Hygiénistes dentaires en CSSS et non-recours aux soins : changements de pratiques

Les hygiénistes dentaires de l’équipe scolaire du CSSS Jeanne-Mance2 faisaient face à une problématique particulière : que faire lorsqu’on rencontre un enfant qui a besoin de soins dentaires, mais dont les parents ne l’ont pas amené voir un dentiste, même dans un contexte où la plupart des frais sont couverts par l’assurance maladie?3 «Ça arrive qu’on réfère un enfant de la maternelle pour une carie, ils sont rendus en deuxième  année, ils n’ont pas encore consulté de dentiste » (une hygiéniste dentaire).

Le Plan d’action local en santé publique donne le mandat aux hygiénistes dentaires de rencontrer tous les enfants inscrits en maternelle dans les vingt écoles du territoire de Jeanne-Mance afin de faire du dépistage. Malgré qu’elles aient la possibilité de suivre les enfants à risques élevés de développer des caries jusqu’à ce qu’ils soient en deuxième année du primaire, elles ont de la difficulté à obtenir l’autorisation de suivi de la part de certains parents qui ne retournent pas les formulaires de consentement. Ce suivi consiste en des rencontres avec les enfants lors desquelles elles leur expliquent ce qu’il faut faire pour avoir une bouche et des dents en santé, les examinent pour détecter d’éventuels problèmes, peuvent effectuer des interventions comme la pose de scellants dentaires et l’application de fluor et, au besoin, avisent les parents de la nécessité de consulter un dentiste.

Mise en commun

Lorsque l’équipe Alliance s’est implantée au CSSS Jeanne-Mance, la chef d’administration des programmes responsable de l’équipe scolaire a vu une opportunité de solliciter leur aide pour alimenter les réflexions des hygiénistes sur le non-recours aux soins. Alliance est un programme, lancé en 2013 par la Table régionale des directeurs du Programme-services Jeunes en difficulté de Montréal, visant à prévenir et à contrer la négligence envers les enfants en misant sur des collaborations plus étroites entre les différents acteurs du réseau. Ce programme pose la négligence comme un phénomène complexe qui renvoie à une diversité d’autres problématiques, dont le non-recours aux soins dentaires.

Comme les hygiénistes souhaitaient repenser leurs façons de faire dans une perspective préventive et préservant une approche non coercitive, elles ont saisi l’opportunité de s’associer au programme Alliance dans une démarche visant à mieux comprendre le non-recours aux soins dentaires et à identifier de quelle manière elles pourraient accompagner les parents.  Un comité coordonné par les intervenantes de l’équipe Alliance a donc vu le jour. En plus d’Alliance et des hygiénistes dentaires, ce comité incluait l’agent pivot Écoles et milieux en santé, une approche tirée d’une entente entre le Ministère de la Santé et des Services sociaux et le Ministère de l’Éducation, du Loisir et du Sport visant à développer de meilleures pratiques au niveau de la prévention et la promotion de la santé et des saines habitudes de vie en milieu scolaire. Le comité incluait également la spécialiste en activités cliniques ainsi que la chef d’administration des programmes. Les membres du comité ont mis en commun leurs soucis, les enjeux rencontrés dans leur pratique, leur volonté de comprendre les raisons pour lesquelles les demandes des hygiénistes restaient sans réponses. Les intervenantes d’Alliance ont également contribué en offrant un regard extérieur et en mettant à profit leurs connaissances de l’approche écosystémique basée sur l’utilisation des réseaux entourant un enfant (famille immédiate, famille élargie, voisinage, etc.) pour prévenir et dénouer des situations difficiles liées à la problématique du non-recours aux soins dentaires.

Comprendre

Pour mieux comprendre les raisons pouvant expliquer le non-recours aux soins, les membres du comité ont identifié plusieurs enjeux liés aux inégalités socioéconomiques et l’accessibilité aux soins de santé. D’abord, les hygiénistes dentaires ont remarqué, à travers leurs pratiques, que beaucoup de cas de non-recours ont lieu dans des familles ayant une situation économique précaire ou une situation d’immigration récente au Canada. Selon elles, le non-recours a des impacts sur la santé des enfants, mais aussi sur l’accessibilité future aux soins, notamment en raison des critères de couverture des frais par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ). En effet, la santé générale de l’enfant peut être grandement affectée par le non-recours aux soins dentaires; l’enfant pourrait éprouver beaucoup de douleur, affectant son alimentation ou son sommeil, par exemple. De plus, le non-recours aux soins peut amener une dégradation de l’état de l’enfant engendrant des impacts à long terme à la fois sur sa santé, mais aussi sur la possibilité de se soigner. Par exemple, ne pas soigner une dent primaire (ou «dent de bébé») cariée peut amener à ce que cette dernière soit extraite. À son tour, l’absence de dent primaire peut avoir des impacts sur la future dent permanente (ou «dent d’adulte»). L’extraction demande également une autre intervention pour conserver l’espace pour la dent permanente. Or cette dernière n’est pas couverte par l’assurance maladie. Ainsi, dans certains cas, le recours rapide aux soins permet d’éviter des frais supplémentaires pour les familles et de réduire les obstacles auxquels elles font face pour obtenir ces mêmes soins.

Ainsi, les inégalités socioéconomiques et l’accessibilité aux soins de santé sont des facteurs influençant le non-recours selon les hygiénistes. Ne pas avoir accès aux connaissances sur la santé buccodentaire amène certaines familles à sous-estimer les impacts du non-recours aux soins sur la santé de l’enfant. Selon les hygiénistes, l’absence de recours aux soins buccodentaires par le passé augmenterait les chances que cette habitude persiste puisque les personnes peuvent méconnaitre les démarches à suivre pour prendre un rendez-vous ou le fonctionnement d’un examen, par exemple. Ou alors, au contraire, il se peut que le recours aux services dentaires par le passé encourage le non-recours actuel. Par exemple, si une famille a eu la mauvaise surprise de recevoir un traitement non couvert par l’assurance maladie, elle sera possiblement plus réticente à utiliser les services d’un dentiste par la suite. De cette manière, l’accueil et l’information donnée par les dentistes ainsi que le facteur de compréhension du système de couverture par l’assurance maladie peuvent être aussi en jeu.

Moyens

En partant de ces constats, le comité a ciblé une approche de « prévention et de promotion », par la diffusion des connaissances sur la santé buccodentaire et sur la couverture des soins par l’assurance maladie, ainsi que par la « démystification » de la profession d’hygiéniste, particulièrement en milieu scolaire. Le groupe a donc réfléchi à divers moyens qui réduiraient les obstacles vécus par les familles lorsque les hygiénistes cherchent à obtenir des soins et les ont appliqués progressivement, mais leur mise en œuvre n’est pas encore complétée.

Avec l’aide du comité, les hygiénistes ont d’abord revu leurs pratiques pour favoriser une meilleure prise de contact avec les parents, notamment à travers les outils qu’elles emploient. Elles ont également pris le temps de collectiviser les étapes suivies lorsqu’une famille ne répond pas à leurs demandes. Cette mise en commun était souhaitée, car chaque hygiéniste avait sa propre manière de faire. Les changements apportés sont multiples. Par exemple, elles ont tenté de simplifier la lettre qu’elles envoient aux parents, entre autres, en vulgarisant les enjeux de santé. Elles y ont aussi ajouté un petit guide contenant des informations pratiques sur la prise de rendez-vous chez le dentiste et sur la manière de s’assurer que ce dernier réponde aux besoins. De plus, elles ont inclus une phrase en espagnol, bengali et mandarin, les trois langues les plus communes après le français et l’anglais sur leur territoire, pour informer les parents qu’ils peuvent avoir accès à une version traduite de la lettre. Elles ont également modifié la liste de dentistes du territoire qu’elles fournissaient aux parents, pour ne conserver que ceux qui sont affiliés à l’assurance maladie et qui acceptent les enfants. La liste devrait contenir ainsi environ cinq dentistes par quartier et permettra aux parents de choisir plus rapidement une clinique. Le classement des dentistes par quartier est également une stratégie afin que les parents puissent choisir un dentiste à proximité de leur domicile et ainsi réduire les inconvénients liés aux déplacements. Les hygiénistes sont aussi allées visiter quelques organismes communautaires de quartier avec leurs collègues travailleurs sociaux de l’équipe scolaire pour diffuser des connaissances sur la santé buccodentaire et faire connaitre leur rôle à l’école. Ces visites visaient à rejoindre directement les parents et échanger avec eux. L’échange d’information se faisait également avec les intervenants des organismes. Ceux-ci peuvent être d’importants agents multiplicateurs pour diffuser des informations aux familles qui n’ont pas pu échanger avec les hygiénistes.

Au sein même du CSSS, les hygiénistes dentaires, avec l’aide d’Alliance, de leur chef de programmes, de la spécialiste en activités clinique et de l’agent pivot École et milieu en santé, ont cherché à décloisonner leur travail et à établir de nouvelles collaborations entre différents services. Entre autres, avec les différents outils informatiques à leur disposition, les hygiénistes peuvent initier des contacts avec d’autres équipes du CSSS qui connaissent la famille et qui peuvent représenter une porte d’entrée afin de pouvoir discuter avec celle-ci.

Impacts

Quels impacts ces changements ont-ils eus? Il est encore trop tôt pour le savoir, mais le développement d’une nouvelle façon de faire de la part des hygiénistes facilitera l’accessibilité et le recours aux soins dentaires par les familles. En effet, certains outils ne seront utilisés qu’au cours de l’année scolaire 2015-206. Par contre, des impacts ont été remarqués au sein même de l’équipe des hygiénistes dentaires.  Une hygiéniste dentaire parle de la création du comité et de l’implication de la spécialiste en activités cliniques et de l’agent pivot Écoles et milieux en santé, entre autres, comme leur ayant permis de se sentir «soutenues», alors qu’autrefois elles «se sentai[ent] souvent isolées». La chef d’administration des programmes voit, elle aussi, un décloisonnement de l’équipe : «Concrètement demain matin, la vie va se continuer et on va rencontrer des enfants avec des caries dentaires et des parents qui ne nous répondront pas. La différence, c’est qu’on va avoir une base plus solide. La différence, c’est que les hygiénistes dentaires vont pouvoir aller voir [la spécialiste en activités cliniques], parler avec elle, on va le réfléchir en gang». Elle ajoute que de discuter ensemble d’une problématique permet de «dépasser un sentiment d’impuissance» et que «lutter contre une certaine forme d’impuissance, je pense que ça influence très positivement la relation qu’on a avec nos clients, le message qu’on donne à nos clients. Je pense [aussi] que ça te protège contre le burnout, contre la maladie jusqu’à un certain point». Ainsi, les effets attendus toucheraient à la fois les équipes, mais aussi les services à la population.

Dans le même ordre d’idées, le comité souligne l’effet d’empowerment qu’ont eu tous ces changements sur leur équipe. Les intervenantes aimeraient que l’impact se fasse ressentir également chez les familles. Une hygiéniste dentaire dit : « Nous, on avait tendance à respecter les dentistes, on a été formée comme ça. […] C’est beaucoup ça qu’on a travaillé en fait, dire aux parents : « ben, là, tu vas chez le dentiste pour un examen, mais tu n’es pas obligé de payer pour le fluor, tu n’es pas obligé de payer pour le nettoyage ». […] [Le comité] m’a donné cette confiance-là, cette autre vision-là, puis je me dis que le but, c’est que le parent consulte et que l’enfant ait les traitements, donc le dentiste qui n’en fait pas, bien va voir un autre! » Elle ajoute : « Je me donne beaucoup plus de pouvoir maintenant quand j’appelle les parents, donc si je m’en donne plus, je le transfère [aussi aux parents] ». La spécialiste en activités cliniques voit ainsi le travail qui a été fait : « [Les hygiénistes dentaires] font un accompagnement avec les parents. Leur intervention, c’est un accompagnement avec les parents sur comment aborder les dentistes, comment aller chercher l’information. […] On sensibilise les parents à leur droit aux questions. »

Un autre impact du travail du comité est la diffusion du rôle des hygiénistes au sein même du CSSS : «Moi, ça m’a sensibilisée au rôle des hygiénistes dentaires… C’était vraiment un métier que je ne connaissais pas, je ne savais pas c’était quoi leur mandat dans le cadre du CSSS. C’est certain que maintenant, quand je vais faire une évaluation, lorsqu’on pose des questions au niveau de la santé, je vais être plus sensible à la santé buccale, déjà. S’il y a quelque chose, je vais être plus sensible au fait qu’il y a une hygiéniste dentaire, je vais peut-être plus l’utiliser, ou je l’ai en tête du moins, si j’en ai besoin» (psychoéducatrice et intervenante au programme Alliance).

Une hygiéniste dentaire remarque que les impacts de la collaboration et de la réflexion qui s’en est suivie se font également sentir sur sa façon de concevoir son métier : «Je pense que ça a changé ma vision, de voir ça plus communautaire, […] de penser plus gros que juste les écoles». De plus, elle voit davantage son métier selon la perspective d’un continuum de services offerts à la population : «Souvent, on est la porte d’entrée du domaine dentaire, mais aussi des fois, du CSSS, parce que nous, on voit tous les élèves de la maternelle, d’autres intervenants voient juste certains enfants. Ça fait que c’est d’avoir une image positive du CSSS : « Bien l’hygiéniste dentaire était gentille, donc la travailleuse sociale, si elle appelle la famille, elle va être correcte aussi ».» Ainsi, elle fait partie intégrante des services que côtoie la famille et elle participe à la mise en place du lien entre le CSSS et cette dernière. Cependant, si elle remarque l’importance de miser sur la collaboration avec le milieu communautaire comme moyen de rejoindre la famille, elle ajoute également : «Mais, en même temps, on a un [plan d’action] vraiment spécifique, on a des choses spécifiques à faire avec les enfants. On voudrait bien faire plus de « communautaire », mais en même temps, on est un peu limitées dans notre temps de travail aussi». Ainsi, les hygiénistes vont tenter de faire des «actions ciblées» afin d’équilibrer l’objectif de « consolider les liens avec les organismes communautaires » et la liste officielle de leurs tâches qui ne reconnait actuellement pas ce travail de liaison.

Projets

La mise en place du comité et la collaboration entre Alliance et l’équipe des hygiénistes dentaires étaient ponctuelles. Elles visaient à revoir les pratiques liées au Plan d’action local et mieux cerner les actions à réaliser pour favoriser un plus grand recours aux soins dentaires.  Puisque cet objectif a été atteint, la collaboration tire à sa fin. Quels projets continueront à occuper les hygiénistes dentaires et les intervenantes d’Alliance?

Pour l’équipe des hygiénistes, elles souhaitent d’abord finaliser les outils, retourner auprès d’organismes communautaires et renforcer la collaboration entre intervenants au sein du CSSS. Elles suivront également les impacts des changements apportés sur les services à la population. Pour les intervenantes d’Alliance, l’idée est de tenter de répéter l’expérience avec d’autres équipes professionnelles du CSSS, des centres jeunesse et de la communauté. En effet, elles offrent des « consultations Alliance » afin de soutenir des équipes d’intervenants, leur offrir un espace de réflexion sur les pratiques et mieux comprendre les enjeux et les cas qui touchent au phénomène de la négligence. Leur appui permet également d’identifier des façons porteuses de dénouer des situations complexes auxquelles les intervenants sont confrontés.

Engagement des patients : approches théoriques et expériences pratiques

Erratum: la version papier de cet article indique le nom de Sacha Ghadiri comme auteur, alors que nous devrions lire le nom de Djahanchah P. Ghadiri. Veuillez en prendre note pour indiquer la référence exacte de cet article.

Au cours des dernières années, l’engagement des patients dans le système de santé est devenu une préoccupation importante. De nombreux rapports ont été publiés mettant en évidence l’importance de cet engagement (AIR, 2014 ; Scottish Health Council, 2010 ; Maurer, Dardess, Carman et al., 2012 ; Picker Institute, 2012). Les raisons invoquées s’articulent autour de plusieurs constats, dont la mutation épidémiologique. En effet, les systèmes de santé tels que conçus après la seconde guerre mondiale pour répondre à des épidémies de maladies infectieuses ou des traumatismes, se voient à présent confrontés à l’augmentation du nombre de maladies chroniques. Pour ne parler que du Canada, actuellement 65 % de la population âgée de 12 ans et plus et 90 % pour les plus de 65 ans déclarent souffrir d’au moins une maladie chronique (Statistique Canada, 2012).

Or, de nombreuses maladies chroniques sont issues des modes de vie et nécessitent l’implication des patients pour améliorer et préserver leur qualité de vie. Vivant avec la maladie, les personnes développent une expertise, des savoirs expérientiels (Jouet, Flora et Las Vergnas, 2010), qui permettent de prendre des décisions éclairées en lien avec leur projet de vie et leur capacité à changer leurs habitudes de vie. En effet, les patients atteints de maladies chroniques se retrouvent à être en contact entre cinq à dix heures par an avec des intervenants de la santé, alors qu’ils passent 6 250 heures par an avec leur maladie, seuls ou avec leurs proches (Coulter, 2011).

Rappelons par ailleurs que l’accès à l’information est de plus en plus facile, notamment avec la diversité des sources disponibles via Internet. Cette réalité et l’augmentation du niveau de scolarisation globale de la population sont des éléments favorisant l’engagement des patients. Les personnes sont de plus en plus informées et capables de repérer aussi bien leurs symptômes que de proposer des diagnostics. L’asymétrie d’information entre les intervenants de la santé et les patients devient alors plus ténue (Noël-Hureaux, 2010). Ceci entraine une redéfinition des rôles de chacun dans le cadre d’un partenariat de soins et de services.

Aussi dans cet article, nous présenterons les fondements théoriques du partenariat de soins et de services et les différents domaines où il se met en œuvre. Nous présenterons ensuite le « Modèle de Montréal » développé à l’Université de Montréal et nous finirons avec des exemples de projets en cours portant sur le partenariat dans des organisations de santé et de services sociaux au Québec.

La notion de partenariat de soins et de services

Fondements théoriques

Depuis une vingtaine d’années, l’approche paternaliste des soins, où le médecin décide pour le patient, a progressivement laissé la place aux approches centrées sur le patient, où celui-ci est mis au centre des décisions et où ses valeurs et son vécu sont pris en considération. Les initiatives récentes, telles que la prise de décision partagée (Légaré et al., 2012) ou certaines approches d’éducation thérapeutique (Flora, 2013), s’inspirent de ces approches centrées sur le patient. Malgré la contribution indiscutable et significative de celles-ci, le médecin et les intervenants de la santé conservent le monopole de la décision et du rôle de soignant (Karazivan et al., 2015). Dans le cas du partenariat (Vanier et al., 2014 ; Pomey et al., 2015a ; RUISM, 2014), cet engagement franchit un pas de plus et se base sur le partenariat entre les intervenants et les patients où ces derniers sont reconnus : 1) pour leurs savoirs expérientiels avec la maladie ; 2) comme des membres à part entière de l’équipe, et en cela sont considérés comme des soignants, et 3) comme les personnes légitimes pour prendre les décisions les plus adaptées en fonction de leur projet de vie (voir figure 1).

Figure 1: Évolution des relations entre patients et équipe de soins

Le partenariat se base sur le principe fondamental que tout patient est une personne qui est accompagnée progressivement au cours de son parcours de soins pour faire des choix de santé libres et éclairés. Son expérience avec la maladie est reconnue et contribue à la qualité de la dynamique de soins. Grâce à ses compétences acquises tout au long de la maladie et son parcours de soins, l’équipe interdisciplinaire, en considérant le patient comme un membre à part entière de l’équipe, s’attèle à renforcer la capacité d’autodétermination du patient (Chaire TSA, 2009). C’est sur ces bases que le patient acquiert progressivement les « habiletés et attitudes qui lui permettent d’agir directement sur sa vie en effectuant librement des choix non influencés par des agents externes indus ».

Une typologie de patients

Dans le cadre du partenariat, le patient peut s’impliquer de trois manières : en tant que «patient partenaire de ses soins», «patient partenaire de soins et de services» ou «patient coach/leader transformationnel» (voir figure 2). Le patient partenaire de ses soins interagit avec son équipe de soins. Il mobilise ses savoirs expérientiels et apprend à se connaître dans sa manière de vivre avec la maladie et dans sa capacité à redonner du sens à sa vie à travers ses expériences et en fonction de son projet de vie. Il apprend à adapter ce dernier au vue de sa situation pour changer ses habitudes de vie. Des patients qui se considèrent comme des patients partenaires mettent en œuvre des stratégies qui portent sur la recherche continue d’information sur leur(s) maladie(s), mais aussi sur l’évaluation des soins qu’ils reçoivent en termes de qualité et de concordance avec leurs préférences personnelles. Finalement, ils mettent en œuvre des pratiques pour s’adapter aux intervenants, voire à compenser des circonstances ou des soins qu’ils jugent non optimaux (Pomey et al., 2015b).

Figure 2 : Typologie des patients engagés en partenariat

Dans le cas des patients partenaires de soins et de services, il en existe trois types : les patients ressources, les patients co-chercheurs et les patients formateurs. Les patients ressources sont des patients qui souhaitent mettre à profit leur expérience pour améliorer le système qui les soigne. Ils sont prêts à partager leur vécu avec la maladie avec d’autres patients afin de les aider à passer au travers de leur épisode de soins (habilitation) ou encore de participer à des groupes d’amélioration de la qualité ou à des activités au niveau de la gouvernance. Ce sont des patients qui font preuve d’une capacité altruiste, qui ont fait un travail réflexif sur leur propre parcours, qui sont capables d’écoute envers les autres et qui ont la capacité de communiquer sur leur propre expérience. Les patients co-chercheurs participent à des travaux de recherche, en tant que sujets d’étude (capteurs d’expérience), de membres actifs dans une recherche (recherche action) ou encore dans l’élaboration et la réalisation d’une recherche (co-design). Pour accompagner ces derniers et les processus de transformation, d’autres patients peuvent devenir des patients coachs qui assument un leadership transformationnel. Ce sont des personnes qui ont des habilités pour analyser des situations relationnelles complexes, accompagner des individus ou des groupes, et tisser et entretenir des réseaux et qui mobilisent leurs expériences sociales et professionnelles au service du partenariat.

Les différents niveaux d’implication

Il existe un gradient dans l’engagement des patients qui part de l’information à la consultation puis à la collaboration (Carman et al., 2013) pour aboutir au partenariat (Pomey et al. 2015a). Ces différentes modalités d’engagement ne sont pas exclusives. L’information permet le partage d’information pertinente, la consultation, d’aller rechercher le point de vue, la collaboration, le partage d’information pour la prise de décision et finalement, le partenariat, où la personne est habilitée à prendre sa place au même titre que les intervenants dans les décisions (voir Figure 3).

Figure 3 : Modèle de l’engagement des patients

Le modèle de Montréal

L’engagement des patients tel que proposé et mis en œuvre par la Direction collaboration et partenariat patient (DCPP) de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal couvre les soins, services et politiques de santé, l’enseignement et la recherche. Il permet de mettre en synergie des patients, des chercheurs, des professionnels de la santé et des gestionnaires (voir Figure 4).

Figure 4: Modèle de Montréal

Les soins et services de santé

Entre 2011 et 2014, vingt-six équipes dans seize établissements de santé et de services sociaux au Québec ont bénéficié du soutien de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal pour développer des approches de partenariat dans le cadre du programme Partenaires de soins et de services (PSS) qui permet un accompagnement dans les changements culturels et les transformations organisationnelles (DCPP, 2014). Ce programme débute par une sensibilisation de la direction de l’établissement au changement culturel qu’une telle démarche va entrainer et l’obtention de son engagement formel. Ensuite, les services mettent en place un comité d’amélioration continue du partenariat de soins et de services. Ces comités sont constitués de gestionnaires, d’intervenants clés (médecins, infirmières, secrétaires, assistantes sociales ou autres personnes) et de patients (deux au moins). Les patients présents sur ces comités, considérés comme des patients ressources, partagent leur vision des dysfonctionnements ou lacunes qu’ils ont pu mettre en évidence.

Les critères de sélection de ces patients ressources portent en particulier sur la richesse de l’expérience de soins, la capacité à s’exprimer et à prendre leur place au sein d’un comité et la motivation de s’engager à améliorer les services/programmes pour l’ensemble des patients. Ces patients, ainsi que les intervenants, sont préalablement formés par la DCPP avant de participer à ces comités et sont accompagnés jusqu’à ce qu’ils deviennent autonomes. En complément, pour favoriser un travail harmonieux entre les membres du comité, les rôles de chacun sont clairement définis. Ces comités se fixent un ou deux objectifs d’amélioration de la qualité des soins et des services qui peuvent être mis en place sur quatre à six mois, afin de rendre les changements de pratique visibles rapidement. Ces équipes sont localisées en médecine générale, soins à domicile, soins de longue durée et soins spécialisés (santé mentale, cancérologie, diabète, réadaptation, etc.). Des patients de tous les âges y participent.

De plus, le Ministère de la santé et des services sociaux a fait appel à la DCPP pour que les projets LEAN financés puissent bénéficier de la participation de patients. Ces patients sont sélectionnés et coachés par la DCPP et les équipes formés avec les patients par la DCPP. Ces initiatives sont menées partout au Québec et touchent des domaines variés.

L’enseignement

Pour soutenir ces changements majeurs de pratiques dans les soins et les organisations de santé, les nouvelles générations de professionnels de la santé doivent être prêtes à pratiquer dans des contextes de pratiques collaboratives et contribuer au déploiement du partenariat dans les milieux cliniques. C’est ainsi que depuis 2011, des patients formateurs sont co-tuteurs, avec des professionnels, des cours visant le développement progressif des compétences de collaboration interprofessionnelle et de partenariat de soins (Vanier et al. 2014). Ces cours rassemblent des étudiants provenant de treize disciplines différentes des sciences de la santé et sciences humaines et sociales.1 Dès leur première année d’étude, ces étudiants sont réunis et explorent le concept au travers d’exemples personnels et de témoignages de patients. Lors de la deuxième année, ils sont amenés à se familiariser avec le déroulement d’une réunion interprofessionnelle, à clarifier les rôles des différentes professions et à appliquer le concept de partenariat à un cas clinique de pédiatrie ambulatoire. Enfin, en troisième année, les étudiants intègrent le concept de partenariat lors d’une simulation de réunion d’équipe interprofessionnelle d’élaboration d’un Plan d’intervention interdisciplinaire (PII) pour une personne âgée hospitalisée. Avant les trois heures de cours en présentiel, neuf heures de formation et six heures de cours en ligne présentent ce qu’est le «partenariat patient» grâce, entre autre, à des capsules vidéos de professionnels et de patients. Environ 1400 étudiants sont réunis pour chaque cours. De plus, des activités interprofessionnelles en stage et du mentorat par des patients sont aussi proposées aux étudiants.

La recherche

La DCPP travaille en étroite collaboration avec les Instituts de Recherche en Santé du Canada (IRSC) et a participé au cadre d’engagement des patients à la base de la nouvelle Stratégie de Recherche Axée sur les Patients (SRAP) (IRSC, 2014). C’est ainsi que depuis l’automne 2013, des groupes de deux à trois patients-chercheurs sont régulièrement sollicités pour donner leur avis sur les orientations de recherche élaborées par les IRSC. Des membres de la DCPP participent aussi à des réseaux de recherche afin de s’assurer que des patients sont intégrés en tant que co-chercheurs. De plus, huit patients ont été sélectionnés par la DCPP pour évaluer l’ensemble des projets soumis aux IRSC dans le cadre du premier appel à projets de la SRAP. Et finalement, une programmation de recherche portant sur l’impact du partenariat dans le domaine des soins et des services, mais aussi en enseignement et en recherche, est en cours d’élaboration.

Projets de partenariat en cours

Il existe une multitude de projets au Québec qui portent sur le partenariat de soins et de services dans les établissements. Nous nous limiterons ici à en présenter succinctement quatre projets qui ont bénéficié d’un financement par la Fondation canadienne pour l’amélioration des services de santé (FCASS, 2014).

Le rôle des patients dans les programmes de neurologie et de cancérologie

Le Centre Universitaire de Santé McGill est actuellement en train de revoir le mode de fonctionnement de ses programmes de neurologie et de cancérologie pour renforcer l’engagement des patients sur le mode du partenariat. Dans le cadre de la neurologie, la création d’un comité qualité pour la clinique des scléroses en plaques inclura des patients ressources et des intervenants formés par la DCPP afin d’établir les priorités d’amélioration de la qualité des soins et des services. En cancérologie, un Forum, au niveau de la gouvernance du programme, sera uniquement constitué de patients ressources. Ce comité donnera son avis sur les priorités que devrait suivre le programme et s’assurer que celles-ci sont bien mises en œuvre.

Les patients ressources pour les victimes d’amputation de la main

Depuis 2010, le Centre d’expertise en réimplantation ou revascularisation microchirurgicale d’urgence (CEVARMU) du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM) fait appel, sur une base ponctuelle, à d’anciens patients ayant terminé leur processus de réadaptation afin d’accompagner et de soutenir les patients nouvellement arrivés au Centre dans leur propre processus de soins. Considérés comme des patients ressources faisant partie de l’équipe, ils sont invités à rencontrer les patients hospitalisés ou qui sont en processus de réadaptation sur une base bénévole afin de leur faire bénéficier de leur expérience, mais aussi de s’assurer que les plans de traitement proposés aux patients soient bien assimilés par ces derniers et qu’ils répondent à leurs besoins. Ces patients ressources sont identifiés par le CEVARMU, puis sélectionnés et formés par le secteur de la promotion de la santé de la direction des services professionnels et mécanismes d’accès du CHUM en partenariat avec la Direction collaboration patient partenaire (DCPP).

La formation aborde un volet sur le partenariat de soins de façon générale, puis un patient coach présente le volet plus spécifique du rôle attendu des patients ressources et les outille à intervenir auprès des patients dans le contexte du CEVARMU. Les patients ressources rencontrent les patients une première fois au cours de leur hospitalisation, puis interviennent (en personne, par téléphone ou par vidéoconférence) auprès de ces mêmes patients lors de leur réadaptation, à la demande des patients eux-mêmes ou des professionnels du CHUM ou d’un autre établissement qui les accompagnent dans le réseau québécois. Leur participation a comme objectif d’améliorer les taux d’adhésion au traitement en réadaptation postopératoire (qui dure en moyenne une année) ainsi que le vécu et la qualité de vie du patient.

La structuration de la voix des patients à tous les niveaux d’un établissement

Suite à l’accompagnement depuis 2012 par la DCPP et l’Université Laval, le CSSS de l’Énergie a décidé de structurer l’implication des patients à tous les niveaux de gouvernance de son établissement. Étant situé à une distance importante des centres universitaires, le CSSS cherche à maintenir dans le temps l’implication des patients en étant autonome pour le recrutement et la formation de patients qui pourront ainsi être intégrés à tous les niveaux de gouvernance du CSSS. Une patiente ressource a été recrutée deux jours/semaine afin d’aider, en tandem avec une professionnelle, la structuration du partenariat dans l’établissement. Une politique a été élaborée conjointement entre patients et intervenants pour situer les besoins et les objectifs de la participation des patients à tous les niveaux de gouvernance. Une standardisation des modalités de recrutement des patients ressources a été réalisée avec des patients. Des formations locales ont été réalisées pour former des patients ressources qui assument un rôle de promotion du partenariat de soins et services aux différents niveaux de gouvernance de l’organisation. Des activités portant sur le partenariat ont été mises en œuvre pour les services cliniques et un groupe constitué de patients ressources permet de favoriser le partage d’expériences, de pratiques et d’outils.

La co-construction au service de l’amélioration de l’offre de services favorisant la modification des habitudes de vie pour les personnes nouvellement diagnostiquées d’un diabète de type 2

Cette initiative, menée par le CSSS Jeanne-Mance, s’intéresse à l’apport du processus de co-construction pour améliorer les services offerts aux personnes atteintes de diabète de type 2 et suivies en première ligne. Dans le cadre d’un partenariat mené entre les intervenants du CSSS et des personnes atteintes, la co-construction s’intéresse à la refonte des services offerts pour modifier les habitudes de vie des personnes atteintes de diabète de type 2. Les critères de sélection des personnes diabétiques tiennent compte de leur expérience avec la maladie, leur auto-réflexivité sur leur expérience de soins et leur capacité à s’exprimer en public. Les intervenants ont été identifiés grâce à leur implication dans les services actuels et leur intérêt à participer à des activités de promotion de la santé. Tous ont été formés par la DCPP afin de comprendre ce que comprenait le processus d’apprentissage de la co-construction. Il est prévu une journée où des intervenants et des personnes diabétiques travailleront ensemble pour revoir l’offre de services. La co-construction permet la rencontre des savoirs scientifiques et expérientiels afin de revoir une offre de services plus adaptée en fonction des populations visées.

Levier principal

Être en partenariat, implique avant tout un savoir-être « ensemble », une capacité d’empathie essentielle à la naissance d’une véritable relation d’apprentissage mutuelle, parfois difficile à maintenir, dans un contexte où les systèmes de santé ont à faire face à diverses contraintes comme, par exemple, des contraintes financières. Cela suppose aussi une capacité réciproque à dépasser la peur de l’autre, sa culture, sa singularité, ses souffrances et ses joies. Le partenariat se réalise dans une relation bidirectionnelle, dans le cadre d’un humanisme partagé et cultivé par tous. Chacun valorise la qualité de l’interaction avec l’autre dans une confiance mutuelle qui se construit et valorise les savoirs expérientiels des intervenants, fondée sur le savoir sur la maladie et les savoirs expérientiels des patients de vivre avec la maladie.

L’avenir du partenariat de soins et de services dépend de la volonté de tous – citoyens, patients, usagers, clients, proches, intervenants, professionnels, gestionnaires, politiciens et autres métiers de la santé – de travailler ensemble pour faire face aux défis majeurs que vivent actuellement les systèmes de la santé et de services sociaux. En acceptant d’expérimenter la voie du partenariat et en reconnaissant la richesse du savoir de tous, les lieux de soins, les intervenants qui y œuvrent et les patients/usagers qui sont amenés à les fréquenter, profiteront certainement de retombées favorables sur l’organisation des services et la qualité des soins. L’ère du travail en silo est dépassée. Aujourd’hui un « construire ensemble » grâce au partenariat est possible, et les patients/usagers sont le levier principal qui permettra au système de santé et de services sociaux de s’ajuster aux défis présents et à venir.

Les adolescentes et l’accès à la contraception

Le planning familial et l’accès à la contraception ne font pas souvent la manchette des quotidiens comparativement au vieillissement de la population, au manque de personnel ou aux déficits du réseau de la santé. Lors d’un colloque tenu à Montréal en février 2010,1 la docteure Édith Guilbert de l’Institut National de Santé Publique du Québec (INSPQ) rapportait les statistiques suivantes : aux États-Unis, près de 70% des femmes qui se font avorter ont moins de 30 ans et la moitié ont moins de 25 ans. Les taux sont similaires au Québec. Parmi les provinces du Canada, cette dernière compte le troisième taux d’avortement le plus élevé. Depuis 2004, on remarque que s’il reste plus élevé chez les 20-24 ans, il a diminué chez tous les autres groupes d’âge. Cependant, ce taux reste plus élevé pour certains groupes de jeunes femmes, issues notamment de milieux défavorisés, de communautés culturelles ou encore, qui ont un environnement moins soutenant. Selon Dre Guilbert, on estime qu’une femme sur trois aura une interruption volontaire de grossesse (IVG) au cours de sa vie reproductive et des chiffres américains démontrent que 47% de celles qui demandent une IVG en ont déjà eu une auparavant, ce que l’on peut certainement observer dans les cliniques d’ici.

Comment se fait-il qu’il semble souvent plus facile d’obtenir un rendez-vous pour une IVG que pour une prescription de contraceptif ? L’expérience de l’équipe de la Clinique jeunesse auprès des adolescentes et des adolescents a permis de dégager certains constats quant à l’évolution de l’accès à la contraception et aux pratiques non discriminatoires.

Prendre parti

D’abord connue sous le nom de la Clinique des Jeunes Saint-Denis, la Clinique jeunesse du Centre de santé et de services sociaux (CSSS) Jeanne-Mance est née en 1978 à l’époque où les milieux politiques, culturels et sociaux s’engageaient dans le courant de la « libération sexuelle », amorcée dans les années soixante. Les femmes avaient maintenant accès à des cliniques de planning familial dans les centres hospitaliers et à des services d’IVG qui se développaient dans des hôpitaux et des cliniques privées. Toutefois, les adolescents, qui n’attendaient pas la permission des parents pour avoir des relations sexuelles, ne trouvaient pas leur compte parmi ces services.

Les années 70 ont donc vu apparaître les cliniques spécialisées en médecine de l’adolescence dans les hôpitaux pédiatriques et quelques « youth clinics » autogérées qui, grâce à l’article 42 de la Loi sur la protection de la santé publique,2 pouvaient traiter de façon confidentielle les maladies vénériennes3 chez les jeunes de 14 ans et plus. Parallèlement, le milieu scolaire était aussi en mouvement et implantait en 1978 des cours de formation personnelle et sociale dans les écoles. Grâce à l’initiative de Nicole Saint-Jean, psychologue au Bureau de Consultation Jeunesse (BCJ) de Montréal, un lieu centré sur la santé sexuelle des adolescents a été créé, alliant éducation, prévention et soins. Le CLSC Centre-Ville a accepté de participer à ce projet et la Clinique des Jeunes Saint-Denis a commencé sa carrière qui dure depuis maintenant 32 ans. La sexualité n’était plus un interdit. On pouvait en parler et s’en occuper.

Au départ, à la Clinique, un service d’accueil et de permanence téléphonique offert tour à tour par les intervenants occupait la majeure partie de la vie quotidienne de l’équipe, qui jumelait une intervention éducative et psychosociale à des services médicaux. Une équipe médicale stable était toujours disponible avec ou sans rendez-vous pour la contraception d’urgence ou une prescription à long terme, pour le dépistage des infections transmises sexuellement et pour calmer, rassurer ou traiter quand un symptôme désagréable se manifestait. Lors d’une consultation, une adolescente qui exprimait des difficultés sexuelles, familiales ou amoureuses dans sa vie personnelle pouvait aussi prendre contact avec une intervenante de l’équipe psychosociale pour une aide ad hoc ou un accompagnement à plus long terme. De la même façon, une jeune suivie par l’équipe psychosociale avait accès au médecin ou à l’infirmière lorsque nécessaire. Le but était d’offrir une intervention globale et la plus simple possible pour limiter les déplacements et les absences scolaires. Rapidement, devant les besoins des jeunes, des rencontres de groupe se sont également organisées. Ainsi sont nés des groupes parents-adolescents (qui sont ensuite devenus des rencontres mères-filles), des groupes de soutien pour les jeunes victimes d’inceste et des rencontres d’information sur la contraception et la vie sexuelle.

Dès 1980, la clinique des jeunes a commencé à pratiquer des IVG et, en 1981, à la suite de l’acquittement du Docteur Morgentaler et de la décision du gouvernement du Québec de ne plus intenter de poursuites judiciaires pour l’avortement, la clinique s’est jointe au Centre de Santé des Femmes et à cinq CLSC pour offrir ce service. L’avortement ne sera décriminalisé qu’en 1988 par le gouvernement fédéral. En 1999, la Clinique des jeunes obtient du Ministère de la Santé et des Services sociaux un mandat régional pour offrir le service d’IVG aux adolescentes de moins de 18 ans du Montréal métropolitain.

L’habitude de fonctionner dans des zones grises et l’engagement à prendre le parti des jeunes étaient à concilier avec un soutien aux parents et autres adultes qui avaient la charge des enfants. Quelle était la règle à suivre pour accompagner une adolescente, parler en son nom, mais aussi, l’inciter à accepter des contraintes et à développer des comportements responsables ? Comment aider une adolescente de moins de 14 ans active sexuellement ou un jeune qui quitte sa famille pour vivre dans la rue, phénomène plutôt nouveau au début des années 80 ? Comment accompagner une jeune immigrante soumise à la rigidité que lui impose parfois sa famille et l’adolescente qui consulte pour un deuxième ou troisième avortement ?

Les membres de l’équipe se sont donnés le temps de réfléchir ensemble en allant chercher, à l’occasion, une aide extérieure. Cette réflexion d’ordre éthique, philosophique et pratique a permis de développer une expertise et un modèle d’intervention qui ont été partagés avec les autres cliniques jeunesse des CLSC du Québec. L’équipe a également été active sur le plan politique au travers d’interventions à la radio, à la télévision, dans les journaux et les revues pour rejoindre les parents et les renseigner sur la sexualité des jeunes. Des cours, ateliers et conférences ont été animés auprès d’étudiants et de professionnels de la santé et l’équipe a siégé sur des comités ministériels et participé à des rencontres dans les écoles ainsi qu’auprès de groupes communautaires. La Clinique était présente dans toutes les tribunes qui permettaient de porter la parole des jeunes.

Démantèlement

La période entre 1995 et 2004 a été marquée par des fusions d’établissements et des coupures à la suite, entre autres, des mises à la retraite massives d’infirmières. Il en a résulté un démantèlement de plusieurs équipes de soins, notamment dans les CLSC. Les infirmières ont été moins présentes dans les écoles et, en 2001, les cours de formation personnelle et sociale ont été éliminés.

Pour beaucoup d’intervenants, le sentiment d’appartenance s’est effrité dans des établissements devenus trop gros. Lorsque des réformes administratives n’améliorent pas le fonctionnement d’un réseau mais l’alourdissent, les intervenants risquent de perdre le sens de leur travail. La tentation du désengagement a aussi menacé la clinique. Cependant, l’équipe était suffisamment stable, motivée et passionnée pour continuer à se débattre afin de préserver la qualité et l’accessibilité des services qu’elle jugeait indispensables. Ainsi, elle a réussi à défendre et faire valoir l’importance de maintenir un lieu spécifique avec son propre numéro de téléphone et un accueil téléphonique avec une « vraie » personne, pour éviter que les jeunes ne se perdent dans les méandres des boîtes vocales. De fait, il ne se passe pas une journée sans que l’intervenante à l’accueil ne reçoive un appel d’une jeune de 14 ou 15 ans qui croit être enceinte, ne peut pas en parler dans son entourage et ne sait plus quoi faire.

Obstacles

Cet alourdissement du système s’est accompagné de l’apparition d’obstacles qui ont contribué à diminuer l’accès à la contraception pour les jeunes filles et à limiter les interventions de l’équipe. D’abord, la législation encadrant les régimes d’assurance médicaments (adoptée en 1997) a créé un système complexe qui pénalise certaines jeunes. En effet, celles qui bénéficient des assurances privées de leurs parents doivent faire part à ces derniers de la prescription qu’elles ont reçue si elles veulent être remboursées. Cependant, souvent, les jeunes ne veulent pas que leurs parents sachent qu’elles prennent la pilule. Celles dont les parents sont couverts par l’assurance publique peuvent, de leur côté, recevoir leur contraceptif gratuitement et en toute confidentialité. Par contre, à 18 ans, si elles sont encore à la charge de leurs parents, ces derniers doivent obligatoirement le déclarer pour que leur fille continue d’être couverte. Plusieurs d’entre elles se retrouvent donc dans une impasse, leurs parents ignorant qu’elles utilisent un moyen de contraception. Parmi les plus démunies, mais aussi chez des jeunes issues de l’immigration, plusieurs parents ne se préoccupent pas de cette obligation légale d’obtenir une assurance, encore moins de la mettre à jour lorsque leurs enfants atteignent 18 ans. Ils ne sont pas à l’aise avec toutes les subtilités de la loi. En contraste avec ces difficultés, le traitement des ITSS a été grandement facilité par l’ajout d’un code sur l’ordonnance permettant au pharmacien de remettre le médicament gratuitement à la personne atteinte et à son ou ses contacts. La seule exigence est que ces personnes possèdent une carte d’assurance maladie valide.

En 2002, même s’ils étaient distribués avec soin et sous surveillance continue, une nouvelle disposition du code de déontologie des médecins a mené à l’interdiction presque totale de la distribution d’échantillons de pilules par les compagnies pharmaceutiques. Pendant plus de 20 ans, les armoires de la clinique étaient remplies d’échantillons de condoms, de « pilules » contraceptives, de traitements pour les vaginites, de crèmes, onguents et lotions fournis gratuitement par les compagnies pharmaceutiques. Le médecin ou l’infirmière pouvait ainsi amorcer un traitement le jour même de la visite, expliquer comment se protéger et utiliser un moyen de contraception et fixer un rendez-vous ultérieur. Sans discuter du bien-fondé de cette démarche, il n’en reste pas moins que plusieurs adolescentes sont à nouveau privées d’un accès facile à la contraception. Bien qu’un programme de compensation4 ait été instauré par la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada (SOGC) pour fournir des échantillons sur demande d’un médecin dans des cas particuliers, la réalité n’est pas aussi simple et le temps de réponse à cette demande peut suffire pour exposer l’adolescente à une grossesse non désirée. Il y a donc discrimination envers une catégorie de citoyens, soit les adolescentes et les jeunes femmes prêtes à assumer une responsabilité mais qui ne peuvent pas bénéficier d’un régime d’assurance soi-disant universel ou de son remplacement par des échantillons gratuits.

Finalement, submergés de « malades très malades », les quelques médecins qui ont encore des disponibilités n’ont souvent pas de temps pour recevoir une jeune femme qui demande une prescription de pilules. Ensuite, on lui reproche de ne pas être allée chercher sa prescription et d’être enceinte ! La pénurie de médecins omnipraticiens pose un sérieux problème pour les jeunes, qui doivent consulter sans rendez-vous et attendre plusieurs heures pour obtenir une prescription. Chaque obstacle rencontré par une jeune fille devient une raison pour attendre le prochain mois, avec les risques que cela comporte.

Initiatives

Des pas ont toutefois été faits afin de favoriser l’accès à la contraception. Les méthodes contraceptives se sont diversifiées. Certaines sont plus simples et acceptables pour des groupes particuliers de femmes. Les adolescentes peuvent utiliser des méthodes qui ne demandent pas une vigilance quotidienne, comme le timbre, l’anneau ou le stérilet. Elles peuvent aussi prendre la pilule de façon prolongée, ce qui leur permet d’espacer les périodes menstruelles. Si l’instauration du régime universel d’assurance médicaments a eu des effets pervers pour certaines femmes, il a permis à beaucoup d’autres, de milieux défavorisés, d’avoir accès aux contraceptifs à des tarifs abordables, à défaut d’une gratuité largement souhaitable. Des intervenantes de la clinique ont aussi participé au cours des années à plusieurs initiatives de santé publique qui ont porté fruit et contribué à cette réduction du nombre de grossesses non désirées et des taux d’avortement. Depuis le début des années 2000, des stratégies semblent redonner de la vigueur au planning familial et à l’intervention auprès des jeunes.

D’abord, une ordonnance collective permettant un accès à la contraception orale d’urgence (mieux connue comme « la pilule du lendemain » ou le PLAN B) a été créée pour les pharmaciens. Dans plusieurs équipes jeunesse et certaines écoles, les infirmières pouvaient déjà la distribuer mais cette ordonnance collective a ouvert la porte à toutes les femmes, qui peuvent maintenant se la procurer directement auprès du pharmacien sans prescription médicale.

Dans le même sens, un comité d’experts en planning familial a été mis sur pied à l’INSPQ. Celui-ci a élaboré en 2007 une ordonnance collective pour la contraception hormonale (pilule, timbre, anneau, injection contenant des hormones). Cette ordonnance collective vise les infirmières et les pharmaciens communautaires. Les infirmières qui ont reçu une formation peuvent prescrire la contraception hormonale pour une période de six mois à une femme en bonne santé. Cette prescription donnera le temps à la femme de prendre rendez-vous chez le médecin pour obtenir une prescription à long terme. Cependant, l’implantation de cette ordonnance n’a pas tout réglé. L’accès au rendez-vous médical reste difficile et la mise en œuvre de l’ordonnance collective par les conseils des médecins, dentistes et pharmaciens des établissements ne s’est pas faite partout. Les ententes entre les différents ordres professionnels concernés ne sont pas nécessairement instantanées, mais ce processus évolue déjà au-delà des attentes et s’achemine certainement vers de meilleurs services pour cette clientèle.

Ce comité d’experts de l’INSPQ prend note de toutes les publications, controverses, études et opinions qui tendent à discréditer les méthodes contraceptives. Pour dissiper les fausses rumeurs et rétablir les faits scientifiquement valables auprès des intervenants, ce comité s’est donné la tâche de recenser et de tenir à jour la liste des publications et communications à ce sujet.

Le retour

En 2008, le Comité de prévention des grossesses non désirées, initié par la Direction de la Santé publique de Montréal, discutait de la pertinence de créer des petites équipes multidisciplinaires locales et les plus proches possibles des jeunes. Il est fascinant de constater que l’on favorise le retour à un modèle développé il y a 30 ans partout au Québec et que la réforme de 2004 a démantelé dans la plupart des CSSS. Probablement en raison de son mandat régional pour les avortements des adolescentes, la Clinique jeunesse du CSSS Jeanne-Mance a été préservée et paraît d’autant plus nécessaire. La vision commune qui a su rallier les membres de l’équipe durant toutes ces années et favoriser l’accès à la contraception est l’« approche adaptée à l’adolescence ».

Cette approche a eu de multiples appellations (biopsychosociale, globale, HEADS5) et réside dans l’absence de jugement, l’acceptation de comportements irrationnels et de résistances au monde adulte. Elle tient compte de la « pensée magique » qui habite souvent la jeune fille, qui croit qu’elle ne sera pas enceinte, ou le jeune homme, qui croit qu’il ne la mettra pas enceinte, qu’ils n’attraperont pas une ITSS ou qu’ils peuvent se sortir facilement de l’alcool et de la drogue. Cette pensée magique correspond à une phase dans le développement cognitif où les adolescents sont dans l’instant présent et établissent des frontières floues entre le réel et l’imaginaire.

L’approche adaptée à l’adolescence se traduit aussi par la qualité de l’accueil et la création d’un lien de confiance. Par exemple, l’intervenante de l’accueil annoncera à l’infirmière ou la travailleuse sociale que l’adolescente qui se présente est triste, angoissée, au bord des larmes ou en colère. Il s’agira de la prendre là où elle est, de l’écouter et de faire en sorte qu’elle se sente toujours respectée, que ses craintes, ses peurs et ses croyances soient comprises et qu’elle reçoive le service dont elle a besoin. Il s’agit également de rejoindre les garçons, de leur faire voir que la sexualité les concerne dans le plaisir comme dans les conséquences moins agréables. Pour initier la contraception ou pour l’entrevue pré-IVG si la jeune fille est enceinte, les garçons sont reçus avec celle-ci par l’infirmière ; ils sont invités à l’accompagner lorsqu’une ITSS a été décelée et sont les bienvenus pour des consultations avec la sexologue.

Cette approche pose aussi parfois des limites aux jeunes. Par exemple, une jeune qui a été amenée à la clinique par des employés du centre jeunesse où elle réside et réclamait, au nom de la confidentialité, qu’on la fasse sortir par une autre porte pour échapper à ses gardiens. Elle s’est vue répondre que ce règlement n’était pas absolu et qu’il existait dans le but de la protéger et non de cautionner un comportement dangereux pour elle. Il s’agit d’intervenir de manière « bienveillante » afin de permettre à la jeune d’avancer et d’avoir du pouvoir sur sa vie : « Prendre ta pilule te permettra de ne pas avoir peur d’être enceinte à chaque mois, de décider toi-même de prolonger les cycles et d’être menstruée moins souvent ». C’est de prendre le temps de lui expliquer une démarche aussi simple que d’apporter sa prescription à la pharmacie ou aussi complexe que de prendre rendez-vous avec un spécialiste.

L’équipe n’impose pas aux jeunes le comportement parfait qu’aucun adulte ne saurait lui-même respecter : « À 16 ans, ce n’est pas toujours facile d’être fidèle. Si tu ne mets pas le condom avec ta blonde, pourquoi n’en mettrais-tu pas lors d’une rencontre d’un soir ? » Ce message est « non publiable » mais pourtant réaliste. Comme intervenantes, c’est de prendre le parti des jeunes sans perdre de vue qu’ils ont des parents qui ne demandent qu’à être guidés quand ils sont confrontés à leur jeune « qui ne veut rien savoir ». Il s’agit d’aider la jeune fille enceinte à parler avec ses parents lorsque cela est nécessaire, inviter les parents ou le petit ami à se joindre aux rencontres avec la jeune, mais aussi respecter le jugement de certaines qui ne veulent absolument pas révéler leur situation, tout en les aidant à trouver un adulte dans leur entourage vers qui se tourner.

La complicité au sein d’une petite équipe stable crée une atmosphère agréable que les jeunes ressentent et qui leur permet de se confier, de se laisser aider et d’apprendre. C’est ce qui est fascinant dans ce travail. L’intervenante se retrouve toujours face à une histoire singulière sur laquelle elle peut avoir un impact, si petit soit-il. C’est ainsi que notre travail continue à faire du sens.

Judiciarisation des personnes itinérantes : l’injustice programmée

Un jour, une femme m’a appelée pour contester deux tickets qu’elle avait reçus à la station de métro Berri-UQÀM. Le premier, pour avoir entravé la libre circulation dans un corridor de la station et le second, pour avoir sollicité les passants. Lorsqu’elle m’a téléphoné à la Clinique Droits Devant du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM), elle m’a dit : « Je ne quête pas, je ne sollicite pas. J’ai toujours mon gobelet collé sur moi et je reçois les dons. Certaines personnes me donnent un journal et d’autres, de l’argent. Ce n’est pas de la sollicitation. » On s’est donné rendez-vous au métro, à l’endroit où elle se tenait lors de la remise des constats d’infraction. Afin de préparer sa défense à la cour, j’avais apporté mon ruban à mesurer et mon appareil-photo. Pour le ticket de la sollicitation, je lui ai demandé de se placer où elle se tenait habituellement avec son gobelet et j’ai pris une photo. Pour l’autre, qui concernait l’entrave à la circulation des voyageurs, j’ai mesuré la largeur de l’allée du métro, qui fait environ six mètres, et j’ai mesuré la largeur de l’espace occupé par la dame. Une personne qui occupe moins d’un mètre ne peut pas entraver la circulation dans une allée de six mètres. Grâce à ces deux photos, elle a réussi à « gagner » les deux tickets, parce qu’elle a pu soulever un doute raisonnable chez le juge de la Cour municipale.

Les personnes que je rencontre dans ma pratique d’intervenante-formatrice à la Clinique Droits Devant me disent souvent : « je ne veux pas contester, écoute, je suis dans la rue ». Je leur réponds que contester des tickets ne coûte rien, mais que cela peut avoir un impact déterminant sur leur vie, parce que dans un an, leur situation aura possiblement changé. Elles auront peut-être un logement et une stabilité. Si elles ne se présentent pas à la cour pour plaider non coupable, elles risquent de ne jamais connaître la date de leur comparution et ne pourront pas être défendues. La valeur de leur ticket va tripler ou même quadrupler avec le temps, ce qui représentera une sérieuse entrave à leur réinsertion sociale et contribuera à les ancrer dans l’itinérance.

Accompagnement

Le mandat de la Clinique Droits Devant est principalement d’offrir aux personnes itinérantes une aide à la contestation et un accompagnement juridique à la Cour municipale lors de procédures pénales liées à des tickets, puisque ces personnes n’ont pas d’argent pour payer un avocat et n’ont pas droit à l’aide juridique dans ces cas. Je fais parfois des demandes pour relever des défauts de mandat (qui représentent en réalité des mandats d’arrestation), ce que les avocats ne font pas souvent. Si les personnes le souhaitent, je peux les aider à établir des ententes de paiement ou de travaux compensatoires, et à rédiger des plaintes déposées en déontologie policière. Finalement, j’offre parfois un soutien moral aux personnes lors de procès criminels au Palais de justice.

Les gens m’appellent sur une base volontaire. Ils sont généralement en situation de grande précarité, c’est-à-dire qu’ils sont en situation d’itinérance, à risque d’itinérance ou ont connu l’itinérance par le passé. Je rencontre aussi beaucoup de personnes marginalisées, qui n’ont pas nécessairement de lien avec l’itinérance. Par-delà l’aide directe aux personnes judiciarisées, j’offre des séances d’information sur les droits, sous forme d’ateliers pour les gens de la rue et pour les intervenants. Il s’agit en fait d’outiller et d’aider ces derniers pour qu’ils puissent faire mon travail. Les personnes qui ont des problèmes de judiciarisation ont souvent des liens de confiance avec certains intervenants des organismes et, dans ces cas, il est préférable que l’accompagnement juridique soit fait par ces derniers.

La clinique est née en 2006 suite à l’Opération Droits Devant, menée par le RAPSIM, pour exercer des pressions politiques et sensibiliser les élus et la population au phénomène de la judiciarisation des personnes itinérantes. Après trois ans, en raison de l’inertie politique, les intervenants de cette opération ont fait une demande pour que soit mis sur pied un service d’accompagnement juridique. J’ai été engagée en 2006 et j’ai travaillé un an à l’établissement de la clinique. J’ai ensuite quitté cet emploi pour une période de deux ans afin de faire une maîtrise en travail social sur la judiciarisation des personnes itinérantes. Une fois mes études terminées, le poste s’est libéré et j’ai été réembauchée à la clinique.

Dérive sécuritaire

Il y a un véritable lobbying dans certains quartiers, où les commerçants ne veulent plus voir de gens qui « dérangent » ou qui « nuisent » à leurs profits. Depuis l’ouverture de la clinique en 2006, les motifs d’infraction ont changé. Auparavant, on voyait plus souvent des infractions pour s’être couché sur un banc de parc et pour avoir craché par terre. Jeter de la cendre par terre faisait aussi souvent l’objet d’un ticket (138$), alors que ce geste est interdit en vertu d’un règlement instauré au début du 20e siècle pour empêcher les gens qui se chauffaient au charbon de jeter des seaux de cendre sur les trottoirs. Aujourd’hui, l’infraction « à la mode » est d’avoir émis un bruit audible (parler fort ou crier). Cela coûte normalement 144$ et le tarif peut monter jusqu’à 628$ dans l’arrondissement Ville-Marie. Cette infraction se produit le plus souvent lors d’une interpellation par les policiers, par exemple, pendant que les gens se font menotter et disent au policier « hé, lâche-moi ». Ce ticket s’ajoute donc généralement à d’autres tickets, ce qui fait que les personnes se retrouvent avec deux ou trois tickets reçus à quelques minutes d’intervalle, pour une somme qui grimpe rapidement à 1 000$. Aujourd’hui, on judiciarise non plus un acte, mais la « présence dérangeante d’un itinérant », formulation qui fait partie de la politique de lutte contre les incivilités de la Ville de Montréal. Ce ciblage d’un groupe particulier de la population a été dénoncé par la Commission des droits de la personne et de la jeunesse dans un rapport paru en 2009.

On note une amélioration par rapport à 2006 sur le plan des risques d’emprisonnement pour défaut de paiement. La Cour municipale a en effet adopté cette année-là une directive interne demandant que ne soient plus émis des mandats d’emprisonnement pour non-paiement de ce type d’amendes. Aujourd’hui, il n’y a plus aucun mandat d’emprisonnement en cours à Montréal, puisqu’ils expirent après cinq ans. L’emprisonnement avait des impacts majeurs sur les personnes, comme j’ai pu l’étudier dans le cadre de ma maîtrise; des gens perdaient l’intégralité de leurs biens matériels, recommençaient à consommer de l’héroïne alors qu’ils avaient cessé d’en prendre depuis plusieurs années ou rompaient des relations significatives. Toutes les personnes rencontrées en entrevue me parlaient du stress « d’être mandat » et de l’inquiétude d’être emprisonnées. Maintenant, il n’y a plus de mandats, mais la Cour municipale soutient qu’il ne s’agit que d’une directive interne et qu’elle peut éventuellement changer d’avis. C’est à leur discrétion. Quant à la quantité de tickets, d’après le Service de police de la Ville de Montréal, il y en aurait moins aujourd’hui qu’en 2006.

« Gagner » des tickets

Depuis deux ans, le Projet d’accompagnement justice-itinérance à la cour (PAJIC) met à la disposition des personnes itinérantes (par l’intermédiaire de la Clinique Droits Devant) un procureur désigné, dont une partie du mandat est dédiée aux personnes itinérantes. Le rôle de ce procureur est de diminuer la judiciarisation des personnes qui « font des démarches » pour améliorer leur situation. Il ne peut travailler que sur les tickets non jugés (pour lesquels la personne n’a pas encore été déclarée coupable). Les rencontres avec les personnes qui en font la demande se déroulent au RAPSIM. Plus la personne parvient à démontrer au procureur qu’elle est dans un processus de réinsertion sociale, plus il va négocier à la baisse son nombre de tickets. Par exemple, si elle en a quinze, le procureur peut en faire « sauter » onze, cette décision étant à sa discrétion. Parfois, lorsque je ne suis pas d’accord avec sa décision, je vais poursuivre le travail de négociation. On dit qu’on « gagne » des tickets parce qu’en fait, ce n’est pas un acquittement en tant que tel, mais un retrait des procédures. Pour l’instant, la Clinique Droits Devant est la seule porte d’entrée au PAJIC, mais il serait bien qu’un jour, tous les organismes en itinérance puissent accompagner des personnes de cette façon. Le principal problème avec ce projet, c’est qu’il favorise les personnes qui sont déjà en voie de réinsertion, alors que ce sont elles qui reçoivent le moins de tickets, parce qu’elles vivent souvent en maison de chambres ou fréquentent les refuges. Pour que le procureur diminue le nombre de tickets, il faut un minimum de stabilité. En fait, ce sont celles qui vivent encore dans l’espace public qu’on ne peut pas aider, parce qu’elles n’ont rien à offrir de « positif » aux yeux du procureur, celui-ci recourant à ses propres critères de réinsertion.

En attendant, c’est un petit avancement pour une partie des personnes judiciarisées en raison de leur statut social. On ne fait que « rapiécer ». Il faudrait que le procureur puisse examiner des tickets qui ont déjà été jugés, parce que pour la plupart, les personnes sont jugées par défaut. Le juge n’a jamais vu la personne, elle ne s’est jamais défendue et elle est alors jugée coupable. Lorsque le procureur retire à une personne onze tickets sur dix-sept mais que celle-ci a, par ailleurs, une dette de 17 000$ pour des tickets déjà jugés, c’est une goutte d’eau dans l’océan.

Au niveau pénal, lorsque je fais des accompagnements juridiques à la Cour municipale, les personnes me disent souvent : « je savais que tu serais là, sinon je ne serais pas venue ». Cet accompagnement peut donc éviter aux personnes un jugement par défaut qui les reconnaîtrait coupables. De plus, je les prépare pour la comparution. Par exemple, pour leurs tickets, on va demander la preuve (le rapport que le policier a écrit) et la personne va m’expliquer que « ça ne s’est pas passé comme ça ». Ainsi, la personne a plus d’assurance lorsqu’elle se retrouve à la cour. Parfois, ce qui me fâche, c’est que je suis la seule qui entend la version des faits de la personne accusée. Le juge ne va pas l’entendre, parce qu’à la cour, elle n’a pas le temps d’expliquer le contexte de l’interpellation. Le juge lui demande si elle a commis l’infraction et c’est tout. Les gens trouvent que c’est injuste et je comprends leur sentiment.

Lorsqu’une personne m’appelle pour des tickets déjà jugés, les possibilités d’action sont limitées. La personne peut négocier une entente de paiement, de travaux compensatoires ou ne rien faire. Pour les ententes de paiement, la cour exige normalement que le premier versement représente 10% de la somme totale des amendes. Si une personne a 47 000$ de dette, cela représente 4 700$ pour le premier mois, ce qui est impossible si elle vit avec un chèque d’aide sociale. Si elle passe par la clinique, je peux toutefois l’aider à négocier avec le percepteur une autre entente de paiement. Pour les travaux compensatoires, on peut parfois négocier pour qu’ils commencent plus rapidement si une personne a, par exemple, un projet de retour aux études. Si elle ne fait aucune démarche, elle ne risque plus d’être emprisonnée, mais la somme de ses tickets va continuer d’augmenter jusqu’à la dernière étape de la procédure pénale qui est, pour le moment, le « mandat d’amener », qui contraint la personne à passer devant le percepteur pour conclure une entente de paiement ou de travaux compensatoires.

Au niveau juridique, on peut toujours outiller les personnes et essayer de leur redonner du pouvoir sur leur vie mais, lorsqu’elles arrivent dans le système, elles se heurtent à une institution rigide et souvent injuste. Par contre, lorsque je montre ma carte de la Clinique Droits Devant, soudainement, les règles changent et le système devient moins rigide. Souvent, on essaie d’adapter les personnes au système judiciaire. Ce que j’essaie de faire – mais qui est possible seulement à petites doses – c’est plutôt de tenter d’adapter le système à la personne, de profiter des petites brèches existantes pour le forcer à évoluer. Par exemple, si la personne a besoin de faire ses travaux plus rapidement, je vais trouver avec elle des arguments pour les faire commencer la semaine prochaine et non sept semaines plus tard. Pour l’instant, c’est tout ce que je peux faire.

Coupables par défaut

En 2009, lorsque j’étais étudiante à la maîtrise, j’ai constaté que le système amenait inévitablement une judiciarisation des personnes itinérantes en vertu de leur statut social et qu’une fois entrées dans le système judiciaire, elles se retrouvaient en fin de compte incarcérées. Les personnes itinérantes sont mobiles par définition et le système ne les retrace pas. Elles sont donc la plupart du temps déclarées coupables par défaut. C’est pour cette raison que j’ai intitulé mon mémoire « l’injustice programmée ».

Chacune des vingt-neuf personnes que j’ai rencontrées en entrevue m’a fait part du sentiment d’injustice qu’elle vivait par rapport à sa judiciarisation, la ressentant comme une expérience de discrimination due au fait qu’elle n’a pas de logement. Si elles avaient un logement, elles ne commettraient pas ce type d’infraction. Toutefois, malgré ce sentiment d’injustice, j’ai constaté que plusieurs tenaient un discours d’acceptation et de banalisation par rapport à leur judiciarisation, qui s’inscrivait dans leur quotidien sans qu’elles ne réalisent l’ampleur de ses impacts. Le principal impact, c’est l’entrave à la sortie de la rue, parce que les montants sont énormes. Comment faire des travaux compensatoires 35 heures par semaine tout en payant son logement ? Comment réussir à payer ses amendes avec un emploi au salaire minimum, tout en répondant à ses besoins de base ? Pour certaines personnes, avec une entente de paiement à 10$ par mois, elles en ont pour 382 ans à payer ! Les gens se retrouvent dans des cul-de-sac pour des incivilités qui sont, en réalité, des actes mineurs. Mon rôle est donc souvent de les amener vers un discours de contestation, à partir du sentiment d’injustice qu’elles ressentent.

Dilemmes

Je n’arrive pas à comprendre ce qui motive la judiciarisation. Cet acte coûte extrêmement cher au système judiciaire et a des impacts majeurs sur les personnes. En mettant en place des politiques sécuritaires, on ne contribue pas à résoudre les problèmes sociaux mais, plutôt, à ancrer les personnes dans une situation d’itinérance.

Le RAPSIM revendique une radiation comptable de tous les tickets émis d’après des motifs discriminatoires. Il s’agirait de remettre le compteur à zéro mais, cette fois, avec un changement au niveau des règlements municipaux, entre autres, ceux qui ont été pointés du doigt par la Commission des droits de la personne et de la jeunesse. Nous travaillons aussi pour que soit modifiée la disposition qui permet l’émission de mandats d’emprisonnement pour non-paiement d’amende dans la procédure pénale. Comme à Montréal, il ne s’agit que d’une directive interne de la Cour municipale, des mandats pourraient éventuellement être réémis. À Québec, des mandats sont toujours émis. On aimerait également que les juges, procureurs et avocats de la défense soient davantage sensibilisés à la situation des personnes itinérantes et deviennent capables de regarder les personnes non pas uniquement par rapport à une infraction, mais par rapport à leur contexte de vie. Cela permettrait d’éviter de reproduire et d’étendre des structures spécialisées qui, comme le projet PAJIC, renforcent l’étiquette de l’itinérance, malgré la bonne volonté qui le sous-tend.

Présentement, à la clinique, nous nous trouvons dans un dilemme similaire. Les besoins auxquels nous répondons ne devraient pas se régler par des mesures judiciaires, mais par des mesures sociales. Devrions-nous accroître nos effectifs pour mieux répondre aux besoins des personnes ? Par notre pratique, sommes-nous en train d’entériner un système qui est fondamentalement injuste ?

Art martial et travail social

Mathieu1 arrive au premier cours de karaté revêtu de son costume, le « karatégi ». Il a les épaules voûtées, le visage inexpressif et le regard fuyant. Il fixe régulièrement le plancher pour ne pas soutenir le regard des adultes et des autres jeunes. Il est âgé de 13 ans et sa scolarité est de niveau du primaire. Il présente un problème d’embonpoint, de dysphasie et de dyspraxie, c’est-à-dire qu’il témoigne de difficultés à se situer dans l’espace et à mémoriser une série de mouvements. Sa coordination manque de synchronisme et son tonus musculaire est faible. Après vingt semaines de pratique, nous sommes en présence d’un garçon différent. Lors de son passage de grade pour l’obtention de sa ceinture jaune, nous observons un adolescent qui regarde devant lui avec le torse bombé. Pendant l’exécution de son « kata » (une chorégraphie de combat simulé dans le vide) qui comporte une vingtaine de mouvements différents, il s’exécute avec force et détermination. Quand il est question de le prendre en photo pour couronner son succès, il se prête facilement au jeu du photographe avec un large sourire et soulève son diplôme au-dessus de sa tête.

Mélanie est âgée de 18 ans. Elle a également une scolarité de niveau primaire. Elle prend bien sa place dans le groupe de pratiquants et manifeste un désir d’apprendre les diverses techniques de karaté. Un jour, en exécutant un kata, elle se trompe de mouvement. Aussitôt, elle sort du « dojo » (lieu d’entraînement), en pleurs. Lorsque nous l’interpellons, elle nous exprime sa crainte d’être punie. Selon ses dires, à la maison, elle est sanctionnée par son père chaque fois qu’elle commet une faute. Cette méthode serait, selon lui, la seule façon de la corriger. Elle craint que nous sévissions de manière similaire face à son erreur en kata. Nous prenons le temps de lui expliquer qu’elle est là pour apprendre et que se tromper est normal. Elle est avec nous pour avoir du plaisir, être encouragée dans ses progrès et valorisée de ses succès. Mélanie a complété son année scolaire et participé à une trentaine de semaines d’entraînement à raison de deux fois par semaine. Elle a obtenu avec fierté une ceinture orange. Ce qui demeure le plus étonnant, c’est son attitude lorsqu’elle se trompe en exécutant un kata, ce qui est de plus en plus rare. Elle se met à rire de ce qui vient d’arriver et poursuit sans hésitation sa séquence de mouvements.

L’apprentissage d’un art martial permet de rejoindre l’être physique, psychique et social des jeunes dans les écoles. Le passage par une expérience corporelle vient nourrir les sphères psychologiques et sociales de certains jeunes. Le travail social tente alors de favoriser les liens entre l’individu et son environnement, d’établir des ponts entre la nature et la société.

Baromètre

Plusieurs élèves demeurent réfractaires aux approches traditionnelles du travail social centrées sur les verbalisations. Notre hypothèse de départ s’appuie sur le principe qu’il s’avère nécessaire de passer par le corps pour rejoindre la sphère cognitive et améliorer la socialisation. Le corps demeure un excellent baromètre du bien-être aussi bien que du mal-être d’une personne (Marzano, 2007). Pour certains jeunes qui souffrent d’une crise, l’agir sans direction devient une « tentative psychiquement économique d’échapper à l’impuissance, à la difficulté de se penser, même s’il est parfois lourd de conséquences. Le corps prend le relais de la parole informulable » (Le Breton, 2007 : 19). Avant d’être en mesure de nommer ses besoins, il faut être en harmonie et en sécurité avec son corps. En ce sens, l’art martial représente un art de vivre en paix avec soi et avec autrui qui permet de donner un sens positif à sa vie. C’est pourquoi le moyen retenu pour rejoindre des élèves est le karaté-do.

« Kara » signifie vide, « té » veut dire main et « do », une voie, un chemin à découvrir avec un esprit vide de pensées destructrices. Son enseignement renvoie à un système d’éducation structuré qui fournit des repères clairs autant pour la progression du pratiquant (obtention de ceintures de couleur) que pour son adhésion à des valeurs pacifiques. Les jeunes sont plus enclins à participer à ce genre de projet si les intervenants considèrent leurs désirs, comme apprendre à se défendre, être avec des amis et avoir du plaisir (Hébert, 2004). D’après De Visscher (2001), un système d’apprentissage doit, pour devenir significatif dans la vie de l’apprenant, rassembler trois conditions, soit lui permettre de vivre du succès, d’être reconnu et de développer un sentiment d’appartenance. L’art martial tente de répondre à ces critères. Le pratiquant apprend un code moral où le respect et la maîtrise de soi représentent des valeurs essentielles pour bien se conduire dans le dojo et dans la société. Pour produire des effets bénéfiques, l’art martial demande à être enseigné de façon traditionnelle. En plus d’animer des exercices physiques, l’enseignant se doit d’aborder avec les élèves les dimensions philosophiques et méditatives associées à sa discipline. L’enseignement nécessite d’aider ses élèves à découvrir des moyens pour prévenir et résoudre pacifiquement des conflits (Di Marino, 2008). Ce travail d’animation peut se faire à l’aide de contes moraux, de mises en situation ou d’anecdotes. L’objectif premier d’un art martial consiste à canaliser l’agressivité dans une voie positive. L’enseignement d’une discipline martiale dans une perspective psychosociale demande principalement d’exercer un rôle d’éducateur.

Le jardinier

Le travailleur social intervient en complémentarité à l’activité de karaté-do. Ses principaux rôles se résument à ceux d’aidant, d’animateur, d’agent de liaison et de médiateur. Il s’agit d’un travail de proximité dans l’immédiateté, d’une présence à l’accueil et au départ des élèves, pour être à l’écoute de bribes de dialogues sur leurs joies, peines, inquiétudes, succès ou échecs. Ces jeunes étant souvent brisés au niveau de leur estime de soi, il devient nécessaire d’être là pour entendre leurs besoins, recréer un lien de confiance et valoriser leurs progrès. L’activité de karaté-do dans sa partie physique permet d’observer et, parfois, de découvrir les raisons de leurs blocages, tensions ou appréhensions. Les animations de groupe tentent d’aider les jeunes à définir le sens qu’ils donnent aux valeurs et aux conduites pacifiques véhiculées par le karaté-do et à juger de la pertinence de les appliquer dans différents contextes.

Des conditions matérielles et humaines sont à considérer pour assurer le succès de ce type de projet. Au niveau des conditions matérielles, nous référons à des espaces physiques adéquats, propres et aérés, à l’accès à un vestiaire et des toilettes à proximité et au financement suffisant pour défrayer le salaire des intervenants et des enseignants de karaté-do pour une période minimale de trois ans. Une comparaison avec le travail du jardinier permet d’avancer que la première année sert à défricher et à mettre de l’engrais pour préparer le terrain. La deuxième année correspond à une phase d’ensemencement alors que la troisième année permet de recueillir les fruits du travail accompli. Au niveau des facteurs humains, il demeure indispensable que la direction d’école croit au projet, en saisisse la portée et fasse tout en son pouvoir pour le soutenir tant au plan physique, humain que financier. De plus, elle peut favoriser les liens entre le projet et le personnel scolaire, les parents et les organismes communautaires du quartier. Ce genre de projet demande que le personnel scolaire saisisse qu’il s’agit d’une activité socioéducative plutôt qu’occupationnelle. Elle permet surtout des apprentissages au plan du développement personnel et social. Le projet peut se réaliser à l’intérieur de l’horaire scolaire ou dans le cadre d’activités parascolaires, mais ne doit pas être utilisé comme moyen punitif pour sanctionner un élève en le privant d’une participation. L’inscription se fait sur une base volontaire, ce qui donne de meilleures chances de susciter l’engagement des élèves. Le rythme de progression se situe idéalement à deux séances d’entraînement par semaine. Le projet est offert à tous les élèves d’une école pour éviter toutes formes de stigmatisation porteuses de préjudices.

Les objectifs, les moyens déployés ainsi que les résultats anticipés pour les élèves et la qualité de vie de l’école doivent être clairement explicités. Il est même souhaitable que des membres du personnel participent à l’activité. Cette implication permet de connaître les élèves dans un autre contexte que l’enseignement et facilite les liens positifs avec ces derniers. La présence des parents, de la fratrie, des enseignants et des membres de la direction lors des moments de reconnaissance, tels les passages de grade pour l’obtention de ceintures de couleur, demeurent des moments privilégiés pour valoriser les efforts et reconnaître les progrès. Deux bilans par an, l’un à mi-année et l’autre en fin d’année, sont recommandés pour effectuer les correctifs nécessaires et valider la démarche éducative.

Le personnel recruté doit être qualifié, compétent, bien rémunéré et supervisé régulièrement selon les difficultés des élèves au plan moteur, intellectuel ou social. Il importe que ces personnes possèdent une facilité à établir des relations humaines et à faire preuve de souplesse et de créativité dans leurs interventions. L’enseignant d’art martial doit être en mesure d’intégrer une dimension ludique à sa pédagogie pour favoriser l’apprentissage de sa discipline. Dans les écoles composées majoritairement de personnel féminin où nous sommes intervenus, l’importance de figures masculines auprès des élèves a été relevée. Les intervenants doivent être en mesure de faire des liens explicites entre les valeurs, les conduites prônées dans l’activité et leur transfert possible vers la communauté.

Repères

Cette expérience d’implantation et d’évaluation d’un projet de promotion de la paix dans différents milieux scolaires2 a cours depuis une douzaine d’années. Son évaluation s’est faite en se basant principalement sur les observations de la conduite des jeunes ainsi que sur les commentaires des enseignants, des participants et des parents. Elle a permis de mieux en comprendre le sens et de dégager certaines conditions matérielles et humaines qui demandent à être remplies pour assurer la réussite de projets novateurs en milieu scolaire. Les arts martiaux enseignés de manière traditionnelle s’avèrent être une piste prometteuse pour préserver la santé physique et mentale de personnes avec ou sans difficulté, jeunes ou adultes. Leur enseignement inclut des dimensions corporelles, psychologiques, philosophiques et sociales qui représentent des atouts non négligeables pour le développement global d’une personne. Ils peuvent fournir des repères utiles pour donner un sens à sa vie. Contribuer à bâtir la paix autour de soi reste un objectif audacieux et les arts martiaux n’ont pas la prétention d’avoir le monopole à ce niveau. Leur force consiste à changer l’individu pour en faire un être meilleur au plan personnel et social. Vouloir influencer le tempérament d’une personne demande d’agir de manière éthique. Selon quelles valeurs ? Définies par qui ? Pour qui ? Pour quel type de société ?

La rencontre entre des philosophies orientales et occidentales permettra-t-elle de faire émerger des avenues alternatives pour le mieux-être des individus ? Le travail social, sans se sentir menacé ou perdre son essence, devrait pouvoir puiser dans d’autres disciplines pour mieux comprendre la complexité des problèmes sociaux et chercher à les résoudre. L’intervention sociale dans l’immédiateté et la proximité fait maintenant partie de ses nouveaux défis auprès des populations difficilement atteignables avec des approches classiques.

Jeunes Noirs et système de justice : la mauvaise conseillère

La mort du jeune Fredy Villanueva lors d’une intervention policière occupe le devant des scènes politique et médiatique à Montréal depuis l’été 2008. Villanueva aurait contrevenu à un règlement municipal en jouant aux dés avec des amis dans un stationnement à l’arrière d’un centre commercial de Montréal-Nord. La suite des événements fait l’objet d’une enquête toujours en cours du coroner, mais il semble qu’un des deux policiers impliqués se soit senti menacé en tentant de procéder à l’arrestation du frère de la victime et ait tiré à bout portant sur cette dernière, peu de temps après le début de l’intervention.

Au-delà des détails de cet incident, des questions sont soulevées par ce type d’intervention policière et ses conséquences. Jusqu’à quel point s’agit-il d’un type d’intervention courant – sans qu’il y ait mort d’homme – dans les opérations policières à Montréal à l’égard des jeunes de minorités ethniques ou « racisées » ? Peut-on faire des liens entre ce type d’intervention (quelles que soient les conséquences) et les interventions policières couramment pratiquées vis-à-vis de ces populations ? Comment comprendre la surreprésentation des jeunes Noirs parmi les jeunes arrêtés et poursuivis en justice sur l’île de Montréal ? Dans le texte qui suit, nous tenterons d’apporter des éléments de réponse à ces questions à la lumière de nos recherches effectuées dans les archives de la Chambre de la jeunesse à Montréal.

Arrestation et interpellation

Dans un texte publié antérieurement (Bernard et McAll, 2008),1 nous avons fait état des premiers résultats de nos analyses portant sur les arrestations de jeunes de 12 à 18 ans sur l’île de Montréal pendant l’année 2001. Sur le total de 1 518 jeunes arrêtés et résidant sur l’île de Montréal et dont les dossiers ont été retenus pour fins de poursuite, 340 (soit 22,4%) sont identifiés par le policier sur la Demande d’intenter des procédurescomme des « Noirs » et 76% comme des « Blancs ». Or, en 2001, année de recensement, les Noirs constituaient 10% de ce groupe d’âge sur le territoire (13 105 personnes). Ils sont donc surreprésentés par rapport à leur poids dans la population. Il peut cependant y avoir une variation entre la perception des policiers et la perception des personnes elles-mêmes lors du recensement, étant donné que les catégories « raciales » sont construites socialement et n’ont pas de fondements scientifiques.2 On ne peut calculer ainsi un taux de surreprésentation définitif, mais on peut penser que les jeunes Noirs ont globalement deux fois plus de chances d’être arrêtés et poursuivis en justice sur l’île de Montréal que les jeunes Blancs, par rapport à leur poids dans la population. Calculé autrement, 26 jeunes Noirs sur mille étaient arrêtés et poursuivis en justice en 2001 sur ce territoire, contrairement à 13 jeunes Blancs sur mille.

La situation ne semble pas avoir beaucoup changé en 2006-2007. Selon les données du Service de Police de la Ville de Montréal,3 la communauté noire (tous groupes d’âge confondus) formait 7% de la population de l’île de Montréal, mais a fait l’objet de 17,4% des arrestations, ce qui donne un taux de surreprésentation à peu près équivalent à celui de 2001 pour les jeunes. Les données de la police indiquent, par ailleurs, que le taux de surreprésentation est encore plus élevé pour l’interpellation (sans qu’il n’y ait nécessairement arrestation). Si les Noirs avaient 2,5 fois plus de chances qu’un Blanc d’être arrêtés en 2006-2007 sur l’île de Montréal, ils avaient 4,2 fois plus de chances d’être interpellés. Ces taux atteignent les niveaux les plus élevés (de 7 à 11 fois plus de chances d’être interpellés) dans des quartiers où la population noire est peu présente, que ces quartiers soient plus « aisés » (Outremont et Plateau-Mont-Royal) ou plus « défavorisés » (Hochelaga-Maisonneuve).

Comment expliquer cette surreprésentation ? Pour tenter de répondre à cette question, nous avons construit un échantillon représentatif de 170 jeunes (91 jeunes Noirs et 79 jeunes blancs) à partir des dossiers contenus dans les archives de la Chambre de la jeunesse pour 2001.4 Les motifs d’arrestation des jeunes Noirs seront pris en considération dans le texte qui suit sous les chefs d’accusation suivants : consommation et trafic de stupéfiantsvolvol qualifiéentrave au travail d’un policier et bris de conditions. On regardera chacun de ces motifs en comparant les deux groupes.

Consommation et trafic de stupéfiants

La possibilité que les jeunes Noirs soient davantage sujets à l’observation par les policiers et les agents de sécurité que les jeunes Blancs ressort assez nettement dans le cas de la consommation et le trafic de stupéfiants. Dans ce cas, les jeunes Noirs sont plus souvent arrêtés pour consommation ou trafic que les jeunes Blancs (2 jeunes Noirs sur mille parmi les Noirs de leur groupe d’âge ayant été arrêtés pour ce motif en 2001 sur l’île de Montréal contre 1,6 jeunes Blancs sur mille).5 Ce qui surprend, c’est que dans la majorité des arrestations de jeunes Noirs sous ce chef d’accusation dans notre échantillon, l’arrestation fait suite à un comportement observé par un policier ou un agent de sécurité dans l’espace public, comprenant le fait d’être soupçonné de fumer de la marijuana ou de faire du trafic. Or, dans le cas des jeunes Blancs, il n’y a qu’un cas d’arrestation pour ce chef d’accusation dans l’échantillon qui provient de l’observation directe par un policier ou un agent de sécurité dans l’espace public et, dans ce cas, l’observation a lieu dans le cadre d’une enquête ciblée clandestine. Dans les autres cas d’arrestation de jeunes Noirs et Blancs pour ce motif, il peut s’agir, par exemple, d’une arrestation faite après que la police ait été informée par une école ou par des témoins, ou lors d’une fouille après interpellation pour un autre motif. 

Un jeune Noir a ainsi 7 fois plus de chances d’être observé et arrêté par la police en train de fumer de la marijuana ou de vendre de la drogue dans l’espace public qu’un jeune Blanc (1,1 jeunes Noirs sur mille se trouvant dans cette situation, contrairement à 0,17 jeunes Blancs). Or, si on prend les arrestations pour possession ou trafic de stupéfiants après une fouille ou une enquête ciblée (sans qu’il y ait observation directe au préalable par un policier ou un agent de sécurité), ce sont les jeunes Blancs qui ont le plus de chances d’être arrêtés et poursuivis (1,44 jeunes Blancs sur mille, contrairement à 0,9 jeunes Noirs). Dans ce cas, la surreprésentation des jeunes Noirs pour ce chef d’accusation semble donc directement tributaire d’une surveillance accrue de la part des policiers et des agents de sécurité dans l’espace public, comparativement à celle que subissent les jeunes Blancs. Ce type d’arrestation pourrait ainsi expliquer 7,2% de la surreprésentation globale des jeunes Noirs parmi les jeunes arrêtés et poursuivis en 2001.6

Vols sans violence

Un certain nombre d’arrestations comporte des accusations de vol, sans qu’il y ait de violence. Ce type d’arrestation comprend, par exemple, des vols à l’étalage ou dans une maison privée et des vols d’argent, de cartes de crédit, de voitures, de bicyclettes, de cellulaires, de montres ou d’autres effets personnels. Ce type d’accusation concerne 20,9% des jeunes Noirs et 19% des jeunes Blancs de l’échantillon. Ce qui veut dire que 5,4 jeunes Noirs sur mille parmi les Noirs de 12 à 18 ans ont été arrêtés pour ce type de vol en 2001, contre 2,5 jeunes Blancs sur mille. Les jeunes Noirs auraient ainsi 2,2 fois plus de chances de vivre ce type d’événement.

Les jeunes Noirs sont encore une fois arrêtés plus souvent après avoir été observés, en train de voler, par un agent de sécurité ou un policier, que les jeunes Blancs : 13,2% pour les premiers et 5,1% pour les deuxièmes. Autrement dit, 3,4 jeunes Noirs sur mille parmi les Noirs de leur groupe d’âge sont arrêtés pour vol après avoir été observés par un policier ou un agent de sécurité, contre 0,66 sur mille pour les Blancs. Les jeunes Noirs ont ainsi 5,15 fois plus de chances que les jeunes Blancs d’être arrêtés dans ce type de situation qui pourrait, à lui seul, expliquer 21,1% de la surreprésentation globale des jeunes Noirs parmi les jeunes arrêtés et poursuivis, comparativement aux jeunes Blancs. Si on exclut les arrestations pour vol après observation par un policier ou un agent de sécurité, l’écart entre les deux groupes pour ce type d’arrestation se réduit à un ratio de 1,96 sur mille pour les Noirs à 1,84 sur mille pour les Blancs.

Vols avec violence

Les accusations de vol qualifié sont à l’origine des arrestations de 20,9% des jeunes Noirs et de 7,6% des jeunes Blancs. Ces vols sont souvent effectués par des groupes de deux ou trois jeunes, les jeunes Noirs arrêtés ayant, en moyenne, 2,1 complices, et les jeunes Blancs, 1 complice. Il y a donc une différence importante entre les deux groupes pour ce type d’événement, 5,4 jeunes Noirs sur mille étant arrêtés en 2001 sous ce chef d’accusation, contre 0,99 jeunes Blancs sur mille. Les jeunes Noirs ont ainsi 5,5 fois plus de chances d’être arrêtés pour vol qualifié que les jeunes Blancs, ce qui pourrait expliquer 34% de la surreprésentation des jeunes Noirs parmi les jeunes arrêtés et poursuivis. Ici aussi, l’observation par les policiers et les agents semble être dirigée davantage vers les Noirs, 1,1 jeunes Noirs sur mille ayant été arrêté pour vol qualifié après avoir été observé par des policiers ou agents, tandis qu’aucun jeune Blanc de notre échantillon n’a vécu le même type d’arrestation. Même si on exclut ces cas, l’écart reste important, 4,3 sur mille pour les jeunes Noirs et 0,99 sur mille pour les jeunes Blancs.

Paradoxalement, 11% des jeunes Noirs (l’équivalent de 2,85 jeunes Noirs sur mille parmi les Noirs de leur groupe d’âge), ont fait l’objet d’une accusation de vol qualifié après qu’un jeune homme Blanc ait appelé la police en tant que victime, pendant qu’aucun jeune Blanc de notre échantillon n’a été arrêté après qu’un jeune Noir ait appelé la police en tant que victime. D’ailleurs, sur l’ensemble des arrestations des jeunes Noirs, 31,9% des rapports de police font état de jeunes victimes blanches, tandis que, quand il s’agit de jeunes accusés Blancs, il n’y a que 3,2% des cas où la victime est un jeune homme ou une jeune femme noire.

Comment expliquer la quasi-absence de jeunes Noirs comme victimes dans les crimes commis par les Blancs ? Soit l’agressivité va toujours dans le même sens (ce qui serait surprenant), soit les jeunes Noirs ont trop peur de la police pour porter plainte contre des agresseurs blancs, soit, encore, la police prend moins au sérieux les plaintes déposées par les jeunes Noirs à l’encontre des jeunes Blancs. La possibilité que la peur des jeunes Noirs (et de leurs familles) ou leur méfiance à l’égard de la police et du système de justice soit un facteur explicatif pour le manque apparent de plaintes déposées par de jeunes victimes noires contre des jeunes agresseurs blancs, est suggérée par le fait que les jeunes Noirs font plus appel à un avocat que les jeunes Blancs (18,3% contre 9,9%). Une telle explication pourrait en elle-même sous-tendre une partie de la surreprésentation des jeunes Noirs parmi les jeunes arrêtés et poursuivis, étant donné que le fait de ne pas porter plainte contre des jeunes Blancs diminuerait nécessairement les taux d’arrestation de ces derniers et augmenterait le taux de surreprésentation des jeunes Noirs.

Entrave au travail d’un policier

Après consommation et trafic de stupéfiantsvol et vol qualifié, un autre chef d’accusation qui ressort dans les cas d’arrestation des jeunes Noirs est l’entrave au travail d’un policier, accompagnée parfois de voies de fait et d’autres chefs d’accusation. Si Fredy Villanueva avait été arrêté, il l’aurait probablement été sous ce motif et possiblement identifié comme « Noir » selon l’appréciation subjective du policier. Ce type d’accusation ne concerne que 4% des arrestations de jeunes Noirs et 2,6% de jeunes Blancs. On retrouve deux événements dans notre échantillon, impliquant dans un cas un accusé noir et dans l’autre, un accusé blanc, qui ressemblent, à certains égards, à celui ayant mené à la mort de Villanueva.

Dans un cas, les policiers interviennent auprès d’un groupe de jeunes qui sont considérés être en effraction pour flânerie. Ils procèdent ensuite à un contrôle d’identité. Les esprits s’échauffent et une des jeunes (une jeune Noire) dit qu’elle en a assez et décide de partir. Un des policiers essaie de l’en empêcher, elle résiste et le policier tente de lui mettre des menottes. À ce moment, ses amis s’approchent d’une manière jugée « menaçante » (d’après le rapport de police). L’autre policier tente de les tenir à l’écart. La police reprend le contrôle de la situation grâce à l’intervention d’un portier d’un bar à proximité avant l’arrivée de renforts. Dans l’autre cas, des policiers en patrouille répondent à une demande de renforts. Arrivés sur place, ils constatent que deux agents tentent de menotter un individu de « race noire » qui est sur le sol. Il y a « attroupement » autour et un individu de « race blanche » se penche vers les deux policiers. Les deux policiers arrivés en renfort interviennent et l’un d’entre eux tente de maîtriser le deuxième individu, qui s’est avéré plus tard être un ami du suspect mis à terre. Il y a altercation et l’agent de police est « poussé fortement » par l’accusé. Les policiers réussissent à reprendre le contrôle de la situation.

Ce type d’événement (avec dérapage et possibilité de perte de contrôle par les policiers) compte pour 2% de l’ensemble des arrestations. Le peu de cas ne permet pas de conclure à un traitement différentiel entre Noirs et Blancs. Cependant, il y a un lien à faire entre ce type d’événement (avec ou sans dérapage) et le quatrième et dernier chef d’accusation caractérisant les événements impliquant l’observation directe par un policier ou un agent de sécurité dans l’espace public : le bris de conditions.

Bris de conditions

Un certain nombre de jeunes Noirs et Blancs sont assujettis à des conditions de probation après avoir été jugés coupables par la Cour. Il peut s’agir, par exemple, pour une période de temps déterminée, de ne pas entrer en contact avec certains individus, de ne pas quitter le domicile sauf pour certaines activités précises, de ne pas se trouver au-delà d’une certaine distance du domicile, d’observer un couvre-feu (retour obligatoire au domicile avant une certaine heure) ou de ne pas se trouver ou s’attarder dans certains lieux (quadrilatère, parc, station de métro). Ces conditions peuvent s’ajouter à l’obligation d’effectuer des travaux communautaires, à une mise en garde fermée ou ouverte, ainsi qu’à d’autres mesures.

Par exemple, quatre jeunes à bicyclette sont interpellés par un policier parce qu’ils se promènent la nuit sans phares allumés. Après avoir contrôlé les identités, l’un d’entre eux, un jeune Noir, est arrêté pour bris de conditions car il ne respecte pas son couvre-feu. Dans un autre cas, un jeune Noir est interpellé pour flânerie et obstruction des portes devant une station de métro. Après un contrôle d’identité, il est arrêté pour bris de conditions. Plus souvent qu’autrement, ce type d’arrestation met en scène un jeune qui, par définition, a déjà un casier judiciaire et doit se conformer à certaines règles de conduite concernant ses déplacements et fréquentations, généralement dans son quartier de résidence. Dans la mesure où les gestes jugés « illégaux » dans ces cas (en lien avec les conditions de probation) varient d’un jeune à l’autre, la surveillance policière nécessaire pour veiller à ce que les conditions soient respectées a tendance à être localisée et personnalisée. Il peut s’agir d’une sorte de jeu du chat et de la souris, avec des jeunes en bris de conditions tentant de se sauver ou de se cacher à la vue des policiers.

Les bris de conditions de probation constituent 20,2% de l’ensemble des délits pour lesquels les jeunes Noirs sont arrêtés. Les motifs principaux dans leur cas sont le non-respect d’un couvre-feu, suivi par le fait d’être entré en contact avec certaines personnes indiquées dans le jugement de la Cour ou de se trouver aux abords d’une entrée de station de métro. Dans les cas des jeunes Blancs, ce type d’événement constitue 10,2% de toutes les arrestations. Ici aussi, les arrestations des jeunes Blancs font suite au non-respect d’un couvre-feu, au fait de se trouver dans un endroit interdit ou d’être en compagnie de personnes dont la fréquentation est interdite.

Comme dans les cas précédents, un jeune Noir est particulièrement susceptible d’être arrêté pour bris de conditions après avoir été observé par un policier ou un agent de sécurité : 13,2% des jeunes Noirs de l’échantillon, contrairement à 5,1% des jeunes Blancs. Ce qui veut dire que 3,4 jeunes Noirs sur mille parmi les Noirs de leur groupe d’âge étaient arrêtés pour bris de conditions après avoir été observés par un policier ou un agent de sécurité dans l’espace public en 2001, contrairement à 0,66 jeunes Blancs sur mille. Les jeunes Noirs ont ainsi 5,2 fois plus de chances d’être arrêtés dans ces circonstances que les jeunes Blancs. Ceci pourrait expliquer 21,1% du taux de surreprésentation des jeunes Noirs.

Cela dit, les jeunes Noirs sont aussi davantage susceptibles d’être condamnés à une probation avec conditions que les jeunes Blancs (en lien avec d’autres mesures). En tout, 56% des jeunes Noirs de notre échantillon reçoivent une sentence comportant une mesure de probation avec conditions, contre 42,5% des jeunes Blancs. Extrapolé sur la population de référence, cela veut dire que 14,5 jeunes Noirs sur mille en 2001 (parmi les Noirs de leur groupe d’âge) à Montréal recevaient une condamnation comportant (entre autres choses) une mesure de probation avec conditions, contrairement à 5,5 jeunes Blancs sur mille. Les jeunes Noirs ont ainsi 2,6 fois plus de chances d’être placés en probation avec conditions (si on se limite aux jugements d’une année donnée) que les jeunes Blancs et 5,2 fois plus de chances d’être arrêtés par la police pour bris de conditions. Soit les jeunes Noirs brisent plus souvent leurs conditions que les jeunes Blancs, soit ils sont davantage observés et pris en flagrant délit par la police.

Sur-surveillance et peur

Ces données convergent vers la conclusion que les jeunes identifiés par les policiers comme « Noirs » sont davantage surveillés par eux et par les agents de sécurité que les jeunes identifiés comme « Blancs ». Cette « sur-surveillance » pourrait expliquer, à elle seule, jusqu’à 58% de la surreprésentation des jeunes Noirs. Chaque nouvelle arrestation comporte le risque d’une nouvelle inculpation, avec alourdissement du casier judiciaire (dans le cas de culpabilité avérée) ainsi que la probabilité d’une sentence plus lourde et de conditions plus contraignantes que la fois précédente. Ce cercle vicieux est particulièrement apparent dans le cas des bris de probation. La Politique de lutte aux incivilités adoptée à Montréal en 2004 n’a sûrement rien fait pour réduire cette tendance à sur-surveiller les jeunes Noirs (Saint-Jacques, 2008).

Ces résultats confirment ce qu’on sait depuis longtemps concernant la surconcentration des ressources policières autour de certaines minorités ethniques ou racisées en Europe et en Amérique du Nord (Chantraine, 2003 ; Cooper, 1980). Montréal ne fait donc pas exception. La situation serait même équivalente à certains égards à celle qui prévaut aux États-Unis (Bernard et McAll, 2008). Ce qui est moins clair dans la littérature est le lien entre identité « racisée » et statut socio-économique, les ressources policières étant également surconcentrées autour des quartiers défavorisés (Terrill et Reisig, 2003 ; Kane, 2002 ; Fagan et Davies, 2000). Les jeunes Noirs à Montréal sont aussi susceptibles d’être surreprésentés parmi la population vivant en-dessous du seuil de faible revenu. La surreprésentation viendrait-elle de leur pauvreté et de leur surconcentration dans des quartiers défavorisés (résultant probablement de la discrimination directe et systémique dans les différents domaines de la vie sociale) ou de la discrimination directe effectuée par les policiers dans l’exercice de leurs fonctions ? La réponse se situe probablement entre les deux, tout en rejoignant les thèses d’Omi et Winant (1989) sur la manière dont le racisme peut structurer l’ensemble de la vie en société. Une recherche récente réalisée dans le Missouri par Brunson et Weitzer (2009) suggère effectivement que l’identité racisée ajoute un élément de plus aux traitements différentiels liés au statut socio-économique. Dans leur étude, les jeunes Noirs font état de plus de problèmes avec la police que les jeunes Blancs de statut socio-économique équivalent.

Comment expliquer la sur-surveillance apparente des jeunes Noirs à Montréal ? On peut penser que les policiers ne sont que les dignes représentants d’une société, majoritairement blanche, qui exerce la discrimination envers les Noirs dans tous les domaines de la vie sociale. Ils ne seraient pas une exception à la règle, même si, étant donné la force dont ils disposent, la discrimination, dans leur cas, est plus visible, davantage publique et a des conséquences immédiates sur la population concernée. Cette conclusion serait appuyée par le constat qu’il y a davantage de jeunes Noirs arrêtés dans notre échantillon après avoir été observés par un citoyen (autre que la victime) dans l’espace public que de jeunes Blancs : 3,7 jeunes Noirs sur mille parmi les Noirs de leur groupe d’âge ont été arrêtés et poursuivis en 2001 après avoir été observés par un citoyen autre que la victime, contrairement à 2,3 jeunes Blancs sur mille (ce qui pourrait expliquer 10,9% de la surreprésentation globale des jeunes Noirs). L’école n’est pas en reste, même si l’écart est moindre – 3,4 jeunes Noirs sur mille ayant été arrêtés après que l’école ait appelé la police, contrairement à 2,6 jeunes Blancs sur mille (ce qui pourrait expliquer 9,6% de la surrreprésentation). Ensemble, les traitements différentiels constatés à partir des données dont nous faisons état dans ce texte, pourraient expliquer jusqu’à 90,3% de la surreprésentation des jeunes Noirs parmi les jeunes arrêtés et poursuivis sur l’île de Montréal en 2001.7

Il y a une piste d’explication pour cette sur-surveillance apparente et la surreprésentation des jeunes Noirs. Dans 11% des arrestations des jeunes Noirs de notre échantillon, le policier fait état d’un soupçon sur l’appartenance d’un jeune à un gang de rue. Dans aucun des dossiers des jeunes Blancs on ne fait état d’un tel soupçon. Lors d’une intervention publique au mois de février 2010, un représentant du Service de la Police de la Ville de Montréal a affirmé que la lutte contre les gangs de rue constitue la grande priorité de la police, même si les gangs ne sont responsables que de 1,6% des actes criminels recensés en 2009.8 Invité par les journalistes à expliquer cet investissement des ressources policières dans la lutte contre les gangs de rue malgré le peu d’activités criminelles qui leur est associé, le directeur adjoint de la police a avancé que « les gens ont la perception que les gangs de rue prennent beaucoup, beaucoup, beaucoup d’ampleur, et peut-être un peu plus d’ampleur qu’on le constate sur le terrain ». Conclusion de la police : concentrer les ressources policières sur la lutte contre les gangs de rue pour répondre aux peurs d’une partie de la population majoritaire, tout en sachant que celles-ci sont non fondées. La peur, attisée par une attention médiatique importante pour tout ce qui concerne les gangs de rue, pourrait ainsi être un élément central dans la sur-surveillance des jeunes Noirs, que ce soit de la part de la police ou de la part des citoyens eux-mêmes.

Ce constat rejoint les résultats d’une recherche effectuée en Angleterre dans les années 1970 sur la supposée « criminalité » des jeunes Noirs (Hall et al., 1978). Alimenté par les politiciens et les médias, un état de panique s’est installé dans la population quant à la menace posée dans les villes, surtout après la tombée de la nuit, par des jeunes Noirs qui s’en prenaient supposément, seuls ou en gang, aux honnêtes citoyens blancs. Ces peurs avaient peu à voir avec les statistiques sur la criminalité et reflétaient davantage la volonté de faire reposer sur les traits prétendument criminels des jeunes Noirs la responsabilité de leur propre exclusion sociale. Elles donnaient lieu aussi à la surconcentration des ressources policières autour de ces jeunes, tout en augmentant les côtes d’écoute et les revenus publicitaires des médias britanniques.

Nos données suggèrent que ces comportements à l’égard des jeunes Noirs, fondés possiblement sur la peur et « légitimant » l’exclusion sociale de ces derniers, génèrent à leur tour la peur chez ces jeunes et leurs familles vis-à-vis des policiers et du système de justice.9 Ces jeunes auraient moins tendance à avoir recours à la justice quand ils sont eux-mêmes victimes d’un délit et les jeunes Blancs responsables échapperaient ainsi à la poursuite, ce qui pourrait avoir comme effet d’augmenter le taux de surreprésentation des jeunes Noirs parmi les jeunes arrêtés et poursuivis, ainsi que la peur de la population blanche à leur égard. Cela pourrait donner lieu à la surconcentration renforcée des ressources policières.

Intervenant au nom de peurs non-fondées ressenties par une partie de la population, les policiers et agents de sécurité peuvent non seulement générer la peur chez les jeunes visés, mais être pris eux-mêmes au jeu de la peur. À ce moment-là, tous les dérapages deviennent possibles. Derrière la sur-surveillance et la surreprésentation des jeunes Noirs dans le système de justice, on finit par reconnaître les traits familiers d’une très mauvaise conseillère.10

Conditions de travail, justice, immigration : respect et résistance

L’article qui suit a été produit à partir de résultats d’un projet de recherche réalisé en collaboration avec le Centre des travailleurs immigrés. Cette recherche vise à documenter les expériences de travailleurs immigrés dans différents lieux de travail. Elle est fondée sur une cinquantaine d’entrevues avec des travailleurs immigrés réalisées entre 2004 et 2006, au cours desquelles les participants ont été invités à « dire la vérité » sur ce qu’ils vivent. La période de temps passée depuis leur arrivée au Canada varie de 2 à 20 ans. Les thèmes et enjeux soulevés par cette recherche ont été traités dans Fight Back : Workplace Justice for Immigrants (Aziz Choudry, Jill Hanley, Steve Jordan, Eric Shragge, Martha Stiegman, Fernwood Books, 2009).

Ahmed, 39 ans, est venu au Canada de l’Algérie, où il a été un biologiste et un écologiste reconnu. Sa femme travaillait au ministère algérien des pêches. Ils ont tout abandonné pour venir au Canada à la recherche d’un pays plus paisible. Avec son parcours professionnel, il a été accepté facilement comme immigrant dans le système de pointage canadien, mais cela n’impliquait pas qu’un emploi dans son domaine serait facile à trouver. Ahmed a commencé par chercher des emplois pour lesquels il se sentait qualifié : « J’étais prêt à quitter Montréal pour travailler comme océanographe. J’ai appliqué partout. On n’a jamais retourné mes appels (…) L’agente d’emploi m’a dit, ‘Vous voulez travailler comme océanographe ? Allez à cette adresse dans le Vieux Port’. J’y suis allé et on m’a dit qu’ils étaient à la recherche de capitaines de navire. Soit elle n’a pas pris le temps pour savoir ce qu’ ‘océanographe’ veut dire, soit elle m’a pris pour un imbécile ».

L’agente l’a par la suite dirigé vers un organisme communautaire fournissant des services aux immigrants, où il a suivi un cours de trois semaines sur la recherche d’emploi : « Ils nous disaient que nous ne devions pas nous dévaloriser, que nous devions mettre en valeur nos compétences et expériences et que nous devions demander un niveau de rémunération qui est le reflet de notre valeur. J’ai vite appris que ce n’est pas comme ça que ça marche ici… Si j’avais suivi leurs conseils, je n’aurais jamais trouvé un emploi… J’ai enlevé mon diplôme universitaire de mon cv… Il faut comprendre que les employeurs veulent sauver de l’argent. Ils ne veulent pas reconnaître les qualifications des immigrants et être obligés de payer le salaire qui y correspond. »

« Pendant dix mois, j’ai suivi un cours intensif, Attestation d’études collégiales – un cours pour immigrants donnant des équivalents qui permettent de travailler comme technicien de laboratoire. Il y avait des personnes avec des maîtrises et des doctorats en chimie dans le cours. On nous a appris les connaissances de base en chimie et en biologie s’équivalant à ce qu’on peut apprendre à l’école secondaire. Les responsables du cours nous ont promis de trouver des emplois bien payés dans différents champs d’application technique, mais il s’agit de publicité trompeuse ». À sa grande frustration, Ahmed n’a pas été aidé dans sa recherche d’un emploi. « J’ai appris par expérience… Il faut passer par chacune des compagnies en faisant du porte-à-porte ».

Ahmed sait qu’il n’est pas le seul immigrant surqualifié ayant de la difficulté à se trouver un emploi : « tous les immigrants que je connais sont dans la même situation ». Considérant que le gouvernement exige beaucoup de qualifications dans la sélection des immigrants, il conclut qu’il doit s’agir d’une façon de protéger les diplômés et le système d’éducation du Québec : « Je pense qu’on cherche à protéger les universités, à les empêcher de perdre leurs parts du marché ». Ahmed a finalement trouvé un emploi comme technicien de laboratoire. Il travaille sur le quart de nuit de 22 h à 7 h. « Personne là-bas n’a autant de qualifications que moi, ils n’ont que le secondaire V ». Ses employeurs ont réalisé qu’Ahmed est plus qualifié qu’il ne le laissait croire en constatant la qualité de son travail et le rôle de leader qu’il joue dans le laboratoire. Même si ses qualifications sont maintenant reconnues, cela ne se traduit pas sous la forme de responsabilités officielles ou d’un salaire plus élevé et Ahmed ne les demande pas non plus. « Je ne pourrais jamais demander cela. Jamais. Jamais. Tout est tellement compétitif. Si je demandais cela, je perdrais mon travail et je serais à la rue. Je ne pourrais pas faire cela. Je serais marqué à tout jamais. Je ne trouverais jamais un autre emploi. » Après deux ans de chômage, il est content d’avoir trouvé un emploi. « Il faut avoir beaucoup de courage et de foi pour passer à travers quand on est au chômage – vivre sur le chômage à Montréal est si dur ».

Migration : contexte et conséquences

Un enjeu important auquel sont confrontés la plupart des pays aujourd’hui est celui des migrations. Deux facteurs combinés contribuent à l’importance de ce phénomène : le déplacement de personnes en provenance des pays du Sud et la demande pour une main-d’œuvre à bon marché dans le Nord. Dans les pays du Sud, des dynamiques semblables existent avec les déplacements de personnes vers des pays où le capitalisme est plus développé (comme dans le cas des Indonésiens travaillant à Taïwan). Ces éléments sont liés à la restructuration actuelle du capitalisme, avec le virage vers des formes de commerce et d’investissement moins réglementées, la réduction du pouvoir de la classe ouvrière à travers la législation et la « libération » du marché de l’« ingérence étatique ». Au Canada et ailleurs, si on utilise la terminologie marxiste, ces migrations et déplacements créent une énorme « armée de réserve » qui est en compétition pour les emplois disponibles et devient en conséquence un bassin de cheap labour relativement facile à discipliner. Un nombre considérable de travailleurs font ainsi face à de la concurrence et ont peu de protections sur le marché du travail. Un autre aspect économique de ce processus consiste en des envois d’argent qui jouent un rôle important pour assurer le bien-être des membres de la famille restés au pays d’origine, ainsi que pour l’économie générale de ces pays.

Il y a un mythe au Canada selon lequel les immigrants connaîtraient une mobilité ascendante. Peu de données sous-tendent une telle hypothèse. Dans un document publié en 2007 portant sur le bien-être économique des familles immigrantes, Statistiques Canada n’a constaté aucune amélioration dans la situation économique des nouveaux immigrants au Canada au début du XXIème siècle. Pourtant, ces immigrants ont un niveau de scolarité beaucoup plus élevé et se trouvent davantage dans la catégorie d’immigrants qualifiés que dix ans plus tôt. Le rapport prend en considération leur situation économique depuis 2000, la prévalence de conditions salariales jugées « chroniquement » basses et l’impact sur leur bien-être économique, de changements au niveau de la scolarité et des qualifications depuis 1993. En 2002, les taux de bas revenu parmi les immigrants pendant leur première année complète de résidence au Canada étaient 3,5 fois plus élevés que ceux de la population née au pays. En 2004, ces taux étaient légèrement plus bas, étant 3,2 fois plus élevés. L’augmentation des taux de bas revenu se trouve surtout parmi les immigrants qui sont au pays depuis un ou deux ans, ce qui suggère de plus grandes difficultés d’adaptation depuis les années 2000. L’augmentation considérable des niveaux de scolarité des nouveaux immigrants et le fait qu’ils soient davantage concentrés dans la catégorie d’immigrants qualifiés, ont ainsi peu d’impact sur leurs chances de se trouver avec un niveau de revenu décent (Statistiques Canada, 2006). On s’attendrait à davantage de différences en termes de résultats en fonction du niveau de scolarité.

De plus, l’avantage que détenaient, au début des années 1990, les personnes avec un plus haut niveau de scolarité a été réduit avant 2000, étant donné leur augmentation en termes de nombre, mais aussi la dégradation des conditions économiques dans le secteur de la technologie (Picot, Hou et Coulombe, 2006). Selon une étude effectuée par le Forum régional sur le développement social (2007), les immigrants les plus récemment arrivés à Montréal sont ceux qui ont le plus grand risque de se retrouver dans la pauvreté. D’après les données du recensement de 2001, 47,5% de ce groupe vit en-dessous du seuil de faible revenu et même après 10 ans de résidence au Canada, 40% vit toujours en-dessous de ce seuil.

Double langage

À la lumière de ces statistiques et sur la base des informations fournies par les personnes interviewées, nous nous sommes servis du concept d’« apprentissage à rebours » afin de décrire le devenir d’un travailleur immigrant. Ce concept fait référence à l’acceptation des dures conditions économiques et au manque de possibilités d’amélioration et d’adaptation. Ces immigrants ont dû apprendre à naviguer face au double langage du système canadien d’immigration, qui recrute des personnes hautement éduquées et qualifiées afin de combler des postes au bas de l’échelle sur le marché du travail. Ces immigrants doivent apprendre à « désapprendre » et à nier leur statut ainsi que leur éducation, à cacher leurs « sur-qualifications » et à s’adapter aux conditions prévalant aux plus bas échelons de ce marché. Les travailleurs immigrants arrivent dans une situation où leurs choix sont restreints. Souvent, ils quittent leur pays d’origine dans des circonstances désespérées, soit en raison de difficultés économiques ou politiques. Ils portent aussi des responsabilités pour les familles qu’ils ont laissées derrière eux. Quelques-uns résistent, mais plusieurs finissent par accepter que leurs rêves de ce que le Canada pouvait leur offrir ne sont que… des rêves. S’adapter aux réalités peut signifier réduire les attentes et tenter de survivre avec ce que leur fournit leur travail. « Apprendre à rebours » se réfère au processus de « perte », d’abandon de l’espoir, à la nécessité de se départir de ce qu’on a, à la réduction de sa valeur, son identité et son statut social qui, auparavant, étaient « moi », mais qui ne le sont plus. Le quotidien des travailleurs immigrants exige qu’ils apprennent comment survivre en vivant la déception, les bas revenus et l’instabilité. Le défi est d’apprendre à « travailler dur et rester en emploi », quelle que soit la qualité de ce dernier et de maintenir au plus bas les attentes afin d’accepter ce qui est offert. Devenir un travailleur immigré veut dire en partie « désapprendre » son statut et son identité préexistants afin de « redéfinir le soi » en tant que « ressource renouvelable » plutôt qu’en tant qu’« être humain ». Il s’agit d’apprendre à naviguer à travers le double langage de la vie publique, à craindre les patrons, à taire ses droits, à accepter des possibilités d’action limitées.

Apprentissages

Les travailleurs ne sont pas nécessairement passifs face à ces conditions. On peut apprendre que l’injustice sociale existe et qu’on peut résister à travers l’action en demandant du respect en tant qu’être humain. Dans son étude sur les travailleuses domestiques d’origine philippine, Parreñas (2001) décrit les tentatives des femmes de résister ou de négocier, en essayant d’éliminer ou de mitiger les effets de leurs déracinements multiples et quotidiens. L’adaptation est la réponse habituelle à la situation à laquelle font face les nouveaux arrivants dans un pays, même quand il s’agit de conditions de travail fondées sur l’exploitation et qui ne risquent pas de changer.

Un élément clé de la résistance est l’apprentissage ; en fait, résister, c’est apprendre. Selon Maitra et Shan (2007), il y a deux types d’apprentissage dans lesquels adaptation et résistance sont mises en parallèle. Dans le premier cas, l’apprentissage « conformiste » est un apprentissage soumis aux attentes et aux exigences du milieu du travail, telles que définies par les employeurs. Ce type d’apprentissage veut dire « passer à travers », « garder son emploi » à tout prix et s’articule généralement au besoin des employeurs de maximiser leurs profits. Le deuxième type d’apprentissage est « transgressif » : on apprend à exercer ses droits, à questionner et à transformer des situations de travail fondées sur l’exploitation, à élargir l’univers des possibles afin d’améliorer ses conditions de vie. Mais quels sont les facteurs qui mènent vers l’apprentissage conformiste ? Quels sont les liens entre les contextes plus larges et plus immédiats dans la genèse des situations et des choix ? Comme nous l’avons suggéré, les gens subissent des pressions énormes pour s’adapter à des conditions difficiles parce qu’ils ont peu de possibilités.

Résistance

Quelles sont les conditions qui ouvrent sur l’action ? Quels sont les rapports sociaux, les contextes et les circonstances qui aident les gens à passer d’un mode d’apprentissage visant l’adaptation, à l’autre qui soutient la résistance ? Plusieurs facteurs sont pertinents dans une discussion sur ce dernier type d’apprentissage. Une dimension importante est de travailler délibérément à la construction de formes collectives d’action et de prise de conscience. Comme notre recherche le démontre, la reconstitution de rapports sociaux et politiques par le biais d’institutions comme les organismes communautaires ou les associations religieuses (telles les églises) semble centrale dans ce processus. Selon nos résultats, pour beaucoup d’immigrants, le Canada n’est pas accueillant. Ils doivent surmonter un ensemble d’obstacles avant de s’établir – obstacles qui peuvent continuer à avoir un effet négatif pendant de longues années après leur arrivée au pays. Remettre en question ces obstacles et barrières sur le plan individuel donne peu de résultats. Cependant, construire des formes de solidarité collective, formellement ou informellement, peut servir comme un contrepoids puissant contre les environnements de travail marqués par l’exploitation dans lesquels se trouvent les groupes minoritaires. Que ce soit dans une organisation communautaire, comme le Centre des travailleurs immigrés qui a collaboré à la réalisation du projet qui fait l’objet de ce texte, ou dans une église du voisinage, ces travailleurs semblent activement engagés dans des formes de résistance.

Nous avons aussi appris des leçons importantes au cours de notre exploration des modes d’action développés par les travailleurs immigrés, qu’ils soient individuels ou collectifs, à découvert ou souterrains. Ce dernier mode constitue probablement la forme de lutte la plus facile à entreprendre pour un groupe soumis au genre de pressions que subissent les travailleurs immigrés (envoi de montants d’argent vers le pays d’origine, compétition sur le marché du travail, incertitude quant à leur statut d’immigrant et leur permanence). Les initiatives souterraines visant le maintien de la dignité des personnes doivent être reconnues comme centrales dans leurs efforts pour conserver leur estime de soi, tout en protégeant leurs emplois et leur statut d’immigrant. Dans la plupart des cas où des personnes passent à l’action pour améliorer leurs conditions de travail, nous avons pu constater que l’intérêt personnel est un facteur motivant lors de la première étape d’une démarche qui peut mener vers l’action collective pour les droits du groupe. Dans cette perspective, soutenir des revendications individuelles peut être considéré comme une façon pour des travailleurs de se connecter sur une action plus large. Un travailleur qui a réussi à faire augmenter son salaire pour le travail en temps supplémentaire, peut se sentir plus confiant dans ses tentatives à encourager ses collègues de travail à faire la même chose. Des cas de revendication individuelle sont aussi des sources précieuses d’information pour alimenter des campagnes pour le changement des politiques. La précarité extrême de ce type de main-d’œuvre est une autre considération dont il faut tenir compte. Quand les enjeux liés à l’emploi sont si importants, les travailleurs immigrés sont susceptibles d’être hautement méfiants à l’égard d’organisateurs et peu enclins à prendre des risques pour défendre leurs droits. Un enjeu supplémentaire est que la plupart des stratégies organisationnelles présument un engagement à long terme, tandis que plusieurs de ces personnes n’ont que des visas temporaires.

La demande d’être traité avec respect sous-tend les actions entreprises et traverse les entrevues. La demande de respect est au cœur de la résistance. Mandel se sert du terme « dignité » comme nous nous servons de celui de « respect » : « la dignité est un bon point de départ. Un travailleur ou une travailleuse qui se respecte n’est peut-être pas dans la position de se débarrasser de l’oppression, mais au moins il ou elle ne l’intériorisera pas » (2004 : 272).1 Les migrations internationales contribuent à créer un bassin imposant de travailleurs vulnérables à l’intérieur de la société canadienne. Ces derniers continueront à s’adapter aux dures conditions auxquelles ils font face parce que les enjeux pour eux sont importants. Des moments de résistance et des groupes comme le Centre des travailleurs immigrés continuent à éduquer et à organiser les travailleurs immigrés afin de réaliser la justice économique et sociale.2

Jeunes, éducation et société : aux limites de l’inénarrable

La révélation, par les sciences sociales ou encore par les médias, de comportements jugés « déviants » chez des populations exclues et discriminées peut engendrer un effet d’étiquetage qui amplifie les préjugés. Quand il s’agit de comportements « déviants » de type violent, la « magnification » de la violence qui s’en suit peut encourager des conduites délatrices au sein même des populations concernées et servir à légitimer la mise en place de mesures répressives disproportionnées. Les sciences sociales et celles du comportement jaugent souvent mal ces effets à rebours auprès des populations étudiées et plus encore, au niveau de l’opinion publique.

C’est à partir de cette réflexion sur les effets potentiellement paradoxaux de la recherche sociale qu’un séminaire a été organisé récemment par l’Équipe de recherche Économie sociale, santé et bien-être de l’UQÀM et le CREMIS.1 Nous livrons ici une synthèse des échanges qui ont eu lieu lors de cette rencontre autour de la question suivante : Est-il possible que le simple fait de centrer son attention sur les conduites « déviantes » au sein de populations accablées par le poids des inégalités sociales et des discriminations représente en soi un problème ? Les discussions ont été lancées à partir d’une recherche effectuée sur les gestes violents commis par des enfants sur le chemin de l’école.

Sur le chemin de l’école

Au cours de 2007, nous réalisions une étude exploratoire inspirée de l’ethnographie dans le but d’obtenir une représentation incarnée de l’insécurité vécue par les enfants sur le chemin de l’école.2 Cette étude s’est concrétisée dans un secteur de Montréal-Nord, là où des émeutes violentes ont éclaté le 10 août 2008 à la suite de la mort de Freddy Alberto Villanueva.

Considérant que l’insécurité est une dimension humaine difficile à observer, l’attention de la recherche s’est portée sur les déambulements quotidiens d’enfants en route vers l’école. Inéluctablement, le regard des chercheurs s’est tourné en direction des gestes violents commis par des enfants sur d’autres enfants. Par observation directe, le volet terrain de cette étude a permis d’acquérir une connaissance fine de la violence commise par les enfants sur la rue, en lien, par exemple, avec l’intimidation, les menaces, les coups, le harcèlement et l’humiliation.

En cours de recherche, il a été décidé de mettre un terme au volet ethnographique et de réorienter l’étude vers les citoyens en vue d’explorer avec eux les conditions requises à une mobilisation citoyenne susceptible de contrer la violence et l’insécurité sur le chemin de l’école. Deux motifs sont à la base de ce choix. Le premier tient à l’aspect insoutenable des situations observées et le second, à l’utilité discutable de documenter ce type d’événement sans être capables, faute de ressources et de temps, d’explorer plus judicieusement l’usage et l’application des normes et des cadres pouvant garantir ce que nous pourrions nommer une « gestion courante et institutionnalisée » de la violence et de l’insécurité sur le chemin de l’école. De fait, si nous avions bénéficié de plus de ressources, nous aurions dirigé les phares de la recherche sur la famille, l’accès au travail et au logement, la sécurité publique et l’école, entre autres, dans le but de mettre en relief la constitution et l’usage des pouvoirs.

La violence existe dans toutes les couches de la société et elle fait son œuvre en engendrant des effets similaires, un mélange complexe d’insécurité, de quête de pouvoir, de peur et de transgression. Mettre l’accent dans la recherche sur les comportements violents comme une forme de « déviance » spécifique à certaines populations marginalisées peut ainsi contribuer à les stigmatiser davantage. Autrement dit, le thème de la violence en recherche sociale, particulièrement lorsqu’il est associé à la pauvreté infantile, expose un aspect unique et sans contexte qui, en fait, ne lui appartient pas exclusivement. Ceci a pour effet, par glissement de sens, d’associer hâtivement les violences enfantines courantes à des signes précurseurs de délinquance, surtout dans les quartiers pauvres. C’est à partir de cette réflexion émanant d’une expérience de recherche que le débat a été lancé.

Vous avez dit « déviance » ?

En premier lieu, la déviance fut abordée comme le produit d’une norme et, plus encore, de dispositifs auxquels les institutions recourent. À titre d’exemple, une conduite, un jour condamnée comme déviante, prendra un autre jour une forme acceptable et vice-versa, là étant l’effet du temps, des valeurs, des institutions et des cadres sociaux. Un participant rapporte que des populations particulières finissent par intégrer les normes qui les catégorisent comme exclues, marginales et déviantes, en plus de se différencier par rapport à d’autres groupes sociaux à partir de cette même norme. Selon une autre personne présente, la déviance, comme d’ailleurs les notions de conduites ou de personnes dites « à risque », sont des focales piégées à l’avance pour aborder la réalité sociale.

Cette critique de la notion de déviance est reprise dans les discussions qui s’ensuivent. Le danger le plus tangible lié à l’usage de ce type de catégorie est de deux ordres. Premièrement, les étiquettes comme la déviance et le risque peuvent concourir à faire reposer sur autrui l’entière responsabilité de son inadéquation humaine et sociale. Par là, il est déqualifié et disqualifié avant même d’être en action. Deuxièmement, plutôt que de questionner les cadres sociaux et économiques qui contribuent à créer des inégalités et, par le fait même, des normes sociales, on s’intéressera davantage à la mise en place de stratégies de contrôle, de gestion, de punition et de prise en charge individuelle telles la criminalisation, l’incarcération, l’internement et le redressement. L’imprécision de la catégorie « déviance », largement décrite par Becker (1985), fait en sorte que le chercheur pourra confondre une population avec un problème clinique s’il est incapable de déplier correctement la façon dont les institutions agissent et la manière dont les normes sont appliquées par rapport à cette même population.

Le chercheur, conscient des dérives émanant de son travail, sait que la diffusion des résultats peut tout autant renforcer la stigmatisation que susciter des espaces de solidarité et de libération, voire de déstigmatisation. Conscient de ces risques, le chercheur peut éprouver des malaises. Pour contrecarrer les effets hypothétiquement délétères de ses travaux, note un participant, le chercheur peut passer sous silence des éléments qui risqueraient d’altérer une image idéalisée des populations ou encore, de soulever des problèmes saillants qui accablent « réellement » ces populations. Autrement dit, il y a souvent une part d’inénarrable en recherche.

Le pouvoir du savoir

Ces malaises soulèvent la question du rapport entre les chercheurs et les populations concernées par la recherche. De l’avis d’un participant, certains groupes, par exemple les autochtones, se sentent piégés par la recherche en plus d’éprouver de la méfiance à l’égard des chercheurs. Le problème, dans ce cas, est la non-reconnaissance des savoirs d’expérience par les chercheurs et leur prétention d’être les seuls producteurs légitimes du savoir. Soucieux de contrecarrer la stigmatisation induite par la recherche sociale, il est possible d’impliquer les populations dans nos travaux et de tirer profit de leur expérience. À ce sujet, un participant rapporte que la recherche doit s’ouvrir aux préoccupations des populations, être moins hermétique, plus dialogique et moins téléguidée.

La production de connaissances et de savoirs est souvent revendiquée par les chercheurs comme étant une partie intégrante de leur métier. À ce sujet, certains participants, dont des chercheurs académiques, revendiquent une autorité en la matière en arguant qu’ils sont imputables du sens à donner aux résultats de leurs travaux alors que d’autres, aussi des chercheurs académiques et professionnels, ont des avis moins affirmés, plus partagés et dans certains cas, opposés à ce sujet. Cette revendication d’autorité d’expert provient du fait que des chercheurs disent posséder les outils d’interprétation et de construction de sens. C’est d’ailleurs souvent ce qui est enseigné aux étudiants aux cycles supérieurs en plus de constituer une exigence incontournable pour les candidats au doctorat : produire de nouvelles connaissances. À preuve, c’est l’une des conditions essentielles à l’obtention de subventions de recherche auprès d’organismes qui financent la recherche scientifique.

Cette revendication du statut d’expert pose problème sur les plans épistémologique et méthodologique. Pour maintenir cette autorité, un participant indique qu’il doit conserver une distance par rapport aux personnes et au terrain. Cette position est par ailleurs contestée par un autre qui allègue que certains chercheurs iront jusqu’à théâtraliser leur objectivité en évitant toute forme d’engagement social. Or, selon un troisième, la fabrication et la production de savoirs n’est pas une activité réservée à l’usage unique du chercheur, ni à l’entreprise scientifique. Tous les citoyens détiennent des savoirs d’expérience qui font d’eux des êtres aptes à formuler des problèmes, imaginer des façons de les aborder et en dégager des enseignements. L’insertion du citoyen « ordinaire » dans la recherche dépend de la façon dont la recherche est envisagée et de la place que le chercheur fait aux sujets.

Pour une distance engagée

Il y a ainsi plusieurs risques liés à des études visant des groupes exclus. La thématique de la déviance, comme d’ailleurs celle du risque, peut à elle seule être porteuse de stigmates. Un des enjeux fondamentaux de la recherche sociale, surtout lorsqu’elle met en scène des populations exclues, réside dans la représentation que nous nous faisons de nos compétences d’interprètes, des théories et des méthodes que nous employons pour traduire la réalité d’autrui. Sur ce point, il semble légitime de se demander si le chercheur doit se mettre en distance par rapport à son objet d’étude, ceci dans le but de conserver une certaine objectivité. Cela dit, il importe d’explorer plus en profondeur la question de l’engagement du chercheur, surtout sa capacité et sa volonté à s’engager dans l’action à partir des résultats de ses travaux.

Logement et santé mentale : les droits d’Éloïse

Éloïse est une personne utilisatrice des services de santé mentale. Depuis qu’elle a vécu une hospitalisation de six semaines, il y a huit mois, elle est suivie par une travailleuse sociale. Lorsqu’elle a obtenu son congé de la part du médecin traitant, elle s’est réjouie de pouvoir conserver la même intervenante pour guider ses premiers pas dans son retour en société. Par le passé, Éloïse a toujours fait preuve de grandes habiletés sociales et d’un sens inné de débrouillardise. Toutefois, durant son épisode dépressif, ses capacités étaient affectées. Après avoir passé environ deux mois dans un foyer de groupe, elle était déjà prête à regagner un chez soi. Comme peu de logements avec support communautaire étaient disponibles dans son arrondissement, sa travailleuse sociale n’avait d’autre choix que de l’aiguiller vers un appartement du secteur privé.  Cette dernière l’a présentée à un propriétaire qui a accepté de lui louer un de ses logements. Cependant, quand elle est revenue seule pour signer le bail, surprise, l’appartement était loué à quelqu’un d’autre. C’était la première fois que cet homme allait louer à une personne utilisatrice des services en santé mentale et les autres locataires n’étaient pas très ouverts à l’idée d’avoir cette étrangère comme voisine. Ne désirant pas vivre tout de suite un second refus, elle a préféré rester en foyer de groupe quelques mois avant de retenter sa chance, toujours avec le concours de sa travailleuse sociale, modifiant ainsi le plan de réinsertion sociale prévu.

En 1948, la Déclaration universelle des droits de l’Homme inscrivait dans son article 25 : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ». Le logement, cela est maintenant reconnu, constitue un déterminant social de la santé et avant tout, un vecteur puissant d’inclusion dans la société civile. Si cette affirmation est vraie pour les gens dits normaux, elle devrait l’être autant, sinon plus, pour les personnes dont la santé est hypothéquée par des troubles mentaux modérés ou graves. Le logement fait donc partie intégrante du coffre à outils dont les personnes désinstitutionnalisées ont besoin dans leur démarche vers la citoyenneté. Cependant, la stigmatisation de la maladie mentale ainsi que les préjugés à l’égard des personnes présentant une maladie mentale entravent l’accès aux soins et services de santé mentale et contribuent fortement à les exclure des milieux du logement et de l’emploi (Philo et Secker, 1999; Alexander et Link, 2003; Sief, 2003). Lorsqu’elles ont déjà un logement ou un travail, la survenue d’un trouble mental — par exemple, un épisode dépressif chez des infirmières — entraîne une dévalorisation (Caan et al., 2000) qui peut mener à des difficultés majeures de réintégration dans leur emploi et, dans certains cas, de maintien de bonnes conditions de logement.

Le point d’ancrage

Par rapport au logement, l’on se rappellera cette histoire tirée de faits réels rapportée par Foucault, celle de Béasse qui explique au juge qu’il n’a pas d’habitat, qu’il peut vagabonder, errer là où il veut; n’a pas de maître, pas de père ni de mère, se considère autonome, n’a pas de travail, est libre de son emploi du temps et conserve la plénitude de ses jours et de ses nuits. Le juge tente d’envelopper cette indiscipline dans la majesté de la loi. Cependant, comme l’explique Foucault, c’est tout l’état de cette civilisation, son ordre et son système de coercition qui font saillie et s’exhibent. C’est-à-dire que chacun, pour être dans la normalité, doit avoir un lieu, une localisation, une identité fixée et reconnaissable, un état stable et continu ainsi que des pensées d’avenir (Foucault, 1975). L’habitat nous inscrit donc dans un territoire, dans un mode d’existence sociale. Pour les personnes exclues de la sphère économique, il constitue d’ailleurs le mode d’inscription privilégié dans un plus vaste réseau et de fait, représente l’un des éléments-clés de toute  politique sociale visant à contrer la pauvreté et l’exclusion sociale (Ulysse et Lesemann, 2004).

L’histoire de cas rapportée plus haut pose des questions de droit dont la réponse se trouve dans des politiques sociales de premier plan. Selon un Rapport spécial des Nations Unies sur le logement convenable au Canada (Kothari, 2007), il faut renforcer et promouvoir les droits économiques et sociaux. Les craintes de cet expert de l’ONU sont pleinement justifiées, à savoir que dans une économie mondiale fortement branchée sur la compétitivité, la défense des droits sociaux risque de devenir une préoccupation secondaire. Réduire les dépenses publiques dans le secteur du logement comme dans d’autres secteurs (tels l’éducation et la santé) menace aujourd’hui les acquis sociaux des Trente Glorieuses, période s’étendant de 1945 à 1970 et où la croissance économique semblait aller de pair avec des politiques publiques robustes promouvant les droits sociaux.

Dans cette foulée, les velléités de l’article 45 de la Charte des droits et libertés de la personne sont insuffisantes. Comme le veut la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse dans le bilan de ses 25 ans, le droit au logement doit être reconnu de façon explicite à assurer un niveau de vie décent. La situation qui se vit actuellement au Québec en matière de logement (pénurie, politiques publiques déficitaires, sélection discriminatoire de locataires) nous force à constater que de plus en plus de ménages pauvres ainsi que des individus isolés vivent dans des situations alarmantes. Selon le Regroupement des Comités logement et associations de locataires du Québec (RCLALQ, 2005), le coût des loyers est devenu l’obstacle numéro un à l’accès au logement et met en péril le droit au maintien dans les lieux. Le logement s’avère beaucoup plus que le simple fait d’avoir un toit sur la tête, c’est le point d’ancrage de l’individu dans sa famille, sa communauté et la société.

L’étiquette

Selon plusieurs auteurs, la persistance des attitudes et croyances négatives vient de l’ignorance des gens face aux maladies mentales. Un rapport de Santé Canada (2002) rapporte que s’y greffent la superstition et le manque d’empathie, faisant de la discrimination et de la stigmatisation une des plus tragiques réalités de la santé mentale. L’image stéréotypée que conserve la population sur les personnes présentant une maladie mentale est projetée en l’occurrence par les médias, internalisée par l’auditoire et devient un mythe dont il est difficile de se défaire.

Durant longtemps, en psychiatrie/santé mentale, la parole du fou était nulle et non avenue. Encore aujourd’hui, toute personne qui a expérimenté la maladie mentale sait que ses droits peuvent être violés par le processus psychiatrique du diagnostic, de l’étiquetage et du traitement. Jusqu’à présent, les campagnes anti-stigma ont eu pour effet d’encourager plus de gens à se faire traiter, à prendre sans rechigner tous leurs médicaments mais non à les pousser à défendre leurs droits de citoyens. Plus encore, toute défense de droits, dont le droit au logement, est interprétée par le système psychiatrique comme un symptôme de maladie. Dans un tel contexte, où est la possibilité d’empowerment ?

Selon l’OMS (2001), les pays doivent formuler une politique générale de santé qui accorde une place prépondérante aux spécificités de la santé mentale, « en raison notamment de la stigmatisation et des violations des droits de l’homme dont sont victimes bon nombre de personnes atteintes de troubles mentaux et du comportement, et parce que celles-ci ont besoin d’une aide pour trouver un logement ou obtenir des allocations » (p. 19). Patricia Deegan (1993), ex-patiente psychiatrique devenue directrice de programme au Northeast Independant Living Program et consultante nationale au National Empowerment Center aux États-Unis, disait : « C’est important de comprendre qu’il s’agit de se rétablir non seulement de la maladie mentale, mais surtout des conséquences d’avoir été étiquetée malade mentale ».

Cohabitation et mixité sociale : de l’exclusion au débat collectif

Au cours des cinq dernières années, les quartiers centraux de la ville de Montréal ont connu un « boom » immobilier considérable. Ce développement a été particulièrement marqué dans l’arrondissement Ville-Marie qui se situe en tête de peloton  en ce qui a trait aux projets immobiliers institutionnels d’envergure : la Bibliothèque et archives nationales du Québec et le Pavillon des sciences et des technologies de l’UQÀM en sont quelques exemples. D’autres projets publics sont également prévus à plus ou moins longue échéance. Citons notamment le CHUM, le Quartier des spectacles, le site de Radio-Canada ou encore, le réaménagement de la rue Notre-Dame. Enfin, plusieurs projets privés de développement commercial et résidentiel ont été soit réalisés, soit planifiés ou sont présentement en chantier. Le Louis Bohême (282 unités) et les Lofts des arts (102 unités) en marge du Quartier des spectacles, le Square Cartier (395 unités) près du pont Jacques-Cartier ou encore, la gare Hôtel-Viger (389 unités), le site Sainte-Marie (500 unités potentielles) ainsi que les terrains résiduels de l’autoroute Bonaventure (2000 unités potentielles) figurent parmi ces projets.

La réalisation de l’ensemble de ces projets immobiliers représente des investissements de plusieurs milliards. Ils sont concentrés tant dans l’espace que dans le temps, les échéances s’inscrivant sur une période d’environ vingt ans. Ces projets font preuve d’un engouement pour « investir » le centre-ville de la part d’une population qui modifiera radicalement le portrait de la population locale actuelle. En effet, le développement résidentiel réalisé dans le centre-ville attire une clientèle particulière, tant par le type de développement proposé que par le coût au pied carré. Le maintien de la mixité sociale, l’accès au logement pour les personnes à faible et modeste revenu et la cohabitation entre les marginaux et cette nouvelle clientèle deviennent dès lors des enjeux de première importance. Dans cette logique, l’intégration de mécanismes favorisant la participation citoyenne dans le processus de planification du développement et de l’aménagement du territoire est incontournable.

Disparités sociales et économiques

Le territoire desservi par le CLSC des Faubourgs dans l’arrondissement Ville-Marie compte 48 060 personnes. Il comprend les secteurs Sainte-Marie, Saint-Jacques, Faubourgs Saint-Laurent et Vieux-Montréal. Les données du recensement de 2006 démontrent la persistance de grandes disparités sociales et économiques entre ces différents secteurs, en ce qui concerne les revenus, le niveau de scolarité et la proportion des familles monoparentales. Dans Sainte-Marie, 45% des personnes en ménages privés vit sous le seuil de la pauvreté (7 119 personnes). Ce pourcentage est de 22% (764 personnes) dans le Vieux-Montréal, où le revenu médian des ménages d’une seule personne est de 46 316$ et le revenu moyen par ménage de 114 519$. L’isolement, la pauvreté et l’exclusion sociale marquent le quotidien d’un large pan de la population dont les conditions de vie tranchent avec celles du décile le plus nanti.

L’attachement des résidents pour leur quartier ressort toutefois d’une étude de la Table de développement social du Centre-Sud réalisée en 2007. Les gens apprécient les infrastructures de leur quartier et témoignent du sentiment de sécurité que celui-ci leur inspire. Dans le même sens, l’Étude canadienne sur la santé des collectivités (2008) démontre que la population du territoire du CSSS Jeanne-Mance est celle dont le sentiment d’appartenance à sa communauté est le plus prononcé sur l’île de Montréal. Rappelons que le CSSS Jeanne-Mance comprend, entre autres, le CLSC des Faubourgs, le CLSC du Plateau Mont-Royal et le CLSC Saint-Louis-du-Parc.

Dans le cadre du projet de réalisation d’un portrait populationnel, le CSSS Jeanne-Mance, en collaboration avec les tables de développement social, a effectué une tournée des tables sectorielles. Ces dernières regroupent des organismes travaillant avec les aînés, les familles, les jeunes et la petite-enfance. Cette démarche avait pour but d’identifier les principaux enjeux du territoire en vue de les documenter. L’accès à un logement à coût décent et par ricochet, la rétention des familles et des personnes à faible et modeste revenu sont apparus comme des enjeux parmi les plus importants pour les différents intervenants. Les développements immobiliers prévus, dont celui de Radio-Canada, ont d’ailleurs incité plusieurs groupes à se mobiliser pour l’inclusion de logements sociaux et communautaires ainsi que pour l’intégration de logements pouvant accueillir des familles avec enfants. Le logement est ciblé comme l’un des meilleurs outils d’intervention pour favoriser la mixité sociale.

Le centre-ville est également la terre d’accueil d’une population en marge y ayant trouvé refuge. Il est perçu comme un lieu de prédilection, tant par la population marginalisée à revenu modeste ou sans revenu que par les promoteurs de grands projets. Pour les personnes en situation d’itinérance ou vivant dans des conditions précaires, le centre-ville est un pôle de référence donnant accès aux ressources qui permettent de répondre à leurs besoins de base (refuge, alimentation, soins de santé). L’occupation de l’espace par ces personnes a donné lieu à de grands débats sur le partage du territoire et la cohabitation. Ces échanges ont été teintés à la fois de respect, d’incompréhension et d’exaspération.

Débats et participation

La vision du développement proposée par la Ville de Montréal dans le cadre de son projet Montréal 2025 illustre la volonté politique de positionner la métropole québécoise sur l’échiquier des grandes villes internationales. Le Quartier des spectacles, le Centre Hospitalier de l’Université de Montréal (CHUM), le Centre Universitaire de Santé McGill (CUSM) et la gare Hôtel-Viger sont autant de projets qui participeront au rayonnement de Montréal mais qui pourraient avoir pour effet pervers d’exacerber les conflits d’usages entre les différentes populations partageant le territoire. Ces conflits de cohabitation pourraient se solder par une plus grande exclusion des personnes en situation d’itinérance et des personnes vivant dans des conditions de grande précarité. Cependant, ils peuvent également ouvrir des espaces de débats et de réflexion pour mettre de l’avant des alternatives qui favorisent l’intégration sociale et une gestion équitable de l’espace public.

À cet égard, les exemples du Square Viger, du futur CHUM et de Radio-Canada sont à souligner. Préoccupés par la cohabitation entre la clientèle ciblée par son projet et les marginaux occupant l’espace du Square Viger, le promoteur Viger DMC International a consenti à contribuer financièrement au développement de logements sociaux pour des personnes en situation d’itinérance ou d’extrême précarité. Cette contribution est l’aboutissement d’échanges et de négociations intenses entre la table sectorielle Habiter Ville-Marie, la Ville de Montréal et le promoteur du projet.

Le CHUM a pour sa part misé d’emblée sur une approche de concertation et de consultation afin  de  mitiger les impacts de son projet sur les populations marginalisées. Les principaux acteurs du milieu, soit la Corporation de développement économique communautaire (CDEC) Centre-Sud/Plateau Mont-Royal, la Corporation de développement communautaire Centre-Sud, la Table pour l’aménagement du Centre-Sud et la Table de concertation du Faubourgs St-Laurent ont tous contribué de façon significative à sensibiliser le CHUM aux impacts de la réalisation de son projet sur ces populations et sur la nécessité de faire de ce projet majeur un levier de développement pour la communauté. S’inspirant d’une entente réalisée entre des groupes sociaux de l’ouest du centre-ville et le CUSM, les acteurs du milieu proposent une entente touchant, entre autres, des aspects de cohabitation avec les populations marginalisées, d’embauche locale et de partenariats avec des entreprises collectives.

Finalement, Radio-Canada a opté pour la formation d’un comité-conseil qui a travaillé pendant plus d’un an à l’élaboration de recommandations pouvant favoriser l’intégration du projet à la communauté environnante. Ces dernières abordaient un nombre varié d’éléments pour maximiser les retombées sociales et économiques de ce projet pour les résidents du territoire.  Inclusion de logements sociaux, embauche locale, implantation de commerces de proximité, partenariat avec les groupes du territoire, aménagement d’espaces publics, intégration d’équipements collectifs sont quelques exemples des recommandations du comité conseil. La consultation publique organisée récemment par l’Office de consultation publique de Montréal a également contribué à favoriser le débat public et la participation des groupes et des citoyens.

Ces exemples démontrent une certaine ouverture des promoteurs à inclure les communautés dans des processus de consultation prenant des formes variées selon les projets. Ils ont également pour mérite de favoriser le débat au sein des communautés et d’encourager les citoyens à participer à la définition de leur milieu de vie. Plusieurs exemples, tel le projet résidentiel du Groupe Prével sur le site du Carmel de Montréal en 2005, ont démontré la capacité des milieux de s’organiser et les difficultés que peuvent rencontrer les promoteurs lors de la réalisation de projets sans l’appui de la communauté. Plusieurs des mécanismes de consultation, définis par les promoteurs eux-mêmes, ne répondent cependant pas aux aspirations des milieux d’être partie prenante dès le début du processus. La participation citoyenne ne peut se limiter à des processus de consultation qui donnent lieu à des modifications aux projets après coup, les rendant acceptables à la communauté. Ces mécanismes doivent miser plutôt sur la concertation et favoriser de véritables partenariats entre l’ensemble des parties, soit les promoteurs, les acteurs politiques et les milieux.

Développement social durable

Cœur de la métropole du Québec, le centre-ville de Montréal est un lieu où s’exprime avec une acuité particulière une panoplie d’enjeux sociaux propres aux grandes villes. Pour les promoteurs immobiliers, il s’agit d’un formidable potentiel pour le développement immobilier, commercial, résidentiel et/ou institutionnel. Ces derniers sont encouragés par la Ville de Montréal qui souhaite stimuler le développement de la métropole. Pour les personnes exclues et vivant dans la précarité, le centre-ville est un lieu où se déploie un ensemble de ressources ou d’organismes permettant de boucler les fins de mois ou d’assurer la survie au quotidien.  Enfin, pour la population résidante, les grands projets immobiliers tendent à redéfinir leur quartier. L’engouement manifeste de populations plus aisées pour les quartiers centraux exerce non seulement une pression sur les coûts du logement, mais également sur l’offre commerciale destinée aux moins nantis. Ces projets ont cependant le mérite de provoquer le débat et de favoriser la participation citoyenne. Les tables de concertation du quartier ont contribué à élargir et à alimenter cet espace de débat et de participation.

Les mécanismes de consultation mis en place doivent cependant favoriser une véritable participation citoyenne. En effet, l’apport des communautés doit être intégré dès le début des processus de planification et de réalisation des projets. Rappelons qu’au cours des cinquante dernières années, l’arrondissement Ville-Marie a été marqué par plusieurs interventions publiques d’envergure telles l’ouverture de la tranchée de l’autoroute Ville-Marie, l’élargissement du boulevard Dorchester ou encore, l’implantation de la Cité des ondes. Ces grandes réalisations ont modifié radicalement le paysage urbain et les dynamiques sociales des différents quartiers. Ils ont fait fi des aspirations et des besoins de la population en place. Pour s’inscrire dans une perspective de développement social durable, les grands projets urbains doivent miser sur la participation citoyenne afin de maximiser les retombées sociales et économiques dans les milieux de vie dans lesquels ils se réalisent.