Dans les années 1990, le Québec a créé des centres de recherche intégrés à des établissements de services sociaux (Sallée, 2022 ; Godrie, 2023), en s’inspirant d’un modèle historiquement associé au champ biomédical à travers les hôpitaux universitaires (Eldeman et al., 2018). Ce modèle part du principe que la collaboration et le partenariat entre une université et un hôpital facilitent l’intégration des connaissances scientifiques aux pratiques et améliorent les services rendus. Les hôpitaux universitaires sont présents dans différents pays, notamment en Angleterre (French, Ferlie et Fulop, 2014) et en Australie (Eldeman et al., 2019 ; Eldeman et al, 2022a ; Eldeman et al, 2022b), ainsi que dans d’autres provinces canadiennes comme en Ontario (King et al., 2016).
L’originalité du Québec est d’avoir étendu ce modèle au domaine social, une situation qui n’a pas d’équivalent ailleurs. En octroyant la désignation de centre affilié universitaire (CAU) à des CLSC et celle d’institut universitaire (IU) à des centres de services sociaux plus spécialisés (ex. centres jeunesse), le gouvernement québécois a permis à certains établissements de déployer une mission spécifique en lien avec la recherche, le développement des pratiques d’intervention et la formation des professionnels-les (MSSS, 2005). Ce contexte institutionnel a donné naissance à la recherche sociale en milieu de pratique qui se distingue, notamment, par une plus grande proximité entre acteurs (chercheurs-euses, praticiens-nes, gestionnaires et personnes concernées par la recherche) et la reconnaissance des différents types de savoirs (scientifiques, pratiques et expérientiels) (Rhéaume, 2009 ; Suárez-Herrera, White et Battaglini, 2013 ; McAll, 2017).
Cette enquête explore les particularités de cette forme de recherche à travers le cas du Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté (CREMIS), fondé en 2004 au CLSC des Faubourgs au centre-ville de Montréal. Elle interroge de manière centrale les effets qu’ont exercé les politiques publiques sur la recherche sociale dans ce contexte singulier. Elle poursuit plus spécifiquement trois objectifs : 1) faire la genèse des désignations universitaires du domaine social en prêtant une attention particulière à celle de CAU ; 2) reconstruire et analyser la trajectoire d’un centre de recherche rattaché à un CAU en utilisant le CREMIS comme étude de cas ; et 3) expliciter les pratiques de recherche et les retombées associées à cette désignation à partir de cet exemple.
Pour répondre à ces objectifs, la démarche menée utilise l’approche théorique de la socio-histoire de l’action publique (Payre et Pollet, 2013). À la fois compréhensive, inductive et empirique, cette approche invite à saisir les politiques publiques par les acteurs qui les font exister et insiste sur l’importance d’historiciser les interventions par l’État pour en montrer les aspects contextuels et construits. Cette approche s’intéresse, entre autres, aux processus de mise en administration et d’institutionnalisation et à la construction des catégories de l’action publique (Dubois, 2003 ; Zimmermann, 2003).
Sur le plan méthodologique, l’enquête suit la stratégie qualitative de l’étude de cas (Yin, 2018) et s’appuie principalement sur deux corpus de données : 57 documents administratifs tirés des archives du CREMIS et 21 entretiens individuels semi-dirigés menés avec des personnes ayant occupé ou occupant encore une fonction au centre. Pour étoffer la mise en contexte, 5 entretiens supplémentaires ont été réalisés avec des informateurs-rices possédant une connaissance approfondie du milieu des CAU (n = 26 au total). Les entretiens ont tous fait l’objet d’une analyse thématique à l’aide du logiciel NVivo.
Les résultats permettent de retracer finement le parcours du CREMIS et les multiples transformations survenues dans son environnement au fil du temps. Deux processus, simultanés et convergents, ressortent plus particulièrement de l’analyse : d’une part, la centralisation progressive du système de santé et de services sociaux ayant modifié à maintes reprises l’affiliation organisationnelle du centre et, d’autre part, la sanitarisation de la recherche sociale via laquelle les catégories usuelles de la recherche en santé (populations cibles, données probantes, pratiques de pointe, etc.) ont été appliquées aux désignations universitaires du domaine social.
Ayant vu le jour en 2001, le CLSC des Faubourgs est l’un des six centres affiliés universitaires originaux. À l’époque, ce CLSC s’est appuyé en grande partie sur sa collaboration avec une équipe partenariale de recherche, le Collectif de recherche en itinérance (CRI), pour obtenir sa désignation universitaire. Le CREMIS a été mis sur pied en 2004 au sein de cet établissement pour assurer la mise en œuvre scientifique de sa désignation de CAU. Le centre a adopté sa thématique de recherche axée sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté lors de sa création. Dans le contexte de la réforme Couillard en 2004, le CREMIS a été rapidement intégré au CSSS Jeanne-Mance, issu du regroupement de plusieurs CLSC et CHSLD. En 2015, dans le contexte de la réforme Barrette, le centre a changé à nouveau de cadre organisationnel et rejoint le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, lui aussi issu de la fusion de plusieurs établissements (CSSS, centre jeunesse, centres de réadaptation, etc.). La réforme Dubé et la création de Santé Québec en 2024 ont marqué le parachèvement de cette centralisation (Plourde et Moore, 2023).
Ce premier processus a entraîné le déclin des CLSC et du mode d’organisation des services (ancrage territorial, approche communautaire, etc.) à l’intérieur duquel les CAU avaient été formés initialement. D’un établissement local de quelques centaines d’employés-es, le CREMIS est passé à un établissement d’un peu plus d’un millier d’employés-es, puis à un établissement de plusieurs milliers d’employés-es. À chaque réforme, le centre a dû revoir ses repères organisationnels et établir de nouvelles relations avec les gestionnaires et les équipes de professionnels-les en place. La centralisation a aussi eu un effet uniformisant sur les désignations universitaires elles-mêmes, la plus récente loi sur la gouvernance du système de santé et de services sociaux ne retenant qu’une seule désignation dans le domaine social, celle d’institut universitaire, et faisant ainsi disparaître le statut de CAU.
Le parcours du CREMIS met en évidence que ce resserrement des désignations universitaires s’inscrit sur un temps long. Le statut de CAU, non pas considéré comme un modèle de recherche différent et légitime, a plutôt eu tendance à être traité comme une phase préparatoire en vue de devenir un institut. Cette autre désignation vient cependant avec des exigences additionnelles, davantage calquées sur la recherche en santé, notamment le fait d’évaluer des technologies et des modes d’intervention à partir de données probantes et de contribuer au développement de pratiques de pointe dans un secteur en particulier. L’extension de ces normes et concepts au domaine de la recherche sociale renvoie à un processus de sanitarisation (Fassin, 2000 ; Pelchat, Gagnon et Thomassin, 2006 ; Delage et Roca i Escoda, 2018) où les politiques publiques, par mimétisme, ont reproduit les paramètres dominants de la recherche en santé.
Ce second processus a engendré une série de tensions entre différentes conceptions de la recherche en milieu de pratique : entre une recherche descendante et ascendante, entre une approche ciblée et globale, entre un savoir expert et des savoirs situés, entre les « meilleures pratiques » et des pratiques réflexives, etc. Comme l’illustre cette enquête, la sanitarisation a forcé les acteurs de la recherche sociale à manœuvrer à l’intérieur de ces tensions et à adopter des stratégies pour faire leur place dans un univers historiquement dominé par la recherche médicale.
Le CREMIS a emprunté des voies alternatives qui l’ont amené à développer un modèle de recherche distinct. En privilégiant une approche transversale des inégalités sociales, ce centre a voulu éviter de se limiter à un programme ou à une population cible. À contre-courant du paradigme des données probantes, il a toujours défendu l’utilité de la recherche critique pour stimuler la réflexivité des professionnels-les et faire progresser les pratiques d’intervention. Il a également été un pionnier en matière de co-construction, la reconnaissance et le croisement des différents types de savoirs (scientifiques, pratiques et expérientiels) étant au fondement de sa démarche épistémologique depuis ses débuts.
Ce modèle de recherche lui a permis de poursuivre des visées précises en lien avec la réduction des inégalités sociales. Au regard des pratiques d’intervention, le CREMIS a documenté et mis en valeur des
approches alternatives, méconnues ou ignorées, ayant le potentiel de diminuer les inégalités en contexte d’intervention. Il a également contribué à améliorer des pratiques davantage établies, en les rendant plus sensibles aux rapports sociaux inégalitaires, et il a participé au transfert de pratiques novatrices, en insistant sur la réflexivité et la capacité des professionnels-les à adapter leurs interventions aux situations et aux besoins des personnes concernées. Le centre a aussi créé de nombreux espaces d’échanges et initié des relations entre des acteurs de différents milieux (réseau public, milieu communautaire, etc.) qui, sans la recherche, n’auraient pas nécessairement entretenu de liens entre eux. Enfin, en cohérence avec sa posture engagée tournée vers l’action, il a développé un discours critique sur les inégalités sociales pouvant servir à alimenter le débat public et la réflexion collective sur ces enjeux.
En somme, cette enquête montre que la désignation de centre affilié universitaire a laissé au CREMIS les marges de manœuvre suffisantes pour lui permettre de construire son propre modèle de production des connaissances. Les contours plus malléables de cette désignation et les exigences différentes à son endroit, comparativement au statut d’institut, ont favorisé une réappropriation inventive de cette catégorie de l’action publique par les acteurs. Cette institutionnalisation plus flexible a soutenu la floraison d’une diversité de pratiques et de conceptions de la recherche, incluant la recherche critique à l’intérieur des institutions. Dans le contexte de l’implantation de la nouvelle loi sur la gouvernance du système de santé et de services sociaux et de la disparation de la désignation de CAU, il apparaît essentiel de préserver cette diversité pour profiter pleinement des potentialités de la recherche sociale en milieu de pratique.
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- Jean-Vincent Bergeron-Gaudin
- Ph. D., chargé de cours, École de travail social, UQAM