Santé scolaire et prévention : le partage des outils

Rinda Hartner a commencé sa carrière comme dentiste dans une polyclinique publique pour enfants d’un quartier défavorisé de Bucarest. Au cours de sa pratique, elle a toujours considéré avoir eu affaire à des êtres humains qui vivent au sein de familles, de quartiers et de communautés, et que cet environnement influençait la santé dentaire. Une fois au Québec, elle est devenue infirmière scolaire et a approfondi ce regard social sur la santé, notamment en ce qui concerne la prévention. En 2011, Rinda Hartner a reçu le prix Florence, décerné par l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec pour ses réalisations, notamment la mise sur pied d’une communauté virtuelle de pratiques.

Mile-End, Montréal, 2006. L’intervention en milieu scolaire comme infirmière semblait se résumer à quelques cas de maladies infectieuses et la vaccination. Rien de bien étonnant. Je pensais que toutes les écoles avaient les mêmes caractéristiques. À la rentrée suivante, j’ai été assignée à des écoles du quartier Centre-Sud dans lequel je travaille depuis. Quelle surprise ! C’est tout à fait différent.

Un jour, j’ai été appelée par une école du quartier dans le but de sensibiliser les élèves au problème des seringues abandonnées. Ayant toujours habité et travaillé hors du centre-ville, je ne comprenais pas pourquoi cette question retenait tant l’attention. Curieuse, je suis allée me promener autour de l’école et j’ai pu constater la présence de seringues dans des parcs où jouaient des enfants.

Lors de ma présentation en classe sur ce sujet, j’ai déposé un tas de feuilles mortes sur le bureau en leur montant que j’y avais caché une seringue avec son bouchon. Les enfants ont compris qu’un tas de feuilles pouvait réserver de mauvaises surprises et qu’il fallait prendre des précautions avant de jouer, comme demander à leurs parents de vérifier la sécurité des endroits où ils s’amusent.

L’enjeu lié aux seringues abandonnées se pose surtout au centre-ville, notamment à proximité de certains parcs ou des ressources destinées aux utilisateurs de drogues injectables. Puisque plusieurs acteurs ont pour mandat de faire de la prévention auprès des enfants, une collaboration a vu le jour entre le CSSS, le poste de police du quartier, la Ville de Montréal, Tandem et Spectre de rue afin que les résidents, notamment les enfants, soient en sécurité lorsqu’ils se promènent et jouent dans le quartier.

Afin de sensibiliser les populations les plus à risque, pour lesquelles le message de santé publique n’était pas nécessairement adapté (notamment à cause de la barrière de la langue), nous avons opté pour un pictogramme facilement compréhensible par ceux qui ne parlent pas français ou qui sont trop petits pour lire. Nous l’avions imprimé et affiché sur des panneaux placés dans les endroits les moins sécuritaires ainsi que sur les lieux où il y a le plus d’enfants, comme dans une unité de HLM.2 Nous avons également imprimé ce pictogramme sur des aimants qui ont été distribués aux enfants qui fréquentent les écoles sur le territoire du CSSS. L’objectif était que, en amenant ces aimants à la maison et en les collant sur leur réfrigérateur, les enfants puissent sensibiliser leurs parents. Après cette campagne de sensibilisation, nous avons vérifié auprès des enfants de la maternelle à la 6e année si le message était passé : ils savaient tous décoder le pictogramme et en connaissaient la signification.

Sur le territoire de Montréal, seules une agente de police communautaire et moi-même faisons de la prévention sur cet enjeu en milieu scolaire. De plus, nous sommes fréquemment sollicitées par d’autres écoles en dehors du territoire pour venir présenter notre atelier de sensibilisation. Afin de ne pas avoir à répéter notre atelier chaque année dans les classes, nous avons décidé de réaliser une capsule vidéo. Celle-ci a pu être réalisée grâce à l’aide du service de communication de la police de Montréal et a été tournée en français et en anglais.3

Besoins du milieu

Lors de l’envoi des formulaires pour demander le consentement des parents lors des campagnes de vaccination, il est fréquent que les deux cases « je suis d’accord » et « je refuse » soient cochées. Quand j’appelle à la maison, j’éprouve souvent de la difficulté à me faire comprendre autant en français qu’en anglais. C’est une chance que je sois seule dans mon bureau, car je gesticule comme si j’avais la personne en face de moi. Les parents immigrés, notamment ceux avec le statut de réfugié, ne refusent jamais les vaccins. Comme infirmière scolaire, je suis perçue comme une autorité à leurs yeux et je sens qu’ils ont parfois peur de s’opposer à moi ou de me contrarier.

C’est une réalité différente dans le quartier du Plateau, où je travaille dans une école primaire. Les parents sont critiques envers la vaccination et me demandent si elle vraiment nécessaire. Se contenter de répondre que c’est bon pour la santé ne suffit pas. Il faut se renseigner, se tenir à jour, leur parler de données probantes et leur donner des adresses de sites web pour qu’ils se fassent leur propre avis.

Sur le territoire du CSSS Jeanne-Mance, il y a près de 30 écoles, dont cinq écoles primaires, une école secondaire (la polyvalente Pierre-Dupuis) et une école privée (le collège Ville-Marie). Sans parler des disparités socio-économiques au sein des écoles de quartier (entre collège privé, écoles secondaires et primaires), la différence avec le Plateau est frappante. Dans certaines écoles du quartier Centre-Sud, il y a des immigrés de première génération issus de presque tous les pays des Nations Unies et j’ai en tête une école où se côtoient près de 180 langues différentes. Certains élèves vivent avec leur famille dans des HLM du quartier et beaucoup d’entre eux vivent en situation de pauvreté. À l’école du Plateau, les élèves sont majoritairement blancs et, si immigration il y a, elle provient des pays de l’Europe de l’Ouest ; les familles sont relativement aisées, avec seulement quelques cas de pauvreté sur 300 élèves.

J’essaie toujours, dans la mesure du possible, de dégager les besoins de ces différents milieux tels qu’ils sont exprimés par les élèves, par les professeurs et les parents. Dans une école où il y a plus d’enfants de familles aisées et que les boîtes à lunch des enfants contiennent déjà des fruits et des légumes, l’alimentation ne sera pas une priorité. Elle le sera certainement plus dans une école où les enfants ont des sacs de chips pour tout repas.4

Pris au jeu

Je n’ai pas de cartable que j’applique à toutes les écoles ; j’essaie à chaque fois de transmettre les idées dans les mots qu’utilisent les enfants, selon leur âge et le quartier dans lequel ils vivent. Récemment, j’ai dû présenter différents enjeux, dont la sexualité, les drogues et les ITSS (infections transmissibles sexuellement et par le sang) dans une école secondaire. La classe m’avait été présentée comme étant « difficile », avec beaucoup d’élèves ayant des problèmes de comportement et manifestant de l’hyperactivité. J’avais peur de ne pas réussir à capter leur attention pendant la présentation. La stagiaire qui était avec moi a alors proposé d’organiser un jeu avec eux. C’était simple, mais ils sont restés presque une heure et demie avec nous et se sont pris au jeu. En un sens, les difficultés nous poussent à être créatifs.

Ce jeu a été retravaillé avec des collègues de l’université dans le cadre d’un cours de maîtrise en soins infirmiers et nous l’avons présenté dans une autre école secondaire avec le même succès. Nous souhaitons le distribuer à plus large échelle pour que d’autres personnes l’utilisent. Les jeunes aiment apprendre par le jeu et c’est un moyen particulièrement adapté pour intervenir auprès des enfants qui ont des troubles de comportement et auxquels on ne peut pas dire : « Reste là. Ne bouge pas. » En raison de son succès, nous allons le présenter à l’automne dans un atelier du Congrès de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec.

Nomades

La profession d’infirmière scolaire conduit à vivre un isolement professionnel. Nous relevons du CSSS, mais nous n’y sommes jamais puisque nous exerçons dans les écoles. Nous ne recevons pas de patients dans un bureau comme c’est le cas dans d’autres branches du métier d’infirmière, puisque nous passons une demi-journée ou une journée au maximum par école, que nous partageons entre rencontres individuelles, interventions en classe et élaboration de projets. Nous sommes des infirmières nomades, à cheval entre la culture du milieu de l’éducation et celle de la santé.

Dans ces conditions, une des particularités du mandat d’infirmière scolaire est précisément qu’il faut collaborer pour être à même de le réaliser. Le projet sur les seringues abandonnées est un exemple de réussite grâce au travail conjoint du CSSS, de la police, de la ville de Montréal et des organismes communautaires impliqués. Le plus beau projet n’aboutira pas si personne ne suit ou n’y croit.

Au quotidien, les infirmières scolaires travaillent avec les enseignants, les psychoéducateurs, les techniciens en éducation spécialisée, les directeurs d’école, les travailleurs sociaux, les psychologues, sans parler des enfants et de leurs parents, le tout sous la responsabilité de leurs gestionnaires au CSSS.

Il y a un travail de lobbying à faire pour beaucoup de nos programmes et projets vis-à-vis, notamment, des enseignants. Ils sont les seuls maîtres à bord de leur classe et, si certains se montrent enthousiastes face à ce que nous faisons et nous donnent carte blanche, d’autres sont beaucoup plus réticents à nous ouvrir la porte de leur classe. Lorsqu’on arrive dans une école, il faut s’attendre à être « testée » en classe. Par la suite, si l’enseignant parle de nous de manière favorable à ses collègues, cela peut ouvrir les portes des autres classes. Faire sa place comme infirmière dans une école prend du temps et, dès lors que l’on est changée de poste ou qu’il y a des coupures, il faut recommencer à zéro et tisser de nouveaux liens.

Il faut investir beaucoup de temps à expliquer son rôle pour changer les préjugés en milieu scolaire envers les infirmières scolaires qui sont encore perçues comme les dames qui font les pansements, alors qu’elles ne font plus de premiers soins depuis des années. Cela est à refaire constamment auprès du nouveau personnel qui intègre l’école. Avec l’épidémie de punaises, les infirmières sont également associées à l’image de « Bug Ladies », réduisant ainsi notre rôle à la prévention de la transmission de ces petits insectes en milieu scolaire.

Communauté de pratiques

Il n’y a pas de journée typique en milieu scolaire et la formation en soins infirmiers, aussi bonne soit-elle, ne remplace pas le contact avec le terrain et le soutien des pairs. La première année est un saut dans l’inconnu : apprendre à connaître les enseignants, faire sa place, organiser les formations EpiPen5, vérifier les fiches de santé des élèves, évaluer les allergies, s’assurer que le milieu scolaire est sécuritaire et que les gens le comprennent, répondre aux questionnements des parents, élaborer certains projets auxquels on croit, en y mettant son cœur et sans toujours regarder l’heure.

Pour contrer l’isolement professionnel qu’elles peuvent ressentir et les aider à réaliser leur mandat, j’ai ouvert une communauté virtuelle de pratiques destinée aux infirmières en milieu scolaire en mai 2010. Cette idée provient d’une étudiante qui a fait son stage au CSSS et qui l’a présentée dans son travail de fin de stage. Une communauté de pratiques vise à regrouper des personnes avec des objectifs et un langage communs – dans ce cas, la santé scolaire. Au Québec, les infirmières scolaires font souvent face à des difficultés semblables, avec des variations selon qu’elles exercent à Montréal, Manicouagan ou Ville-Marie.

Contrairement au blogue où généralement il n’y a qu’un seul auteur, dans une communauté de pratiques, tout le monde est auteur et peut poser des questions, lancer des débats, partager des outils et des informations. Tous les participants sont à égalité. Suite à une publicité dans la revue de  l’Ordre, plus de 140 infirmières en santé scolaire de partout au Québec font partie de cette communauté. L’Ordre des infirmières travaille également depuis quelques années à l’établissement d’un standard de pratiques pour les infirmières scolaires, ce qui pourrait contribuer à établir des balises plus claires pour cette profession.

Contact

Lorsque je suis arrivée au Québec en 1999, j’ai passé la première année à apprendre le français, puis je me suis inscrite en biochimie à l’Université de Montréal. Je me suis vite rendu compte que je n’étais pas faite pour travailler avec les microbes en éprouvette et c’est pourquoi j’ai changé de programme pour me diriger en soins infirmiers en 2001. J’ai besoin d’être en contact avec les gens.

J’essaie de mettre l’accent sur la prévention, en considérant chaque personne dans une approche globale — avec son bagage culturel et social et l’environnement dans lequel elle vit — afin de mieux l’accompagner dans ses démarches pour améliorer ou maintenir sa santé. C’est un travail de longue haleine, dont les résultats ne sont pas immédiatement perceptibles, un peu comme le tableau d’un peintre dont l’image nous apparaît seulement lorsqu’il a terminé.

Les mains dans la terre

Les Habitations Jeanne-Mance sont des logements sociaux situés au centre-ville de Montréal. Elles sont gérées par un organisme paramunicipal, la Corporation d’habitation Jeanne-Mance, mandaté par la Ville de Montréal et la Société canadienne d’hypothèques et de logement (SCHL). Les Habitations Jeanne-Mance sont formées de 788 unités de logement qui accueillent environ 1700 personnes dans cinq tours d’habitation, 14 multiplex en rangées et 50 maisons de ville.

Effet de terre, de l’Éco-quartier Saint-Jacques, est un projet environnemental de mobilisation citoyenne aux Habitations Jeanne-Mance (HJM). Né en 2009, ce projet touche particulièrement le verdissement, l’aménagement urbain et la gestion environnementale du site des HJM.

Pour célébrer le 39ième Jour de la Terre, l’équipe Effet de terre a invité les résidents des Habitations Jeanne-Mance à une plantation citoyenne de 39 arbres fruitiers. Je venais alors d’être embauchée comme chargée de projet dans l’équipe.2 L’idée à la base était de créer des espaces de rafraîchissement en ville, mais l’équipe a beaucoup insisté pour planter des arbres et des arbustes fruitiers comme des pommiers, des cerisiers et des poiriers parce qu’au printemps, tout fleurit et surtout, leurs fruits sont comestibles.

Dans un contexte où les gens vivent en situation de pauvreté, l’agriculture urbaine est attrayante parce qu’elle est utile. Mon travail consiste à mobiliser le monde et à trouver la porte d’entrée pour parler d’environnement. Il faut que j’arrive à concilier l’environnement aux conditions de vie des résidents, ce qui est un beau défi.

Ouverture

À nos débuts aux Habitations Jeanne-Mance, nous avons réalisé un projet de sculpture végétalisée. D’abord, un concours mené auprès d’artistes a permis de trouver une sculpture appropriée au projet : une main faite à partir de câbles recyclés tordus par les sculpteurs. Cette main allait être recouverte de végétaux par la suite. Autour de la sculpture, nous avons mis en place un aménagement paysager qui forme des vagues de végétaux de différentes couleurs. César, mon collègue, aime bien les comparer à des vagues d’immigration. Pour moi, la main représente l’ouverture. Lors de la journée de verdissement de la sculpture, on ne s’attendait pas à ce qu’il y ait autant de monde. Pourtant, des gens de tous les groupes d’âge sont venus d’un peu partout pour planter avec nous. Il y avait même des personnes dont la condition physique ne leur permettait pas de planter. Ils sont tous venus mettre les mains dans la terre.

L’année suivante, une subvention a été octroyée par l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) pour repenser la gestion environnementale du site, ce qui a mené à la création d’un stationnement écologique avec un bassin de bio-rétention, qui est une aire de plantation où l’on met des arbres et des arbustes. En-dessous de cette aire, il y a un filtre vers lequel se dirige l’eau de ruissellement qui provient du stationnement. L’eau est donc filtrée une première fois par les plantes, puis par le filtre. Aussi, puisque l’écoulement de l’eau est ralenti par les plantes et le filtre, le bassin empêche l’eau d’engorger le système d’égout de la ville. D’un point de vue environnemental, il n’y a pas beaucoup de projets comme celui-là au Québec. C’est assez novateur.

Dans le projet de réfection du stationnement, les résidents ont été impliqués à plusieurs niveaux. Nous avons recueilli leurs commentaires  pour les plans d’aménagement et certains ont été embauchés dans l’équipe horticole. Ils ont participé avec nous à l’aménagement de la devanture des maisons situées au pourtour des stationnements. À la fin de la plantation, nous avons maintenu des contacts avec ces résidents, qui habitent au même endroit et voient leur milieu de vie évoluer. Leur sentiment d’appartenance a été renforcé par l’appropriation de l’espace. Cette année, nous devons assurer la consolidation du projet.

La seconde phase de ce projet sera de transformer quatre autres stationnements, mais cette fois, sans ajouter d’infrastructures puisqu’ils n’ont pas à être reconstruits. Il s’agira principalement de faire des plantations autour de ces stationnements. Aussi, nous allons essayer de mettre en place un suivi citoyen en lien avec les impacts environnementaux de l’aménagement. Par exemple, des citoyens intéressés pourraient évaluer l’impact de ce projet sur la biodiversité, notamment des insectes et des oiseaux, sur le terrain des habitations. Dans l’année à venir, une évaluation de la diminution de température grâce aux nouveaux aménagements sera réalisée. Il y aura aussi un suivi des impacts des nouveaux aménagements sur la qualité de vie des gens.

Jardinage

Les Habitations Jeanne-Mance sont situées en bordure d’un jardin communautaire qui est ouvert à l’ensemble des habitants du quartier. Il y a quelques années, la Ville de Montréal a réalisé une série d’études sur la contamination des sols des différents jardins communautaires de l’île. À la suite de ces études, les autorités municipales ont décidé de fermer certains jardins contaminés. Le jardin communautaire des Habitations Jeanne-Mance a été l’un des premiers à être fermé, ce qui a eu des conséquences sérieuses pour certains résidents, car plusieurs intègrent le jardinage à leur planification alimentaire. Ce sont de bons jardiniers, qui savent comment tirer le meilleur de la terre et peuvent faire plusieurs récoltes dans une même année.

La réouverture a eu lieu l’an dernier : il a fallu trois ans avant que le terrain soit décontaminé. Quand je suis arrivée au jardin, je ne connaissais rien de ce qui y poussait. Il n’y avait pas que des tomates et des concombres, mais une grande variété de plantes. Seules les personnes qui avaient planté les légumes pouvaient me dire leur nom et, la plupart du temps, seulement dans leur langue. Je me suis dit que je ne devais pas être la seule à ne pas les connaître parce que les résidents ne parlent pas les mêmes langues. J’ai décidé d’en faire un projet. J’ai pris en photo les différentes plantes étrangères et nous avons fait un petit circuit d’identification avec le nom de la plante en anglais, en français, en bengali, en coréen puis en mandarin, par exemple. J’ai choisi les langues qui semblaient correspondre à l’origine géographique des plantes en question : quand la plante venait d’Asie du Sud-Est, je l’identifiais dans des langues d’Asie du Sud-Est. Il y avait aussi une petite description de son utilisation et une photographie du plant, que nous affichions dans les jardins des gens. Cette initiative représente une ouverture qu’ils ont bien appréciée : ils peuvent traduire le nom de leurs légumes et visiter les autres jardins. Depuis la mise en place de ce projet, des gens de l’extérieur s’intéressent aussi à ce qui se passe au jardin communautaire des Habitations Jeanne-Mance, qui est un des plus beaux de Montréal.

Petit à petit, certains résidents s’approprient des espaces pour y faire pousser leurs plantes. On voit des gens utiliser des espaces un peu inusités comme ces petits bouts de terrain entre les buissons du stationnement et les bâtiments.

Étant donné l’accroissement des activités sur le terrain, il y a un grand besoin de plantes, d’un endroit pour les entreposer, mais aussi d’un espace plus structuré pour faire pousser des semis, composter et faire la gestion des déchets. Pour répondre à ces besoins sera créée une petite pépinière sur le terrain des Habitations Jeanne-Mance. Une serre temporaire a été mise en place pour la pousse des semis printaniers apportés par les citoyens et une pépinière sera inaugurée prochainement.

Un processus lent

Il faut un certain temps avant de connaître les Habitations Jeanne-Mance et les gens qui y sont des piliers. Il faut prendre le temps de réaliser une étape à la fois, en commençant par la rencontre des personnes. Cette étape ne se fait pas en quelques mois. C’est grâce aux échanges avec les résidents que l’on comprend mieux ce qui les intéresse et comment l’environnement peut rencontrer leurs préoccupations. C’est un processus lent, mais c’est grâce à ces efforts que les projets finissent par fonctionner. Il est plus facile de parler de mobilisation citoyenne que de la mettre en œuvre et, dans l’ensemble, le processus apparaît plus important que le résultat. Inviter les gens à participer semble avoir beaucoup de sens et de valeur pour eux.

Graduellement, les gens s’ouvrent et racontent leurs histoires. Au départ, ils se contentaient de nous observer, alors que maintenant, ils viennent nous rencontrer, jaser et nous aider. Aujourd’hui, ils se parlent davantage entre eux. Parfois même, ils nous offrent des cadeaux en disant qu’ils sont contents et qu’ils trouvent ça beau. Une dame a déjà dit : « Pour une fois que ce n’est ni à Outremont ni à Westmount qu’on fait des beaux parcs, des beaux aménagements. Que nous aussi, on y a droit. Qu’on ne voit plus juste des voitures, qu’on voit autre chose. » Ce genre de remarque donne le goût de continuer. D’autres personnes disent : « faites attention pour ne pas mettre ça trop beau ». Elles se demandent pour qui nous faisons ces aménagements, craignant qu’il y ait un agenda caché de construction de condos. Il y a déjà eu par le passé des craintes que les Habitations Jeanne-Mance soient vendues et transformées en condos. La crainte de devoir déménager est restée chez certains résidents.

De fil en aiguille, il y a plus de personnes sur le terrain et la mobilisation commence à prendre de l’importance. Par-delà l’aménagement paysager, notre but est d’abord la création et la prise en charge des projets par les citoyens qui, petit à petit, apportent leur couleur. Nous sommes là pour leur dire : « C’est votre milieu de vie! Ce n’est pas le jardin botanique, ici! » Ce qu’on vise, c’est qu’il y ait une appropriation, que ça devienne « leur » grand jardin. C’est à ce niveau que le projet Effet de terre prend toute son importance, d’autant plus qu’il s’agit d’un milieu défavorisé et qu’il est rare que les enjeux environnementaux y soient priorisés. Il est pourtant particulièrement important de se préoccuper de ces milieux.

Dans le cas des Habitations Jeanne-Mance, on compte beaucoup de personnes âgées, de personnes isolées et de familles à faible revenu qui n’ont pas nécessairement l’opportunité de sortir de leur milieu, pour aller en campagne, par exemple. Leur environnement immédiat a un grand impact sur leur quotidien et elles sont sensibles à un milieu de vie plus agréable. Plusieurs d’entre elles ont immigré au Canada. Pour celles qui ont grandi dans des zones rurales, à la différence culturelle s’ajoute la différence avec le mode de vie en milieu urbain. Par exemple, pour une famille originaire du Bengladesh rural, la vie au centre-ville de Montréal crée une rupture importante, en premier lieu dans les mœurs. La réalité ici, c’est entre autres la sortie des bars la nuit, l’itinérance, la prostitution et la toxicomanie. À la différence des autres complexes d’habitations à loyer modique (HLM), les Habitations Jeanne-Mance sont situées dans un quartier composé de plusieurs zones commerciales, qui englobe une partie du centre-ville, le Vieux-Montréal, ainsi que les quartiers chinois et centre-sud.

Perspectives

L’espace de rencontre est important, que ce soit pendant une consultation sur l’aménagement des cours arrière ou sur l’aménagement du stationnement écologique. Les gens ne se connaissent pas nécessairement, bien qu’ils vivent côte à côte. Le plus intéressant, c’est cette rencontre entre voisins. Peu à peu, le milieu de vie se consolide, l’isolement entre les familles se brise et de nouveaux espaces sont créés. C’est ça, l’aménagement : être créateurs d’espaces. En structurant les choses différemment, on peut susciter un nouvel usage.

Le modèle de gestion environnementale proposé dans le projet Effet de terre est axé sur la transformation des espaces dans le but de créer un milieu de vie qui réponde aux besoins des résidents. Il s’agit de créer un environnement qui favorise la cohabitation sociale. C’est merveilleux de voir que les résidents des Habitations Jeanne-Mance peuvent en bénéficier. Ce projet pourrait servir de modèle dans d’autres HLM.

Discriminations entrecroisées

Être femme amène, encore aujourd’hui, à vivre de nombreuses situations d’exclusion et de discrimination. Pensons aux écarts de revenus, aux difficultés à atteindre l’équité salariale, au partage inégal des tâches domestiques ou aux  soins apportés, majoritairement par des femmes, aux enfants ou aux parents vieillissants dans la sphère privée. Comment comprendre ces situations où s’entremêlent plusieurs discriminations basées sur des critères tels que le genre, l’origine, l’orientation sexuelle, l’âge ou le handicap ?

L’approche intersectionnelle « cherche à comprendre comment des catégories socialement construites interagissent de multiples manières avec, pour résultat, l’inégalité sociale ».1 Ce type d’approche postule que les différentes discriminations que subissent les femmes, en plus de celles reliées à leur genre, s’entremêlent et interagissent. Il s’agit d’une tentative d’aborder les différents aspects de la vie des femmes dans toute leur complexité plutôt que d’analyser séparément les éléments que sont le genre, l’origine ou encore, le handicap.

Cette analyse apparaît dans les années 70, suite, entre autres, au mouvement des féministes afro-américaines. Critiques du féminisme qui prévaut à l’époque, elles affirment que les femmes sont victimes du patriarcat mais que d’autres sources d’oppression importantes façonnent leur  vie. Elles estiment que la « race », l’orientation sexuelle ou la classe sociale sont des facteurs tout aussi déterminants que le genre pour comprendre leur expérience et la place qui leur est réservée dans la société. Ainsi, les femmes afro-américaines, qui vivent un handicap ou qui sont lesbiennes, témoignent du poids, dans leur vie, de l’interaction entre patriarcat, colonialisme, hétérosexisme et/ou handicapisme, réalités qui ne sont pas forcément vécues par les femmes blanches hétérosexuelles. À une époque où la ségrégation raciale persiste aux États-Unis, elles refusent de choisir entre la lutte de libération des Noirs et la lutte pour l’émancipation des femmes. Elles soulignent que leur condition de femmes noires ne peut se comprendre que dans un contexte d’analyse de l’oppression des femmes et des Afro-américain(e)s, ainsi qu’à travers la remise en question des privilèges des « Blancs »,  qu’ils soient hommes ou femmes.

Au Québec, dès les années 70, c’est le Front de libération des femmes qui s’empare, sans la nommer ainsi, de l’idée d’intersectionnalité avec son slogan : « Pas de libération du Québec sans les femmes ; pas de libération des femmes sans libération du Québec ». Le Front établit ainsi un lien puissant entre la condition des « Canadiens français » dans la province et celle des femmes dans la société.

Naturalisation

Aujourd’hui, malgré les avancées du mouvement des femmes, la violence envers elles reste endémique au Canada. Cette violence est vécue différemment par les femmes en fonction des discriminations entrecroisées dont elles sont victimes.2 Par exemple, le fait que les femmes handicapées dépendent de nombreuses personnes dans leur quotidien – parents, conjoints, amis, voisins, intervenants – est un facteur incontournable pour saisir les situations qu’elles vivent. De plus, ces difficultés sont accentuées par les préjugées qu’entretient la société envers les personnes handicapées : elles sont, entre autres, vues et traitées comme des enfants, des personnes moins intelligentes et asexuées.3 Enfin, handicapisme continue de rimer avec précarité économique. La violence subie par les femmes handicapées est intimement liée au fait d’être femme et ne peut être détachée de la présence d’une limitation fonctionnelle, ni des conditions de précarité et de dépendances économiques, physiques, voire affectives qu’elles vivent.

Pour combler une prétendue pénurie de main d’œuvre dans le domaine des soins à domicile, le Programme des aides familiales résidentes (PAFR) propose à des femmes étrangères de venir travailler au Canada, dans des conditions inacceptables pour la plupart des Canadiennes.4 Les aides familiales se voient accorder des conditions de travail et un statut d’immigration précaires parce qu’elles effectuent un travail traditionnellement féminin. Elles sont aussi perçues comme appartenant à un statut social inférieur en raison de leur situation. De plus, elles proviennent majoritairement des pays dits du « Sud » – notamment des Philippines – et sont sujettes aux discriminations et aux préjugés fondés sur l’origine ethnique. À cet égard, la Commission des droits et de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) souligne, dans un rapport paru en 2008, que les « perceptions dévalorisantes » à l’égard de ces travailleuses sont fondées historiquement et contribuent à naturaliser leur position dans la société :

« Les perceptions dévalorisantes liées spécifiquement à la « race » ou à l’origine étrangère des femmes effectuant le travail de domestique prennent notamment source dans l’histoire (…) les programmes ont donc contribué, et contribuent encore, à générer une perception dévalorisante (…) en « naturalisant » l’affectation des personnes d’origine ethnique et de race différente à des tâches dévalorisées dans la société que les femmes canadiennes délaissent de plus en plus. »

Comme le mentionne la CDPDJ, cette situation est ancrée dans une histoire. En effet, avant les années 70, les aides familiales provenaient en majorité des classes pauvres de l’Angleterre et arrivaient avec la résidence permanente (De Groot et Ouellette, 2001). Lorsque les femmes des Caraïbes ont commencé à occuper ces emplois, les conditions d’arrivée et de travail ont radicalement changé : elles arrivaient avec un permis temporaire au nom de leur employeur, avaient l’obligation de résider chez celui-ci et d’effectuer un service de 24 mois avant de pouvoir demander leur résidence permanente. Cette précarisation des conditions de travail ne peut être comprise en dehors de l’origine de ces femmes et de la position sociale spécifique qui leur est assignée.

Complexité

L’approche intersectionnelle vise à prendre en compte la diversité et la complexité du groupe social des  « femmes » : chaque femme est positionnée, selon ses expériences, à l’entrecroisement de plusieurs systèmes d’inclusion et d’exclusion. Cela pose un certain nombre de défis, particulièrement concernant la force ou la réalité de cette entité qu’est le « nous femmes ». Dans la mesure où il existe une diversité d’expériences et de trajectoires de vie, une multiplicité de conceptions questionne l’homogénéité de l’identité « femme » ainsi que les formes de solidarités qui prévalaient dans les années 70.

Le concept d’intersectionnalité ne s’applique pas uniquement à l’oppression des femmes, mais à toutes les inégalités systémiques. En portant un regard nouveau sur les personnes les plus marginalisées, dont font partie les femmes, l’approche intersectionnelle est une contribution significative du féminisme à l’analyse des rapports sociaux. Par ailleurs, l’analyse intersectionnelle enseigne que l’inclusion des femmes de divers horizons implique plus que de les accueillir physiquement dans les organisations féministes. Selon leurs expériences et les espaces de résistance explorés, les stratégies et les analyses adoptées par les femmes pour « négocier » avec leur environnement ou pour le transformer seront nécessairement différentes.5 Leur vision du monde doit être prise en compte pour renouveler et renforcer le mouvement des femmes.

L’accès aux Centres de la petite enfance : lever les barrières

Améliorer l’accès aux centres de la petite enfance (CPE) pour les enfants de familles à faible revenu1 est une stratégie démontrée efficace pour soutenir le développement des jeunes enfants et réduire les inégalités de santé dans la population. Tout d’abord, les connaissances les plus à jour indiquent que c’est dans les CPE que l’on retrouve les niveaux de qualité de service les plus élevés (Gingras et al., 2015; Lemay et al., 2018). Ensuite, les services y sont gratuits pour certains parents ayant un statut particulier, notamment ceux qui sont prestataires de l’aide sociale. De plus, les CPE ont des liens privilégiés avec les professionnels des CLSC (MF, 2019), ce qui facilite l’accès aux services de santé pour les enfants ayant des besoins particuliers. Enfin, de par leur structure qui leur permet de dégager du temps pour assister aux activités de concertation ou de formation organisées dans la collectivité (Laurin et al., 2013), les CPE sont davantage ouverts sur la communauté et mieux positionnés pour connaître et faire connaître aux familles les autres services ou activités qui leur sont destinés. Les enfants de familles à faible revenu bénéficient donc particulièrement de la fréquentation d’un CPE au cours de leur parcours préscolaire.

Dans les dernières années, en s’appuyant sur ses travaux d’enquête sur les parcours préscolaire (Guay et al., 2015; Laurin et al., 2019a) , la Direction régionale de santé publique de Montréal (DRSP) a pris position à plusieurs reprises en faveur du modèle des CPE, notamment pour que soient développées des nouvelles places dans les quartiers défavorisés et les quartiers moins bien desservis. Cela a été le cas lors de la commission sur l’éducation à la petite enfance et celle sur la réussite éducative en 2016, de l’étude du projet de loi 143 sur la qualité éducative en 2017 et du Projet de loi 5 sur l’offre de maternelle à tous les enfants de 4 ans en 2019.

Cet article présente les résultats des plus récents travaux de la DRSP sur les services de garde. Dans un premier temps sera présenté le portrait du parcours préscolaire des enfants montréalais selon le statut socioéconomique réalisé en 2017. Les différences observées entre les résultats obtenus en 2012, lors de la première édition du portrait, et 2017 seront également présentées (Laurin et al., 2019a).  Dans un second temps sera présenté, en complémentarité, le portrait montréalais de l’accessibilité aux centres de la petite enfance selon la défavorisation et la proportion d’enfants ayant une vulnérabilité développementale (Laurin et al., 2019b).

Le Québec offre une diversité de services dits éducatifs pour les enfants d’âge préscolaire, lesquels sont obligés d’offrir un programme éducatif adapté à l’âge de l’enfant. À Montréal, ces services éducatifs incluent les services de garde régis ainsi que la maternelle 4 ans publique  à temps plein ou demi-temps (voir encadré). Ces services sont utilisés par une large majorité de la population, 90% des enfants les ayant fréquentés régulièrement avant leur entrée à la maternelle

Services éducatifs

Services de garde régis
– Centre de la petite enfance (CPE)
– Garderie subventionnée
– Garderie non subventionnée
– Milieu familial subventionné

Maternelle 4 ans
– À temps plein en milieu défavorisé
– À demi-temps en milieu défavorisé

Parcours préscolaire selon le statut socioéconomique

Le portrait du parcours préscolaire des enfants montréalais, effectué en 20172, souligne plusieurs disparités dans la fréquentation des services éducatifs entre les enfants de familles à faible revenu et ceux de familles mieux nanties. Les premiers sont tout d’abord moins nombreux en proportion à avoir fréquenté les services éducatifs que les seconds (84% c. 94%). Les enfants de familles à faible revenu commencent aussi à fréquenter un service éducatif plus tardivement que leurs pairs mieux nantis. Ils sont environ deux fois moins nombreux en proportion (21% c. 50%) à intégrer un service éducatif avant 18 mois et environ deux fois plus nombreux en proportion à commencer à 3 ans et plus (45% c. 20%).

En ce qui concerne les profils de fréquentation des différents services, les enfants de familles à faible revenu sont plus nombreux en proportion à n’avoir jamais fréquenté un CPE à un moment donné au cours de leur parcours dans les services éducatifs que leurs pairs mieux nantis (66% c. 46%) et sont aussi plus nombreux à avoir fréquenté exclusivement une garderie non subventionnée (18% c. 12%), un milieu familial subventionné ou une maternelle 4 ans. Aujourd’hui, ce sont donc encore les enfants de familles mieux nanties qui ont le plus accès aux CPE. Soulignons également qu’une fois intégrés dans un CPE, plus de huit enfants sur dix y demeurent jusqu’à l’entrée en maternelle et ce, indépendamment du statut économique. Étant donné que les enfants de familles mieux nanties commencent à fréquenter les services plus précocement que leurs pairs de familles à faible revenu, ils ont accès aux places en CPE en priorité.

Lorsqu’on s’intéresse à l’évolution du portrait depuis 20123, on constate un accroissement du nombre d’enfants de familles à faible revenu qui fréquentent les services de garde éducatifs. Aussi, les enfants de familles mieux nanties commencent à les fréquenter plus précocement. Quant aux profils de services fréquentés, nous notons une baisse de la fréquentation exclusive d’un CPE chez les enfants de familles mieux nanties et une hausse considérable de la fréquentation exclusive des garderies non subventionnées chez les enfants de familles à faible revenu.

Accessibilité

Les disparités dans l’accès aux modes de garde s’observent aussi géographiquement. La figure 1, qui présente le taux de places en CPE selon le quintile de défavorisation matérielle des territoires de CLSC, illustre que, tendanciellement, les territoires considérés plus favorisés matériellement sont ceux qui ont le meilleur accès aux CPE. On y constate notamment qu’en 2019, le taux de places en CPE dans le quintile le plus favorisé est plus du double de celui du quintile le plus défavorisé.

Figure 1

Pour mieux connaître les territoires de CLSC qui devraient être priorisés par le ministère de la Famille pour le développement de places en CPE, la DRSP a croisé les taux de places en CPE avec la défavorisation matérielle (figure 2) ainsi qu’avec la proportion d’enfants ayant une vulnérabilité développementale selon l’Enquête québécoise sur le développement des enfants à la maternelle (EQDEM)4. Il ressort que ce sont dans les territoires de  Montréal-Nord, Saint-Michel, Parc-Extension et LaSalle que l’iniquité d’accès aux CPE est la plus grande et c’est dans ces territoires que les enfants bénéficieraient le plus de fréquenter ces services.

Figure 2

Discussion

Plusieurs pistes peuvent être avancées pour expliquer ces résultats préoccupants. Tout d’abord, la stagnation dans la fréquentation des CPE au profit de la fréquentation des garderies privées non subventionnées chez les enfants de familles à faible revenu peut être liée à des changements significatifs5 dans les réseaux de l’éducation et des services de garde qui, depuis 1998, ont peu favorisé le développement des places en CPE. Comme on peut l’observer dans la figure 3 (Évolution du nombre de places en services de garde pour les enfants de 0-4 ans selon le type de services de garde, Montréal, 1990 à 2019), en deux décennies, la part relative des places en CPE a diminué progressivement, passant de 38,4 % à 28,3 %. À l’opposé, les places en garderies privées non subventionnées, presque inexistantes en 1998 (0,8 %), comptent pour 33,2 % des places en services de garde éducatifs en 2019, dépassant la proportion de places offertes en CPE. Ainsi, il s’est développé près de 8 fois plus de places en garderies privées non subventionnées de 2009 à 2019. Pour l’instant, rien n’indique un changement de cap dans les prochaines années qui puisse freiner le développement de ce type de service.

Figure 3

La stagnation dans la fréquentation des CPE au profit de la fréquentation des garderies privées non subventionnées chez les enfants de familles à faible revenu peut aussi s’expliquer par le fonctionnement de l’aide financière gouvernementale. En effet, le fait de fréquenter une place subventionnée comparativement à une garderie non subventionnée dont les services coûtent en moyenne 25$ par jour n’a pas un impact au plan économique pour les familles à faible revenu. En d’autres termes, cela revient du pareil au même pour ces familles au niveau financier, et ce aussi bien avant qu’après la modulation des frais de garde de 2015.

Un autre élément d’explication à la sous-représentation des enfants de familles à faible revenu dans les CPE peut venir aussi du fait que les enfants de familles mieux nanties commencent à fréquenter les services de garde plus précocement que leurs pairs à faible revenu, suite au retour au travail de leurs parents après le congé parental d’une année. Il est connu que ces parents inscrivent leur enfant sur des listes d’attente dès les premiers mois de grossesse. Ainsi, selon le principe du «premier arrivé, premier servi», ces enfants occupent en priorité les places en CPE. Nos travaux antérieurs témoignent d’ailleurs que le manque de places en CPE est la principale raison invoquée par les familles à faible revenu pour justifier la non-utilisation de ce mode de garde (Guay et al., 2015).

Priorités

Le portrait 2017 du parcours préscolaire des enfants montréalais suggère qu’aucun gain n’a été fait depuis 2012 pour diminuer l’inégalité d’accès aux CPE pour les enfants de familles à faible revenu. La proportion d’enfants de familles à faible revenu n’ayant jamais fréquenté un CPE n’a pas diminué depuis 2012, alors que la fréquentation de garderies privées non subventionnées est en augmentation constante. Ces résultats sont préoccupants puisqu’un tel parcours n’apparaît pas actuellement comme la meilleure option pour les enfants montréalais. La garderie privée non subventionnée est loin d’offrir les mêmes avantages que le CPE, notamment en termes de qualité de services (Gingras et al., 2015; Lemay et al., 2018) et de liens avec le réseau de la santé. Pour l’année 2015-2016, le taux de plaintes était 4,5 fois plus élevé pour les garderies non subventionnées que pour les CPE (Couturier et al., 2016).

Nous ne pouvons qu’espérer que le processus d’évaluation de la qualité éducative en vigueur depuis le printemps 2019, suite à la loi 143, assurera à chaque enfant d’avoir accès à un parcours éducatif de qualité, peu importe le service de garde choisi. Ainsi, il est espéré que cette loi, qui oblige tous les milieux de garde à participer au processus d’évaluation et d’amélioration de la qualité éducative6, rehaussera la qualité des milieux non subventionnés où l’on retrouve des enfants de familles à faible revenu en proportion importante.

Quant au portrait de l’accessibilité aux CPE à Montréal, ce dernier montre que quatre territoires de CLSC devraient être priorisés pour le développement de nouvelles places, soit les CLSC de Montréal-Nord, Parc-Extension, St-Michel et LaSalle. Ces territoires ont besoin d’être soutenus pour lever les barrières financières et structurelles qui peuvent freiner ou décourager certains acteurs à présenter des projets de CPE pour leur communauté lors des appels de projets du ministère de la Famille.

La prochaine édition de l’Enquête québécoise sur le parcours préscolaire des enfants de maternelle aura lieu en 2022. Il est évident que l’interprétation de ce nouveau portrait sera fortement teintée par le contexte actuel de pandémie de COVID-19. Plusieurs milieux de garde non subventionnés sont à risque de fermer leurs portes en raison des importants coûts financiers requis pour offrir des services répondant aux exigences sanitaires. La mission éducative de l’ensemble des milieux de garde et la qualité du service rendu sont aussi mises à mal pour ces mêmes raisons.

Face à tous ces enjeux qui pèsent sur le réseau des services de garde, l’auteure principale de cet article, chercheure d’établissement à la DRSP de Montréal, a formé en mai dernier un comité régional composé d’un représentant montréalais de l’Association québécoise des centres de la petite enfance, l’Association des garderies privées subventionnées du Québec, l’Association des garderies privées non subventionnées en installation, l’Association des haltes-garderies communautaires du Québec et du ministère de la Famille. Par ce comité, la chercheure souhaite maintenir une communication directe avec les représentants régionaux des associations des services de garde pour soutenir leurs membres dans le contrôle de la transmission de COVID‑19 et la gestion des éclosions ainsi que documenter les impacts de la pandémie sur le réseau, notamment sur la mission éducative et la qualité des services. Le comité se réunit hebdomadairement et les préoccupations soulevées sont documentées et communiquées au palier national.

La DRSP a aussi formé des brigades de prévention des éclosions en service de garde dans les cinq CIUSSS de l’Île de Montréal. Des professionnelles de la santé ont le mandat de soutenir tous les milieux de garde de leur territoire dans l’application des mesures sanitaires et concernant d’autres enjeux rencontrés en lien avec la pandémie. En complément, la DRSP assure un soutien pour les situations plus particulières où un cas de COVID-19 expose le milieu de garde. Ainsi, dans le contexte de la pandémie, la chercheure est directement en lien avec ce qui se passe sur le terrain et elle pourra s’appuyer sur cette expérience, notamment, pour interpréter le prochain portrait de 2022.

Coopératives communautaires italiennes : le «Welfare rural» et la renaissance des campagnes

Coopératives communautaires italiennes : le «Welfare rural» et la renaissance des campagnes1 

Les communautés rurales italiennes qui sont relativement éloignées des grands centres peuvent vivre des problèmes chroniques : chômage, exode des populations, vieillissement, manque de services, sous-utilisation des terres et des ressources naturelles (ou mauvaise utilisation dans le cas de la monoculture de type industriel) et, dans certains cas, projets de développement industriel non agricoles qui ont échoué. Dans le présent texte, je fournis certaines pistes pour repenser ces communautés rurales, notamment en lien avec la notion de «welfare rural» et le développement de coopératives communautaires.

Le territoire italien se distingue par la présence de zones rurales et montagneuses fort diversifiées. L’hétérogénéité de ces régions en ce qui concerne les conditions naturelles, la biodiversité et la variété de microclimats, contribue à une différenciation significative de produits agricoles et donne lieu à une offre gastronomique riche et variée. L’ensemble de ces caractéristiques offre plusieurs avantages à ces territoires qui, dans la littérature actuelle, sont définis comme des «zones internes italiennes» (aree interne italiene, Barca et al., 2014). Ces zones se distinguent aussi cependant par le dépeuplement, le vieillissement de la population et un marché de travail fragile. Elles sont aussi souvent éloignées des «pôles» d’attraction régionaux que sont les villes où se trouvent les trois services dits «primaires» (écoles secondaires (jusqu’à 19 ans), services de santé avec premiers secours spécialisés et département d’urgences et un service de transport ferroviaire).2 Ces zones couvrent 60 % du sol national italien et comprennent 53 % des communes dans lesquelles vivent 23 % de la population.

Dans le présent texte sont abordées la perception des communautés rurales et urbaines dans la sociologie classique et les approches promues à travers le temps en termes de développement rural. Sont traités aussi la situation actuelle et les problèmes qui se posent, dont les effets dévastateurs sur le travail en milieu rural des conditions d’exploitation et de précarité de la main-d’œuvre agricole, ainsi que les pistes actuelles pour repenser la ruralité, dont la mise en valeur des communautés locales et de leurs ressources, notamment, par le développement de coopératives communautaires.

Différentes théorisations de la notion de «welfare» sont appliquées aux contextes ruraux. Je propose le concept de «Welfare rural» comme moyen de repenser le rôle du Welfare State par rapport à la ruralité (Berti, 2017b). Dans un premier temps, afin de bien situer ces enjeux par rapport à un cas concret, sont présentés les résultats d’une enquête terrain que j’ai menée sur une coopérative communautaire qui a vu le jour dans un petit village en Toscane, Monticchiello (Berti 2017a).

Monticchiello et son Teatro povero

Monticchiello est un village avec moins de 300 habitants dans le sud de la Toscane, en plein Val d’Orcia.3 Aujourd’hui connu à travers le monde grâce au succès de son Teatro povero (Andrews 1998), Monticchiello a vécu un passé de misère et de pauvreté. À partir de la fin des années 1950, l’ancien système d’exploitation agricole, le métayage (mezzadria), où celui qui loue la terre doit redonner, en contrepartie, une partie de sa production au propriétaire, tire à sa fin. Ce système a été largement diffusé en Val d’Orcia, comme dans une bonne partie de la Toscane et du centre de l’Italie, depuis des siècles et a eu des effets bien au-delà du rapport entre propriétaire terrien et cultivateur  (Silverman1970). La fin de ce système, de même que le développement de l’agriculture intensive, l’absence de manufactures, l’éloignement des services les plus importants (hôpitaux, écoles, moyens de transport) et la volonté d’émancipation des populations rurales qui pensaient trouver leur bien-être en se déplaçant massivement vers les villes, ont laissé Monticchiello dans un état de quasi-abandon.

C’est dans ce contexte qu’est né le Teatro povero en 1967, théâtre qui a permis aux personnes qui restaient de réfléchir sur leur propre vie, sur le rapport entre la ville et la campagne et, à un niveau plus général, sur les changements sociaux apportés par la modernité. Les résidents de Monticchiello ont écrit et présenté des textes renouvelés chaque année, s’arrêtant de temps en temps (pendant la performance) sur des problèmes locaux ou des questions globales avec l’intention d’offrir à la communauté l’opportunité de réfléchir sur sa propre identité et transformation. Il s’agit d’un spectacle choral, pensé, écrit et récité par les habitants de Monticchiello, à travers une expérience de théâtre participative (Berti 2017a).4

De cette initiative est née la Coopérative de la communauté de Monticchiello, qui donne du travail à deux personnes qui, en plus du théâtre et de la gestion de son musée, Tepotratos, s’occupent d’un kiosque à livres (unique sur le territoire), de l’Office du tourisme, d’un petit centre internet avec assistance pour permettre aux aînés d’accéder au réseau, de services sociosanitaires, d’un service de distribution pharmaceutique (il n’y a pas de pharmacie dans les environs), d’une petite bibliothèque et d’un petit marché.

Comme l’a expliqué en entrevue une des personnes qui utilise ces services : «la coopérative a été créée parce que soutenue par les moyens provenant du théâtre, à travers une organisation qui a pu traduire ces moyens en services pour les citoyens. Les services que nous offrons seraient impossibles selon la philosophie du marché, parce qu’à Monticchiello il n’y a pas un nombre suffisant de personnes pour maintenir sur pied toute cette activité». La coopérative gère aussi un restaurant ouvert pendant la «saison théâtrale» ou en fonction de l’initiative de particuliers. Le théâtre fournit ainsi du travail à de nombreux jeunes de la région. Dès le moment où les personnes impliquées dans la cuisine et le service aux tables ont pu être rémunérées de manière régulière pendant les premières années de l’activité théâtrale, la gestion s’est détournée du recours aux bénévoles.

La naissance de la coopérative communautaire et sa capacité à gérer conjointement des activités rémunératrices (théâtre, restaurant) et d’autres qui ne le sont pas (centre internet, service de distribution pharmaceutique, etc.), a mis à la disposition de la communauté toute une série de possibilités. Ainsi, les aînés retrouvent les services minimaux nécessaires pour rester dans le village, tandis que les jeunes ont trouvé des perspectives de travail sans avoir à se déplacer vers les villes. Comme toutes les coopératives communautaires, celle-ci représente une expérience à petite échelle, difficilement réplicable ailleurs dans son entièreté, mais représentative de comment il est possible de produire des services et des occasions de développement et de solidarité dans les zones internes du pays à vocation rurale.

Nostalgie et développement

Le sort de Monticchiello et l’avenir de nombreuses communautés rurales en Italie et ailleurs, peuvent être considérés à la lumière d’une tradition sociologique qui constate la transition rapide entre un monde où les «communautés» rurales prédominaient et un autre marqué par l’urbanisation galopante.

Avant la Première Guerre mondiale, se démarque un courant de pensée – représenté notamment par Tönnies – qui valorise les communautés rurales du passé pour la qualité de la vie et des rapports sociaux qui les caractérisent, comparativement aux grandes villes. À la campagne, selon Tönnies, «tout le monde se connaît» et les relations humaines sont plus «chaleureuses». Pour Simmel, il y a une «frénésie» et une «vie nerveuse» épuisante dans les métropoles, comparativement aux villes de province. Il parle aussi de l’esprit compétitif qui caractérise les métropoles et de la superficialité des relations entre les individus qui y vivent. La solitude et une diversité de problèmes sociaux dans les grandes villes industrielles sont également soulignées par Durkheim et reprises par l’École de Chicago dans les années 1920.

Il y a ici deux tendances : une qui se distingue par une certaine nostalgie pour une vie communautaire en voie de disparition (avec une idéalisation du passé et parfois une vision utopique d’un retour à ces conditions perdues) et l’autre qui se veut plus objective et scientifique et qui ne fait que constater des transformations sociales et le passage vers un autre mode de vie.

Cette deuxième tendance peut être aussi marquée cependant par une certaine valorisation du «progrès» ou de l’«amélioration» (sociale, technique, humaine) dont les communautés urbaines sont les témoins, valorisation qui continue au XXe siècle avec les notions de «développement» et de «sous-développement».

Après la Deuxième Guerre, l’idée que plusieurs communautés rurales sont chroniquement sous-développées (en termes, par exemple, de la qualité de vie, des possibilités de travail et de la disponibilité des services) comparativement aux grands centres, donne lieu à une vision négative et même fataliste de ces communautés, parfois vues comme étant condamnées à disparaître. L’exode massif des populations rurales italiennes après la guerre vers les grandes villes, les régions industrielles du nord du pays et l’étranger, ne fait que renforcer cette impression que l’avenir ne passe pas par les campagnes.

Pourtant, non seulement le quart de la population italienne reste toujours dans ces communautés relativement éloignées des grands centres, mais les problèmes croissants des grandes villes en termes de chômage, de pauvreté au travail et de conditions de vie, entre autres, ont amené d’autres perspectives sur le potentiel du développement de ces communautés.

Valorisation

Certains indicateurs de qualité de vie aux niveaux national et européen suggèrent récemment qu’il y a autant de communautés rurales avec des indicateurs de qualité de vie supérieurs à ceux des villes, qu’il y en a avec des indicateurs inférieurs. D’un côté, les régions rurales ont tendance à être en moyenne plus pauvres que les régions urbaines, mais de l’autre, les indicateurs sur la qualité de vie montrent que, surtout dans les pays les plus riches, on vit mieux dans les régions rurales (Eurofound, 2014). Nous voyons même en Europe un ralentissement du taux d’urbanisation qui, dans certains cas, se traduit par le repeuplement des régions rurales. En Europe, le télétravail, le travail à la maison et les bureaux «satellites» sont en augmentation, avec une «classe créative» en croissance, faite d’architectes, d’ingénieurs et d’artistes qui décident de déménager en zone rurale pour avoir une meilleure qualité de vie. Ceci arrive surtout dans les pays avec un bon réseau de transport (OCSE, 2006). Un haut risque de gentrification est ainsi présent (Commission européenne, 2013).

En Italie, l’Agence nationale pour la cohésion du territoire (Agenzia per la coesione territoriale) a aussi pris position pour de nouvelles approches en développement rural. Elle regrette la réduction de l’utilisation des terres et des forêts depuis la Deuxième Guerre et la marginalisation des populations rurales. Elle souligne également la nécessité de contenir l’exode des populations vers les grands centres et d’axer le développement local sur l’augmentation de leur «bien-être» et sur l’inclusion sociale. Afin de favoriser le développement rural, il est nécessaire de prendre en considération la complexité de ces territoires ainsi que les processus à l’œuvre impliquant de multiples dimensions (écologique, technologique, politique, administrative et sociale, en plus de la dimension économique), de multiples acteurs (au-delà des agriculteurs et autres partis intéressés) et de multiples niveaux. La concertation concernant tous ces sujets passe par la reconnaissance du rôle dévolu aux institutions et administrations locales (Van der Ploeg, 2006).

Dans le contexte italien, il faut aussi apprendre des erreurs du passé, notamment en ce qui concerne des tentatives de développement industriel qui ont souvent échoué, n’étant pas en mesure de garantir de bonnes conditions de travail pour les populations locales et laissant derrière elles des bâtiments désaffectés et un environnement dégradé. Dans le contexte actuel, la monoculture de la vigne (entre autres) pose problème, non seulement sur le plan écologique, mais parce qu’ elle est caractérisée par des conditions de travail que Ambrosini (2005) décrit comme étant «lourdes», «dangereuses», «précaires», «sous-payées» et «socialement pénalisantes» (les cinq «p» : pesanti, pericolosi, precari, poco pagati, penalizzanti sozialmente) et qu’elle fait appel à l’utilisation massive d’une main-d’œuvre immigrée, souvent irrégulière, qui se voit dans l’obligation d’accepter ces conditions.

Plusieurs suggèrent qu’il faut repenser radicalement le «Welfare State», en lien avec ce qu’on appelle le «deuxième welfare», le «welfare de proximité» ou le «welfare fondé sur la communauté». De mon côté, je propose le concept de «welfare rural», c’est-à-dire, un concept de welfare appliqué spécifiquement aux communautés rurales relativement éloignées des grands centres. Au cœur de cette conception se trouve la valorisation des communautés et de leurs ressources, la participation des citoyens dans le développement de projets, des innovations dans l’utilisation des terres agricoles et des forêts – dont le rejet de l’agriculture industrielle et le développement de l’approche biologique, avec une haute utilisation de main-d‘œuvre, la valorisation et le développement de l’artisanat local, le renforcement (ou la mise sur pied) des services sociaux et de santé, l’amélioration des réseaux de transport et, dans certains cas, le développement du tourisme durable.

Il y a une certaine urgence à aller de l’avant avec ces projets avant que d’autres acteurs (externes à la région ou au pays) imposent l’expropriation des populations locales et un contrôle économique et politique, avec le risque de nouvelles expulsions. Il y a aussi urgence à développer des opportunités en matière de travail (ou d’emploi) avec de bonnes conditions, permettant de contrer l’exode des jeunes. Mais quel type de travail ou d’emploi? La clé est de partir avec des petits projets, fondés sur une approche participative à la base, tout comme dans le cas de Monticchiello. En même temps, il faut penser ces projets dans une optique d’autonomie et de pérennité comme l’a souligné Magnaghi (2000). Le développement local, selon lui, doit être fondé sur les «valeurs locales» en termes culturels, sociaux, productifs, territoriaux, environnementaux et artistiques. Il parle d’une «renaissance politique et culturelle».

Histoires particulières

La diffusion des «coopératives communautaires» en Italie représente une des réponses les plus intéressantes aux processus d’appauvrissement, de dépopulation et d’abandon des zones rurales. À l’instar de celle de Monticchiello, ces coopératives sont en train d’émerger dans des contextes où il y a absence de services ou des services de qualité insuffisante. Elles se mettent de l’avant comme des «sujets» capables de répondre aux divers besoins de la collectivité, rendant la communauté locale active dans les différentes phases de la conception, promotion et gestion de toute une série de services et d’activités. Leur structure auto-organisationnelle, participative et mutualisée renforce la cohésion et le capital social d’une communauté, sans diminuer sa prospérité économique.

Il s’agit d’un phénomène qui est en continuité avec l’expérience coopérative développée au dix-neuvième siècle, même si les coopératives communautaires actuelles assument des traits spécifiques. Dans le passé, les systèmes coopératifs étaient davantage orientés dans l’intérêt de certaines catégories ou groupes à l’intérieur de la société.5 Les coopératives communautaires sont davantage «au service» d’une collectivité dont la composition est hétérogène et elles ont tendance à inclure tous les individus sans distinction, travaillant pour le bénéfice de tout le territoire (Moro, 2015). Cette dimension locale ou territoriale fait partie intégrée de l’activité coopérative moderne : «le lien avec le territoire représente un important facteur de compétitivité par rapport à d’autres modèles d’action» (Bodini et al., 2016 :23).

En plus d’avoir des objectifs liés à la régénération du tissu socio-économique rural et à la création de valeurs autant économique que sociale, les coopératives communautaires se distinguent par le fait qu’elles comprennent des activités multisectorielles, allant de l’agriculture au tourisme, de la production locale à la protection environnementale, du commerce à la production d’énergie renouvelable. Cette logique multifonctionnelle permet, d’un côté, de répondre à la réalité diversifiée des besoins de la collectivité et de l’autre, d’élargir le panorama d’occupations offertes aux associés. L’offre d’emploi et l’insertion au travail des participants font partie des principales missions de ces coopératives. Les membres ne sont pas juste des bénéficiaires des services offerts, mais aussi les producteurs de ces services, selon la logique de la coproduction.

Les coopératives communautaires italiennes sont d’origine récente et ne connaissent pas encore une grande diffusion. Leur nombre augmente cependant rapidement. Bandini et al. (2015) en ont identifié 24 en 2014, avec une concentration particulière en Liguria et Emilia Romagna. Chacune d’entre elles a des caractéristiques distinctes selon son histoire particulière, avec une variabilité en termes de constitution, de structure interne, de gouvernance, d’objectifs et de secteurs d’activité. Il n’y a pas ainsi un type spécifique de «coopérative communautaire» et il n’existe pas encore une reconnaissance juridique comme telle au niveau national – un manque qui est symptomatique de la difficulté d’actualiser la relance des zones rurales. Devant l’absence d’une telle reconnaissance, quelques régions se sont donné elles-mêmes des lois destinées à stimuler la naissance de coopératives.6 Au niveau régional, l’idée que les coopératives communautaires représentent un pilier important pour renforcer les territoires les plus fragiles du pays est largement partagée.

Projets de vie alternatifs

Penser en termes de «welfare rural» nécessite le développement d’approches distinctes par rapport à celles développées en milieu urbain. Les coopératives communautaires constituent un exemple concret d’une telle approche. Elles sont en mesure d’offrir des emplois dans des territoires où le taux de chômage est élevé et mettent à la disposition de collectivités marginalisées d’un point de vue spatial, des services indispensables pour leur viabilité. Certaines zones rurales ne constituent cependant pas de «communautés» dans le sens de posséder un réseau de relations sociales bien développées. Dans ces cas, le développement de coopératives communautaires peut nécessiter un travail préalable de retissage des liens sociaux, l’expérience du Teatro povero à Monticchiello étant exemplaire à cet égard. Il y a aussi des zones rurales caractérisées par des rapports conflictuels et pour lesquelles une vision partagée fait défaut, ce qui peut rendre difficile la naissance de telles coopératives (Berti, D’Angelo, 2018).

Les principes du «welfare rural» mentionnés auparavant – principes qui sous-tendent les coopératives communautaires italiennes – permettent ainsi la création de liens inédits entre entreprises, résidents et nouveaux arrivants dans les territoires ruraux concernés, tout en rendant ces territoires attrayants pour des populations en milieu urbain qui souhaitent développer des projets de vie alternatifs en dehors des villes (Moruzzo et al., 2018).

«Gangs de rue» et brouillage médiatique : les jeux d’ombre d’un nouveau racisme

Le 26 août 1987, le Journal de Montréal publie un article intitulé «Des adolescents terrorisent le nord de la ville» (p.2). Pour la première fois, les médias québécois parlent de la problématique des gangs de rue. L’article dévoile la menace d’une bande qui serait composée de 150 adolescents de «race noire», âgés de 13 à 17 ans, soupçonnés de se livrer à une longue liste d’activités criminelles à Montréal-Nord. À partir de la fin des années 1980, les médias articulent un discours sur le gang de rue qui construit l’image publique d’une jeunesse menaçante, issue des classes populaires et des minorités racisées. Cette nouvelle «classe dangereuse» est alors décrite comme «petite pègre adolescente dont l’activité et l’organisation échappent complètement aux modèles généraux et traditionnels de la délinquance juvénile» (La Presse, 30 novembre 1987, p.A1). Un nouveau genre de délinquant est né.

Au Québec, dès l’émergence de la catégorie de gang de rue à la fin des années 1980, les médias et les autorités qui s’y réfèrent refusent explicitement d’y voir un enjeu racial. Ces derniers soulignent plutôt que le phénomène est composé à parts égales de Noirs et de Blancs (Journal de Montréal, 19 mars 1989). Au contraire, nous soutiendrons que la catégorie de gang de rue n’émerge pas pour décrire un nouveau type de criminalité, mais précisément pour constituer un nouveau dispositif de profilage racial qui repose en amont sur l’établissement de croyances voulant que certains genres de délits soient reliés aux individus appartenant à des groupes ethniques particuliers. Ayant pour objectif d’exposer les mécanismes discursifs de reproduction du racisme que contient la catégorie de gang de rue, notre analyse démontre dans un premier temps les luttes et tensions qui ont donné lieu à l’émergence d’une catégorie instable aux frontières incertaines. Dans un second temps, nous démontrons comment ces instabilités de la catégorie permettent en contrepartie la stabilité d’un référent racial implicite associé au gang de rue.

Camouflage

Durant les années 1980, les communautés noires de Montréal, victimes de discrimination raciale, s’engagent dans d’importantes luttes pour la reconnaissance de leurs droits (Mills, 2016). Les Haïtiens forment alors le principal courant d’immigration « noire » francophone au Québec. Les migrants de l’élite haïtienne des années 1960 sont suivis par ceux des années 1970. Plus pauvres, ces derniers s’installent principalement dans St-Michel et Montréal-Nord, au nord-est de la ville, et font face à des discriminations supplémentaires au travail, dans leurs quartiers et avec la police et. Du côté anglophone, cette discrimination est également vécue par la communauté jamaïcaine et antillaise, concentrée à l’ouest dans Côte-des-Neiges et Notre-Dame-de-Grâce et particulièrement active dans la mise sur pied des principaux organismes communautaires noirs à Montréal (Williams, 1998).

Parmi les événements emblématiques du racisme omniprésent dans la vie des Noirs au Québec au tournant des années 1980, notons trois cas tristement célèbres. Tout d’abord, le cas de brutalité policière survenue rue Bélanger, à Rosemont en juin 1979, où des policiers chassent d’un parc public des citoyens haïtiens en leur lançant des invectives racistes et en les matraquant, tel que documenté par la Ligue des droits et libertés (1979) et vivement dénoncé dans la presse haïtienne. Ensuite, la crise de l’industrie du taxi en 1983, où des chauffeurs noirs sont congédiés en masse par des entreprises de taxi sous le motif explicite de leur couleur de peau. Enfin, en novembre 1987, la mort du jeune d’origine jamaïcaine Anthony Griffin, abattu d’une balle en pleine tête à Notre-Dame-de-Grâce par un policier montréalais dont le dossier a révélé des antécédents à caractère raciste.

À ce «racisme vulgaire» ou explicite se substitut un racisme culturel plus subtil et complexe (Fanon, 1956). En d’autres termes, et pour utiliser les mots de Fanon, l’expression formelle du racisme «se renouvelle», «se nuance», «change de physionomie», «se camoufle» et «se farde». Et c’est par ce mécanisme, cette adaptation, cette mise à jour, que le racisme, loin de disparaître, peut au contraire se perpétuer et adopter des formes plus «admissibles» en démocratie, comme la catégorie médiatique de gang de rue. En effet, étant essentiellement symbolique, ce «nouveau racisme» (Barker, 1981) s’impose, entre autres, à travers l’espace médiatique qui est l’un de ses espaces de production privilégiés dans nos sociétés de l’information (Van Dijk, 2000). La presse peut être un vecteur central du processus de marginalisation des populations immigrantes, particulièrement lorsque ces dernières sont impliquées au sein de luttes contre la discrimination et le racisme (Van Dijk, 1991).

Nous avons constitué un corpus de presse composé d’articles de deux des principaux journaux québécois en termes de tirage, le Journal de Montréal et La Presse, qui traitent de la problématique des gangs de rue entre août 1987 et juin 1989. Notre corpus débute avec la première occurrence de la catégorie «gangs de rue», qui survient en date du 26 août 1987 dans le cas du Journal de Montréal et du 30 novembre 1987 pour La Presse. L’essentiel de notre corpus est toutefois composé de textes qui sont publiés entre janvier et avril 1989, moment où la couverture médiatique sur les gangs de rue s’intensifie à la suite d’une série de crimes violents attribués à des jeunes dans les transports en commun à Montréal. Durant cette période, des séries de reportages sur les gangs de rue sont régulièrement publiées par les journalistes Bruno Bisson, de La Presse, et Serge Labrosse, du Journal de Montréal.1 Les résultats présentés émergent d’une approche inspirée de l’analyse critique du discours (Van Dijk, 2000) et de la méthode généalogique (Foucault, 1969).

Énoncés contraires

Le discours médiatique sur l’émergence du gang de rue à la fois fonde et brouille son propre objet. Les articles de presse qui composent notre corpus sont traversés par des énonciations contraires au sujet de l’existence et de la définition des gangs de rue. Alors que le discours médiatique met de l’avant l’émergence des gangs comme irruption soudaine d’une nouvelle menace sécuritaire, les textes font également intervenir d’autres voix et énonciateurs qui relativisent, questionnent ou nient catégoriquement l’existence des gangs, leur violence et les caractéristiques qui leur sont attribuées par la presse. Ces énoncés contraires sur le gang de rue se côtoient sans toutefois être présentés comme invalidant la catégorie ou relativisant la menace qu’elle prétend incarner.

En témoigne le premier article de presse faisant historiquement mention de la problématique des gangs de rue, intitulé «Des adolescents terrorisent le nord de la ville» (Journal de Montréal, 26 août 1987, p.2). Alors que l’article place en avant-plan la menace sécuritaire que représente une bande de 150 adolescents criminels à Montréal-Nord, composée d’adolescents de «race noire», il mentionne également les conclusions de l’enquête policière qui rejette formellement l’idée qu’il existerait à Montréal des «bandes formellement constituées». Selon le lieutenant-détective cité, Claude Girard, «il ne s’agi[rait] tout au plus [que] d’une bande d’adolescents qui se rencontraient auparavant dans le cadre d’activités sportives, dans un parc du nord de la ville et qui, une fois le club dissous, ont gardé des liens entre eux». Malgré ces informations, le journaliste conclut que «s’il est donc vrai que la bande n’est pas formellement structurée, il apparaît évident […] que les jeunes de son entourage sont néanmoins très actifs et, dans certains cas, dangereux pour la société».

Ce schéma où se juxtaposent des énoncés contraires qui brouillent les frontières de la catégorie de gang de rue se présente de manière régulière dans l’ensemble de notre corpus. Lors de la première occurrence de la problématique du gang de rue dans le journal La Presse, le 30 novembre 1987, on dévoile le fait que «des adolescents se regroupent en gangs hiérarchisés et structurés pour mettre sur pied des réseaux de prostitution juvénile, d’extorsion et de trafic de drogue» tout en citant les propos d’une professionnelle du bureau de la protection de la jeunesse qui «qualifie les bandes de phénomènes impalpables. Parce que rien ne particularise les jeunes qui s’en réclament et que leur délinquance ressemble à celle de n’importe quel adolescent, l’émergence d’une criminalité organisée et structurée entre adolescents demeure incertaine» (30 novembre 1987, p.A4).

Suite à ses premières occurrences en 1987, la catégorie de gang de rue se fait rare jusqu’au début de l’année 1989, où elle ressurgit pour donner sens à une série d’événements violents survenus dans les transports en commun à Montréal. Attribuées aux gangs de rue par les médias, ces agressions sont à l’origine d’une multiplication des reportages sur le phénomène des gangs de rue et de leur violence inédite. La direction de la police dément pourtant les allégations établies par certains médias entre les gangs d’adolescents criminels et ces événements violents survenus dans les transports en commun (Journal de Montréal, 21 mars 1989, p. 3). Sont cités les propos d’un directeur de la police de la communauté urbaine de Montréal (CUM), Robert Desjardins, qui souligne plutôt que «les trois agressions au couteau dans le métro et le meurtre d’un jeune homme dans un autobus de la STCUM […] ne seraient pas reliées au phénomène des gangs».

L’imaginaire

Dès son adoption par les médias pour expliquer la violence, la catégorie de gang de rue fait problème. Son existence est remise en question par la police, par certains secteurs de la communauté haïtienne de Montréal (La Presse, 27 juin 1989, p.A2) et par certains professionnels (La Presse, 30 novembre 1987, p.A4). Devant les frontières incertaines et les instabilités de la catégorie de gang de rue, le discours de presse établit pourtant la stabilité d’un référent racial. Ce dernier s’établit par l’usage de métaphores discursives qui permettent que la catégorie de gang de rue, sans être formellement raciste, puisse se greffer à un imaginaire perpétuant le racisme. Par le racisme, «les «autres» […] deviennent, comme individus et comme collectivité, point de support d’une cristallisation imaginaire seconde qui les dote d’une série d’attributs et, derrière ces attributs, d’une essence mauvaise et perverse qui justifie d’avance tout ce que l’on se propose de leur faire subir (Castoriadis, 1990, p. 39).»

Au sein de notre corpus de presse, deux métaphores discursives permettent d’instituer un référent racial implicite au gang de rue : celles du cataclysme et de l’épidémie. Du latin cataclysmos, le cataclysme renvoie au désastre destructeur du «déluge» comme débordement des frontières – celles des États-Unis, mais également celle des quartiers marginalisés où s’entassent les minorités ethniques desquels émergent et se propagent les gangs. La figure de l’épidémie, pour sa part, désigne une menace qui progresse par contagion et qu’il convient de contenir par la recherche active de signes avant-coureurs de sa propagation.

Dans l’article intitulé «L’ombre menaçante des Posses s’étend sur Montréal» (La Presse, 25 juin 1989, p. A1), le journaliste Bruno Bisson souligne que les «Posses», bandes d’adolescents criminalisés, «sont en voie de formation dans les quartiers Notre-Dame-de-Grace et Côte-des-Neiges, au coeur de la communauté jamaïcaine», et proviennent des États-Unis «où cette organisation internationale compte 40 bandes, dont 26 dans la seule région métropolitaine de New York» (p.A2). L’article souligne la forme épidémique de la propagation de ces gangs : selon l’enquêteur de la police de la CUM, cité dans l’article, «les Posses s’installent dans toutes les villes où il existe une communauté jamaïcaine importante [et] l’implantation d’un Posse [à Montréal ] est pratiquement inévitable» (p.A2). Comme la maladie qui altère, trouble, et dégrade l’organisme, les Posses selon un enquêteur de la police «transforment leur quartier en ghetto».

Un second article du journaliste Bruno Bisson, intitulé «Côte-des-Neiges: une sorte de gangrène ronge le quartier» (La Presse, 25 juin 1989, p.A4), décrit un quartier où «germent des gangs de jeunes à qui l’avenir n’a rien à promettre». Rappelant l’idéologie hygiéniste du XIXe siècle, l’usage d’un langage emprunté à la médecine des épidémies permet d’y décrire un «autre» Montréal où l’on parle «une langue de ghetto» incompréhensible et où «une sorte de gangrène ronge tout le quartier, replié sur lui-même et sa population coincée par une pauvreté effrayante […] vivant dans des conditions d’hygiène précaire».

Ces métaphores du cataclysme à venir et de l’épidémie se retrouvent au centre de l’une des principales enquêtes journalistiques de 1989 sur le phénomène des gangs de rue, intitulée «Les gangs d’adolescents prolifèrent à Montréal» (Journal de Montréal, 16 février 1989, p.9). Le journaliste Serge Labrosse accorde une place centrale au film américain Colors (1988) mettant en scène «l’histoire des gangs à Los Angeles, [qui] a de quoi à faire frémir, [et qui] semble devoir s’appliquer concrètement à la réalité des gangs d’adolescents criminels qui, à Montréal, connaissent une prolifération inquiétante». Le texte est accompagné d’une image du film où des jeunes noirs et latino-américains avancent en direction du lecteur, regards menaçants. Cette image est accompagnée de la mise en exergue d’une citation tirée de la chanson thème du film : «Nous ne mourrons jamais….nous nous multiplions».

Cette métaphore de l’épidémie traverse le texte et côtoie l’idée qu’il est urgent d’agir afin d’anticiper ou retarder la propagation du phénomène. Le texte conclut en ce sens par une citation de Gilles Gendreau, psychoéducateur et figure historique du champ de la réadaptation des jeunes qu Québec, qui défend que «c’est maintenant qu’il faut intervenir, si l’on ne veut pas que Montréal connaisse, au cours des 5 ou 10 prochaines années, la même escalade de violence qu’ont connue New York et Los Angeles avec les gangs d’adolescents criminels…».

Devant l’image d’une invasion des gangs en provenance des quartiers pauvres, mais surtout des minorités ethniques qui y trouvent refuge, les autorités se doivent d’agir pour éviter leur propagation. Des experts anticipent ce cataclysme à venir : le journal La Presse cite Marc Leblanc, autorité sur l’expertise en délinquance jeunesse au Québec, selon lequel «ces groupes devraient s’exprimer de plus en plus ouvertement, ce qui va entraîner une augmentation de la délinquance» (La Presse, 2 février 1989, p. A4). L’urgence d’agir parvient même à s’insérer au sein de l’institution policière qui, tout en niant la présence des gangs de rue à Montréal, anticipe leur apparition et défend en ce sens une intervention préventive : « «Si vous me demandez si Montréal vit à l’heure des gangs de rue, ma réponse est non», a dit le directeur Desjardins en pesant chacun de ses mots. «Mais ça va le devenir si on ne s’en occupe pas», prévient-il » (La Presse, 21 mars 1989, p.A1). Cité par le Journal de Montréal quelques jours auparavant (19 mars 1989, p. 7), ce dernier soulignait que «les individus de race noire représentent près de 44% de l’ensemble des membres [de gang] recensés alors qu’ils ne représentent sur le territoire de la Communauté urbaine de Montréal que 4,2% de la population totale» (p. 7).

Cette mise en scène de la surreprésentativité des jeunes noirs dans les gangs de rue de Montréal, jumelée aux images de l’épidémie et du cataclysme, mobilise l’imaginaire d’une peur collective de l’«autre» et révèle l’encodage du discours raciste ayant produit la catégorie de gang de rue à la fin des années 1980.  Le 8 avril 1989, La Presse cite ainsi le nouveau chef de la police de la CUM, Alain Saint-Germain, pour qui le phénomène des gangs «n’est pas un problème majeur en termes de criminalité, mais c’est un problème majeur parce que maintenant les gens qui prennent le métro et l’autobus sont inquiets, et il faut les rassurer» (p. A6).

Flou et incertitudes

Cristallisant une panique morale (Cohen, 1971) et certaines peurs collectives à propos de la délinquance, de la jeunesse et de l’immigration, la catégorie de «gang de rue» a d’abord obtenu son existence sociale concrète à travers le champ médiatique pour n’investir que plus tard le champ scientifique qui sert d’appui à ses usages institutionnels.

Si le gang de rue ne réfère pas à un nouveau type de criminalité, et que ses liens avec la délinquance réelle demeurent incertains, il convient de se demander si cette peur n’est pas celle de l’immigrant, de cet «autre» qui parle «une langue de ghetto», de ces chauffeurs de taxi mis à pied à cause de leur couleur de peau, ou encore de la communauté noire qui à cette époque s’organise et lutte pour la reconnaissance de ses droits. Plutôt que de décrire un nouveau type de criminalité ou de délinquance, la catégorie médiatique de «gang de rue» a émergé au Québec comme nouveau dispositif de profilage racial dans un contexte politique d’intensification des luttes contre la discrimination que mènent alors les communautés noires au Québec. La catégorie de gang de rue justifie d’avance les dispositifs de surveillance, de contrôle, de répression et tout ce que l’on se propose de leur faire subir.

Plutôt que de lutter contre la grande criminalité, cette catégorie permet plutôt de justifier des mesures extraordinaires pour la surveillance des jeunes racisés et le contrôle des incivilités mineures : traîner dans les espaces publics, cracher ou jouer aux dés, comme le faisait Fredy Villanueva le soir d’août 2008 où il a été tué par la police à Montréal-Nord. Lors de l’enquête du coroner sur la mort de Villanueva, la policière Stéphanie Pilotte qui avait participé à l’intervention policière a indiqué qu’elle était incapable d’identifier un membre de gang de rue. Cette dernière était pourtant appelée à patrouiller à Montréal-Nord, l’un des quartiers ciblés dans la lutte contre les gangs de rue – elle-même élevée au rang de priorité par le Service de police de Montréal. C’est ce flou et ces incertitudes permanents entourant la catégorie de gang de rue qui assurent son succès et sa reproduction depuis les 30 dernières années comme outil de profilage racial.

Des jugements d’expulsion à la chaîne: l’accès à la justice à l’épreuve de l’industrie judiciaire

Les expulsions de logement de familles, d’enfants, de personnes âgées, de travailleuses, de travailleurs, de personnes malades, constituent selon les Nations-Unies, une «crise globale» à l’échelle planétaire (UN-Habitat, 2016). Sans s’attarder sur le qualificatif de «crise» alors que ce fait social semble bien structurel (Engels, 1872), on retiendra ici que les expulsions sont également l’un des principaux litiges soumis au contrôle du juge, dans les États dits «de droit» à tout le moins. Si «crise» il y a, celle-ci est donc également juridique.

Par exemple, au Québec, il y a chaque année davantage de demandes judiciaires d’expulsion pour impayés de loyer (environ 40 000 par an) que de dossiers ouverts au tribunal administratif du travail (38 000 environ), à la Cour des petites créances (25 000 environ) ou à la Cour supérieure en matière familiale (30 000 environ). Au Québec, comme ailleurs, les jugements d’expulsion comptent au nombre des tout premiers «produits» à sortir chaque année de ce qu’Abel (1979) appelle l’«industrie judiciaire nationale».

En dépit de ce volume et des enjeux sociaux et sanitaires qu’elles recouvrent, les expulsions restent étrangement dans l’angle mort des politiques publiques et de la recherche au Québec. Les travaux en droit ou sur l’accès à la justice, en sociologie, en économie politique, en anthropologie, en travail social, en histoire ou en géographie qui s’intéressent au logement n’abordent qu’à la marge cette question. Comme ailleurs, c’est davantage le «getting in» (l’accès au logement) que le «getting out» qui est questionné (Desmond et al., 2015b).

Pour contribuer à ouvrir la discussion, l’analyse est centrée ici sur la production judiciaire des jugements d’expulsion, ses effets et les politiques d’«accès à la justice» dans ce domaine. Dans un premier temps, c’est la légalité de cette production au regard des normes minimales fixées par le droit international qui est questionnée. Dans un deuxième temps, ce sont les conséquences sanitaires et sociales de cette production à la chaîne que nous tenterons de documenter. Enfin dans la dernière partie, nous mettrons en évidence les effets asymétriques de la politique actuelle d’«accès à la justice» qui, en occultant les contradictions sociales qui structurent la société, participe à accroitre les inégalités d’accès au bénéfice d’une minorité de justiciables déjà privilégiée.

Violation des normes minimales

Au Québec, le droit encadrant les expulsions pour non-paiement de loyer est, en pratique, simple et sans controverse. La faute du locataire (le non-paiement) cause un préjudice au titulaire du droit de propriété (la perte de loyer) qui justifie en lui-même l’expulsion. Si le locataire ne paie pas le loyer dû à la date prévue, le propriétaire peut déposer une demande de recouvrement et d’expulsion, 22 jours après cette date. Il obtiendra une audience 45 jours plus tard et recevra le jugement dans un délai d’une semaine, en moyenne.

La Cour suprême du Canada a tranché en évacuant toute discussion possible ou presque : le juge qui constate le non-paiement «a le devoir de résilier le bail. Il ne jouit d’aucune discrétion» (Blanco, 1980). Ainsi, sauf de rares exceptions (Gagnon, 2016), les enjeux sociaux et sanitaires qui entourent ce contentieux sont écartés de l’analyse et du traitement judiciaire.

Dans ces conditions, recourir à un avocat, payer les frais de déplacement et perdre au minimum une demi-journée de travail pour se rendre à l’audience ont un intérêt limité pour les locataires. Seulement 3% sont représentés aux audiences et plus des deux-tiers ne s’y présentent pas. Lorsque les locataires font le déplacement au tribunal, ils auront beau plaider la perte d’emploi, la réduction des heures de travail, un divorce, des frais de santé, des violences conjugales, la durée d’occupation etc., leurs difficultés financières et autres sont «étrangères au droit du locateur de percevoir le loyer». Plus de 95% des demandes d’expulsion déposées chaque année sont ainsi accordées par le tribunal après des audiences de quelques minutes (Gallié et al., 2017).

La garantie judiciaire du droit de propriété fonctionne ainsi à plein régime, tant et si bien que les pertes dues à des loyers non payés ont été estimées à moins de 1% des revenus potentiels en 2002 (INRS, 2002) et qu’un économiste français qualifie la procédure québécoise d’«efficace» (Wasmer, 2007). Mais comme souvent en matière de gestion judiciaire, l’efficacité a un coût : la violation systématique des «normes minimales» imposées par le droit international (ONU, 2014).

En premier lieu, contrairement aux engagements internationaux pris par le Québec et le Canada, il n’y existe aucun mécanisme de prévention des expulsions (Holl et al., 2016), aucune aide financière officiellement prévue en la matière, aucun suivi en matière d’endettement, aucun mécanisme de médiation et le droit à l’avocat n’est pas garanti. En second lieu, avant de rendre leur jugement, les magistrats n’ont aucune obligation de tenir compte du principe de proportionnalité, c’est-à-dire de mettre en balance les conséquences d’une expulsion sur les parties (propriétaires et locataires) comme sur la société dans son ensemble (intérêt général) (Fick et al., 2016; Gallié, 2018). En troisième lieu, et contrairement à ce qui se fait dans l’immense majorité des pays occidentaux et dans d’autres provinces au Canada, les magistrats québécois ne peuvent ni accorder des délais, ni échelonner la dette (Kenna et al., 2016). Enfin, et toujours contrairement au droit international, les pouvoirs publics n’ont aucune obligation de s’assurer d’une possibilité de relogement (CODESC, 2017).

En somme, le droit en vigueur en matière d’expulsion repose sur l’occultation des causes et des conséquences des expulsions sur le droit à la dignité, à la santé, au travail, à la vie privée, à une vie familiale, à l’éducation et au logement des individus concernés.

Production d’inégalités

Au-delà d’un droit contraire au droit international, cette production à la chaîne de jugements d’expulsion masque ce qu’elle participe à produire : la précarisation et l’exclusion des catégories sociales les plus pauvres de la société.

Faute de données au Québec, on ne peut que faire des hypothèses à partir d’études produites dans d’autres contextes, avec toutes les limites que ce type d’exercice implique. Il est cependant bien établi dans ces travaux, que ce sont les catégories sociales les plus pauvres de la société qui sont les premières visées par des demandes judiciaires d’expulsion (prestataires de l’aide sociale, chômeurs et chômeuses, travailleurs et travailleuses précaires, entre autres). C’est notamment ce qui ressort des rares études réalisées au Canada (McDonald, 2011; Lapointe, 2004), d’études concernant les Housing courts aux Etats-Unis (Desmond, 2012) ou encore de travaux réalisés par l’administration française (Secrétariat général, 2014) ou en Suède (von Otter et al., 2017). En Europe, comme aux États-Unis, les personnes racisées, les migrants, les autochtones, les mères monoparentales, les personnes souffrant de maladies mentales et les personnes entre 25 et 45 ans, sont surreprésentés parmi les populations visées par de telles procédures judiciaires  (Kenna et al., 2016). À Milwaukee, par exemple, les femmes noires ne représentent que 9.6% de la population mais sont 30% des locataires ciblées par une demande d’expulsion (Greenberg et al., 2016). En faisant un parallèle entre ces taux d’expulsion des femmes noires dans les quartiers pauvres aux Etats-Unis et le taux d’incarcération des hommes noirs dans ces mêmes quartiers, Desmond (2012) conclut que ces deux phénomènes fonctionnent conjointement.

Ces données ne sont pas transposables telles quelles au Québec, mais au regard des données disponibles sur les inégalités sociales au Québec, de leur caractère sexué et racisé, l’hypothèse d’une certaine forme d’homologie de situation semble raisonnable. Cette hypothèse est notamment appuyée par une étude qui constate que les 10 000 Inuits du Nunavik, qui sont logés dans environ 2 000 HLM (souvent surpeuplés et insalubres selon l’ONU), reçoivent entre 500 et 1000 demandes d’expulsion par an. En d’autres termes, un logement sur deux ou quatre – selon les années – est visé par une demande d’expulsion de la part d’un bailleur public (Gallié et al., 2014).

La surreprésentation de certaines catégories sociales ne fait pas que reproduire les inégalités sociales existantes, mais participe également à produire des effets spécifiques sur ces mêmes catégories. De récents travaux en épidémiologie et en sociologie établissent ainsi que les expulsions participent à creuser les inégalités en matière de santé et accroissent les risques de maladie mentale, tout particulièrement chez les enfants et les mères monoparentales (Burgard, 2012, Taylor, 2007, Fox, 2007, Kreiss-Tomkins, 2012, Desmond et al., 2015c). De leur côté, von Otter et al. (2017), montrent que les taux de suicide en Suède sont plus élevés chez les personnes visées par une procédure d’expulsion que chez les autres, tandis que Currie et al. (2015), mettent en lumière les liens entre les expulsions et la surcharge des services de santé dans certains quartiers défavorisés aux États-Unis. Enfin, au-delà de la production d’inégalités sanitaires, l’expulsion augmenterait de 10 à 20% les chances de perdre son travail (selon Greenberg et al., 2015) et elles contraindraient 60% des personnes visées à déménager dans des quartiers encore plus défavorisés, où elles paient des loyers supérieurs à ce qu’elles payaient précédemment (Desmond et al., 2015c).

Accès privilégié à la justice

Pour tenter de faire face à ces conséquences sociales et sanitaires des expulsions, plusieurs États ont mis sur pied des mécanismes qui sont davantage conformes aux normes fixées par le droit international. À titre d’exemples, aux Pays-Bas, les logements sociaux constituent 34% du secteur locatif, diminuant les risques d’expulsion, pendant qu’en France, l’État impose l’obligation d’offrir une solution de relogement. Dans la quasi-totalité des États européens, les magistrats sont aussi obligés de tenir compte du caractère proportionnel de l’expulsion – une obligation qui existe également en Ontario – et la ville de New York a reconnu récemment le droit à un avocat en cas d’expulsion.

Au Québec, la priorité gouvernementale en matière d’«accès à la justice» est ailleurs. Il s’agit principalement d’informer les justiciables sur leurs droits et surtout d’accélérer les délais judiciaires, tout en réduisant les coûts de fonctionnement du tribunal. Ces enjeux sont au centre des débats sur l’«accès à la justice» et des rapports annuels de gestion de la Régie du logement. Mais au-delà des déclarations de principe et comme pour tous les tribunaux confrontés à des contentieux de masse, l’«accès à la justice» signifie en pratique, pour les administrations judiciaires, faire «mieux» (c’est-à-dire davantage et plus vite) avec moins (Vigour, 2006; Vauchez, 2008; Lochack, 2013). Ainsi, au nom de l’«accès à la justice», le gouvernement du Québec exige de l’administration judiciaire qu’elle améliore ses gains de productivité, sans toutefois augmenter les ressources.

Pour répondre à ces exigences gouvernementales, l’administration du tribunal doit donc organiser la production judiciaire de manière optimale et réaliser des économies d’échelle. C’est ce qu’elle a fait en mettant sur pied une «chaîne de production» de jugements dédiée aux 40 000 demandes d’expulsions déposées chaque année, représentant entre 60% et 70% de tous les dossiers traités. Elle a également réorganisé la division du travail au sein du tribunal et modernisé l’accès à la justice dans ce domaine spécifique (Gallié et al., 2016a).

Contrairement au principe du droit à l’égalité et du droit à un procès équitable, selon lesquels les demandes doivent être entendues par ordre chronologique («premier arrivé, premier servi»), l’administration judiciaire classe les demandes déposées selon le statut du requérant (propriétaire/locataire) et selon le type de litige (expulsion, fixation de loyer, insalubrité etc.). Les demandes d’expulsion sont mises dans un «silo» à part, bénéficiant d’audiences dédiées et d’un traitement judiciaire prioritaire. Elles sont ainsi entendues dans des délais judiciaires records, soit 45 jours après le dépôt de la demande.

Pour accélérer encore la production des jugements d’expulsion, tout en réduisant les coûts, l’administration a réorganisé la division du travail, à Montréal à tout le moins. Les demandes d’expulsion non contestées, c’est-à-dire celles où les locataires sont absents à l’audience (environ 70% des cas), sont confiées à des greffiers spéciaux, payés un tiers de moins que des magistrats, qui peuvent prononcer entre 100 et 120 expulsions en trois heures et demie d’audience (Québec, Protecteur du citoyen, 2010). Par ailleurs, pour rendre plus fluide la chaîne d’approvisionnement des demandes d’expulsion, la Régie autorise désormais les propriétaires à déposer leur demande d’expulsion en ligne. Enfin, pour limiter les pertes de production et les délais, le recours à la médiation est exclu en matière d’expulsion.

Cet accès privilégié à la justice est cependant réservé à une minorité de propriétaires de logements locatifs et aux demandes d’expulsion. Les victimes d’insalubrité, par exemple, n’ont pas le droit de déposer leurs demandes en ligne.1 De surcroît, compte tenu des ressources limitées de la Régie, le privilège des propriétaires a des répercussions sur les autres demandes. Un locataire qui se plaint de la présence de moisissures dans son logement doit attendre, en moyenne, plus de deux ans avant d’obtenir un jugement lui accordant gain de cause. Il est ainsi 16 à 18 fois plus rapide d’expulser une personne pour impayés de loyers que d’obtenir des travaux ou une indemnité en cas d’insalubrité (Collectif, 2015; Gallié et al., 2017a).

D’un point de vue administratif, cette organisation du travail présente un avantage certain. Comme les recours en matière d’insalubrité sont exceptionnels (moins de 700 par an) comparés aux demandes d’expulsion (environ 40000), la Régie du logement peut afficher des résultats «performants» en terme de délais judiciaires, lors de la reddition de comptes au Gouvernement et à l’Assemblée nationale (Régie, 2014; Accès, 2018). D’un point de vue plus politique, elle permet au tribunal et au Gouvernement de répondre, au moins en partie, aux demandes des associations de propriétaires qui dénoncent constamment la longueur des processus d’expulsion, comme les coûts financiers qui en découlent (CORPIQ, 2014).

La légalité de ce privilège de juridiction au regard de ses conséquences sur le droit à la santé des justiciables, des obligations de l’État en matière de santé publique, du droit à l’égalité et de l’intérêt général reste toutefois à démontrer. On relèvera, en premier lieu, que la nécessité sociale et sanitaire d’accorder une priorité d’audience aux demandes judiciaires d’expulsion ne repose, à notre connaissance, sur aucune étude et aucun texte juridique (Gallié et al., 2017a). En revanche il est bien établi que l’insalubrité est, selon l’Organisation mondiale de la santé, l’une des premières causes de mortalité dans le monde (DSP, 2015; OMS, 2016). En second lieu, la priorité judiciaire accordée aux demandes d’expulsion accroît les inégalités sociales et sanitaires. Elle protège la santé financière des propriétaires – qui obtiennent plus facilement un jugement d’expulsion et qui peuvent thésauriser pendant plus de deux ans avant de réaliser les travaux requis en cas de plainte pour insalubrité – et elle participe de la détérioration de la santé physique, psychologique et financière des locataires. Ces derniers doivent subir pendant plus de deux ans les conséquences sanitaires de l’insalubrité, assumer les frais sur le plan de la santé et, s’ils le peuvent, les travaux requis ou un déménagement.

Ces délais rendent les recours au tribunal largement inutiles en matière de lutte contre l’insalubrité. Parmi les rares victimes qui entament des démarches judiciaires, certaines seront expulsées pour non-paiement avant même que leur demande en insalubrité ne soit entendue, tandis qu’une poignée seulement attendra deux ans un jugement qui ordonnera éventuellement des travaux. Les locataires qui en ont les moyens quittent le logement dès qu’ils le peuvent. Or, dans ces cas, le tribunal ne pourra ordonner l’exécution des travaux puisque les locataires ne l’habitent plus. Que deviennent ces logements insalubres? Sont-ils reloués dans le même état ou des travaux sont-ils réalisés entretemps? Bref, l’accès à un jugement dans des délais raisonnables reste le privilège des propriétaires, ce qui participe certainement à expliquer le non-recours au tribunal des locataires victimes d’insalubrité, qui sont pourtant bien souvent les mêmes que ceux qui font l’objet d’une procédure d’expulsion (Gallié et al., 2017a et 2014).

Produire des privilèges

Force est de constater que les gains de productivité et l’impératif de «performance» imposés au tribunal par les politiques d’«accès à la justice», sont à géométrie variable et qu’ils produisent une forte dissymétrie d’accès au tribunal entre une minorité privilégiée de propriétaires et des milliers de victimes d’expulsion et d’insalubrité, c’est-à-dire, les catégories sociales les plus pauvres de la société. Le tribunal du logement est donc non seulement le «domaine privilégié de citoyens eux-mêmes privilégiés», pour reprendre l’expression de Noreau (2010 : 39), mais également une «industrie judiciaire» qui, au nom de l’accès à la justice, participe à produire des privilèges pour une minorité de privilégiés (Gallié et al., 2016b). En d’autres termes, au tribunal du logement, les politiques d’accès à la justice et de défense du droit de propriété se confondent largement. Le droit au logement des personnes expulsées reste quant à lui un impensé des politiques publiques. 

Démantèlement de l’État social et lutte à la pauvreté : Quelle place pour la défense collective des droits?

Dans un contexte où l’État s’engage à se désengager de ses responsabilités traditionnelles en matière de lutte à la pauvreté et de garant des droits sociaux et où les mouvements sociaux de la société civile n’arrivent plus à faire reculer l’agenda néolibéral, que représente la volonté de l’État québécois de partager ses responsabilités avec certains acteurs sociaux dont les groupes de défense collective des droits ? S’agit-il d’une opportunité d’action pour les chercheurEs et praticienNEs ? D’une stratégie de récupération de ceux-ci ? Ou encore d’une démission étatique en matière de lutte à la pauvreté?

Ces questions ont été débattues lors d’un séminaire réunissant praticienNEs et chercheurEs de différents horizons organisé le 15 juin 2017 au CREMIS avec comme titre «Démantèlement de l’État social et lutte à la pauvreté : quelle place pour la défense collective des droits?».  Quatre panélistes, Maxime Boucher, Emmanuelle Bernheim, Bill Clennett et Vivian Labrie, ont été invités pour lancer les discussions.  Une délégation de l’Association APPUIS (Accueil Prévention Urgence Insertion Sociale) de Mulhouse en Alsace a participé à ces échanges afin d’en connaître davantage sur le modèle québécois des organismes communautaires en défense collective des droits.

Laurent Konopinski, directeur général de l’Association APPUIS, a bien exprimé comment se traduit cette problématique sur le terrain lorsque vient le temps d’intervenir auprès de personnes appauvries. Que peuvent faire concrètement les praticienNEs pour soulager minimalement les misères intolérables qu’ils et elles côtoient, sans pour autant participer à la fabrique de l’exclusion sociale en aidant les individus dit « mal-adaptés » ou « exclus » à se «réadapter» ou à « s’intégrer » au système même qui produit l’exclusion?

Cet article a été écrit à partir de différents points de convergence et de divergence qui ont émergé au séminaire avec l’objectif de dégager des pistes futures de discussion et d’action. Il ne s’agit pas d’un résumé exhaustif des points de vue exprimés. Nous mettons plutôt en tension certains points divergents afin d’identifier des nœuds ou des problèmes qui nous paraissent particulièrement intéressants. Ces points sont traités en lien avec les trois grands thèmes qui ont structuré le séminaire : l’État social, la lutte à la pauvreté et la défense collective des droits sociaux.

L’État social,  exploitation et émancipation

D’abord, plusieurs consensus se dégagent: l’État social, tel qu’on le connaissait, est en voie d’être démantelé. Il garantit moins de protections sociales qu’auparavant et les groupes de défense collective des droits ne réussissent pas à ralentir ce démantèlement qui appauvrit et exclut des milliers de personnes.  Le développement de l’État social, surtout pendant les trois décennies qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale, a contribué à élargir l’accès à la citoyenneté et au bien-être en garantissant diverses protections et assurances sociales aux individus et en favorisant le plein-emploi.  C’est alors que la qualité de vie de certaines franges de la population s’est améliorée considérablement et que la «classe moyenne» est apparue de plus en plus comme ayant un niveau de vie auquel tout le monde pouvait aspirer.  Cependant, depuis la fin des années 1970, on observe plutôt une inversion de cette tendance, avec l’érosion de la classe moyenne, l’apparition de nouvelles formes de travail précaire, la croissance des inégalités sociales et le développement de la pauvreté et de l’exclusion sociale.

Du côté des divergences exprimées au séminaire, différents points de vue émergent quant aux origines et à la visée de l’État social.  Ainsi, certains mentionnent que le développement de l’État social a d’abord été motivé, au début du 20e siècle, par une volonté d’une partie de l’élite de trouver une réponse à des problèmes sociaux – dont l’appauvrissement et la colère des ouvriers – jugés menaçants pour la paix et la stabilité sociales.  Dans cette perspective, les formes de solidarité mutuelles, alors instituées par l’État, auraient surtout servi à réduire les risques sociaux associés à l’industrialisation, à commencer par la fracture sociale entre prolétariat et patronat.  On fait valoir que l’État social a permis à une industrialisation destructrice pour l’humain et pour la Terre de se reproduire de manière relativement harmonieuse et stable, malgré les conséquences néfastes qui en découlent.

D’autres personnes présentes font valoir que le développement de l’État social relève non pas des élites, mais bien de la base puisque ce seraient les mouvements sociaux et les syndicats, en s’organisant et en luttant pour les droits sociaux, qui auraient présidé à ce développement.  Toutefois, ce ne sont pas tous les mouvements sociaux qui auraient réussi à se faire reconnaître également, les groupes racisés ayant depuis longtemps critiqué l’État social pour sa tendance à privilégier la classe moyenne blanche et salariée aux dépens des minorités. Ces divergences soulignent l’importance de développer nos recherches et échanges sur les origines et les possibles de l’État social, afin de mieux dégager ce qu’il nous est permis d’en espérer.

Élimination de la pauvreté ou perpétuelle réinsertion

L’expression « lutte à la pauvreté » est polysémique et peut désigner une panoplie de pratiques, dont certaines s’opposent dans leurs fondements et dans leurs visées, comme la défense collective des droits et le développement de services ciblés et exclusifs aux personnes en situation de pauvreté.  Par ailleurs, la lutte à la pauvreté comprend deux termes : lutte et pauvreté.  C’est donc dire qu’elle désigne des pratiques, des actions, des interventions qui s’attaquent à la pauvreté.  Dès lors, ces différentes actions se retrouvent en étroite relation avec la manière de concevoir, de définir, voire de mesurer ce contre quoi elles luttent – en l’occurrence la pauvreté.

Sur la mesure plus spécifiquement, les avis divergent chez les participants.  D’un côté, on considère qu’il faut avoir une mesure claire de la pauvreté fondée sur des indicateurs comme la mesure de panier de consommation. Cette mesure, qui permet de définir le revenu nécessaire pour chaque type de ménage dans un temps et un lieu donnés pour combler les besoins de base de ses membres, pourrait servir à évaluer nos pratiques de lutte à la pauvreté ou à concevoir des politiques publiques.  Par exemple, cette mesure servirait à concevoir des mécanismes de transfert de revenus qui ne laisseraient personne en deçà du revenu minimum établi pour pouvoir satisfaire leurs besoins de base.

De l’autre côté, on questionne les risques qu’il y a à concevoir la pauvreté exclusivement à travers des indicateurs statistiques quantitatifs.  On fait valoir que si la pauvreté se vit comme un manque de ressources pour combler ses besoins, elle est aussi une situation dans laquelle la personne se trouve stigmatisée et exclue par l’effet conjugué de sa situation défavorable sur les marchés du travail et de la consommation et des services et programmes qui lui sont exclusivement destinés et qui la stigmatisent en tant que personne en situation de pauvreté.  En comprenant la pauvreté à partir d’un seuil de revenu préétabli, il serait possible pour une société de se targuer d’avoir éliminé la pauvreté en permettant à quiconque d’atteindre ce minimum par l’intermédiaire de transferts gouvernementaux, tout en laissant intactes les dynamiques enrichissantes et appauvrissantes.

Sur ces dynamiques «enrichissantes et appauvrissantes», la réflexion est à poursuivre.  Alors que sont manifestes au séminaire autant la volonté de s’attaquer aux causes de la pauvreté (ou du moins de ne pas les perpétrer) que le postulat que nous vivons dans une société qui génère systématiquement et collectivement des inégalités et des exclusions sociales, il est pourtant difficile de dégager un consensus relatif aux causes de cette même pauvreté.

Cet enjeu se pose de façon singulière en cette ère néolibérale, puisque le néolibéralisme influe autant sur les causes de la pauvreté que sur les manières de la concevoir et de la résoudre. Selon l’agenda néolibéral, le rôle de l’État dans la lutte à la pauvreté consiste à organiser les acteurs de la société civile afin qu’ils luttent eux-mêmes contre la pauvreté. Cette tendance favorise, par le fait même, le déploiement de dynamiques de régulation sociale qui encouragent à la fois la responsabilisation et la discipline des individus et populations dites « à risque ». Comme conséquence du néolibéralisme, les acteurs et actrices de la société civile et les différents enjeux qui les préoccupent représentent autant de « causes » à défendre qui sont mises en concurrence dans l’espace publique et l’arène politique face aux bailleurs de fonds. Cette mise en concurrence favorise l’adoption, volontaire ou non, d’une logique corporatiste. Pour obtenir du financement et de l’attention politique et médiatique, on doit mettre en évidence l’injustice particulière vécue par chaque type de personne et population, que ce soit, par exemple, les enfants, les jeunes, les mères monoparentales ou les personnes immigrantes, entre autres.  Dans ce contexte de morcèlement de la question sociale, il devient de plus en plus difficile pour les groupes de conserver une approche globale et d’agir sur les causes structurelles de la pauvreté.

Ce constat exige de mieux définir et comprendre ce que renferme concrètement la lutte à la pauvreté. Considérant que la pauvreté est la résultante de « dynamiques enrichissantes et appauvrissantes », il faudrait cerner les causes et les rouages de celles-ci afin de bien identifier ce contre quoi nous luttons et comment mener adéquatement cette lutte.

Finalement, plusieurs intervenantEs soulignent que la lutte à la pauvreté les place dans une posture morale et professionnelle difficile, puisque le soulagement des problèmes individuels et la réinsertion sociale pourraient permettre la reproduction même de la société qui génère la pauvreté et l’exclusion.  À l’éprouvante question « que faire ? », il est proposé d’intervenir en prenant en compte la globalité des personnes et en faisant émerger les libertés et les oppressions qui traversent autant l’expérience de celles qui ont recours aux services sociaux, que de celles qui y travaillent.

Ces nœuds pourraient être davantage dénoués et ces possibilités d’action explorées en créant des lieux d’échanges entre praticiens et usagers des services sociaux, afin de discuter des limites organisationnelles, personnelles et structurelles, entre autres, qu’ils rencontrent dans leur intervention professionnelle ou dans leurs parcours de vie.

La défense collective des droits sociaux

La défense collective des droits sociaux a été au centre des discussions lors du séminaire. Il s’agit d’une approche particulièrement développée au Québec qui désigne des pratiques sociales visant à accompagner des collectivités dont les droits sont bafoués, afin que celles-ci puissent développer leur pouvoir d’agir, se représenter dans l’espace public et lutter dans le but d’obtenir une modification des règles et lois en vigueur qui leur serait favorable.  Ce faisant, la défense collective des droits interpelle et fait notamment pression sur les décideurEs afin qu’ils et elles adoptent ou modifient des lois.  Qui plus est, ce type de défense des droits évolue dans un cadre administratif et financier reconnu, soutenu et régulé par l’État québécois par l’intermédiaire du Secrétariat à l’action communautaire autonome et aux initiatives sociales qui est une des nombreuses branches du Ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale du Québec.

Lors les échanges, on fait état du rôle dynamique qu’a joué la défense collective des droits dans le développement de l’État social, en faisant la promotion de politiques sociales plus inclusives et en mobilisant les personnes qui en sont exclues.  Ce faisant, plusieurs groupes marginalisés et appauvris auraient ainsi réussi à obtenir des gains significatifs eu égard à leurs conditions de vie.

Sur le terrain, la défense collective des droits se trouve cependant dans une posture financière difficile et l’autonomie des groupes qui la portent est questionnée. Ces pratiques, qui visent à comprendre les effets injustes du cadre légal et à transformer celui-ci, se trouvent de plus en plus marginalisées par les méthodes de financement des groupes communautaires inspirées de la nouvelle gestion publique. Par ces méthodes, on tend à orienter les groupes vers des projets collectifs qui impliquent directement les individus dans des solutions immédiates pour améliorer leur sort et qui sont susceptibles d’avoir des résultats rapides et mesurables.  Ainsi, la cible des interventions devient davantage le cadre social de vie que le cadre légal.  Ce faisant, c’est tout le discours et l’analyse que porte la défense collective des droits qui se trouvent à devoir se conformer aux méthodes et aux objectifs prescrits par les bailleurs de fonds – l’offre de fonds ayant un impact direct sur le rôle et la mission du milieu communautaire et son capacité d’agir.

Ces constats soulignent la nécessité d’une analyse approfondie du rôle des bailleurs de fonds dans le détournement de la mission du secteur communautaire. Ils soulignent aussi la nécessité de stratégies pour résister en défendant l’autonomie et le fonctionnement démocratique de ce secteur, tout en réaffirmant sa visée de transformation sociale.

On se demande si la diversité du mouvement communautaire – et plus largement des mouvements sociaux – fait sa force ou sa faiblesse.  D’un côté, ce mouvement a du mal à dégager une alternative viable et rassembleuse au modèle capitaliste néolibéral actuel. De l’autre, c’est justement la diversité et la pluralité du communautaire qui lui permettent de porter des points de vue à la marge des points de vue dominants et de développer des pratiques et des espaces alternatifs. Ce débat traverse les mouvements altermondialistes. Il s’agit d’un débat difficile et sensible qui requiert d’explorer les fondements de ces postures opposées pour identifier des convergences possibles.

La défense collective des droits se trouve donc dans cette posture paradoxale où elle est soutenue financièrement par l’État afin de surveiller et de critiquer ce dernier en matière de justice sociale et de droits sociaux.  Si on admet que l’État participe aux dynamiques enrichissantes et appauvrissantes, que signifie donc la défense collective des droits comme critique d’un État appauvrissant qui soutient financièrement sa propre critique? Des thèses critiques du néolibéralisme rappellent que ce type de défense des droits pourrait être un des nombreux dispositifs disciplinaires qui cherchent à rendre les individus responsables de leur propre sort, afin de décharger l’État de ses responsabilités sociales.  Il s’agit de rendre la société civile capable de s’autoréguler en pouvant se passer des droits sociaux, relevant de l’État, pour pallier aux risques sociaux.

D’un autre côté, la défense collective des droits a permis de faire reconnaître les individus les plus stigmatisés et exclus de la population comme des citoyens à part entière qui ont la capacité et le droit d’assumer leur dignité et leur responsabilité citoyenne.  À ce propos, Emmanuelle Bernheim a rappelé, lors du séminaire, qu’il ne s’agit pas simplement de redonner une compétence à des individus pour qu’ils puissent s’en acquitter correctement. En effet, ses recherches auprès de personnes qui se représentent seules devant les tribunaux montrent qu’elles n’ont pas nécessairement les compétences ni les ressources pour se représenter convenablement. Faute de bien saisir les procédures et le langage juridiques, elles perdent plus souvent qu’autrement.

La défense collective des droits peut ainsi être vue de deux manières opposées: sert-elle à émanciper les individus opprimés, ou plutôt à étendre le joug d’un régime oppressant jusqu’à en responsabiliser les personnes opprimées et y intégrer les laissés pour compte?

La question du rôle de la défense des droits est liée à celle de la pertinence des droits sociaux comme tels en tant que cible des revendications des mouvements sociaux.  Le discours sur les droits sociaux est souvent trop abstrait pour rejoindre les parties de la population qui vivent le plus d’injustices sociales. Bill Clennett a rappelé aux participants que la Ligue des droits et libertés a fait le constat de l’incompatibilité des droits sociaux avec l’ordre économique et politique existant. Ces droits ne seraient accessibles que pour ceux et celles qui ont les capacités de se conformer au modèle de la classe moyenne. Il ne faut pas non plus trop rapidement associer le thème des droits sociaux à la gauche politique, dans la mesure où ces droits peuvent être instrumentalisés par divers projets et tendances politiques. Conséquemment, les droits sociaux ne veulent pas nécessairement dire justice sociale. D’un autre côté, les droits sociaux sont des acquis historiques qui ont permis l’élargissement de la citoyenneté et on ne peut pas les laisser tomber, d’autant plus que le droit est un terrain de lutte central où sont déterminées les conditions dans lesquelles nous voulons vivre.

Tout comme les divergences de points de vue concernant l’État social lui-même, ces divergences exprimées lors du séminaire sur la défense des droits ouvrent sur la nécessité d’approfondir collectivement les connaissances sur les origines et les fondements des droits sociaux. L’incompréhension apparente de ces droits chez la majorité de la population souligne l’intérêt de mener cet approfondissement avec un échantillon diversifié de personnes.

Lieux de réflexivité critique

Ce séminaire a été une amorce de réflexion avec différents acteurs engagés et concernés par la pauvreté, dont certains tentent de l’éliminer à travers la défense collective des droits, tandis que d’autres se demandent si ce type d’action est le meilleur moyen pour l’enrayer. Des lieux de réflexion comme ce séminaire sont, selon nous, d’une importance fondamentale. Ils permettent aux praticienNEs et aux chercheurEs de réfléchir ensemble sur leurs propres pratiques et recherches.  Il s’agit d’un lieu de réflexivité critique rare et précieux pour sa pertinence et sa fécondité.

Par cet article, nous espérons avoir donné un tour de roue supplémentaire aux discussions en mettant en évidence et en tension des avis divergents.  Ce faisant, il nous sera plus facile de poursuivre le dialogue à partir des quelques repères que cet article aura pu fournir. Nous ne pouvons toujours pas répondre précisément à la question de savoir quelle est la place de la défense collective des droits au Québec, mais nous avons une meilleure idée des réponses qui peuvent être données à cette question, des réponses qui, rappelons-le, peuvent se trouver en parfaite opposition. Nous espérons que des chercheurEs se saisissent ou s’inspirent des questions soulevées pour y apporter des éléments factuels et historiques qui pourraient enrichir des discussions futures.

Construction et hiérarchisation des données probantes en santé : savoirs scientifiques, expérientiels et contextuels

Dans le réseau de la santé et des services sociaux, tous les jours, à chaque minute, des centaines de décisions se prennent qui ont un impact considérable sur la vie des personnes concernées. Décisions cliniques entre un professionnel et un usager, décisions de gestion par des chefs de programme et de service, décision sur des politiques par les décideurs. Or « choisir, c’est exclure ». Dès lors, les données sur lesquelles on s’appuie pour prendre ces décisions et les justifier deviennent rapidement objets d’analyse et de contestation. Dans le monde de la santé, il est accepté, ou du moins proposé, que les décisions doivent d’abord et avant tout s’appuyer sur les données scientifiques dites « probantes », traduction reconnue du terme anglais « scientific- evidence ». Cette approche dite « evidence-based » est souvent mise en opposition avec une ap-proche qui se veut plutôt « experience-based », plus valorisée par le champ du social. L’approche fondée sur les données probantes est présentée souvent comme étant exempte de considérations liées au contexte et à l’expérience, plus « objective », ce qui a été décrié à plusieurs reprises par les cliniciens eux-mêmes.

Au cœur de la « médecine fondée sur les données probantes », ou EBM pour Evidence-based medicine, se trouve le concept de hiérarchie des preuves scientifiques, un concept assez technique qui requiert une excellente compréhension de la démarche scientifique dans le domaine biomédical pour en saisir toutes les subtilités. L’objectif de cet article est de répondre aux questions suivantes, auxquelles nous reviendrons dans la conclusion : Que désigne-t-on par le terme de hiérarchie des données probantes ou « preuves » scientifiques? Comment, pour un clinicien, arbitrer entre le savoir scientifique, son savoir expérientiel et les besoins et valeurs des personnes que sont les usagers des services?

Pour en arriver là, nous proposons d’aborder trois thématiques : 1) situer l’EBM dans son contexte historique et expliquer les grands principes de la hiérarchisation de la force des données scientifiques; 2) situer la place des données scientifiques dans le raisonnement clinique; et 3) aborder la question des guides de pratique clinique comme façon d’intégrer le savoir scientifique, le savoir expérientiel et les données contextuelles. On verra que l’exercice de l’EBM est un exercice qui nécessite la prise en compte de tous ces savoirs et la capacité d’arbitrer les enjeux éthiques inhérents aux tensions entre les valeurs individuelles et collectives qui sous-tendent toute décision clinique ou de gestion.

Contexte historique et hiérarchie des « preuves »

On peut faire remonter la naissance officielle du mouvement de l’EBM à la publication en 1992 d’un article fondateur par le Evidence-Based Working Group, article qui commence comme suit : « Un nouveau paradigme émerge. La pratique fondée sur les données probantes diminue l’importance donnée à l’intuition, à l’expérience clinique non systématique et à l’argumentation physiopathologique comme bases suffisantes à la prise de décision clinique et insiste sur l’examen des données issues de la recherche clinique. »

Cette publication, cette prétention dirons certains, est reçue comme une attaque frontale à la fois par la communauté scientifique et la communauté clinique car elle conteste ce qui est à la base du raisonnement clinique et du raisonnement scientifique : le savoir expérientiel, pour un, et le savoir physiopathologique, pour l’autre, sur lequel s’appuie le concept fondamental de plausibilité biologique. Il est intéressant de réaliser qu’une telle attaque contre la démarche clinique et scientifique en médecine avait été portée à la fin du 19e siècle par un médecin français, Pierre Charles Alexandre Louis, qui avait mené une recherche démontrant que la saignée, un traitement alors proposé pour bien des maladies, n’avait aucun impact pour soigner la pneumonie (Louis, s.d.). Louis avait proposé le concept de « médecine d’observation », une médecine basée sur l’observation méthodique, systématique et contrôlée d’un nombre suffisant de patients avant de conclure à l’efficacité d’une intervention clinique. Le concept n’eut pas de succès et la proposition de Louis fut mise au rancart. Cet appel à l’observation systématique plutôt qu’à l’expérience seule, mise au rang des opinions, a aussi été repris dans les années 1970 en Angleterre par l’épidémiologiste Archie Cochrane dans un essai très critique du système de santé anglais et du processus de prise de décision en matière de politique de santé (Cochrane, 1971).

Le Evidence-Based Working Group eut plus de succès que ses prédécesseurs et en 1997, à l’occasion du Forum national sur la santé, il fut décidé que « l’un des principaux objectifs du secteur de la santé au XXIe siècle doit être la création d’une culture où les décisions sont fondées sur des données probantes. Les décideurs à tous les niveaux – soignants, administrateurs, gouvernants, patients et membres de la population – s’appuieront sur des données probantes de qualité pour faire des choix éclairés en matière de santé et de soins de santé »(Gouvernement du Canada, 1997). Le mouvement de l’EBM s’installait pour de bon.

Au cœur de l’argumentaire des défendeurs de l’EBM se retrouve cette valeur fondamentale : il faut s’assurer « hors de tout doute raisonnable », d’où le concept de « preuve » emprunté au monde juridique, que les interventions, les actions, en matière de santé qui sont recommandées aux personnes et à la population, ont plus de chance de faire du bien que du mal. Même animée des meilleures intentions, la médecine, prise dans son sens large, peut nuire. Le remède peut être pire que le mal. Toutes les études ne sont pas d’égale valeur, le seul fait qu’une proposition soit appuyée par un argumentaire physiopathologique issu de la recherche fondamentale ne suffit pas. Les études cliniques non contrôlées non plus. Dès lors, il faut proposer une façon de hiérarchiser les études, ou données scientifiques, en fonction de leur robustesse pour établir la preuve de l’efficacité et de la sécurité d’une intervention. Ceci s’applique à toutes les sortes d’interventions, qu’elles soient pharmacologiques, de dépistage ou de promotion de la santé. Une hiérarchie de preuves est proposée dans laquelle l’essai randomisé contrôlé représente le devis le plus robuste, car il est le plus efficace pour contrer les biais systématiques susceptibles de fausser l’interprétation des résultats, du fait qu’on laisse au hasard le soin de décider qui sera dans le groupe contrôle et dans le groupe qui sera exposé à l’intervention. Suivent les devis moins robustes, qui ne font pas intervenir une attribution au hasard de « l’exposition » au facteur à l’étude : l’essai non randomisé, l’étude cas-témoin et l’étude de cohorte. Les devis sans groupe contrôle arrivent au troisième rang, suivis par les consensus d’experts, ou savoir expérientiel. Même si ceci a l’air d’aller de soi et d’être assez simple à gérer, on verra plus loin que « le diable est dans les détails », comme on dit.

Rencontre de la science et de l’art

Tout cela est bien beau, mais dans le bureau, pratiquer l’EBM, c’est essentiellement appliquer à des individus des connaissances qui résument ce qui arrive « en moyenne » à un grand nombre de personnes. On ne réalise pas assez que la médecine est au fond une science des probabilités. Toute démarche clinique débute par la prise de « l’histoire » de la personne à aider, l’anamnèse dans le jargon médical. Cette histoire permettra de formuler ce qu’est le problème à résoudre – une grande fatigue inexpliquée qui sévit depuis des mois, des douleurs abdominales récurrentes –, de mettre cette histoire dans un contexte précis, celui de la personne qu’on a en face de soi, et de formuler des hypothèses sur les causes probables du problème afin d’établir une ligne de conduite à court et moyen terme.

L’art de la rencontre avec la personne, de la capacité à comprendre la souffrance, à interpréter des histoires uniques est, par définition, au cœur de la pratique de tout professionnel de la santé. Sans la maîtrise de cet art, on ne va nulle part. Mais pour arriver à interpréter ces histoires uniques, à formuler des hypothèses diagnostiques, à proposer des traitements, il faut pouvoir les mettre en balance avec le savoir issu de l’observation de grands groupes de personnes. Il faut donc mobiliser son savoir scientifique et évaluer les probabilités que le problème soit ceci plutôt que cela et que, si on propose un plan d’action plutôt qu’un autre, on ait « plus de chance de faire du bien que du mal ».

Si on ne maîtrise pas bien ce savoir scientifique, le risque de mal « raisonner » d’une part, et de mal « décider », d’autre part, est réel. Et pour compliquer un peu les choses, on n’est pas seul en tant que professionnel pour prendre cette décision. Il faut tenir compte des valeurs et préférences des personnes qu’on veut aider, s’appuyer sur leur savoir expérientiel, et aussi sur les ressources dont on dispose, qui peuvent être différentes de ce que le monde idéal des données probantes prévoit. Pratiquer l’EBM au jour le jour nécessite de toujours mettre dans la balance les données scientifiques, les valeurs et préférences des patients et les éléments de contexte et de les appliquer à chaque fois à des histoires uniques. On ne peut réduire l’EBM à un exercice d’épidémiologie clinique. C’est une rencontre entre l’art et la science (Battista et al.,1995).

Savoirs scientifiques et expérientiels

L’exercice d’analyser les données scientifiques de l’heure pour les mettre en relation avec des décisions à prendre pour des personnes qui se retrouvent dans des contextes bien spécifiques n’est pas une mince tâche. La seule analyse de la robustesse des données scientifiques et de leur applicabilité à différentes situations cliniques nécessite une très bonne connaissance de la démarche scientifique et des arcanes de l’épidémiologie clinique. Il s’agit d’un travail lui-même soumis à l’exercice du jugement et à la capacité de reconnaître les tensions entre les valeurs individuelles et collectives. Les guides de pratique clinique sont rapidement devenus l’outil par excellence de l’EBM pour aider les professionnels et les patients à prendre des décisions éclairées et partagées.

Il ne faut pas minimiser l’expertise nécessaire pour émettre des recommandations de bonnes pratiques ni le fait que ce processus est un processus humain sujet à différentes pressions et aux valeurs des groupes qui les rédigent. Quelles sont les mesures de résultats qui convaincront de l’efficacité d’une stratégie de dépistage, par exemple? La réduction de la mortalité est-elle la seule issue importante? Quelle valeur donner à la réduction des complications et à une amélioration de la qualité de vie, même si la mortalité n’est pas diminuée? Combien d’études sont nécessaires pour conclure avec assez de certitude? Quand est-on sûr qu’on sait? Quoi faire en l’absence de données scientifiques de qualité s’il faut tout de même conclure quelque chose car le problème est important? À qui et à quels contextes les données scientifiques disponibles s’appliquent-elles?

Passer de l’information – de l’ensemble des données sur un sujet – à la connaissance est un exercice complexe. On ne peut donc réduire l’EBM et la formulation de guides de pratique clinique à un simple exercice de lecture critique de la littérature scientifique. À une définition normative du concept de « preuve scientifique » – celle proposée au début des années 1990 – s’oppose de plus en plus une définition pratique et opérationnelle qui reconnaît l’influence du contexte et le caractère éminemment dynamique des preuves. Les données scientifiques sont essentiellement provisoires par nature et contextuelles (Dobrow et al.,2004). Le contexte interne à la prise de décision est très lié à l’environnement où se prend la décision et au but poursuivi et est une variable cruciale pour la décision clinique. Le contexte externe de la prise de décision, lié à l’environnement auquel elle sera appliquée, est très important pour le gestionnaire et le décideur politique. Passer de la connaissance à la pratique nécessite la prise en compte de tous les savoirs, scientifiques, expérientiels et contextuels.

Approches complémentaires

Bien qu’il existe une hiérarchie de la robustesse des études dans le domaine biomédical qui permet de conclure à la relation de cause à effet entre deux phénomènes, et que la hiérarchie proposée par les tenants de l’EBM tienne la route, cette hiérarchie des données scientifiques ne saurait être suffisante pour guider le processus de décision dans le domaine des sciences de la santé et des services sociaux. D’autres savoirs doivent être mis dans la balance et la tradition des sciences sociales peut nous aider à les intégrer en reconnaissant que, là aussi, il y a des façons d’évaluer la robustesse d’un argumentaire scientifique.

Comment faire un arbitrage, comme clinicien, entre les différents savoirs? La réponse est toute simple d’une certaine façon : il faut apprendre à penser et à bien réfléchir. Cela est simple et ne l’est pas, car l’art de l’argumentation est aussi un art qui s’apprend mais qu’on apprend encore trop peu dans nos formations professionnelles. C’est le sujet d’un article en soi, et nous renvoyons le lecteur à cet essai intéressant d’Upshur et Colak (2003). Il faut savoir amener les données probantes comme un élément d’un argumentaire qui mènera à des conclusions et des recommandations. Un argumentaire où on aura su bien poser la nature du problème, ses tenants et ses aboutissants, le pour et le contre. Malheureusement, l’habileté que les médecins, comme plusieurs professionnels, maîtrisent moins, selon les auteurs de cet essai, est la capacité de bien « raisonner » au sens philosophique du terme.

L’autre élément essentiel de l’équation est la capacité d’engager la personne, l’usager, dans un exercice de décision partagée. Être capable d’éliciter l’expression des valeurs et préférences des personnes. De les aider à les intégrer, dans leur propre processus décisionnel, à une compréhension de l’état des connaissances scientifiques qui les concernent dans le contexte spécifique dans lequel ils se trouvent. La pire chose que puisse faire un professionnel de la santé est d’arbitrer la prise en compte de ces différents savoirs à l’aune de ses propres valeurs et préférences. Les approches « evidence-based » et « experience-based » ne doivent donc pas être mises en opposition. Elles sont inexorablement complémentaires.

Recherche-action participative et accès à l’alimentation durable : des terrains bruxellois au sol fécond

Pour les populations confrontées à des difficultés socio-économiques, les possibilités d’accès à une alimentation diversifiée et de qualité sont particulièrement limitées. Nombre d’entre elles n’ont d’autre choix que de recourir à l’aide alimentaire pour pallier l’insuffisance ou l’absence de revenus. Or, les organismes d’aide alimentaire (une bonne centaine à Bruxelles) sont largement tributaires de la faiblesse des moyens dont ils disposent pour répondre aux demandes.

Pour la Fédération des services sociaux (FdSS) et les organismes qu’elle coordonne au sein de la Concertation aide alimentaire1, la question fondamentale de la qualité de l’aide distribuée se greffe sur une interrogation plus politique qui, tout au bout, frise la contradiction. Maintenir l’aide alimentaire, voire même en améliorer les pratiques, ne revient-il pas paradoxalement à cautionner, voire entretenir, une réalité inacceptable caractérisée par l’injustice sociale et la persistance de la pauvreté ? L’aide alimentaire est une pratique d’action sociale qui ne devrait plus exister. C’est là qu’éclate toute son aporie2 : c’est en poursuivant l’objectif ultime de sa disparition qu’il convient malgré tout d’œuvrer à son amélioration, afin d’offrir à ceux qui en ont besoin, une aide qui concilie au mieux efficacité et dignité. Dans le même temps, une réflexion sur l’élaboration de propositions alternatives permettant de répondre autrement aux problématiques de ces publics mérite d’être menée.

La recherche-action participative « Solidarité en primeur(s) », dite « Solenprim », débutée en janvier 2016 pour une durée de trois ans, se situe dans cette seconde perspective. Ce projet, en se fixant pour objectif de formaliser de nouveaux rapprochements entre aide alimentaire et alimentation durable, soulève des enjeux de natures très différentes. Tout d’abord, il nécessite de tisser des liens pertinents entre les préoccupations du secteur de l’aide alimentaire et un objectif sociétal plus général de transition vers des systèmes d’alimentation durable. Ce qui, au regard des réalités et des activités actuelles de ce secteur, n’est pas une évidence. Ensuite, il rassemble des acteurs très différents autour d’une démarche de recherche participative et collaborative. Or, reconnaître que la complémentarité des expertises distribuées est essentielle au processus de co-création est une chose, réunir les conditions nécessaires à leur réelle expression en est une autre.

Une évolution inquiétante

L’histoire récente de l’aide alimentaire en Belgique remonte à la moitié des années 1980. C’est à cette époque, marquée par les effets de la crise économique des années 1970 et la montée du chômage, qu’ont été construits les piliers de son système actuel. C’est le cas des Restos du cœur, qui, en Belgique comme en France, contribuent à médiatiser et populariser le concept d’aide alimentaire. C’est le cas aussi des banques alimentaires, l’un des socles du secteur sur le plan logistique, et du Programme européen d’aide aux plus démunis (PEAD) créé au même moment pour orienter les surplus de l’agriculture européenne vers les personnes en situation de précarité3.

À côté de ces grandes institutions et s’appuyant sur certaines d’entre elles, des centaines d’organisations de première ligne déploient leurs activités, en délivrant chaque jour colis alimentaires, repas, sandwichs ou soupes à des personnes sans revenus, sans papiers ou sans domicile fixe, mais aussi, et de plus en plus souvent, à des chômeurs, des bénéficiaires du Revenu d’intégration sociale (RIS), des « petits pensionnés », des « travailleurs pauvres » (pour une description des publics concernés, voir : Hubert et Nieuwenhuys, 2009, p. 119-147). S’il n’existe pas de données précises et fiables concernant les bénéficiaires de l’aide alimentaire, nous estimons que leur nombre est, à ce jour, de l’ordre de 55 000 personnes à Bruxelles et de 450 000 en Belgique (Hubert et Vleminckx, 2016).

Toujours dite « d’urgence », l’aide alimentaire concerne en pratique de plus en plus de monde et non plus seulement une minorité. La crise de 2008 n’a fait que renforcer cette tendance. Dans ce contexte, on a pu observer depuis quelques années une réelle mobilisation en faveur de ce secteur. Celle-ci inclut un grand nombre de mesures visant à faciliter l’approvisionnement des organismes, jumelées à des politiques de lutte contre le gaspillage alimentaire. Mais cette mobilisation s’accompagne d’une évolution inquiétante repérable dans les discours et les pratiques politiques : si hier encore l’aide alimentaire était jugée « scandaleuse », elle semble aujourd’hui de plus en plus souvent perçue comme une modalité d’aide sociale acceptable.

Élargir le champ

Une étude récente (Hubert et Vleminckx, 2016) s’est consacrée au recueil et à l’analyse d’une trentaine de témoignages de bénéficiaires de services d’aide alimentaire. Enrichis des points de vue d’intervenants réunis en groupes de travail, ces récits d’expériences vécues permettent de dresser plusieurs constats qui tiennent en quelques lignes : l’insuffisance et l’instabilité des ressources dont disposent les organisations d’aide alimentaire limitent grandement leur capacité à garantir aux personnes un service adéquat, que ce soit en matière de qualité de l’accueil, d’offre d’un accompagnement social ou encore de qualité et de diversité des vivres.

Les produits fournis ne permettent pas toujours de répondre aux besoins ou préférences des personnes. Bien souvent ils ne sont pas disponibles en quantité suffisante. Les usagers et les travailleurs déplorent fréquemment la médiocre qualité des denrées, qu’il s’agisse de produits achetés au prix le plus bas dans le cadre de grands marchés publics européens en ce qui concerne le Fonds européen d’aide aux plus démunis (FEAD, qui a remplacé le PEAD) ou de produits invendus de la chaîne agroalimentaire. Les modalités et les conditions d’accès à cette aide sont quant à elles trop souvent précaires et dans certains cas trop peu stables et durables dans le temps pour en faire une solution réelle, respectueuse des droits et de la dignité des bénéficiaires.

C’est dans ce contexte que la mise en place de politiques visant à assurer une transition vers une alimentation durable à Bruxelles a été perçue par les acteurs du secteur comme une opportunité pour élargir le champ des possibles en matière d’accès autonome à une alimentation de qualité pour les personnes en situation de précarité.

Alimentation durable

Depuis 2009, la Région de Bruxelles-Capitale a adopté un objectif politique de transition vers une alimentation durable. Si le concept ne fait pas l’objet d’une définition consensuelle, il est admis que sa mise en œuvre répond à des objectifs à la fois environnementaux, économiques et sociaux. À côté de la promotion d’un système alimentaire respectueux de l’environnement et des acteurs économiques (des producteurs aux distributeurs), l’intention politique est aussi de développer un système capable de garantir l’accès durable à une alimentation saine et de qualité pour tous, y compris pour les populations pauvres et précaires (Alliance emploi-environnement, 2014). En ce sens, le secteur de l’aide alimentaire, capable d’atteindre ces populations, a été identifié comme un acteur clé.

Ce choix stratégique soulève, pour le secteur, les questions opérationnelles suivantes : Comment associer de façon structurée le secteur de l’aide alimentaire à cette transition ? Comment connecter durablement les publics précaires à ces systèmes ? Quels moyens déployer pour faciliter l’accès de ces publics à une alimentation saine et de qualité ? Comment, enfin et surtout, mener à bien ces objectifs dans le souci permanent de favoriser l’émergence d’alternatives à l’aide alimentaire telle qu’elle se pratique actuellement en Belgique ?

Au quotidien, à la mesure de leurs moyens, des organismes d’aide alimentaire s’attèlent à construire, sur le terrain, les réponses à certaines de ces questions : ils bricolent, font preuve de créativité et de débrouille pour améliorer la qualité nutritionnelle de l’aide alimentaire et tenter d’élargir les possibilités des bénéficiaires en matière de choix de denrées. Ainsi, on a notamment vu germer un Groupe d’achat en commun (GAC) au sein d’un service social généraliste proposant, entre autres, un restaurant social et des colis alimentaires. Ce GAC vise le double objectif de trouver de nouvelles sources d’approvisionnement, notamment des produits frais, tout en impliquant les bénéficiaires et en leur offrant des alternatives aux modes de consommation classiques, hors de l’aide alimentaire. Par ce dispositif, l’accès aux légumes et fruits frais leur est facilité et ils gagnent en pouvoir d’achat. Ils en retirent par ailleurs, en tant qu’acteurs du projet, la satisfaction de s’inscrire dans une démarche et dans des réflexions collectives sur les produits et leur provenance ainsi que sur la construction d’alternatives aux systèmes commerciaux classiques.

Cet exemple démontre que les tentatives pour rapprocher l’aide alimentaire de l’alimentation durable ne sont pas inexistantes. Émergentes, elles restent encore marginales. Un terrain toujours en friche mais au sol fécond, que la Fédération des services sociaux, avec d’autres acteurs de l’aide alimentaire, s’est fixé pour but de cultiver.

Régénérer le social

Fin 2014, Innoviris, l’Institut bruxellois pour la recherche et l’innovation, lançait un appel à projets visant le développement de dispositifs innovants en matière d’alimentation durable en Région de Bruxelles-Capitale. Les conditions d’éligibilité des projets imposaient aux candidats le respect d’un cadre strict : ceux-ci devaient à la fois « favoriser le déploiement du potentiel économique, social et environnemental lié au développement d’un système d’alimentation durable », argumenter soigneusement le « caractère innovant » du projet et surtout, intégrer une dynamique de co-création incluant les « utilisateurs finaux » comme partenaires du projet. La réponse à cet appel représente, pour la FdSS et ses partenaires (la plate-forme d’achats solidaires Solifood4 et quatre organismes d’aide alimentaire), une occasion de réaffirmer la nécessité de considérer comme prioritaire la question de l’effectivité du droit à une alimentation saine et de qualité, accessible durablement, pour tous. Parmi l’ensemble des projets soutenus par Innoviris en matière d’alimentation durable5, Solenprim est celui qui revendique le plus fortement et le plus ouvertement un objectif de lutte contre les inégalités économiques et sociales. Quand d’autres projets aspirent d’abord à développer le potentiel environnemental des systèmes alternatifs de production, de transformation ou de distribution des aliments, Solenprim insiste en premier lieu sur leur potentiel de régénération du social. En effet, ces systèmes alternatifs se développent pour la plupart dans un esprit de collaboration, d’échange et de partage ; ce que Jeremy Rifkin appelle l’esprit des communaux collaboratifs (Rifkin, 2014). Or, y associer les publics défavorisés peut non seulement faciliter l’accès de ces derniers à une alimentation de qualité, mais également contribuer – c’est l’une de nos hypothèses – à lutter contre les processus d’exclusion et d’isolement souvent inhérents à leurs conditions de dénuement.

Le projet Solenprim s’est ainsi élaboré autour des objectifs opérationnels suivants : créer, développer et évaluer des dispositifs ou initiatives pilotes permettant aux publics les plus précaires d’accéder durablement à une alimentation de qualité, saine, diversifiée, et d’être connectés à des systèmes alimentaires alternatifs qui promeuvent de nouvelles formes de solidarités, de coopérations et d’échanges. Il s’agit aussi d’élaborer des dispositifs qui permettent aux organismes d’aide alimentaire d’accroître leurs capacités d’approvisionnement en produits de qualité, en particulier en produits frais (légumes et fruits), et de s’associer davantage à cette transition vers des systèmes d’alimentation durable.

La co-création

La phase de montage de projet a été guidée par notre souci permanent d’identifier, au sein des enjeux qui animent le secteur de l’aide alimentaire, ceux qui entraient en adéquation avec les objectifs et les exigences de l’organisme financeur. Bien que l’ensemble des partenaires aient été invités à contribuer à ces réflexions, les travailleurs des cellules « recherch’action » et « aide alimentaire » de la FdSS ont, en tant que porteurs de projet, occupé une place prépondérante dans toutes les étapes de ce travail. Le constat est celui d’un décalage entre, d’un côté, une volonté de fonctionner selon le principe de la co-création et, de l’autre, les possibilités d’implication effective de chacun. Un questionnement que les premiers mois de réalisation du projet nous ont amenés à approfondir.

Tel que les partenaires impliqués l’ont conçu, Solenprim repose sur un postulat fort : lorsque différents acteurs collaborent dans le but de concevoir et de mettre en œuvre de nouveaux dispositifs, chacun d’eux injecte dans le projet un ensemble de savoirs qui lui est propre. Dans cette perspective, atteindre les objectifs fixés nécessite à la fois la mutualisation de ces « savoirs distribués », et un engagement fort de la part des acteurs concernés. L’approche théorique proposée par la « sociologie de l’expertise » (Trépos, 1996) nourrit ce positionnement. Selon elle, l’expertise n’est pas réservée à ceux qui possèdent un titre d’« expert », mais caractérise tous ceux qui se retrouvent en situation de mobiliser leurs savoirs (théoriques, techniques, ou fondés sur l’expérience) dans le but de produire un jugement et que sur cette base, des décisions soient prises.

C’est dans cette logique que depuis janvier 2016, les partenaires se consacrent à la « phase de diagnostic » du projet6. L’objectif ici est d’identifier, à partir des savoirs expérientiels des personnes concernées, les freins qui réduisent l’accès à des aliments variés et de qualité, tant du côté des publics précarisés que du côté des organismes distributeurs d’aide alimentaire. Parmi les enjeux repérés pour mener à bien cette étape, l’implication des différents partenaires, mais aussi de leurs personnels et bénéficiaires, est considérée comme tout aussi délicate qu’essentielle. Or, un certain nombre d’éléments, qui ne pourront pas tous être développés ici, révèlent une asymétrie de positions au sein du collectif de partenaires.

Avant Solenprim, chercheurs et chargés de projet de la FdSS n’avaient jamais été amenés à travailler en collaboration si étroite et concertée (si les résultats des recherches menées par les uns alimentaient les réflexions de terrain des autres – et réciproquement –, il ne s’agissait pas, sinon très ponctuellement, d’œuvrer de concert). L’étape consacrée au montage du projet leur a permis de co-construire une problématisation commune, de baliser un ensemble d’objectifs partagés, et d’anticiper les modalités de leur future coopération. Pour les autres partenaires, c’est plus tard, au moment du réel démarrage du projet, que s’est posée la question des places et rôles à investir par chacun. Or, pour eux, se positionner comme co-décideurs des orientations du projet n’est pas évident. Un partenaire, salarié d’un organisme de terrain, confiait, par exemple, lors de la première réunion du « comité Solenprim » (dispositif de pilotage du projet incluant l’ensemble des partenaires), que le programme de recherche, rédigé dans un style très universitaire, était particulièrement difficile à s’approprier.

Après avoir fait cette remarque, il insistait également sur l’effort de vulgarisation à prévoir en vue d’approcher les bénéficiaires de l’aide alimentaire. Il expliquait, enfin, craindre le caractère chronophage du projet, au regard de son contexte de travail par ailleurs déjà lourdement chargé. Dans la même perspective, lors d’une seconde réunion, un autre partenaire, acteur de terrain de seconde ligne quant à lui, signalait : « J’ai senti aujourd’hui, même si j’ai réussi à vous comprendre, que les échanges volaient à un niveau disons, au-dessus du mien. » Le procès-verbal de cette réunion en garde trace et souligne, dans une démarche réflexive, l’écart de langage susceptible de renforcer une posture de retrait chez certains acteurs, voire, pour la suite du projet, de compromettre l’intéressement des bénéficiaires.

Ce dernier point d’attention est d’autant plus important que Solenprim s’est engagé à cibler tous les bénéficiaires de l’aide alimentaire, y compris les plus précaires d’entre eux. Bon nombre de dispositifs innovants en matière d’action sociale s’accompagnent du risque de s’adresser préférentiellement à une « élite des exclus », reproduisant ainsi de nouvelles distinctions et de nouvelles exclusions au sein même des populations défavorisées. « L’effet Matthieu7 » (Damon, 2002) caractérise ce type de situation où les résultats d’un dispositif ou d’une prestation n’affectent positivement que les moins défavorisées des personnes qui composent un public cible, alors que celles qui sont le plus en difficulté n’en tirent, quant à elles, aucun bénéfice. À ce stade du projet, la crainte de ne pas parvenir à inclure ces dernières dans la démarche de co-création est venue redoubler celle d’échouer dans l’objectif de concevoir, à terme, des dispositifs permettant concrètement de garantir l’accessibilité la plus large aux publics défavorisés. Pour se réaliser pleinement, la démarche de co-création doit être particulièrement attentive à rendre le propos accessible à tous, y compris aux personnes les moins outillées.

Diagnostic transversal

Pour lever ces difficultés et réunir les conditions nécessaires à la valorisation de toutes les expertises attendues dans ce projet, il importait de commencer par travailler à rétablir une égale légitimité d’expression et d’implication entre les différents partenaires. Une tentative de repositionnement a dans ce sens été engagée du côté des chercheurs et des chargés de projet de la FdSS.

Tout d’abord, en proposant à tous les partenaires, chercheurs compris, d’acquérir de nouvelles compétences en méthodes d’intelligence collective, dans le cadre d’une première journée de formation animée par deux intervenants indépendants. Conformément aux objectifs visés, ce moment a permis aux personnes présentes d’expérimenter, via divers exercices pratiques, la philosophie de « non-hiérarchisation des savoirs » revendiquée par le projet ; d’outiller le collectif en vue de faciliter ses collaborations à venir, au-delà des effets d’asymétrie de compétences ou de statuts ; et d’examiner collectivement la pertinence de ces mêmes méthodes pour animer les diagnostics locaux d’ores et déjà programmés avec des groupes de bénéficiaires puis d’intervenants de l’aide alimentaire.

Ensuite, en prenant le temps de dépouiller la problématique de son habillage académique. Pour ce faire, les chercheurs ont sollicité la contribution de l’une des chargées de projet de la FdSS, animatrice de la Concertation aide alimentaire, dans le but de rendre l’objet de la recherche accessible aux bénéficiaires finaux et de pouvoir ouvrir la réflexion avec eux dans le cadre des séances de diagnostic. Ici, en l’occurrence, la question a été posée en deux temps, de la manière suivante : « Pour moi, bien se nourrir, c’est… ? », puis « Quelles sont les difficultés qui, dans ma vie quotidienne, réduisent mes possibilités d’y parvenir ? » Dépassant l’enjeu de la juste formulation, c’est l’entièreté du protocole de recueil de données qui fut au final élaboré en co-création. Au point de bousculer encore un peu plus les frontières professionnelles entre les différents partenaires. Conscients de la portée symbolique de ce type de déplacements, les chercheurs ont alors commencé à nommer, au détour de conversations informelles, l’ensemble des partenaires (eux compris) sous le vocable de « co-chercheurs », tous légitimes, parce que détenteurs de compétences analytiques spécifiques indispensables pour mener cette recherche à bien.

Les premières séances de diagnostic sont actuellement en cours de réalisation, dans les locaux des quatre organismes partenaires, auprès de quatre groupes de bénéficiaires d’une part, et de quatre groupes d’intervenants (professionnels ou bénévoles) d’autre part. La méthodologie mise en œuvre prévoit que dans un second temps, tous les bénéficiaires ayant participé à l’étape précédente se rassembleront afin de mutualiser leurs analyses. Les intervenants feront de même. Et parce que rien ne justifie que les chercheurs et chargés de projet de la FdSS se soustraient à cet exercice, une séance, fondée sur un protocole méthodologique identique, leur sera consacrée. L’étape suivante consistera à mettre l’ensemble de ces groupes d’acteurs autour de la table, afin de formaliser leur « diagnostic transversal commun ».

Le temps de la co-création

Si la co-création représente un véritable défi pour les chercheurs, les chargés de projets et les acteurs de terrain, elle offre également un potentiel inestimable de renouvellement des pratiques (de recherche, comme de terrain) et des modalités d’action d’un secteur. Renouvellement particulièrement utile aux acteurs de l’aide alimentaire et, plus encore, à leurs bénéficiaires. Dans le cadre de ce projet précis, elle fait aussi figure de levier permettant d’éviter plusieurs écueils potentiels lorsqu’il s’agit d’identifier des alternatives aux formes actuelles d’aide alimentaire. La co-création a en effet permis de se prémunir contre le risque « d’innover pour innover », en déconnexion vis-à-vis des besoins réels du terrain ; elle a aussi permis d’écarter, par les débats qu’elle a suscités, certaines hypothèses paternalistes qui tendraient à vouloir « traiter » les habitudes alimentaires des personnes pauvres dans une logique orthopédagogique, comme le ferait par exemple la mise en place de sortes de « guidances sociales nutritionnelles ».

Complexe, parce qu’elle nécessite d’accorder du temps et des moyens à la définition d’un langage commun ; exigeante, parce qu’elle implique une réflexivité permanente attentive aux dynamiques de pouvoir et aux enjeux de problématisation, de traduction, d’intéressement qui lui sont inhérents ; perturbante, aussi, parce qu’elle demande de sortir d’un fonctionnement plus confortable basé sur une stricte répartition des rôles et des compétences, la démarche de co-création mise en œuvre dans le projet Solenprim positionne ouvertement l’activité de recherche comme partie prenante légitime des processus de changement à l’œuvre dans l’organisation de la vie collective de la cité.