à l’infection par le VIH (Pierret, 1997), qui sont des statuts particulièrement stigmatisants. En exposant les individus qui en sont porteurs à des traitements sociaux différentiels, défavorables et illégitimes, c’est-à-dire discriminatoires (Lochak, 1987), ces statuts contribuent à produire et reproduire des inégalités sociales.

L’inscription de l’état de santé dans des rapports sociaux inégalitaires a déjà fait l’objet de nombreux travaux, au même titre que l’homosexualité ou le handicap (Goffman, 1975). La perspective intersectionnelle, en contextualisant l’état de santé au sein d’une combinaison d’autres statuts sociaux, tels le genre et l’âge, entre autres, permet d’aller plus loin que ces travaux. Elle révèle en effet comment, par leur articulation à ces autres statuts sociaux, divers états de santé comme la maladie mentale, la déficience intellectuelle, la démence et la dépendance, exposent à des discriminations.

Prenons l’exemple des tribunaux spécifiquement destinés à traiter des personnes porteuses d’une maladie mentale ou toxicomanes. Ces tribunaux se caractérisent par des procédures dérogatoires, censées être mieux adaptées à l’état de santé des individus qui en bénéficient (Fisher et al., 2002). Or, ces procédures différentes font l’objet de maintes critiques. Notamment, il leur est reproché de porter atteinte aux droits des personnes, en raison, par exemple, d’audiences expéditives, de l’impossibilité de mettre en œuvre une défense pleine et entière et de peines trop longues et trop lourdes. Le pas du dérogatoire au discriminatoire serait vite franchi : au nom de leur état de santé, un traitement défavorable serait réservé illégitimement à ces individus (Moore, 2007; Devresse, 2008). Cependant, il semblerait que l’état de santé ne soit pas suffisant pour exposer à ces discriminations. Par exemple, parmi les personnes diagnostiquées pour un problème de santé mentale ou de toxicomanie, seules celles en situation de pauvreté seraient jugées par ces tribunaux spécifiques (Bernheim 2011; Bernier 2015; MacDonald 2015). Une perspective intersectionnelle s’avère ainsi nécessaire pour identifier précisément les combinaisons de statuts sociaux (ici, l’état de santé et le statut socio-économique) qui y conduisent certains individus plutôt que d’autres.

Une telle démarche analytique peut être déclinée sur toutes sortes de lieux, y compris ceux de délivrance des soins. On pense notamment à des soins dont l’administration risque de porter atteinte aux droits fondamentaux tels que les droits au consentement et au refus de soin, à l’autodétermination, à l’intégrité et à la liberté : à quels patients ces traitements sont-ils prescrits ? Le sont-ils à des individus caractérisés autrement que par leur seul état de santé ? Prenons le cas des électrochocs. En dépit de leurs effets secondaires largement attestés (pertes de mémoire, pertes cognitives, voire décès), leur prescription est en recrudescence depuis deux décennies, ciblant préférentiellement des femmes dépressives de plus de 65 ans, alors qu’aucune donnée médicale ne justifie ces indications préférentielles.

Un autre exemple est celui des mesures de contrôle (isolement, contentions, utilisation de la médication à des fins de contrôle). Ces mesures sont controversées en raison non seulement de leurs effets secondaires (sur les plans, par exemple, de la perte d’estime de soi, ou de la peur), mais aussi des motivations qui présideraient à leur prescription (moins thérapeutiques qu’organisationnelles, comme la pénurie en personnel infirmier). Or ces prescriptions ne cibleraient pas qu’un état de santé. Notamment, parmi les schizophrènes, les jeunes hommes seraient les plus ciblés. Enfin, qu’il s’agisse des électrochocs ou des mesures de contrôle, les individus y seraient plus exposés dès lors que leurs revenus ne leur permettent pas d’autres alternatives que le secteur public. Serait donc en cause la combinaison de trois statuts : l’état de santé diagnostiqué (la dépression, la schizophrénie), le genre (femme dans le premier exemple, homme dans le second) et le niveau de revenus (faible).

Ces pratiques de soins et ces pratiques judiciaires sont des traitements défavorables, réservés à des individus caractérisés par leur état de santé, mais aussi par d’autres statuts sociaux (un genre, un âge, un statut socio-économique, notamment). Il importe ainsi d’explorer ces combinaisons de statuts sociaux et d’en repérer la co-construction (comment, par exemple, l’état de santé est-il instrumentalisé différemment selon qu’il est associé à tel genre ou à tel âge).

Triplement victimes

Ces deux angles par lesquels aborder les inégalités sociales en santé sont en réalité contigus : les états de santé configurés par les inégalités sociales (« du social à la santé ») contribuent à leur tour à la reproduction des inégalités sociales (« de la santé au social »). Par exemple, la maladie mentale est favorisée par un statut socio-économique inférieur (Lovell, 2000), mais elle est aussi beaucoup plus susceptible d’exposer l’individu qui en est porteur à des traitements discriminatoires si celui-ci est de statut socio-économique défavorisé (Fortin, 1989), ne serait-ce qu’en le privant de la possibilité d’accéder à des traitements non discriminatoires, mais plus onéreux.

Enfin, si la santé des individus est façonnée par leurs positions sociales, il ne faut pas oublier que la qualification de leur état de santé par le regard médical est elle aussi socialement différenciée. Les groupes minoritaires se voient ainsi préférentiellement diagnostiqués de certaines maladies, à certaines époques, comme l’hystérie des femmes blanches au 19e siècle en Europe ou la schizophrénie des hommes noirs aux États-Unis (Metzl, 2010). Ils se voient ainsi triplement victimes d’inégalités sociales en santé : dans la détermination de leur santé, dans la qualification de leur état de santé et enfin dans le vécu de cette santé.

L’organisation communautaire au Québec et à Barcelone : un nouvel éclairage

En collaboration avec Marta Llobet Estany, professeure en travail social, Université de Barcelone, membre collaboratrice du CREMIS.

En Espagne, depuis 2008, on assiste à une franche régression de l’État social. Alors que les inégalités sociales s’accentuent, des mouvements sociaux et des initiatives privilégiant une approche collective des problèmes sociaux prennent le relai de cet État social défaillant (Cabrero, 2008). Au Québec, la mise en place de restrictions budgétaires au sein du réseau de la santé et des services sociaux soulève de vives inquiétudes chez les organisateurs communautaires qui envisagent une mutation de leur contexte de travail (Leclercq, 2014a; Lachapelle et Bourque, 2010; Favreau et Hurtubise, 1993). Dans un contexte où les politiques sociales dans les deux pays ont tendance à individualiser les pratiques d’intervention, l’organisation ou le travail communautaire met plutôt de l’avant des approches collectives, d’où l’intérêt de regarder de plus près ces pratiques et leur impact actuel et potentiel sur les inégalités sociales dans le cadre d’un État social en pleine reconfiguration.

C’est dans ce contexte, et dans le cadre d’une entente de collaboration signée entre l’Université de Barcelone et le CREMIS, qu’un programme de recherche est en phase de démarrage. Celui-ci porte sur la reconfiguration de l’État social en Catalogne et au Québec, et sur l’impact des pratiques de «travail communautaire» (Catalogne) ou d’«organisation communautaire» (Québec) sur les inégalités sociales, tout particulièrement dans le champ de l’habitation et de l’aménagement urbain. Le programme inclut trois volets interreliés : 1) la réalisation d’études de cas portant sur deux projets d’aménagement, l’un à Barcelone et l’autre à Montréal; 2) l’établissement de « cartographies » de pratiques en organisation/travail communautaire dans le champ de l’habitation et de l’aménagement, et ce dans les deux villes; et 3) l’élaboration d’indicateurs pour évaluer l’impact des pratiques étudiées sur les inégalités sociales.

Ce programme s’inscrit dans la prolongation de travaux préliminaires mettant en lien chercheurs et organisateurs/travailleurs communautaires à Montréal et à Barcelone. Ces recherches et échanges ont permis de dresser un cadre contextuel de l’organisation communautaire au Québec (Leclercq, 2014) et de mettre en place des ateliers de travail permettant de relever le point de vue de différents acteurs concernés dans les deux villes : organisateurs/travailleurs communautaires, gestionnaires, partenaires communautaires et chercheurs. Connaitre ce qui se fait ailleurs est en soi source d’inspiration et de renouvèlement de pratiques. Pour les milieux de pratique en Catalogne et au Québec, les résultats de ce programme de recherche permettront d’affiner la réflexivité dans les pratiques, contribueront à repenser les pratiques ou à les mettre en valeur, ainsi qu’à enrichir la formation universitaire dans les deux pays.

Reconfigurations

Si l’organisation communautaire est, dans la littérature, davantage traitée du point de vue du travail social (Baillargeau, 2007), l’approche sociologique est privilégiée dans ce programme. En outre, mis à part quelques comparaisons internationales ou pancanadiennes concernant le développement des communautés (Letellier et Bourque, 2013) ou le « community development » (Pierce et Dale, 2000), les analyses ont tendance à demeurer au niveau local ou régional. Dans notre programme, nous comparerons le travail communautaire en Catalogne, qui se veut à la fois un référent méthodologique de l’intervention sociale, un processus organisationnel visant le développement social et une pratique organisationnelle impliquant la population (Barbero, Cortès, 2005), et l’organisation communautaire en CSSS au Québec.

L’accent est mis sur la reconfiguration de l’État social dans les deux pays. Depuis 2007, l’Espagne subit une récession économique entrainant une extension de la précarité sociale (Laparra, Navarro et Eransus, 2010). La perte de confiance envers les institutions va de pair avec la réinvention de formes de solidarité et de créativité sociales, notamment dans le champ de l’habitation (Frotiée, 2013, Llobet Estany, 2006, 2007). L’étude de cas qui se fera dans le cadre de ce programme à Barcelone, ainsi que la cartographie des pratiques en travail communautaire, se situent au cœur de ces changements et permettront d’observer de près le rôle des travailleurs communautaires.

Au Québec, le rôle des organisateurs communautaires a fortement évolué depuis la création des Centres locaux de services communautaires (CLSC) en 1972 (Leclercq, 2014a; Lachapelle et Bourque, 2010). La création des Centres de santé et de services sociaux (CSSS) en 2004 marque un tournant important, particulièrement en ce qui concerne la formalisation des pratiques (Bourque et Lachapelle, 2010). Celles-ci semblent de plus en plus balisées par un paradigme de santé publique et par la «nouvelle gestion publique» (Turcotte et Bastien, 2010; Larivière, 2005). L’organisation communautaire en CSSS se situe au cœur de paradoxes, de tensions et de logiques contradictoires (Leclercq, 2014). Elle est, par exemple, censée agir sur les déterminants sociaux de la santé et les causes des problèmes sociaux, alors que l’action publique se contente d’en gérer les conséquences. L’étude du cas effectué à Montréal et la cartographie des pratiques permettront de voir l’organisation communautaire à l’œuvre, tout en contribuant – avec le cas catalan – au développement d’indicateurs d’impact dans un domaine d’intervention qui se prête difficilement à l’évaluation.

Études de cas

Le cas choisi à Barcelone est un ancien site industriel occupé et géré collectivement par des habitants du quartier sur une base autogérée. Le bâtiment héberge, entre autres services, une bibliothèque sociale, un espace polyvalent de réunion, un auditorium, des ateliers d’arts plastiques, scéniques et audiovisuels et des espaces d’exposition. D’autres projets en construction visent à répondre aux besoins du quartier en matière d’équipements, de logements et de zones vertes. Nous regarderons de près les rapports entretenus entre ce collectif et les travailleurs communautaires œuvrant au sein des services sociaux municipaux.

Du côté de Montréal, l’étude de cas portera sur une ancienne église reconvertie en un centre à vocation sociale, communautaire et d’habitation communautaire. Le projet de conversion est porté par plusieurs organismes communautaires ou culturels copropriétaires offrant, à travers leurs missions respectives, différents services à la population, dont des services d’accueil, de centre de jour, d’employabilité et d’hébergement. Un organisateur communautaire du CSSS a soutenu le développement de ce projet. Des personnes fréquentant les différents points de service seront interrogées sur leur expérience de l’intervention sociale et son impact sur leur trajectoire de vie. Pour ces deux cas, nous verrons de quelle manière ces projets ont eu un impact sur les inégalités sociales et de quelle façon les organisateurs ou travailleurs communautaires y ont contribué.

Les territoires où sont situés les deux cas étudiés sont marqués par les inégalités sociales. Intervenant au cœur de grands centres métropolitains, les intervenants sont confrontés aux problèmes complexes des centres-villes, exacerbés, dans le cas de la Catalogne, par la crise économique en cours (Montaner, 2014, Llobet Estany, 2010, 2014). Dans les deux villes, nous réaliserons des entretiens semi-dirigés auprès d’organisateurs/travailleurs communautaires impliqués dans le champ de l’habitation et de l’aménagement. Quelle est la spécificité de leur approche par rapport à d’autres modes d’intervention? Quels outils sont à leur disposition pour agir sur les inégalités sociales? Comment envisagent-ils l’impact de leurs pratiques en termes d’inégalités sociales?

Des groupes de discussion seront organisés à Barcelone et à Montréal dans le but de réfléchir à l’impact des pratiques professionnelles sur les inégalités sociales. Au-delà d’un souci de réflexivité, c’est le développement d’indicateurs et de leur applicabilité dont il sera question. Seront intégrés à ces discussions les résultats en cours d’élaboration provenant des deux autres volets du programme, permettant d’ancrer les discussions dans les études de cas analysés et les exemples provenant de l’analyse cartographique.

Analogies

En prenant comme cas d’étude deux pays différents, nous pourrons répondre à certaines faiblesses identifiées dans la littérature quant à la théorisation de l’État social. À cet égard, Lessenich (1996) considère que la théorisation classique d’Esping Andersen (1999) avec ses trois régimes-types «social-démocrate» (Scandinavie), libéral» (États-Unis, Grande-Bretagne) et «corporatiste-conservateur» (France et Allemagne) ignore certains modes d’intervention développés ailleurs, notamment en Espagne. À ce titre, la comparaison Catalogne/Québec offre des analogies intéressantes. Il s’agit d’États sociaux régionaux ou provinciaux auxquels les gouvernements centraux ont transféré une grande partie de leurs prérogatives, notamment en santé, dans le domaine social et en éducation. Les régimes d’assurance sociale sont aussi partagés entre les deux niveaux de gouvernement dans les deux cas. Au niveau sociohistorique, on retrouve, dans les deux cas, un déploiement relativement tardif de l’État social, le rôle central de l’Église catholique, des mouvements indépendantistes et des enjeux culturels et linguistiques comparables.

L’approche sociologique proposée quant à l’organisation/travail communautaire et son impact sur les inégalités sociales permettra également de jeter un nouvel éclairage sur ces pratiques. Depuis plusieurs décennies, les pratiques des organisateurs communautaires font l’objet d’une littérature alimentée par des praticiens soucieux de prendre du recul par rapport à leurs pratiques et par des universitaires proches du terrain (Baillergeau, 2007). Il est alors parfois difficile de distinguer la définition de l’organisation communautaire d’une volonté de légitimation de pratiques d’intervention. Tout en reconnaissant la pertinence de ces travaux pour comprendre la genèse et la pluralité des pratiques en organisation communautaire, notre apport sera de proposer des outils et des concepts sociologiques qui leur seront complémentaires, d’autant plus utiles que les contextes mouvants en Catalogne et au Québec peuvent donner lieu à des situations inédites sur le plan du renforcement des inégalités sociales.

Impacts

Par reconfiguration de l’État social, nous nous référons à la notion de « configuration » élaborée par Norbert Elias (1987). L’État social ne serait pas une substance, mais plutôt un réseau complexe et enchevêtré d’interdépendances. Suivant Castel (1995) le terme « État social » est préféré à celui d’« État providence », ce dernier étant trop associé à la notion de charité. Dans l’optique de Castel, l’État social regrouperait l’ensemble des interventions étatiques visant un « bien-être » social au sein d’une population. Cela peut recouvrir aussi bien les politiques de soutien au revenu ou à l’emploi, de santé, d’éducation ou tout ce qui a trait aux politiques sociales. Nos travaux précédents ont montré que l’État social peut (re)produire des inégalités sociales au sein de certains dispositifs (Leclercq, 2007, 2009, 2010, 2013).

«Agir sur les déterminants sociaux de la santé » ou « lutter contre la pauvreté ou l’exclusion » sont autant de catégories d’action publique qui, dans la pratique, n’enraient pas forcément les inégalités sociales contre lesquelles on est censé lutter. Celles-ci sont dues aux structures de la société s’inscrivant dans un ordonnancement économique et social complexe et de plus en plus globalisé. Au-delà de leur dimension matérielle, les inégalités sociales ont une dimension relationnelle. Elles sont produites dans le cadre de rapports de genre, de classe, d’ethnicité ou d’âge, entre autres (Bilge, 2011; Dorlin, 2009; Pfefferkorn, 2007; Fassin, 2006; Poiret, 2005; Juteau, 1994; McAll, 1990; Guillaumin, 1972). Les inégalités sociales peuvent se mettre en place à travers la stigmatisation (projection de traits négativement connotés) ou des pratiques discriminatoires fondées sur des catégories d’appartenance réelles ou supposées. L’impact des pratiques des organisateurs ou travailleurs communautaires (et de l’État social) sur les inégalités sociales veut dire ainsi l’impact sur les conditions matérielles de vie, mais aussi sur les rapports sociaux producteurs de ces conditions.

Dans l’oeil du professionnel

Un après-midi d’été. Une promenade en vélo sur l’île de Montréal, d’un quartier à un autre. Départ dans le territoire des Faubourgs, où le taux de pauvreté avoisine les 48% et l’espérance de vie des hommes, les 66 ans. Ensuite, nous pédalons en direction de St-Henri où le taux de pauvreté est de 42% et l’espérance de vie des hommes à la naissance, de 69 ans. Nous longeons le bord de l’eau, et arrivons à LaSalle, où le taux de pauvreté est de 24% et l’espérance de vie des hommes à la naissance, de 75 ans. La promenade se termine sur la pointe ouest de l’île, au Lac St-Louis, où le taux de pauvreté est de 9% et l’espérance de vie des hommes, près de 80 ans (Montpetit et al., 2008). Un après-midi d’été. Une promenade de quelques heures parmi des inégalités sociales et de santé prononcées.

Ces inégalités s’expriment de la même façon dans le domaine buccodentaire : les enfants d’Hochelaga et des Faubourgs, par exemple, ont beaucoup plus de caries dentaires que ceux de LaSalle ou de Lac St-Louis. Une étude réalisée en 1999 a ainsi montré que dans les familles dont les revenus sont inférieurs à 30 000 $ par an, les enfants de cinq et six ans ont en moyenne 5,6 caries. Lorsque le revenu familial dépasse 50 000 $ par an, les enfants n’ont en moyenne que 2,3 caries (Brodeur et al., 2001). Ces inégalités se poursuivent à l’adolescence puis, à l’âge adulte, se manifestent de manière dramatique par l’édentation. Une étude de Brodeur et al. (1995), montre que parmi les Québécois âgés de trente-cinq à quarante-quatre ans, le quart de ceux ayant un revenu inférieur à 15 000 $ ont déjà perdu toutes leurs dents, tandis que cela ne concerne que 6% de ceux dont le revenu est supérieur à 60 000 $.

Paradoxalement, alors que les personnes en situation de pauvreté ont de grands besoins en termes de soins, il leur est souvent difficile d’accéder au dentiste. Dans une de nos études Bedos et al., 2004a), nous révélons ainsi que plus les Québécois ont de faibles revenus, moins ils s’adressent à un dentiste de manière préventive et plus ils attendent en cas de problème. En conséquence, ils subissent plus d’extractions dentaires lorsqu’ils consultent (Bedos et al., 2004b). Bien que la barrière financière joue un rôle important dans l’accès aux services, sa suppression est loin de résoudre le problème. Les prestataires de l’aide sociale en offrent une bonne illustration : en dépit de l’assurance dentaire publique qui leur est destinée, ils visitent rarement un dentiste (Bedos et al., 2003). On observe un phénomène semblable aux États-Unis où, chaque année, à peine 20% des bénéficiaires du programme Medicaid consultent un dentiste (NIDCR, 2001). L’accès aux services dentaires des personnes en situation de pauvreté se heurte donc à d’autres barrières que le facteur financier (Mofidi et al., 2002).

Dans des entretiens menés à Montréal avec des personnes en situation de pauvreté, il ressort qu’elles se sentent parfois stigmatisées par le dentiste à cause de leur condition sociale et sanitaire. Sensibles au regard des autres, elles se sentent souvent mal à l’aise et jugées, alors qu’elles éprouvent au contraire un besoin de tolérance et de respect. Chez le dentiste, l’environnement n’est pas forcément chaleureux, ni rassurant. Il faut donc que les personnes en situation de pauvreté éprouvent un besoin urgent avant de consulter et si elles pensent que le professionnel aura des préjugés, elles seront peu portées à lui dire ce qu’il en est de leur santé.

Trois logiques

Les professionnels de la santé proviennent majoritairement des classes moyenne ou supérieure. Peu sont issus des minorités culturelles, des Premières Nations ou des classes sociales défavorisées. La majorité d’entre eux connaît donc mal les besoins spécifiques de ces populations et doit relever certains défis pour soigner des individus ayant des besoins multiples et un accès limité au système de santé. Dans le cadre d’une enquête portant sur les dentistes, j’ai tenté de comprendre « l’œil » que portent les professionnels sur les prestataires de l’aide sociale.

Les dentistes peuvent considérer les patients comme des clients et une source de revenus. Il s’agit de la perspective entrepreneuriale, qui comprend des facettes économique et administrative. Les prestataires de l’aide sociale cadrent mal avec cette perspective et ne sont pas perçus comme de « bons clients » sur le plan financier. Tout d’abord, les tarifs de la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) pour les prestataires de l’aide sociale sont beaucoup plus bas que ceux pour des clients « réguliers ». Ensuite, les traitements prodigués aux prestataires de l’aide sociale sont souvent considérés comme étant « bas de gamme ». C’est le cas de l’extraction de dents, par exemple, qui est peu rémunératrice comparativement à un traitement de canal ou à la pose d’implants dentaires. Troisièmement, les dentistes peuvent trouver que les prestataires de l’aide sociale se conforment mal à la logique des rendez-vous qui sont parfois pris en urgence ou manqués par ces derniers. Cela désorganise l’agenda des dentistes et constitue pour eux une grande source de frustration. Dans cette perspective entrepreneuriale où le dentiste tend à maximiser ses revenus, il a peu intérêt à recevoir des personnes prestataires de l’aide sociale.

Les dentistes peuvent également percevoir les prestataires de l’aide sociale comme des « cas cliniques ». Il s’agit de la perspective biomédicale, une perspective davantage axée sur la qualité technique des traitements. Ici encore, les prestataires de l’aide sociale répondent mal aux attentes des professionnels : ils sont rarement considérés comme de « bons patients » car, même s’ils constituent souvent des cas complexes, ils sont peu motivants du point de vue technique. De plus, les dentistes trouvent qu’il est difficile d’interagir avec ces personnes et d’établir un plan de prévention et de traitement. Les dentistes se retrouvent par ailleurs dans l’incapacité de faire les meilleurs traitements possibles à cause de la couverture dentaire insuffisante de la RAMQ et du manque d’assiduité des patients. Lorsqu’ils ne peuvent prodiguer des traitements pour lesquels ils ont été formés, certains dentistes disent avoir l’impression de faire une dentisterie de deuxième classe, une dentisterie des « années 30 ». Cette situation crée de vives frustrations chez les professionnels, ainsi qu’un sentiment d’échec et d’impuissance. Pourquoi être obligé d’extraire une dent alors que les avancées en dentisterie permettent de la conserver ?

Enfin, les dentistes peuvent avant tout considérer les prestataires de l’aide sociale comme des personnes, nouer un lien social et thérapeutique avec elles et tenter de comprendre leurs conditions de vie et de surmonter la distance sociale. Il s’agit de la perspective relationnelle, humaine. Les dentistes prendront leur temps avec les personnes et s’intéresseront à leurs peurs, besoins, désirs ou succès, en évitant les attitudes moralisatrices ou stigmatisantes. Ce regard s’éloigne d’une perception des personnes comme « non-méritantes », c’est-à-dire responsables de leur situation sociale et sanitaire, et peu motivées à l’améliorer, image véhiculée dans la société à l’égard de ces personnes. Nous avons ainsi rencontré des dentistes qui, au cours de leur carrière à Montréal, ont développé une approche que nous avons nommée « socio-humaniste » car elle met l’accent sur l’empathie avec les personnes en situation de pauvreté (Loignon et al., à paraître).

Chaque professionnel de la santé dentaire regarde donc la personne qui entre dans son cabinet à travers un prisme où ces trois logiques se croisent. Les deux premières tendent davantage vers l’exclusion de la personne. En ce qui a trait à la dernière perspective, cela dépend du niveau d’empathie du dentiste et de la façon dont ce dernier perçoit la pauvreté.

Rapprocher les mondes

Avoir de belles dents est important pour tous. Lorsqu’on leur parle de santé dentaire, les prestataires de l’aide sociale vont en premier lieu penser à l’esthétique : le sourire, la blancheur des dents. La santé dentaire a une dimension sociale plus que biomédicale. Avoir de belles dents, c’est pouvoir sourire ou parler sans se cacher la bouche. C’est également un facteur facilitant pour se trouver un emploi, notamment dans le secteur des services où il y a un contact avec la clientèle. Rares sont les vendeurs de la rue Mont-Royal à qui il manque une dent antérieure. Dans nos entrevues, une femme prestataire de l’aide sociale confiait qu’elle aurait pu appliquer à un emploi dans un Tim Horton’s mais qu’il lui manquait une dent de devant et qu’elle se sentait mal à l’aise de postuler. Les personnes en situation de pauvreté ont, comme les autres, le droit à la santé, et cela inclut la santé buccodentaire.

J’aimerais que les deux mondes, social et professionnel, se rapprochent et que la perspective « socio-humaniste » prenne le pas sur la perspective entrepreneuriale et devienne dominante. Le fait de se rapprocher des populations marginales fait partie du mandat des professionnels. Mes étudiants me disent : « on ne va pas pouvoir changer le monde » mais pourtant, les dentistes ont un rôle social à jouer, un devoir de veiller au bien-être de la population, d’autant plus que la profession a le monopole de la dispensation des services en soins dentaires.

Il y a plusieurs moyens pour changer cela, par exemple, le recrutement d’étudiants en médecine dentaire qui viennent de différents milieux ou de différentes communautés, en espérant qu’ils aient un autre regard sur la population. Il faut également changer la philosophie de la formation. Être un professionnel devrait être une forme de sacerdoce, une réponse à un idéal de justice sociale.

Dans mes cours à l’Université McGill, avec la collaboration de la compagnie de théâtre Mise au jeu, nous mettons en scène des personnages en situation de pauvreté, les raisons pour lesquelles ils ne prennent pas autant soin de leur santé que les professionnels le voudraient, ou encore, pour lesquelles ils sont parfois amenés à manquer leurs rendez-vous. Ces pièces sont présentées aux étudiants et seront possiblement disponibles en ligne pour la formation continue. Les objectifs de ces présentations sont assez modestes. Il s’agit de faire réfléchir les professionnels sur des questions de société qui les concernent directement. On ne demande pas nécessairement aux étudiants d’avoir de la sympathie pour les personnes en situation de pauvreté mais, au moins, d’éprouver de l’empathie à leur endroit.

Histoires de travail : l’usine du monde

Depuis les scandales liés à la présence de mélamine dans le lait, de plomb dans la peinture des jouets et aux suicides de treize ouvriers à Foxcom, le plus grand manufacturier électronique au monde, l’étiquette « fabriqué en Chine » est associée à la piètre qualité, aux risques de santé publique et aux conditions de travail abusives. Pour les compagnies occidentales, mettre en évidence sur l’étiquette d’un produit qu’il a été conçu dans leur pays et rendre le moins visible possible sa provenance d’usines chinoises, constituent une stratégie pour créer une image de marque dans l’imaginaire des consommateurs. Cela permet de dissocier ce produit des représentations négatives associées à la production en Chine et alimente des sentiments de fierté nationale. Il faut se demander si un produit dont la conception est faite au Canada et la production en Chine mérite un soutien par les consommateurs nationaux. Les produits des compagnies canadiennes faits en Chine résultent-ils de meilleures conditions de travail que les produits d’entreprises transnationales telles Mattel, Wal-Mart ou Apple ?

À la suite de mes expériences comme consultante pour des compagnies canadiennes actives dans l’industrie du vêtement au Canada et en Chine au cours des six dernières années, j’ai observé que les acteurs corporatifs n’arrivent pas à faire respecter le droit des travailleurs chinois à de bonnes conditions de travail et qu’une prise de conscience à l’égard des manufactures chinoises se développe au Québec et au Canada.

La marmite

Je me souviens des conditions de travail exécrables dans une usine chinoise de duvet que j’ai visitée pour des clients canadiens. Trois ouvrières, dans une pièce de trois mètres par cinq, avaient le visage recouvert d’un bas de nylon. Elles faisaient le remplissage de manteaux avec des plumes et du duvet. Dans les pays du Nord, ce processus est généralement exécuté par une machine, et non manuellement. Je suis restée trois minutes dans la pièce et je n’ai pas arrêté de tousser pendant l’heure qui a suivi à cause des particules de tissu et de plumes suspendues dans l’air que j’avais respiré. J’ai de la difficulté à m’imaginer comment des bas de nylon peuvent filtrer l’air de cette pièce. Dans une autre manufacture, tout semblait en conformité avec les standards occidentaux industriels en matière de propreté, de modernité, de haute technologie et d’efficacité de l’organisation spatiale. Cependant, un étrange silence régnait sur les lieux; il n’y avait ni blagues ni conversations, mais une discipline omniprésente, attribuable probablement à la présence de caméras de surveillance. Je me sentais comme dans une marmite sous pression. Par contre, j’ai visité des manufactures vieillissantes et mal entretenues où les couturières étaient plus décontractées. Elles écoutaient de la musique sur leurs lecteurs mp3 ou des séries dramatiques relayées bruyamment par des radios. Un de mes collègues, anciennement propriétaire d’une usine semblable au Québec, a fait la remarque que le rythme de travail dans ces usines chinoises est deux fois moins rapide que dans certaines usines montréalaises. J’ai aussi visité une imprimerie sur tissu installée sous les toits d’une ferme. Équipée de machines de dernière génération, cette entreprise de type familiale ne correspondait pas à un modèle industriel de production.

Ces exemples d’entreprises suggèrent une variété de situations sur le plan de l’équipement et des installations ainsi que sur celui de l’autonomie des travailleurs. On y fabrique à la fois des vêtements pour des entreprises transnationales, nationales (étrangères) et chinoises. Néanmoins, des traits communs caractérisent ces manufactures : les bas salaires et les très longues heures de travail. Elles correspondent à des degrés variables à ce que certains nomment des sweatshops ou, en français, des « ateliers de misère ».

Habituellement, les ouvriers chinois commencent à travailler à 7h30 ou 8h00, prennent une pause-midi de 45 à 60 minutes, une deuxième pause d’une heure à 17h00 et font du temps supplémentaire jusqu’à 21h00. En période de pointe, qui peut durer jusqu’à six mois, ils travaillent parfois jusqu’à 23h00 ou minuit afin de respecter les délais d’expédition imposés par les acheteurs par peur des pénalités associées au bris de contrat. Une ouvrière s’est plainte à moi qu’elle n’avait pas eu de congé depuis vingt-sept jours et qu’elle devait travailler jusqu’à 21h00 tous les soirs. Un cadre m’a dit en toute franchise qu’il fallait recourir au temps supplémentaire six soirs par semaine pour compléter les commandes de Noël. Il a expliqué que le temps supplémentaire n’est pas obligatoire et que ceux qui n’y participent pas sont rarement pénalisés.

La nébuleuse

Aujourd’hui, les travailleurs chinois ont une meilleure sécurité sociale, ont recours à la grève de temps à autre (surtout dans la région de Shanghaï) et peuvent se plaindre aux agences gouvernementales s’ils se croient victimes d’un traitement abusif. Avec l’entrée en vigueur (variable selon les régions) de la nouvelle loi sur le travail en 2008, il semble y avoir moins de cas de discrimination et d’exploitation qu’auparavant (Ho, 2009). Cependant, les travailleurs demeurent soumis à une forme d’exploitation dans la mesure où ils doivent compenser – par le temps supplémentaire – un salaire de base qui est à peine suffisant pour assurer leurs besoins essentiels, sans parler des montants qu’ils doivent envoyer à leur famille quand celle-ci demeure à la campagne. Un responsable, qui a déjà travaillé sur le plancher de l’usine, a admis que les ouvriers sont sujets à des conditions qu’il ne souhaiterait pas à sa propre fille, même si ces conditions se sont améliorées à travers le temps.

En plus d’un État non-démocratique qui restreint la négociation collective et les manifestations, trois sources d’exploitation structurelle ont été identifiées par Pun (2005) comme des facteurs qui sous-tendent l’existence de ces sweatshops chinois. Dans un premier temps, le type de production capitaliste néolibéral et les investissements transnationaux qui visent la rentabilité à tout prix sont favorisés en Chine au nom du renforcement de la puissance nationale et de la modernisation à l’« occidentale ». En deuxième lieu, un système stratifié de citoyenneté, fondé sur l’enregistrement des logements, retire aux migrants ruraux leurs pleins droits de citoyenneté dès lors qu’ils quittent leur région d’origine. Troisièmement, le déséquilibre économique entre les régions pousse les populations des campagnes à s’exiler vers les régions industrialisées et urbaines, tout en déplaçant les populations des régions sous-développées de l’intérieur vers les régions côtières. Les désavantages économiques associés à la Chine rurale ne font que rendre encore plus attirante l’option de travailler dans les sweatshops pour survivre et pour participer à la Chine « moderne ». Ces forces à la fois globales et domestiques feraient de la Chine l’« usine du monde » et donneraient lieu à ce que Young (2006) appelle l’« injustice globale fondée sur le travail » (global labour injustice). La responsabilité morale peut être facilement évitée, repoussée ou déguisée par l’industrie mondialisée du vêtement, qui est structurée par une chaîne complexe de production et de distribution où interviennent des dizaines d’intermédiaires avant que le produit n’arrive au point de vente et entre les mains des consommateurs.

Dans cette nébuleuse de systèmes fondés sur la sous-traitance, où chacun cherche à maximiser son profit aux dépens d’autrui, les compagnies canadiennes ont tendance à exporter la production (et parfois, la conception) des produits en Chine. Agissant comme les entreprises transnationales, elles tirent des bénéfices de l’injustice globale fondée sur le travail en ignorant les conditions qui prévalent dans les sweatshops. Avec peu d’exceptions, les entreprises nationales canadiennes ne répondent qu’à leurs actionnaires et ne recherchent que le profit. Prises dans la compétition aux niveaux domestique et transnational, ces compagnies dépendent de leur clientèle « nationale ». Cependant, leur marché est limité sur le plan du volume des ventes et elles doivent constamment changer les produits en fonction des modes. Par conséquent, ces compagnies sont à la recherche des coûts de production les plus bas dans les usines en Asie et où les codes de conduite – indicateurs cruciaux des conditions de travail – sont soit inexistants, soit une simple façade.

Hypocrisie

L’accent mis sur les droits des travailleurs par les pays du Nord est souvent perçu comme hypocrite. Un propriétaire d’usine m’a raconté qu’un acheteur canadien qui lui avait demandé d’installer deux climatiseurs additionnels a retiré sa demande quand on lui a fait savoir que les coûts de production augmenteraient en conséquence. Quand on peut produire pour 30¢ un bien vendu au Canada à 160$, les critères de coûts et de délais de livraison priment sur les conditions du travail et le bien-être de la main-d’œuvre. Autrement dit, les marchandises valent plus que les êtres humains. Aussi longtemps qu’il n’y aura pas de scandale qui attire le regard des activistes mobilisés contre les sweatshops, ces compagnies ne se préoccuperont guère de leur responsabilité sociale.

Pour évaluer les usines en Chine, ces compagnies canadiennes dépendent de sous-traitants ou de compagnies privées dont les façons de procéder sont arbitraires. Beaucoup d’entre elles demandent aux sous-traitants de remplir eux-mêmes les évaluations des codes de conduite sans prendre la peine de visiter les manufactures concernées. Ces évaluations ne découlent pas d’une volonté de comprendre les conditions de travail ou les droits des travailleurs. Elles répondent à un besoin affiché de protection de l’image et des intérêts corporatifs. En cas de scandale concernant les conditions imposées aux travailleurs, les entreprises peuvent renvoyer la responsabilité aux fournisseurs, sous-traitants et inspecteurs qui ont souscrit à ces codes de travail et y sont liés légalement. De surcroît, quand les compagnies canadiennes restent très éloignées de la chaîne de production, les possibilités de faire une pré-inspection avant de signer les contrats ou de s’adonner à des visites surprises pendant la production sont réduites. Qui plus est, les relations avec les fournisseurs sont souvent de courte durée étant donnée la course aux coûts de production les plus bas, ce qui ne contribue en rien à l’amélioration de l’environnement de travail.

Seule une poignée de compagnies canadiennes rendent publics les résultats des évaluations qu’elles ont menées dans les usines chinoises, en indiquant le travail qui devrait être réalisé pour améliorer la situation. Une coopérative canadienne d’équipement de plein-air offre l’exemple d’une compagnie qui fait la promotion de la sous-traitance « éthique » et qui encourage la discussion publique sur les droits des travailleurs. Cependant, le problème ne se réduit pas à l’absence de documentation exigeant un respect réel des codes de conduite. Ces derniers peuvent eux-mêmes être révélateurs de zones grises et semer la confusion. Par exemple, il peut y avoir un manque de sensibilité aux réalités locales – qu’elles soient culturelles ou autres – comme si ce qui était bon pour les pays du Nord était transférable tel quel en Chine. Les normes industrielles sont imposées et mesurées selon des approches qui laissent peu de place au contexte local.

Par exemple, les fournisseurs chinois sont souvent perplexes devant la question de la longueur et de la fréquence des « pauses-café ». Boire du café peut bien être une habitude invétérée des travailleurs des pays du Nord, mais les travailleurs chinois ont d’autres goûts. Cette question pose problème non seulement en raison de son ancrage dans un style de vie « occidental » mais aussi de son lien avec le système de rémunération. Les codes de conduite ont tendance à ignorer le fait que 90% de la main-d’œuvre chinoise dans l’industrie du vêtement travaille à la pièce (Seijt, 2005). La pause-café peut être une préoccupation centrale pour qui travaille à un taux horaire fixe mais, en Chine, elle n’a pas la même signification. Le manque de sensibilité aux conditions des travailleurs chinois ressort à d’autres occasions. Par exemple, on insiste sur des « évidences » comme la présence de toilettes et de sorties d’urgence, mais on tient peu compte de l’impact des conditions de travail sur la santé des ouvriers. Alors que l’accent est mis sur le sur-chauffage des usines et le besoin d’air climatisé, on néglige le manque de chauffage pendant l’hiver, notamment dans les dortoirs, ce qui peut causer des engelures. De plus, les codes de conduite s’occupent peu de l’ergonomie. Le travail à la pièce et les longues heures passées au travail ont un impact en termes de fatigue, d’usure corporelle et de capacité de concentration et amènent un taux élevé d’accidents de travail (Johansson et al., 2010).

Le profit de l’injustice

Citoyenneté et consommation sont parfois considérées comme contradictoires dans la mesure où la première peut être associée à l’engagement civique et la dernière, au gaspillage et à la défense d’intérêts privés. D’après Marshall (1950), les mouvements citoyens de consommateurs peuvent alimenter la mobilisation politique et identitaire de manière éclatante. Des mouvements de lutte contre les ateliers de misère qui prennent pour cibles des entreprises transnationales comme Nike, Gap et Wal-Mart, sont autant d’exemples de citoyens consommateurs se mobilisant pour l’inclusion politique de ceux qui se trouvent en dehors d’une collectivité politique nationale donnée. Des campagnes de sensibilisation autour de certains produits vendus localement peuvent être ancrées dans des sphères politiques marquées par le nationalisme et l’anti-globalisation. Les poursuites entamées contre les compagnies de tabac indiquent aussi que les mouvements sociaux actuels investissent davantage le champ du droit pour changer les mentalités, modifier les normes économiques et imposer une moralité de restitution pour des dommages causés à autrui. Comme l’argumente Trentmann (2007 : 154), les « pratiques des consommateurs sont en train de contribuer à la révision de ce qui compte comme la ‘‘bonne vie’’». Les mouvements citoyens de consommateurs peuvent faire la jonction entre les sphères privée et publique, en reliant les pratiques quotidiennes de consommation aux grands systèmes de production et de distribution. Dans le cas de biens « conçus au Canada, fabriqués en Chine », les consommateurs sont rarement conscients du fait que les compagnies canadiennes ne se comportent pas mieux en Chine que les entreprises transnationales. Elles sont parfois plus critiquables que ces dernières quand il s’agit du respect des droits des travailleurs. Les mouvements de citoyens consommateurs au Canada, malgré leur potentiel, manquent de visibilité médiatique. L’absence de stratégies de boycott et de mobilisation soutenues et capables d’exposer les pratiques des compagnies à l’étranger profite à l’injustice. Depuis la campagne médiatisée contre le recours aux sweatshops en Amérique centrale par une compagnie montréalaise il y a cinq ans, les mouvements de consommateurs canadiens n’ont pas réussi à attirer l’attention des médias ni à avoir un impact sur les injustices liées au travail.

Prise de conscience

Nous avons parfois un léger sentiment de culpabilité en achetant des biens à bas prix que nous soupçonnons produits dans des conditions critiquables par rapport à nos standards. De telles conditions interpellent notre responsabilité morale (Calder, 2010). La dimension citoyenne de la consommation, latente dans les activités de tous les jours, peut être transformée en action politique.1 Je ne peux qu’appuyer les propos d’un inspecteur d’usine qui a exprimé que mettre fin à l’injustice globale liée aux conditions de travail dépendait de la capacité des consommateurs d’exercer de la pression sur les compagnies concernées (Frank, 2008). Des pratiques de consommation quotidiennes sous-tendent la prise de conscience publique (ou son absence) sur ces questions et ont un effet structurant sur le système social, de manière directe ou indirecte. Les citoyens consommateurs qui se constituent en mouvements sociaux d’envergure ont une capacité réelle de faire peur aux entreprises qui s’inquiètent de leur image publique et même, de leur survie face à de tels mouvements. Les stratégies traditionnelles de boycott et de manifestation ont eu un effet positif sur les façons de faire de compagnies comme Nike et Gildan, même si les salaires payés par ces dernières laissent toujours à désirer. De tels mouvements sociaux devraient cibler davantage les compagnies locales et nationales qui ont échappé, jusqu’à maintenant, à une critique soutenue et médiatisée.2

Croisement des savoirs en recherche et classes sociales : se mouiller

Travailler avec des personnes du milieu de la recherche institutionnelle ne se fait pas sans difficulté quand on vient du milieu communautaire. En tant que coordinatrice d’un groupe de recherche créé par le Front commun des personnes assistées sociales du Québec, le Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec (GRFPQ)1, j’ai dû m’adapter à de nouvelles méthodes de travail et à un nouveau vocabulaire. J’ai aussi compris que les personnes identifiées à la recherche institutionnelle et celles impliquées dans les organismes communautaires n’ont pas les mêmes objectifs. Pour le GRFPQ, les personnes en situation de pauvreté possèdent un savoir lié à leur vécu spécifique et elles possèdent des clés d’analyse sur les causes et conséquences de la pauvreté. Nous reconnaissons leur expertise et les incluons dans l’ensemble du processus de recherche. Du côté des personnes provenant du milieu de la recherche institutionnelle, il peut y avoir malaise et même parfois angoisse, face à la perte du contrôle de leur champ d’expertise quand il s’agit de partager l’analyse scientifique avec des acteurs d’autres milieux.

Heureusement, il y a des exceptions. Les équipes de recherche avec qui nous travaillons au GRFPQ montrent une certaine ouverture. Elles ont le goût de s’investir dans un processus de recherche-action, malgré la contrainte de temps et des divergences d’opinion sur les méthodes, les analyses, la rédaction des résultats et leur diffusion.  Quand nous réussissons à nous donner un vocabulaire commun, que nous définissons nos attentes mutuelles et que nous acceptons de nous lancer dans un «flou organisé», il y a des beaux partages et des nouvelles connaissances qui peuvent en ressortir. Récit de trois expériences, avec leurs hauts et leurs bas, où différentes manières de penser et de faire la recherche se sont croisées.

Quand le théâtre débarque

À l’hiver 2010, je travaillais à Action Plus Brome-Missisquoi quand une équipe de recherche et une compagnie de théâtre d’intervention sont débarquées en ville pour présenter les résultats du projet «Au-delà des étiquettes».2 La tournée provinciale de cette équipe a permis à près de 400 personnes de réagir aux résultats d’une recherche sur les trajectoires de vie et de santé de quarante personnes en situation de pauvreté, en lien avec leurs conditions de logement. Les participants ont pu bonifier ces résultats à la lumière de leur propre expérience et formuler des recommandations et pistes d’action visant à améliorer ces conditions de vie.

J‘ai organisé l’accueil de cette tournée dans Brome. L’équipe de recherche et leurs partenaires souhaitaient réunir non seulement des personnes assistées sociales, mais aussi des «gestionnaires de la pauvreté» travaillant, par exemple, au bureau d’aide sociale, dans les organismes de charité, à la police, dans le milieu communautaire, dans le milieu de la santé ou au conseil de ville. La mobilisation des personnes assistées sociales et des intervenants communautaires fut relativement facile, mais ce fut plus ardu, voire impossible, de mobiliser des personnes travaillant à l’aide sociale ou dans le secteur de la santé, malgré les tentatives de nos partenaires de la santé à Montréal de mobiliser leurs consœurs et confrères dans la région. Néanmoins, l’évènement dans Brome fut formidable. Les personnes participantes ont pris conscience des problèmes de logement dans la région. Quelques semaines plus tard, un comité s’est mis en place pour travailler sur la construction de logements subventionnés pour les personnes seules. Nous étions contents de ces retombées positives et attendions avec impatience le rapport de recherche comme tel et les résultats de la tournée.

Ce n’est qu’à la fin de 2012 que nous avons pu lire ces résultats dans le livre « Au-delà du préjugé », un magnifique ouvrage composé des différents actes théâtraux de la tournée, accompagnés d’analyses plus élaborées rédigées par les membres de l’équipe de recherche. Ces derniers abordent les conditions de logement en lien avec la notion de «bien-être», les «compétences» par rapport aux expériences de travail et de vie, les trajectoires de santé physique et mentale ainsi que les rapports jugés stigmatisants ou aidants et l’identification des réseaux à l’œuvre dans les trajectoires de vie des personnes.  À la suite de cette démarche, des capsules filmées ont été produites à partir de vignettes théâtrales mettant en scène des extraits du livre et les témoignages de personnes connaissant des expériences de vie comparables.3 Leur intention était de témoigner, à leur façon, de ce que cela signifie de chercher à vivre… « au-delà du préjugé », afin de permettre au plus grand nombre de personnes d’être sensibilisées.

Croisements et accès aux soins dentaires

Comment favoriser une interaction positive entre les personnes assistées sociales, les dentistes et les hygiénistes dentaires? C’est la question qui a été posée dans un projet de recherche-action effectué sous la direction de deux membres du CREMIS provenant du milieu de la recherche institutionnelle,4 en collaboration avec ATD Quart Monde et le Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec.

Ce projet est inspiré de la démarche du croisement des savoirs et des pratiques. Cette approche s’appuie sur la conviction que les personnes en situation de pauvreté sont porteuses d’un savoir indispensable pour éradiquer la pauvreté. C’est en ce sens que le mouvement ATD Quart Monde a développé de nouvelles pédagogies et méthodologies en faisant collaborer universitaires, professionnels de l’intervention sociale et personnes en situation de pauvreté. Elles permettent de faire émerger et de prendre en compte la parole et la pensée que les personnes en grande pauvreté tirent de leur vécu. Elles permettent également de co-produire de nouvelles connaissances en croisant les différents savoirs : savoirs universitaires, savoirs d’action et savoirs d’expérience.

Durant plus d’un an, nous avons échangé sur notre mode de fonctionnement tant au niveau de la recherche qu’au niveau de l’approche du croisement des savoirs. Nous souhaitions que la recherche porte sur les temps de croisement. Nous voulions également écrire sur le processus menant à ce type de recherche et analyser les impacts sur les personnes. Les personnes siégeant au comité de pilotage se sont engagées à rédiger un journal de bord, pour soutenir l’analyse du processus et de ses impacts.

Avant le premier temps de croisement des savoirs, les personnes assistées sociales se sont rencontrées à trois reprises. Une première rencontre a suivi le déroulement suivant : une activité brise-glace afin de mieux se connaître, l’explication de la recherche, un exercice de représentation mutuelle à l’aide du photo-langage. Les personnes étaient invitées à se pencher sur la question suivante : « Si j’entends les mots « professionnel dentaire » ou « prestataire de l’aide sociale » à quoi ça me fait penser? » Les récits d’interaction ont alors été présentés comme des outils de travail lors du temps de croisement.  Ces récits permettent de mieux comprendre les logiques des uns et des autres, les rôles respectifs, les représentations et les réalités, à partir de situations vécues.

Dans un deuxième temps, chaque personne participante a écrit son propre récit, le retravaillant par la suite avec le soutien d’une personne accompagnatrice et en petits groupes de pairs. Nous avons pu ainsi compléter, corriger ou éclaircir le récit au besoin, lui donner un titre et en faire ressortir les thèmes principaux. Enfin, en préparant le croisement, chaque personne participante a choisi un thème qu’elle souhaitait travailler. Une fois les thèmes sélectionnés – en l’occurrence, les préjugés, les rendez-vous, la couverture du Régime d’assurance médicaments, le problème de communication, et l’enjeu du temps – les participants lisent l’ensemble des récits correspondant au thème et essaient de trouver le problème, ses causes et ses conséquences.

Les dentistes et hygiénistes participants devaient faire la même démarche. Cependant, compte tenu des conflits d’horaire, ces derniers n’ont pas fait toutes ces étapes, ce qui a nécessité une certaine adaptation au moment du temps de croisement des savoirs. Ce temps de croisement (au mois de juin de cette année) fut un moment fort intéressant et riche en contenu. On sentait une ouverture du côté des dentistes et hygiénistes présents. Il faut dire que ceux-ci semblaient déjà sensibilisés à la réalité des personnes assistées sociales et qu’il y avait une certaine réticence à heurter les sensibilités de part et d’autre. Par exemple, l’atelier portant sur les préjugés n’a donné lieu qu’à peu de débats, sauf peut-être lorsqu’un dentiste a dit qu’il pouvait maintenir des prix plus bas, parce qu’il n’avait pas d’hygiéniste dentaire.

Malgré la richesse des échanges et les prises de conscience, il y a eu, lors du retour sur l’activité, une crainte du côté des personnes provenant du milieu de la recherche institutionnelle à propos des données recueillies : «Avons-nous creusé assez? Est-ce que nous avons créé de nouvelles connaissances? Sur quoi pouvons-nous écrire?»  Cette remise en question du processus m’a ébranlée. Pour moi, il était clair que, pour l’instant, nous n’avions pas créé de nouvelles connaissances, car nous n’avions fait qu’aborder des sujets déjà étudiés. Ce qui serait vraiment pertinent à analyser, c’est la collaboration entre deux classes sociales pour élaborer des solutions et les mettre en application. De là émergeront de nouvelles connaissances.

Droits bafoués

«Personnes assistées sociales avons-nous des droits?» C’est la question posée lors d’une démarche de formation participative menée depuis 2011.5 Chacun des cinq organismes participants a suivi une démarche de formation sur les droits et la participation citoyenne d’une durée variant entre 20 et 30 heures. Cette démarche s’est conclue par un sommet en mai 2012, d’où sont ressorties des recommandations et des pistes d’action afin d’améliorer les conditions de vie des personnes en situation de pauvreté, qui voient leurs droits bafoués constamment.

À la fin de la démarche, nous avions beaucoup de témoignages rapportant des violations de droits. Nous souhaitions les analyser afin de savoir quels droits étaient les plus souvent violés et quelles stratégies étaient utilisées par les personnes face à ces violations. Avec l’obtention d’une deuxième subvention,6 nous nous sommes donné une méthode de travail et d’analyse commune. Étant donné que je ne suis pas chercheure de profession, j’ai eu de la misère à suivre à certaines occasions. À l’heure actuelle, nous avons fini l’étape de la classification des données et sommes sur le point de commencer l’écriture des résultats. Ça fait plus d’un an que nous travaillons sur l’analyse des témoignages recueillis et que nous nous questionnons sur la forme du rapport. Au début du projet, nous souhaitions valider les résultats avec les personnes participantes, mais après autant de temps, nous avons perdu la trace de plusieurs d’entre elles. C’est une des difficultés majeures à considérer lorsqu’on est en recherche-action : le délai entre la récolte des données et la diffusion des résultats. Nous ne pouvons pas éterniser le processus, si nous voulons maintenir l’intérêt des personnes assistées sociales.

Connaissances et reconnaissance

Au sein du GRFPQ, nous respectons l’autonomie et la dignité des personnes. Nous croyons et reconnaissons la valeur, le potentiel et les capacités de toute personne, peu importe son statut social et économique. Nous encourageons la liberté de parole et respectons la liberté de choix. Nous encourageons également des rapports égalitaires entre tous les participants. Nous souhaitons un monde d’égalité et nous rejetons les rapports basés sur les préjugés et sur la discrimination en accord avec l’article 10 de la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Nous reconnaissons la personne comme sujet de son développement et nous refusons les rapports de domination des élites sur les populations. Enfin, nous promouvons une répartition équitable des richesses au sein de notre société. Nous sommes d’avis que la pauvreté est le résultat d’une répartition inéquitable des richesses. À partir de nos démarches de formation et de nos projets de recherche, nous souhaitons mettre en commun nos richesses individuelles et collectives. Ceci se réalise à travers l’entraide, le partage des connaissances et du vécu, l’implication, la reconnaissance des contributions des personnes en situation de pauvreté et de leur travail sous toutes ses formes.

Ces positions sont claires et discutées avec les équipes de recherche au début du partenariat et sont martelées tout au long du processus. Nous ne voulons surtout pas que la parole des personnes assistées sociales soit récupérée et analysée par les équipes de recherche pour augmenter leur propre prestige. Il est important que les personnes vivant en situation de pauvreté soient impliquées durant l’ensemble du processus. Ça leur permet de reprendre du pouvoir sur leur vie, de se valoriser et de faire des prises de conscience. Ce sont des bénéfices à ne pas négliger, surtout si les résultats de recherche n’ont pas d’impact sur les politiques qui appauvrissent et ne mènent pas ainsi à une amélioration de la condition des personnes. C’est souvent le reproche qui nous est fait par les personnes assistées sociales.

Nous ne croyons pas à la neutralité dans la recherche-action. Il est vrai qu’en utilisant des méthodes d’analyse rigoureuses et en s’appuyant sur la littérature scientifique, il y a apparence de neutralité. Cependant, le choix du sujet de recherche, l’hypothèse émise, les partenaires ciblés, entre autres, orientent grandement la recherche. Ces décisions sont tout à fait subjectives. Le GRFPQ ne s’en cache pas, il n’est pas neutre.

Le GRFPQ aimerait que les personnes provenant du monde de la recherche se mouillent davantage politiquement. J’ai rarement été témoin d’un tel militantisme chez ces dernières. Néanmoins, les résultats de recherche donnent des arguments aux groupes de défense des droits pour revendiquer, auprès de nos décideurs politiques, des meilleures conditions de vie pour les personnes vivant de l’exclusion sociale à cause de leur situation de pauvreté. Même si les personnes provenant du monde de la recherche institutionnelle n’accompagnent pas ces groupes dans leurs démarches de revendication, des extraits de leurs écrits sont souvent présents dans les mémoires et communiqués de presse qu’ils rédigent. Un tel apport est important, car les personnes assistées sociales ne sont ni reconnues, ni entendues par nos décideurs. Les universitaires représentent une certaine élite dans notre société et ont donc une plus grande écoute. Cela aide à sensibiliser la population aux injustices vécues par les personnes assistées sociales et à remettre en question le discours dominant.

Cela dit, la parole citoyenne de l’ensemble des acteurs sociaux est importante, afin de transformer la société à notre image. C’est important que la recherche soutienne cette prise de parole et analyse l’impact sur les personnes marginalisées. À ce titre, le GRFPQ apprécie ses collaborations avec le milieu de la recherche telles que racontées ici. Ces collaborations nous ont aidés à créer de nouveaux réseaux, nous mettant en lien avec des médecins, des étudiants en travail social, des futurs chercheurs, des dentistes, et d’autres organismes communautaires. Elles nous ont également donné accès à des ressources – humaines, financières, scientifiques – que nous ne possédons pas. Nous en sommes très reconnaissants.

S’exprimer par les arts : créations musicales

L’impact de la musique auprès des étudiants se ressent à plusieurs niveaux. Elle apporte beaucoup à des adolescents en quête d’identité, débordant d’énergie mais ne sachant pas où et comment la canaliser. Elle leur apprend une certaine discipline personnelle mais aussi à jouer en groupe, à s’écouter. Elle leur offre une façon personnelle d’exprimer leur monde intérieur et d’évacuer un trop-plein d’émotions.

Maxime est un étudiant de troisième année du secondaire, chez qui a été diagnostiqué un déficit de l’attention. Il a des relations houleuses avec ses professeurs et est peu assidu à ses cours. Comme le métier de DJ le fascinait, je lui ai trouvé une place à la radio scolaire et, rapidement, il s’est mis à passer des heures à pratiquer et à regarder des vidéos de DJs connus pour observer leurs techniques. Les compétences qu’il a développées lui ont valu l’estime de ses camarades et une reconnaissance de l’école, qui a débloqué un budget pour l’achat d’équipement. Il est venu presque tous les midis faire de la radio, son taux d’absentéisme a baissé de façon remarquable et ses relations avec ses professeurs se sont grandement améliorées.

Un autre exemple est celui de Miguel. Très doué pour la guitare, il m’a un jour révélé son désir de décrocher de l’école pour pouvoir pratiquer son instrument toute la journée, l’école ne semblant lui promettre aucun avenir. Après avoir discuté avec lui, j’ai pris connaissance de ses lacunes en mathématiques qui ralentissaient son parcours scolaire et risquaient de lui faire redoubler son année scolaire. Je lui ai donc parlé de la réalité du métier de musicien, qui doit souvent s’appuyer sur un emploi d’appoint pour les périodes moins fertiles en contrats et du fait que la qualité de cet emploi dépend directement de sa formation scolaire. J’ai également instauré avec lui un système d’aide aux devoirs récompensé par des cours de musique et un concert, ce qui lui a permis de combler son retard et d’éviter le redoublement.

Un moule rigide

En ce qui me concerne, j’ai commencé à jouer de la musique à l’école secondaire à l’âge de 12 ans. Ne sachant pas quelle direction donner à ma carrière, j’ai décidé de poursuivre mes études en musique au cégep. C’est au cours de ces deux années que j’ai commencé à ressentir un malaise par rapport au milieu professionnel classique et, par conséquent, réalisé qu’une carrière de soliste de musique classique n’était pas faite pour moi. Toutes ces heures passées à répéter pour un seul concert, le culte de la perfection, le manque d’expression personnelle à travers un moule trop rigide, la compétition malsaine entre les pairs, souvent doublée d’une fausse sympathie pour garder une bonne réputation, tout cela m’est apparu bien absurde. Un jour, j’ai lu un article paru dans Médecine des Arts1 portant sur la consommation de drogue dans les orchestres symphoniques de calibre international, en réponse à la pression de performance à laquelle sont soumis les musiciens. J’ai alors pris la décision de changer de domaine pour une autre de mes passions, l’informatique, après avoir terminé ma formation en musique. Je n’ai presque pas touché à ma flûte pendant deux ans. Je ne voulais pas abandonner la musique, simplement la garder en tant que loisir.

La programmation informatique a retenu mon attention pendant ces deux années mais, encore une fois, c’est mon appréhension du milieu professionnel qui a freiné ma passion. Les deadlines trop courts et les patrons qui vous mettent de la pression sans considération, mènent à une impossibilité de prendre le temps qu’il faut pour accomplir un travail digne de ce nom. De plus, je me suis vite rendu compte que mes affinités demeuraient davantage avec les artistes qu’avec les informaticiens. Après moult réflexions, j’ai décidé de retourner en musique, mais cette fois en tant qu’éducateur. Je voulais faire connaître aux autres ces belles musiques que j’avais eu tant de plaisir à découvrir pendant mes études. J’ai mis de côté la performance classique pour explorer les espaces de création musicale dits populaires, traditionnels et jazz. L’atmosphère plus décontractée, le plus grand espace improvisatoire et surtout, l’absence de ce « culte de la perfection » m’ont redonné l’envie de faire des prestations publiques.

Je suis donc allé faire des études en musicologie dans le but d’enseigner l’histoire de la musique au niveau collégial. Cependant, après quelques semestres dans le milieu musicologique, la pertinence d’étudier des compositeurs et évènements révolus, de considérer et d’évaluer un art comme une science, de tenter de faire de l’objectif avec du subjectif m’est apparue discutable. J’ai pris conscience de mon besoin de travailler sur des objets plus concrets et plus immédiats. J’ai tout de même terminé cette formation et me suis mis en quête de travail dans le domaine de la musique.

De l’utile à l’agréable

Quelques mois plus tard, j’ai pris connaissance d’une offre d’emploi chez Fusion Jeunesse. La mission de cet organisme à but non lucratif est de contrer le décrochage par le biais de projets parascolaires coordonnés par des diplômés ou des étudiants en voie de finir leurs études. Pour ceux-ci, il s’agit d’une opportunité de pouvoir acquérir une première expérience de travail rémunérée dans leur domaine d’études tout en s’impliquant au niveau social. On parle de plus en plus des difficultés qu’éprouvent les jeunes adultes fraîchement sortis de l’université à se trouver un premier emploi — cette première année d’expérience qui pourra ensuite leur donner accès à un poste plus prestigieux. Fusion Jeunesse fait le lien entre ce besoin des diplômés et celui des écoles secondaires. Cet emploi m’est apparu comme une façon extraordinaire de joindre l’utile à l’agréable. Enthousiaste, j’ai réussi à le décrocher et, durant toute l’année scolaire, j’ai donné mon temps et mon énergie à créer des projets en musique avec des jeunes, apprendre le fonctionnement des écoles secondaires et me découvrir un intérêt pour l’implication sociale.

Les intervenants de Fusion Jeunesse proviennent de plusieurs domaines tels que musique, danse, politique, sports, communications, arts, relations ethniques, sciences physiques, génie et environnement. Mon collègue en sciences politiques aide le conseil d’élèves à assumer sa place dans l’école et à assurer une pérennité dans l’organisation. Un autre de mes collègues donne des cours de danse et monte des chorégraphies avec les élèves. Finalement, ma collègue en sciences physiques a inscrit l’école à First, un concours de robotique d’envergure nationale. En ma qualité de coordonnateur de projets de musique, j’ai pu notamment redémarrer une radio étudiante qui avait été abandonnée. Tout le matériel était disponible et fonctionnel, il ne manquait que quelqu’un pour prendre en charge le projet. C’est une situation qui survient souvent dans les écoles secondaires : il y a des ressources matérielles mais personne pour les utiliser. J’ai aussi mis sur pied des groupes de rock et de métal pour les étudiants qui n’ont plus accès aux cours de musique, offerts alors seulement aux élèves de secondaire un et deux. Finalement, j’ai organisé ce qui fut le premier talent show de l’école secondaire St-Henri.

Le projet Fusion Jeunesse, créé en 2006, présente également l’avantage de ne rien coûter aux écoles en termes de salaire aux intervenants puisque celui-ci est subventionné par divers organismes.2 Dans plusieurs écoles en milieu défavorisé, l’argent manque tant les élèves ont besoin de soutien (tickets-repas, aide aux devoirs), et une aide supplémentaire, qualifiée et gratuite, se refuse difficilement. Fusion Jeunesse et ses partenaires parviennent à financer la présence de coordonnateurs dans les écoles ciblées à raison de quinze heures par semaine pour toute la durée de l’année scolaire.

Encouragé par le succès de cette expérience, j’ai trouvé la motivation nécessaire pour poursuivre mes études à la maîtrise en éducation de la musique, entre autres afin de consolider la base pédagogique de ce projet auquel je crois.

Passer par là

Lorsque je suis devenu itinérant en 1987, j’ai d’abord ressenti un sentiment de libération et une amélioration de ma situation par rapport à mes phases de dépression. Je me sentais mieux en quittant cet univers du travail qui me mettait sous pression, où il faut obéir à son patron et toujours performer, performer et performer. Il faut être bien coiffé, agréable et souriant. Tu ne peux pas avoir n’importe quel comportement.

Au volant du char

Dans un premier temps, j’ai idéalisé ma vie à la rue. J’ai rencontré des itinérants de l’ancienne génération qui avaient eux-mêmes connu les hoboes, les vagabonds qui se déplaçaient de ville en ville avec le train. Ces personnes avaient une éthique de vie fondée sur le partage et l’échange qu’il n’y a plus désormais à la rue. J’ai pratiqué cette éthique : si tu as deux chandails et que le gars à côté de toi a froid, tu lui en donnes un et lui, il te donne du tabac en échange. Dans notre gang, si quelqu’un distribuait des circulaires, mais avait besoin de bottes, on allait lui en chercher au comptoir de vêtements et, en contrepartie, il nous donnait du tabac acheté avec son salaire. Une fois de temps en temps, on volait une caisse de bières qu’on buvait dans le parc. On n’était pas dangereux. Ces gens vivaient en marge de la société. Ils ne voulaient rien savoir de la société et me disaient : « j’ai pas besoin de mettre ma chemise blanche, ma cravate, je suis libre, je ne prends pas des ordres de personne ». Ils voyaient les gens dans la société qui se lèvent le matin, prennent leur boîte à lunch, marchent comme des robots et vont au travail. À la rue, si je me lève et que je ne veux pas me raser, je peux le faire. Je n’ai pas besoin de faire briller mes chaussures comme dans l’armée. Dans la rue, on est invisible.

On allait à l’Accueil Bonneau, où il y avait une atmosphère familiale et à peine une centaine de personnes tous les matins, alors qu’aujourd’hui, il y a plus de sept cent personnes par jour. On allait à la maison Labre en marchant à travers le Vieux-Port qui était abandonné. C’est aussi l’époque de Dernier Recours qui s’était organisé suite à la découverte d’un mort au carré St-Louis. Les médias et les gens trouvaient ça gênant qu’il y ait des gens à la rue dans de telles conditions. On vivait dans l’ombre de la société. On n’avait plus le goût d’entrer en contact avec la société. Je n’ai jamais entendu un itinérant me dire : « regarde, j’ai reçu une invitation pour le mariage de ma nièce ». Il ne va pas y aller car on dirait : « regarde c’est T., un gars de rue ». Les gens vont dire : « untel est médecin, untel est avocat ». Ils ne diront pas : « viens rencontrer mon oncle itinérant ». Même lui, il va être gêné, il va porter du linge acheté à un comptoir de vêtements, qui ne lui va pas. Il y a une séparation entre les deux mondes. J’ai progressivement réalisé que tout n’était pas si rose que cela et qu’il y avait des « choses en-arrière » des personnes.

J’ai commencé à avoir des problèmes avec ma gang, à me faire des injections et à consommer. J’ai senti que le groupe avait une influence négative sur moi et que je m’isolais progressivement du monde. Après un an et demi à la rue, je suis parti de Montréal. Je suis passé par Gatineau, Hull et Ottawa. Puis, j’ai voulu aller à Québec tout en évitant de passer par Montréal. Un jour, je marchais à Maniwaki et un gars me dit : « hé, il y a une place pour toi là-haut ». Je ne l’ai pas cru sur le coup, mais c’est bien tombé. Deux religieuses ouvraient une maison pour des personnes en difficulté dans le presbytère de l’église d’un village de  cinq mille habitants. C’était une petite ressource de dix lits où les problèmes de santé mentale n’étaient pas tabous. Il n’y avait aucun préjugé. J’ai commencé à enlever mes propres préjugés envers les personnes avec des problèmes de santé mentale (qui seraient faibles, malheureuses, paresseuses, pas sociables). J’avais tout le temps eu cette étiquette dans ma tête qui fait que tu ne travailles pas, tu as trop honte, tu ne vois pas ta famille et les gens te disent que tu ne te comportes pas comme un homme. Je suis resté cinq ans à Maniwaki, dont deux en logement, et je suis retourné à l’école compléter mon secondaire V. J’ai reçu beaucoup d’aide dont l’appui d’une travailleuse sociale qui m’a donné de bons conseils que j’applique encore aujourd’hui. Si je vais prendre un café chez une personne mais qu’après, je me sens terriblement mal car elle a été négative, a parlé contre tout le monde et affecte ma santé mentale, alors je la raye de mes fréquentations. Je m’emploie à me responsabiliser, faire des activités positives et éviter les mauvaises fréquentations. Il ne faut pas se priver des petites choses qui nous font du bien (une bouteille de Pepsi, un film) car des fois, on se culpabilise de ces plaisirs au point de s’en priver.

Cette période de ma vie a changé ma façon d’aborder les problèmes de santé mentale. J’avais jusqu’alors vécu mon problème dans la solitude. À cause du manque d’information dans les milieux de travail et d’une mauvaise expérience plus jeune dans l’Église de Scientologie, je n’étais jamais allé vers le système de santé et les psychologues. J’avais peur du contrôle, que l’on prenne le volant du char de ma vie et qu’on me dise : « va par là, va par là ».

Une grippe dans la tête

J’ai quitté ma ville natale en 1976 à un moment où le chômage sévissait en raison de la crise de l’essence. Je ne trouvais pas de job et je suis venu m’installer à Montréal à l’âge de 18 ans. En arrivant, j’ai trouvé un travail dans une entreprise dirigée par l’un de mes beaux-frères. J’ai enchaîné des emplois et je travaillais dans un atelier d’encadrement quand je me suis marié avec une femme que j’avais rencontrée un an et demi plus tôt. À cette époque, nous partions en région les fins de semaine visiter ses parents. Suite à la perte de mon emploi dans l’atelier d’encadrement, le seul travail que j’ai retrouvé est une job moins bien payée. De 40 h/semaine, je suis passé à 60 heures. Je travaillais de 8 h à 16 h, puis jusqu’à 21 h dans une entreprise qui fabrique des souvenirs qu’on vend dans les boutiques sur Ste-Catherine. Les employeurs essayaient de me faire faire plus d’heures sans passer par le syndicat. Ils m’ont fait signer un papier disant que je n’étais pas dans le syndicat, mais que je pourrais y rentrer dès qu’une place se libèrerait. Puis, ils m’ont mis dehors parce que, selon le protocole, après trois mois de travail, ils doivent embaucher la personne au salaire minimum. Il faut soit embarquer dans le syndicat, soit partir. Moi, je travaillais pour 5 dollars de l’heure, alors que les personnes syndiquées travaillaient à 12 dollars de l’heure. Je n’étais pas au courant de la politique des syndicats, je n’avais pas d’éducation là-dessus. Je voulais juste faire mon travail. Mon chef me donnait des heures de nettoyage les fins de semaine en surplus, ce qui a eu des conséquences sur mon mariage qui a commencé à se détruire. Ma femme restait seule. Nous avons dû arrêter d’aller voir ses parents et elle a commencé à déprimer. Nous avions des problèmes d’argent et j’essayais de ne pas y penser. Sans succès. Je n’avais pas réalisé que j’étais moi aussi déprimé à cette époque. Cette situation a conduit à mon divorce.

Ensuite, j’ai travaillé dans un magasin de TV. Un collègue de travail était jaloux de moi et des bonnes relations de travail que j’avais avec les gens de l’entreprise. Il voulait être populaire. Moi, je m’en foutais, je n’étais pas sympathique pour être populaire. Il a commencé à me faire des attaques, des petites piques, des petites insultes. À un moment, j’ai rêvé que je l’avais tué et que j’essayais de cacher le corps. Je ne voulais pas le tuer, mais ça montre que ce que j’ai subi est vraiment grave. Tout de suite après, j’ai donné ma démission au travail. Ma dépression a commencé à se manifester dans mes jobs et je sentais le regard des autres. Les trois premières années, j’ai été correct, puis la solitude m’a beaucoup affecté. Je n’avais pas d’aide nulle part. Je ne savais pas où m’adresser. On ne parlait pas de santé mentale dans les milieux de travail.

Quand tu es en dépression, c’est difficile de communiquer avec les autres. À un moment donné, j’ai pris un petit papier et je l’ai mis dans une chaussure. J’avais écrit : « Avoir une dépression, c’est comme avoir une grippe dans la tête ». Pour moi, la seule manière de m’exprimer sur la dépression, c’était de dire que j’avais une grippe dans la tête. La souffrance est terrible. La dépression prend tellement d’attention dans la tête que j’ai du mal à me concentrer au travail. C’est comme vivre dans une maison bâtie sur des piliers. Si quelqu’un retire un pilier, tu te réveilles et tu vois qu’il y a un problème dans ta maison. S’il en retire un autre, tu commences à tomber. C’est comme si quelqu’un arrivait chez toi et prenait trois briques à ton mur. Tu les remets et le lendemain, il en manque une vingtaine. Pendant ce temps, un autre enlève les tuiles de ton toit… Ceux que j’ai rencontrés à la rue avec des problèmes de santé mentale n’ont jamais eu besoin de me convaincre de leur souffrance parce que je suis passé par là.

Le billet

Depuis ce temps, je suis resté proche du milieu de la rue et j’ai observé l’itinérance et la santé mentale. J’ai échangé avec les gens, qui m’ont expliqué leurs problèmes. Je voulais faire quelque chose, mais ce n’était pas vraiment clair. Récemment, alors que j’étais à Ottawa dans une ressource, j’ai assisté à une scène qui m’a marqué. J. sort de l’hôpital après trois semaines de prise en charge et retourne à la ressource dans laquelle il séjournait avant son admission à l’hôpital. Il arrive au refuge et ses médicaments ne sont plus là. « Qu’est-ce que vous avez fait avec ? – On les a jetés, t’étais plus là ». Gros drame : c’est le temps des fêtes et tout est fermé. Comment trouver quelqu’un pour lui faire la prescription ? J’ai réalisé le manque de compréhension envers les personnes avec un problème de santé mentale. Il aurait pu y avoir une personne qui dise : « ok, on a fait une gaffe. On va t’aider, on va contacter l’hôpital. Tu viens d’en sortir, ils te connaissent, ils vont te faire une nouvelle prescription ». Les gens étaient indifférents.

C’est à ce moment que j’ai vraiment pris conscience de choses que je voyais depuis toutes ces années. Les personnes avec des problèmes de santé mentale sont souvent incomprises et laissées à elles-mêmes, y compris par des ressources qui leur sont destinées. C’est cette situation qui m’a donné envie de lancer mon projet à Ottawa. L’idée est d’organiser un groupe d’échanges autour des problèmes que les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale rencontrent à la rue, sous la direction d’un professionnel (intervenant, personnel clinique) et d’un groupe d’évangélistes. Il faut qu’il y ait des professionnels, car on ne veut pas avoir de conseils sur les médicaments de la part d’une personne qui ne connaît pas ça. C’est un groupe de témoignage, pas un groupe de thérapie. Il s’agit de partager son vécu et de trouver des solutions aux problèmes rencontrés, comme des adresses de ressources où l’on peut trouver de l’aide. Il peut s’agir de partager quelque chose en lien avec la police ou les gardiens de sécurité d’un centre d’achats.

Les gens qui voient quelqu’un qui parle tout seul dans une cage d’escalier vont paniquer et appeler la police. Dans les refuges, si quelqu’un se met à parler tout seul, il se fait dire : « ta gueule ou je te frappe ». On ne leur dit pas de descendre signaler la personne afin qu’elle soit mise à part pour la nuit et qu’elle reçoive un suivi spécifique. Les personnes ne doivent pas régler ça entre elles. Il n’existe pas assez de mesures dans les refuges et les ressources pour éviter les drames. Ça vient toujours comme une explosion : police, menottes, ambulance.

Cette personne qui parle toute seule n’est pas une mauvaise personne ; elle ne veut pas faire de mal. Au lieu de lui dire : « viens nous voir si tu as un problème, on n’ira pas chicaner les autres, on a une place pour toi, on va prendre un café ensemble », les solutions lors des crises sont l’hospitalisation ou la criminalisation. Les policiers ne sont pas formés à intervenir en cas de crise. Ces interventions sont vécues comme des traumatismes par les personnes qui sont souvent en détresse et ne savent pas ce qui leur arrive. On les considère comme dangereuses, comme des problèmes, alors que l’on pourrait dénouer la situation sans passer par les menottes et la violence. Je connais des gens qui dorment à la rue et qui se sont faits attaquer et voler leurs médicaments. Des gens me disent que les refuges ne sont pas faits pour eux avec leurs problèmes de santé mentale. J’entends souvent dire : « les autres personnes à la rue ne m’aiment pas, ils ne me parlent pas, ils savent que j’ai des problèmes de schizophrénie. Ils ne veulent pas me connaître et je suis dans la solitude. Je me sens mal dans ma peau, les intervenants ne s’intéressent pas vraiment à moi ». C’est déjà souffrant d’avoir un problème de santé mentale, mais c’est encore plus dur de se faire battre pour ça. Les gens sont pris avec leurs problèmes et sont très renfermés. Je veux que ces gens là parlent de leur vécu.

Dans les hôpitaux, les gens sont pris en charge à 100% et, quand ils sortent, ils se retrouvent livrés à eux-mêmes. Les hôpitaux psychiatriques n’ont pas de relation avec les refuges. Je n’ai jamais entendu quelqu’un dire : « il y a un de mes patients qui est chez vous, c’est G., comment va-t-il ? Si jamais il y a un problème, je suis son psychiatre, appelez-moi ». Je connais quelqu’un qui avait des problèmes de santé mentale et voulait de l’aide. Il a pris son dernier billet d’autobus pour aller à l’hôpital psychiatrique. On lui a dit : « vous êtes à la mauvaise place, il faut que vous passiez par l’hôpital général qui va vous évaluer et vous envoyer ici si besoin est. Allez à l’hôpital général ». Il leur répondit: : « Mais je n’ai plus de billet, vous pouvez m’en donner ? ». Pas de billet. Il a fallu qu’il retourne à pied jusqu’au refuge.

Faire connaître

Je suis allé voir les organismes communautaires qui travaillent dans le domaine de la santé mentale et de l’itinérance à Ottawa. J’ai rencontré le directeur de l’Armée du Salut, les directeurs de trois missions. J’ai fait du travail de terrain. Les refuges n’ont pas assez de ressources et les personnes que je rencontre ne cheminent pas, elles stagnent. Il y a de bons intervenants, mais je remarque en général un manque de formation. Intervenir auprès de ces personnes n’est pas facile. Il faut les laisser dans leur solitude tout en leur montrant que l’on est là. Les personnes sentent lorsqu’on est présent, même si on dirait qu’elles ne le voient pas. Avec le temps, elles disent : « une personne est là, elle s’intéresse à moi, elle est correcte ». Je fais la différence entre intervenir – prendre en charge les problèmes, décider ce que la personne doit faire, où elle doit aller – et interagir, cette petite marque d’attention qui aide la personne. Je pense aussi qu’il est important de ne pas se concentrer uniquement sur la santé mentale. Toutes les personnes à la rue n’ont pas des problèmes de santé mentale. Il faut parler de ce que la personne aime, veut et laisser la conversation prendre des détours sans toujours ramener l’attention sur les problèmes. C’est dans ces conditions que la personne peut alors se sentir en confiance et révéler des choses qui lui sont importantes et qu’elle cache.

Je souhaite faire connaître la vie des personnes à la rue qui se font, par exemple, battre par des gardiens de sécurité des centres commerciaux, alors qu’ils entrent seulement pour se réchauffer. Faire connaître ce que vivent ces personnes à la rue, les agressions, les abus d’autorité, la souffrance que cela entraîne.

L’enfance encerclée : le glissement

La pauvreté et l’exclusion sociale sont des préoccupations centrales du gouvernement travailliste anglais depuis son élection en 1997. Une fois arrivé au pouvoir, le gouvernement a créé une unité spéciale dédiée à l’exclusion sociale et rattachée au bureau du premier ministre. Les membres ont été recrutés dans plusieurs organisations et agences ainsi que dans la fonction publique. Les ministres responsables de différents départements gouvernementaux étaient chargés d’orienter le travail à accomplir (Levitas, 2005 : 147-8). Cette approche, fondée sur l’apport de différents départements et organisations, est le reflet de la définition de l’exclusion sociale comme une « étiquette abrégée qui se réfère à ce qui peut arriver quand des individus ou des entités territoriales vivent les conséquences de problèmes inter-reliés dont le chômage, le manque de qualifications, des revenus trop bas, de mauvaises conditions de logement, des taux de criminalité élevés, des problèmes de santé et des ruptures familiales » (Levitas, 2005 : 148).

Inégalités, travail, comportements

Comme Levitas le souligne, on retrouve dans cette définition trois façons de penser l’exclusion sociale et les processus qui la sous-tendent. Un premier discours l’attribue à des inégalités dans les structures sociales et exige la redistribution des ressources à ceux qui sont exclus socialement. Un deuxième fait découler les droits et obligations citoyens du fait d’occuper un emploi salarié. Avoir accès à un emploi constituerait ainsi le chemin le plus efficace et approprié pour sortir de l’exclusion sociale. Le rôle de l’État serait de s’assurer que les opportunités d’emploi soient disponibles à tous. Un troisième discours présente l’exclusion sociale comme la conséquence de problèmes dans les comportements et valeurs des individus. Ces problèmes sont attribuables en partie aux effets parfois pervers des mesures incitatives offertes par les systèmes publics d’assistance.1 Dans ce dernier cas, la solution résiderait dans la transformation des valeurs et de la culture de ceux qui sont exclus socialement ainsi que l’élimination, dans la mesure du possible, des effets pervers du système d’aide (Levitas, 2005).

Les politiques adoptées par le gouvernement travailliste ont mis l’accent sur l’emploi salarié comme solution à l’exclusion sociale dans le court terme. Cependant, en tentant d’empêcher l’exclusion sociale future d’enfants vivant dans des familles ou des quartiers pauvres, ce discours a eu tendance à glisser vers un discours sur la compétence et à faire de l’incompétence parentale un problème et de la transformation des comportements parentaux, la solution. Cette tendance à voir le problème comme relevant d’une minorité de parents en tant qu’individus est devenue plus présente avec le temps et renforcée par le fait que les mesures adoptées visant l’insertion par l’emploi ont mis du temps à produire les résultats escomptés.

Pauvreté écartée

Le programme Sure Start a été introduit pendant le premier mandat du gouvernement travailliste comme un élément central dans sa stratégie à long terme contre l’exclusion sociale. Ce programme fournit une gamme de services aux familles avec des enfants en bas de quatre ans vivant dans les zones les plus désavantagées de l’Angleterre et du Pays de Galles. On cherche ainsi à intervenir dans les processus perçus comme contribuant à la reproduction de la pauvreté d’une génération à l’autre. Au commencement du programme en 1998, on prévoyait – entre 1999 et 2002 – l’implantation de 250 programmes locaux dans des zones de privation élevée,2regroupant 187 000 enfants en bas de quatre ans.3 En 2000, le gouvernement multiplie par deux le nombre d’enfants couverts par le programme, avec 400 000 enfants dans plus de 500 zones.

Chacun des programmes locaux dessert les enfants en bas de quatre ans et leurs parents. Ces familles doivent demeurer à proximité de l’endroit où le programme est offert, c’est-à-dire à l’intérieur d’une distance praticable avec une poussette. L’intention était de rendre disponibles des services à toutes les familles du territoire avec un enfant de moins de quatre ans afin de ne pas stigmatiser les parents. Un autre des objectifs était de donner du pouvoir aux parents (empowerment) et de développer des services qui reflétaient les besoins identifiés localement. À cette fin, on prévoyait d’impliquer les parents à tous les niveaux de gouvernance du programme sur le plan local. On voulait que le programme fournisse une gamme de services touchant différents aspects des besoins des familles, en lien avec la santé, l’éducation et le soutien familial, avec, au besoin, du soutien offert aux parents à domicile (outreach) (Glass, 1999).

L’objectif voulant que les enfants arrivent à l’école « prêts à apprendre » est en conformité avec l’idée selon laquelle la réduction de l’exclusion sociale passe par l’accès à un emploi rémunéré. Le but était de mettre les parents au travail et, en même temps, de s’assurer que les enfants de familles exclues socialement ne soient pas désavantagés lors de leur arrivée à l’école. Il fallait qu’ils aient des chances égales d’obtenir les qualifications nécessaires pour bien intégrer le marché du travail à l’âge adulte. Cependant, si on se fie aux cibles gouvernementales identifiées et à l’évaluation nationale des résultats du programme, les moyens mis en œuvre pour réaliser ces fins semblent pencher davantage vers la conceptualisation de l’exclusion sociale mettant l’accent sur les lacunes morales des parents appartenant à la classe «subalterne» (underclass). L’accent est mis sur la transformation des comportements des mères pour que ceux-ci soient en conformité avec les valeurs de la classe moyenne. Les comportements et accomplissements des enfants sont expliqués en fonction des comportements de leurs parents (lire « des mères »). La réussite du programme est évaluée par la mesure de différents aspects du comportement des mères (réduction du tabagisme, augmentation de l’allaitement maternel, fréquentation accrue de bibliothèques, réduction de l’admission des enfants à l’urgence dans les hôpitaux), ainsi que par la réduction du pourcentage de familles sans travail dans les zones ciblées (Clarke, 2006). Ce faisant, la pauvreté matérielle disparaît en tant que facteur explicatif de l’exclusion sociale dans l’évaluation des résultats. On n’y fait référence qu’en tant que variable de contrôle (et donc, à toutes fins utiles, elle en est écartée comme facteur explicatif).

Familles ciblées

Pendant les deuxième et troisième mandats du gouvernement travailliste, les tensions entre les conceptions de l’exclusion sociale visant l’inclusion par le travail et les défaillances morales des parents appartenant à la classe « subalterne » ont été résolues par le développement de politiques qui se situent plus clairement dans l’une ou l’autre de ces deux perspectives. D’un côté, le programme Sure Start n’est plus une politique d’intervention qui vise uniquement des zones avec des taux de pauvreté élevés, mais regroupe un ensemble de services universels et pré-scolaires dans les domaines de la santé, de l’éducation, des conseils aux parents et du soutien offert dans les centres pour enfants Sure Start (Sure Start Children’s Centres). On prévoit que dès 2010, ces centres seront présents partout, avec un accent mis sur l’inclusion sociale par le travail salarié et la provision de services de garde pour les enfants de parents qui travaillent (Glass, 2005). De l’autre côté, une gamme de services ciblés a été mise sur pied pour des catégories de familles identifiées comme particulièrement problématiques : les très jeunes parents, les familles dont les comportements sont considérés comme « anti-sociaux » ou dont les enfants sont impliqués dans des activités criminelles.

La différenciation de l’exclusion sociale dans trois catégories distinctes – « largement distribuée », « concentrée » et « profonde » – sous-tend cette nouvelle approche (Miliband, 2006). L’exclusion sociale de type « largement distribué » comprend tous ceux qui souffrent d’un désavantage social parmi un ensemble. L’exclusion sociale de type « concentré » se réfère à la concentration géographique de populations désavantagées. Le nombre de personnes qui se trouvent dans l’une ou l’autre de ces deux premières catégories est considérable, mais le gouvernement travailliste est confiant que ces deux types d’exclusion sociale sont bien pris en compte par ses politiques d’inclusion sociale par le biais du travail salarié et la réforme de l’aide sociale. Les centres pour enfants Sure Start font partie de cette approche.

L’exclusion sociale de type « profond », qui concerne ceux qui souffrent de multiples désavantages, est devenue plus récemment la cible des politiques d’intervention. Le fait que ces personnes soient considérées comme des laissées-pour-compte dans une nouvelle ère où la prospérité matérielle est en croissance (Blair, 2006), suggère que la source de leurs problèmes n’est pas la pauvreté comme telle. D’autres solutions pourraient être mises de l’avant pour remédier à l’exclusion sociale de type « répandu ». Cette dernière est mesurée en fonction du nombre d’individus qui ont peu de qualifications, demeurent dans des ménages où il n’y a personne qui travaille, ou qui ne sont pas à l’école, en emploi ou en formation, tandis que l’unité de mesure pour ceux dont l’exclusion est vue comme « profonde » est la famille. Des politiques qui visent à identifier ces familles et les cibler par le biais d’un type d’intervention prenant la famille comme un tout ont été introduites. La conception de l’exclusion sociale qui ressort dans ce type d’approche est celle qui met l’accent sur les défaillances morales des parents de la classe « subalterne » (underclass). L’objectif de l’intervention est la transformation des caractéristiques sociales et culturelles de ces familles et, plus particulièrement, les comportements parentaux. L’accent mis dans les politiques sur la participation, l’empowerment, et le contrôle local disparaît. Les familles qui sont exclues « en profondeur » sont plutôt l’objet de programmes étroitement définis, formulés par des psychologues et livrés par des professionnels spécialement formés à cette fin. Les résultats sont évalués par le biais de tests appliqués à un échantillon aléatoire. Le but de ces programmes est de modifier les comportements individuels. Les effets du contexte social, culturel ou matériel sont exclus dans la formulation et l’évaluation de ces programmes (en n’étant que des variables de contrôle).

Modifier les comportements

Ces changements dans l’approche du gouvernement anglais face à l’exclusion sociale et sa conceptualisation ont coïncidé avec les résultats plutôt décevants de la première évaluation nationale du programme Sure Start (Belsky et Melhuish, 2007). Selon cette évaluation, ce sont les familles les moins désavantagées qui ont profité, un tant soit peu, du fait de demeurer dans une des zones ciblées par le programme. Les familles les plus désavantagées ont même souffert du fait de vivre dans une telle zone comparativement aux familles demeurant ailleurs. Ces résultats ont contribué à la différenciation entre les niveaux d’exclusion sociale et à la formulation d’approches diversifiées visant des groupes sociaux distincts.

En 2007, on a, par exemple, introduit un programme de visites intensives à domicile pour des jeunes mères « vulnérables » avant et après la naissance de leur premier enfant. Ce programme, baptisé « partenariat famille-infirmière » (Family-Nurse Partnership), a été inspiré par un programme similaire introduit aux États-Unis par David Olds. D’abord mis sur pied en Angleterre comme projet-pilote dans 10 zones ciblées, le programme a été étendu par la suite à une vingtaine de zones marquées par un haut niveau de privation sociale. Des infirmières spécialement formées effectuent les visites de manière intensive dès le début de la grossesse jusqu’au deuxième anniversaire de l’enfant. L’objectif est de construire une relation de proximité entre l’infirmière et la famille et d’aider les mères à « adopter des modes de vie plus sains, améliorer leurs compétences parentales et devenir autonomes ».4 L’accent est surtout mis sur les pratiques individuelles des mères, avec moins d’attention portée au contexte matériel dans lequel elles vivent. Des « projets d’intervention familiale » (Family Intervention Projects) ont aussi été introduits dans 173 zones en Angleterre et seront présents dans toutes les juridictions locales en 2010-2011. Cette initiative comporte aussi des interventions intensives afin de modifier les comportements parentaux et réduire ainsi les comportements criminels et anti-sociaux de leurs enfants (Nixon et Parr, 2008 ; DCSF, 2009).

Après ce changement d’approche fondé, en partie, sur les résultats de la première évaluation du programme Sure Start, les résultats d’une deuxième évaluation ont été publiés en mars 2008. Cette deuxième évaluation a permis de constater de légers avantages pour toutes les familles résidant dans une zone où le programme s’appliquait (NESS, 2008). Les effets négatifs constatés lors de la première évaluation n’ont pas été retrouvés. Selon les auteurs, ces résultats pourraient s’expliquer par le fait que les programmes ont eu plus de temps pour s’établir, qu’ils sont ainsi mieux connus par les familles et que ces dernières montrent davantage de confiance à leur égard. Cependant, avant même que les conséquences du programme original aient été véritablement établies, l’impatience des décideurs pour valider l’efficacité de leurs politiques en termes de dépenses a amené un changement d’orientation.

Le risque

Dans la conception originale du programme Sure Start, il y avait la possibilité d’aborder de front les dimensions sociales et matérielles de l’exclusion sociale en ciblant les communautés et les territoires plutôt que les familles et les individus. Ces dimensions de l’exclusion sociale n’ont jamais donné lieu à des objectifs par rapport auxquels le succès du programme aurait pu être mesuré et elles ne figurent pas dans les rapports d’évaluation nationaux. Les objectifs visés et l’évaluation ont porté surtout sur la transformation des attitudes et des comportements maternels comme moyens pour empêcher la reproduction de l’exclusion sociale. L’ouverture de ces programmes au contrôle local a créé la possibilité de prendre en considération des aspects importants de l’exclusion sociale qui vont au-delà de la maternité comme telle. Cependant, l’accent mis dans les politiques sur l’accès à l’emploi pour les parents et les familles « à problèmes » risque de faire disparaître toute reconnaissance du rôle des inégalités sociales dans la reproduction de l’exclusion sociale.5