L’alchimie des mémoires : se réapproprier le passé

Ces longues files d’attente que l’on voit à l’hôpital n’ont rien à voir avec le caractère public du système de santé, mais tout avec les privilèges et monopoles historiquement concédés aux différentes professions médicales. Les arguments constamment déblatérés par les pouvoirs publics contre toute amélioration substantielle des conditions de vie des plus démunis  sont les mêmes qui ont servi aux possédants, depuis plus de deux siècles, pour résister aux mesures qui ont permis les plus grandes avancées sociales, telles que l’assurance-chômage, la gratuité de l’éducation, l’accessibilité aux soins, les pensions de vieillesse et les allocations familiales. Ces victoires sociales auraient été impensables sans un mouvement syndical ou populaire vigilant, sans la réaction positive des populations aux premières expériences en la matière, sans la dénonciation bruyante et patiente des conditions invivables dans lesquelles vivaient les classes populaires.

Savoir ces choses, évidentes à qui analyse sérieusement notre histoire, ne garantit pas l’avenir. Cela n’immunise pas contre les échecs éventuels dans notre lutte pour un monde meilleur. Mais savoir ces choses importe, énormément ; comme importe aussi le souvenir qu’on a de nos actions passées. Le passé ne nous donne pas de « leçon », il ne nous guide pas, il ne nous dit pas ce qui va arriver. Mais il constitue le socle, même fragile, même plein de trous de mémoire et d’histoire, sur lequel se bâtit l’action. C’est en réaction à la vision qu’on a de lui qu’on choisit d’inventer le nouveau. C’est la tête pleine de souvenirs, entrecroisés avec les connaissances acquises du passé, que nous prenons conscience du présent, de la profondeur de ses racines, des possibles qu’il ouvre à mesure que le passé se résorbe et se dissout dans la nuit des temps.

Se rappeler… Quel étrange réflexe pourtant que celui de retourner vers le passé, sur le révolu, pour le faire revenir, l’évoquer sinon l’invoquer, le solliciter pour les fins du présent, voire de l’avenir. Bien des penseurs postmodernes vous diront que c’est là un geste vain ou naïf, que l’action est bâtie sur l’appréciation du seul présent, qu’elle prend son sens fragile au sein du tourbillon des discours toujours relatifs, toujours changeants, et qu’espérer lire l’avenir au regard du passé ne fera qu’approfondir nos illusions de maîtriser le temps.

Et pourtant, nous nous souvenons comme nous respirons, entourés de gens et de choses qui ne prennent leur sens que dans leur incrustation dans le temps. Chaque personne, chaque objet qui nous touche ou nous concerne est un morceau de temps, d’histoire, de mémoire qui nous interpelle dans notre recherche de sens.

Le fil

Se rappeler, seul ou ensemble, de sa propre vie et de ce que nous avons fait, de son passé et de celui des choses et des êtres que nous côtoyons est en fait un réflexe fondamental sur lequel les sociétés ont imaginé leur durée. Cette re-construction du révolu est même le geste constitutif des sociétés anciennes, fondées sur l’injonction de respect de la tradition et sur la conviction du caractère cyclique des choses. Le tout se complique avec l’apparition de sociétés démocratiques axées sur l’avenir et fondées sur la conviction que celui-ci dépend non pas de forces surnaturelles, mais de la volonté et de l’agir des hommes et des femmes. Dans de telles sociétés, l’histoire et la mémoire deviennent bien plus que de simples repères : elles sont à la base de la construction de ce que l’historien Koselleck (1990) a appelé des « espaces d’expérience », par rapport auxquels peut se définir un horizon d’attentes, un ensemble d’aspirations où le changement des choses et des êtres s’imagine par rapport à la conscience que l’on a de ce qu’ils étaient.

L’opération mémorielle, tout autant que la pratique historique, se situe donc au cœur de la nécessité de faire sens du réel d’abord, et de l’action ensuite. Faire sens est en effet un pari sur le temps comme vecteur de la compréhension du réel qui nous entoure. C’est d’abord se réapproprier le passé dans lequel baigne toute chose, la replacer dans une épaisseur temporelle qui lui donne son statut d’existant. Se situer dans le temps est la seule façon de discerner la logique des situations, même accidentelles. D’abord, parce que savoir ce qui a changé dans un objet, une situation ou une personne permet, tout autant que le situer dans l’espace, de saisir sa spécificité, sa place, voire son destin, dans l’ordre des choses. Ensuite, parce que toute action, comme toute conception, se projette immédiatement dans le temps, qu’on peut interpréter comme un déroulement, comme un fil, souvent ténu, parfois problématique, toujours logique, qui permet de faire sens de la séquence des événements, en somme, de ce qui arrive.

L’action, individuelle comme collective, est donc engluée dans le temps, celui qui est révolu, celui qui passe, comme celui qu’on anticipe. C’est pourquoi la mémoire et l’histoire sont des dimensions incontournables de l’agir humain. Cela ne veut pas dire que le passé risque de se répéter sous le coup de notre ignorance et encore moins, que celui-ci détermine de quelque façon la résultante de nos actions.1 Simplement, le passé importe, énormément, et le rapport que l’on établit avec lui est au cœur de la transformation de l’avenir. L’interprétation que l’on fait du passé fait bien plus qu’éclairer le présent ; elle est la condition première de mise en cohérence de notre action, individuelle comme collective.

Explorateurs du révolu

Historiquement, ce travail de sens qui se fait sur le passé a pris deux formes : celle de la mémoire et celle de l’histoire. La première est souvent conçue comme plus primitive, instinctive ou spontanée, comme si le geste de se souvenir n’impliquait pas à prime abord une constante sélection de ce dont on se rappelle et son organisation dans une trame temporelle cohérente. La mémoire peut évidemment se trafiquer, voire se reconstruire au long de ce qu’on choisit d’oublier ou de raviver dans le matériel de nos souvenirs. Quand elle s’attache à un collectif et donc, quand elle constitue un récit commun du passé révolu, il devient alors encore plus facile de saisir son importance et sa force d’action. Ce que l’on retient en mémoire est en effet ce qui nous constitue comme unique dans l’espace autant que dans le temps. C’est pourquoi, par exemple, malgré les appels de certains apprentis-sorciers de la mémoire qui voulaient affiner, transformer ou améliorer la mémoire collective du passé québécois, la force de la trame mémorielle au cœur de notre existence collective est restée en grande partie intacte, comme le montre, au-delà des surenchères nationalistes ou politiques, la levée générale de boucliers contre la reconstitution de la bataille des Plaines. Il est aussi difficile de changer de mémoire que de changer d’identité.

L’histoire, pour sa part, est une autre sorte de travail sur le passé.2 Elle est constamment en phase de transformation, objet perpétuel de débat, confrontée à l’exigence de validité au cœur des disciplines scientifiques. Les historiens et historiennes sont comme des explorateurs du révolu qui constamment reconstituent la trame temporelle du réel dans tous les domaines de l’action humaine. La synthèse de ces expéditions dans le temps constitue elle-même un récit qui souvent se confronte à la mémoire quitte à, peu à peu, la transformer au rythme des exigences du présent.

La maîtrise du temps

Le passé, tant sous la forme de la mémoire que de l’histoire, peut constituer un poids, une contrainte, voire un empêchement d’agir. Il en est ainsi quand le passé devient leçon de chose, guide autoritaire de ce qu’il y a à faire, appel à la répétition ou au ressassement. Le passé se donne comme monolithique ou comme injonction de conformité quand il est approprié par tous les dogmatismes. C’est pourquoi le réflexe de se rappeler est si ambigu, voire si difficile à insérer dans l’action sur le présent. Le souvenir nostalgique des succès passés ou le rappel résigné des échecs sont autant d’éteignoirs qui se donnent comme legs incontournables ; d’où l’importance de réfléchir sur les façons dont on peut se réapproprier le passé dans l’action.

La notion de base ici est celle de construction. Cela ne signifie pas que le passé doive servir de prétexte au jeu facile des multiples reconstitutions soumises à l’imagination des gens, mais plutôt que le travail sur le passé passe toujours par l’interprétation de ce qui s’est produit. Le rapport au révolu est d’autant plus ouvert qu’il est impossible de l’atteindre immédiatement. Comme nous ne pouvons pas reproduire l’existant antérieur (à moins de le reconstituer artificiellement, ce qui est aussi une interprétation), certains pourront penser qu’il suffit de l’inventer au service d’une cause ou d’un projet donné.

Le problème est que le réflexe de mémoire, et a fortiori d’histoire, repose en grande partie sur l’exigence de vraisemblance. On ne se souvient pas de n’importe quoi et même si la mémoire peut nous tromper, même si nous pouvons interpréter de diverses façons la multitude de nos souvenirs ou archives, une trame minimale de cohérence et de fidélité à la réalité passée est essentielle. Le travail de faire sens à travers le passé implique donc une dialectique complexe entre la reconstitution, par l’esprit, de ce qui s’est passé, de ce qui était, et le travail de mise en cohérence de ces souvenirs ou traces du passé.

La chose est d’autant plus vraie quand on se place au plan du collectif et non de l’individuel. Le travail de la mémoire, ici, implique nécessairement un échange, une dynamique complexe de partage des expériences, qui aboutit à la conscience et à la conviction commune de ce qu’était le passé, de ce qu’implique le présent, de ce qu’annonce ou de ce que devrait être l’avenir.

La lutte à la pauvreté, le combat pour la survie et l’incroyable créativité des classes populaires au cœur de la transformation des démocraties depuis deux siècles, voilà aussi des objets de mémoire et d’histoire. La tâche de se réapproprier les conditions historiques de ces luttes demeure essentielle. Si les groupes citoyens en action ne saisissent pas leur mémoire comme leur histoire, ils seront saisis par elles. Car la maîtrise de l’avenir, en bien comme en mal, est avant tout la maîtrise du temps.

Itinérance, pauvreté et exclusion sociale : regagner du pouvoir sur sa vie

Le portrait des pratiques de participation citoyenne1 complété par le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) auprès de ses groupes membres révèle à quel point les impacts de la participation sont nombreux tant pour les personnes fréquentant les ressources que pour les ressources elles-mêmes (RAPSIM, 2008). La parole des personnes en situation d’itinérance ou à risque de l’être est peu entendue, alors qu’elles sont les mieux placées pour parler de ce qu’elles vivent et des impacts de la participation citoyenne. À ce sujet, les réponses provenant des groupes de discussion sont à souligner.

Les gens mentionnent le pouvoir et la capacité d’influence qu’ils ont regagnés sur leur vie. À travers la participation à des ateliers d’écriture, des manifestations ou des prises de parole publique, ils se sont sentis valorisés et ont pu développer une meilleure estime d’eux-mêmes et reprendre confiance en leurs capacités. La participation citoyenne a permis à certains de sortir de l’isolement et s’est parfois traduite positivement dans la vie même des personnes, par une baisse de la consommation de drogue ou d’alcool. Participer a pu être l’occasion d’acquérir une nouvelle formation, tandis que d’autres considèrent que cela les a incités à régler leurs problèmes et reprendre une prise sur leur vie. Selon les organismes, l’implication a favorisé chez les usagers et usagères la reconnaissance de leurs propres aptitudes et permis de développer de nouvelles compétences. Il s’agit donc ici d’impacts directs que peut avoir la participation sur les personnes impliquées.

Par ailleurs, selon une jeune femme rencontrée dans un groupe, « prendre la parole publiquement permet de faire prendre conscience aux gens qu’il existe une autre réalité que celle qu’ils connaissent », de mettre de l’avant son vécu afin de favoriser une prise de conscience et de briser des préjugés. Dans une ressource d’accueil et d’implication pour les personnes qui consomment des drogues, on souligne également que « ça permet de faire changer la vision que la population peut avoir des itinérants et des toxicomanes. »

L’implication citoyenne des personnes qui fréquentent les ressources permet de se mobiliser, notamment pour dénoncer des politiques qui contribuent aux inégalités : « ça permet de faire passer un message au gouvernement », a-t-on affirmé dans un refuge pour personnes itinérantes. En se mettant en mouvement, on devient « des agents de changement », on se mobilise pour la collectivité, pour défendre ses droits et ceux des autres.

Pratiques de participation

À travers les réponses obtenues via un questionnaire et des focus group, nous constatons que la grande majorité des groupes membres du RAPSIM ont choisi de favoriser la participation citoyenne et que les activités proposées sont nombreuses et variées. Notons que les réponses obtenues par le biais des focus group corroborent les données issues des questionnaires quant aux activités réalisées dans les organisations.

La forme la plus fréquente de participation citoyenne mentionnée est la participation aux conseils d’administration, 24 groupes sur 36  ayant mentionné cette pratique. Suivent la participation aux assemblées générales de l’organisme, la mobilisation pour des manifestations et des rassemblements et le bénévolat au sein de l’organisme (respectivement 16, 15 et 14 mentions). La participation à des activités publiques à l’extérieur de l’organisme (ateliers, forums, ramassages de seringues, signatures de pétitions), à différents comités au sein de l’organisme (orientation, comités de sélection des locataires, organisation d’activités), à des événements culturels (activités d’art, exposition de photos, ateliers d’écriture, récitation d’écrits) et la prise de parole lors d’événements publics obtiennent dans l’ordre 10, 10, 8 et 8 mentions. Les comités/réunions de locataires, de personnes usagères ou de résidents, la prise de parole médiatique par le biais de journaux ou d’émissions de radio et la participation à des formations en lien avec la mission de l’organisme ont récolté quelques mentions seulement.

Dans près de la moitié des organismes consultés, un poste est réservé aux usagers, locataires, membres ou ex-résidents sur le conseil d’administration. En ce qui concerne les assemblées générales, dans certains cas, les usagers et les locataires sont invités non seulement à y assister, mais également à y présenter des bilans d’activités. Un autre élément qui ressort est la prise de parole lors d’événements publics, propres à l’organisme (par exemple, lors de l’inauguration de locaux ou de la visite de politiciens dans une ressource) ou extérieurs à celui-ci (lors d’un rassemblement ou d’une commission parlementaire).

Droits de cité

Les pratiques de participation citoyenne et d’implication sont au cœur des préoccupations du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM) depuis ses débuts, il y a maintenant près de 35 ans. Les organismes intervenant auprès des personnes itinérantes ont développé une multitude de sphères d’action où tous et toutes sont invités à s’impliquer en tant que citoyens et citoyennes. Pour le RAPSIM (2008), le terme « participation citoyenne » prend en compte un ensemble de pratiques qu’il faut mieux connaître et diffuser si on souhaite développer cette manière d’agir collectivement.

Les apports de la participation sont nombreux et les pratiques sont appelées à se développer et à se diversifier avec le temps. Grâce aux connaissances acquises sur ces dernières, le RAPSIM est convaincu de l’importance de mettre en place des lieux et des activités où les personnes itinérantes peuvent s’impliquer, faire valoir leur point de vue et travailler à la défense de droits trop souvent bafoués : droits au logement, de cité (c’est-à-dire d’occuper l’espace public), à un revenu décent, à l’accès aux soins de santé, à l’éducation et à un réseau d’organismes pour les soutenir et offrir des services. Bien que des défis tels le manque de stabilité des personnes et leur difficulté à prévoir à long terme persistent, les organismes membres doivent continuer à développer des stratégies visant à favoriser et à promouvoir l’implication citoyenne des personnes en situation d’itinérance ou à risque de le devenir.

Questions de pratiques en santé mentale : les portes tournantes

Plusieurs personnes souffrant de problèmes de santé mentale se retrouvent sans soutien, en plein cœur du centre-ville de Montréal. Ces personnes peuvent manifester des comportements « dérangeants » (gesticuler, parler seul, crier), allant parfois jusqu’à commettre des délits. Les préoccupations du réseau de la santé et des services sociaux à l’égard de ces personnes remontent au début des années quatre-vingt, alors que les effets de la désinstitutionalisation se font sentir. Le réflexe premier des passants, des commerçants et des résidents face à cette nouvelle population était d’appeler le service de police. Arrivés sur les lieux, la réponse courante des policiers était de reconduire la personne à l’hôpital, afin qu’elle reçoive les services de santé dont elle avait besoin. Toutefois, le scénario de soins possibles et escomptés par les policiers en conduisant les personnes en centre hospitalier n’était pas toujours au rendez-vous. Ces personnes revenaient à nouveau dans la rue, parfois quelques minutes ou quelques heures après l’intervention des policiers. De nouveaux appels, de nouvelles interventions policières.

Face à l’échec de la prise en charge de nature psychiatrique ou médicale, les policiers se sont tournés vers le système pénal. Ainsi, la judiciarisation s’est peu à peu imposée comme solution privilégiée pour les personnes souffrant d’un problème de santé mentale ayant commis un délit jugé mineur (vol à l’étalage, troubler la paix, voie de fait). Le recours au système de justice pour « intervenir » auprès de la clientèle « psychiatrie-justice » prend naissance.

Dès lors, plusieurs personnes se sont retrouvées en détention, dans les mailles du système carcéral. L’incarcération était toutefois loin de répondre au fondement même de la décision de judiciariser et de s’harmoniser à une prise en charge en vue d’une amélioration de la santé physique et mentale. L’intervention par le système pénal à travers la détention n’était pas sans conséquences et pouvait entraîner différentes pertes et ruptures pour la personne (perte de logement, cessation des prestations d’aide sociale, arrêt des suivis médicaux et sociaux).

À la fin de la peine, sitôt franchies les portes de la prison, le prochain rendez-vous les y ramenait bien souvent. Et ainsi de suite. Comment expliquer qu’autant de gens avec des problèmes de santé mentale aient été référés aux tribunaux ? Que faisaient ces personnes en prison ? L’asile a-t-il été remplacé par la prison ? Force est de constater que cette solution n’en était pas une. Vivement une nouvelle alternative pour rompre ces dynamiques de portes tournantes et d’exclusion.

Un recours autre que la judiciarisation

Devant la détérioration des conditions de vie de cette population déjà marginalisée, le Collectif de recherche sur l’itinérance (CRI) s’est penché sur les alternatives qui pourraient être offertes aux policiers afin d’éviter le recours à la judiciarisation. En 1994, le modèle d’une équipe mobile d’intervenants psychosociaux disponibles vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, pour se déplacer sur les lieux d’intervention et offrir un support aux policiers, était proposé à la Régie régionale de la santé et des services sociaux de Montréal. Peu de temps après, le CLSC des Faubourgs, qui accueillait déjà des programmes novateurs tels que l’Équipe Itinérance et avait établi des liens étroits avec le secteur communautaire, était mandaté par la Régie pour concrétiser ce service, qu’on allait nommer l’« Urgence psychosociale-Justice » (UPS-Justice). Cette initiative résultant des efforts de différents acteurs du champ de la psychiatrie et de la justice voyait le jour en 1996.

Les objectifs de l’UPS-Justice sont alors d’éviter la judiciarisation des personnes qui ont des problèmes de santé mentale, d’éviter ou de réduire l’incarcération préventive et de favoriser leur arrimage aux ressources adéquates. Un partenariat étroit se développe avec le Service de police, différents organismes du réseau de la santé et des services sociaux ainsi que des acteurs du système de justice afin de changer les façons de faire jugées obsolètes. L’intervention psychosociale en contexte de prévention peut dorénavant permettre un recours autre que la judiciarisation. Cependant, dans les situations où une judiciarisation s’impose – afin d’éviter une tolérance de l’inacceptable et une déresponsabilisation des personnes – deux criminologues de l’Institut Philippe-Pinel assurent une continuité de services à la Cour du Québec (Chambre criminelle et pénale), ainsi qu’à la Cour municipale de la Ville de Montréal.

Au fil des années, différents mandats se sont greffés au mandat initial de déjudiciarisation, notamment, en 2001, l’application de la loi P-38.001 (Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui) et, en 2007, l’intervention auprès des personnes endeuillées suite au décès d’un proche (de nature non criminelle). Ces nouveaux mandats conférés par l’Agence de santé et des services sociaux (ASSS) de Montréal à l’UPS-Justice l’emportent peu à peu sur le mandat initial de l’équipe, soit la déjudiciarisation. Des collaborations ont également été établies avec le Service de police de la Ville de Montréal et l’Association du Québec pour l’intégration sociale (AQIS) afin de mieux intervenir auprès des personnes vivant avec une déficience intellectuelle. Enfin, depuis mai 2008, un nouveau projet pilote, le Tribunal de la santé mentale, a été mis en place à la Cour municipale de la Ville de Montréal. Ce projet s’adresse aux contrevenants adultes souffrant de troubles mentaux qui font face à des accusations dites « mineures » et leur propose, entre autres, des alternatives à l’emprisonnement. Le mandat de liaison qui s’articule en partenariat avec le milieu judiciaire, le réseau correctionnel et le milieu de la santé et des services sociaux a été confié à l’UPS-Justice. Douze ans après la création de l’équipe terrain, l’UPS-Justice assure le développement d’un modèle novateur qui s’appuie sur les besoins des personnes se trouvant dans les mailles de la justice.

Des délits mineurs aux contraventions

Récemment, une autre forme de stigmatisation et d’exclusion a fait émergence. En 2004, le Service de police de la Ville de Montréal adoptait une politique de lutte aux incivilités, qui permet la judiciarisation de certaines conduites associées à des infractions pénales définies en vertu de règlements municipaux (être trouvé gisant ivre ou consommant des boissons alcoolisées sur le domaine public, gêner ou entraver la libre circulation dans une place publique). Cette stratégie de remettre des constats d’infractions aux contrevenants a été appliquée sans nuance et sans égard à leur situation socio-économique ou à leur état mental et physique.1

Quelles sont les intentions du système de justice en judiciarisant les agissements de ces personnes ? Quelles sont les intentions réelles des individus qui commettent ces infractions ? La Ville de Montréal et son service de police sont-ils enclins à emboîter le pas vers de nouvelles avenues afin d’atténuer la judiciarisation ? Les grands investisseurs immobiliers vont-ils accepter que ces personnes qui « dérangent » continuent d’utiliser les espaces convoités pour le développement économique de Montréal ? La population résidante et les commerçants sont-ils prêts à cohabiter avec ces personnes ? Dure réalité d’un univers fascinant, préoccupant et complexe.

Les policiers, de par leur rôle, doivent s’assurer du maintien de la paix, de l’ordre et de la sécurité publique. Ainsi, en remettant des contraventions, ils appliquent les directives émises. Toutefois, des indices tels que la récurrence des problèmes dans les lieux publics et l’accumulation de plusieurs contraventions par certaines personnes nous portent à croire qu’une fois de plus, la remise de constats d’infractions, même massive, n’a pas les résultats escomptés. Cette réalité semble tout droit tirée d’un scénario du type « déjà vu ».

Par ailleurs, plusieurs policiers sont conscients que la remise de contraventions mène à un cul-de-sac et a des conséquences majeures sur les personnes. D’autres sont stupéfaits d’apprendre que certaines doivent des milliers de dollars de contraventions. Les connaissances sur la nature et la diversité des problématiques des individus qu’ils côtoient donnent du « fil à retordre » aux policiers quant à leur vision des interventions à préconiser. Constat d’infraction, arrestation et détention ne vont pas de pair avec prévention, collaboration et intervention. La complexité des comportements en lien avec l’état mental et la nature de certains gestes ou attitudes laissent parfois le policier osciller entre la frustration, l’incompréhension et l’inaction, qui peuvent faire naître un sentiment d’impuissance.

La méconnaissance de diverses problématiques (itinérance, santé mentale, troubles cognitifs, toxicomanie) peut entraîner une généralisation de cette stratégie au quotidien. Comment expliquer qu’une personne ait pu recevoir plusieurs contraventions pour la même offense ? Les policiers ne peuvent pas reconnaître toutes les subtilités associées à certains troubles. Par exemple, une personne ayant des troubles cognitifs a été avisée plusieurs fois de ne pas fumer et a finalement reçu des contraventions. Lorsque les policiers ont été informés que cette personne avait un trouble de mémoire et que le comportement interdit pouvait perdurer très longtemps, ils ont été surpris.

Certaines personnes ayant reçu des contraventions et été expulsées des espaces publics s’isolent afin d’éviter le contact avec les policiers. Conséquemment, il devient difficile pour les intervenants de les rejoindre et d’établir des liens de confiance. La collaboration est essentielle pour comprendre ces personnes, planifier une intervention de concert avec elles et les guider vers les ressources adéquates. Devant la lourdeur et la diversité des problématiques auxquelles le policier est confronté dans sa pratique, la pire chose à faire est de rester seul. Les projets conjoints justice-santé et services sociaux sont une piste d’action prometteuse.

La proximité

Par ailleurs, face à la diversification et la complexification des problèmes sociaux, l’offre de services du réseau de la de santé sociaux est-elle toujours adaptée ? Est-ce vraiment le rôle des policiers d’intervenir auprès des personnes ayant des problèmes de santé mentale ? Seuls non, mais en collaboration avec d’autres acteurs, cela est possible. Il s’agit d’aider sans leur nuire et d’éviter les interventions qui se juxtaposent à partir de logiques divergentes.

Les individus auprès desquels l’UPS-Justice intervient ne se présentent pas spontanément vers le réseau de la santé et des services sociaux. Plusieurs vivent une lente détérioration de leurs conditions de vie, parfois invisible à la population en générale : des personnes âgées itinérantes, des gens souffrant de problèmes de santé mentale sévères, suicidaires ou totalement isolés.

Il n’est pas facile pour des personnes qui ont un problème de santé mentale, qui sont marginalisées ou méfiantes, de se présenter au CLSC ou à l’urgence de l’hôpital. Elles doivent prendre rendez-vous, se déplacer et sont parfois confrontées à un système complexe qui ne répond pas toujours au besoin exprimé. En favorisant l’accessibilité des services et en facilitant la circulation dans la grande machine du réseau de la santé, il est possible d’optimiser l’arrimage vers des services adaptés et intégrés. La solution ne réside pas dans un raffinement des procédures bureaucratiques, mais dans une proximité et une prise en compte globale des individus.

Un partenariat constructif

Ces constats ne suffisent pas pour que les choses s’améliorent et que les pratiques changent. Il reste encore beaucoup de travail. Récemment, l’UPS-Justice et l’Équipe Itinérance ont été interpellées par la section métro du Service de police de la Ville de Montréal. Des policiers se disent préoccupés par la détérioration marquée de certaines personnes « vivant » littéralement dans le métro. Ainsi, ils souhaitent explorer les différentes possibilités qui s’ouvrent à eux en termes d’intervention. Les sanctions font lentement place à un partenariat constructif. Cette approche témoigne d’une volonté de changer les pratiques actuelles. Afin d’établir une compréhension commune de la situation, une matinée a été consacrée à parcourir les quatre coins du métro, conjointement avec les intervenants du CSSS et les policiers. Cette façon de faire permet de porter un regard critique sur nos pratiques, de mettre en commun une diversité de connaissances et d’expériences et de proposer des alternatives. Face à des situations complexes, il faut être convaincus qu’ensemble, nous pourrons trouver d’autres voies que la porte tournante.

Pour une justice juste

« Combien de citoyens blancs ont déjà été menottés pour avoir hélé un taxi ? » titrait la une d’un quotidien montréalais à l’automne 2007. Intrigué par l’accroche, croyant qu’il s’agissait d’une publicité, je commence ma lecture. Dès les premières lignes, j’éprouve un sentiment de déjà vu. Vers minuit le 18 août 2007, un jeune noir anglophone se tient sur la rue, en quête d’un taxi. Interpellé par deux patrouilleurs qui lui demandent de décliner son identité, il reçoit une contravention pour « avoir marché sur la chaussée ». Il tente de s’expliquer, arguant qu’il se tenait là afin d’être vu par un taxi, et leur demande pourquoi il doit prouver son identité. Devant son refus d’obtempérer, ce Montréalais originaire de la Grenade est menotté, pendant qu’un des deux policiers demande du renfort. Quatre autos-patrouille répondront à l’appel.

À la manière d’un mauvais film dont on connaît le dénouement dès les premières images, cet évènement suit le scénario d’une réalité quasi quotidienne pour plusieurs citadins d’origine « autre que ». Selon les lecteurs, il s’agira d’une histoire entre bons et méchants, d’une incompréhension ou d’un abus de pouvoir de la part des policiers ou en-core, d’une intervention nécessaire à la sécurité et à la qualité de vie des citoyens du quartier. Qui a tort et qui est dans son droit ? À la justice de trancher.

Des incidents qui augmentent

N’eût été de la détermination de ce résident à ne pas lâcher prise devant l’injustice ressentie, cet évènement n’aurait jamais fait les manchettes et aurait rejoint les données statistiques en matière d’infractions aux règlements municipaux. Et pourtant, sous couvert de ces infractions, on constate depuis quelques années une augmentation d’incidents mettant en cause des policiers, des agents de surveillance du métro et des citoyens issus de « minorités visibles ». Ces constatations sont le fait d’individus, de regroupements et d’organismes de défense des droits et libertés de la personne qui, preuves à l’appui, dénoncent l’usage abusif du pouvoir discrétionnaire et les pratiques de profilage racial utilisées par les représentants du maintien de l’ordre.

Des exemples ? Août 2007, une jeune Philippine de dix-sept ans reçoit une contravention pour s’être assise sur une table à pique-nique dans un parc, avant de se retrouver menottée pour « avoir refusé de s’identifier » et avoir été « insolente » envers un policier. Juin 2004, un jeune « latino » de seize ans reçoit une amende de 80 dollars pour « usage inapproprié du mobilier urbain » : il était assis sur un bloc de béton qui délimite des espaces en friche. Et cet élève de 15 ans, d’origine haïtienne, menotté, traîné sur toute la longueur d’un quai de métro, qui reçoit une amende pour « ne pas avoir en sa possession une preuve justifiant le tarif réduit », « flânerie » et « refus d’obtempérer » : il attendait une rame de métro moins achalandée. Qui a raison et qui a tort ?

Devant ces situations, le citoyen lambda – appartenant au groupe majoritaire et porteur des valeurs dominantes arguera « qu’il n’y a pas eu mort d’homme » avant d’assener « que nul n’est censé ignorer la loi qui est la même pour tous ». Dès lors, comment ne pas lire la fragmentation du discours social entre « nous » et « eux », où l’alter est appréhendé comme suspect de facto ? Comment ne pas entendre la majorité revendiquer le respect des lois et les minorités clamer justice ? Dans ces situations, le droit ne peut plus faire l’économie du contexte social, compris comme « une série de faits, de pratiques sociales, de présupposés idéologiques explicites et implicites, de normes dites extra juridiques, d’opinions, d’attitudes, de croyances et de perceptions » (GaudeaultDesBiens et Labrèche, 2008, p.227). Les pratiques « limites », comme le profilage racial, ont l’assentiment de la majorité qui, se sentant menacée, légitime sournoisement leur recours par les institutions du maintien de l’ordre ; un passage à l’acte par procuration.

Comportements inattendus

L’un des ressorts des représentants du maintien de l’ordre est l’imposition de leur autorité par l’usage de la force, plutôt que la négociation par des méthodes de gestion de conflits et de résolution de problèmes. Cette solution autoritaire, quoique de moins en moins fondée sur la force coercitive, s’inscrit dans une logique de prévention par le ciblage d’infracteurs potentiels ou par le déploiement de dispositifs d’intervention différenciés selon le groupe d’appartenance.

Deux appels, deux mesures

En réponse à un appel de service pour une introduction par effraction, huit patrouilleurs, c’est-à-dire quatre autos-patrouille, arrivent sur les lieux avec gyrophares allumés et sirènes stridentes. À peine sortis de leurs véhicules, ces policiers ont déjà leur arme de service bien en main: l’adresse civique est celle d’un organisme de bienfaisance de la communauté jamaïcaine de Montréal. Quelques jours plus tard, un appel de service, également pour une introduction par effraction, est logé au 911. Deux policiers se présentent sans précipitation, ni gyrophares, ni arme de service au poing, à l’adresse civique indiquée, dans un quartier « pure laine » et « tricoté serré » de la métropole. Même type d’appel pour un même type d’événement. Deux quartiers assez semblables, pas plus criminogènes l’un que l’autre, avec une densité de population, des revenus familiaux et une pyramide d’âge similaires, une criminalité rapportée quasi identique et un sentiment de sécurité somme toute positif. Pourtant, deux modes opératoires radicalement différents.

Le profilage racial – appellation renouvelée du délit de faciès – se fonde sur un calcul probabiliste à partir du type de délit et du profil de l’infracteur potentiel et permettrait de prévenir des actes délictueux ou criminels. Certains groupes ethniques représenteraient, plus que d’autres, un risque élevé de dangerosité. S’ajoutent à l’ethnie les facteurs de l’âge, du sexe et de la situation socio-économique. Autrement dit, les cibles les plus fréquentes des contrôles d’identités et des fouilles seraient le jeune avec une coiffure Mohawk et des jeans déchirés, le jeune noir, latino ou arabe avec des pantalons « baggy » et une casquette, ou encore, le jeune Amérindien traînant dans les rues. La Commission ontarienne des droits et libertés de la personne définit le profilage racial ainsi :

« Le profilage racial englobe toute action prise pour des questions de sûreté, sécurité, ou de protection du public qui repose sur des stéréotypes fondés sur la race, la couleur, l’ethnie, la religion, le lieu d’origine ou une combinaison de ces facteurs, plutôt que sur un soupçon raisonnable, dans le but d’isoler une personne à des fins d’examens ou de traitement particulier (…) L’âge et le sexe peuvent également avoir une incidence sur l’expérience du profilage racial (…) Le profilage racial se distingue du profilage criminel, lequel ne prend pas pour base des stéréotypes, mais se fonde sur un comportement réel ou sur des renseignements relatifs à une présumée activité délictueuse de la part d’une personne qui répond à un certain signalement. En d’autres termes, le profilage criminel diffère du profilage racial, puisque le premier découle de preuves objectives d’un comportement délictueux, tandis que le second se fonde sur des présomptions stéréotypées.1»

La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec a repris cette définition en soulignant le rôle des personnes en autorité (policiers, douaniers, agents de sécurité). Ces caractéristiques du profilage racial inscrivent cette pratique dans le registre de l’arbitraire, de l’abus de pouvoir et de la discrimination, dans la mesure où il n’équivaut qu’à du harcèlement et se fonde sur des présupposés idéologiques et des représentations stéréotypées. Comment ne pas voir des situations d’inégalité et de discrimination face à ces pratiques autoritaires qui enveniment les rapports entre les groupes minoritaires et les forces de l’ordre disposant d’un pouvoir discrétionnaire ?

À ce propos, le chef du Service de Police de la Ville de Montréal reconnaît recevoir annuellement cinquante-cinq plaintes pour profilage racial ou, plus exactement, pour « comportements inattendus » de la part du personnel. Il affirme que ces comportements inattendus, loin d’être du racisme, seraient de l’incompréhension face à une culture et à des coutumes de la personne immigrante. Un peu court comme explication, d’autant plus que la quasi totalité des jeunes interpellés est née, scolarisée et socialisée ici. « Une culture et des coutumes immigrantes » ? On s’en reparlera. Aux dires du chef de police, une quarantaine de plaintes serait traitée par le Comité de déontologie policière et une quinzaine, par la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec. Il se réfère aux seuls cas rapportés et reconnus comme tels. Qu’en est-il du fameux « trou noir de la criminalité », de ce qui n’est pas rapporté, reconnu et comptabilisé ? Certains individus interpellés ne connaissent pas leurs droits de recours. D’autres, à tort ou à raison, ne croient pas que cela en vaille la peine car ils n’ont plus confiance dans le « système ». Enfin, quelques-uns craignent des représailles. Si l’on part du principe que seulement un crime commis sur quatre est rapporté, est-ce présomptueux d’avancer qu’au moins deux cents cas de profilage racial – ou de comportements inattendus – ont lieu chaque année à Montréal ? Comment expliquer le recours à de tels agissements au sein de l’appareil d’État ?

Policer l’apparence

Les représentants du maintien de l’ordre justifient le recours à de telles pratiques par la crainte éprouvée face à des individus d’une autre « race », le sentiment d’incompétence pour transiger avec cette diversité, ainsi que la pression de la hiérarchie pour obtenir des résultats dans la lutte aux incivilités. La peur évoquée renvoie aux histoires qui circulent sur les lieux de travail au sujet de la criminalité ethnique, des revendications des groupes minoritaires pour un traitement différencié, de leur côté grégaire et de leur refus d’intégration. Cette construction stéréotypée se trouve étayée et renforcée par la couverture médiatique, qui rappelle immanquablement l’origine ethno raciale dès qu’il est question de délinquance et de criminalité.

Le sentiment de ne pas être suffisamment compétent se rattache également à l’inconfort soulevé par les policiers. Le profilage racial pallie les connaissances lacunaires dans le champ des relations interethniques et les difficultés à appliquer au quotidien les fondements d’une police urbaine de proximité, dont les principes de médiation et de résolution des problèmes. Il s’agit alors de policer l’apparence et de donner l’impression du maintien de l’ordre. Finalement, la pression de la part des supérieurs est l’expression des attentes de la population quant à sa sécurité. Elle exige des résultats dans le respect des normes prescrites et une application rigoureuse des règlements municipaux. Depuis peu, la population est entendue.

En effet, en 2004, le Service de Police de la Ville de Montréal a déposé sa politique corporative et son plan d’action de lutte aux incivilités, qu’il définit de manière floue comme des gestes parfois anodins qui perturbent l’ordre public ou qui nuisent à la jouissance de l’espace public pour l’ensemble des citoyens (SPVM, 2004). Cette politique définit trente-quatre formes d’incivilités, réparties en deux catégories : les désordres physiques et les désordres sociaux. Cela va du simple fait de jeter son mégot de cigarette sur la rue à la destruction du mobilier urbain. Alors, pourquoi interpelle-ton surtout des jeunes hommes âgés de 15 à 24 ans issus de minorités visibles ? Tous les hommes naissent égaux en droit, mais comment expliquer, par exemple, qu’un jeune noir ait trois fois plus de chances qu’un blanc du même âge d’être interpellé par la police et quatre fois plus de chances d’être reconnu coupable ? Ne sont-ils pas des citoyens à part entière ?

Un crise qui couvre

Au-delà des seuls protagonistes, le profilage racial a des effets pervers et produit des « dommages collatéraux » au moins sur deux plans au sein de la société. Tout d’abord, une image négative de délinquance se cristallise dans les représentations collectives des communautés ethnoculturelles, à commencer par les jeunes des minorités visibles, surtout quand l’évènement est repris et amplifié par les médias et suscite l’expression ouverte de préjugés, de stéréotypes et de propos xénophobes. Souvenez-vous des quatre jeunes, dont trois Montréalais d’origine haïtienne, qui ont agressé une dame âgée en marchette et lui ont volé son sac à main. Dès le surlendemain, on a retrouvé dans les rues de ce quartier un tract décrivant la communauté haïtienne comme « une communauté immorale, sans valeurs, fainéante qui, depuis son arrivée, a contribué à la dégradation de la qualité de vie du quartier et profite des avantages que lui offre la société d’accueil ». Propagande haineuse en réaction à un crime contre la personne ; opprobre anonyme envers une communauté, en réponse à un délit individuel. Deux poids, deux mesures ?

Un second dommage collatéral concerne l’institution policière et ce qu’elle représente: le système de justice. De façon générale, la police est perçue par des segments entiers des groupes « racisés » comme un adversaire responsable de tous leurs maux. Les témoignages entendus à la radio et les lettres lues dans les journaux expriment la peur à l’égard des policiers, des agents de surveillance du métro et des autres acteurs du système de justice.

« C’est un système fait par les blancs, pour les blancs… De toute façon, avec la tête que j’ai, je suis déjà coupable… Quoiqu’on fasse, nous sommes et serons toujours suspects… Quand un flic m’interpelle, je sais maintenant quoi faire ; je laisse mes mains lousses et baisse la tête, comme un chien. (…) le système juridique reflète souvent les valeurs du groupe dominant… et que certains justiciables voient dans le droit un processus qui est tout sauf neutre, puisqu’ils le tiennent, à tort ou à raison, pour systématiquement hostile ou indifférent à leurs droits ou intérêts.» (Gaudreault-DesBiens et Labrèche, 2008, p.228)

La collaboration des groupes minorisés avec les officiels du système de justice devient plus difficile, voire impossible. Il y a un réel danger, au sein de ces communautés qui ont intériorisé la fracture sociale et le discours du « nous » et « eux », de voir des individus commettre des actes délictueux. Il suffirait qu’une intervention policière tourne mal pour assister à une nouvelle irruption de violence. Personne n’a besoin de cela. Pourtant, la crise couve sous les braises de l’exclusion, la pauvreté et l’indifférence des pouvoirs publics. Prenons garde à ne pas les attiser.

Le contexte social du droit : pour une justice juste ?

Égalité et liberté formeraient, nous dit-on, le substrat de toute société véritablement démocratique ; une telle société ne saurait avaliser l’exclusion, restreindre et priver de leurs droits les minorités. Gaudreault-DesBiens et Labrèche (2008) nous rappellent le point de vue du doyen Daniel Proulx, pour qui « l’égalité n’est rien d’autre en réalité que le droit de jouir concrètement des mêmes libertés que les autres, quelle que soit la condition particulière d’une personne ou du groupe à travers lequel la société la voit et l’évalue » (p. 239). Bref, l’égalité constitue une norme au contenu spécifique et un droit fondamental consacré dans l’ordre juridique de notre démocratie. Il appartient à toutes les branches de l’État, et non aux seuls tribunaux, d’assumer leur responsabilité dans sa mise en œuvre. De ce point de vue, il est pour le moins surprenant qu’un des bras de l’État – l’institution policière, en l’occurrence – déroge à ces principes en tolérant ou justifiant la pratique du profilage racial. Comment expliquer que cette institution ne se sente pas soumise aux mêmes obligations et devoirs démocratiques, en ne reconnaissant pas la liberté de circulation, ni l’égalité de traitement à des jeunes issus de l’immigration ou appartenant à une minorité visible ?

Le profilage racial procède de croyances, d’opinions, d’attitudes et de présupposés idéologiques projetés sur des individus, à commencer par les jeunes des minorités visibles, au nom de dérogations au code de procédures pénales et d’infractions aux règlements municipaux. Comme l’image réfléchie par le miroir, le contexte social s’appuie aussi sur les prémisses que sont les présupposés idéologiques, croyances, opinions et attitudes. Puisque le droit n’est pas neutre, « qu’il se fonde sur l’expérience et constitue une expérience » (Idem., p. 227), pourquoi ne pas concevoir cette non neutralité comme point d’appui pour prendre fait et cause en faveur des discriminés ? Peuton imaginer plus belle occasion que de considérer le contexte social comme un levier pour concrétiser l’impératif d’égalité des individus, adapter la pratique usuelle et revisiter les habitus culturels du droit érigés sur la preuve, les faits et l’évidence ?

Il y a urgence. Urgence de réaffirmer haut et fort les principes d’égalité et de liberté comme substrat de notre société démocratique. Urgence, pour les institutions du maintien de l’ordre et les tribunaux, de réformer en profondeur leur culture professionnelle et de mettre fin aux pratiques de profilage racial. Urgence de rebâtir la confiance des minorités visibles et de leurs jeunes envers l’institution de la justice et de démontrer que cette institution traite chaque citoyen en toute équité, indépendamment de son origine ethnique, culturelle ou religieuse. Enfin, il y a urgence, car la pérennité de nos valeurs et institutions démocratiques est en cause.

Agir sur le mal-être ou pour le bien-être? : Intervenir auprès des populations marginalisées

Le maintien et l’amélioration du bien-être des populations est affiché comme un des principaux objectifs du système de santé et de services sociaux au Québec. Cependant, le terme de « bien-être » demeure flou pour la plupart d’entre nous, chercheurs et intervenants. Que signifie agir pour le bien-être des personnes ? Dans quelle mesure est-il possible d’agir pour le bien-être dans le cadre de nos interventions ? Est-il pertinent et possible d’avoir pour objet de recherche le bien-être des usagers ?

Une rencontre s’est déroulée récemment au CLSC des Faubourgs, rassemblant des intervenant(e)s de l’Équipe Itinérante du CSSS de Laval et de l’Équipe Itinérance du CSSS Jeanne-Mance, ainsi qu’une équipe de recherche du CREMIS. L’objectif principal de cette rencontre était d’échanger autour des défis et enjeux rencontrés par les équipes itinérance de Montréal et de Laval et d’alimenter les réflexions par différents questionnements et constats qui ont émergé du projet de recherche-action participative et évaluative réalisé par le CREMIS et l’Équipe Itinérante de Laval durant l’année 2006-07(1). Ce projet avait pour but d’évaluer l’impact des interventions de l’Équipe Itinérante sur le bien-être et la santé des populations marginalisées à Laval et, si nécessaire, de proposer des pistes de transformation ou de consolidation des pratiques. Avant la rencontre, les intervenants avaient été invités à lire le rapport de recherche qui fait état de la démarche de recherche et des principaux constats dégagés. Certains éléments de ce rapport ont été repris au début de la rencontre et ont permis de lancer la discussion. Les quelques pages que vous tenez entre vos mains ou lisez à l’écran ont pour but de rendre compte le mieux possible de la richesse des échanges qui ont eu lieu après cette présentation et d’éclairer les questions liées au bien-être, évoquées précédemment. Ainsi, à partir de cette rencontre, l’équipe de recherche a pu dégager certains constats qui ont été regroupés en quatre enjeux principaux : 1) l’intervention et le bien-être des usagers, 2) le statut des équipes itinérance au sein du réseau de la santé et des services sociaux, 3) la communauté des intervenants, et 4) la présence de la recherche dans les milieux de pratique.

L’intervention et le bien-être des usagers

Le projet de recherche-action évaluative et participative (RAPE) réalisé à Laval était centré sur les populations marginalisées et leur bien-être, plutôt que sur les services et leur efficacité. Cette perspective d’emblée originale a permis de mieux comprendre les usagers des services de l’Équipe et de constater qu’au-delà des caractéristiques individuelles issues de diagnostics sociaux et médicaux, ce qui unit les usagers est d’abord le fait qu’ils ont des besoins en termes de bien-être et de santé qui ne sont pas ou ne peuvent pas être pris en charge par le réseau « classique » de santé et de services sociaux. Ainsi, les personnes se situent dans une « zone grise » pour des raisons à la fois individuelles, matérielles, structurelles et relationnelles. Ce constat est partagé par l’Équipe Itinérance du CLSC des Faubourgs, qui remet par exemple en question l’appellation même de l’équipe, qui peut agir comme une étiquette stigmatisante pour les personnes qui font appel à ses services.

Constat : La population rejointe par l’Équipe Itinérante de Laval et l’Équipe Itinérance de Montréal est diversifiée en termes de profils et de problématiques. Au-delà de l’étiquette « itinérante ou à risque », cette population peut d’abord être définie par sa position marginalisée au sein du réseau de santé et de services sociaux.

Les personnes rejointes par les équipes itinérance peuvent parfois faire l’objet de deux types de diagnostics stigmatisants : un diagnostic « social » (ex. itinérance) et un diagnostic médical (ex. troubles persistants de santé mentale). Nécessaires dans le cadre des interventions en réseau, ces diagnostics tendent toutefois à réduire la personne à une catégorie (« compartimentation ») et cloisonne l’intervention dans une logique symptômes-diagnostic-traitement qui n’est pas toujours appropriée pour les usagers, dont les besoins n’entrent pas toujours dans les cases définies par le système. Les usagers en viennent parfois à s’approprier ces étiquettes qu’on leur accole et à se catégoriser par eux-mêmes (comme itinérants, toxicomanes par ex.). La définition de soi passe alors par la mise en avant d’une problématique sociale ou de santé. Or, les intervenants rappellent que la personne est plus que sa maladie et qu’il faut aller au-delà des problématiques de la personne pour la considérer davantage dans sa globalité et comprendre le processus qui a présidé à ses conditions de vie.

Constat : Qu’il soit social ou médical, le diagnostic formel cloisonne l’intervention et catégorise les personnes à partir de leurs problématiques.

Un des éléments centraux qui ressort de la discussion est l’importance de penser la population à partir de ce qui contribue à son bien-être, et non de la penser a priori comme un problème. Il s’agit de renverser une vision dominante et d’agir pour le bien-être des personnes plutôt qu’uniquement sur leur mal-être. Selon les intervenants, cette perspective orientée vers le bien-être implique deux éléments : 1) bénéficier d’une marge de manœuvre dans l’intervention qui laisse un espace et un temps pour le dialogue entre l’intervenant et l’usager et pour une prise en compte effective de ce qui pourrait contribuer à améliorer son bien-être. 2)travailler avec les compétences de la personne, qui a une connaissance de ses besoins et aspirations en termes de bien-être.

Constat : Il est nécessaire de travailler avec les compétences de la personne, en fonction de ce qui contribue à son bien-être.

Il y a unanimité entre les intervenants sur la nécessité et la possibilité de concilier une approche en termes de diagnostics avec une approche orientée vers le bien-être des personnes, c’est-à-dire de concilier des objectifs relevant à la fois des orientations bureaucratiques, universalistes et standardisées des pouvoirs publics, avec des objectifs centrés sur la considération du bien-être et la spécificité des besoins de certaines personnes, qui n’entrent pas dans le cadre standard. Les situations rencontrées par les intervenants sont complexes. Pour cela, il est important de considérer la personne dans sa globalité, c’est-à-dire de considérer ce qui contribue et nuit à son bien-être. Ainsi, le diagnostic offre un cadre de travail nécessaire (ex. importance du traitement chez un diabétique) dans la mesure où il ne stigmatise pas les individus et où l’intervention ne s’y limite pas toujours.

Constat : Il est nécessaire de considérer la personne dans sa globalité, c’est-à-dire en considérant à la fois son bien-être et son mal-être, et en conciliant le diagnostic formel avec une approche souple et chaleureuse qui situe le bien-être de l’usager au centre de l’intervention.

Les statuts des équipes itinérance au sein du réseau de la santé et des services sociaux : l’enjeu de la « zone grise »

Les services courants de première ligne s’adressent en droit à toute la population du territoire du CSSS. Les intervenants du CSSS sont ainsi habitués à intervenir dans un certain cadre défini par le Ministère des services sociaux et de santé. Les critères d’évaluation des interventions sont fixés en fonction de cette mission généraliste. Pour un certain nombre de raisons (moyens limités des équipes, ruptures de certains personnes avec le réseau de services sociaux et de santé, approche trop impersonnelle), les services courants ne permettent pas ou peu de combler les besoins en matière de santé de certaines personnes. Ce cadre d’intervention est trop rigide pour les Équipes itinérance qui interviennent auprès de ces populations. Les intervenants des Équipes doivent développer des pratiques spécifiques d’intervention et accepter parfois de ne pas savoir où ils vont. Ils évoquent également leur difficulté à avoir des résultats s’ils se fient aux indicateurs du CSSS.

Constat : Le travail des membres des Équipes itinérance auprès des populations marginalisées révèle l’inadéquation de cadres et normes traditionnels de l’intervention en CSSS. Les besoins spécifiques des populations marginalisées déjouent les cadres généralistes des services courants et appellent une réponse particulière.

Les équipes travaillent au sein d’un réseau qui connaît lui-même des modifications. Les intervenants craignent, avec le passage des CLCS aux CSSS, une perte de vue progressive du local et du savoir-faire communautaire. Le secteur communautaire connaît lui aussi des changements profonds et s’institutionnalise (exigences de plus en plus sévères de la part des bailleurs de fond, faiblesse et précarité du financement).

Ces changements interrogent la place des Équipes itinérance au sein du réseau. Les intervenants sont au centre d’un rapport entre des populations – avec des besoins en matière de santé et de bien-être – et la direction du CSSS – qui, à cause de sa distance avec les populations et de ses exigences d’un certain niveau de standardisation, propose des cadres qui ne sont pas toujours appropriés aux besoins de ces populations. Les intervenants se demandent comment ils doivent réagir. La conciliation des besoins des personnes rencontrées par les équipes avec les exigences et les cadres développés par le réseau pose problème dans certains cas. Les Équipes sont là pour agir auprès des populations marginalisées. Elles ont besoin d’une certaine marge de manœuvre en matière d’intervention mais la « normalisation » des services semble parfois travailler dans un sens contraire. Toutefois, les intervenants notent l’existence d’une ouverture chez la direction qui permet de négocier cet espace de liberté nécessaire à l’intervention.

Ces discussions mettent en jeu le mandat et l’existence même de ces Équipes. Quelle est la pertinence d’avoir des équipes spécialisées en itinérance ? Est-ce que cela ne conduit pas, dans une certaine mesure à un « déresponsabilisation » des autres services du réseau ? Plusieurs intervenants réfèrent à l’Équipe itinérance, non seulement les personnes itinérantes, mais aussi les personnes en difficulté dont la situation est complexe, les personnes qui ont une « allure d’itinérant » sans pour autant être dans la rue ou encore, les personnes qui font une « mauvaise utilisation des services ». Ces personnes sont ainsi catégorisées comme étant « à problèmes ». Le système a de la difficulté à s’adapter aux besoins spécifiques des populations et certains services leur réfèrent des populations qui ne rentrent pas tout à fait dans leurs « cases ».

Constat : Les membres des Équipes itinérance se questionnent sur leur identité dans un contexte d’évolution du système de santé (et des CSSS) qui semble perdre de vue l’ancrage communautaire, la proximité avec les populations qu’avaient établie les CLSC et réduire leur liberté d’intervention.

Selon eux, le réseau de services sociaux et de santé encourage peu les interventions qui permettraient plus de souplesse et de proximité avec des populations en soutenant qu’elles sont plus coûteuses sans pour autant être plus efficaces. Pour les membres de l’Équipe, offrir de tels services ne coûte pas toujours plus cher. Cependant, ces services ne peuvent pas être considérés « efficaces » si on se rapporte aux outils d’évaluation proposés par le réseau lui-même. Ces interventions sont efficaces à un autre niveau, qui n’est pas mesuré par les outils conventionnels. Elles le seraient par de nouveaux outils d’évaluation qui prendraient notamment en compte les dimensions du bien-être.

Constat : Ni l’argument des coûts, ni celui du manque d’efficacité ne tiennent pour justifier l’absence ou la faiblesse des services de proximité, adaptés aux besoins des populations. En revanche, dans les deux cas, on remarque une résistance du réseau à perdre un contrôle sur  les populations, du moins dans un premier temps, jusqu’à preuve d’efficacité et de réduction effective des coûts.

La communauté des intervenants

Les intervenants (médecins, travailleurs sociaux, infirmières) ont rappelé à plusieurs reprises leur appartenance à une communauté d’intervenants plus large, qui va au-delà de l’appartenance à une Équipe itinérance. Ainsi, les intervenants font partie d’une institution (le CSSS), d’un ordre professionnel et, plus globalement, du réseau de santé et de services sociaux. Ils travaillent également en collaboration avec le milieu communautaire, les services municipaux et les policiers. En intervenant auprès des populations marginalisées à Montréal et à la Laval, ces équipes ont développé un ensemble de savoir-faire et de connaissances qui pourraient être partagés avec les autres acteurs du réseau public, corporatiste et communautaire. Comme intervenants, ils rappellent leur responsabilité collective à l’égard du bien-être des populations auprès desquelles ils interviennent. Ils ont un contact direct que la plupart des décideurs n’ont pas. Les changements dans le système peuvent commencer à travers la rencontre avec les usagers, en changeant sa propre pratique d’intervention et par le biais d’ actions collectives, par exemple la rédaction d’un document qui serait diffusé au sein du réseau. Ainsi, les intervenants rappellent l’importance d’amener une autre vision de ce que pourrait être le travail auprès des populations marginalisées.

Constat : Le partage et l’échange de savoirs et d’expériences, de même que des actions collectives (ex. rédaction d’articles, de lettres) sont envisagées pour améliorer les pratiques destinées aux populations marginalisées.

Enjeux de la recherche

Les chercheurs attribuent deux enjeux principaux à la recherche en milieux de pratique. D’abord, un enjeu d’amélioration de la compréhension collective des faits (au travers de l’étude des populations, des trajectoires, des interventions). Ensuite, un enjeu stratégique (de diffusion des résultats, communication, dialogue entre les acteurs de la recherche). De ce point de vue, les chercheurs doivent, par exemple, mettre de l’avant les données significatives issues de la recherche, proposer des redéfinitions d’outils statistiques, de nouvelles mesures de l’« efficacité » de l’intervention et du bien-être. Les chercheurs bénéficient paradoxalement, dans les recherches qu’ils font auprès des personnes itinérantes, d’une liberté de recherche qu’ils trouvent rarement ailleurs. Ils ont un champ ouvert à des pratiques alternatives d’intervention et de recherche dont ils doivent profiter.

L’impact de leur recherche doit idéalement s’établir à plusieurs niveaux : sur les populations et la perception de ces populations (par exemple par des redéfinitions des populations), sur les pratiques des intervenants et des chercheurs eux-mêmes et enfin, sur l’ensemble du réseau de santé et de services sociaux.

Constat : L’émergence de ce type de recherche qui établit une alliance entre les populations, les intervenants et les chercheurs représente une force stratégique pour améliorer le réseau et les services.

Intervenir pour le bien-être

Intervenir pour le bien-être amène les intervenants et les chercheurs à dépasser les diagnostics médicaux stigmatisants ou l’imposition d’une étiquette sociale comme celle d’« itinérant » pour considérer la personne plus globalement, selon ses aspirations, son parcours et les rapports sociaux dans lesquels elle est inscrite. Cependant, dans le contexte actuel où les enjeux d’efficacité et de contrôle dominent le paysage, intervenir pour le bien-être oblige également à questionner les rapports sociaux dans lesquels sont inscrits les intervenants dans le réseau public. Si des contraintes pèsent sur les ceux-ci, des possibilités s’ouvrent également à eux afin d’améliorer leur impact sur le bien-être des populations marginalisées.

« Agents d’intervention » en première ligne : aux avant-postes

CLSC1 des Faubourgs, site Sanguinet, 8h du matin. Un agent d’intervention ouvre les portes du centre. Il nous raconte son dialogue avec des usagers : « Un usager me demande : « Pourquoi il faut que j’attende ? » Je lui réponds “Monsieur, on a ouvert à 8 h. L’enregistrement commence juste à 8 h 15, les infirmières, elles, commencent à 8 h 30, tout le monde va voir l’infirmière avant à 8 h 30, car elle fait un triage”. Et puis une autre usagère : “Bien, pourquoi je suis arrivée la première, puis je suis la troisième à passer ?” “Parce que l’infirmière, elle fait un triage. Le triage, ça veut dire que si monsieur, il lui manque un doigt, il va passer avant vous. Pensez-vous vraiment que ce monsieur va rester avec sa main coupée en arrière de vous, là ?” La dame, elle me regarde et comprend mieux. Tu ne peux pas juste arriver puis dire “je suis la sécurité, puis c’est comme ça” ».

Officiellement, le CSSS attend d’un agent d’intervention qu’il « assure le maintien de l’ordre et la surveillance, contribue à la sensibilisation du personnel et de la clientèle sur les comportements sécuritaires en appliquant les politiques et directives en vigueur. Il effectue des tournées, collabore à la résolution de situations de crise en partenariat avec les employés et la police. Bref, il contribue à offrir un environnement sécuritaire pour permettre au site de réussir sa mission première qui est d’offrir des soins » nous explique Bruce Lapointe, coordonnateur en mesures d’urgence et sécurité civile au CSSS.

Mais comment ces missions sont-elles assurées au quotidien ? En arrivant au site Sanguinet, le visiteur est accueilli par l’un des agents d’intervention : vêtus d’uniformes, ils en imposent par leur gabarit. Ceux-ci se relaient à différents endroits stratégiques, dont la porte d’entrée et la salle d’attente du deuxième étage. Depuis le comptoir d’entrée, ils filtrent et orientent les usagers vers les différents services : clinique médicale, clinique jeunesse, santé mentale, etc.

Nommés « agents de sécurité » par commodité, ils revendiquent l’appellation d’agents d’intervention : « C’est le seul endroit au CSSS où ils sont appelés ainsi, car contrairement aux autres sites, l’intervention physique fait partie de leur mandat lorsque la situation l’exige », nous explique M. Lapointe. Ils travaillent pour le compte de BEST, division « sécurité évènementielle » de GardaWorld, normalement spécialisée dans la gestion d’évènements d’envergure. La sous-traitance des services de sécurité auprès de cette agence privée a été amorcée en 2000 à la suite d’incidents critiques, dont la prise en otage d’une infirmière. À l’intersection du récit de vie et du récit de pratique, deux des trois agents du site Sanguinet nous racontent leurs parcours et expériences.

Origines

Le père de Victor vient du Chili et sa mère, de Melilla, enclave espagnole au Maroc. Il nait dans le quartier Côte-des-Neiges à Montréal, « un milieu pas mal rock’n’roll » et « ultramulticulturel ». Ils déménagent en famille à Repentigny dans l’idée de vivre dans un environnement sécuritaire. Lorsqu’il se remémore cette banlieue, il évoque une ville « complètement raciste, car là-bas il n’y avait aucun immigrant ». Ce racisme latent vécu au quotidien, notamment à l’école, se manifeste radicalement à travers les actions de Skinheads sévissant dans le coin. Afin de protéger ses proches, les « plus faibles » et lui-même de cette minorité violente, adolescent, il monte une sorte de « gang » d’autodéfense.

Né à Sherbrooke, Martin se dit « Québécois d’origine vietnamienne ». Ses parents, réfugiés politiques ayant fui le Vietnam en 1975, ont eu « peu de temps pour s’adapter » et se sont lancés avec succès dans la restauration. Martin est lui aussi témoin d’actes de violence envers « les plus faibles » et réalise qu’il pourrait lui aussi être victime d’intimidation « en tant que minorité visible ». Commencent alors l’entrainement physique, puis les arts martiaux : « Quand je voyais le monde écœurer les plus faibles, je prenais position, c’est là qu’a commencé la sécurité ».

Après des études en hôtellerie-restauration et dix ans de travail dans les bars, Martin obtient son premier contrat dans la sécurité, avec BEST qui l’aide à perfectionner ses compétences par des formations et des placements dans l’évènementiel. Quant à Victor, après plusieurs « petites jobs », il s’inscrit dans une académie enseignant différents aspects liés au métier d’agent de sécurité (versant légal, normes de comportement, autodéfense). Il enchaine des contrats pour différentes agences, mais critique l’encadrement et l’individualisme au sein des équipes. À BEST, il a trouvé « comme une famille ».

Les filtreurs

En arrivant au site Sanguinet du CLSC des Faubourgs, Victor reçoit une feuille décrivant ses tâches, mais la réalité va bien au-delà : « Je me sens moi-même ici… je ne suis pas forcément les règlements au pied de la lettre, mais je trouve que je fais une bonne job. Car ici, les gens sont très différents des autres CLSC. C’est unique ici ». Martin confirme : « Faut pas oublier, nous on est un CLSC spécifique, on a de la clientèle régulière qui vient, M. et Mme Tout le Monde qui rentrent avec les itinérants ou les personnes ayant des problèmes de santé mentale ». Comment parviennent-ils à composer avec une clientèle aussi hétéroclite ?

Tout d’abord, pour instaurer un climat de confiance, informalité, convivialité et proximité sont de rigueur. « Si tu arrives et tu dis “Bonjour Monsieur, comment ça va aujourd’hui? Qu’est-ce qu’on peut faire pour vous?”, quand tu utilises le “vous”, il y en a qui sont offusqués. Chaque personne a une mentalité différente, mais quand tu vois une personne entrer, tu vois quel genre de personne elle est. Si c’est une personne agressive, si elle aime faire des jokes ». Victor adapte son langage et son registre de langue en fonction de ce type d’observation et de la manière dont, sur le moment, il interprète les interactions. Il connait cela « de la rue, de [son] enfance. Ce n’est pas en allant en formation que t’apprends ça ».  Cela permet de désamorcer les situations tendues et constitue, à ses yeux, une forme de « prévention ». En outre, travailler sur ce site l’a amené à changer son propre regard sur les personnes en situation d’itinérance : « Ils sont ce qu’ils sont. Certains sont dans la rue et n’ont pas les moyens de s’en sortir ou ne les connaissent pas ». De son côté, Martin qui admet avoir eu « des préjugés » et « une certaine intolérance » vis-à-vis des personnes à la rue avant de travailler au site Sanguinet, a également nuancé sa perception : « Il y a des parenthèses ou il y a des nuances qui rentrent en ligne de jeu », comme le fait d’être âgé donc « plus vulnérable » ou de présenter des problèmes de santé mentale.

Alors que son mandat concerne « l’accueil, la réception, l’orientation (…), la prévention et l’intervention, that’s it! », « l’entregent avec le monde, le côté interrelationnel » semblent des savoir-être importants pour Martin. Car pour exercer son métier dans ce qu’il appelle « un panier à problèmes », il faut savoir faire preuve de discrétion, de confidentialité et d’une bonne écoute. « S’ils me parlent de leurs problèmes, je vais écouter, mais je vais les laisser parler, j’ai une bonne oreille (…) faut pas leur dire “Monsieur je ne suis pas intéressé, montez en haut” [sinon] ils se fâchent. Cela prend plus que la force physique, le gabarit, les gros bras. » De fait, le recours à l’intervention physique est peu fréquent. Selon Martin, si ces situations arrivent moins régulièrement, « c’est à cause de la stabilité : ils nous reconnaissent puis ça se parle entre eux autres ». « Ça fait cinq ans que je suis là, donc ils voient tout le temps ma face, du lundi au vendredi. Ils savent que je suis là, puis des fois ça aide ».

C’est lors des moments de tension avec certains usagers qu’il convient de conserver sang-froid et contrôle de soi. D’où la nécessité d’une certaine « maturité », leur fera insister Khalid, le troisième agent d’intervention. Quand Martin se fait dire « Hey, le gros, t’as pas réussi à rentrer dans la police ? », préjugé fréquent envers les agents de sécurité, il doit garder son calme : « Être autoritaire, c’est pas juste crier, c’est pas juste parler fort,  c’est pas juste imposer son gabarit. Être autoritaire, c’est savoir s’imposer physiquement, oui, mais avoir le contrôle de soi. Pour avoir le contrôle, faut que t’aies des connaissances ».

Par exemple, aux usagers qui s’insurgent contre les délais d’attente lors des journées « médecins sans rendez-vous », il explique le fonctionnement de la prise en charge médicale où la priorité est évaluée par des infirmières. « On est des filtreurs », nous dit Victor. Il devient alors essentiel de connaitre l’organisation interne du CLSC, afin de les guider efficacement vers le service adapté. Les interactions et les discussions informelles avec le personnel et les usagers permettent de construire les connaissances nécessaires pour mener au mieux leurs missions.

Tisser des liens

À la demande des autres employés du site ou sur initiative personnelle, les agents d’intervention sont amenés à sortir de leur fonction. Ils peuvent par exemple s’improviser traducteurs auprès de la clientèle, voire épisodiquement prêter main-forte pour divers problèmes techniques ou d’entretien. L’avantage réside selon Victor dans le fait de pouvoir répondre, de façon improvisée, à des besoins immédiats – ou de pallier le manque de personnel spécialisé (ex. : interprète) – en évitant de lourdes procédures administratives et des délais d’attente.

Quant au rapport à la clientèle, Martin et Victor se renvoient complaisamment la balle : l’un prendrait davantage de distance tandis que l’autre serait plus dans la dimension émotionnelle. Victor valorise le côté « social » ou « humain » de son travail. Passer du temps avec des personnes venant « jaser » au comptoir peut entretenir une certaine proximité. Sans pour autant être inscrites dans un rapport d’intervention sociale, ces relations informelles ponctuelles ou quotidiennes peuvent avoir une incidence sur des trajectoires de vie. Au-delà de l’aspect anecdotique, certaines histoires racontées par Victor montrent un dépassement du rôle associé à sa fonction. Il relate ainsi le cas d’un « petit vieux, un dur à cuire » qui parlait très peu le français et qu’il a amené à recourir aux refuges et à s’alimenter, ce qu’il refusait obstinément. En lui parlant en espagnol, il devient un interlocuteur de confiance. Victor lui fait travailler sa mémoire en présentant des photos dénichées sur internet, fragments de son passé de footballeur. « C’est ce qu’il faut faire. Leur rappeler qui ils sont, d’où est-ce qu’ils viennent ». Mais tisser des liens avec des personnes en difficulté nécessite une certaine distance, reconnaîtra Victor, qui en a pris conscience à la suite du décès d’un itinérant auquel il s’était attaché. Il l’avait « encouragé à sortir de la drogue, de la rue et [il lui a] donné un bon coup de pied au cul ». Il souligne que si cet homme a atteint ce à quoi il aspirait – avoir un chez soi pour recevoir son fils avec qui il n’était plus en contact – cela n’a pu se faire qu’à la suite d’une thérapie et d’un suivi social assurés par les intervenants du CLSC. Son soutien informel – le côté « humain » de son travail – est présenté comme complémentaire à la pratique professionnelle de ces derniers.

L’attachement

Bien qu’ils entretiennent de bonnes relations avec les autres employés du site, Victor estime que les visées des travailleurs sociaux peuvent entrer en contradiction avec les logiques inhérentes au rôle d’agent d’intervention. Pour exemple : « Les travailleurs sociaux ne veulent pas de violence et disent “laisse-le aller, il est comme ça, ce n’est pas de sa faute. On veut travailler avec lui” [à propos d’un usager intimidant] » alors qu’il doit assurer la sécurité des autres employés qui n’ont pas nécessairement accès au dossier individuel spécifiant que la personne présente des troubles mentaux. Comme il l’ajoutera d’une manière imagée : « Eux autres [les travailleurs sociaux] accompagnent les personnes marginalisées pour sortir de la rue, nous autres, on peut être amenés à les accompagner vers la sortie ». Même si cette tendance s’atténue avec le temps, il estime qu’une meilleure concertation serait bienvenue : « Eux autres [les travailleurs sociaux], ils ont sûrement des réunions entre eux. Mais nous autres, on n’est jamais impliqués là-dedans. C’est ça le problème : on ne voit pas la même chose qu’eux autres ». Malgré les marques de sympathie qu’ils reçoivent au quotidien, leur implication au sein de l’institution n’est pas toujours (re)connue. Martin doit par exemple « parfois justifier [son] rôle » auprès de certains employés qui n’entrevoient pas que derrière le guichet, les agents d’intervention scrutent les images des caméras, assurant également la sécurité du personnel.

Ces considérations posent la question de leur statut au sein de l’établissement. Martin déplore qu’en tant qu’« agence privée mandatée par le CSSS qui est notre client », il n’ait reçu aucune formation au CSSS. C’est plutôt sa curiosité personnelle qui l’a amené à s’informer sur « le code blanc » (signalant une personne violente dans le protocole codifiant les incidents critiques). Il comprend que ce soit des « coûts extra » pour le CSSS, mais les formations offertes par GARDA ne correspondent pas forcément à la réalité du terrain. Toutefois, s’il est resté aussi longtemps en poste au CLSC, c’est qu’il ressent comme un « attachement », notamment vis-à-vis du personnel dont il connait pratiquement tous les noms. Victor, quant à lui, a vraiment pris conscience de son statut lors d’un évènement récent. En état de choc après la découverte sur le site d’une personne décédée d’overdose, il regrette que l’aide psychologique reçue se soit plutôt faite informellement, contrairement à Martin qui a trouvé cela approprié. Il explique cela par le fait qu’« on n’a pas le même statut, pas le même syndicat [que les employés du CSSS]. Je suis comme à part ». S’il pense que le volet « social » de son travail pourrait être davantage reconnu, il insiste sur le fait qu’il ne le fait « pas pour de l’argent », mais surtout, parce qu’il a « trouvé une famille ici. Pour moi, c’est unique, c’est la meilleure job que j’ai eue ». Cela fait maintenant trois ans qu’il travaille au CSSS, phénomène plutôt rare dans un métier où la rotation est de mise.

Finalement, Martin s’interroge : « Un bon agent de sécurité, c’est comme un soldat. Il suit à la lettre les directives ou c’est quelqu’un qui prend des initiatives? Les règlements sont là et ils sont là pour être suivis à la lettre, est-ce que c’est ça un bon agent de sécurité? Oui, c’est ça. Mais il faut faire la distinction entre Sanguinet et les autres CLSC. Ici, c’est important d’essayer d’avoir un bon jugement ».

À part

En raison de la configuration des lieux et du sens qu’ils donnent à leur fonction, ces agents se retrouvent en quelque sorte aux avant-postes de services de première ligne du réseau de la santé et des services sociaux. Si la sous-traitance à une agence privée a eu lieu en partie pour des questions de spécialisation en matière de sécurité, leurs récits interrogent leur statut au sein du CSSS. Certes, les relations qu’ils entretiennent avec les employés font qu’ils auront accès à de l’information sur certains modes de fonctionnement interne ou qu’ils pourront toujours compter sur un soutien moral, mais cela se déroulera de manière informelle et interpersonnelle. Le fait que formellement ils ne soient pas impliqués et n’aient pas accès aux activités de concertation ou de formation les positionne dans une représentation limitée de leur fonction : membres à part entière du CSSS, ils restent, en un sens, entièrement à part. Finalement, leur polyvalence, s’appuyant sur différents savoirs expérientiels, appelle une reconnaissance de leur rôle allant au-delà de la simple intervention physique qui, en fin de compte, semble anecdotique. L’utilisation courante de la dénomination « agents de sécurité » n’est sans doute pas anodine : elle renvoie au rôle auquel ils peuvent se sentir confinés.

L’intervention auprès des familles en orthophonie : dans les souliers de l’autre

Hugo Adam-Côté, orthophoniste au Centre de santé et de services sociaux (CSSS) Jeanne-Mance, travaille avec des familles et des enfants en situation de pauvreté. Au printemps 2013, il a participé au 14ème atelier international sur les discriminations et les inégalités organisé par le CREMIS et Clé-Nord-Pas-de-Calais à Lille en France. Il fait part ici de l’impact de cette expérience sur sa pratique quotidienne.

Mars 2013. Premiers beaux jours du printemps vécus à Lille en France pendant le 14ème atelier du CREMIS sur les discriminations et les inégalités. Une rencontre improbable de différents univers mais dont les domaines d’action se côtoient ou se croisent : enfance, jeunes de la rue, santé mentale adulte, familles, itinérance, personnes âgées… Tout en étant dans un continuum, la réunion de ces univers permet d’aborder d’autres angles d’approche, de se mettre dans les souliers de l’autre et de travailler à partir des différences que l’on porte. Croiser les univers provoque également l’émergence d’idées qui, parfois, s’entrechoquent. Certains vivent l’expérience dans l’émotion. Or, ces collisions, qui résultent des différences qui peuvent s’imprimer dans les méthodes de travail ou le langage utilisés au sein des différents milieux de référence, sont créatrices et représentent de véritables défis. Elles défont la croyance populaire selon laquelle les intervenants sont imperméables aux préjugés, notamment dans les moments sous tension.  La semaine passe aussi vite que la rapidité avec laquelle les liens se nouent. Je vois des jeunes grandir à travers la semaine, pris sous l’aile de personnes plus âgées jouant un rôle de mentors.

Au retour, la flamme continue d’animer un noyau d’irréductibles déterminés à faire changer les façons d’intervenir. En croisant mon regard avec celui d’autres intervenants et d’autres acteurs, j’ai pu mettre des mots sur des situations auxquelles je pensais depuis longtemps. Les discussions ont été prolifiques, mais il faut maintenant réfléchir à des stratégies d’action à mettre en œuvre dans nos milieux respectifs d’intervention. En incorporant l’expérience à Lille dans notre pratique quotidienne, en se mettant dans les souliers de l’autre pour mieux le comprendre, en provoquant des réunions régulières entre utilisateurs de services, chefs de programme, gestionnaires et intervenants, il est possible de faire évoluer positivement les organisations. Il faut garder cette flamme vivante et lui donner une voix. Quelques mois plus tard, la réalité – une réalité constituée de décisions à prendre, d’investissements en temps et en énergie malgré des emplois du temps déjà chargés – nous rattrape et souffle doucement sur cette flamme qui n’en continue pas moins de brûler. L’atelier vécu à Lille invite à prendre du recul et à se repositionner vis-à-vis du système dans lequel nous évoluons.

À la loupe

En effet, si les intervenants prêtent généralement attention à la question des discriminations, le système peut en revanche y être sourd et aveugle en raison de sa rigidité. Chaque personne ayant son histoire de vie, les familles et les enfants que je rencontre ne vivent pas des situations homogènes et peuvent nécessiter des temps de rencontre qui vont du simple au double, en fonction des circonstances. De plus, il n’est pas rare que des familles ne se présentent pas à un rendez-vous ou l’annulent. Elles sont alors souvent perçues comme refusant de se rendre disponibles pour saisir les perches tendues et peu motivées pour améliorer leur situation. Toutefois, la réalité est plus complexe.

D’une part, les familles sont notamment accaparées par un ensemble de préoccupations comme pourvoir à des besoins de première nécessité tels que se loger ou se nourrir avec peu de ressources financières. Dans ce contexte, on imagine aisément que le développement du langage chez l’enfant ne soit pas une priorité sur la liste des familles défavorisées. Actuellement, une étude sur la maturité scolaire à la grandeur de l’Ile de Montréal tente de déterminer si les enfants sont prêts pour l’apprentissage scolaire dans les domaines affectif, cognitif et langagier. Les résultats démontrent que dans plusieurs quartiers de Montréal, dont le quartier Centre-Sud, plus de 50 % des enfants ne sont pas prêts dans au moins un des domaines. Ce résultat sans appel signifie qu’une très forte proportion d’enfants qui entrent à l’école n’ont pas les bases nécessaires pour débuter l’apprentissage scolaire dans de bonnes conditions et sont donc plus enclins à des difficultés scolaires. On voit ici clairement comment la pauvreté est à la fois le propulseur et le conducteur de conséquences au niveau développemental chez l’enfant.

D’autre part, ce préjugé du manque de volonté de certains usagers est simpliste car il occulte l’existence de facteurs structurels aggravants, dont la pauvreté est l’un des facteurs les plus importants. En somme, il jette trop vite l’opprobre sur l’individu sans interroger le système dans lequel il s’inscrit. Si on regarde nos pratiques à la loupe, on réalise finalement qu’on ne fait que décrire les personnes en situation de pauvreté à travers les conséquences que celle-ci produit sur elles. Autrement dit, des solutions individuelles sont apportées à un problème collectif et chacun tente à sa manière de colmater les conséquences de la pauvreté plutôt que d’intervenir à la source.

Sélection « naturelle »

Le rôle d’une institution comme le CSSS, qui offre différents services aux populations, est primordial tant dans la nature des services proposés que dans la forme sous laquelle ils sont proposés.  Si on développe un arsenal de mesures mais qu’on tente de joindre les familles en disant : « voici ce qu’on vous offre, venez le chercher si vous avez le goût », une sélection « naturelle » s’opère. En tout état de cause, le système devrait s’ajuster aux différences propres à chaque situation et offrir des possibilités d’adaptation aux familles qui ne rentrent pas dans le moule proposé. Seulement, en raison de la rigidité du système, un service qui devrait être universel et gratuit ne profite finalement qu’aux personnes les plus inquiètes et capables de se mobiliser mentalement pour prendre un rendez-vous au CSSS tandis que celles dont les besoins sont les plus importants ne bénéficient pas d’un service pourtant conçu à leur égard. L’expérience démontre que les personnes qui se rendent jusqu’à nos services sont celles dont l’inquiétude est suffisamment prononcée pour chercher à rencontrer un professionnel. Par conséquent, la simple forme sous laquelle sont proposés des services d’aide et d’accompagnement peut conduire le système à laisser une majorité des familles défavorisées dans le besoin et, de surcroit, celles qui sont les plus vulnérables. De la sélection « naturelle » à la discrimination, il n’y a qu’un pas. Alors, comment ouvrir les portes pour être présents rapidement auprès des familles en besoins ?

Réseaux de confiance

Un programme spécifique intitulé Intervention Éducative Précoce a vu le jour au CSSS Jeanne-Mance. Initié par la Direction de santé publique de Montréal, il consiste à joindre les familles directement dans les milieux où elles se sentent en confiance, par exemple, à domicile ou dans un milieu de garde. Les services ont surtout été implantés en lien avec les Centres de la Petite Enfance (CPE), dans lesquels des professionnels interviennent régulièrement pour ceux qui ne lèvent pas nécessairement la main pour dire « mon enfant a des difficultés ». Un CPE est un lieu idéal d’intervention car une famille qui s’y rend depuis deux ou trois ans a souvent confiance en l’éducatrice. Celle-ci peut, à son tour, transférer ce lien de confiance plus facilement vers l’intervenant pour établir le lien avec les parents. Ce contexte est favorable à la création de liens avec des familles en situation de vulnérabilité. Elles nous connaissent et nous reconnaissent, ce qui facilite le développement de la relation humaine nécessaire à l’intervention. En complémentarité, les éducatrices peuvent également alerter l’intervenant si elles s’inquiètent par rapport à la situation d’une famille, pour que l’on se rende sur place.

Il y a deux ans, j’ai eu à intervenir dans une habitation à loyer modique (HLM) avec une famille très réticente à me rencontrer. La situation s’est débloquée quand une amie de cette famille les a rassurés sur le bien-fondé de mon intervention. Il m’arrive de croiser des familles en HLM qui me disent « j’ai vu mon voisin, je lui ai dit de venir te voir ». C’est en ce sens que les liens de voisinage dans les HLM sont une ressource non négligeable pour la construction de  réseaux de confiance. Cela permet par exemple de détecter des difficultés au niveau développemental que vivent des familles qui ne se seraient jamais rendues d’elles-mêmes à nos services. La création de liens solides est un point de départ incontournable pour accompagner les personnes qui vivent différentes problématiques. Les interventions requièrent de sortir du cadre de sa profession et de recueillir toutes les demandes ou besoins exprimés, avant de les passer à travers un filtre pour identifier ce qui relève de l’orthophonie et orienter les personnes vers les ressources adéquates lorsque les besoins exprimés outrepassent nos compétences. L’intervenant ne doit pas être perçu uniquement comme « l’orthophoniste du CSSS », mais comme celui qui se rend régulièrement à la garderie pour être présent, écouter les besoins, quels qu’ils soient, et discuter dans le corridor.

La délinquance

Il serait plus efficace d’avoir un temps dédié uniquement aux visites des personnes dans leur milieu de vie, comme les garderies ou les salles communautaires des HLM, pour rencontrer des gens, faire du réseautage et se présenter aux personnes. Mais cela impliquerait simultanément une baisse du nombre de personnes « officiellement » rencontrées et de dossiers créés. Le nombre de familles en attente sur la liste d’attente (déjà longue) augmenterait et le contrôle des interventions via des statistiques serait moindre, ce qui n’est pas nécessairement prôné. Le CSSS Jeanne-Mance a la chance d’être doté du programme Intervention Educative Précoce, mais ce n’est pas le cas de tous les CSSS. Comme il reste de moins en moins de temps alloué pour construire une relation avec les personnes, le case-load se remplit de familles qui ont pu se mobiliser d’elles-mêmes pour appeler à l’accueil. Faire de la prévention, créer des liens, aller dans les milieux pour chercher les familles, discuter, converser et écouter requiert du temps qui nous manque, d’autant plus qu’apparaît en creux la logique de la rentabilité économique de chaque acte. Des discussions avec des pairs ayant assisté à l’évolution d’un petit CLSC Centre-ville vers un CSSS renvoient un constat similaire. Dans les faits, cette transformation s’est superposée à un éloignement des populations ainsi qu’à une bureaucratie et une médicalisation croissantes.

Dans ce contexte, comment intervenir efficacement en faveur de ceux qu’on voudrait accompagner ? Comment jongler avec un système dont la rigidité est un frein pour des familles aux situations hétérogènes ? Comment équilibrer les jeux de pouvoirs décisionnels, les logiques budgétaires et le manque de temps avec les besoins des familles ? Le gros éléphant CSSS doit être en mesure de devenir une petite souris en fonction de la situation, pour s’infiltrer et prendre le temps de créer des liens. Pour répondre aux besoins des familles de façon complète, les interventions gagneraient sans doute à être effectuées en complémentarité avec des domaines tels que le travail social ou l’éducation spécialisée. Parallèlement, il est fondamental de se faire « intervenant délinquant », pour reprendre une des thématiques du séminaire à Lille, et d’expérimenter des approches nouvelles pour faire évoluer les choses, modifier ce qui ne fonctionne pas, préserver un espace préventif, trouver du temps pour écouter et restaurer ce lien de confiance avec les populations sans lequel aucune intervention ne peut prendre racine. En résumé, jouer avec les cordes du système tout en répondant aux urgences.

Périnatalité et petite enfance : une anthropologue au pays des SIPPE

Lorsqu’on demande à l’anthropologue Leah Walz ce qui l’a amenée à passer une année avec l’équipe SIPPE du Centre de santé et des services sociaux (CSSS) Jeanne-Mance, elle répond que c’est en réalité l’équipe qui l’a choisie.2 La réponse ne manque pas de surprendre, dans un univers où les chercheurs ont parfois la réputation auprès des intervenants de faire atterrir leurs projets de recherche dans un terrain selon leurs propres besoins, de partir avec des données et de ne jamais revenir. Dans ce projet, « les gens voulaient que je sois là. C’est important que ça marche comme ça. » De son côté, Leah Walz avait la préoccupation que son travail de recherche serve aux intervenantes.

Être témoin

Leah Walz souhaitait partir à la découverte de l’univers de l’intervention en petite enfance lorsqu’elle a présenté son projet de recherche devant le groupe de répondantes cliniques des SIPPE des 12 CSSS de la région de Montréal : « Jeanne-Mance a été la première équipe à m’inviter. Ils étaient super intéressés. L’équipe était répartie sur deux territoires, Plateau et Centre-Sud, ce qui rendait l’étude d’autant plus intéressante. » 3

Être témoin de leur travail, en montrer toute la complexité, en documenter les aspects quotidiens qui échappent aux statistiques : autant de préoccupations qui rejoignaient la chercheure, les intervenantes et les deux gestionnaires alors en poste : « Il y avait une synergie entre ce que j’offrais et ce qu’elles recherchaient. Le projet que j’avais pouvait répondre à des besoins qu’elles avaient », condition primordiale, selon Leah, pour entreprendre sa recherche.

À des lieues du cliché de l’anthropologue qui fait son terrain à l’autre bout du monde, Leah Walz a trouvé l’exotisme au pas de sa porte puisqu’elle s’est retrouvée à étudier pendant une année les pratiques d’une équipe SIPPE qui intervient sur le territoire dans lequel elle réside. Elle a assisté à plus de 70 réunions d’équipe, 55 rencontres individuelles ainsi qu’à 28 activités de groupe avec des mamans, établissant avec elles un lien de confiance qui lui a permis, par la suite, d’accompagner des intervenantes à domicile.4 Cette présence au long cours dans le quotidien de l’équipe visait à cerner le vécu des intervenantes au plus près de leur réalité : « Dans une entrevue, les gens se présentent comme ils veulent. Pendant une heure, une heure et demie, tu peux montrer ce que tu veux. En un an, il y a moins d’espace pour cacher la réalité du travail. »

La chair autour des mots

Mais à quoi donc une anthropologue peut-elle bien passer son temps pendant toute une année ? « À prendre des notes ! », répond-elle en riant. « J’ai souhaité mettre sur papier ce que je voyais », précise-t-elle en référence au concept de « description détaillée » mis de l’avant par l’anthropologue Clifford Geertz.5 Et Leah Walz de rapporter une anecdote qu’il donne pour expliquer cette approche : c’est en passant du temps avec des gens qu’on devient capable de faire la distinction entre le clin d’œil d’une personne qui a une poussière dans l’œil, le clin d’œil complice et le clin d’œil d’une personne qui cherche à simuler cette complicité. Dans les trois cas, le mouvement de l’œil est le même ; la différence se situe dans l’interprétation du sens en amont de ces gestes qu’on observe.

Un autre précepte mis en œuvre par Leah Walz dans sa recherche consiste à partir de ce qui est dit par les intervenantes pour bâtir l’analyse. Elle constate qu’il y a dans le domaine de l’intervention des dizaines de mots passe-partout, à l’image de ceux qui figurent dans les listes des qualités requises pour être un « bon » intervenant : l’empathie, la chaleur, ou encore, la sensibilité. « Pour quelqu’un qui commence dans le domaine, ces termes peuvent paraître vides. Être accueillant : qu’est-ce que ça veut dire pour les intervenantes ? Les intervenantes l’expliquent en utilisant leurs mots et leurs histoires : « J’ai un peu l’image de quelqu’un qui a les bras ouverts… qui va dire bonjour, qui est prêt à prendre quelques minutes… ». C’est une citation qui apparaît dans l’analyse. » D’après Leah Walz, le travail du chercheur consiste à « mettre de la chair autour de ces mots », notamment au cours des entretiens, et à décortiquer les situations vécues par les intervenantes pour comprendre comment s’établit le lien de confiance avec les familles.

Intitulée Les carnets anthropologiques : le travail invisible des intervenantes SIPPE, l’analyse produite par Leah Walz est articulée autour de trois notions évoquées de manière prépondérante par les intervenantes au cours de ses observations et entretiens.6 Le carnet consacré au savoir-faire explique ce que les intervenantes font concrètement, décrit les mille et une tâches qui leur incombent en mettant un accent particulier sur l’écoute et l’encouragement, considérés par les intervenantes comme les actions les plus représentatives de leur travail : « Écoute, écoute, écoute… Le concept d’écouter, t’as pas idée ce qu’il y a là-dedans. C’est 80% de ton intervention… Quand t’as ça, t’as tout. » (citation d’une intervenante extraite du carnet 1, p. 9). La nécessité de s’appuyer sur les demandes des familles et de s’ajuster à leur rythme traverse également largement le discours des intervenantes : « Je pars de ce qu’ils me disent… J’essaie de respecter leur rythme aussi. On n’est pas obligé de tout faire, tout savoir, tout décider ici et maintenant. Je crois au long terme. » (Carnet 1 : 11).

Le carnet dédié au savoir-être aborde la construction du lien de confiance, dimension primordiale de l’accompagnement des familles. Y sont soulignées l’importance de connaître les familles « dans [leur] entièreté » et de manifester de l’empathie : « [Il faut] se mettre à la place de l’autre [ce qui] sous-entend que tu essaies de voir avec ses moyens. [Dire] « Moi je ne ferais pas ça », avec tous tes schèmes de référence, tes valeurs, ce n’est pas se mettre à la place de l’autre. » (Carnet 2 : 8). Ce carnet soulève notamment le défi de la création du lien de confiance dans un contexte où les familles sont parfois méfiantes et avant tout préoccupées par la satisfaction de leurs besoins de base. 7

Le troisième carnet porte sur la vision commune de l’intervention et les défis posés par le travail interdisciplinaire au cœur du travail en équipe. Il repose sur la présentation de situations où les jugements cliniques des intervenantes diffèrent ainsi que des pistes d’action pour composer avec ces différences. À travers ces enjeux se dessine le regard des intervenantes sur le programme SIPPE lui-même ainsi que sur le Cadre de référence parfois perçus comme trop rigides et « parachutés » d’en haut : « On a fait table rase pour installer un programme et je n’ai pas senti beaucoup de respect et d’écoute, dans ce que nous on faisait qui étaient des succès… Comme [si] on était dans le champ » (Carnet 3 : 17).

Valider chemin faisant

L’anthropologue en pays SIPPE ne s’est pas contentée de prendre des notes, de réaliser des entretiens et de mener son analyse en solitaire. Un pan de son travail de recherche consistait à valider les données recueillies au fur et à mesure du déroulement de son enquête ainsi que lors des présentations préliminaires des analyses devant les membres de l’équipe. Par exemple, l’absence d’une personne à domicile lors d’une visite pouvait servir de point de départ à une discussion avec l’intervenante afin d’en déterminer les motifs : « Je disais : « ma compréhension est qu’elle ne veut pas vraiment te rencontrer, mais qu’elle ne veut pas te le dire ». Et elle : « c’est peut-être ça, mais ça peut être un oubli. Ça peut être parce qu’elle est désorganisée et qu’elle n’a pas d’agenda. » » Cette pratique de la validation chemin faisant repose sur l’idée que l’anthropologue ne comprend pas « mieux » que les intervenantes ce qu’elles font : « Je disais ce que j’avais vu et si j’étais à côté de la track, si elles disaient: « ce n’est pas ça », c’est que je n’avais pas fait ma job. »

Cette pratique a conduit Leah Walz à préciser ses analyses de manière à mieux refléter les pratiques de l’équipe : « J’avais écrit dans mes notes que les intervenantes souhaitaient avoir de la formation sur le travail interdisciplinaire. Elles ont dit : « on veut du soutien pour travailler au quotidien en interdisciplinaire, pas quelqu’un qui vient nous dire quoi faire et qui reparte. On veut quelqu’un qui nous accompagne, car au fil du temps, avec le roulement de personnel et les nouveaux cas, la dynamique change. » » Cette nuance apparaît désormais dans les carnets. Certaines citations qui émaillent les carnets ont été rajoutées après coup, comme celle d’une intervenante illustrant la diversité des jugements cliniques au sein de l’équipe : « mon jugement clinique n’est pas toujours celui de ma collègue ! » (Carnet 3 : 11). Cette façon de procéder a permis la création d’un « espace pour valider ou invalider des choses que je disais. C’est comme ça que j’ai conçu quelque chose de représentatif de leur réalité. »

Même effort de validation du côté de l’enjeu de la confidentialité puisque les intervenantes étaient amenées à lire une version écrite des analyses avant publication afin qu’elles s’assurent du respect de la confidentialité des familles et des intervenantes. Cette façon de faire a permis une identification des intervenantes aux résultats : « J’ai reçu des témoignages d’autres intervenantes qui me disent que ça ressemble à ce qu’elles vivent. Lorsqu’on me dit : « Quelqu’un comprend ma job », c’est le moment où je me dis que je fais bien mon travail. »

Les familles, c’est ma paie

Les travaux de Leah Walz visent à illustrer ce qui est tenu pour acquis par les intervenantes et à construire une représentation de la réalité qui soit authentique à leurs yeux : « Des fois, je me sentais comme si je réinventais la roue avec le savoir-être, le savoir-faire, car ce sont des notions tellement courantes. L’importance d’écouter et d’encourager, ce n’est pas très intéressant comme retombée dans un sens, mais l’idée n’est pas nécessairement de repérer des choses que les gens du terrain ne connaîtraient pas. C’est d’identifier les choses qu’elles reconnaissent, mais qu’elles n’auraient pas sorties spontanément d’elles-mêmes et de les creuser. »

Par exemple, la lourdeur des difficultés rencontrées par les familles suivies est souvent pointée du doigt pour expliquer l’épuisement professionnel des intervenantes. La chercheure a effectivement constaté un certain épuisement de la part de plusieurs intervenantes, mais ces dernières l’attribuent plutôt au contexte dans lequel elles travaillent, aux conflits qui surviennent parfois dans l’équipe, ou encore, au manque de soutien dans leur travail. Au contraire, le contact avec les familles est, comme l’illustre le témoignage d’une intervenante rapporté par Leah Walz, ce dont les intervenantes tirent leur plaisir : « les familles, c’est ma paie ».

Est-ce à dire que l’analyse ne contenait rien de surprenant aux yeux des intervenantes ? Lorsque Leah Walz a commencé son travail, l’équipe SIPPE du CSSS Jeanne-Mance était divisée en deux sous-équipes correspondant aux deux territoires du Plateau et du Centre-Sud, symboliquement délimités par la rue Sherbrooke. Dans la perception des équipes, les populations du territoire Centre-Sud étaient plus démunies et les interventions, plus complexes. En accompagnant les intervenantes des deux équipes, la chercheure a constaté des points communs entre les deux secteurs : « Les différences causaient des tensions alors que je voyais plus de similarités que de différences entre les équipes. Dans Centre-Sud, il y a un nombre plus important de familles – dont beaucoup de familles avec des problématiques complexes –, mais il y a également plus d’intervenantes dans l’équipe. Sur le territoire du Plateau, des poches de pauvreté côtoient des logements luxueux : il y a moins de familles en difficulté, mais certaines ont également des besoins importants alors que l’équipe avait moins d’intervenantes et plus de travailleuses à temps partiel. »

Travail invisible

L’anthropologue a constaté que les intervenantes éprouvent parfois le sentiment que les gens « ne comprennent pas ce qu’elles font ». Les intervenantes de l’équipe avaient l’impression que le recours aux statistiques pouvait mener des gestionnaires à mettre de la pression sur les équipes pour qu’elles soient plus efficaces, alors que ces statistiques ne saisissent que de manière partielle le travail qu’elles réalisent. Ainsi qu’elle le note, « toute la subtilité du travail, on ne la voit pas. Que quelqu’un ne fasse rien ou fasse des miracles avec une famille pendant dix rencontres, on ne voit pas la différence dans les statistiques. Le travail invisible, c’est tout ce qui n’est pas compté dans les statistiques ».

Leah Walz met en garde contre la tentation de tout chiffrer. Elle suggère de prendre acte de la limite des indicateurs qui, par définition, ne peuvent pas tout montrer, de les compléter – comme le font certains gestionnaires – avec d’autres sources d’information tout en travaillant à mettre de l’avant les indicateurs qui tiennent compte de la qualité de l’intervention.

Alors qu’elle expliquait son projet aux intervenantes et gestionnaires, parlant de présence dans les équipes et d’observation des rencontres avec les familles, une intervenante a reformulé son projet en disant : « Tu fais SIPPE avec nous. » Anthropologues, les intervenantes ? « Je n’irai pas jusqu’à dire cela, mais il y a certains points de convergence. Comme l’anthropologue, les intervenantes marchent à côté de quelqu’un. » C’est cette idée qui l’a conduite à parler d’« accompagnement » des intervenantes pour évoquer sa démarche de recherche. Autre similarité, et non la moindre : « Comme l’anthropologue qui vise à comprendre l’autre à partir de sa culture, de son propre point de vue, les intervenantes doivent faire preuve d’empathie pour comprendre les choix de l’autre avec ses repères, son histoire, sa culture. En ce sens, elles disaient que j’étais comme elles. »

Aperçus anthropologiques des pratiques en périnatalité et petite-enfance : le regard qui nomme

Le programme de Services intégrés en périnatalité et petite-enfance à l’intention des familles vivant en contexte de vulnérabilité (SIPPE) en CSSS s’adresse spécifiquement à des femmes enceintes de moins de 20 ans, des femmes enceintes âgées de 20 ans ou plus sans secondaire 5 et vivant sous le seuil de faible revenu, ainsi que des femmes enceintes issues d’une famille ayant un parcours migratoire difficile. Il propose aux familles un suivi régulier de la grossesse à l’entrée à l’école de l’enfant sur une base mensuelle, hebdomadaire ou bi-hebdomadaire selon la période.

Comme gestionnaire d’une équipe SIPPE, j’aimerais présenter mon point de vue sur une expérience de recherche en milieu de pratique, qui a pris fin à l’été 2012. En 2009, une étude postdoctorale s’inscrivant dans une perspective anthropologique et ethnographique a été proposée à mon équipe, avec pour objectif de mieux comprendre l’évolution et l’implantation de ce programme. L’équipe a accepté la présence d’une chercheure qui observerait continuellement la vie de l’équipe en réunion, celle des sous-équipes de professionnels et, selon la volonté de chacun, l’intervention individuelle qui est faite en présence des familles participant au programme. Ce projet était dirigé par Léah Walz et intitulé « Aperçus anthropologiques sur les pratiques en santé publique dans le cadre d’un programme de promotion de la santé infantile à Montréal ». Il avait pour but ultime de repérer les pratiques innovatrices et bénéfiques pour les femmes, de déterminer ce qui fonctionne, pour qui et dans quelles circonstances, et de se demander quels facteurs passés ou présents influencent les pratiques actuelles. 3

C’est à la suggestion d’une infirmière de l’équipe que nous avons accepté de nous impliquer dans ce projet, non sans peur au début, car les intervenantes ne voulaient pas se sentir « utilisées » par la chercheuse. Au contraire de nos craintes, tout au long du processus, nous avons senti le respect de la chercheuse et son véritable désir de comprendre notre réalité. Nous avons alors constaté l’importance d’une rétroaction rapprochée dans le temps.

Recul

Quand Léah Walz a fait la présentation de ses premiers résultats de recherche, les intervenantes se sont senties comprises. En nommant les enjeux qui entourent l’intervention auprès d’une famille dans un contexte interdisciplinaire, en montrant la diversité d’objectifs possibles qui se cachent sous le descriptif des grands objectifs des plans d’intervention, elle donnait une explication à la fatigue et la tension ressenties par plusieurs intervenantes : « Non, je ne suis pas folle et je ne suis pas seule avec ce sentiment d’être constamment dépassée. » Les intervenantes se sont reconnues dans ce débat continuel qu’engage un esprit ouvert et critique qui s’implique dans la concrétisation du programme SIPPE. Ce regard qui nomme, puis confirme ce qui est vécu a été vitalisant. Cette présentation a fait naître une forme d’espoir. La recherche permet aux acteurs observés de prendre du recul, de prendre eux aussi une place d’observateurs de leur propre réalité.

De fait, les carnets de Leah Walz décrivent plusieurs aspects du savoir-faire, du savoir-être et de la vision commune nécessaires à ce travail, qui se fait en interdisciplinarité et en intersectorialité. La présence de cette chercheuse et le partage de ses observations nous a permis de constater combien les tâches sont multiples, complexes et souvent contradictoires. Elles exigent une grande compétence et beaucoup de recul de la part des intervenants pour permettre aux familles de prendre leur place et d’exercer leur pouvoir. Le plan d’intervention est celui de la famille et non le nôtre. L’important est souvent de simplement écouter et encourager, et non de faire. Cela demande cependant sagesse et expérience comme intervenant pour reconnaître que parfois, « on aide à ne pas aider » et qu’attendre, rester auprès des familles sans intervenir leur permet de se mobiliser et de bouger pour que les choses changent. Cette posture n’est pas évidente pour les experts que nous sommes, formés à l’action et à la prise en charge, ni pour les fonctionnaires efficients et optimisateurs que nous sommes appelés à être.

Nous avons appris qu’une vision commune comme équipe interdisciplinaire est exigeante et à rebâtir sans cesse. Cela prend du temps, plusieurs réunions sont nécessaires et l’équipe requiert plus de soutien, mais ce travail est essentiel, autant pour les familles que pour les intervenantes du SIPPE.

Une vision commune

Grâce aux recommandations concrètes qu’elle a apportées, cette recherche a servi d’outil d’évaluation du programme et permis de réajuster certains modes de fonctionnement. Par exemple, les « case load » pourraient être ajustés en fonction du temps jugé nécessaire pour chacune des familles. Dans le même sens, il serait intéressant de revoir le nombre de familles desservies par les SIPPE, afin qu’il soit limité à la capacité réelle d’intervention de l’équipe (respect de l’intensité proposée vs respect du nombre de familles à desservir selon la Direction de la Santé Publique).

Une formation de base pourrait aussi être offerte à tous les intervenants. Notre accompagnement des familles serait ainsi teinté par une compréhension commune du programme et une approche clinique d’équipe, tout en respectant le jugement clinique des uns et des autres. Enfin, comme équipe, il apparaît nécessaire de constater que le programme SIPPE n’est qu’un outil clinique parmi d’autres et que cet outil ne convient pas à toutes les familles ni à tous les intervenants.

Les constats de Leah Walz nous ont reflété la complexité de notre tâche et nous ont permis de réfléchir collectivement aux moyens de nous l’approprier sans pour autant nous tuer à l’ouvrage. Sans ces éclairages, nous aurions pu être tentés de repousser, à notre tour, inconsciemment bien sûr, cette clientèle SIPPE déjà largement victime des inégalités sociales. En prenant conscience de l’importance d’une vision commune dans notre approche interdisciplinaire, nous sommes mieux disposés à impliquer les partenaires des réseaux de services communautaires ou publics dans le soutien des familles. Ce programme, destiné spécifiquement à une clientèle désavantagée au niveau socioéconomique, nous oblige aussi à considérer l’importance de la promotion et de la prévention, qui font partie de notre mandat. Il y a ici un équilibre à rechercher comme CSSS.

Compagnons

La présence régulière et suivie de la chercheuse au sein de l’équipe a modifié l’attitude de certains d’entre nous et a augmenté l’écoute de chacun. Le témoin longtemps silencieux qui écrit constamment aide à prendre du recul à cause même de son silence respectueux de ce qui est dit ou vécu. Une certaine forme de compétition malsaine se brise peu à peu. Le besoin d’une vision commune émerge. Malgré tout le temps nécessaire à notre implication dans ce projet de recherche, nous avons la certitude d’en sortir plus riches, mieux équipés, plus à l’aise avec notre réalité difficile et l’imperfection de nos contributions. Il y a une détermination encore plus grande de l’équipe de bien faire le programme et de l’ajuster, au meilleur de nos capacités, à la réalité et aux besoins de des familles.

En objectivant et en nommant ce que nous vivions, l’anthropologue nous a révélé aussi nos propres forces. En prenant conscience du niveau d’exigence requis pour se sentir compétents dans le contexte du programme SIPPE et pour réaliser l’idéal du programme, nous avons accepté d’être, les uns pour les autres, dans notre propre équipe, les compagnons de route que nous voulons devenir pour les familles qui nous accueillent dans leur quotidien. Merci Léah Walz, de nous avoir pris comme nous étions, en marche, sans nous condamner de ne pas être arrivés encore.

Pouvoir et violence chez les hommes : l’étincelle

Le 16 mars dernier, un séminaire du CREMIS abordant la thématique des jeunes et de la violence a été l’occasion de faire connaître le projet « Pouvoir sans violence » par un de ses participants, Arnaud Dagenais. Cette initiative originale propose une période d’animation qui s’appuie sur le visionnement d’un court vidéo visant à susciter une réflexion et des discussions entre jeunes autour de la violence dans les relations hommes-femmes. Arnaud Dagenais en assure aujourd’hui la continuité en collaboration avec un de ses collègues. Retour sur une démarche personnelle et collective de développement d’un espace de réflexion et de discussion par rapport à la violence.

« On abordait la violence sous plein de formes. On parlait entre nous et ça allait toujours de plus en plus loin. Puis, à un moment donné, c’était assez difficile parce que ça venait nous confronter dans nos propres valeurs, parce qu’on avait certains préjugés. On n’était pas nécessairement des hommes violents, sauf que là, on en était venu à penser à notre propre violence, à nos préjugés envers les femmes et tout. » C’est ainsi que Arnaud Dagenais se remémore son expérience de la démarche à l’origine des ateliers d’animation « Pouvoir sans violence ».

Ce projet prend racine en 2008, alors qu’Arnaud décide de s’inscrire à un programme d’employabilité du Bureau de consultation jeunesse (BCJ)1. Alors sans emploi, il est choisi, comme quelques autres jeunes hommes, pour participer à un projet intensif d’une durée de six mois au cours duquel ils seront appelés à participer à des ateliers collectifs et des rencontres individuelles autour du thème de la violence et de l’égalité entre les hommes et les femmes. Outre le développement de l’employabilité de ces jeunes, l’objectif visé par les participants est de développer un projet d’animation autour du thème de la violence. Le groupe s’est donc appuyé sur sa propre expérience et le cheminement de ses membres pour développer un projet collectif. En effet, au fil du temps, Arnaud remarque que ces échanges et réflexions l’amènent à opérer des changements dans ses propres valeurs et schèmes de pensée, mais aussi à prendre position par rapport à la violence : « Il y a certaines choses qui ont comme décliqué dans ma tête par rapport à la violence, par rapport à ce que je découvrais. Mes valeurs ont changé, puis ça, ça a amené certains conflits avec des gens dans mon entourage parce qu’ils n’étaient pas toujours d’accord avec les nouvelles idées que j’amenais.  Et c’était comme ça pour tout le monde dans le projet. »

Au cours de la démarche, le petit groupe décide de réaliser une courte vidéo à partir de laquelle une animation se développerait pour « parler de la violence dans les relations, l’égalité entre les gars et les filles, puis tous les stéréotypes qui viennent avec. On aborde ça, mais on ne vient pas pour informer les gens comme tel. On vient plus les questionner, susciter des discussions, des réflexions. On s’est dit : en une heure et demie, on va faire une animation de la même manière que ce que, nous, on a fait pendant six mois. Dans le sens que le chemin qu’on a fait par rapport à la violence, c’était nous, c’était par nos propres réflexions. On nous donnait un grain de sel, un sujet, mais, après ça, on avait nos propres réflexions. » Il en est de même pour la création de l’animation et du vidéo : « C’est sûr que le coordonnateur venait nous pousser un peu, mais toutes les décisions et tout ce qu’on faisait, c’était nous qui le créait. »

Le groupe a donc travaillé à partir d’un scénario initialement développé par un de ses membres qui s’est inspiré de son propre vécu. Une équipe professionnelle a accompagné la production pour en arriver à une vidéo sans paroles de cinq minutes qui met en scène un jeune couple dont le garçon apparaît en colère parce qu’il croit que sa copine parle de lui à une amie à son insu. Arnaud précise : « Ce qu’on essaye de faire, c’est montrer aux jeunes que ce gars-là est dominant, puis que, ça, c’est de la violence parce qu’il a un contrôle sur elle. C’est surtout ça qui est montré, la violence psychologique, parce que c’est ça aussi, le but du film, c’était de montrer, mais pas trop. Parce que, pour susciter la réflexion de quelqu’un, il ne faut pas lui montrer des éléments trop évidents. »

Le grain de sel

À partir de cet outil, l’animation se met en place. Les animateurs procèdent d’abord à la lecture d’un texte narratif qui présente le point de vue du garçon qui se confie à un de ses amis. Ensuite, les participants sont invités à partager leurs impressions sur la situation. Par la suite, le texte est lu une seconde fois pendant le visionnement du film. Les participants ont donc un autre point de vue (celui du personnage du film) sur la situation et sont invités à poursuivre les discussions.

Arnaud précise qu’ « un sujet important qu’on amène vers la fin de l’animation, c’est le contrôle. Parce que, dans le fond, on explique que, quand quelqu’un contrôle quelqu’un d’autre, c’est de la violence. Souvent, on entend l’expression « Je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai perdu le contrôle, je l’ai frappé ou j’ai vu noir, j’ai perdu le contrôle ». […] Selon moi, perdre le contrôle, ça n’existe pas. Ce qui existe, c’est prendre le contrôle. C’est ça qu’on essaye de montrer aux jeunes, c’est que, dans le fond, le gars a pas perdu le contrôle parce qu’il a lancé le téléphone et qu’il crie et tout. Il a perdu le contrôle au sens où il dominait la fille et avait un contrôle sur elle. Mais, dans l’histoire,  la fille ne se laisse pas faire, donc le gars a perdu son contrôle sur elle. C’est parce que le gars a vu qu’il avait perdu son contrôle sur la fille qu’il a essayé de prendre le contrôle en lançant le téléphone et en l’engueulant. Sans dire :« Ça, c’est de la violence », on essaye de leur faire comprendre. » Si cet objectif n’est pas toujours atteint, Arnaud demeure confiant : « Ce n’est pas toujours possible d’aller aussi loin. Quand on sort de là, moi et mes collègues, on se dit : au moins, on a mis le grain de sel, une étincelle qui va peut-être les faire réfléchir, peut-être les amener sur un chemin quelconque. »

Des intervenants et des enseignants confirment aussi des impacts de l’animation sur les jeunes. Arnaud mentionne que « souvent, les intervenants nous disent qu’après l’animation, aborder ce sujet-là, c’est plus facile. Dans le fond, c’est comme si on donnait un outil au prof ou à l’intervenant pour aider les groupes. » L’animation a aussi été présentée à un groupe d’intervenants intéressés à connaître davantage leur technique d’animation : « Ils avaient entendu parler de notre technique d’animation et c’était quelque chose de nouveau pour eux, donc ils voulaient savoir ce qu’on faisait. On leur a fait l’animation et finalement, eux-mêmes se sont retrouvés confrontés avec le sujet et ils ressortaient de là avec leur réflexion. Dans le fond, l’animation, ça crée des discussions, peu importe le public. Et nous, on est là pour que le groupe discute et pour discuter avec eux. On arrive bien à rejoindre les jeunes parce qu’on est jeunes nous-mêmes. On est proches d’eux d’une certaine manière. Mais ça peut rejoindre des adultes aussi. » Il évalue toutefois que l’animation ainsi conçue peut moins bien convenir à des jeunes de moins de 16 ans, même si le sujet les concerne aussi.

L’équipe du projet « Pouvoir sans violence » a ainsi parcouru de nombreux groupes communautaires, des écoles et autres groupes de jeunes avec qui le Bureau de consultation jeunesse les mettait en contact. Alors que le projet financé prenait fin, Arnaud et deux de ses collègues ont décidé de poursuivre l’aventure sur leur initiative personnelle, à la fois « pour nous-mêmes et pour rejoindre les jeunes ». À ce jour, Arnaud estime que plus de 800 jeunes ont été rejoints par le projet.

À un niveau plus personnel, le cheminement de Arnaud l’a amené à « voir, dans une situation, les deux côtés de la médaille et à plus analyser, avoir un esprit plus critique, mieux comprendre les choses. C’est ça que ça m’a donné, ce projet-là, dans ma vie. » Ainsi, d’une démarche de réflexion personnelle et collective, puis de prise de parole par rapport à la violence, émergent de nombreux apprentissages citoyens. Aujourd’hui impliqué au sein du conseil d’administration du Bureau de consultation jeunesse, Arnaud demeure un citoyen engagé face au thème de la violence : « la violence, ça rassemble tellement de choses. Souvent, je vois des campagnes [de prévention] à la télévision ou sur des pancartes, sur le taxage, le racisme, l’intimidation, etc. Mais ce qu’on oublie de dire, c’est que tout ça, c’est de la violence. C’est toutes des formes de violences et il faut le dire! »2