Les jeunes des minorités sexuelles : le risque suicidaire

Un animateur d’un organisme de la Rive-Sud de Montréal accueillant des jeunes LGBT1 reçoit les confidences d’une jeune fille hétérosexuelle. Celle-ci est victime d’intimidation en raison de son style vestimentaire et de la couleur de ses cheveux. Elle se désespère de l’inertie de la direction de la polyvalente qu’elle fréquente. Quelques suicides ont eu lieu l’année précédente, dont deux relatifs à de l’intimidation à caractère homophobe. Elle-même ne se sent pas du tout protégée dans son école.

Le coordonnateur d’un organisme LGBT en région éloignée assiste à une rencontre par visioconférence tout en surveillant de près son cellulaire. Il y a eu une tentative de suicide et il faut organiser un soutien pour la personne. Il quittera brusquement la rencontre.

Chaque situation de risque suicidaire est unique, complexe et tragique. La recherche peut aider à mieux cerner les facteurs de risque communs à plusieurs situations afin d’améliorer les actions en matière d’intervention et de prévention du suicide.

Globalement, le risque suicidaire est plus élevé parmi les personnes homosexuelles et bisexuelles que chez celles qui sont hétérosexuelles. Déjà, à partir des années 1970, des études menées aux États-Unis ont produit des données inquiétantes quant à la sursuicidalité dans cette population. Ces premières études reçurent peu d’échos et furent souvent discréditées à cause de leurs faiblesses méthodologiques (Beck et al., 2010).

Depuis une quinzaine d’années, une série d’enquêtes provenant de plusieurs pays ont elles aussi révélé une prévalence élevée d’idéations suicidaires et de tentatives de suicide parmi les personnes LGBT. Ces travaux sont plus étoffés sur le plan scientifique. Ils se basent sur des échantillons très larges, voire représentatifs de l’ensemble de la population, et utilisent divers critères pour définir et mesurer l’orientation sexuelle. Certains chiffres sont alarmants. Ainsi, l’étude réalisée par Bagley et Tremblay (1997) auprès d’hommes homo- et bisexuels de 18 à 27 ans de la région de Calgary concluait que ceux-ci sont 13,9 fois plus à risque de commettre une tentative de suicide sérieuse que ceux qui sont exclusivement hétérosexuels.

Le suicide étant un phénomène complexe et multifactoriel, certains chercheurs ont voulu mesurer le risque suicidaire associé à l’orientation sexuelle en prenant soin de neutraliser l’effet d’autres facteurs. Selon les études, en ce qui concerne les tentatives de suicide, les hommes homosexuels et bisexuels présentent un rapport de risque de deux à sept fois supérieur à celui des hommes exclusivement hétérosexuels, une fois les autres variables neutralisées ; pour les femmes, ce rapport de risque est de 1,4 à 2,5 fois supérieur (Beck et al., 2010). Les variations dans les résultats renvoient principalement à la composition de l’échantillon en ce qui a trait à l’âge et au sexe, aux manières différentes de mesurer l’orientation sexuelle (les attirances, les comportements ou l’auto-identification) et à la période considérée (par exemple, les trois mois qui précèdent l’étude ou à vie). Dans l’ensemble, les résultats convergent : les personnes LGBT présentent un risque suicidaire plus élevé que les personnes hétérosexuelles.

Détresses

Au Québec, la sonnette d’alarme a été tirée par l’ouvrage  Mort ou fif. La face cachée du suicide chez les garçons, coécrit par Michel Dorais et Simon-Louis Lajeunesse (2000). Les récits de 24 jeunes hommes révèlent des histoires de souffrance due à la stigmatisation, aux insultes et aux humiliations, vécues en particulier à l’école. Une étude québécoise auprès de 1 856 adolescent(e)s de 3e, 4e et 5e secondaire de la région montréalaise révélait que les jeunes ayant des attirances ou des comportements sexuels avec le même sexe, ou qui sont incertains de leur orientation sexuelle, ont des probabilités d’avoir eu des pensées suicidaires ou d’avoir commis une tentative de suicide au cours des 12 derniers mois de deux à trois fois plus élevées que les jeunes exclusivement hétérosexuels (Zhao et al., 2010).

Les résultats des études portant sur la détresse émotionnelle, la dépression et le risque suicidaire chez les jeunes de minorités sexuelles sont remarquablement similaires, au-delà de la diversité des méthodes et des mesures utilisées (Beck et al., 2010; Saewyc, 2011). Comparativement aux garçons, les filles lesbiennes ou bisexuelles rapporteraient davantage d’idéations suicidaires, alors que les garçons seraient plus nombreux à avoir commis une tentative de suicide. Une enquête répétée tous les cinq ans en Colombie-Britannique montre que le taux de tentatives de suicide chez les filles non exclusivement hétérosexuelles a augmenté entre 1993 et 2003 (Saewy et al., 2007). Il importe donc de ne pas négliger ce groupe au sein duquel les comportements suicidaires peuvent aussi prendre la forme d’automutilations ou de troubles alimentaires. Enfin, une analyse des résultats provenant de plusieurs études conclut que les jeunes ayant des relations sexuelles avec les deux sexes ou s’auto-identifiant comme bisexuel(le)s seraient cinq fois plus à risque que leurs pairs homosexuels en ce qui a trait aux idéations ou aux tentatives suicidaires (Marshal et al., 2011).

Par ailleurs, l’étude TransPulse menée en Ontario auprès de 433 personnes transsexuelles ou transgenres montre des résultats particulièrement troublants : plus des deux tiers des 433 personnes transsexuelles ou transgenres interrogées ont déjà considéré le suicide au cours de leur vie en raison des difficultés liées à leur identité de genre. Le groupe d’âge des 16-24 ans figure parmi les plus vulnérables avec une proportion de 19 % ayant commis une tentative de suicide dans les 12 derniers mois.

Discrimination et isolement

Au courant de la dernière décennie, plusieurs chercheurs se sont efforcés d’identifier des facteurs qui accentuent la vulnérabilité au risque suicidaire ou qui, au contraire, réduisent ce risque en agissant comme facteur de protection. Pour les jeunes de minorités sexuelles, certains constats ressortent.

Sur le plan individuel, la période entourant la divulgation de l’orientation sexuelle (coming out) semble particulièrement critique, notamment à cause de l’anxiété qu’elle génère concernant la réaction anticipée des proches (Charbonnier et Graziani, 2012). Les jeunes faisant un coming out précoce seraient davantage exposés à diverses difficultés (perte d’ami (e)s, discrimination, isolement) ; ils seraient moins outillés pour y faire face vu leur moins grande maturité (Zhao et al., 2010). D’autres facteurs sont corrélés à une plus grande détresse psychologique et aux idéations suicidaires : la non-conformité de genre, surtout chez les garçons, le fait d’avoir subi des violences sexuelles dans le passé, l’intensité du conflit intrapsychique en regard de l’orientation sexuelle, ainsi qu’une faible estime de soi, dont découle un manque de confiance en sa capacité à surmonter les difficultés (Morrison et L’Heureux, 2001). Enfin, plusieurs auteurs notent que le risque suicidaire se trouve aggravé par la présence simultanée de plusieurs problèmes de santé mentale tels que la détresse psychologique, la dépression, l’anxiété et la consommation de substances (Saewyc, 2011).

Sur le plan de l’entourage et du milieu de vie, trois facteurs méritent d’être mentionnés, en commençant par l’impact des attitudes parentales. L’incompréhension ou la mise en doute de l’orientation sexuelle de l’enfant, son rejet, l’absence de soutien de la part de ses parents, ou de l’un d’entre eux (en particulier du père) peuvent contribuer à accroître la détresse du jeune et le risque suicidaire (Charbonnier et Graziani, 2011 ; Beck et al., 2010 ; Morrison et al., 2001). L’exposition à un environnement homophobe et à la stigmatisation doit aussi être prise en considération. Autrement dit, les taux plus élevés d’idéations et de comportements suicidaires ne seraient pas attribuables à l’orientation sexuelle en soi mais, entre autres choses, aux expériences de discrimination et d’isolement vécues par les jeunes de minorités sexuelles. Plus spécifiquement, plusieurs études ont établi des corrélations entre le fait d’avoir été victime de railleries ou de mauvais traitements, principalement à l’école, et la présence d’idéations et de comportements suicidaires (Hong et al., 2011). Enfin, le manque de soutien et d’information dans l’environnement immédiat du jeune aux prises avec des difficultés en lien avec son orientation sexuelle peut contribuer à augmenter le risque suicidaire (Hong et al., 2011).

Les facteurs de protection face au risque suicidaire concernent quant à eux l’existence et la qualité des liens du jeune avec son entourage. Ainsi, lorsque les jeunes rapportent avoir de bonnes relations avec leurs parents ou avec leur milieu scolaire, la probabilité d’idéations suicidaires ou de tentatives de suicide diminue et ce, même lorsqu’ils présentent d’autres facteurs de risque tels un historique de violences sexuelles ou des symptômes de détresse psychologique (Saewyc et al., 2007). Dans la même veine, la participation à des activités parascolaires, la perception par le jeune que les autres se soucient de lui, qu’il peut trouver du soutien auprès de ses parents, ses enseignant (e)s ou ses ami(e)s, contribuent à limiter les impacts négatifs des difficultés rencontrées.

Intervention et prévention

Les résultats de ces recherches fournissent certaines pistes d’action relativement à l’intervention et à la prévention du suicide chez les jeunes de minorités sexuelles. Ainsi, s’il est incontournable d’aider le jeune à surmonter la crise identitaire qu’il vit, il importe de prendre également en compte son environnement, ses rapports avec sa famille et ses expériences en milieu scolaire afin d’identifier les personnes qui pourraient lui offrir du soutien. Le dévoilement de l’orientation sexuelle apparaît comme un moment critique. Les intervenant(e)s pourraient accompagner le jeune dans sa démarche en lui fournissant des outils efficaces pour qu’il prenne des décisions personnelles et réfléchies quant à son coming out et qu’il développe ses habiletés de communication. Dans la mesure du possible, il serait souhaitable d’intervenir auprès de son entourage, en offrant, par exemple, un soutien aux parents qui peuvent éprouver du désarroi et de la culpabilité.2

Il est essentiel de faire connaître au jeune les ressources auxquelles il peut faire appel. Dans le cas de ressources non spécialisées, il faut l’assurer du soutien qu’il y recevra, que ce soit par des affiches sur la diversité sexuelle ou par tout autre symbole lui indiquant qu’il trouvera là une personne alliée ou une aide adéquate. Une difficulté à cet égard est de rejoindre en amont les jeunes susceptibles de présenter un risque suicidaire parce qu’ils se questionnent sur leur orientation sexuelle ou leur identité de genre, mais qui demeurent isolés et sans parole. Certains ne se confient ni à leur famille, ni à leurs ami(e)s par crainte du rejet, et sont sur le point de faire un coming out. Ils anticipent cependant des réactions négatives ou, encore, sont témoins ou victimes de railleries à l’école, parfois depuis plusieurs années, ce qui nourrit leur anxiété face à un rejet. Des jeunes interrogés dans le cadre d’une recherche sur l’homophobie en milieu scolaire témoignaient de l’importance des gestes d’ouverture : la perche tendue par un adulte, même lorsqu’elle n’est pas saisie immédiatement, les rassure quant à leur capacité de trouver du soutien si et quand ils en auront besoin (Petit et al., 2011). Les résultats des études varient en ce qui concerne les groupes les plus à risque au sein des jeunes de minorités sexuelles. Quoi qu’il en soit, à l’échelle individuelle, l’évaluation doit prendre en compte l’ensemble de la situation du jeune, y compris des dimensions qui n’ont pu être abordées ici, telle son appartenance ethnoculturelle.

Au Québec, le Plan gouvernemental d’action contre l’homophobie 2011-2016 propose diverses mesures visant à sensibiliser les organismes actifs en matière d’intervention et de prévention du suicide, ainsi qu’à sensibiliser et former les intervenant(e)s des divers réseaux afin qu’ils soient mieux outillés en ce qui concerne les jeunes de minorités sexuelles. Les intervenant(e)s pourraient ainsi développer des protocoles d’évaluation et d’intervention adaptés aux spécificités de ces jeunes, qui prennent en compte les moments critiques et les facteurs qui entravent leur cheminement, ainsi que les ressources disponibles dans leur territoire. De telles formations pourraient être disponibles en ligne. Des exemples existent aux États-Unis3 et au Canada anglais4. La mise en application des mesures du Plan d’action requiert que s’effectue un rapprochement entre les réseaux engagés dans l’intervention et la prévention du suicide, les milieux institutionnels concernés (milieu scolaire, services sociaux et de santé, etc.) et les organismes LGBT.

À plus long terme, la prévention du suicide chez les jeunes de minorités sexuelles passe par la lutte contre l’homophobie au plan sociétal et par la création de milieux de vie qui soient non seulement sécuritaires, c’est-à-dire exempts de manifestations d’homophobie, mais accueillants et porteurs de messages positifs sur la diversité sexuelle et de genre.

L’aide aux parents âgés : continuité relationnelle

La mère de monsieur Tremblay a 84 ans et habite dans le logement situé au-dessus de chez lui.

Q : Vous dites qu’elle est autonome, totalement ?

R : Oui, c’est ça, oui oui. Ma mère est encore en haut… elle est en hyper-shape.

Q : Elle fait les courses toute seule ?

R : Non… ça c’est… on… oui bien… elle fait ses courses, mais c’est moi qui y vais avec. Tu sais, elle a quatre-vingt-quatre ans. Fait que le samedi, d’habitude, on va faire le marché. Si elle a des petites courses à faire, je vais avec elle. Elle me le dit, puis oups! On va là, on va là… c’est moi le chauffeur puis les bras. Elle fait ses petites commandes. C’est quasiment tout le temps pareil… elle s’arrange bien. Je trouve en tout cas !

Q : Est-ce que c’est vous qui faites par exemple ses papiers ?

R : Oui, c’est moi qui s’en occupe. Comme c’est moi qui s’occupe des comptes de banque, qui paye les comptes, l’électricité, Bell… les bébelles.

Q : Les impôts ?

R : Les impôts, c’est moi qui fais faire ça, c’est moi qui s’en occupe. Tu sais, ma mère a… d’après moi, elle a jamais fait ça de sa vie.

Ayant besoin d’être accompagnée pour faire ses courses, se rendre à ses rendez-vous, gérer ses finances, la mère de monsieur Tremblay présente des indices d’une certaine perte d’autonomie, telle que conçue en termes d’activités instrumentales de la vie quotidienne (AIVQ).2 Toutefois, monsieur Tremblay considère sa mère comme étant totalement autonome.

Cette différence entre les critères officiels de mesure de l’autonomie et les propos tenus par des enfants adultes sur leurs parents âgés a orienté mes questions de recherche doctorale. Dans un premier temps, je me suis intéressée à la définition de l’autonomie telle que conçue par les enfants3 de parents âgés. Lorsque ces enfants considèrent leurs parents comme étant autonomes, comment les décrivent-ils ? Cette autonomie recouvre-t-elle des dimensions spécifiques que l’on pourrait dégager ? J’ai ensuite cherché à identifier les différents besoins de ces parents âgés autonomes et les types d’aides apportées par leurs enfants. L’objectif est ici de déterminer la différence entre les aides apportées par des enfants de parents considérés comme étant autonomes de celles apportées à des parents « en perte d’autonomie ».

Refus

Lorsque les enfants parlent de leurs parents âgés et les présentent comme étant (ou ayant été) « autonomes », ils donnent une série d’indices pour étayer leur affirmation. Ces indices diffèrent d’un enfant à l’autre, mais peuvent être regroupés en quatre catégories distinctes : les activités de la vie quotidienne (savoir préparer ses repas, faire son épicerie), la mobilité (se déplacer sans marchette, posséder un permis de conduire), les activités sportives et sociales (pratiquer des sports, faire des voyages), et les capacités cognitives.

Dans certains cas, les enfants invoquent plus d’un domaine pour appuyer leur constat ou encore, même s’ils reconnaissent que l’autonomie dans un domaine « fait légèrement défaut », cela ne signifie pas pour autant, au vu d’un autre domaine, que les parents ne sont plus autonomes. Les parents peuvent, par exemple, avoir de petits problèmes de mobilité tout en étant considérés comme autonomes par leurs enfants. Ces problèmes de mobilité sont alors présentés comme de simples indices d’un vieillissement « normal ».

Les indices concrets de l’autonomie des parents peuvent également être assortis de considérations à propos de l’énergie considérable dont ils font preuve. L’image que les enfants donnent à voir n’est plus seulement celle de parents âgés qui sont « autonomes ». Considérant leur âge avancé et même, dans certains cas, leur état de santé, ces enfants insistent sur le fait que leurs parents font preuve d’un dynamisme et d’une énergie étonnante. Un sentiment de fierté traverse ces témoignages.

En décrivant leurs parents âgés comme étant encore non seulement des personnes socialement intégrées, mais également actives et utiles pour leur entourage, ces enfants « protègent » en quelque sorte, tant à leurs yeux qu’à ceux du chercheur, l’identité de leurs parents (Bowers, 1987 ; Lavoie, 2000).

En somme, trois remarques s’imposent au regard de l’exploration de la notion d’autonomie dans le discours de leurs enfants adultes. Tout d’abord, bien que les deux premiers domaines identifiés se retrouvent dans les outils officiels d’évaluation de l’autonomie (tels que le Système de Mesure de l’Autonomie Fonctionnelle), et que le quatrième domaine concerne les capacités cognitives, la manière dont les enfants évoquent et décrivent l’autonomie de leurs parents âgés démontre une acception beaucoup plus large que la simple autonomie fonctionnelle. Le fait que ces parents âgés soient décrits comme étant autonomes par leurs enfants adultes ne signifie donc pas uniquement qu’ils soient capables de se « débrouiller » seul(e)s, mais qu’ils puissent également conserver une vie active, tant sur le plan social que physique.

Ensuite, les enfants refusent souvent d’associer leurs parents âgés à la catégorie symbolique d’une vieillesse sur le déclin. En effet, si l’on regarde plusieurs des domaines dont il vient d’être question (mobilité, activités sociales et capacités cognitives), dans l’imaginaire collectif, « le petit vieux » se déplace lentement, avec l’aide d’une canne ou d’une marchette, ayant de la difficulté à traverser la rue, les « lumières » changeant trop rapidement pour lui. La « petite vieille » conduit sa voiture dangereusement, elle roule trop lentement, trop prudemment, sans se « couler » dans le rythme de la circulation. La vieillesse est également souvent associée à la solitude et l’ennui. C’est alors la vision d’une personne âgée qui attend de voir passer les heures derrière sa fenêtre. Enfin, c’est également le cliché de la personne âgée qui « radote », répétant sans cesse les mêmes histoires et anecdotes.

Le refus des enfants d’associer leurs parents âgés à cette catégorie des « vieux » amène à une dernière remarque. En effet, en référence aux catégories des « formes du vieillir » identifiées par Clément (1996) dans les discours tenus par des personnes âgées elles-mêmes, on pourrait dire que les enfants qui considèrent leurs parents âgés comme étant « autonomes » en parlent comme des personnes qui sont « âgées sans être vieilles ». Clément classe dans cette catégorie les personnes qui, tout en se reconnaissant « âgées », refusent de s’identifier à la figure du « vieux ». Toutefois, dans le discours des enfants qui considèrent que leurs parents sont autonomes, se retrouvent aussi des éléments qui portent à croire qu’ils reconnaissent que leurs parents vieillissent également « par vieillesse ». En effet, sans les identifier comme étant « vieux », les enfants perçoivent des changements de nature  « qualitative », signes de l’apparition d’une certaine fatigue qui se répercute dans leurs relations aux autres ainsi que dans l’environnement.

Dire la déprise

Cette « fatigue » est appelée « déprise » par plusieurs auteurs qui s’intéressent à l’expérience du vieillissement (Barthe et al., 1990). Cherchant à comprendre les significations que les personnes âgées ont de leur propre trajectoire, les auteurs proposent, en opposition à un vieillissement compris comme une série de désengagements progressifs envers les rôles et les relations sociales, un vieillissement conçu comme une succession de « remplacements » progressifs. Ces remplacements et ces réorientations sont le fruit d’une certaine fatigue, d’une diminution de l’impulsion vitale qui s’installe avec l’avancée en âge. Face à cette fatigue, cherchant à économiser leurs forces, les personnes âgées remplacent progressivement certaines activités ou relations, et se concentrent sur celles qui ont le plus de sens pour elles.

L’analyse du discours sur l’évolution de l’état de leur parent, fait ressortir que les personnes rencontrées sont témoins de l’apparition de cette « fatigue » chez leur parent âgé ainsi que, dans certains cas, du glissement de cette fatigue vers la reconnaissance de « dangers » auxquels leurs parents âgés font face.  Les conséquences de cette fatigue se répercutent dans trois domaines plus spécifiquement : le logement et le quotidien, la mobilité et les relations sociales.

Dans le quotidien, ce sont les maisons et les terrains qui deviennent trop grands à entretenir, les escaliers qui deviennent des obstacles à la mobilité ou encore la préparation des trois repas quotidiens qui devient laborieuse. Face à ces inconvénients, les personnes déménagent alors dans un logement moins grand, plus proche de chez l’un de leurs enfants. Elles remplacent la maison par un appartement, aménagent le logement en y installant des barres d’appui, se font livrer leurs repas à domicile ou font appel aux services d’une femme de ménage.

Au niveau de la mobilité, même si les parents peuvent encore se déplacer sans l’aide d’une canne ou d’une marchette, et s’ils possèdent encore leur permis de conduire, les enfants expliquent qu’ils se déplacent moins souvent, ou n’aiment plus « venir en ville ». L’organisation des rencontres se réalise alors en tenant compte de cette nouvelle réalité. Ce sont les enfants qui se déplacent pour aller chez leurs parents et, lorsqu’ils vivent proches, les accompagnent à l’épicerie ou à leurs rendez-vous.

Par rapport aux relations sociales, les enfants constatent que leurs parents diminuent leurs sorties, leurs activités et leurs rencontres, se repliant progressivement sur des activités plus « calmes », telles que la lecture ou la télévision, et des relations sociales plus « ciblées ». Dans certains cas, cette diminution d’activités sociales, de sorties et de rencontres amène les enfants à parler de la solitude et de l’ennui ressentis par leurs parents.

Les personnes rencontrées font donc état d’un réel rétrécissement de l’espace, tant physique que social, sur lequel les parents âgés peuvent avoir prise.

Déprise

De nombreuses adaptations peuvent être réalisées pour aider les personnes à faire face à cette « déprise ». Toutefois, ce qui est frappant dans le récit des enfants, c’est que, dans de nombreux cas, la nécessité de sécuriser l’environnement, la reconnaissance d’une augmentation des besoins et l’adaptation ou l’implication de l’entourage à la nouvelle réalité des parents âgés ne signifient pas pour autant que ces derniers soient considérés « en perte d’autonomie ».

Lorsqu’il leur a été demandé si leur parent avait besoin d’aide, ceux qui considèrent leur parent comme étant autonome ont tous répondu par la négative. C’est seulement lorsqu’ils ont été interrogés sur des actes précis qu’ils soutiennent que leur parent se fait accompagner à l’épicerie ou que quelqu’un s’occupe de la gestion administrative et financière.

Même lorsque les enfants constatent que leurs parents ont besoin d’être davantage entourés et protégés, lorsqu’ils évoquent leur implication ou celle d’un membre de la famille, ils ne font que rarement appel à la notion « d’aide ». Ils utilisent davantage des termes tels qu’ « accompagner » et « s’occuper de ». Les gestes posés sont davantage considérés comme des « activités » que les enfants accomplissent dans le cadre d’une relation plutôt que comme des « aides » qu’ils leur apportent.

Par ailleurs, les enfants inscrivent également ces activités dans le cadre d’une continuité relationnelle. Ils insistent peu ou pas sur les changements et adaptations qui ont été apportés dans le but de mieux rendre service, d’entourer ou de protéger leurs parents âgés. L’accent est mis davantage sur la présence de routines, d’habitudes et de plaisir. Ils insistent donc encore sur l’absence de « besoins » spécifiques liés à la vieillesse de leurs parents et peuvent continuer de les considérer (et de nous les présenter) comme étant totalement autonomes.

L’identification de besoins n’est pas absente des discours des enfants qui considèrent leurs parents comme étant autonomes. Toutefois, les personnes rencontrées invitent à poser un regard différent sur la réalité de l’aide aux personnes âgées. Sans nier l’importance des aides instrumentales selon les situations, ils mettent davantage l’emphase sur la relation inhérente à toute démarche d’aide. En effet, certains enfants s’impliquent beaucoup dans le soutien à leurs parents âgés : depuis la surveillance, jusqu’à la préparation des repas, en passant par l’accompagnement à l’épicerie ou aux rendez-vous. Toutefois, ces activités sont rarement considérées par ces enfants comme étant de l’aide, mais plutôt comme étant constitutives de la relation.

En situant ces activités dans l’univers relationnel, les répondants invitent à concevoir l’autonomie (et la dépendance) non plus comme un état, mais bien comme un processus dans lequel les relations jouent un rôle majeur. C’est donc moins la pratique d’aide que la relation dans laquelle cette pratique est imbriquée qui permet à certains parents de préserver leur autonomie. De plus, en inscrivant ces aides dans la relation, les enfants peuvent dès lors continuer à concevoir leurs parents comme étant totalement autonomes tout en identifiant certains besoins liés à l’avancée en âge. Il n’y a pas, pour ces enfants, d’association systématique entre l’apparition de besoins et la perte d’autonomie.

La dimension relationnelle apparaît comme une facette importante dans la définition que les enfants donnent de leurs parents âgés autonomes. Nos résultats permettent d’élargir considérablement notre vision de la portée des aides offertes par les enfants à leurs parents. Si de nombreuses études insistent sur l’importance de considérer la dimension relationnelle des aides dans le cas de parents âgés dépendants ou en perte d’autonomie (voir, pour les pionniers, Bowers, 1987 ; Lavoie, 2000), nos données montrent que ces aides relationnelles apparaissent bien avant l’identification d’une perte d’autonomie. Dans ce cas, elles ont alors pour fonction non seulement de préserver l’autonomie des parents âgés, mais également de préserver leur image de « personnes autonomes ».

Toutes ces constatations amènent à établir qu’il est impossible de repérer une limite évidente qui permettrait, dans les discours des enfants, de faire la distinction ou d’établir la frontière entre un parent âgé autonome et un parent en perte d’autonomie. La mise en lumière de l’absence d’une frontière claire entre des parents « autonomes » et « en perte d’autonomie » permet dès lors de répondre à notre question de recherche qui s’intéressait à la différence entre les soutiens apportés aux parents considérés comme étant autonomes et ceux apportés aux parents considérés en perte d’autonomie. Puisqu’il n’est pas possible de statuer sur l’état du parent, il n’est pas non plus possible de statuer sur l’existence de besoins qui seraient différents. Tout au plus pouvons-nous constater une augmentation de l’implication de certains membres de la famille dans les relations avec leurs parents âgés.

L’enfant-produit

« Je ne sais pas. Je ne sais pas pourquoi c’est important [de connaître l’emploi du temps de mon enfant à la garderie]. Peut-être par souci de performance. Puis, en même temps, je te dis ça, puis je trouve ça ridicule quand je le dis. Il n’y a pas de souci de performance. C’est un enfant. Mais, peut-être que moi, je transpose des soucis que je vis à travers mon emploi en me disant: « elle, c’est son emploi, donc il faut qu’elle performe. » Mais ça ne marche pas comme ça quand tu es un enfant. » (Jocelyne1, étudiante et travailleuse à temps partiel dans un centre d’emplois, mère d’une fillette)

Le Québec possède une politique familiale sans équivalent en Amérique du Nord (Kempeneers et Dandurand, 2002). Alors que pendant longtemps, le domaine familial est apparu comme relevant strictement de la sphère privée, ce n’est désormais plus le cas, l’enfant étant au confluent de frontières perméables entre le public et le privé. Dans le cadre de mon mémoire, je me suis intéressée aux écrits de 2004 à aujourd’hui portant la signature du Gouvernement du Québec et s’adressant à divers publics : aux éducateurs et responsables en service de garde, aux gestionnaires, aux intervenants,  aux parents et au reste de la société.

En règle générale, dans ces documents, l’éducation est associée aux thèmes de l’excellence, de l’édification, du succès et de la performance. Lorsqu’il en est mention, c’est pour souligner que celle-ci doit être orientée vers la réussite. Le décrochage est défini comme le renoncement au développement du potentiel personnel. L’emphase est mise sur la réponse aux besoins du marché de l’emploi, dans un contexte de compétition et d’ouverture des marchés. Le devoir premier des parents semble être de produire des jeunes qui pourront s’adapter à la vie en société, c’est-à-dire accéder au marché du travail, principale source de réussite et de bonheur. De ces écrits se dégage une peur des retards et d’une transmission des problèmes d’adaptation sociale, comme s’il s’agissait d’une maladie infectieuse.

Par ailleurs, certains auteurs comme Almquist (2006) remarquent la pression et les nombreux conflits liés à la répartition du temps entre vie professionnelle et vie familiale, au point de se demander si le problème, au-delà de l’adaptation en termes de rythme ou d’horaire, n’est pas que la vie familiale doive s’adapter au mode de gestion de la vie professionnelle. De ce fait, Perrenoud (2008) suggère un parallèle entre travail et éducation, et évoque une contagion de la deuxième par le premier.

Comme dans le milieu du travail, le but dans l’éducation semble être de gérer les compétences et ce, autant pour les parents que pour les enfants. Dans une étude menée aux États-Unis, Lareau (2003) a illustré la façon dont les classes moyennes et aisées maximisent les opportunités et les chances de développer les talents et aptitudes utiles au futur économique de leur enfant. La productivité serait même recherchée dans le loisir : il ne faudrait pas perdre de temps, le tout étant amplifié par une nouvelle conception de la précocité. Certains types de parentalité ont d’ailleurs fait l’objet d’études, notamment l’hyperparentage, le parentage excessif ou encore, la parentalité déléguée.

« Gérer » ses enfants

Pour explorer davantage ces thèmes, treize entretiens ont été menés auprès de parents ayant au moins un enfant âgé de moins de cinq ans. Les parents avaient été recrutés à partir d’une garderie et d’un Centre de la petite enfance (CPE) du quartier Rosemont-La-Petite-Patrie de Montréal.2 Quels liens peut-on faire entre la manière dont les parents envisagent le cheminement de leur enfant et leur propre expérience de travail ?

Questionnés sur leur rapport entre travail et famille, certains parents mentionnent leur capacité ou leur chance à pouvoir « oublier » leur travail une fois celui-ci terminé, ou ne pas « rapporter » leur travail à la maison : « Cinq heures et demie, et mon travail, je n’y pense plus jusqu’au lendemain. Ça ne prend pas une grande place dans ma vie de famille. Ça ne prend pas le dessus en tout cas » (Paul, représentant en impression, père d’un garçon). Il ajoute plus tard, « je sors de mon travail, j’oublie mon travail ».

Pour d’autres parents, le mode de rapport travail-famille est plutôt vécu comme une  « course ». Ils se décrivent en effet comme étant tiraillés entre travail, enfants et vie personnelle. Jocelyne, par exemple, qualifie son rythme de vie de « super-gestion de superwoman » et souligne avoir l’impression de « jongler » avec les divers éléments de sa vie : « Je ne verrais pas ma vie sans travail, mais je ne verrais pas ma vie non plus sans enfant. Il faut juste que j’arrive à gérer tout ça. Ça va probablement être plus simple quand mes études vont être à un point finies qu’il va juste me rester deux balles, je te dirais. Mais il va toujours rester la balle couple, qui est différente de la balle famille, puis job, mais c’est ça. C’est juste parce qu’il y a les études encore. C’est un peu plus intense. » Du discours de Lara, adjointe administrative et mère de deux garçons, ressort notamment le fait qu’elle trouve que son conjoint et elle n’ont pas assez de moments de qualité avec les enfants. Elle décrit que c’est un peu une « course contre la montre », entre le retour du travail, les devoirs, les bains et le souper. Elle trouve que c’est compliqué à gérer et qu’il reste rarement suffisamment de temps pour souffler et être avec eux tout simplement, ce que souligne également Pierre-Alexis, technicien et père d’une fillette. Il déplore la non-flexibilité des garderies, qui sont construites pour les gens qui travaillent de neuf à cinq heures, et trouve stressant de concilier ses horaires de travail et sa vie de père. Le terme « gérer » revient souvent dans son discours et il explique qu’il se fait un horaire quand il est avec sa fille. Ces personnes ont exprimé aimer leur travail, mais trouver la conciliation entre travail et famille difficile.

D’autres parents mettent à la fois l’accent sur le côté « nourrissant » du travail ainsi que sur l’organisation de leur famille. Ces parents apprécient les responsabilités qui sont rattachées au travail ainsi que le sentiment d’accomplissement qui y est associé. Ils se définissent parfois comme étant « assez carriéristes » et appliquent leur côté gestionnaire au travail comme dans leur vie personnelle. Rita, chargée de projet et mère de trois enfants, met l’accent sur l’aspect gestionnaire des tâches et emplois qu’elle a occupés : « Vous allez voir, j’ai définitivement un profil de gestionnaire […] J’en ai tout le temps à gérer ». Elle aimerait gérer une petite entreprise, un peu comme elle gère sa maison déjà, son mari ne s’y impliquant que très peu : « Je sais que ma façon de vivre avec mes enfants, c’est sûr qu’il y a une influence directe. Je sais gérer un peu de tout. Je gère la maison de A à Z. » Elle explique qu’il n’y a pas d’écoute de télévision chez elle en semaine « parce que ça ne rentre pas dans l’horaire. » Elle dit par ailleurs : « Nous, à la maison, on a une job », en référant aux activités physiques et au temps passé à l’extérieur qu’elle impose à ses enfants.

Le « métier » de parents

Lorsqu’on demande aux parents ce qu’ils souhaitent pour leur enfant, plusieurs réponses fusent, la plus commune étant qu’ils soient heureux : « Le bonheur. Être bien avec soi. Être capables de choisir qui ils veulent être et quel milieu ils veulent avoir. C’est sûr que, comme parent, j’espère qu’ils vont s’épanouir […] Je vais considérer que j’ai fait ma job » (Rita). Dans un deuxième temps viennent l’autonomie et la capacité à « gérer [ses] responsabilités » : « Lui apprendre des choses basic. Lui apprendre à […] se débrouiller » (Jean). Lorsqu’on leur demande quelles valeurs ils aimeraient transmettre à leurs enfants, presque tous répondent le respect de soi, dans un premier temps, ainsi que celui des autres, notamment de leurs parents. Il faut les préparer à affronter la vie, à subvenir à leurs propres besoins et à réaliser leurs désirs. Plusieurs parents font également référence au travail dans leurs valeurs. Jean met l’accent sur l’effort et le don de soi : « Pas qu’on peut avoir tout dans la vie avec le travail… Le seul moyen d’atteindre la… C’est se donner à 100%. Le travail, le travail… Se donner à 100% dans le travail ». Foncer et persévérer sont des qualités importantes pour lui comme pour la plupart des parents rencontrés, peu importe leur rapport au travail, tandis que d’autres insistent sur la réalisation de soi. Par exemple, pour André, il importe que ses enfants se réalisent par le travail : « Sinon, le travail qu’il fait, j’aimerais ça qu’il trouve vraiment quelque chose qui puisse le réaliser pleinement » (André). Pendant que certains parents mettent l’accent sur le plaisir, d’autres le mettent sur l’argent. Pour Paul, il importe que son fils ait un bon avenir financier afin qu’il ne manque de rien : « Faire en sorte qu’il ait des envies et ses envies, de pouvoir les concrétiser et aller jusqu’au bout, sans être pris par des moyens financiers » (Paul).

Des valeurs du monde du travail et liées à la performance reviennent souvent dans le discours des parents, non seulement lorsqu’ils parlent de leur travail, mais également lorsqu’ils partagent ce qu’ils souhaitent transmettre à leurs enfants. Certains expriment l’importance d’utiliser son potentiel, de s’imposer une discipline, de s’accomplir par le travail, de devenir autonome ou d’être vaillant. Le thème de la gestion – emprunté au monde du travail – est fréquent. Il peut autant être question de gérer les crises des enfants, les problèmes de sommeil, les pleurs, les colères, la fièvre des enfants, la cellule familiale, leurs horaires, leurs frustrations, les courses, le temps et même, les enfants eux-mêmes. Les parents rencontrés disent qu’ils doivent gérer leurs enfants de la même façon qu’ils doivent gérer leurs horaires ou leurs conflits de travail : « C’est soit que sa mère va la garder pendant toute la durée du contrat ou si elle, elle ne peut pas, si elle travaille à ce moment-là, soit mes parents ou quelqu’un de ma famille va m’aider à gérer… gérer ma fille ! Donc, ça fait bien du va-et-vient, bien des courses » (Pierre-Alexis).

Au cours des entretiens, plusieurs parents ont utilisé le terme « job » non seulement pour parler du métier exercé, mais également dans un sens plus informel, par exemple lorsqu’ils parlent de leur rôle : « Je me dis, à moins qu’elle pète une coche solide là, elle ne devrait pas finir prostituée au coin de whatever quelle rue là. Si j’ai bien fait ma job de parent. Je ne peux pas croire que l’environnement, à lui seul, va la corrompre et que ce que je lui ai transmis va s’effacer » (Jocelyne). Cependant, certains parents en parlent autrement. Une mère rencontrée a évoqué le fait qu’elle ne se sentait pas nécessairement à la hauteur pour « bien » s’occuper de ses enfants, n’ayant pas étudié en technique de garde ou en éducation : « À la maison, ce n’est pas toujours évident parce que nous, on n’a pas vraiment l’habitude, on n’a pas forcément la formation pour les occuper. Une journée à la maison, quand il fait mauvais, moi je ne trouve pas ça forcément évident, parce qu’ils ont besoin, justement, d’être occupés, de se défouler par moments puis, de faire des activités, d’avoir des choses vraiment constructives pour les occuper. C’est vraiment tout un métier je pense » (Lara). Dans un monde où priment les diplômes, elle ne fait pas tout à fait confiance à ses compétences de parent, préférant que ce soit quelqu’un avec les diplômes adéquats qui s’occupe de ses enfants. La majorité des parents rencontrés considèrent l’éducation des enfants comme un métier, une tâche pour laquelle il faut des compétences précises et, si possible, une formation.

Stimulation

La recherche de productivité dans le développement de l’enfant pourrait être reliée à la professionnalisation du « métier » de parent. Dans les propos des parents, l’enfance semble devenir une étape au cours de laquelle l’être humain doit être occupé, stimulé et se développer. Au-delà d’un simple constat de faits, cette situation est génératrice de stress, notamment lorsque les parents se fient au discours des experts sur l’enfance, par exemple, Jocelyne, qui espère ne pas « manquer son coup ». Piaget (1988[1972]) a énoncé l’idée que l’enfant doit traverser plusieurs stades cognitifs, qui seraient universels, successifs et nécessaires au développement de l’intelligence et des habiletés. Qui plus est, le passage de ces stades serait irréversible. L’accent est mis sur les premières années de l’enfant.

Cette recherche de la productivité est également observée dans le discours des parents dont les enfants sont inscrits à une ou deux activités en dehors de la garderie ou chez ceux qui disent « qu’il faudrait » qu’ils y soient inscrits. Une des personnes rencontrées, Lara, trouve important que ses enfants fassent « beaucoup de choses », notamment des chansons et des bricolages. Elle entend de la bouche de ses enfants et des éducatrices, qu’ils ont des journées « vraiment très remplies » par ces activités, ce qui n’a pas l’air de lui déplaire. La question du jeu et de la stimulation ressort aussi du discours de presque tous les parents, qui soutiennent que leur enfant aime jouer, que tout est jeu ou, dans certains cas, évoquent le jeu comme un devoir : « C’est la première chose qui me vient à l’esprit. C’est une bonne question. Qu’est-ce que c’est pour moi l’enfance ? [longue pause] C’est un terrain de jeu. Si elle a une responsabilité elle, c’est de jouer. Elle a une obligation de jouer » (Jean). Le jeu semble ainsi devenir une responsabilité ou  une obligation. Plus encore, certains souhaitent qu’ils dépassent ce stade. Ainsi, pour une mère de deux garçons, le jeu est important, mais il faut plus encore : « on doit faire confiance à des personnes qui s’occupent d’eux [les enfants] toute la journée et, effectivement, on souhaite qu’ils s’en occupent plus qu’à simplement jouer comme ça, faire des activités vraiment stimulantes, éducatives » (Lara).

La contagion

Au final, quel que soit le rapport que les parents ont avec le travail (« je sors du travail, j’oublie mon travail », « c’est la course » ou « c’est exigeant, mais on est bien organisés »), le langage du travail est présent dans leur discours, au travers de termes tels que « performance », « rentabilisation », « objectifs » ou « gestion » ou par le fait qu’ils parlent fréquemment de « job » ou de « métier » de parent ou d’enfant. Les deux univers du travail et de l’éducation se juxtaposent dans le discours des parents. En ce qui a trait à l’utilisation des termes « gérer » ainsi que « produits » dans le discours des parents au sujet de l’éducation de l’enfant, plusieurs modes d’explication sont possibles. On pourrait se demander s’il faut effectivement qualifier de « contagion » l’introduction des termes rattachés à la gestion dans l’éducation. De plus, on pourrait également étendre cette réflexion en se demandant si cette « contagion » n’atteint pas d’autres domaines de la vie et si oui, quels en sont les impacts.

Revenons à la citation au début de cet article. Dans ce discours, il semble que le CPE soit considéré comme « l’emploi » de la fillette. Il ressort aussi l’idée de soucis et de stress que pourrait apporter cette recherche de la performance. Quand on lui demande ce qu’elle entend par « performance », Jocelyne répond : « Bien, des objectifs à atteindre. Mais, c’est fou. Pour moi, c’est super logique que j’aie des objectifs à atteindre : Je suis un adulte, je suis un produit de rentabilité pour une entreprise. Mais, pour elle, bien non, c’est juste du développement. Peut-être que c’est pour voir son développement, voir comment elle gravite à l’entour des étapes, pour ne pas manquer quelque chose aussi, si elle se développait moins bien, peut-être que je voudrais m’investir plus, investir plus de mon énergie dans ces lacunes là. Mais là, elle n’a pas deux ans encore. Je pense que j’ai hâte qu’elle rentre à l’école [rires] ! C’est peut-être ça. Oui, mais pour faire un suivi finalement de son développement » (Jocelyne).

Se sentir chez soi

Justin Aaberg. Billy Lucas. Cody Barker. Asher Brown. Seth Walsh. Tyler Clementi. Les noms de ces six adolescents ont fait les manchettes aux États-Unis à la fin de l’été 2010. Ces adolescents de 13 à 18 ans, aux parcours académiques et personnels différents, se sont enlevés la vie parce qu’ils étaient victimes de discriminations et de harcèlement en raison de leur homosexualité, réelle ou présumée. Ces suicides, et leur retentissement médiatique, ont constitué des rappels concrets des conséquences potentiellement tragiques de l’intolérance face à la diversité sexuelle et, plus spécifiquement, de l’homophobie en milieu scolaire aux États-Unis. Qu’en est-il au Québec ?

La question de la prégnance de telles manifestations d’homophobie dans l’environnement scolaire au Québec est d’autant plus légitime que la province est réputée progressiste à l’échelle internationale quant aux droits des gais et des lesbiennes. Le Canada a été le quatrième pays à légaliser le mariage entre conjoints de même sexe sur l’ensemble de son territoire, en juillet 2005. La province du Québec, troisième des provinces canadiennes à avoir reconnu la légalité de ces unions maritales, a également été le premier État  au monde à interdire la discrimination liée à l’orientation sexuelle dans sa Charte des droits et libertés de la personne. Depuis la fin des années 90, la question de l’homophobie en milieu scolaire a été soulevée à plus d’une reprise par des organismes intervenant auprès de ces populations (GRIS Montréal, GRIS Québec, Projet 10 et Jeunesse Lambda, notamment).

Au printemps 2009, 2757 élèves de secondaire 3 et 5 provenant de 30 écoles secondaires publiques1 ont complété un questionnaire auto-administré portant sur les manifestations d’homophobie et le climat scolaire régnant dans leur école à l’égard de la diversité sexuelle. Cette recherche avait pour objectif d’explorer les principales manifestations d’homophobie dans ces établissements d’enseignement. À quelle fréquence les élèves emploient-ils un langage homophobe ? Quelles sont leurs attitudes envers l’homosexualité ? Quels sont les principaux types d’incidents homophobes survenus dans les écoles secondaires du Québec ? Afin de mieux comprendre à la fois les impacts de la discrimination homophobe et les facteurs susceptibles d’atténuer ces impacts, 65 adolescents et jeunes adultes âgés de 14 à 24 ans ont été interviewés. Ces jeunes s’identifiaient comme lesbiennes, gais, bisexuel(le)s ou en questionnement (LGBQ) et rapportaient avoir vécu une ou plusieurs expérience(s) négative(s) à l’école en lien avec leur orientation sexuelle.

Climat scolaire

Les résultats démontrent tout d’abord la large utilisation de remarques comme « c’est tapette », « c’est fif » ou bien « c’est gai » par les élèves dans ces établissements secondaires. En effet, près de 9 répondants sur 10 (86,5 %) affirment entendre souvent ou à l’occasion ces expressions, habituellement chargées d’une connotation dénigrante. Quant aux insultes, près de 7 élèves sur 10 (67,2 %) ont déjà entendu un élève traiter de manière négative ou péjorative un autre élève de « fif », de « tapette », de « lesbienne » ou de « gai », depuis le début de l’année scolaire. En règle générale, ces remarques négatives à caractère homophobe sont formulées dans des lieux pouvant échapper à la supervision des adultes (corridors et rangées de casiers, terrain de l’école, cafétéria).

Plus du tiers des élèves sondés (38,6 %) ont répondu qu’ils avaient déjà personnellement vécu au moins un épisode de violence en milieu scolaire parce qu’ils étaient LGBQ ou parce qu’on pensait qu’ils étaient LGBQ. De plus, 74,4 % des répondants ont déjà vu ou entendu parler d’un cas de violence homophobe dans leur école, ciblant un élève parce qu’il est ou parce qu’on pense qu’il est LGBQ. Lorsqu’un tel incident survient, il est probable que la nouvelle fasse rapidement le tour de l’école, ce qui contribue à alimenter un climat homophobe en associant l’homosexualité, réelle ou perçue, à un risque de victimisation.

Les épisodes les plus fréquemment rapportés par les victimes et les témoins d’homophobie sont les insultes, taquineries et moqueries, les rumeurs visant à nuire à la réputation, ainsi que l’exclusion, le rejet ou la mise à l’écart. Les incidents impliquant une contrainte ou une violence physique (bousculades, coups, vandalisme, agressions sexuelles) sont moins fréquents. Ainsi, moins de 10 % des élèves du secondaire déclarent avoir été l’objet au moins une fois d’attaques physiques, de menaces, de harcèlement sexuel, de vandalisme ou encore d’agressions sexuelles. Force est de constater que beaucoup de jeunes s’identifiant comme hétérosexuels sont aussi vulnérables face à l’homophobie, notamment lorsqu’ils n’expriment pas leur genre de façon conforme à celle de la majorité, qu’il s’agisse d’un adolescent jugé efféminé ou féminin, ou encore d’une adolescente considérée masculine, en raison de leur apparence ou de leurs goûts.

Les élèves victimes d’épisodes d’homophobie sont peu portés à signaler les incidents vécus à un professeur ou à une personne en situation d’autorité en milieu scolaire. Seuls 22,2 % des élèves du secondaire victimes de tels incidents disent l’avoir fait au moins une fois. Parmi les principales raisons alléguées pour ne pas le faire, les élèves évoquent que l’événement n’était pas assez sérieux pour être dénoncé (51,0 %), qu’ils ont résolu le problème par eux-mêmes (35,5 %), ou encore l’impression que rien ne serait fait pour corriger la situation (27,1 %).

La réussite scolaire de plusieurs jeunes victimes d’homophobie pâtit des épisodes de violence dont ils sont les victimes. Parce qu’ils anticipent des épisodes d’homophobie ou parce qu’ils doivent côtoyer leurs agresseurs au quotidien, plusieurs élèves ont rapporté se sentir mal à l’aise à l’école et avoir de la difficulté à se concentrer en classe. Certains vont même jusqu’à manquer un cours (souvent, l’éducation physique) ou encore une journée, parce qu’ils ne se sentent pas en sécurité à l’école. D’autres laissent entendre que leurs résultats scolaires ont connu une baisse importante à cause de l’homophobie vécue ou qu’ils ont changé ou désiré changer d’établissement scolaire pour s’extirper d’un milieu où une réputation négative les suivait. Certains participants, moins nombreux, ont quant à eux rapporté avoir abandonné l’école (ou désirer le faire) pour échapper aux actes homophobes.

Les jeunes LGBQ interviewés évoquent le soutien qu’ils ont reçu de la part de leurs enseignants ou des intervenants dans leur milieu scolaire, lorsqu’ils vivaient des situations difficiles en lien avec l’homophobie. Ils ont notamment identifié quatre types d’attitudes aidantes : rendre visible l’homosexualité à l’école, intervenir ou faire de la prévention contre l’homophobie, offrir un soutien en lien avec l’orientation sexuelle et faciliter l’accès à des lieux sécuritaires et d’appartenance.

Visibilité

Tout d’abord, les élèves interviewés sont nombreux à rapporter qu’on leur a rarement parlé d’homosexualité ou de diversité sexuelle à l’école secondaire. Les participants attribuent souvent cette invisibilité au manque de connaissances qu’ont leurs professeurs de cette thématique ou encore à la délicatesse du sujet qui peut entraîner la perte de contrôle de la classe. Dans un tel contexte, les participants rapportent les rares fois où on leur a parlé d’homosexualité comme des moments marquants. Malgré une gêne initiale parfois très forte, ils sont nombreux à se souvenir des mots exacts utilisés par leurs professeurs, parfois même des années après l’événement en question. L’extrait qui suit évoque l’importance que peut revêtir toute mention de l’homosexualité, même en des termes pour le moins maladroits, pour les jeunes LGBQ contraints d’évoluer dans un environnement scolaire qui tend à taire les sujets relatifs à la diversité sexuelle :

« J’ai eu un prof qui a dit un jour, et je me suis tellement accroché à ça: « Il est possible que vous ayez des pensées homosexuelles, mais ça passe. » C’est la phrase qui a fait que oui, je suis normal et ça va passer. » (Joachim, 23 ans, Montréal)

Les manières de rendre visible l’homosexualité peuvent être plurielles. Les jeunes LGBQ interviewés ont notamment apprécié le fait que l’homosexualité soit l’objet d’enseignements formels comme de discussions informelles. Ils sont également nombreux à remarquer les affiches qui promeuvent la tolérance à l’égard de la diversité sexuelle ou mobilisent contre l’homophobie, l’offre de ressources spécifiques (organismes ou sites Internet), ou encore l’utilisation par leurs enseignants d’un langage inclusif, évitant d’inférer l’hétérosexualité par défaut. Dans l’ensemble, ces paroles et initiatives tendent à être lues par les jeunes LGBQ comme autant de témoignages de reconnaissance et de validation identitaire.

Prévenir

De par leur position d’autorité et en raison des contacts fréquents avec les élèves, les enseignants peuvent apporter un soutien majeur à leurs élèves LGBQ victimes d’homophobie. L’intervention des enseignants pour mettre fin à un épisode d’homophobie semble revêtir une importance considérable pour les jeunes concernés.

« J’ai vécu de l’homophobie au secondaire. Un moment donné, un gars m’a dit : « Hé, Eddy, la tapette ! » Le prof s’est retourné et a dit : « Excusez-moi, je vais retirer mon chapeau de professeur. Criss de tabarnac, on ne dit pas fif, on dit homosexuel. Et change ton vocabulaire parce qu’on pourrait te poursuivre. C’est contre le code de l’école ». Je me suis dit : « Wow, c’est mon idole. » » (Eddy, 20 ans, Montréal)

On remarque dans l’extrait qui précède l’ambigüité des propos tenus par le professeur d’Eddy qui, tout en manifestant clairement qu’il ne tolérera pas les insultes homophobes en classe, cautionne néanmoins le fait de référer à un élève par son orientation sexuelle, à condition d’utiliser le terme « approprié » pour le faire.

Les efforts de prévention de l’homophobie mis en place par leurs enseignants ont également été remarqués par bon nombre d’élèves interviewés, qui disent apprécier la mise en place de balises strictes quant aux comportements qui ne seront pas tolérés :

« Mon professeur de secondaire 5, la première affaire qu’il a dit, c’est : « Je ne veux aucun propos homophobe, aucun propos raciste et aucun propos contre David Bowie ». Ça a été les trois règles de son cours. Tu ne traitais pas de « fif » dans son cours. Lui, il est hétéro, il a sa blonde, ses enfants. Venant d’un hétéro aussi, les gens font : « Ah ben, on peut supporter ça sans se faire traiter de gai. » » (Josiane, 19 ans, Laurentides)

À l’instar de Josiane, plusieurs participants ont souligné la portée toute spécifique du soutien d’alliés hétérosexuels, qui permet de faire comprendre qu’il n’est pas nécessaire d’être gai pour tolérer l’homophobie.

Soutien

Les élèves LGBQ font état d’un troisième cas de figure, tributaire d’un certain affichage de leur orientation sexuelle. Ce type de soutien spécifique qui aborde directement la question de l’orientation sexuelle ou de l’homophobie vécue par le participant, prend plusieurs formes. Dans le cas qui suit, l’enseignante de Célia profite du fait que cette dernière divulgue son orientation sexuelle à ses collègues de classe pour prendre publiquement position en sa faveur :

« On faisait les présentations sur chaque personne au tout début du cours. Je leur ai dit que je suis homosexuelle, que je vis bien ma vie, que je suis comme eux et tout ça. La prof est intervenue et a dit : « Ne t’inquiète pas, on en connaît, mais c’est juste que ce n’est pas encore d’actualité pour certaines personnes. Ne t’inquiète pas ! Moi, ça ne me dérange pas. » » (Célia, 18 ans, Mauricie)

Rares sont les jeunes LGBQ qui dévoilent leur orientation sexuelle en public, particulièrement en classe. Certains enseignants, au fait de l’orientation sexuelle ou des questionnements d’un ou de plusieurs de leurs élèves, peuvent se rendre disponibles pour des questions ou requêtes spécifiques à ce sujet, comme l’évoque Leslie :

« Elle [l’enseignante au secondaire] parlait de sexualité et des MTS parce que c’était dans le cadre du travail. Les élèves posaient des questions et elle répondait. Après le cours, elle est venue nous voir [la participante et sa copine] et elle a dit : « Si vous avez des questions plus particulières, vous deux, venez me les poser. » »

(Leslie, 16 ans, Capitale-Nationale)

Les élèves LGBQ rapportent accorder une attention particulière aux professeurs et aux intervenants qu’ils savent, ou qu’ils présument, être LGB. Dans bien des cas, quelle que soit leur véritable orientation sexuelle, ces professeurs peuvent incarner aux yeux de ces jeunes des modèles positifs, qui ont réussi socialement « malgré » le fait qu’ils soient gais ou lesbiennes :

« Ça m’a rassurée d’apprendre que ma prof était lesbienne, parce que j’avais peur d’être la seule. Je ne sais pas pourquoi, même si c’est impossible que je sois la seule [rires]. On peut dire que c’est un modèle, parce qu’elle a fait ce qu’elle voulait malgré tout. (…) Même à ça, elle est capable d’être professeur. » (Chrissy, 16 ans, Mauricie)

À bien des égards, les témoignages de plusieurs jeunes suggèrent que la seule présence dans l’environnement scolaire d’une personne visiblement homosexuelle ou bisexuelle (ou encore perçue comme telle par certains élèves) peut constituer une forme de soutien non négligeable, dans la mesure où cette personne est acceptée par ses pairs.

Lieux d’appartenance

L’importance de rencontrer des amis LGBQ et de fréquenter des groupes de soutien a également été soulignée par plusieurs participants. Ces amis peuvent servir de modèles en affirmant leur propre orientation sexuelle, prodiguer des conseils à ce sujet, ou encore aider à découvrir l’univers de l’homosexualité (par exemple, le Village gai). Les groupes de soutien à la diversité sexuelle, quant à eux, ont été perçus par certains participants comme un endroit sécuritaire et un lieu de socialisation pour faire des rencontres amicales et amoureuses. Le fait de joindre un de ces groupes a été considéré par quelques jeunes interviewés comme une étape marquante dans leur cheminement personnel en lien avec leur orientation sexuelle et dans leur cheminement scolaire, en créant un fort lien d’appartenance au groupe LGBQ annexé à l’établissement scolaire.

« Mes amis sont avec moi, sauf qu’ils sont tous hétéros. Ça ne me dérange pas, mais j’ai quand même besoin d’être avec des gens qui me ressemblent. En venant [au groupe contre l’homophobie], je pensais que j’allais être gênée, mais non. Ça a été une explosion. Quand tu rentres dans ce local, le lien d’appartenance est immensément fort. On ne se connaît pas, on ne connaît pas nos vies, mais on sait qu’on a tous un lien. C’est ça qui fait qu’on est si liés. On est bien. » (Christina, 17 ans, Laurentides)

D’autres types de lieux sont également investis par les jeunes LGBQ que nous avons interviewés. Ces lieux sécuritaires et de rencontre peuvent s’avérer accessibles par le biais d’organismes communautaires s’adressant aux jeunes de minorités sexuelles. Aux yeux de bien des jeunes LGBQ de Montréal ou de régions plus éloignées, le Village gai incarne le milieu sécuritaire par excellence et l’emblème de la tolérance à l’égard de l’homosexualité :

« En secondaire 3 et 4, je séchais les cours pour aller dans le Village. Je savais qu’il y avait un endroit physique, à Montréal, pour les gais et les lesbiennes. Dès que je suis arrivé sur Sainte-Catherine, j’ai vu le drapeau et je me sentais chez moi. Je sentais que partout où j’étais dans ma vie, je n’étais pas chez moi. Quand j’ai débarqué dans le Village, je voyais des femmes, des hommes qui se tenaient la main entre eux. Je marchais dans le Village juste pour être dans l’ambiance. Je ne parlais à personne. Je ne rentrais dans aucun magasin. Juste être dans l’ambiance physique du Village, me sentir à l’aise. Le peu de fois que j’ai fait ça, après, je me sentais toujours très joyeux et très content, tout le reste de la journée. Je voyais des adultes qui vivaient heureux, ils souriaient. Je me disais : sûrement qu’eux aussi, ils ont vécu de la discrimination quand ils étaient jeunes. Sûrement qu’eux aussi ont traversé des choses très difficiles. Si maintenant ils sont heureux, c’est parce qu’ils ont réussi à surmonter ce problème. Je me disais que moi aussi, un jour, je serais heureux comme eux. Ça m’a donné du courage pour continuer. » (Hendrick, 19 ans, Montréal)

Espace sécuritaire

Force est de reconnaître le caractère récurrent de l’homophobie dans les écoles secondaires québécoises, tout particulièrement en ce qui a trait à l’utilisation de remarques négatives à propos de l’homosexualité ainsi qu’aux insultes homophobes. Nos résultats laissent notamment entendre que les gestes et propos homophobes tendent à prendre pour cibles les élèves ayant des goûts dits « non conformes à leur genre » (par exemple, un étudiant aimant les arts ou une étudiante qui joue au hockey). Aux dires des jeunes interviewés, ce serait davantage cette inadéquation d’un individu aux canons normatifs de la féminité ou de la masculinité qui serait l’objet de réprobation par ses pairs, plutôt que ses véritables préférences en matière d’orientation sexuelle. Cela peut notamment contribuer à expliquer en quoi les élèves s’identifiant comme hétérosexuels représentent une proportion importante des victimes d’homophobie.

À bien des égards, il appert que les manifestations d’homophobie dépassent la seule considération de l’orientation sexuelle et gagneraient à être appréhendées par le biais du concept d’hétérosexisme. L’hétérosexisme prend ses assises sur des prémisses idéologiques de complémentarité de l’homme et de la femme et se déploie selon « une double injonction à la conjugalité et à la parentalité » (Tin, 2003 : 209). En ce qu’elles constituent une véritable « police » des genres, ces prémisses permettent de justifier idéologiquement la discrimination des gais et des lesbiennes, certes, mais également de toutes les personnes qui ne ratifient pas le « contrat social hétérosexuel » (Wittig, 2001 : 78). Elles s’appuient sur la nécessaire complémentarité de l’homme et de la femme, lesquels se démarqueraient d’emblée clairement par leur adoption respective de traits, affinités et compétences distincts.

Les dérogations aux normes de genre semblent moins fréquemment pénalisées au collégial2, du moins si l’on se fie aux résultats du second volet de cette recherche. Des 1844 étudiants sondés fréquentant 26 cégeps différents, 4,5 % rapportent avoir personnellement vécu au moins un épisode à caractère homophobe dans la dernière année scolaire. On constate une importante différence avec l’école secondaire, où 38,6 % des répondants  affirment avoir été ciblés par un tel type de violence. Alors, peut-on imputer aux étudiants du cégep une plus grande maturité comportementale, une plus grande tolérance à la diversité sexuelle que leurs pairs plus jeunes ? Est-il possible de présumer que les jeunes adultes accordent davantage d’importance aux discours condamnant l’expression explicite d’attitudes homophobes ? Voilà autant d’hypothèses qui restent pour l’instant en suspens.

Les entrevues auprès de jeunes LGBQ mettent également au jour des pistes de réflexion quant à la manière dont un enseignant ou un intervenant scolaire peut apporter un appui quotidien à un élève victime d’homophobie. En effet, les participants interviewés évoquent l’attention qu’ils portent aux signes d’ouverture à la diversité sexuelle émis dans leur environnement scolaire avant d’y divulguer leur propre orientation sexuelle. Ainsi, l’existence d’une association gaie et lesbienne (ou groupe contre l’homophobie), la tenue d’activités sur l’homosexualité, la visibilité de pairs ou d’enseignants ouvertement gais et lesbiennes, ainsi que la présence d’affiches sensibilisant à la diversité sexuelle sont autant de facteurs interprétés par ces jeunes comme des signes d’ouverture à la diversité. À l’inverse, les blagues et les propos homophobes tenus par des pairs ou des personnes en position d’autorité, de même que l’absence d’intervention pour mettre fin à l’homophobie, amènent les jeunes à interpréter leur milieu scolaire comme fermé à un éventuel coming out de leur part.

À la lumière des entrevues menées auprès de jeunes LGBQ, il semble que les enseignants et les intervenants du milieu scolaire peuvent s’impliquer à différents degrés afin de les soutenir par leurs actions et leurs paroles au quotidien. Cet appui passe par la création d’un espace sécuritaire dans un environnement scolaire qui semble hostile à la diversité sexuelle.

Vieillir et se loger en contexte de gentrification : la précarité résidentielle de locataires vieillissantes à Montréal

À Montréal, la question du logement a définitivement repris une place centrale dans l’actualité. Après une crise majeure en 2001 dont beaucoup se souviennent avec un goût amer, on a cru à tort la métropole québécoise à l’abri des problèmes que connaissaient Vancouver, Toronto, Londres, New York et tant de villes de par le monde : spéculation immobilière transnationale, tourisme envahissant, expulsions en série, rénovictions, rareté des logements abordables, discriminations diverses vécues par des locataires en recherche de logement et changements draconiens dans l’offre commerciale de quartiers traditionnellement ouvriers.

Depuis le printemps 2019, une nouvelle crise du logement fait officiellement rage à Montréal. En effet, le taux d’inoccupation des logements locatifs dans la métropole québécoise est alors passé sous la barre des 2 %, donc bien en dessous du seuil d’équilibre du marché, établi à 3 % par la Société canadienne d’hypothèque et de logement (SCHL, 2020). Plusieurs groupes sur le terrain déplorent depuis longtemps l’agressivité et la ténacité des propriétaires ayant pris racine dans le marché de la résidence touristique à court terme, de même que la rapidité avec laquelle le parc locatif privé se convertit en copropriétés divises ou indivises, mais les différents paliers de gouvernement ont laissé la situation s’envenimer rapidement. Ces dynamiques urbaines ont nécessairement des conséquences sur le terrain.

Aussi bien en études urbaines qu’en gérontologie sociale, plusieurs recherches ont identifié les personnes vieillissantes comme étant particulièrement vulnérables au déplacement en contexte de gentrification (Atkinson, 2000), phénomène que l’on peut définir, en termes larges, comme étant une recomposition spatiale des classes sociales. Davidson et Lees (2005: 1187), soutiennent que la gentrification est constituée de quatre dynamiques concomitantes : 1) un réinvestissement en capital par des investisseurs et des acteurs financiers et/ou gouvernementaux ; 2) l’arrivée de groupes mieux dotés en capital économique, social et/ou culturel ; 3) un changement dans l’environnement (bâti, offre commerciale); et 4) le déplacement direct ou indirect de groupes sociaux marginalisés.

Depuis une quinzaine d’années, le volume de publications portant sur les impacts et le rôle de la gentrification chez les personnes vieillissantes résidant dans les quartiers centraux de grandes villes occidentales est de plus en plus important (Burns et al., 2012). La plupart de ces études s’intéressent aux attitudes, rôles et ajustements des personnes vieillissantes face à la recomposition sociale et environnementale de leur quartier : perte ou gain en capital social, modification des espaces de socialisation, déplacements socio-culturels et identitaires, effets des changements urbains dans l’offre commerciale, interactions difficiles ou au contraire bienvenues avec les gentrifieurs, pratiques spatiales dans les espaces publics et conflits d’appropriation. Néanmoins, malgré ces pistes intéressantes pour comprendre les rapports entre les quartiers en gentrification et les expériences intimes du vieillissement, la dimension strictement résidentielle est encore peu présente dans ce sous-champ de la gérontologie sociale urbaine (Morris, 2019).

Ce texte présente un bref aperçu empirique et conceptuel de ma thèse doctorale, déposée à l’INRS-UCS en décembre 2019. Globalement, je désirais savoir comment des personnes vieillissantes à faible revenu1 – pour la plupart des femmes âgées membres du comité logement de leur quartier –composaient avec les défis associés à la précarité résidentielle dans quatre quartiers montréalais en gentrification. Conséquemment, dans les paragraphes qui suivront, j’utiliserai donc en priorité le genre féminin en priorité pour refléter le recrutement.

Sur le terrain, la précarité résidentielle, ce «continuum de situations rendant l’occupation du logement incertaine, inadéquate ou inabordable, sa forme la plus extrême étant l’expulsion» (Simard, 2019, p.4), était modulée par deux forces principales : la gentrification (spéculation immobilière, hausse des prix des loyers, changements dans l’offre commerciale, transformations dans la composition socioéconomique du quartier et mutations de l’environnement bâti), mais surtout par les comportements, paroles, attitudes et stratégies mises de l’avant par les propriétaires, ce que Goyer (2019) nomme la «violence symbolique et le mensonge».

Pour la plupart des locataires vieillissantes interrogées, les relations avec leur propriétaire représentent une cause de stress, d’inquiétudes et de désagréments. Elles savent qu’elles auraient du mal à se reloger si leur propriétaire venait à les expulser et se retrouvent donc, pour la plupart, dans un état d’immobilité résidentielle : même partir de manière préventive pour se relocaliser ailleurs dans le même quartier peut s’avérer très ardu, comme le démontrent les récits de celles qui ont été interrogées durant l’enquête.

Tout au long de la thèse, je désirais avant tout comprendre : comment les personnes vieillissantes interviewées perçoivent-elles la précarité résidentielle qui les affecte? Quels types de relations entretiennent-elles avec leur propriétaire et comment ces relations influencent-elles leurs rapports au logement? Quel rôle joue leur participation dans les comités logement, notamment dans leur cheminement résidentiel? Finalement, où envisagent-elles de se loger à court et moyen terme?

La collecte de données s’est concentrée sur les arrondissements dits du «Cœur de l’île de Montréal», soit Rosemont–La Petite-Patrie, Le Plateau-Mont-Royal et Villeray–St-Michel–Parc Extension et s’est déroulée entre février 2016 et mai 2018. Quatre quartiers ont été ciblés plus spécifiquement (Rosemont, La Petite-Patrie, le Plateau-Mont-Royal et Villeray), en raison notamment de leur caractère adjacent et de leur relative homogénéité socio-économique. La recherche a été menée autour de l’Association des locataires de Villeray (ALV), du Comité logement de La Petite-Patrie (CLPP), du Comité logement du Plateau-Mont-Royal (CLPMR) et du Comité logement de Rosemont (CLR).

J’ai interviewé treize personnes dans une première phase, dont huit intervenantes employées au sein des quatre comités logement à l’étude, une travailleuse sociale membre d’une table de quartier «aînée», un consultant, deux avocats et un membre retraité d’une organisation nationale œuvrant pour le droit au logement. Une seconde phase d’entretiens comprend les récits de quinze (15) femmes et trois (3) hommes, pour un total de dix-huit (18) personnes.

Durant la majeure partie de la deuxième phase de la collecte de données, j’ai maintenu des critères de sélection assez larges, de manière à ne pas me couper de témoignages potentiellement riches : avoir au-dessus de 60 ans, vivre un problème de logement au moment du recrutement ou tout récemment, être membre d’un comité logement ou, minimalement, avoir eu accès à leurs services-conseils. Au final, la moyenne d’âge des participants et participantes se situait donc à soixante-neuf ans et demi (69,5 ans) et le tiers des personnes interviewées était âgé de moins de soixante-cinq ans au moment de l’entrevue.

(In)sécurité

À la suite d’une analyse de la littérature portant sur le déplacement direct et indirect en contexte de gentrification –en utilisant les travaux de Van Gelder (2010) sur les différentes dimensions de la sécurité d’occupation –, j’ai classé les récits des locataires en fonction de quatre situations résidentielles. Elles sont disposées sur un continuum évoluant en fonction de la probabilité que se concrétise une expulsion, soit le départ physique de la personne de son logement.

Tout d’abord, la sécurité d’occupation est une situation résidentielle où les locataires ne se feront vraisemblablement pas expulser et dans laquelle elles-mêmes ne perçoivent pas cette éventualité comme étant une possibilité. Dans ce cas, le maintien dans les lieux des personnes est garanti (en théorie) au plan juridique; rien ne le met en jeu dans la vie sociale, environnementale et politique (harcèlement, gentrification, problèmes économiques, catastrophes climatiques) et les individus ne perçoivent pas de risque de déplacement contraint. Dans ce qui suit, je me pencherai plutôt sur les diverses menaces à l’occupation du logement, aux insécurités résidentielles : la menace indirecte, la menace directe et l’expulsion.

Les principaux discours relatifs aux menaces indirectes que j’ai documentés sont en partie reliés à la construction de condominiums, à la hausse des prix des loyers, à la modification de l’offre commerciale et aux changements de population dans le quartier de résidence des personnes interrogées. Les locataires peuvent douter des intentions de leur propriétaire devant une pression à la hausse des prix dans l’immobilier, sans que leur place dans leur logement ne soit mise en jeu dans l’immédiat, autant sur les plans empirique que juridique: «Mais lui il veut investir, il me l’a déjà dit, il veut aller acheter ailleurs après. Qu’est-ce qui va arriver vous pensez? Il va monter en haut, il a le droit, ben y’a le droit, j’ai pas 70 ans, ça fait pas 10 ans, il a le droit de reprendre le logement, je m’en vas en bas, mettons que j’accepte ça, il va vendre. Qu’est-ce qui va arriver? Hein! Je vais être obligée de m’en aller ailleurs!» (Mme Dubuc2, 68 ans).

En deuxième lieu, les locataires vieillissantes vivant une situation de menace directe font face à des intentions claires de la part de leur propriétaire de les expulser, mais sur un horizon temporel souvent flou, car ces derniers espèrent que l’usage de la peur sera suffisant pour provoquer un départ. Les locataires apprennent généralement ces intentions au cours de conversations avec le locateur, souvent dans le cadre de discussions pratiques autour de projets de rénovation, d’entretien courant et de réparations.

Dans quelques cas, ces menaces peuvent s’accumuler depuis des années, voire plusieurs décennies, à la manière d’une épée de Damoclès. Ici, l’aptitude de ces locataires vieillissantes à tenir tête au locateur détermine en grande partie leur capacité de maintien dans les lieux. Il s’agit ici d’une guerre d’usure, d’une entreprise de destruction des rapports d’attachement au logement menée par le propriétaire pour parvenir à ses fins: «toutes les pressions que ma propriétaire m’a fait vivre, bon, à un moment donné il y a eu le robinet de la salle de bain qui a fait défaut, je l’appelle. Elle vient, parce qu’elle vient toujours quand il y a une réparation à faire, si minime soit-elle, et, elle me disait toujours avant de partir «éventuellement, je vends votre logement». Ça là, en 43 ans, peut-être pas au début, en 30 ans disons, j’ai au moins entendu ça 10 fois.» (Mme Beausoleil, 80 ans).

Certains propriétaires font usage des perturbations associées aux rénovations et aux travaux pour asseoir leur autorité auprès des locataires, en négligeant les travaux d’entretien à effectuer, en tentant d’effectuer des réparations majeures pour hausser massivement les loyers ou pour obtenir le départ des locataires (rénovictions), ou à l’inverse, en usant de chantage lorsqu’elles demandent des réparations. 

Si certaines locataires en situation d’expulsionont tenté de contester une expulsion formelle via la Régie du logement  – soit une reprise de possession ou une éviction  – elles n’ont généralement pas connu le succès escompté, soit le maintien dans les lieux. D’autres locataires n’ont pas réussi à endiguer les menaces directes de leur propriétaire et ont donc décidé de quitter de façon réactive. Au cours d’un épisode d’expulsion, le filet législatif conféré par le Code civil du Québec – la sécurité d’occupation juridique – n’était plus en mesure de garantir la présence dans le logement. Le maintien dans les lieux était devenu impossible, parfois en raison d’un degré trop important de menaces directes affectant les dimensions sociales, relationnelles et émotionnelles (empiriques) des rapports à l’habiter. Les locataires expulsées avec qui j’ai discuté ont eu du mal à se reloger et certaines n’avaient pas encore trouvé d’appartement à quelques semaines de leur départ.

M. Savard parle ici d’un voisin âgé de 80 ans qu’il connaissait et qui a dû quitter suite à une éviction informelle, menée en utilisant principalement la pression psychologique : «Monsieur Bibeau il a pogné un logement direct à côté, en arrière. Et puis l’an dernier tu l’as vu, il est parti de là, il marchait comme il faut, aussitôt qu’il est rendu dans le nouveau logement il était bien quand même, il commence à tenir ses culottes, il vient de commencer à maigrir, il a dépéri. Ça l’a tué, on peut-tu dire ça, ça l’a tué.» (M. Savard, 70 ans).

Le caractère combatif des locataires vieillissantes aura au moins permis de retarder leur expulsion plus longtemps que ne le prévoyait probablement le locateur, ou du moins obtenir des compensations monétaires supérieures à ce qu’il aurait été possible d’aller chercher en contestant une reprise de possession ou une éviction à la Régie du logement, maintenant rebaptisée Tribunal administratif du logement.

Engagement

En interrogeant les locataires sur les raisons ayant poussé à participer au sein d’un comité logement, j’ai remarqué que la plupart d’entre elles en étaient devenues membres suite à une consultation pour  obtenir des services-conseils juridiques, dans le contexte d’un problème avec leur propriétaire. D’autres désirent d’abord et avant tout obtenir un logement social. En effet, les quatre comités logements montréalais dont ces locataires sont membres organisent régulièrement des séances d’information pour permettre au public de comprendre les mécanismes facilitant l’accès aux listes d’attente en logement social.

Suite à une première consultation, certaines sont restées membres actives, d’autres fréquentent les comités de manière plus ponctuelle, effectuant plusieurs allers-retours entre périodes d’engagement plus prononcé et périodes plus distantes, parfois déterminées par des blessures ou des états de fatigue. La plupart des locataires interrogées ont déjà été engagées dans une cause politique donnée, notamment le syndicalisme, le féminisme et/ou le nationalisme québécois. La majorité de ces femmes vieillissantes nourrit également une participation dans d’autres milieux connexes, surtout dans le réseau de l’action communautaire autonome.

Il semble que l’appartenance à un comité logement permette de faciliter une certaine prise de contrôle sur la situation à problème se déroulant au sein de leur logement, même si l’affiliation plus ou moins formelle à un comité ne permet pas nécessairement de régler le problème de fond de la précarité résidentielle.

Dans un premier temps, le fait d’obtenir des services-conseils juridiques ou même un accompagnement dans le cadre d’un problème avec un propriétaire peut permettre de changer les paramètres temporels et financiers du contentieux (Huq et al., 2019). Si un propriétaire désire expulser une locataire, le fait de contester un avis et d’amener le dossier au Tribunal administratif du logement permet de gagner du temps. De plus, grâce aux tables de requérants pouvant faciliter l’obtention d’un logement social, les locataires vieillissantes peuvent élargir leurs options résidentielles en tentant autant que faire se peut de quitter un marché locatif privé devenu généralement inaccessible pour leurs revenus, qui d’ailleurs sont souvent fixes et peu élevés en raison du sexisme dans le monde du travail, de trajectoires professionnelles éclectiques et de problèmes de santé invalidants.

Finalement, elles fréquentent les comités logement pour profiter d’une sociabilité. En fait, les personnes interrogées ont toutes mentionné apprécier y faire des rencontres et entretenir une camaraderie, tout en s’instruisant sur les questions de logement et en contribuant à l’élargissement des droits et des mesures sociales destinées à toutes et tous les locataires: «C’est drôle, un jour je suis allée à cause d’une augmentation, pour vérifier les taux de cette année-là et puis c’était très sympathique. On m’a dit qu’il y avait une assemblée pour les gens du quartier, j’y suis allée. C’était la petite [X] qui était très gentille, elle commence à faire parler les gens de leurs problèmes et puis je dis «écoutez, moi c’est des histoires d’artistes» et puis elle était une artiste elle aussi, donc elle m’a écoutée. (Mme Laperrière, 78 ans). Une des participantes affirmait s’engager pour les générations futures, dans une praxis politique correspondant à la «générativité», c’est-à-dire une volonté de transmission orientée vers les générations descendantes (Olazabal, 2009).

Incertitude

Les cheminements résidentiels futurs des participantes présentent sous les habits de l’incertitude, de l’indétermination. Les locataires interrogées ne désirent pas rester chez elles contre vents et marées, dans ces appartements froids, mal entretenus et hantés par de multiples conflits avec leurs propriétaires. La plupart convoite une place dans un logement social (HLM, OSBL avec services ou coopérative), dans leur quartier de résidence, dans le but de dédier une proportion fixe (et plus faible) de leur revenu mensuel au logement, mais également, dans certains cas, pour vivre en communauté intergénérationnelle et pouvoir ainsi briser leur isolement.

Par contre, les locataires veulent décider elles-mêmes des paramètres temporels et logistiques dans lesquels elles quitteraient leur domicile. Surtout, elles souhaitent éviter de se faire expulser avant d’avoir obtenu une place en logement social. Dans cet entre-deux inconfortable entre attente d’un logement social où la sécurité d’occupation est presque totale et l’incertitude planant sur leur maintien dans les lieux au présent, les locataires tentent au mieux de leurs capacités de conserver leur autonomie, soit leur capacité à faire des choix résidentiels. Ces «choix» étant très limités, elles doivent continuer d’habiter un «logement liminal» (Leibing et al., 2016) au sein duquel il peut être fort ardu de se projeter dans l’avenir.

En se rapprochant d’un comité logement dans le cadre d’un problème avec un propriétaire, les locataires désirent parfois opérer une brèche, une sortie d’une situation résidentielle qui paraît bouchée. Le deuil que les participantes doivent potentiellement effectuer pour pouvoir passer à autre chose est celui de liens forts au logement «actuel», surtout si elles ont été en mesure d’y créer un «chez-soi» au fil de périodes allant de quelques années à plusieurs décennies.

Leur connaissance de la gentrification et du marché immobilier, de même que leur caractère généralement porté à l’indignation et à la combativité, constituaient des leviers permettant d’agir sur la situation ou du moins de se mettre en état d’alerte. Même si elle peut être assumée, la perte d’un «futur» dans le logement qui cause problème n’en est pas moins déstabilisante, surtout car le logement en question permet un ancrage significatif dans le quartier et les sociabilités qu’il offre.

Agentivité

Malgré leur position sociale désavantagée, les personnes vieillissantes précaires résidant dans un quartier en gentrification ne peuvent être considérées uniquement comme des «victimes» : ce serait là faire preuve d’âgisme compassionnel. Elles sont avant tout des acteurs et des actrices pouvant réagir de plusieurs manières aux mobilités et immobilités contraintes, capables d’agir, au meilleur de leurs capacités, sur les contours de leurs situations résidentielles. Un des enjeux centraux de cette recherche consistait à saisir l’expérience des ménages vieillissants précaires dans les quartiers en gentrification tout en faisant état de leurs stratégies d’adaptation, de leur pouvoir sur eux-mêmes et sur leur environnement.

Une des manières d’aborder cette agentivité des personnes vieillissantes dites précaires est d’explorer comment ces dernières mobilisent des ressources locales, autant formelles qu’informelles, de même que les relations qu’elles tissent avec d’autres acteurs dans le contexte d’un problème de logement. Si la participation sociale et politique des personnes vieillissantes a été largement étudiée dans le contexte de l’action bénévole ou de la politique syndicale et partisane, très peu de travaux sont disponibles sur leurs engagements au sein d’organisations qui concentrent leurs activités sur la ville, c’est-à-dire autour d’enjeux urbains et de causes comme celles du droit au logement.

Sur le terrain, on remarque bel et bien une représentation importante de personnes vieillissantes dans les organisations qui s’activent autour de ces causes, ce qui indique qu’il s’agit là d’un fait social qui gagnerait à être plus visible, surtout à une époque où l’âgisme s’immisce trop souvent dans les relations intergénérationnelles et dans les réflexions politiques. Cette posture heuristique permet finalement de recentrer le discours sur les besoins, volontés et choix résidentiels des personnes vieillissantes elles-mêmes, une parole qui est importante à documenter si l’on veut véritablement faire advenir un «vieillissement sur place» dans les quartiers centraux montréalais.

Côte à côte : l’intervention en milieu de vie et la santé mentale des jeunes

Au Québec, la santé mentale des jeunes inquiète. Une étude de l’Institut de la statistique révèle que les jeunes de 15 à 24 ans sont plus sujets que les autres tranches de la population à se situer à un niveau élevé de détresse psychologique (Baraldi et al. 2015). Pour le Canada, l’Institut canadien d’information sur la santé a pour sa part documenté une hausse de 23 % en six ans de la proportion de jeunes ayant reçu des médicaments pour traiter les troubles anxieux ou de l’humeur et une hausse de 45 % de jeunes utilisant des antipsychotiques (ICIS, 2015).

Dans les trente Auberges du cœur du Québec, qui offrent un hébergement transitoire pour jeunes adolescents et jeunes adultes en difficulté ou en situation d’itinérance, une grande proportion des jeunes hébergés – jusqu’à 70 % dans certaines auberges – font également face à des problèmes de santé mentale et sont médicamentés.1 Ce sont ces jeunes qui font l’objet du présent texte. Les résultats présentés ici sont fondés sur un projet de recherche effectué en 2018 dans deux Auberges du cœur. Il s’agissait de documenter les réalités vécues par les jeunes résidents en situation de rupture familiale ou d’itinérance au regard des problématiques de santé mentale, ainsi que de recueillir le point de vue des intervenant.e.s accompagnant ces jeunes au sujet des défis rencontrés et des stratégies développées pour y faire face. Dans le présent article, nous nous appuyons principalement sur les entrevues de groupe menées auprès des intervenant.e.s, tout en relevant certains témoignages de jeunes rencontrés en entrevue, afin de mieux comprendre les enjeux actuels en santé mentale et les pratiques d’accompagnement.2 

Le manque

Les intervenant.e.s rencontré.e.s ont une posture critique face à des diagnostics qui sont souvent posés, à leur avis, trop rapidement. Par exemple, des problèmes de santé mentale qui sont généralement diagnostiqués à la mi-vingtaine sont souvent diagnostiqués en plus bas âge, alors que les jeunes sont toujours en développement. Dans d’autres cas, les habitudes de consommation de substances des jeunes peuvent confondre les psychiatres, qui vont médicamenter à long terme pour une psychose dite d’origine toxique3 : «Le psychiatre, qui ne les suit pas, qui ne les connait pas, puis qui les voit en psychose, les fait ressortir le lendemain parce qu’ils vont mieux. Ils se sont reposés un tout petit peu. Mais ils ressortent avec une médication. C’est vraiment un cercle vicieux».

Des jeunes résidents des Auberges rencontrés déplorent aussi que des médecins posent des diagnostics après quelques minutes de consultation, sans connaître leur historique. Ce contexte clinique peut expliquer, dans certains cas, la non-appropriation du diagnostic par les jeunes. Ces derniers ont plutôt tendance à expliquer leurs problèmes de santé mentale par leur contexte de vie difficile et soulignent l’importance d’un suivi psychosocial en complémentarité avec le suivi médical.

Les intervenant.e.s témoignent aussi du manque de services psychologiques ou psychosociaux gratuits et accessibles dans des délais raisonnables.4 À cet égard, ils et elles dénoncent le fait que pour avoir accès à des services, les jeunes doivent se retrouver en situation de crise, comme l’explique un intervenant : «Un jeune qui a fait une crise se ramasse, par exemple, aux urgences psychiatriques. Eh bien l’urgence le sort en disant : “il a déjà un filet de sécurité, il est chez vous. […]C’est nous qui demandions de l’aide, puis eux nous les renvoient en disant qu’on est le filet de sécurité. Mais on n’est pas équipés».

Face à ce manque de ressources, les intervenant.e.s se construisent un réseau de services «à la pièce». Ils peuvent finir ainsi par développer des liens avec un psychiatre d’une clinique sans rendez-vous, par inviter une infirmière mobile à venir offrir périodiquement des services à l’Auberge, ou par développer des liens avec un service de psychologie dispensé par le milieu communautaire (plus abordable que dans le privé). Ce bricolage de services ne suffit pas et les intervenant.e.s rêvent d’une situation où ils n’auraient pas à jouer de leurs contacts pour assurer un minimum de suivi à ces jeunes, et où, chaque fois qu’il y aurait prescription pour des raisons de santé mentale, de l’information pertinente soit donnée au sujet de la médication et un suivi soit accordé.

Démarche solitaire

Les intervenant.e.s rencontré.e.s notent, par ailleurs, que devant le manque d’explications concernant leur diagnostic, certains jeunes prendraient leur médication sans savoir pourquoi et sans savoir reconnaître ses effets. Les jeunes que nous avons rencontrés mentionnent aussi, de façon générale, avoir eu peu d’information lors de leurs rencontres médicales et peu d’accès à une personne-ressource pour poser des questions sur leur diagnostic ou leur médication. Ils doivent, en conséquence, faire une démarche solitaire, soit par essai et erreur pour ajuster leur dose, soit en grappillant des informations à gauche et à droite pour avoir des réponses à leurs questions et connaître les ressources existantes.5

Au fil de cette démarche solitaire, certains jeunes deviennent des experts de leur médication, et développent des compétences leur donnant une certaine marge de manœuvre. Selon les intervenant.e.s, les jeunes peuvent même, dans certains cas, utiliser volontairement leur médication pour générer un effet psychoactif : «Ils savent qu’ils n’iront pas dépenser de l’argent dans la rue. Ils vont juste aller chercher la médication qui est couverte par l’aide sociale. Ils consomment gratuitement, ils ne suivent pas la posologie».

Le développement de cette expertise leur permettrait, dans certains cas, d’obtenir ce qu’ils veulent de la part d’un psychiatre, selon une intervenante au soutien post-hébergement des jeunes : «[Le jeune se dit] “je le vois [le psychiatre] 10 minutes, il ne me connait pas, je peux lui dire n’importe quoi.” Ils savent comment avoir des pilules. […] Le discours thérapeutique, ils l’ont, puis ils sont médicamentés depuis qu’ils sont jeunes, donc ils ont appris : “je vais lui dire ça, puis il va me donner telle affaire”».

Cette façon pour les jeunes de parler de leur médication de façon «experte» se fait aussi sentir dans leurs interactions avec les intervenant.e.s des Auberges. L’un d’eux a l’impression d’avoir parfois affaire à des «robots qui disent ce qu’on veut entendre». Une de ses collègues constate que cette expertise peut leur faire oublier l’essentiel : «Il y a des jeunes qu’on a vus qui étaient très très institutionnalisés. Qui ont été dans un Centre jeunesse puis qui ont un langage thérapeutique hyperdéveloppé, plus que nous, qui sont capables de te dire de long en large leur diagnostic, leur médication. Mais lorsque tu demandes ce qu’ils aiment dans la vie, ils ne seront pas capables de te le dire.»

Selon un autre intervenant : «Ils sont devenus des spécialistes des médecins, des pharmaciens. Ils connaissent ça par cœur. […] Mais on dirait qu’ils perdent le sens […] Qu’ils perdent cette essence-là de “je suis quand même une personne avant d’avoir un trouble de santé mentale”». D’autres ont l’impression qu’ils peuvent finir par «se cacher» derrière un tel diagnostic pour justifier leurs difficultés et se déresponsabiliser. Dans les entrevues menées auprès des jeunes, pourtant, c’est surtout l’aspect stigmatisant du diagnostic qui apparaît. Mais quelles que soient les différentes expériences des jeunes en lien avec ce diagnostic, qu’il soit intériorisé, «utilisé» comme justificatif ou vécu comme imposé, les intervenant.e.s en milieu de vie disent saisir les occasions qui se présentent dans les interactions quotidiennes pour le mettre en discussion, afin qu’il devienne, pour le jeune, le moins contraignant possible.

Solidarités

Les intervenant.e.s qui travaillent dans les Auberges du cœur estiment offrir aux jeunes une approche moins axée sur la médicalisation et qui serait complémentaire aux services offerts dans le réseau de la santé et des services sociaux. L’accompagnement en hébergement permettrait de sécuriser les besoins de base des jeunes. Le lieu est décrit comme convivial, accueillant et chaleureux pour des jeunes qui ont souvent vécu des placements à répétition, de la violence, des abus et de l’instabilité résidentielle. C’est cette stabilisation qui permettrait à certains jeunes de reprendre le dessus : «On fournit le toit, la sécurité, la nourriture […] Le fait de se mettre en action, c’est plus facile quand tu te sens en sécurité que quand tu es à l’extérieur, que tu essaies de te débrouiller, que tu as faim, que tu ne sais pas où tu vas dormir cette nuit».

Intervenir en milieu de vie en partageant le quotidien de ces jeunes permettrait aux intervenant.e.s de bien connaître ces derniers, de créer des liens de proximité avec eux et de vivre des relations moins marquées par un rapport d’autorité, tout en permettant d’aborder avec eux des questions délicates, comme l’acceptation (ou non) d’un diagnostic ou l’observance de la médication.

Une façon pour les intervenant.e.s d’aborder la question de la médication lors des interventions en milieu de vie est de «normaliser» cette situation en révélant leurs propres problématiques aux jeunes. Une intervenante au soutien posthébergement raconte : «C’est tabou, encore [la santé mentale]. […] Alors c’est de normaliser ça. Tu sais, moi j’ai un problème d’anxiété dans la vie, puis j’ai une médication […] [Le jeune dit] “Hein? Tu prends des pilules.” Bien oui […] des intervenants ça prend des pilules […] Je fais de l’anxiété dans la vie, puis j’ai besoin de pilules». Selon cette intervenante, une telle transparence avec les jeunes peut permettre de dissiper certains tabous qu’il peut encore y avoir autour des problèmes de santé mentale et mettre la table pour des discussions futures.

Aux yeux des intervenant.e.s, l’intervention en milieu de vie permet également de voir émerger de belles solidarités entre jeunes. Ces derniers sont décrits comme très observateurs et prompts à se soutenir dans les situations difficiles et à échanger trucs et conseils entre eux. Les intervenant.e.s soutiennent les interventions par les pairs, une façon d’intervenir qui a fait ses preuves auprès des jeunes résidents. Selon un intervenant en hébergement, «l’intervention par les pairs […] a toujours sa place. Quand ça se présente, moi je me recule, puis je les laisse aller. Ce sont eux qui deviennent les meilleurs intervenants, sans le vouloir».

L’importance d’échanger avec des personnes qui ont vécu des problématiques semblables revient également dans les entretiens menés avec certains jeunes. Que quelqu’un «comme eux» s’en soit sorti est source de motivation pour certains, tandis que d’autres se donnent euxmêmes comme mission de partager leur propre expérience, pour redonner au suivant, en inciter d’autres à briser le silence et se construire une image positive d’eux-mêmes.

Réflexivité

L’intervention en milieu de vie peut aussi prendre une tangente plus formelle, par exemple, à travers les interventions récurrentes qui sont faites pour développer la réflexivité des jeunes par rapport à leur prise de médicaments. Dès qu’un jeune arrive avec un nouveau diagnostic ou une nouvelle médication, les intervenant.e.s prennent le temps d’en discuter avec lui, de lui expliquer, au besoin, les effets secondaires de sa médication. Les intervenant.e.s disent avoir également comme stratégie de laisser la médication dans leur bureau, dans un lieu sécuritaire, afin que les jeunes viennent la prendre devant eux. Malgré cela, ils disent laisser les jeunes gérer leur prise de médicaments euxmêmes, en respectant leur autonomie, mais notent leurs observations sur le plan, par exemple, de la fréquence, de la posologie et des effets secondaires.

Lorsque jugé nécessaire, les intervenant.e.s peuvent faire appel à un médecin ou à un pharmacien pour ajuster une posologie ou obtenir des informations, ou encore pour faire une intervention auprès du jeune. L’idée est de ne pas se positionner en tant «qu’expert du médicament». Les intervenant.e.s sont conscient.e.s de ne pas pouvoir se substituer aux professionnels de la santé. On souhaite plutôt amener le jeune à faire ses propres observations sur sa consommation de médicaments, faisant en sorte, parfois, qu’il change ses comportements. Cela peut aussi le conscientiser à l’idée qu’il est en droit de poser des questions à son médecin, d’obtenir des informations. De la même façon, la sensibilisation à l’importance des médicaments se fait lorsqu’un jeune décide par lui-même de cesser sa médication. L’intervenant.e l’incitera alors à en parler à son médecin d’abord, pour être guidé dans le processus et faire les choses de façon modérée, au besoin.

Se définir autrement

Les jeunes, tout comme les intervenant.e.s, insistent sur le manque de services et de suivi pour les jeunes souffrant de problèmes de santé mentale. Selon des intervenant.e.s en hébergement transitoire, cette inadéquation des services conduit les jeunes à devoir se débrouiller seuls. Si ce parcours solitaire peut mener au développement d’une forme d’expertise de leur diagnostic et de leur médication, les intervenant.e.s se donnent aussi comme mission d’accompagner les jeunes dans le développement de cette expertise. Or, le fait d’être une ressource «en milieu de vie» donne une couleur particulière à cet accompagnement.

Partager les activités de tous les jours avec ces jeunes et interagir avec eux sur une base autre que «médicale» peut contribuer au développement d’un lien de confiance et aider les jeunes à dépasser le stigma souvent associé à un diagnostic et à se percevoir autrement que par le biais de leurs problématiques de santé mentale. Ce type d’accompagnement donne aussi la possibilité de pallier le manque d’information, en incitant les jeunes à s’interroger et à se documenter sur le diagnostic, à s’informer auprès des professionnels de santé quant aux effets des médicaments, et ce, afin d’obtenir une médication plus adéquate, lorsque nécessaire, ou à la prendre de façon plus adéquate dans certains cas.6 

Le travail de ces intervenant.e.s met ainsi l’accent sur le développement d’une posture réflexive et critique des jeunes par rapport à leur problématique de santé mentale. Le constat que des jeunes puissent se définir par leurs problèmes de santé mentale fait fortement réagir les intervenant.e.s. En réaction à cette intériorisation du diagnostic, mais également en réponse à la stigmatisation des jeunes en lien avec un tel diagnostic, les intervenant.e.s favorisent les échanges entre jeunes ayant vécu des expériences semblables et amènent les jeunes à prendre du recul en faisant la distinction entre leurs caractéristiques intrinsèques et le diagnostic qui a pu être posé.

Le témoignage d’un des jeunes rencontrés reflète bien le type d’accompagnement privilégié : «Ils ne sont pas là nécessairement pour faire la job à ta place, mais ils te donnent les outils […] Puis des fois, ils vont juste marcher côte à côte avec toi. Tu sais, pour imager un peu comment je vois ça […] quand tu dévies du chemin, hop ils traversent par le bois et [disent] “c’est par ici, c’est par ici” [...] Tu lui poses des questions, mais juste en parlant, il va te faire prendre des prises de conscience par toi-même». Ce témoignage est celui d’un jeune homme qui s’est retrouvé à trois reprises au cours des dernières années en hébergement transitoire dans une Auberge du cœur, une ressource qui a joué un rôle crucial dans sa vie.

À travers ces stratégies d’accompagnement en milieu de vie, complémentaires aux rôles que peuvent jouer d’autres intervenant.e.s du réseau de la santé et des services sociaux, les intervenant.e.s des Auberges prennent la mesure de l’importance du rôle qu’ils peuvent jouer dans la trajectoire de ces jeunes, pour les aider à se réapproprier leur pouvoir d’agir. Mais les intervenant.e.s nous font part aussi de leur propre sentiment de solitude. Devant le manque de ressources et de services, ils doivent «bricoler», mettre en place différentes stratégies pour combler ce manque, ce qui donne lieu à une multiplicité de pratiques qui varient au gré de leurs propres expériences et des différentes configurations locales de services. Un bricolage somme toute fragile, et qui illustre la nécessité de politiques plus conséquentes en lien avec les enjeux actuels concernant la santé mentale des jeunes.

L’intervention auprès de populations marginalisées et nouvelle gestion publique : renverser la subordination

Depuis les années 2000, le Réseau de la santé et des services sociaux (RSSS) du Québec – ci-après «Réseau» –  se voit transformé par un nouveau paradigme de gestion étatique appelé la « nouvelle gestion publique » (Bellot et al., 2013). Centrée sur la reddition de comptes quantitative et la standardisation des pratiques, cette nouvelle gestion publique serait, selon certains, incompatible avec la qualité des interventions de réseautage, de médiation et d’empowerment (Gonin et al., 2013; Grenier et al., 2017; Pauzé, 2016). L’instauration du paradigme de la nouvelle gestion publique, sous la forme notamment de l’uniformisation et de la standardisation des pratiques, peut favoriser, chez certains professionnels œuvrant dans le RSSS, une invisibilisation de la complexité de leur travail, ainsi que l’impression d’avoir peu d’espace pour décider par eux-mêmes des interventions à réaliser pour accompagner et soutenir les usagers (Dahl, 2009). Par exemple, les exigences administratives et les redditions de comptes du Réseau font en sorte que les professionnels ont l’impression d’avoir de moins en moins de latitude et d’autonomie dans leur travail : « ils ont l’impression que bientôt ils vont se faire dire quoi dire à leurs clients » (Grenier et al., 2016, p.15).

Ce processus d’invisibilisation n’est pas sans évoquer les théories de la reconnaissance, notamment celle de Fraser (2005), qui suggèrent que la culture dominante, par un ensemble institutionnalisé de codes et de valeurs culturelles, peut stigmatiser et discréditer certains groupes en les empêchant de participer, en tant que pairs, à la vie sociale, ce qu’elle nomme un « déni de reconnaissance ». Cette mutation du Réseau, axée sur le rapport entre le coût et l’efficacité des services, suscite des questionnements sur le pouvoir d’agir des professionnels œuvrant auprès des personnes en situation d’itinérance, ainsi que sur la reconnaissance de leurs pratiques dites « souples » ou « silencieuses » pour contourner les obstacles liés à la normativité des instances qui encadrent leurs interventions.

Dans un contexte social et institutionnel où les interventions se voient de plus en plus encadrées par des enjeux administratifs, économiques et légaux, certains membres-praticiens du CREMIS ont soulevé l’idée de réaliser un projet de recherche pour documenter le pouvoir d’agir des professionnels du Réseau. Cet article présente certains constats qui ont émergé d’une étude de cas réalisée auprès de professionnels du Réseau œuvrant dans des équipes en itinérance au sein d’un Centre de santé et de services sociaux (CSSS). Au total, cinq professionnels (4 hommes, 1 femme) de ces équipes spécialisées en itinérance ont décidé de participer au projet de recherche. Certains d’entre eux travaillent auprès de cette population depuis plus d’une quinzaine d’années, tandis que d’autres ont commencé à œuvrer auprès de ces usagers depuis quelques mois.

La notion de « pouvoir d’agir » peut se définir comme le contrôle que peut exercer une personne ou un groupe de personnes sur son/leur environnement par la recherche et l’obtention des ressources matérielles, psychologiques et sociales nécessaires pour atteindre leurs objectifs (Le Bossé, 1998). Cette notion de pouvoir d’agir s’inspire des approches structurelles (Alinsky, 1976; Breton, 1994) et conscientisantes (Freire, 2013) de l’intervention sociale par une prise de conscience et d’action sur les facteurs d’oppression qui affectent les personnes. Le pouvoir d’agir se construit à l’interface des niveaux individuels, communautaires et organisationnels qui s’inter-influencent et qui encadrent le contrôle que les acteurs peuvent exercer sur leur réalité (Ninacs, 2008).

Tant au niveau individuel que collectif, le pouvoir d’agir s’acquiert et se développe progressivement par un transfert d’autorité et un accroissement des capacités et responsabilités des acteurs, dans le but de promouvoir une (re)prise d’action sur leur vie ou leur collectivité (Ninacs, 1995). Il serait la résultante du processus d’empowerment qui s’érige sur un renversement des rapports de force entre des individus, des groupes ou des communautés afin d’établir des relations égalitaires. Cette notion de pouvoir d’agir est particulièrement intéressante dans un contexte de transformation du Réseau, marqué notamment par les exigences administratives et les redditions de comptes, qui vient limiter la latitude et l’autonomie des professionnels, tel que documenté par Grenier et al. (2017).

Déni

Les professionnels rencontrés révèlent que les contraintes institutionnelles, soutenues par le paradigme de la nouvelle gestion publique, posent des défis importants pour leur travail d’intervention, notamment sur la capacité du Réseau de tenir compte de la complexité du phénomène de l’itinérance. L’augmentation de la charge de travail et le roulement de personnel font en sorte que les professionnels ont moins de temps et d’énergie pour prendre en considération l’enchevêtrement des différentes problématiques vécues par les personnes en situation d’itinérance, tel que documentée dans d’autres travaux (Roy et al., 2015; Roy et al., 2007).

Cette augmentation de la charge de travail suscite, selon eux, un roulement de personnel qui les oblige à investir de l’énergie afin de recréer constamment des liens avec de nouveaux acteurs du milieu, ce qui réduit le temps disponible pour accompagner les personnes en situation d’itinérance. Cette logique d’efficience de la nouvelle gestion publique incite les professionnels à agir en urgence, ce qui est contraire, selon eux, à la complexité du phénomène de l’itinérance qui demande plutôt un accompagnement à long terme basé sur l’empowerment et le lien relationnel : «On s’entend que les hôpitaux, ils ne veulent pas avoir de personnes dans les lits. Ils veulent que ça roule le plus possible… Mais les temps d’attente sont de deux ans, donc on ne peut pas rester deux ans avec quelqu’un qu’on ne sait pas d’où [proviennent] ses problèmes de comportements». (Professionnel #1)

Ces contraintes institutionnelles se traduisent, chez les professionnels rencontrés, par une impression de déni de reconnaissance du phénomène de l’itinérance et des stratégies d’intervention nécessaires pour accompagner les usagers. Selon les participants, le cloisonnement des services et la méconnaissance du phénomène de l’itinérance au sein du milieu hospitalier semble à la fois réduire leur autonomie à déployer des interventions adaptées à la réalité des usagers, tout en les contraignant à mettre en place différentes stratégies pour contourner ces difficultés institutionnelles.

À partir de la théorie de la reconnaissance de Fraser (2005), cette tension peut s’expliquer par le fait que le phénomène de l’itinérance semble être relégué à un statut minoritaire au sein du Réseau et qui, par conséquent, doit être pris en charge par des équipes spécialisées, mais aussi marginalisées par les autres professionnels. Ce déni de reconnaissance du phénomène de l’itinérance fait en sorte que les professionnels rencontrés ont l’impression de se retrouver dans une position de subordination à l’égard des autres professionnels du Réseau et de devoir lutter à la fois en leur nom et au nom des usagers afin que ces derniers puissent avoir accès et recevoir des services adaptés à leurs réalité : «Il faut à tout prix que les gestionnaires et que les directeurs se positionnent dans les comités et les tables pour qu’ils parlent de l’itinérance et de ce que l’on fait dans l’équipe. Il n’y a pas que moi qui dois expliquer [l’itinérance] aux autres intervenants, c’est aussi en amont de se positionner plus clairement». (Professionnel #5)

C’est à l’intérieur de ces contraintes institutionnelles que les professionnels disent mobiliser des stratégies de développement de leur pouvoir d’agir afin de venir en aide aux personnes en situation d’itinérance. En accord avec certains travaux (Maton, 2008; Ninacs, 2008), les professionnels révèlent la construction d’une interaction entre le déploiement d’un pouvoir d’agir collectif et individuel afin de contourner les procédures normatives du Réseau. La subordination du phénomène de l’itinérance au sein du Réseau semble inciter les professionnels à « bricoler » afin de trouver les moyens pour déployer des interventions qui prennent du sens pour eux et pour les usagers. Ils disent adopter de nombreuses stratégies individuelles afin de contourner les défaillances du RSSS et faciliter le travail d’advocacy1, telles que de sensibiliser les autres professionnels aux enjeux de l’itinérance, assurer un suivi dans les dossiers ou mobiliser ses contacts personnels.

Si ces stratégies individuelles sont considérées comme étant des pratiques courantes par les professionnels, ils disent toutefois ne pas en parler ouvertement en réunion d’équipe, préférant plutôt discuter dans l’informel de ce pouvoir d’agir qu’ils déploient dans leur travail d’intervention : «L’itinérance, ça rend le travail d’intervention si singulier. C’est un peu du bricolage. Par rapport à une usine qui ferait tout standard, il va y avoir une intervention différente, on va toujours se remettre en question… C’est un peu artisanal». (Professionnel #5)

C’est à partir de cette posture « d’artisan », voire en porte-à-faux avec les procédures normatives du RSSS, que les professionnels disent mettre en place des mécanismes collectifs et individuels leur permettant de développer leur pouvoir d’agir.

Alliances

Du côté du pouvoir d’agir collectif, les professionnels semblent déployer une structure formelle et informelle de solidarité, notamment par la mise en place de rencontres d’équipe, afin de développer une vision commune de l’itinérance et des interventions à mettre de l’avant auprès des usagers. Cette prise de décision collective s’appuie, de façon prioritaire, sur la compréhension des besoins des personnes en situation d’itinérance afin que les interventions choisies soient les plus pertinentes et les mieux adaptées aux réalités des usagers. Lors de ces rencontres, chacun des professionnels est encouragé à partager son opinion, ce qui permet de tenir compte des désaccords individuels : «Les grandes lignes [des interventions] se valident en équipe… Souvent, la rencontre de la semaine permet de vérifier si on s’en va à la bonne place. […] Ça donne lieu à des réflexions sur les besoins qu’on juge qui sont plus prioritaires que les autres, en partageant nos opinions, nos impressions. C’est vraiment un partage d’idées». (Professionnel #4)

Ces espaces collectifs constituent à la fois une stratégie pour faciliter le développement du pouvoir d’agir individuel des professionnels lors de leurs pratiques terrains, ainsi qu’une stratégie d’advocacy à l’égard du Réseau pour favoriser une plus grande reconnaissance de leur expertise professionnelle. Ils témoignent de la richesse, de la pertinence et de la complémentarité à croiser les savoirs des différents professionnels œuvrant auprès des personnes en situation d’itinérance (travailleur-ses sociaux, infirmier-ères, policier-ères, psychologues, médecins, etc.) afin de mieux cerner la complexité des dimensions et des facteurs associés à ce phénomène.

Selon eux, le croisement de ces différentes expertises, notamment entre les professionnels issus des domaines de la santé et du social, permet de poser un regard plus global sur le vécu et la réalité des personnes en situation d’itinérance : «Dans l’équipe, on travaille avec une infirmière et avec un travailleur social pour avoir ce côté bio et psycho-social. Ça évite de faire des raccourcis trop rapides en se disant qu’il a un problème de santé mentale parce qu’il y a peut-être des causes organiques… Donc, d’avoir ces deux visions, c’est important». (Professionnel #1)

Cette expérience collective de partage permet aux professionnels de développer une alliance de travail entre eux, c’est-à-dire un lien de réseautage et de partenariat basé sur la mise en commun des expériences (Denoncourt et al., 2000; Racine, 2000), ainsi qu’un pouvoir d’action pour contourner les contraintes institutionnelles du Réseau. À l’instar de la théorie de Fraser (2005), ce pouvoir d’agir collectif semble constituer une stratégie de reconnaissance pour renverser la position de subordination du phénomène de l’itinérance au sein du Réseau et, ainsi, tenter de rétablir un rapport égalitaire dans les interactions avec les autres professionnels du milieu de la santé, notamment ceux provenant du milieu hospitalier.

Jouer le jeu

Si ce pouvoir d’agir collectif semble constituer à la fois un cadre commun d’intervention et un espace de reconnaissance de l’expertise des membres de l’équipe, les professionnels mentionnent l’importance de créer, au sein de leurs pratiques, un pouvoir d’agir individuel pour adapter les interventions aux besoins et réalités des personnes en situation d’itinérance. Lors des contacts avec les autres professionnels, les participants rencontrés disent avoir recours à des stratégies de négociation et de mise en valeur des usagers afin de favoriser l’accès et le maintien des personnes en situation d’itinérance au sein des différents services.

Par leur stratégie d’advocacy, les professionnels disent jouer le jeu du paradigme de la nouvelle gestion publique en s’appropriant le vocabulaire de managérialisation (par exemple, être capable de « vendre » le dossier des usagers) pour être capables de faire reconnaître, auprès des autres professionnels, la pertinence, voire la nécessité, d’accueillir des personnes en situation d’itinérance au sein de leurs services. Pour ce faire, les professionnels mettent de l’avant leur statut professionnel afin de contrer le « déni de reconnaissance institutionnalisé » (Fraser, 2005) au sein du RSSS et de faire reconnaître les besoins réels des personnes en situation d’itinérance, ainsi que leurs droits fondamentaux d’avoir accès aux services.

Lors des rencontres d’équipe, les professionnels relèvent d’ailleurs l’importance de créer un cadre égalitaire afin que chacun d’entre eux puisse contribuer individuellement, selon leur propre perspective et leur propre discipline, aux réflexions collectives pour favoriser l’accès et le maintien des personnes en situation d’itinérance aux services offerts par le Réseau: «Ça dépend de comment tu amènes les choses et de comment tu défends, comment tu fais de l’advocacy pour tes clients. Ça dépend comment tu vas rester dans le dossier et donner du support à cette équipe-là. C’est plein de petites stratégies qui vont te permettre de donner des services et que la personne ait accès aux services. (Professionnel #1)

Sans se limiter à cette « posture d’expert » (Jouffray, 2014), les professionnels reconnaissent la nécessité, lors des contacts avec les usagers, de construire avec eux les visées et les démarches des différentes interventions afin de favoriser leur pouvoir d’agir sur leur réalité. Ils disent tenir compte de la parole et du vécu des personnes en situation d’itinérance pour développer avec elles les stratégies d’intervention adaptées à leur réalité. Au-delà d’une simple application des décisions collectives, les professionnels mentionnent posséder une marge de manœuvre individuelle pour moduler leurs interventions selon le contexte et les réalités des usagers : «Mais le pouvoir d’agir est limité, entre autres dans le temps. On n’a que huit heures par jour. Mais c’est aussi la limite de l’usager lui-même. Je veux dire, s’il ne veut pas, il faut aussi s’ajuster. Je ne suis pas libre non plus. C’est mon client. C’est pour lui que je travaille». (Professionnel #5)

Cette capacité d’adaptation individuelle, ainsi que la liberté nécessaire qui est octroyée par la direction des équipes pour mettre en place des pratiques créatives, constituent des composantes essentielles du travail des professionnels afin d’intervenir en congruence avec les personnes qu’ils desservent. Le travail collectif d’advocacy pour la reconnaissance du phénomène de l’itinérance au sein du Réseau est ainsi étroitement imbriqué au fait que les professionnels puissent développer leur pouvoir d’agir individuel pour s’adapter aux multiples réalités des personnes en situation d’itinérance.

Espaces communs

L’enchevêtrement des contraintes institutionnelles et de la complexité inhérente de l’itinérance oblige les professionnels à développer des stratégies collectives et individuelles pour mettre de l’avant leur pouvoir d’agir et créer des pratiques créatives adaptées à la réalité des usagers. Si les pratiques des professionnels sont axées sur l’empowerment et l’advocacyafin de permettre le développement du pouvoir d’agir des usagers, cette étude montre que les professionnels mobilisent également des stratégies d’advocacy pour favoriser leur propre pouvoir d’agir au sein du Réseau et d’obtenir les ressources nécessaires pour venir en aide aux personnes en situation d’itinérance. Le développement du pouvoir d’agir collectif des professionnels semble constituer un mécanisme institutionnel favorisant leur reconnaissance au sein du RSSS, ce qui leur permet de mettre en place des pratiques créatives et adaptées à la complexité de l’itinérance.

Concrètement, cette étude illustre l’importance de favoriser le développement de pratiques souples qui permettent aux professionnels de déployer leur pouvoir d’agir individuel afin d’adapter leurs interventions aux différentes réalités des personnes en situation d’itinérance. Pour ce faire, il semble nécessaire de créer des espaces communs de partage entre les professionnels, tels que l’implantation de rencontres officielles entre les différentes équipes du Réseau, et pas seulement celles dédiées à l’itinérance, afin de faire reconnaître la complexité de ce phénomène. Enfin, il semble important de mettre en place des initiatives institutionnelles pour capter l’ensemble du travail d’intervention effectué par les professionnels œuvrant auprès des personnes en situation d’itinérance (et pas seulement sous forme de décompte quantitatif des interventions réalisées) afin de contrer les effets de la nouvelle gestion publique qui tend à limiter leur pouvoir d’agir.

Évaluer la contrainte sévère à l’emploi: travail interdisciplinaire et processus complexes

Selon un médecin pratiquant au Centre de recherche et d’aide pour narcomanes (CRAN)  depuis plus de 15 ans, la décision de reconnaître à un jeune une contrainte sévère à l’emploi  peut finir par s’imposer :   «À un moment donné, tu te dis, bon, lui, c’est quelqu’un qui est apte. Il était jeune, il avait dans la vingtaine. [Tu te dis] : «Je ne suis pas pour le mettre en incapacité permanente» […] Il n’y en a pas de dilemme, au début. Mais c’est à force de signer le [certificat] temporaire… […] Ça a dû me prendre un an, peut-être, pour me décider, pour constater que bon, ce patient-là […] même s’il est jeune, peut-être qu’il est effectivement complètement inapte à avoir un travail.»

Cette évaluation de la contrainte sévère à l’emploi soulève de multiples questions pour des professionnels dont la recommandation peut être déterminante pour l’accès au Programme de solidarité sociale et au barème d’aide de dernier recours plus élevé.1 Une infirmière avec dix ans de pratique au CRAN parle d’un homme avec une longue expérience d’incarcération : «Techniquement, tu vas regarder ce client-là, tu vas dire : «Bien, il a tous ses membres, il a toute sa tête» […] Mais ce client-là, pendant vingt ans, a été incarcéré… Même pour une personne normalement constituée, dans un système où on demande un secondaire cinq puis des capacités sociales de communication, puis d’engagement pour le travail qui est de plus en plus exigeant, ces personnes-là n’ont souvent pas les outils nécessaires pour pouvoir intégrer le marché du travail. Parce qu’à la base, ce n’est pas juste une question financière, c’est aussi : «est-ce que la personne a la capacité, actuellement, de pouvoir travailler?». Parce que dans le fond, […] est-ce qu’une personne peut être apte au travail? Pas juste une fois par mois». 

Une longue expérience de travail éprouvante peut aussi laisser des traces et amener un doute chez le professionnel en charge d’évaluer la capacité à travailler. Selon un travailleur social du CRAN avec cinq ans d’expérience, «Madame M. est une personne qui est assez souffrante, à l’intérieur d’elle-même. C’est une personne qui a travaillé fort, qui a élevé ses enfants […] qui a donné ce qu’elle a pu, puis je la sens très épuisée maintenant, au niveau de la santé physique et psychologique […] elle a fait sa part…»

Ces témoignages sont tirés d’une recherche menée dans les services réguliers du CRAN en 2015 et 2016.2 Le CRAN offre un traitement assisté par la médication aux usagers dépendants des opioïdes, ainsi qu’une gamme de services personnalisés. Les interventions offertes peuvent viser, selon le cheminement de chacun, soit la réduction des méfaits, soit la réinsertion socioprofessionnelle, soit la réhabilitation. Chaque usager est suivi par une équipe interdisciplinaire réunissant au sein de l’équipe traitante un médecin, un infirmier et un intervenant psychosocial.

Cette équipe professionnelle nous a accueillis en 2015 et 2016 afin de réfléchir ensemble à la délicate question de la contrainte sévère à l’emploi pour leurs usagers bénéficiaires de l’aide de dernier recours. Au Québec, un diagnostic médical est nécessaire pour qu’un bénéficiaire de l’aide de dernier recours puisse faire reconnaître une contrainte sévère à l’emploi. Cette contrainte sévère, si elle est validée par le Comité d’évaluation médicale et socioprofessionnelle du Ministère du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale (MTESS), permet, depuis février 2018, de faire passer le revenu mensuel pour une personne seule de 633$ à 1035$ mensuellement, soit un supplément pouvant totaliser 63% du revenu de base sur l’aide sociale.3

Si la reconnaissance finale de la contrainte à l’emploi repose donc sur le MTESS (bien que des recours soient possibles), le certificat médical doit cependant d’abord avoir été délivré par un médecin traitant. Dans le contexte clinique du CRAN, c’est aussi toute une équipe professionnelle interdisciplinaire, incluant infirmiers et intervenants psychosociaux, qui sont potentiellement impliqués dans le processus décisionnel menant (ou pas) à la certification pour contrainte sévère à l’emploi. Et malgré cette volonté de concertation interdisciplinaire, les décisions ne sont pas simples.

Cet article présente quelques-unes des pratiques et réflexions menées au CRAN par les professionnels au sujet de la contrainte sévère à l’emploi, recueillies lors des entretiens individuels et rencontres de groupe en présence des chercheurs. 

Pratiques complexes

Lorsqu’un usager se présente au CRAN pour faire une demande de certification pour contrainte sévère à l’emploi à son médecin traitant, il a le plus souvent en sa possession le rapport médical SR-2100 que le médecin doit remplir et signer. Ce formulaire comporte quelques lignes où le médecin peut inscrire le diagnostic principal et les diagnostics secondaires. Il doit aussi inscrire un code pour certaines limitations fonctionnelles (mobilité réduite, tolérance limitée à l’effort, troubles cognitifs, etc.) Le MTESS a, par ailleurs, établi une liste de «diagnostics évidents» pour évaluer la contrainte sévère à l’emploi. On retrouve, dans cette liste de près de 300 diagnostics, plusieurs syndromes (Asperger, Down, Gilles de la Tourette), plusieurs types de cancer et de dystrophie musculaire, des troubles du spectre de l’autisme, certains types de déficience intellectuelle et aussi quelques diagnostics plus sujets à interprétation, tels que les troubles bipolaires ou la psychose maniaco-dépressive. Pour ces deux derniers diagnostics (et quelques autres), on précise qu’ils doivent être accompagnés de deux critères : la personne diagnostiquée doit avoir 40 ans et plus et «n’avoir aucune expérience de travail rémunérateur pendant les cinq dernières années».4 Si un tel diagnostic dit «évident» est établi et, le cas échéant, que les critères associés sont respectés, la reconnaissance de la contrainte sévère est alors immédiate et permet une admission qualifiée de «simplifiée» au Programme de solidarité sociale. 

Lorsque le diagnostic ne fait pas partie de la liste préétablie de diagnostics évidents, le MTESS procède à une «évaluation approfondie». Le comité d’évaluation médicale est composé d’un médecin et d’un conseiller dans le domaine psychosocial, qui regardent l’ensemble du dossier médical ainsi que les données socioprofessionnelles, incluant des données concernant la situation d’emploi, avant de prendre une décision. Ainsi, un omnipraticien qui souhaite soutenir un usager sans diagnostic évident dans la reconnaissance d’une contrainte sévère à l’emploi et être en mesure de défendre son évaluation auprès du MTESS a intérêt à fournir, que ce soit par écrit ou de vive voix, les informations qu’il détient sur les facteurs psychosociaux pouvant entraver la capacité à l’emploi de cet usager.

Dans la foisonnante littérature scientifique s’étant attardée à la certification pour incapacité à l’emploi, il est reconnu qu’il s’agit d’une pratique médicale complexe, devant prendre en compte plusieurs déterminants sociaux de la santé (DSS) (Falvo, 2013; Loisel et al., 2014; Nordby et al., 2011). Nous empruntons ici la définition des DSS de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), c’est-à-dire «les circonstances dans lesquelles les individus naissent, grandissent, vivent, travaillent et vieillissent, ainsi que les systèmes mis en place pour faire face à la maladie» et qui ont le potentiel d’influencer la santé des individus (OMS, 2018). 

Dans le contexte de la certification pour contrainte sévère à l’emploi, tenir compte des DSS dans sa pratique signifie donc tenir compte du fonctionnement actuel du système de santé et des mécanismes de redistribution du système d’aide sociale, mais aussi des conditions matérielles de vie d’un individu, de ses comportements, de sa biologie particulière et de facteurs psychosociaux (OMS, 2005). Qui plus est, cela implique de tenir compte du fait que ces déterminants ont des conséquences différentielles sur la santé d’un individu selon sa position dans différentes hiérarchies sociales (selon, par exemple, le genre ou l’origine ethnique) (AMC, 2012; Solar et al., 2010). En clair, prendre en compte les DSS dans sa pratique équivaut à tenter, au meilleur de ses connaissances et de ses possibilités, de contrer les effets néfastes sur la santé d’un individu qui présente une vulnérabilité particulièrement accrue à divers facteurs sociaux. Bien que la prise en compte des DSS soit reconnue par l’OMS comme une stratégie porteuse pour améliorer la santé des patients et des populations, le défi demeure cependant de l’intégrer dans les pratiques professionnelles (CMFC, 2015). 

Pour les professionnels du CRAN, comme pour tout omnipraticien responsable d’évaluer la capacité à l’emploi, cet acte médical de certification est rendu difficile en raison de la complexité diagnostique et de l’incertitude liée au pronostic (Engblom et al., 2011; Foley et al., 2013 ; Letrilliart et al., 2012). En accord avec les recommandations de l’OMS et de nombreuses associations médicales (AMC, 2012, CMFC, 2015), l’évaluation de la contrainte à l’emploi au CRAN se base bel et bien sur la prise en compte de nombreux DSS. Néanmoins, le défi demeure de taille, car bien que les professionnels travaillant au CRAN suivent le plus souvent les usagers sur de longues périodes – ce qui s’avère facilitant pour avoir un portrait global de sa situation –  les usagers sont souvent aux prises avec des troubles concomitants, rendant le processus d’évaluation de la contrainte à l’emploi tout sauf évident.

Le tremplin

Plusieurs critères guident le travail de l’équipe au CRAN lorsque vient le temps d’évaluer une demande pour contrainte sévère à l’emploi. Les professionnels évaluent tout d’abord l’état de santé physique et mental de l’usager. Pour la clientèle du CRAN, cela implique de tenir compte également des effets secondaires du traitement à la méthadone. Chez certains usagers occupant un emploi, la prise de méthadone peut ne présenter aucun effet secondaire incapacitant alors que, dans d’autres cas, projeter l’usager dans l’orbite du travail avec des effets secondaires importants est perçu comme dangereux et irresponsable de la part des professionnels. Chaque situation doit donc être évaluée judicieusement. 

Les usagers du CRAN présentent, par ailleurs, des portraits de symptômes complexes qui exigent des professionnels qu’ils soupèsent les effets potentiellement négatifs de leur recommandation. Les professionnels du CRAN expriment leur désir «de ne pas nuire» à l’usager, conceptualisant la contrainte sévère à l’emploi comme une arme à double tranchant. Une des craintes est de favoriser une consommation «désorganisante» en accordant un supplément de revenu, voire, dans certains cas, de «financer la consommation». Parmi les autres craintes exprimées, on retrouve celles de déresponsabiliser l’individu, ou de nuire à son estime personnelle en entravant son accès au marché de l’emploi. Ces mêmes professionnels notent toutefois que l’augmentation de revenus associée à la contrainte sévère à l’emploi peut réduire le stress, stabiliser les symptômes dépressifs et la consommation, voire diminuer des activités criminelles de subsistance, dans certains cas. 

Le professionnel peut opérer ainsi non seulement une évaluation des effets potentiels sur plusieurs déterminants de la santé, mais effectuer une évaluation de type économique. Il peut juger que le coût social et économique d’une reconnaissance de contrainte sévère à l’emploi et d’un supplément de revenu à l’usager serait moindre que celui du statu quo, considérant les conséquences probables du maintien de l’usager dans la pauvreté. Ces conséquences peuvent comprendre l’aggravation des problèmes de santé mentale menant à une augmentation de la consommation, avec des effets néfastes, tels le retour en situation d’itinérance ou la (ré)incarcération. 

Le professionnel pourra en outre juger que ce supplément de revenu est le tremplin dont la personne a besoin pour se refaire une santé physique et psychologique et se réinsérer socialement. Les professionnels rencontrés ont dit être régulièrement témoins des effets positifs d’une augmentation de revenus sur la qualité de vie des usagers : diminution de l’anxiété, stabilisation de la consommation, mobilisation, engagement dans un projet qui fasse sens pour eux et amélioration de l’estime de soi et de la qualité de vie.

La «capacité à travailler»

La littérature sur les pratiques de certification montre que celles-ci varient non seulement en fonction des tableaux cliniques, mais aussi selon le milieu de pratique, la formation reçue, les expériences professionnelles, le genre et les valeurs et représentations sociales des médecins relativement aux inégalités sociales (Arrelov et al., 2005; Bremander et al., 2011). Elles varient également selon l’âge, l’ethnicité ou le niveau socio-économique du patient et selon la crédibilité accordée à son récit (Stigmar et al., 2010; Wainwright et al., 2015). Des constats qui ne sont pas étrangers aux données recueillies au CRAN.

Dans le contexte de l’évaluation de la contrainte sévère à l’emploi au CRAN, on constate d’abord qu’une série de critères socioéconomiques sont pris en compte. On parle ici, par exemple, de l’âge avancé de la personne, de son faible niveau de scolarité ou de la présence d’un casier judiciaire, qui sont associés à une plus grande difficulté à se (ré)insérer professionnellement et ce, particulièrement s’il n’y a pas d’historique d’emploi. 

Entrent ensuite en ligne de compte des critères a priori plus subjectifs, basés sur la motivation perçue chez l’usager. On parle ici d’usagers devant «prouver leur bonne volonté», «être investis dans leur suivi», «être motivés à s’en sortir». En fait, les professionnels expliquent manquer d’informations au dossier de l’usager pour pouvoir juger de son historique d’emploi. Dans ce contexte, on pallie à ce manque en voulant être témoin de l’incapacité à travailler de l’usager au fil des suivis, afin de pouvoir témoigner de ses tentatives de réinsertion sur une longue période. En parallèle, on considère nécessaire d’établir un lien de confiance avec l’usager afin de pouvoir a posteriori défendre la décision de contrainte sévère à l’emploi devant le médecin de l’aide sociale chargé de vérifier le dossier. Les professionnels préfèrent ainsi ne pas se fier uniquement à la parole de l’usager. Ils souhaitent évaluer eux-mêmes la situation sur une période suffisante, quitte à signer des certificats d’incapacité temporaire à répétition en attendant de se convaincre de la contrainte à l’emploi.

Comme en témoignent les extraits d’entrevues cités au début de ce texte, les évaluations reposent aussi sur les valeurs portées par les différents professionnels. Les professionnels du CRAN partagent, par exemple, une certaine lecture des inégalités sociales. De façon unanime, ils disent être témoins du fait que le montant de base alloué à l’aide sociale n’est pas suffisant pour leurs usagers pour vivre de façon décente. Ce manque à gagner est identifié comme un facteur nuisant à la santé tant physique que mentale des usagers, ceux-ci se retrouvant en permanence en «mode survie». 

Ces professionnels expriment aussi une certaine impuissance. À leurs yeux, faire reposer l’évaluation de la contrainte à l’emploi sur les professionnels de la santé les empêche de jouer pleinement leur rôle de soignant. Une infirmière nous explique que, pour elle, cette situation est équivalente à demander au monde médical de pallier les revenus insuffisants d’une partie de leur clientèle. Et puisque les revenus de base à l’aide sociale sont insuffisants pour chacun des bénéficiaires, comment discriminer entre celui qui devrait avoir droit à la contrainte sévère et celui qui n’y aura pas droit? 

Face à ce dilemme, ce sont différentes valeurs qui influencent les décisions. On retrouve, par exemple, des idéaux de justice envers les travailleurs pauvres ou envers «la société en général qui paie pour ces personnes», qui peuvent amener des réticences à signer une contrainte sévère à l’emploi pour un usager chez qui on ne percevrait pas de «motivation à travailler». L’engagement dans un parcours d’emploi, avec échecs à répétition, devient dès lors un critère dans l’évaluation de la contrainte sévère à l’emploi. 

Les professionnels sont par ailleurs plutôt loquaces sur la valeur accordée au travail dans la société – une valeur phare lorsqu’il s’agit d’évaluer la contrainte sévère à l’emploi – de même que sur l’employabilité des usagers du CRAN. Plusieurs perçoivent le travail comme le meilleur moyen de réinsertion sociale, permettant de briser l’isolement, d’avoir une meilleure qualité de vie et une meilleure estime de soi. Néanmoins, ils prennent soin de distinguer l’«aptitude au travail» de l’«employabilité». Pour certains usagers, une situation d’emploi peut avoir un effet désorganisant et il faut donc éviter le piège du retour en emploi à tout prix. En outre, les professionnels savent que la pauvreté extrême peut, en elle-même, rendre difficile la recherche d’emploi puisqu’elle enferme la personne dans un cycle de survie, l’empêchant de se projeter dans l’orbite du travail. Ils constatent aussi que la combinaison de l’aide sociale et du travail à temps partiel n’est pas encouragée dans le système actuel, ce qui force à exclure du marché de l’emploi une personne qui ne serait pas en mesure de se rendre au travail cinq jours sur cinq (en raison, par exemple, de ses traitements de substitution).

Dans d’autres cas, la perception de la contrainte sévère à l’emploi comme étant une mesure non transitoire peut teinter les décisions. On peut craindre, en effet, que reconnaître cette contrainte ne nuise à la réinsertion, en cristallisant une situation de non-emploi et en changeant la perception qu’a l’usager de lui-même. Bien qu’on soit conscient que rien, en théorie, n’empêche une personne avec contrainte sévère à l’emploi de (ré)intégrer le marché du travail éventuellement, cette mesure est le plus souvent perçue comme «permanente» (un terme d’ailleurs utilisé sur le formulaire SR-2100). Pour éviter de chroniciser une situation de non-emploi, on semble donc attendre d’être convaincu que l’usager «n’est vraiment pas employable» avant de reconnaître une contrainte sévère. Une pratique qui, si elle est justifiée sur le plan de l’évaluation, a néanmoins le potentiel d’avoir des effets anxiogènes sur l’usager en attente d’une reconnaissance de sa contrainte sévère à l’emploi et de priver de ce droit des usagers qui auraient une contrainte à l’emploi à durée indéterminée.

Histoires réduites

Le travail en équipe interdisciplinaire effectué au CRAN est crucial dans l’évaluation de la contrainte sévère à l’emploi. La plupart des usagers voient en effet leur médecin environ aux trois mois, principalement pour ajuster leur prescription de méthadone, mais voient sur une base plus régulière les autres professionnels du CRAN (infirmier et intervenant psychosocial) associés à leur dossier. Considérant ce suivi plus régulier et la plus grande disponibilité de ces professionnels pour discuter des conditions de vie, des différents stresseurs et du parcours de vie de l’usager, il n’est pas étonnant de constater que l’évaluation d’un médecin puisse être amenée à changer suite aux discussions avec le reste de l’équipe. Des craintes peuvent être dissipées par certains éléments de contexte (notamment en lien avec la consommation) et des historiques d’emploi peuvent être reconstitués en collant ensemble les informations obtenues par chacun. En somme, une évaluation psychosociale de la contrainte à l’emploi de la personne peut être faite en combinant les regards de chacun. 

Malgré tout, les professionnels du CRAN doivent manier «l’art de l’interprétation» pour mettre en balance leurs savoirs scientifiques et expérientiels avec les histoires uniques de chacun des usagers (Beaulieu, 2016). Face à cette complexité, les professionnels rencontrés au CRAN ont développé des stratégies pour évaluer la contrainte sévère à l’emploi : prise en compte de plusieurs déterminants sociaux de la santé pour tenter d’évaluer le pronostic et l’impact de cette certification au meilleur de leurs connaissances, consultation en équipe interdisciplinaire pour tenter d’avoir le meilleur portrait possible de la situation et, dans certains cas, discussions ouvertes avec l’usager afin de déconstruire le stigmate associé à un diagnostic justificatif d’une contrainte sévère et continuer de travailler à sa réinsertion sociale lors de cette période potentiellement transitoire. 

Néanmoins, les récits de pratique montrent que les tiraillements, chez les médecins au premier chef, demeurent présents lorsqu’il s’agit d’évaluer la contrainte sévère à l’emploi. Ces tiraillements trouvent leur source, entre autres, dans le sentiment qu’ils ont le devoir de pallier un filet social insuffisant et dans la tâche qui leur est dévolue de devoir réduire des histoires de vie complexes à des formulaires diagnostiques qui seront, en dernier ressort, repris par des professionnels du MTESS n’ayant aucune connaissance approfondie de l’usager et de sa situation particulière. 

En somme, si les professionnels du CRAN ont, grâce à leur équipe interdisciplinaire, développé l’art de tenir compte de nombreux DSS dans l’évaluation de la contrainte sévère à l’emploi, ils font face à un processus administratif qui, au final, leur semble dépersonnaliser l’évaluation médico-psycho-sociale qu’ils ont pris soin de faire. Dans le contexte actuel où l’écart entre le montant de base alloué à l’aide sociale et celui alloué aux bénéficiaires de l’aide de dernier recours ayant une contrainte sévère à l’emploi se creuse (MTESS, 2017), l’heure semble donc à la prise de parole et au dialogue pour faire reconnaître l’avantage du travail interdisciplinaire lorsqu’il s’agit de pratiques professionnelles complexes, telles que l’évaluation pour contrainte sévère à l’emploi.

Créativité sociale en temps de crise : Savoirs et engagement dans un centre sociocommunautaire autogéré à Barcelone

Le 11 juin 2011, un collectif de voisins de La Bordeta, un quartier barcelonais, investit l’ancien complexe industriel Can Batlló, suite à un ultimatum lancé à la mairie en 2009 : « Si en juin 2011 les pelleteuses ne s’activent pas dans Can Batlló, nous y rentrerons et construirons l’espace public et les équipements dont nous avons besoin » revendique la Plateforme « Can Batlló est pour le quartier »1. Les enjeux autour de cet espace urbain ne sont pas nouveaux. Cette ancienne usine de textile du XIXe siècle était en activité jusqu’aux années 1960, le site accueillant, par la suite, une multitude d’entreprises et de petits ateliers au cœur de ce quartier ouvrier. En 1976, le Plan général métropolitain y prévoit espaces verts et équipements publics et en 2006, une proposition de réaménagement urbain est approuvée par la mairie. Outre un parc et une vingtaine d’équipements, ce projet prévoit environ mille logements, dont la moitié sont des logements sociaux. Deux cents petites entreprises sont déplacées pour l’occasion dans une zone périphérique. En 2008, l’explosion de la bulle immobilière, qui touche particulièrement la Catalogne, paralyse ce projet d’envergure. 

La Plateforme est créée en 2009, mais prend sa source dans trente-cinq ans de mobilisation du milieu associatif local. Elle est composée principalement de membres d’associations de voisins, d’activistes issus du mouvement Okupa2 ou du 15-M3 qui occupent la même année les places publiques de villes espagnoles, mais aussi de résidents du quartier n’ayant pas un profil militant. C’est à ce collectif hétéroclite que les pouvoirs publics municipaux cèdent le Bloc Onze, un bâtiment, puis d’autres annexes de Can Batlló pour éviter une occupation incontrôlée4. En 2017, Can Batlló est un centre sociocommunautaire autogéré doté d’un auditorium, d’une bibliothèque populaire et de deux centres de documentation – l’un sur les mouvements sociaux, l’autre sur les questions féministes et LGBTQ. Il y a également des espaces polyvalents (pour des expositions, ateliers ou réunions), des espaces dédiés aux activités physiques (mur d’escalade, ping-pong, etc.), un espace consacré à l’imprimerie et aux arts graphiques et un espace enfants-famille. S’ajoutent des jardins communautaires, une charpenterie, un atelier pour les infrastructures du bâtiment, un atelier mécanique pour les deux roues, un espace de rencontre-bar et une microbrasserie. Une coopérative d’habitation est en construction tandis qu’une école alternative et des cuisines collectives sont en projet. 

L’étude du cas Can Batlló s’inscrit dans le cadre d’une étude comparée Québec-Catalogne menée au CREMIS sur l’État social et l’impact des pratiques de travail/organisation communautaire sur les inégalités sociales5. Ces pratiques concernent le champ de l’aménagement urbain et de l’habitation. Lors de l’enquête de terrain à Barcelone durant l’hiver 2016, nous nous sommes intéressés à différentes formes d’intervention communautaire et à des initiatives collectives qui prennent le relai d’institutions publiques. Des personnes s’organisent à la marge pour répondre à différents besoins dans un contexte de récession économique et de restriction budgétaire (Leclercq et al., 2017; Subirats et al., 2015; Lloret Gual, 2015). Si les analyses de l’État social se cantonnent souvent à l’action publique, il est également intéressant de prendre en compte les actions collectives qui peuvent prendre la forme, entre autres, de la défense de droits, de revendications, de manifestations et d’occupations. Celles-ci ont en commun d’être des actions concertées impliquant une intention consciente (Cefaï, 2007). C’est le cas à Can Batlló qui peut être vu (selon Hector, membre de La Ciutat invisible6 impliqué à Can Batlló) comme « l’expression de l’émancipation d’un quartier pour résoudre ses besoins » en matière d’infrastructures et d’accès à des ressources comme le logement. 

Le fonctionnement de Can Batlló repose sur une base autogérée, largement autofinancée et en constante négociation avec les pouvoirs publics relativement bienveillants. Les pratiques autogestionnaires ont une longue tradition en Espagne et en Catalogne en particulier, où les courants libertaires revêtent une importance historique. L’adhésion à ces pratiques déborde largement ces cercles politiques. Jaume, un retraité qui s’investit dans ce lieu, donne ainsi cette définition : « Pour nous, l’autogestion c’est décider de manière autonome ce que nous voulons faire, comment et quand nous voulons le faire ». Cette autogestion se réalise à travers un « assembléarisme », c’est-à-dire, des assemblées décisionnelles qui se veulent, selon la Plateforme, horizontales, inclusives et transparentes7

Cet article se concentre sur le croisement des savoirs à Can Batlló, une thématique qui ne faisait pas partie des questionnements initiaux de la recherche, mais qui a émergé au fil des observations.8 Les savoirs sont considérés ici comme un ensemble de connaissances acquises, d’expériences et de savoir-faire. Leur croisement se fait au niveau individuel (quand les individus puisent parmi leurs différents savoirs) et au niveau collectif où les différents savoirs sont mis en commun. Les savoirs les plus saillants qui se dégagent des entrevues et des pratiques observées sont les savoirs militants, les savoirs techniques ou professionnels et les savoirs disciplinaires ou académiques9. Ces savoirs sont traités ici en lien avec les parcours des personnes interviewées, la mémoire collective et les rapports de pouvoir.

Savoirs et parcours

Les personnes rencontrées vont de la figure locale présente dans toutes les luttes, à des individus plus réservés s’impliquant ponctuellement. Toutes ont cependant en commun le fait de mobiliser différents savoirs acquis au long de leurs études, leur vie professionnelle et leur engagement militant. Par exemple, Marta, dans la vingtaine, donne de son temps au café-bar de Can Batlló en matinée lorsque c’est plus tranquille, ce qui lui permet de mener ses études à la maîtrise en anthropologie en même temps. Elle est par ailleurs diplômée d’une maîtrise en politiques sociales et médiation communautaire et travaille en tant qu’intervenante dans le milieu de l’éducation populaire, où elle coordonne des projets d’apprentissage du catalan. Au cœur de sa démarche pédagogique, il y a l’idée, selon elle, que « le savoir n’est pas axé autour d’un professeur, il est redistribué entre les personnes qui participent aux rencontres ». Ce principe se retrouve dans le projet d’école-atelier Eines (« Outils ») qu’elle est en train de monter à Can Batlló. Des outils d’acquisition et de partage des savoirs, principalement techniques, seront proposés. Selon elle, ce sera à la fois un moyen de s’ouvrir sur le quartier en proposant des ateliers, de répondre à des besoins concrets et de « casser le rôle d’usager par une implication ». Pour ce projet, elle s’inspire de savoirs académiques et professionnels qu’elle a acquis au cours de son parcours. Ses expériences professionnelles dans le milieu associatif local et le fait qu’elle écrive occasionnellement dans une revue engagée lui confèrent une certaine légitimité. C’est également pour elle une source de connaissances et de savoir-faire complémentaires, au croisement des savoirs académiques, professionnels et militants.  

Paco, dans la cinquantaine et vétéran du milieu Okupa, est également à l’origine du projet Eines. Can Batlló l’a intéressé compte tenu de son implantation dans le quartier et de l’hétérogénéité des personnes qui le fréquentent. Mécanicien, il propose des ateliers aux jeunes du quartier pour réparer leurs deux-roues et met ainsi à disposition un savoir technique tout en étant – temporairement – l’unique salarié du site. Il coordonne la « brigade » de chômeurs en formation envoyée par le service d’emploi de Barcelona Activa pour la réalisation de travaux d’infrastructure. Pour ce faire, il puise dans son savoir militant pour mobiliser ces personnes et régler des conflits sur les chantiers. Jaume, dans la soixantaine et retraité de l’industrie chimique, mobilise aussi un savoir militant qu’il a acquis avec son engagement antifranquiste, puis avec son implication dans les associations de parents d’élèves et dans l’association des voisins du quartier. Cela lui donne une légitimité à la fois au sein de Can Batlló et vis-à-vis de la mairie et un savoir-faire, notamment en matière de négociation. Quant à Marina (dans la trentaine), elle met en pratique ses études de bibliothéconomie au service de la Bibliothèque populaire de Can Batlló. Ne trouvant pas d’emploi, elle est venue faire un stage par hasard et se dit conscientisée par cette expérience. C’est également le cas de Pau et des jeunes diplômés en architecture au chômage qui ont créé la coopérative de travail La Col. Ces architectes s’impliquent dans Can Batlló et dans la coopérative de logement La Borda qui s’y trouve, au même titre que deux enseignants qui s’impliquent dans le projet d’école alternative Arcadia en mobilisant leurs savoirs militants, disciplinaires et pédagogiques en lien avec « l’école libre et autogérée », tout en assumant l’animation des assemblées. Pour ce qui est du coopérativisme, il y a un philosophe-chimiste de formation, comptable de profession et activiste (Hector, dans la quarantaine) qui développe cette expertise au sein de la Ciutat invisible. La liste des personnes impliquées est longue, des personnes qui, si elles n’ont pas d’important capital économique, ont du capital culturel (diplômes) ou du capital social (militant surtout). 

La disponibilité des personnes engagées dans Can Batlló ne peut être détachée de l’articulation des temps sociaux liés à la sphère du travail salarié, aux études et à la sphère domestique. Être étudiant, à la retraite ou au chômage permet une relative disponibilité, comme dans le cas du bénévolat et de l’action militante en général (Gagnon et al., 2002; Buscatto, 2009; Sawicki, 2003). Ne pas avoir d’enfants en bas âge facilite également ce type d’engagement, tout comme la pénurie d’emplois en temps de crise peut donner davantage de temps pour s’impliquer dans de telles initiatives. Ce contexte peut être l’occasion, particulièrement pour de jeunes diplômés au chômage ou précaires, de s’organiser collectivement et de créer des structures (comme La Col ou La Ciutat invisible) afin de s’assurer un revenu et des débouchés professionnels avec des emplois peu rémunérés, certes, mais qui se veulent une alternative au travail salarié. On assiste ainsi à une professionnalisation et à un repositionnement de l’engagement militant et des savoirs attenants. Ces dynamiques expliquent en partie la porosité des différents savoirs mutualisés dans ce type d’expérience commune.   

Savoirs et mémoires

La porosité entre les différents savoirs est également ressortie en constatant la place que prennent les récits collectifs dans les entrevues individuelles. Ces récits collectifs sont le reflet de savoirs militants qui s’imprègnent à la fois d’une mémoire collective, souvent associée à du savoir profane, et de l’histoire comme discipline académique. Les personnes interrogées n’opèrent pas de distinction explicite entre ces deux types de savoir, les discours étant fluides et les références brouillées. Jaume, par exemple, raconte les réunions clandestines sous Franco, puis son implication dans les associations de parents d’élèves dans les années 1980. Au tournant des années 2000, alors que ses enfants sont à l’université, il s’implique dans les luttes des assemblées de voisins. Il s’intéresse alors à « la question urbaine » et « aux problèmes sociaux du quartier ». Il parle de la lutte « échouée » du Centre social de Sants autour du projet de réaménagement de la gare, ainsi que des assemblées qui se mobilisent autour du harcèlement immobilier (« mobbing ») qui consiste à faire pression sur des personnes âgées pour récupérer un logement ou un commerce pour le convertir en appartement touristique ou boutique « branchée ». 

Ces luttes auront un écho dans les mouvements concernant les problèmes des jeunes en matière de logement ainsi que les victimes des hypothèques au début des années 2000. Plus récemment, il y a aussi la tentative d’expulsion du squat Can Vies occupé depuis 1997, avec le slogan « Tout un quartier en soutien aux émeutiers » et la reconstruction symbolique des murs arrachés par les pelleteuses. Jaume évoque également l’histoire industrielle et ouvrière de Can Batlló, du quartier et de Barcelone, avec l’enrichissement de la bourgeoisie catalane et la naissance du mouvement anarchiste et des associations ouvrières. Il revient sur les associations de voisins, clandestines pendant le franquisme, qui jouent un rôle clef lors de la transition démocratique et qui sont devenues des acteurs incontournables des politiques publiques (Hache, 2005). 

Jaume, tout comme d’autres personnes interviewées, donne un sens à l’expérience collective qu’est Can Batlló en l’inscrivant dans une dimension sociohistorique, parfois mythique. Ce savoir militant se nourrit de l’expérience vécue de la ville de Barcelone et de ses quartiers malmenés par l’industrie du tourisme, la spéculation immobilière et la gentrification. Sur un même registre, les membres du projet coopératif et autogéré La Ciutat invisible, qui se donnent comme objectif la construction d’alternatives professionnelles au travail salarié et précaire, créent et diffusent du contenu critique par le biais de monographies rigoureuses fondées sur la mémoire collective et l’histoire, dans le but de générer des processus de transformation politique et sociale (La Ciutat invisible, 2010). Ce savoir se situe à la croisée des savoirs militants, professionnels et disciplinaires. On ne saurait le qualifier d’« académique » puisque La Ciutat invisible est un lieu de production de savoir situé en dehors de l’Université, même si la plupart de ses membres y ont été formés. Le fait que Can Batlló puisse être considéré comme un « lieu d’apprentissage » (Marta) est révélateur de la place qu’occupent les savoirs. Le fait qu’ils soient mobilisés et mis en commun dans un espace d’expérimentation à la marge des institutions publiques peut expliquer en partie leur porosité. 

Savoirs et pouvoirs 

Porosité et mutualisation des savoirs ne signifient pas pour autant inexistence de rapports de pouvoir à Can Batlló. Ceux-ci ressortent notamment quand on s’intéresse à la répartition des tâches ou à la division du travail10. Pour reprendre la métaphore de Jaume, à propos du fonctionnement du centre « Tu es le bras, je suis l’autre bras. Je suis les yeux, toi le nez. Nous sommes un corps unique ayant différentes fonctions ». Dans cette vision organiciste, qui peut masquer les rapports sociaux en jeux – dont les rapports de genre – chaque personne est vue comme faisant partie d’un tout. Comme le constate Esteban (2015), à Can Batlló, il existe une répartition des tâches entre travail productif et reproductif, le care. Par exemple, lors d’un atelier mécanique, selon Marta, la seule femme présente s’occupait des fauteuils roulants et d’accompagner les nouveaux participants. Selon elle, les « savoirs techniques de la vie quotidienne sont délégués » aux personnes qui maîtrisent ces savoirs. Cela concerne surtout « les travaux qui génèrent, qui impliquent plus de technique » (par exemple, l’électricité, la menuiserie, le mécanique ou la photographie) et qui sont « plus associés dans l’imaginaire à des tâches masculinisées ». C’est en partant de ce constat qu’elle s’est lancée dans le projet d’école-atelier Eines, évoqué plus haut. S’il ressort une certaine conscientisation quant aux rapports de genre et que certains, comme Jaume, se disent « politiquement actifs » à ce sujet (par exemple, par l’alternance homme/femme dans les tours de parole aux assemblées), il reste encore, selon Marta, « beaucoup de travail ».

La pluralité des savoirs mobilisés à Can Batlló renvoie à l’hétérogénéité qui est souvent mise en avant par les personnes impliquées. Il s’agit d’un espace intergénérationnel et ouvert sur le quartier avec une hétérogénéité aux niveaux idéologique et politique : des personnes provenant des syndicats, des associations de voisins, de la paroisse, du milieu du squat et libertaire, du 15-M et du milieu indépendantiste, entre autres. Le dénominateur commun semble être d’avoir une « conscience sociale » et un objectif commun. L’union des différentes sensibilités serait une force, selon Jaume : « Peut-être qu’il y a différents chemins, mais la route pour y arriver est tellement longue qu’il vaut mieux y aller ensemble ». Deux pôles principaux d’action se dégagent néanmoins : le mouvement associatif local autour de l’Association des voisins et voisines du quartier de Sants, née dans la clandestinité en 1997, et le mouvement « alternatif », lui-même hétérogène, mais qui comprend principalement des activistes du milieu Okupa ou issus du 15-M

Cette différenciation recoupe deux pôles générationnels, avec les personnes dans la soixantaine impliquées dans l’association de voisins percevant parfois les squatters comme « leurs enfants ». Entre ces deux pôles, on relève une reconnaissance mutuelle, une mise en commun des savoirs militants et une certaine interdépendance. L’association de voisins « vieillissante » a besoin de se renouveler, tant au niveau du membership que des pratiques et du savoir militant, en particulier du savoir-faire. S’il est parfois moqué avec bienveillance, le fonctionnement en assemblée décisionnelle peut ainsi fournir des méthodes et des outils participatifs qui sont repris dans le cadre associatif traditionnel. Le deuxième pôle, autour du mouvement alternatif, peut être perçu comme « antisystème » par les pouvoirs publics et une frange de la population et a besoin des associations de voisins qui leur donnent une caution et un pouvoir de négociation avec la mairie. Cette interdépendance peut générer des rapports de pouvoir – par exemple, les personnes plus près de l’administration possédant plus d’information – et des tensions sur la manière de concevoir certaines choses, dont la place des services publics. Ces rapports de pouvoir croisent des rapports sociaux d’âge et de statut social. Même si les plus jeunes sont perçus parfois par les plus vieux comme leurs enfants, ils ne bénéficient pas de la même protection sociale. Si la précarisation est généralisée, elle touche surtout les plus jeunes. 

Comme mentionné précédemment, les personnes qui s’impliquent à Can Batlló sont avant tout des personnes à capital culturel (diplômes) et social (militantisme) relativement élevés et donc détentrices de savoirs disciplinaires et militants. Par contre, dans un contexte de généralisation de la précarité, elles sont dotées de relativement peu de capital économique. Les personnes les plus précaires et marginalisées et les personnes immigrantes, pourtant présentes dans le quartier, semblent ne pas s’impliquer et peu fréquenter cet espace. L’accessibilité et l’inclusivité sont en débat à Can Batlló, un espace où la dimension affinitaire est fortement présente. Des mesures sont prises pour tenter d’élargir le cercle des participants. Par exemple, des visites sont organisées de la part d’immigrants inscrits au cours de catalan et les activités proposées sont diversifiées. Le fonctionnement en assemblée, qui s’appuie sur la prise de parole devant le groupe, peut être une barrière pour des personnes maîtrisant moins bien la langue ou disposant de moins de capital culturel et social. S’impliquer dans de telles expériences demande du temps, mais aussi certains savoirs et savoir-faire. Même si « cela peut s’apprendre » – selon les mots d’un des participants – il demeure un des enjeux de Can Batlló.  

Savoirs et frontières

La porosité des savoirs constatée à Can Batlló peut être reliée à plusieurs éléments. Tout d’abord, les personnes rencontrées puisent parmi leurs connaissances, expériences et savoir-faire acquis au long de leurs parcours, sans établir de distinctions entre ces types de savoir. D’autre part, il s’agit d’un cadre non institutionnel ou non professionnel qui permet et encourage cette porosité. La mutualisation qui en découle est source de créativité sociale en temps de crise. Une créativité sociale qui se comprend en fonction des conditions sociopolitiques et de l’interaction de variables individuelles, groupales et situationnelles (Llobet Estany, 2004).  

Une telle expérience a certains impacts en termes de réduction des inégalités sociales sur les dimensions matérielle (par exemple, accès au logement ou à une formation), relationnelle (créer du lien, briser l’isolement) et décisionnelle (le principe au cœur de l’autogestion). Mais sous d’autres aspects, des rapports de pouvoir – en fonction du genre, de l’âge et de la diversité de profils, notamment – sont présents, étant reliés, entre autres, à la détention et à la distribution des savoirs. Ces contradictions sont débattues à Can Batlló, mais ne sont pas ce qui caractérise en premier cette expérience autogestionnaire. Elles sont néanmoins à prendre en compte pour éviter une perception trop idéalisée de la réalité. 

À propos d’ambivalences, on peut également s’interroger sur le fait qu’une telle expérience, qui prend le relai d’un État social fragilisé en temps de crise, puisse tendre paradoxalement à entériner le démantèlement de l’État social lui-même. Si ce genre d’initiative remplit le rôle de services publics de proximité dans certains domaines, sous la forme, par exemple, de services bibliothécaires, de programmes de formation, de logement ou de garderie, cela peut être vu comme une version alternative à moindre coût en termes d’infrastructures et de ressources humaines. Pour Marta cependant, contrairement aux services publics, la « coresponsabilité » et le « sentiment d’appartenance » sont les clefs de cet « espace commun ». 

S’intéresser à ce genre de pratique d’action collective qui se développe à la marge des institutions publiques apparaît comme un moyen de mieux saisir les frontières d’un État social en train de se redessiner (Leclercq, Ballester, Llobet, 2017b); un État social qui ne se borne pas qu’à l’action publique, mais qui se déploie également à travers ces formes d’action collective. Ceci se construit dans un contexte entrouvrant des brèches à l’expérimentation qui s’appuie sur une pluralité de savoirs pour des réponses collectives aux problèmes sociaux. 

Naissance du Mouvement Jeunes et santé mentale : c’est fou la vie, faut pas en faire une maladie !

C’est fou la vie, faut pas en faire une maladie !1

Selon l’Institut canadien d’information sur la santé, « la prévalence des problèmes de santé mentale au Canada est la plus grande chez les jeunes et les jeunes adultes ». Entre 2007 et 2014, « les taux de visite aux services d’urgence et d’hospitalisation en raison de troubles mentaux chez les enfants et les jeunes ont augmenté de 45 % et de 37 %, respectivement » (ICIS, 2015). « C’est important d’en parler, pour aller chercher l’aide nécessaire », recommandent les célèbres porte-paroles de Bell cause pour la cause. Soit. Mais de quel type d’aide parle-t-on?

Tous les jours, les intervenant.e.s des secteurs de la santé, des services sociaux, de l’éducation et des organismes d’action communautaire autonome doivent composer avec les difficultés et la souffrance de milliers de jeunes et de leurs familles. Dans leur recherche du meilleur soutien possible, ils et elles se retrouvent de plus en plus devant l’austère rareté de ressources humaines et financières, l’explosion de diagnostics psychiatriques et l’abondance de médicaments psychotropes.

Comment expliquer cette augmentation fulgurante du nombre de jeunes « patients » et le fait qu’ils et elles doivent prendre de plus en plus de médicaments, de plus en plus tôt dans leur vie et ce, de plus en plus longtemps, voire toute leur vie? Est-ce que les difficultés des jeunes sont « mieux diagnostiquées » qu’avant ou sont-elles, au contraire, inutilement ou mal diagnostiquées? Comment sont vécues ces interventions médicales et psychiatriques par les jeunes et leurs proches? Sont-elles adéquates?

Ces questions sont complexes et au cœur des enjeux que pose le phénomène de médicalisation. (Note 2) Or les réponses ne sont pas toutes tracées et demandent à ce qu’un vaste mouvement citoyen s’en saisisse, afin qu’elles ne soient pas mises de côté. C’est ce que propose de soulever le Mouvement Jeunes et santé mentale, à l’initiative du Regroupement des Auberges du cœur du Québec (RACQ), du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale du Québec (RRASMQ) et de l’Association des groupes d’intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ).

Dérapage en cours

En processus – et parfois au bout d’un processus – de désaffiliation, les trajectoires de vie des adolescents, adolescentes et jeunes adultes hébergés par les Auberges du cœur du Québec sont marquées par un cumul de décrochages qui témoignent d’une précarisation, voire d’une rupture des liens sociaux (René et al., 2007). Ils et elles ont été « décrochés » de la famille, d’un logis stable, de l’école, du marché du travail, de l’espace social et politique. L’approche globale préconisée dans les Auberges du cœur et le milieu communautaire jeunesse place les préoccupations et les potentialités de ces jeunes au centre de leurs démarches vers un plus grand bien-être et une plus grande autonomie.

Au travers des trente dernières années, les profils des jeunes accueillis par les Auberges du cœur ont considérablement changé. Avec la persistance des inégalités socioéconomiques, l’asphyxie du système scolaire, la précarisation du marché de l’emploi, le tournant punitif des mécanismes d’assistance sociale et l’inaccessibilité croissante au logement pour les jeunes en situation de précarité et de pauvreté, les intervenant.e.s nous parlent d’un « alourdissement » des réalités vécues par les jeunes. Force est de constater que la marche à monter s’est agrandie pour ceux et celles qui cognent aujourd’hui à la porte des Auberges du cœur. Il devient ainsi de plus en plus difficile pour ces jeunes de « s’en sortir » et pour les intervenant.e.s de les accompagner. Les séjours d’hébergement s’allongent, parfois se répètent, la continuité des liens avec l’Auberge persiste, mais l’intégration socioéconomique et l’affiliation à la communauté et à la cité sont de plus en plus ardues.

Souvent qualifiés de « multi-problématiques », ces jeunes prennent en plein visage l’inadéquation des services sous le règne de la gestion technocratique de la question sociale : potentiels « clients » ou « patients » de tous les services spécialisés (justice, toxicomanie, emploi, formation, santé physique et mentale, etc.), pourtant presque aucune option autre que le milieu communautaire ne leur permet d’atterrir, d’aborder leur situation d’une perspective globale et de reprendre du pouvoir sur leur vie. « Incasable », mais traversant toutes les « cases », le témoignage de la plupart des 3000 jeunes hébergés chaque année par les Auberges du cœur parle d’insécurité, d’angoisse et d’une profonde solitude. En filigrane, les diagnostics en santé mentale et la psychiatrie prennent de plus en plus de place dans la réalité des jeunes, soulageant pour certains leur dure réalité autant qu’ils ajoutent un poids supplémentaire dans la complexité des situations vécues et le chemin à parcourir pour s’en sortir. Les recours à certains usages élargis des psychotropes servent-ils à pallier certaines déficiences du réseau de la santé et des services sociaux (CEST, 2009)?

Une enquête interne auprès des Auberges du cœur du Québec a révélé que pour plus de la moitié des Auberges, de 40 à 70 % de leurs résidant.e.s prennent de la médication en lien avec un diagnostic en santé mentale. Les principaux diagnostics sont le TDAH, l’anxiété et la dépression. Parmi les familles de médicaments les plus présentes, on retrouve les neuroleptiques ou antipsychotiques, les stimulants du système nerveux central et les antidépresseurs. En l’espace de dix ans, les statistiques internes indiquent que les « problèmes de santé mentale » chez les résident.e.s ont augmenté de 176 %.

Les Auberges du cœur du Québec sont des ressources d’hébergement communautaire autonome accueillant des jeunes de 12 à 30 ans à risque ou en situation d’itinérance. Ouvertes 7 jours par semaine, 24 heures par jour, 365 jours par année, les Auberges du cœur sont des milieux de vie offrant le gîte et le couvert, une écoute active, un soutien et un accompagnement.

Plus largement, au Québec, deux fois plus de jeunes de 12 à 18 ans prennent des antipsychotiques comparativement à il y a dix ans (Cousineau, 2016). La province consomme par ailleurs 35 % des médicaments prescrits au Canada en lien avec un diagnostic de trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH) (ISQ, 2013). Une étude de 2004 relevait quant à elle que de 20 à 36 % des jeunes de 12 à 17 ans hébergés en centre jeunesse reçoivent une médication psychotrope (Lafortune, Laurier et Gagnon, 2004). Dans tout le Canada, « un jeune sur 12 a reçu un médicament pour traiter les troubles anxieux ou de l’humeur ou un antipsychotique en 2013-2014 ». Des pressions externes influencent-elles le choix de prendre ou non des neuromédicaments (CEST, 2009)?

Tout indique que la multiplication des diagnostics et des prescriptions de médicaments aux jeunes est affaire courante, surtout chez des populations particulières des milieux défavorisés (Duffy et al., 2005). Une recension d’études montre d’ailleurs que l’on prescrit de plus en plus tôt dans la vie (0-5 ans), de plus en plus deux ou trois médicaments en même temps et de plus en plus longtemps, voire toute la vie (Dallaire et al., 2012). Or, il y a peu de données sur l’efficacité et la sécurité des médicaments psychotropes utilisés pour les jeunes (Bonati et Clavenna, 2005; Vitiello, 2007) et encore moins sur les effets à long terme de leur utilisation (Thomas et al., 2006).

S’inquiéter de cet état de situation ne signifie surtout pas que l’on nie les difficultés vécues par les jeunes et leur entourage, ni l’apport de la médication pour plusieurs. Il s’agit plutôt de reconnaître que l’attention grandissante mise sur le diagnostic et ce qui l’entoure (symptômes, comportements dérangeants, etc.) vient détourner l’attention qui doit être portée, au moins tout autant, sur le contexte et l’environnement entourant les comportements (Grover, 2002; Kean, 2004), afin de ne pas nier les déterminants sociaux de la santé.

Dès lors, il est légitime de se demander si de plus en plus de difficultés scolaires, familiales, relationnelles, économiques, existentielles, etc., ne sont pas devenues des pathologies à traiter avec des moyens pharmacologiques. Devons-nous craindre un véritable dérapage en cours avec des conséquences fort négatives à long terme pour les jeunes?

La médication a sa place, mais elle prend toute la place!

Progrès de la science pour certains, transformation des normes sociales ou encore forme de contrôle social et d’oppression pour d’autres, l’extension de la médicalisation des problèmes sociaux et des difficultés personnelles des jeunes interpellent le RACQ, le RRASMQ et l’AGIDD-SMQ depuis de nombreuses années.

Au printemps 2016, appuyées par la Fondation Béati, ces trois organisations ont réalisé une vaste consultation auprès de 50 organismes, 150 personnes intervenantes et 160 jeunes de 12 régions du Québec.2 Les personnes et groupes consultés ont été invités à partager leurs observations, expériences, questionnements et pistes de solution au regard de la hausse des diagnostics psychiatriques et de l’usage de médicaments psychotropes chez les jeunes, de l’accès aux services de santé mentale et des différentes visions ou approches en santé mentale (biomédicale, critique, biopsychosociale, entre autres).

Par la suite, le 15 avril 2016, les trois regroupements ont tenu le Forum « Jeunes et santé mentale : Pour un regard différent », en présence de 160 personnes issues des groupes et regroupements d’action communautaire autonome des secteurs jeunes, santé mentale, itinérance, femmes, promotion et défense des droits en santé mentale, ainsi que des chercheurs et des membres du réseau public. Cet évènement a permis aux participant.e.s de partager leurs expériences et observations en vue de développer des revendications communes et de tisser des solidarités. De l’indignation, un fort désir de changement et un appel à un débat public en sont ressortis. Parmi les messages clés : « La médication a sa place, mais elle prend toute la place! »

Parmi les principaux constats discutés lors du Forum, l’observation généralisée de la hausse des diagnostics et de l’usage de médicaments psychotropes chez les jeunes. Cet aspect prendrait effectivement de plus en plus de place dans l’intervention et les parcours des jeunes. Selon les participant.e.s, trop souvent les difficultés, les souffrances et les étapes ou épreuves dites « normales » de la vie sont médicalisées, sans suivi approprié.

La médicalisation peut être définie comme un processus par lequel des problèmes non médicaux prennent une définition médicale, sont traités comme des maladies ou des désordres physiques et psychiques en préconisant l’intervention avec des moyens médicaux pour les résoudre (Cohen et al., 2001).

En l’absence de services psychologiques gratuits dans des délais raisonnables, les services médicaux/psychiatriques constituent souvent la seule option accessible. Dans ce contexte, le rôle du diagnostic prend des dimensions alarmantes et constitue souvent le passage obligé pour avoir accès à des services de soutien, alors qu’il ne serait pas essentiel à la compréhension des difficultés exprimées. La majorité des jeunes estiment que le diagnostic tombe trop rapidement, que la médication est la seule solution proposée, sans qu’ils se sentent écoutés et respectés. Or ce diagnostic a un effet d’étiquette, de stigmate, et parfois même un effet identitaire, par lequel des jeunes en viennent à s’identifier au diagnostic reçu.

Parfois, ces diagnostics sont posés en situation de crise et ensuite, rien! Certains auraient tout simplement eu besoin de parler et d’être écoutés, mais le manque de gratuité et les difficultés d’accès aux thérapies et aux approches alternatives entraînent un système à deux vitesses. Certains nous ont dit : « Ce n’est pas dans six mois ou un an que j’ai besoin de voir un psychologue, c’est maintenant! » Or, le délai d’attente peut aller jusqu’à deux ans, nous a-t-on rapporté. La médication reste donc le premier et souvent le seul choix du professionnel de la santé et son recours est banalisé. Qui plus est, les jeunes et leurs proches n’ont pas ou ont très peu d’informations sur les diagnostics et la médication (effets, dosage, combinaison, sevrage, polyconsommation, effets secondaires), ce qui augmente les risques associés aux mauvais usages.

De plus, l’accès aux services publics est pour la majorité une course à obstacles et d’importantes préoccupations ont été soulevées quant au respect des droits, notamment le droit à l’information, le droit au consentement aux soins libre et éclairé et le droit à l’accompagnement. Les jeunes ont exprimé avoir peu de liberté de choix dans le continuum de services et avoir le sentiment d’être « embarqués » dans des procédures dont les tenants et les aboutissants sont gérés et décidés par des adultes.

Dans ce contexte fortement médicalisé, il est apparu lors du Forum que la place faite aux pratiques alternatives et psychosociales s’effrite à un rythme inquiétant. L’approche biomédicale de la santé mentale et des souffrances sociales et psychiques des jeunes semble s’être imposée comme principale grille d’évaluation et d’intervention aux premières lignes du système de santé québécois.

Le Forum « Jeunes et santé mentale : Pour un regard différent » est venu asseoir les bases de revendications communes à partir des pistes de solution identifiées par les personnes intervenantes et les jeunes ayant participé à la consultation. À l’automne dernier, ces pistes ont été confortées lors d’une rencontre de convergence et ont donné lieu à une Déclaration commune ayant donné naissance au Mouvement Jeunes et santé mentale (note 4).

En phase avec l’Association américaine de psychiatrie et son Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DMS), le modèle biomédical s’appuie sur le primat des hypothèses génétiques et des déséquilibres biochimiques du cerveau pour expliquer les problèmes de santé mentale et y faire face.

Accès, reconnaissance, respect

La mission du Mouvement Jeunes et santé mentale (MJSM) est de lutter contre la médicalisation des difficultés des jeunes et ses effets, d’où le slogan : « C’est fou la vie, faut pas en faire une maladie! » Il est actuellement coordonné par des jeunes ainsi que par des groupes d’action communautaire autonome de différents secteurs (santé mentale, jeunesse, éducation, pairs aidants, travail de rue). En 2017, le MJSM est soutenu par plus de 115 organisations via leur appui à la Déclaration commune.

Quatre revendications sont portées par le Mouvement :(1) L’accès gratuit à des services d’aide et de soutien psychosociaux et alternatifs à la médication psychiatrique pour les jeunes et les proches et ce, sans que les services soient conditionnels à un diagnostic en santé mentale. (2) La reconnaissance de l’expertise des jeunes et leur participation égalitaire sur toute question qui les concerne, notamment dans l’élaboration, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques et plans d’action. (3) Le respect et la garantie de l’exercice du droit à l’information, du droit à la participation au traitement, du droit à l’accompagnement et du droit au consentement aux soins libre et éclairé pour tous les traitements liés à la santé mentale. (4) La mise en place par le gouvernement d’une commission permettant un débat de société et des pistes de solution sur la médicalisation des problèmes sociaux des jeunes.

Émanant du processus de consultation et de concertation collectif détaillé plus haut, les militant.e.s du Mouvement Jeunes et santé mentale sont d’avis que la mise en œuvre de ces actions constitue la première étape essentielle pour répondre aux enjeux que pose la médicalisation des difficultés des jeunes.

Or il est préoccupant de constater que les actions ministérielles ne prennent pas en compte les interrogations et préoccupations des acteurs du terrain et du milieu de la recherche sur la place de plus en plus grande des médicaments psychotropes utilisés dans le traitement de problèmes associés à toutes les étapes de la vie, notamment le passage à la vie adulte. Que ce soit dans la plus récente Stratégie jeunesse ou le tout dernier Plan d’action en santé mentale, on ne trouve aucune trace de ces enjeux. Malgré la volonté de mieux arrimer les services pour les jeunes et quelques passages sur la primauté de la personne, l’approche biomédicale est consacrée comme le modèle de référence en matière de santé mentale, au détriment de l’approche globale et des nombreuses pratiques alternatives qui peinent à être reconnues et développées sur le terrain.

N’est-il pas reconnu dans la Politique de santé mentale du Québec (1989) que la santé mentale des individus et d’une population est multidimensionnelle et conjugue des aspects tant biologiques que psychodéveloppementaux et contextuels ou environnementaux?

Répondre adéquatement aux difficultés vécues par les jeunes est une question incontournable, une question que nous ne pourrons, en tant que société, éviter encore longtemps. Car on ne peut pas faire qu’une lecture individuelle et biomédicale de la souffrance et des difficultés que vivent ces milliers de jeunes. Adopter une approche globale, s’attaquer aux conditions de vie de ces personnes et offrir une diversité de réponses aux problématiques qu’elles vivent semble, d’entrée de jeu, une posture plus raisonnable que de proposer la médication comme solution unique, voire magique. Il est incontournable de se demander collectivement, dès lors : comment entreprendre un changement global de pratique et de paradigme afin de mieux répondre aux difficultés vécues par les jeunes et de mieux les prévenir? L’action collective et la mobilisation citoyenne apparaissent comme la meilleure façon de favoriser un tel changement.