Mieux comprendre l’itinérance en région: précarité résidentielle et mobilité interurbaine – une étude exploratoire (2015)

Aude Fournier, Marie-Claude Rose, Roch Hurtubise et Christopher McAll

Cette recherche s’intéresse à l’itinérance en région en ciblant la question de la mobilité géographique de personnes en situation de précarité résidentielle, ainsi que la réponse des acteurs institutionnels et communautaires face à cette mobilité. Cette recherche a posé les questions suivantes: quel est le rapport aux lieux habités chez les personnes qui vivent une situation de précarité résidentielle? Quelles sont les rationalités sociales constitutives de leurs déplacements géographiques? Quels rôles les acteurs institutionnels et communautaires jouent-ils dans ces parcours? Quelles sont les initiatives et les pistes d’action pour mieux accompagner les personnes dans la recherche d’un lieu de vie significatif? Cette recherche exploratoire privilégiant une méthodologie mixte vise à contribuer à la réflexion sur des initiatives et pistes d’action pour mieux accompagner les personnes dans la recherche d’un lieu de vie significatif.

Le point de départ est une ville moyenne du Québec où se trouve un centre d’hébergement d’urgence qui a constitué la porte d’entrée pour documenter les trajectoires des personnes en situation de précarité résidentielle du milieu. La réalité socioéconomique de cette région, l’identification de la migration interville comme un enjeu de l’intervention et de concertation, ainsi que l’important afflux de personnes sans domicile en provenance de l’extérieur faisait de ce contexte urbain régional un terrain intéressant pour documenter l’expérience de mobilité des personnes en situation de précarité résidentielle.

Tribunaux de santé mentale: procédures, résultats et incidence sur l’itinérance (2014)

Sue-Ann MacDonald, Céline Bellot, Marie-Ève Sylvestre, Andrey-Anne Dumais Michaud et Anik Pelletier

En 2012, la Commission de la santé mentale du Canada a publié sa première stratégie canadienne en santé mentale.Leur rapport Changer les orientations, changer des vies: Stratégie en matière de santé mentale pour le Canada présente un constat alarmant sur les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale: elles sont surreprésentées dans le système de justice et cette tendance semble être en hausse. Une des principales recommandations du rapport mentionne l’importance d’augmenter le nombre de programmes en matière de déjudiciarisation des personnes présentant des problèmes de santé mentale au sein du système correctionnel et d’augmenter l’utilisation des tribunaux de santé mentale(TSM). En effet, les programmes de déjudiciarisation (comprenant les TSM) et de justice restaurative ont été cités comme des mesures permettant de rediriger les personnes avec des problèmes de santé mentale impliquées dans le système de justice en fournissant l’accès aux services,aux traitements et aux supports nécessaires.

Le but de la recherche présentée dans ce rapport était d’explorer les procédures et les effets d’un tribunal de santé mentale le Programme d’accompagnement Justice –Santé mentale (PAJ-SM), situé à la cour municipale de Montréal. En particulier, l’objectif était d’étudier son impact sur la prévention et la réduction de l’itinérance. Bien que les TSM se multiplient au plan national, on en connaît peu sur les points d’entrée, la nature et la portée des interventions judiciaires, la collaboration interprofessionnelle et intersectorielle, les expériences des personnes et des acteurs-clés, et enfin, si de telles formes d’intervention améliorent la qualité de vie et l’impact sur l’itinérance (chronique, aigu,prévention). En somme, ce projet a voulu bonifier les connaissances et examiner les effets sur les personnes qui sont en situation d’itinérance ou à risque basé sur des «pratiques prometteuses».

L’équipe de recherche a conduit une étude utilisant une méthodologie mixte s’étalant de février 2013 à mars 2014. Spécifiquement, des entrevues semi-structurées avec vingt participants du TSM et onze acteurs-clés de l’équipe multidisciplinaire du TSM furent réalisées. Également, plus de 125 heures d’observation participante ont été effectuées. Pendant ces heures, l’équipe de recherche a observé les réunions d’équipe, le déroulement dans la salle d’audience et les membres de l’équipe individuellement.Au niveau quantitatif, afin de connaître les trajectoires sociodémographiques, judiciaires et les antécédents en santé mentale des personnes accusées, des données ont été recueillies à partir de 100 dossiers de cour entre 2008 (début du TSM) et 2012. En outre, il sera démontré que les personnes en situation d’itinérance sont surreprésentées dans le TSM et tendent à avoir des trajectoires judiciaires et de santé mentale moins linéaires. Par conséquent,elle sont du mal à fonctionner dans cet environnement rigide où tout se déroule à un rythme rapide et manquant fréquemment de ressource en matière de santé et services sociaux.Enfin, dans plus de la moitié des dossiers étudiés les accusations furent retirées, abandonnées ou un verdict de non-responsabilité criminelle (NRC) fut émis. Ainsi, 52% des dossiers ne sont pas criminalisés, ce qui questionne la pertinence de la judiciarisation des personnes accusées aux prises avec des problèmes de santé mentale.

En espérant que cette étude pourra contribuer à enrichir la littérature dans le domaine des TSM au niveau canadien.

Prendre sa place au Québec : pratiques alternatives de mobilisation auprès de familles immigrantes en HLM (2014)

Isabel Heck

À une ère de fortes coupures dans les services sociaux où la pression pour une plus grande efficacité des interventions s’accentue et où un défi important consiste à joindre des clientèles dites « vulnérables », un organisme communautaire réussit, contre vents et marées, à mobiliser des familles immigrantes vivant en situation d’isolement, en investissant dans le développement de liens de confiance et de relations humaines. L’organisme Participation et entraide familiale (PEF) a été fondé par une résidente d’origine africaine d’un grand complexe de logements sociaux à Montréal. Sa mission consiste à favoriser l’insertion des familles immigrantes dans leur milieu de vie. Il intervient dans un environnement où se côtoient des personnes provenant de 70 pays différents et travaille dans des domaines aussi diversifiés que l’éducation, le rapprochement interculturel et intergénérationnel, le développement de compétences et les saines habitudes de vie. Comment la PEF réussit-elle à faire participer une population aussi diversifiée et qui a la réputation d’être difficile à joindre?

À travers une étude ethnographique menée dans le cadre d’un stage postdoctoral à l’équipe PRAXCIT (Pratiques de participation citoyenne dans la recherche et l’action sur les inégalités sociales) du Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté (CREMIS), Isabel Heck a analysé la pratique de la PEF et en a dégagé quatre éléments qui composent la clef de son succès. 1) Un travail innovant de proximité qui s’est développé à partir d’une pratique informelle et qui est basé sur le savoir d’expérience de l’intervenante de milieu, 2) le développement de liens significatifs avec les résidents se rapprochant d’un rapport familial plutôt que professionnel, 3) une approche souple et globale qui s’ajuste aux besoins et capacités d’agir des résidents, 4) une relation d’aide réciproque attentive aux enjeux de la « face ». La présentation et l’analyse de ces quatre éléments sont suivies d’une courte discussion de la pertinence, des défis et de l’intérêt de cette approche pour mieux mobiliser des populations difficiles à joindre.

La recherche s’est réalisée dans un esprit de coconstruction des connaissances, en collaboration avec Pierre Langlois (organisateur communautaire au Centre de santé et des services sociaux Jeanne-Mance) et en partenariat avec la PEF.

Analyse d’une démarche de mobilisation/réflexion tenue au sein de la Table de concertation « Autour des familles Grand Plateau » (2014)

Isabelle Morissette, Isabelle Laurin, Jean-François René

La démarche présentée dans ce document s’inscrit dans la programmation de recherche de l’équipe de recherche sur les Pratiques de participation citoyenne dans la recherche et l’action sur les inégalités sociales (PRAXCIT) du Centre affilié universitaire du CSSS Jeanne-Mance. Les chercheurs de cette équipe se consacrent à recenser, expérimenter ou valoriser différentes pratiques de participation citoyenne, informelles ou formelles dans la recherche et l’action sur les inégalités sociales.

C’est dans ce contexte que la Table Autour des familles Grand Plateau a été sollicitée par Jean-François René et Isabelle Laurin pour participer à une démarche conjointe de recherche conjointe visant à réfléchir à la participation des familles du Plateau à la vie citoyenne.

Ce document rend compte de cette démarche ayant eu cours entre les mois d’avril et septembre 2013. Dans un premier temps, nous présentons la posture et les intentions de départ de l’équipe de recherche. La deuxième partie expose le contexte dans lequel évolue la Table de même que ses motivations initiales à réfléchir à la mobilisation. Les moments importants de cette démarche de mobilisation y sont également présentés. La troisième section pose un regard analytique sur la question de la mobilisation des familles et de l’action collective au sein de la Table. Quatre grands questionnements y sont soulevés pour lesquels des perspectives théoriques, de réflexion et d’action sont apportées.

Le logement comme facteur d’intégration sociale pour les personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale participant au Projet Chez Soi à Montréal (2013)

Henri Dorvil et Sarah Boucher Guèvremont

Depuis une vingtaine d’années, au Canada tout comme en Europe et aux États-Unis, l’itinérance est de nouveau apparue comme un important problème social en raison de son aggravation, de la diversification des groupes touchés et de la détérioration des conditions de vie des personnes itinérantes (Mercier, Fournier, Racine, 1994; Laberge et al, 1995; Toro, 2007; Brousse, Firdion, Marpsat, 2008). Les études épidémiologiques constatent par ailleurs uneforte prévalence des problèmes de santé physique (Hwang et al., 2005; Hwang et al., 2011), la présence d’une surmortalité comparable à celle des populations dans les pays en voie de développement (Hwang, 2000; Larimer et al., 2009)ainsi qu’une forte prévalence des problèmes de santé mentaleau sein de la population itinérante (Fortier, Thibaudeau, Campeau, 1998; Frankish, Hwang, Quantz, 2005; Fazel et al., 2008; Aubry, Klodawsky, Coulombe, 2012).

Depuis presque deux décennies, l’itinérance est donc redevenue une question majeure de société soulevant plusieurs enjeux: l’existence toujours prégnante d’une pauvreté extrême que l’on croyait marginale, la hausse des inégalités sociales, le rôle effrité de l’État Providence, les modalités de prise en charge ainsi que les capacités réelles qu’ont les sociétés à inclure les groupes fortement marginalisés.Pour faire face à ce problème social présent dans l’ensemble des pays occidentaux, l’avancement actuel des connaissances se tourne de plus en plus vers l’identification des processus favorisant les voies de sortie de l’itinérance, mais aussi des dispositifs de prises en charge et de protection sociale permettant de mettre en œuvre une politique préventive face à l’instauration des personnes dans des formes d’itinérance avec une attention particulière à l’égard des personnes sans-abris aux prises avec des problèmes de santé mentale (European Consensus Conference on Homelessness, 2010; CIHI, 2007; Kertesz et al., 2009).

Parmi les stratégies préventives développées, plusieurs études indiquent que le logement constitue une pierre angulaire importante pour la prévention de l’itinérance ainsi que la diminution de l’incidence des problèmes de santé mentale (Nelson, Aubry, Lafrance,2007; Philippot et al., 2007; Toro, 2007; Culhane, Metraux, 2008; Forchuk et al., 2008; Fallis 2010; Fitzpatrick-Lewis et al., 2011). L’intérêt grandissant à l’égard de la question du logement s’explique d’une part, par le fait que le logement constitue un déterminant social de la santé au même titre que l’éducation et l’emploi (Dorvil et al., 2002, CIHI, 2007). D’autre part, l’intérêt à l’égard du logement s’explique par le fait que non seulement l’itinérance se définit essentiellement par l’absence d’un logement, mais aussi par le fait que le logement est probablement considéré comme l’un des facteurs structurels déterminants à la fois dans l’explication de l’itinérance que comme moyen de sa prévention (Anderson, 2004; Shinn, 2007; Toro, 2007).

Dans une visée de développer une stratégie de lutte face à l’itinérance, l’approche du Logement D’abord ou Housing Firstest, par ailleurs, de plus en plus pressentie comme un modèle d’habitation le plus à même de soutenir la prévention de l’itinérance chez les personnes ayant des problèmes de santé mentale et cela dans l’ensemble des pays occidentauxdont le Canada (Culhane, Metraux, 2008; Gulcur et al., 2003; Tsemberis, Gulcur, Nakae,2004; Corrigan, McCracken, 2005; Nelson, Aubry, Lafrance, 2007). Les résultats des recherches portant sur cette approche montrent qu’au niveau de la stabilité résidentielle, le taux de rétention se situe entre 80% et 90% (Tsemberis, Gulcur, Nakae, 2004; Stefancic, Tsemberis, 2007; Forchuk et al., 2008; Pearson, Montgomery, Locke, 2009; DeSilva, Manworren, Targonsky, 2011).Concernant les symptômes psychiatriques, l’étude de Greenwood et al. (2005) fait état d’une plus grande diminution des symptômes. Bien qu’il ne semble pas avoir de consensus sur l’efficacité du programme en matière de réduction de la toxicomanie, plusieurs études indiquent une incidence positive du programme sur la consommation de drogue et d’alcool (Stefancic, Tsemberis, 2007; Kertesz etal., 2009; Fitzpatrick-Lewis et al., 2011; Padgett et al., 2011; Collins et al., 2012). Aussi, des études qualitatives ont montré que les participants au programme ont une meilleure perception de leur qualité de vie, un meilleur sentiment de contrôle (Nelson et al., 2007), développent un sentiment de sécurité (Padgett, 2007), et perçoivent le support communautaire comme un levier important à leur rétablissement (Stanhope, Marcus, Solomon, 2009; Fitzpatrick-Lewis et al., 2011; Henwood, Stanhope, Padgett, 2011). Au niveau de l’usage des services, les études constatent une diminution des hospitalisations (Gulcur et al., 2003), une diminution de l’usage des urgences, des centres dedésintoxication et des services d’incarcération (Culhane et al., 2002; DeSilva, Manworren, Targonsky, 2011; Fitzpatrick-Lewis et al., 2011). Par ailleurs, le programme Housing Firstentrainerait une réduction des coûts dans la mesure où les participants sont moins judiciarisés et moins hospitalisés, fréquentent moins les urgences, les refuges et les centres de désintoxification (Gulcur et al., 2003; Culhane, Metraux, 2008; Larimer et al., 2009; Chalmers McLaughlin, 2011).

Au Canada, depuis 2009, la Commission de la santé mentale du Canada a mis en œuvre un projet de recherche national dénommé le projet Chez Soi/At Home afin de vérifier si l’approche du Logement D’abord pourrait être une avenue intéressante et plus fructueuse que les modes de prestation de services habituels adressés aux personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale. Ce projet de recherche est implanté dans cinq villes canadiennes (Moncton, Montréal, Toronto, Vancouver, Winnipeg). Pour ce qui est de la villede Montréal le projet Chez Soi vise d’abord à offrir aux personnes sans-abris aux prises avec des problèmes de santé mentale, des logements à coût abordable, situés dans le parc locatif privé, puis leur fournir les services et le soutien dont elles ont besoin.

Afin de mieux apprécier en quoi l’approche du Logement D’abord peut faire une différence comparativement aux autres modes de prestation de services habituels, l’objectif de cette présente recherche vise à comprendre pourquoi et comment l’obtention d’un logement autonome, à prix abordable et situé dans le parc locatif privé est un support appuyant les participants du Projet Chez Soi montréalais vers une intégration sociale. Plus spécifiquement, il s’agit de prendre connaissance des problèmes d’intégration sociale auxquels se butent les participants au projet Chez Soi mais aussi prendre connaissance des facteurs qui participent à une insertion dans la communauté tout en explorant cette épreuve existentielle que constitue l’expérience résidentielle.

Comme le montrent plusieurs études portant sur l’approche du Logement D’abord, il reste encore à comprendre les facteurs qui participent à l’intégration des personnes en logement (Padgett, 2007; Pearson, Montgomery, Locke, 2009; Stanhope, Dunn, 2011; Nicholls, Atherton, 2011). L’habitation est certes un vecteur d’intégration sociale, mais il semble que les formes matérielles de l’habitation ne soient pas suffisantes pour soutenir une véritable intégration sociale dans la durée. Ainsi, il ne faut pas voir l’itinérance uniquement sous l’angle de la santé. Il s’agit aussi d’un problème d’estime de soi, d’un souci de cohérence de soi pour reprendre ce terme de Goffman, de recherche dans la rue d’une perche identitaire que l’on ne retrouve plus dans les réseaux traditionnels (famille, carrière, plan de retraite). L’itinérance, du moins au niveau de l’imaginaire est une salle d’attente d’ascension sociale ou de désaffiliation avant de connaître l’humiliation de manger dans les poubelles. Selon Laé et Murard (2011), le cortège des problèmes sociaux ne relève pas d’une pathologie quelconque, mais d’un processus d’appauvrissement, de conditions de vie dont l’habitat forme le noeud.A cet effet, la littérature indique que l’acquisition d’un logement constitue un point de départ vers une insertion, mais que d’autres facteurs tels que le voisinage, les locateurs, le réseau social, l’adaptation à un nouvel environnement, la transition vers un nouveau mode de vie, la stigmatisation, la gestion du quotidien, de la maladie, du budget, de la consommation de drogue seront déterminants pour la réalisation d’une intégration sociale (Kloos, Shah, 2009, Yanos et al., 2007; Pearson, Montgomery, Locke, 2009; Farrell, 2010; Levitt, 2011; Nicholls, Atherton, 2011; Padgett, Henwood 2012).

Afin de mieux saisir le rôle du logement comme vecteur d’intégration sociale pour les participants montréalais au projet Chez Soi, le premier volet de cette recherche se tourne vers l’analyse des trajectoires de vie et des expériences résidentielles de 16 résidents participants au projet Chez Soi. L’analyse des trajectoires de vie nous mène dès à lors à dresser le profil de trois groupes distincts en regard du processus de désinsertion sociale sous-jacent à la situation d’itinérance. D’abord, un premier groupeappelé «les inactifs contre leur gré». Il s’agit de personnes itinérantes que des conjonctures économiques de toute sorte poussent à la rue, qui n’ont pas fait le choix de la rue. Des personnes rattrapées par des soubresauts de l’économie (fermeture d’usine, travail temporaire par exemple) qui transforment leur destin. Des personnes pour qui habiter devient de plus en plus problématique. Bref, des personnes autrefois qui seraient prises en charge par l’État-Providence, mais qui ne rentrent plus dans les règles de la nouvelle normativité axée sur l’autonomie régissant désormais la clientèle de la protection sociale. Un deuxième groupe qui a pour caractéristique commune un long séjour ou des séjours répétés au sein d’une institution pénale. Nous avons nomméce groupe «les ex-détenus, prisonniers de l’intérieur», car la plupart ont des problèmes de santé mentale plus «lourds» que les autres participants rencontrés. Finalement, un troisième groupe, plus jeune, qui s’identifie très peu à la «clientèle» appartenant à la psychiatrie et qui d’ailleurs ne fréquente pas ce type de service. Nous avons nommé ce groupe «les jeunes baladeurs des paradis artificiels», car l’une des caractéristiques communes qui rythment leur parcours de vie n’est ni l’occupation d’un emploi, ni un long séjour en prison, mais plutôt la consommation de drogue et plus particulièrement la consommation de drogues dures (cocaïne, crack, héroïne).

Après ce regard sur les parcours de vie des personnes rencontrées, l’analyse se déplace vers les expériences résidentielles des participants au projet Chez Soi. Les expériences résidentielles sont abordées à partir des significations et du point de vue des participants. Le cadre théorique qui appuie cette analyse est soutenu par le concept de sécurité ontologique. Le concept de sécurité ontologique est de plus en plus utilisé par la littérature pour apprécier l’insertion en logement des groupes marginalisés et plus particulièrement pour mesurer comment le logement peut être un lieu de sécurisation favorisant la protection de l’intimité et de la vie privée. Ainsi, l’usage de ce concept postule que le logement, n’est pas seulement un toit où l’on s’abrite, mais aussi un chez soi (Parsell, 2011; Brueckner, Green et Saggers, 2011; Morin et al., 2009; Hulse, Saugeres, 2008; Padgett, 2007; Moore, 2007; Mallet, 2004; Jones, Chesters, Fletcher, 2003; Hiscock et al., 2001; Somerville, 1997; Dupuis, Thorns, 1998). Les dimensions de la sécurité ontologique retenues pour analyser les significations du chezsoi sont: l’intimité, la vie privée, le contrôle sur l’environnement intérieur et extérieur.

Le deuxième volet de cette recherche concerne aussi l’analyse des expériences perçues par 12 locateurs qui collaborent au projet Chez Soi (4 concierges, 2 propriétaires et 6 gestionnaires d’immeubles). L’intérêt à l’égard des locateurs vient du fait que l’approche du Logement D’abord s’appuie aussi sur un modèle d’intégration sociale qui vise à initier un mouvement de retour vers la communauté. En ce sens, la prise en charge des personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale n’est plus du seul domaine de la psychiatrie, des services sociaux et médicaux, de la charité organisée ou encore du système carcéral, mais emprunte des circuits qui s’enracinent dans la communauté. Conséquemment, d’autres acteurs n’appartenant pas au système de prise en charge traditionnelle sont mobilisés et jouent un rôle dans l’intégration des personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale (Kloos,Shah, 2009). Parmi ces acteurs figurent les locateurs (concierges, propriétaires et gestionnaires d’immeubles).

Si la littérature propose peu d’étude sur ce sujet, certaines montrent que les locateurs jouent un rôle non négligeable dans l’intégration sociale des personnes itinérantes et cela pour différentes raisons. Par exemple, les relations avec les locateurs peuvent avoir une incidence positive ou négative sur les expériences résidentielles des personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale (Kloos, Shah, 2009). Également, les relations entre locataires et locateurs peuvent prendre d’autres formes que la relation contractuelle liant un locataire et un locateur. Kloos et al. (2002) suggèrent que les locateurs peuvent jouer par exemple le rôle «d’expert» en matière de ressources du quartier. Quant à l’étude de Bengtsoon-Tops et Hansson (2013) menée auprès de locateurs, accueillant dans leur parc locatif, des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, elle montre que les locateurs affichentune relative empathie à l’égard des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, font preuve d’une plus grande tolérance, sont menés à offrir un soutien aux locataires, voire jouer le rôle d’intervenant, assurent la sécurité des locataires en cas de crise. En revanche, les locateurs ont aussi le pouvoir d’évincer les locataires en cas de non-respect de leurs obligations. À ce sujet, la littérature scientifique, s’entend pour dire qu’en cas de problèmes plus sévères avecdes locataires similaires à la clientèle du projet Chez Soi, les locateurs vont davantage chercher à faire respecter leurs droits et sont moins enclins à trouver des solutions orientées vers le maintien de la stabilité résidentielle des locataires (Kloos,2002; Newman, Goldman, 2009; Mchugo et al., 2004, George et al., 2008).

Ainsi, la littérature portant sur le rôle des locateurs montre que, si dans le domaine du logement, le rapprochement entre le public et le privé peut être bénéfique à certains égards aux deux secteurs, il ne faudrait pas pour autant quece rapprochement signe la fin de la tolérance et des mansuétudes à l’égard des locataires empêtrés dans leurs embarras financiers ou des locataires pour qui la vie en logement présente de plus grandes difficultés.

Aussi, le rapprochement entre public et privé initié par le projet Chez Soi soulève une question importanteen matière de politique sociale: comment assurer aux non-propriétaires dont fait partie la quasi-totalité des personnes itinérantes investiguées cette sécurité si fondamentale à la dignité humaine ? L’histoire du monde occidental témoigne de ce parti pris pour le statut de propriétaire et montre comment tous les individus dépourvus de propriété, sans ressources, sans protections sontcondamnés à vivre dans l’imprévoyance totale. Selon Castel, ces misérables seraient sortis de leur déréliction en acquérant des protections fortesqui ont eu pour eux la fonction qui était celle de la propriété privée: une propriété par la sécurité. Ainsi, du XIXe siècle à nos jours, l’État social assure à tous une protection sociale, condition de base de la citoyenneté et de l’appartenanceà une société solidaire, voire démocratique. Cette propriété de droits et de protections (assurance-maladie/accident, assistance sociale, assurance-emploi, incapacités dues à l’âge, etc.) assure justementà l’individu son intégration à la société. Sans ce filet de protection sociale, ce serait une société d’individus sans État. Ce serait l’État de nature tel qu’imaginé par Thomas Hobbes, une forme de darwinisme, d’une lutte de tous contre tous où le plus fort l’emporte. Quand le projet Chez Soi aide des personnes itinérantes à acquérir un logement dans le parc privé à hauteur de 70% du paiement du loyer, il s’agit d’une contribution exemplaire de l’État social à leur sécurité ontologique d’une part, à leur intégration dans la société d’autre part.

Le sentiment d’exister : l’impact du projet Chez-soi à Montréal après 18 mois, du point de vue des participants (2013)

Christopher McAll et al.

Que pouvons-nous apprendre du projet Chez-soi, mis sur pied par la Commission canadienne pour la santé mentale, qui s’est déroulé à Montréal de 2009 à 2013? Pour les personnes sans domicile avec des besoins élevés ou modérés sur le plan de la santé mentale, l’approche Chez-soi (Logement d’abord) prévoit l’accès rapide à un logement subventionné et un suivi intensif (ou d’intensité variable) dans la communauté, par une équipe multidisciplinaire. En tout, 469 personnes ont été recrutées dans le cadre de ce projet à Montréal, dont 285 dans les groupes expérimentaux recevant les services offerts dans le cadre du projet1 et 184 dans les groupes témoins recevant des services réguliers offerts dans la communauté. Chaque dixième personne recrutée come participant au projet pour chacun des quatre groupes (besoins élevés et besoins modérés, groupes expérimentaux et témoins) a été sélectionnée lors de leur arrivée dans le projet pour une entrevue portant sur le récit de vie.2 De ces 46 personnes, 45 ont été interviewées 18 mois plus tard (un des participants ayant décédé entre temps). L’intention lors de cette deuxième entrevue a été de faire un retour sur les derniers 18 mois afin de voir les différences dans l’expérience des groupes expérimentaux et groupes témoins depuis le début du projet.

L’offre de services en santé sexuelle destinés aux jeunes de Montréal: quelle adaptation aux besoins et quelle accessibilité? (2013)

Estelle Carde et Evelyne Baillergeau

Ce projet a pour point de départ un questionnement sur l’évolution de la fréquentation de la clinique jeunesse du CSSS Jeanne-Mance, par l’équipe de cette même clinique.Cette équipe pluridisciplinaire (médecins, infirmières, travailleuse sociale, sexologue) offre des services aux filles et aux garçons de moins de 18 ans : prescription de différents moyens de contraception, de tests de grossesse, consultations pour interruption volontaire de grossesse (IVG), dépistage et traitement des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS), vaccinations, consultations psychosociales et de sexologie, mais aussi soins généraux pour les jeunes du quartier (jusqu’à 20 ans). Des fluctuations dans cette fréquentation ne sont certes pas, en elles-mêmes, surprenantes, étant donné que les patients sont âgés de 15 à 18 ans et sont donc perpétuellement appelés à partir et à être remplacés («roulement» important de la patientèle). Mais elles ont amené les intervenantes à s’interroger sur les besoins des jeunes et la situation de la clinique au sein de l’ensemble des structures susceptibles d’y répondre : comment ces besoins évoluent-ils, sont-ils partiellement comblés ailleurs (par d’autres programmes du CSSS ou par d’autres structures), toute la population ciblée est-elle bien rejointe ?