Une tête à l’Université, l’autre dans l’État : le CREMIS, créature bicéphale

Depuis maintenant 20 ans, le CREMIS navigue entre culture scientifique et pratiques (alternatives) en santé et services sociaux. Daphné Morin et Nicolas Sallée, respectivement cheffe de service et directeur scientifique du CREMIS, nous offrent une incursion dans les coulisses de cette entité bicéphale à l’identité singulière, à l’aune des enjeux politiques actuels qui marquent le réseau public de la santé et des services sociaux.

Le CREMIS a pour particularité de développer une programmation scientifique sur les inégalités sociales tout en remplissant une mission universitaire au sein du réseau public de la santé et des services sociaux. Comment cette particularité s’incarne-t-elle, et qu’est-ce qu’elle représente, pour vous, comme intérêt et comme défi? 

La particularité du CREMIS s’incarne dans son double financement. D’abord, un financement du Fonds de recherche du Québec — Société et culture (FRQSC), qui constitue en quelque sorte le garant de notre autonomie scientifique. Et ensuite un financement du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), en vertu de la mission de « centre affilié universitaire » du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Non seulement on occupe des locaux du CIUSSS, au sein du CLSC des Faubourgs, mais en plus une partie de notre équipe interne, autrement dit l’équipe qui fait vivre quotidiennement le CREMIS (cheffe de service, coordonnatrices de recherche et de mobilisation et transfert des connaissances, chercheurs-euses d’établissement, etc.), est payée par le CIUSSS. Résultat, le CREMIS dispose d’une direction bicéphale. D’un côté, une direction scientifique, que Nicolas assume actuellement. De l’autre, une direction que l’on peut — faute de mieux — dire administrative, assumée actuellement par Daphné dans le cadre de la direction de l’enseignement universitaire et de la recherche (DEUR) du CIUSSS. Évidemment, cette distinction entre ce qui relève du scientifique, d’un côté, et de l’administratif, de l’autre, est très réductrice tant ces éléments sont liés dans notre travail quotidien. Mais ce qu’il y a d’important, et c’est en cela que la distinction a du sens, c’est que l’un de nous deux est employé de l’Université, et l’autre est employée du CIUSSS. C’est ce double ancrage, un pied dans le champ scientifique, l’autre dans le réseau public de la santé et des services sociaux, qui fait tout l’intérêt du CREMIS. Si on perd l’un, on n’est plus qu’un service de recherche du ministère. Si on perd l’autre, on n’est plus qu’un centre de recherche universitaire parmi les autres. Mais c’est aussi de là, inévitablement, que viennent ses principaux défis, quand les finalités du champ scientifique divergent de celles du réseau public, ou quand nos exigences d’autonomie sont mises à l’épreuve d’attentes ministérielles ou institutionnelles. Le meilleur exemple, c’est les défis que l’on rencontre quand on nous propose de construire des projets (de recherche et/ou de mobilisation et de transfert des connaissances) sur mandat du MSSS, donc avec de l’argent du ministère et une feuille de route négociée. Notre objectif principal consiste alors à traduire les propositions ministérielles en projets qui font sens au regard de notre programmation scientifique et, peut-être plus fondamentalement, de nos principes et de notre identité. Cette traduction est un défi passionnant, mais il est loin d’aller de soi, tant peuvent diverger nos lectures, nos finalités, nos temporalités et parfois même notre langage.

De nombreux projets de recherche sont menés au CREMIS, par des chercheurs-euses et des équipes variées, dans différents champs. Par-delà cette diversité, quels sont les principes ou les approches qui vous rassemblent? 

Ce qui nous rassemble d’abord, c’est la transversalité de notre regard sur les rapports sociaux inégalitaires, que l’on parle de rapports d’âge, de classe, de genre, de race, de sexualité ou encore de capacité, entre autres enjeux. On s’intéresse non seulement aux effets de ces rapports sociaux sur les parcours de vie, mais également sur les facteurs (politiques, organisationnels, pratiques, etc.) qui contribuent à les (re)produire ou, au contraire, à les réduire et à produire de l’égalité. Cette transversalité du regard nous paraît cruciale, car elle nous permet de penser le monde social au-delà d’un strict découpage par thématiques ou par populations. C’est d’ailleurs tout l’intérêt de la sociologie, nous semble-t-il, que de cultiver le doute face aux catégories qui nous sont quotidiennement imposées : la « délinquance », la « santé mentale », l’« itinérance », etc. Sans présumer que ces catégories sont nécessairement mauvaises, la sociologie permet de montrer comment elles sont construites pour mieux les déconstruire, et prendre de la distance avec elles. La catégorie de l’itinérance, par exemple, est nourrie par un ensemble de processus structurels. On pense notamment à l’encadrement des populations marginalisées par diverses institutions de contrôle, comme la police, la psychiatrie, les tribunaux ou les centres jeunesse, qui contribuent non seulement à leur stigmatisation, mais aussi à leur marginalisation. Mais derrière ces dynamiques communes, elle cache aussi des réalités sociales différentes, qui appellent des réponses différentes, selon que l’on s’intéresse à des femmes, des hommes, des personnes migrantes ou issues des Premières Nations. Si le regard que l’on adopte est parfois dit « critique », ce n’est donc pas parce qu’il est militant, mais parce qu’il ne prend rien comme allant de soi, et c’est autour de cette distance critique que l’on bâtit notre autonomie scientifique. Ce qui nous rassemble aussi, c’est la manière dont on combine cette exigence d’autonomie scientifique avec un ancrage assumé dans la réalité qui nous entoure, auprès des intervenant-es comme, autant que possible, auprès des populations concernées. D’où l’importance que l’on accorde à une visée de non-hiérarchisation des savoirs académiques, professionnels et d’expérience.

Cela dit, cette non-hiérarchisation peut prendre des formes différentes, plus ou moins participatives et partenariales, selon les types de projets, les profils des chercheurs-euses et les épistémologies au sein desquelles ils et elles s’inscrivent. Ce point nous permet de mentionner le rôle qu’a joué Baptiste Godrie à la direction scientifique du CREMIS, tandis que Nicolas bénéficiait d’une année d’étude et de recherche en 2019-2020. On parle de lui ici car Baptiste, présent depuis la création du CREMIS, développe des travaux importants sur les injustices épistémiques, la participation sociale, et plus généralement les liens entre production du savoir et inégalités sociales — autant de questions qui constituent des dimensions centrales de notre programmation scientifique.

Ce qui nous rassemble, enfin, c’est une attention constante portée à l’utilité des recherches que l’on produit, dans une visée de réduction des inégalités, ou de production de l’égalité. Mais, là aussi, il y a une diversité des formes de l’utilité. Il peut s’agir de développer de nouvelles pratiques, ou de documenter des pratiques existantes, pour en légitimer ou en pérenniser l’existence. Il peut aussi s’agir de créer des espaces de formation, d’échanges et de réflexivité sur les rapports sociaux inégalitaires, ainsi que de nourrir les jugements professionnels et, plus généralement, la critique sociale.

Le fait d’être situé au centre-ville de Montréal a certainement influencé l’évolution du CREMIS. Quels liens faites-vous entre sa programmation et son territoire?

Le CREMIS a été créé en 2004 pour remplir la mission de « centre affilié universitaire » (CAU) qu’avait obtenu, trois années plus tôt, le CLSC des Faubourgs, situé en plein centre-ville de Montréal, dans un quartier fortement marqué par la pauvreté et l’exclusion sociale. On peut mentionner deux expériences de recherche qui reflètent cet ancrage territorial, et qui constituent à leur manière la « préhistoire » du CREMIS. On doit d’abord évoquer la création, au milieu des années 1990, du Collectif de recherche sur l’itinérance, la pauvreté et l’exclusion sociale (CRI), dont de nombreux-euses membres ont ensuite rejoint le CREMIS : Céline Bellot, Roch Hurtubise, Marcelo Otero, Shirley Roy, Mario Poirier, et on en oublie sûrement… Daphné elle-même y a appris le métier de chercheuse1! À la base, le CRI vient justement d’une initiative du CLSC, pour faire face aux nombreux problèmes que ses intervenant-es rencontraient sur le territoire. Jacques Gagné, le directeur général du CLSC, avait alors approché Danielle Laberge, professeure de sociologie à l’UQÀM, pour proposer un partenariat de recherche. Soutenu par le CQRS, ancêtre du FRQSC, le CRI réunissait des universités (dont l’UQÀM), un CLSC (celui des Faubourgs) et un regroupement d’organismes communautaires en itinérance à Montréal (le RAPSIM).

On peut ensuite souligner la recherche menée à la fin des années 1990 par Christopher McAll, qui allait fonder le CREMIS quelques années plus tard, sur ce qu’il avait nommé les « profils de la pauvreté » aux Habitations Jeanne-Mance, et qui concentrait en quelque sorte les problématiques du territoire. En plaçant au cœur de sa programmation scientifique l’étude des inégalités sociales et des pratiques destinées à les réduire, le CREMIS s’est inscrit dans ce double sillage. Cet ancrage territorial est aujourd’hui encore très important, mais il faut ajouter au moins deux choses. D’abord, les recherches menées au CREMIS ne se limitent pas au centre-ville de Montréal. Le CREMIS a une responsabilité provinciale, et plusieurs de ses membres sont d’ailleurs employé-es d’universités situées en dehors de Montréal, que l’on pense à l’Université Laval à Québec, à l’Université du Québec en Outaouais ou encore à l’Université de Sherbrooke. De nombreux projets du CREMIS incluent aussi des volets internationaux, de façon à situer les réalités observées localement dans des constats plus globaux, et à les comparer à d’autres contextes socioculturels et politiques, ainsi qu’à d’autres configurations institutionnelles, organisationnelles ou professionnelles. Ensuite, l’écosystème institutionnel dans lequel s’inscrit le CREMIS a beaucoup évolué depuis sa création. Dès 2004, le CLSC des Faubourgs a été fusionné au sein du CSSS Jeanne-Mance, qui regroupait alors trois CLSC et plusieurs CHSLD. En 2015, le CSSS Jeanne-Mance a lui-même été fusionné au sein du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-Montréal, qui regroupe non seulement deux CSSS (donc d’autant plus de CLSC et de CHSLD), mais également deux hôpitaux et divers autres services de soin et de services sociaux (en particulier — mais pas seulement — le Centre jeunesse de Montréal).

Avec cette fusion, le pôle de recherche en milieu de pratique s’est par ailleurs considérablement étendu, avec l’intégration de plusieurs instituts universitaires (Jeunes en difficulté, Dépendance, Réadaptation physique, Gériatrie) et centres de recherche (CReSP2, CRIR3 et CRIUGM4). Tout cela a nécessité pour le CREMIS de repenser sa place dans une institution beaucoup plus transversale, qui couvre un territoire beaucoup plus vaste qu’auparavant. Pour donner un ordre de grandeur, le CLSC des Faubourgs comptait environ 700 employé-es au début des années 2000. Aujourd’hui, le CIUSSS du Centre-Sud compte plus de 23 000 employé-es. Certes, le CREMIS est toujours logé dans l’enceinte du CLSC des Faubourgs, qui a seulement déménagé de quelques rues durant l’été 2015. Si les thématiques que l’on traite et le regard que l’on adopte sont aujourd’hui encore pleinement empreints de cette localisation spécifique, il est probable que le lien étroit qui unissait le CREMIS à son territoire au début des années 2000 se soit un peu distendu avec le temps.

Est-ce que vous pouvez nous dire quelques mots des membres qui composent le CREMIS, en expliquant notamment le rôle que jouent les chercheurs-euses d’établissement?

Le CREMIS est d’abord composé d’un ensemble de professeur-es qui agissent à titre de membres réguliers-ères. La plupart des professeur-es sont employé-es d’universités à travers le Québec, mais on compte aussi parmi nous deux professeur-es de collège, issu-es des départements de sociologie des cégeps du Vieux-Montréal et de Victoriaville. La plupart des professeur-es évoluent dans des départements de sociologie et de travail social, mais d’autres disciplines sont également représentées : sciences infirmières, ergothérapie, dentisterie, administration publique, et même art dramatique. On a aussi — c’est important de le préciser — un ensemble de membres collaborateurs-trices, pour la plupart employé-es dans des universités hors Québec, ce qui reflète la diversité de nos réseaux au Canada (en particulier à Ottawa) et en Europe (France, Belgique, Pays-Bas, Catalogne, etc.).

Nos quatre chercheurs-euses d’établissement, à la différence des autres membres, sont employé-es à temps plein par le CIUSSS pour développer leur programmation de recherche au sein du CREMIS et, plus spécifiquement, pour travailler en proximité avec les praticien-nes du milieu. Ils et elles sont aussi professeur-es associé-es dans divers départements universitaires, ce qui leur permet de diriger des étudiant-es aux cycles supérieurs, ou de demander un certain nombre de subventions de recherche. La liste des départements auxquels ils et elles sont affilié-es reflète assez bien notre interdisciplinarité : Nadia Giguère, docteure en anthropologie, est professeure associée au département de médecine de famille et de médecine d’urgence de l’Université de Montréal, Lisandre Labreque-Lebeau, docteure en sociologie, est professeure associée au département des sciences infirmières de l’Université du Québec en Outaouais, Jean-Baptiste Leclercq, docteur en sociologie, est professeur associé au département de sociologie de l’Université de Montréal et Guillaume Ouellet, docteur en sociologie, est professeur associé à l’École de travail social de l’Université du Québec à Montréal. Les chercheurs-euses d’établissement occupent une position névralgique au sein du CREMIS. En quelque sorte, ils et elles assurent la présence quotidienne de la recherche universitaire au sein du CIUSSS, et incarnent mieux que tout autre chercheur-euse universitaire le trait d’union entre le champ scientifique et les milieux de pratique. Un pont également soutenu par les travaux d’Anne-Marie Ouimet, notre agente de planification, de programmation et de recherche (APPR) spécialiste en évaluation, notamment sur nos approches et réalisations en mobilisation et transfert de connaissances. En fonction de leurs champs d’expertise et de leur programmation scientifique, les chercheurs-euses d’établissement développent de nombreux projets, pour la plupart financés par des agences de recherche autonomes, en s’appuyant sur les divers partenariats qu’ils et elles tissent autour de leurs champs d’expertise.

Pourtant, et malgré cette centralité, au CREMIS comme dans l’ensemble des centres de recherches comparables à l’échelle du Québec, les chercheurs-euses ne bénéficient pas de la reconnaissance statutaire pourtant exigée dans le cadre de référence du ministère, et qu’appelle leur niveau de qualification. Autrement dit, il n’y a pas de statut de « chercheur-euse » dans la nomenclature du MSSS, et ce n’est pourtant pas faute de le réclamer. Il nous semble que cela témoigne à la fois d’une certaine méconnaissance du fonctionnement quotidien des centres de recherche en milieu de pratique, et peut-être aussi d’un déficit de culture scientifique au sein du réseau public de la santé et des services sociaux. Enfin, on compte aussi parmi nos membres réguliers-ères deux personnes extrêmement importantes pour le fonctionnement quotidien du centre, et même, plus généralement, pour la réalisation de la mission universitaire au sein du CIUSSS : Catherine Jauzion, coordonnatrice de recherche, et Rachel Benoit, coordonnatrice à la mobilisation et au transfert des connaissances.

Il y a aussi, parmi les membres, des praticien-nes-chercheurs-euses. Pouvez-vous nous dire quelques mots de leur rôle?

Oui en effet, et c’est peut-être cette catégorie de membres qui nous distingue le plus d’un centre de recherche universitaire classique. Les praticien-nes-chercheurs-euses occupent différents postes au sein du réseau de la santé et des services sociaux. Au CREMIS, on a deux médecins, une psychologue, une ex-infirmière, un psychoéducateur, un organisateur communautaire et un spécialiste en activités cliniques. Ce sont des personnes cruciales pour nous, qui constituent en quelque sorte nos antennes dans les milieux de pratique et nos meilleur-es allié-es pour développer des projets, en nous servant de liaison avec les équipes et en nous nourrissant des préoccupations qui agitent les terrains.

Un bon exemple (mais il y en aurait d’autres!), c’est le projet amorcé il y a plusieurs années par Nadia Giguère (chercheuse d’établissement) avec David Barbeau (médecin et praticien-chercheur). Leur projet est né des constats de David quant aux malaises ressentis par les médecins chargé-es d’attester de la présence de limitations fonctionnelles à l’emploi pour permettre l’accès de certain-es de leurs patient-es à des programmes d’aide sociale plus généreux. Le projet de recherche qui en a découlé, sur les pratiques des médecins et leur rôle dans la reproduction des inégalités sociales, a non seulement donné lieu à diverses publications académiques, mais également à la diffusion plus large de ces connaissances à travers un dossier web et à la création d’une formation médicale accréditée. Celle-ci se déploie encore aujourd’hui et a pour objectif général « de promouvoir l’évaluation réflexive des limitations fonctionnelles à l’emploi des prestataires et de réduire les inégalités d’accès au Programme de solidarité sociale5 ». Ce projet permet, au fond, de souligner l’importance croisée des chercheurs-euses d’établissement et des praticien-nes-chercheurs-euses. Malheureusement, dans les faits, l’implication de ces derniers-ères n’est pas si simple. En fait, elle est même de moins en moins aisée avec le temps. Elle se heurte notamment au défi de les « dégager » de leurs équipes cliniques pour pouvoir participer à des activités de recherche. Là encore, il semble y avoir du chemin à parcourir pour renforcer la culture scientifique au sein du réseau.

Pour conclure, quelle est l’importance de souligner les 20 ans du CREMIS?

D’abord parce qu’un anniversaire, ça se fête! Mais c’est aussi un moment important pour nous rassembler, et pas seulement pour produire un bilan de ce qu’on a produit depuis 20 ans, mais aussi pour nous demander où on souhaite aller collectivement, les postures que l’on souhaite affirmer, les questions que l’on souhaite explorer. Depuis quelque temps, on voit par exemple émerger des thématiques qui n’ont jamais été totalement délaissées au CREMIS, mais qui mériteraient certainement d’être creusées. Parmi elles, on en nommera trois, même s’il y en aurait bien d’autres : la question du racisme, tel qu’il s’exprime historiquement dans nos institutions publiques, la question du logement, dont la crise actuelle nous rappelle l’importance cruciale dans l’accroissement des inégalités sociales et, enfin, la question des liens entre justice sociale et justice climatique, qui constitue l’un des défis majeurs de notre époque. Il faut dire aussi que cet anniversaire arrive à un moment politique singulier, marqué par l’adoption récente du projet de loi 15 qui constituera probablement une nouvelle étape dans le long processus de bureaucratisation du réseau public de la santé et des services sociaux. Ce projet de loi acte également (et ce n’est pas une mince affaire!) la disparition, d’ici 2026 ou 2027, de la mission de « centre affilié universitaire » (CAU) que le CREMIS remplit depuis sa création. Cette mission — ou cette « désignation », comme on la nomme officiellement — avait été spécifiquement créée pour les CLSC dans les années 1990, tandis que la désignation « institut universitaire » (IU) couvrait les services sociaux spécialisés, à l’image par exemple des Centres jeunesse. Concrètement, cela veut dire que, pour continuer à exister, le CREMIS va devoir se transformer en IU dans les prochaines années, ce qui n’est peut-être pas dramatique, mais qui ne va pas non plus totalement de soi. On dit cela parce que si la désignation CAU partage plusieurs critères avec la désignation IU, elle s’en était aussi distinguée. Pour ne prendre qu’un exemple, l’un des critères d’évaluation des IU par le MSSS concerne le développement de « pratiques de pointe », une notion qui, telle qu’elle a été initialement forgée, repose théoriquement sur une conception descendante de l’utilité de la recherche, calquée sur celle des sciences biomédicales. Les CAU ont au contraire cherché à promouvoir une conception ascendante de l’utilité de la recherche, au moyen de liens construits dans la durée avec les milieux de pratique et les populations concernées, et où les savoirs de chacun-e et les contextes de leur développement sont au cœur des travaux. Entre nous, on parle ainsi parfois d’un « modèle CAU ». Bien sûr, on ne dit pas que dans les faits, et tels qu’ils fonctionnent aujourd’hui, les IU ne valorisent pas aussi cette seconde approche. Mais il va falloir être vigilant-es pour que la disparition de la désignation CAU n’entraine pas avec elle le modèle de recherche qui s’est forgé dans son sillage.

Les 20 ans du CREMIS constituent donc, dans ce contexte particulier marqué par l’incertitude, voire l’inquiétude, une manière de faire valoir l’importance des thématiques que l’on traite et des principes qui nous rassemblent.

Le CREMIS sur le chemin de nos trajectoires — Nicolas Sallée

J’ai rejoint le CREMIS comme chercheur en 2016, un peu moins de trois ans après mon recrutement comme professeur au département de sociologie de l’Université de Montréal. J’ai été formé en sciences sociales en France, jusqu’à ma thèse de sociologie soutenue en 2012. Ma thèse portait sur l’histoire et les mutations du traitement des jeunes délinquant-es, que j’avais construit à la frontière d’une sociologie de l’État (et des liens noués entre l’État social et l’État pénal), et d’une sociologie de la profession d’éducateur de la Protection judiciaire de la jeunesse — l’équivalent français des Centres jeunesse. Ce thème de recherche, que j’ai poursuivi en arrivant au Québec, me rapprochait assez naturellement du Centre international de criminologie comparée (CICC), situé à l’Université de Montréal, que je connaissais déjà pour y avoir passé quelques mois à la fin de ma thèse, et au sein duquel je suis toujours chercheur collaborateur.

Mais j’hésitais, car j’avais le désir d’inscrire un peu plus fermement mon travail dans la discipline sociologique. Le CREMIS, que j’ai connu grâce à Christopher McAll, constituait une belle opportunité pour ça, avec son regard transversal sur les inégalités sociales. Moi qui arrivais d’un parcours universitaire somme toute relativement classique, j’ai vite été conquis par la possibilité de faire un pas de côté par rapport au strict champ académique, en intégrant un centre de recherche en milieu de pratique logé au cœur du réseau public de la santé et des services sociaux. Ne serait-ce que la localisation du CREMIS, en plein centre-ville, au sixième étage du CLSC des Faubourgs, me fascinait. Je garde un souvenir marquant des premiers événements que l’on a organisés dans le cadre du champ « droit, justice et inégalités sociales » du CREMIS, que j’ai co-porté avec Emmanuelle Bernheim de 2017 à 2022. Je repense notamment à un séminaire organisé autour des travaux de Martin Gallié sur les expulsions locatives. La présence, dans le public, non seulement de chercheurs-euses et d’étudiant-es, mais également de travailleurs-euses sociaux-ales, de représentant-es de la Ville de Montréal, d’intervenant-es et de militant-es communautaires, parmi lesquel-les plusieurs personnes concernées, avait suscité des échanges vifs et passionnants.

Cette localisation, en plein cœur du réseau, était d’autant plus pertinente pour moi et pour mes propres travaux de recherche que, contrairement à la France où la Protection judiciaire de la jeunesse relève du ministère de la Justice, le traitement québécois des jeunes délinquant-es relève justement du MSSS. Peu de temps avant mon arrivée au CREMIS, j’ai ainsi compris que le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, auquel le CLSC des Faubourgs est administrativement rattaché depuis 2015, est également celui qui loge l’ensemble des directions, des services et du personnel du Centre jeunesse de Montréal. En rejoignant le CREMIS, je me rapprochais donc considérablement de mes terrains de recherche! J’ai ensuite accepté, à partir de juin 2018, de prendre la direction scientifique du CREMIS. Ce n’était pas une décision évidente pour moi, mais parmi toutes les raisons qui m’ont poussé à accepter, je crois qu’une des principales était la perspective de comprendre, comme observateur participant, les conditions de possibilité de la production d’un savoir critique depuis le cœur même de l’État social.

Le CREMIS sur le chemin de nos trajectoires — Daphné Morin

Je suis entrée au CREMIS en 2017 pour y assumer des fonctions de gestionnaire. C’est un poste que j’occupais déjà depuis 2012, pour l’équipe de la direction de la recherche du CIUSSS en déficience intellectuelle et trouble du spectre de l’autisme (DI/TSA), qui a depuis été intégrée au sein du CREMIS6. Toutefois, mon lien avec le CREMIS et ses membres remonte à de nombreuses années, au moment même où l’ancêtre du CLSC des Faubourgs, le CLSC Centre-Ville, a voulu renforcer le rôle de la recherche dans le développement de ses pratiques d’intervention.

Pour ce faire, il s’est alors tourné vers le département de sociologie de l’UQÀM, où je travaillais déjà comme professionnelle de recherche en lien avec le Groupe de recherche et d’analyse sur les pratiques et les politiques pénales (GRAPPP) : à ce moment-là, je m’intéressais notamment au phénomène de la judiciarisation en santé mentale, dans la foulée des vagues de désinstitutionalisation psychiatrique. Cette initiative a donné lieu à la création du CRI, au sein duquel s’est consolidé mon intérêt pour les questions liées aux rapports de pouvoir entre les groupes sociaux, pour les processus de contrôle et d’exclusion sociale, ainsi que pour l’importance du partenariat de recherche avec les groupes concernés, notamment les équipes du CLSC des Faubourgs (Itinérance, Urgence psychosociale-Justice, etc.) et des organismes membres du RAPSIM.

C’est aussi là que j’ai appris le métier de chercheuse, à faire du terrain ou, devrais-je dire, des terrains : judiciarisation/incarcération et phénomène de l’itinérance, femmes et itinérance, accès aux services de santé et aux services sociaux, femmes incarcérées et santé mentale, entre autres. Forte d’une dizaine d’années d’expérience en recherche partenariale, et engagée dans une perspective sociocritique, j’ai poursuivi mon parcours de recherche au CRDITED, où j’ai mené des recherches sur les rapports au système pénal des populations associées à la déficience intellectuelle ou à l’autisme, avant d’y accepter un poste de gestionnaire en 2012. Le CRDITED ayant été intégré au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal en 2015, mon arrivée au CREMIS en 2017 allait presque de soi.

La thématique générale du CREMIS, saisie sous l’angle des rapports sociaux inégalitaires, tout comme la volonté de travailler en partenariat de recherche avec les groupes concernés, se situait dans la continuité directe de mes intérêts, de mes valeurs, de mes perspectives et de mes expériences. Cette nouvelle tâche constituait en même temps un défi de taille, associé au besoin d’affirmer et de consolider le modèle de recherche sociale développé au CREMIS depuis 2004 et qui, à l’aube de l’importante réforme connue par le réseau de la santé et des services sociaux en 2015, devait se réinventer.

Le CREMIS et les voies alternatives de la recherche en santé et services sociaux

« Un CHU c’est un CHU […] on les connaît bien », répondait le ministre Christian Dubé aux partis d’opposition, qui le questionnaient sur les différentes désignations possibles pour reconnaître les infrastructures de recherche au sein des établissements de santé et de services sociaux.

Ces échanges ont eu lieu dans le contexte de l’adoption de la Loi visant à rendre le système de santé et services sociaux plus efficace en décembre 2023. Dernière en date d’une longue suite de réformes managériales menées dans ce secteur depuis une vingtaine d’années (Grenier et Bourque, 2018), cette loi annonce un réaménagement organisationnel important du système. Sur le plan de la recherche, elle prévoit un resserrement des « désignations universitaires », soit les catégories qui ont été développées pour administrer les infrastructures de recherche intégrées à des établissements. Dans le domaine des services sociaux, la nouvelle loi retient une seule désignation, celle d’institut universitaire (IU), alors que l’ancienne loi incluait également la désignation de centre affilié universitaire (CAU).

Ce changement n’a pas été débattu en commission parlementaire. Durant la période consacrée à l’examen des deux articles traitant des désignations universitaires (sur les quelque 1200 articles contenus dans le projet de loi 15), les échanges ont surtout porté sur les infrastructures de recherche dans le domaine de la santé, en premier lieu les centres hospitaliers universitaires (CHU). Les discussions autour des infrastructures de recherche dans les services sociaux ont été, en revanche, beaucoup plus évasives. Cette prédominance de la santé sur le social n’est pas nouvelle, et trouve écho dans la longue histoire des désignations universitaires dans le système de santé et des services sociaux au Québec. Depuis les années 1990, les désignations IU et CAU ont été utilisées pour soutenir le développement de la recherche dans les services sociaux et rattraper le retard dans ce domaine, comparativement aux services de santé. À l’origine, la désignation CAU a été conçue spécifiquement pour les centres locaux de services communautaires (CLSC) responsables d’offrir les services sociaux de première ligne. Malgré sa richesse, cette forme de recherche « dans l’État social » demeure aujourd’hui méconnue et peu documentée (Rhéaume, 2009; Suárez-Herrera, White et Battaglini, 2013; Sallée, 2022; Godrie, 2023).

Cet article explore cette forme de recherche à partir de l’exemple du CREMIS, un CAU développé initialement au CLSC des Faubourgs au centre-ville de Montréal. À l’occasion de l’anniversaire de ses 20 ans, le CREMIS a mené une démarche visant à retracer son parcours et à réaliser, plus largement, une socio-histoire1 des désignations universitaires dans les services sociaux. S’appuyant sur une collecte documentaire et une série d’entretiens avec des acteurs-trices ayant exercé différentes fonctions (chercheurs-euses, gestionnaires, coordonnateurs-trices, etc.), cet article revient sur les principales phases de son développement.

Malgré les contraintes institutionnelles, le CREMIS a réussi à tracer des voies alternatives pour la recherche au sein du système de santé et des services sociaux. Par sa programmation axée sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté, ce CAU a mis en place un modèle de recherche permettant de réfléchir de manière critique aux conditions de production des inégalités et de contribuer au développement de pratiques d’intervention pour les réduire. En utilisant sa désignation universitaire comme un cadre pour créer de nouvelles relations entre différents types d’acteurs-trices et de savoirs (scientifiques, pratiques et expérientiels), le CREMIS démontre qu’il est possible de rendre les services de santé et les services sociaux plus sensibles aux rapports sociaux inégalitaires.

Les conditions préalables à l’émergence

Bien qu’il ait été fondé officiellement en 2004, le CREMIS a bénéficié d’un ensemble de conditions préalables à sa création. Les premiers constats sur le faible niveau de financement de la recherche sociale appliquée et la quasi-absence d’infrastructures dans ce domaine remontent à la Commission d’enquête sur les services de santé et les services sociaux, présidée par Jean Rochon. Dans son rapport paru en 1988, la Commission souligne que « la recherche en santé au Québec est en progression, alors que la recherche sociale appliquée est nettement sous-développée dans tous ses aspects » (Commission d’enquête sur les services de santé et les services sociaux, 1988, p. 634).

Dans ce contexte et suivant l’adoption de la Politique de la santé et du bien-être2 en 1992, le Conseil québécois de recherche sociale (CQRS) met sur pied un premier programme pour soutenir la formation d’équipes travaillant en partenariat sur des problèmes sociaux jugés prioritaires (par exemple, l’itinérance). Certains établissements du réseau deviennent partenaires de ces équipes de recherche. C’est le cas notamment du CLSC des Faubourgs, qui contribue à la création du Collectif de recherche en itinérance (CRI) en 1994. Formé de chercheurs-euses, d’intervenant-es et de gestionnaires provenant des milieux communautaire et institutionnel, le CRI fait déjà le pari qu’il est possible de produire de nouvelles connaissances en alliant ces différent-es acteurs-trices (Roy et Hurtubise, 2007).

La mise en place de la désignation CAU à la fin des années 1990 marque un pas de plus dans l’intégration de la recherche aux services sociaux de première ligne. Au-delà des équipes en partenariat, cette décision vise à rapprocher davantage la recherche du développement et de l’évaluation des pratiques, en ancrant des infrastructures dans les établissements (MSSS, 2005). La désignation CAU s’inspire directement de l’expérience du CLSC Côte-des-Neiges et de son Centre de recherche et de formation qui fonctionne déjà depuis quelque temps comme une unité intégrée (Rhéaume, 2009). Cette désignation est rendue possible en vertu de l’article 91 de la Loi sur les services de santé et les services sociaux. Pour l’obtenir, les CLSC doivent soumettre leur candidature au ministère, en identifiant un « créneau d’expertise » dans lequel ils comptent mener des activités de recherche et d’enseignement. En l’espace de quelques années, un total de six CLSC reçoivent ainsi une désignation CAU3.

Le CLSC des Faubourgs obtient ce statut en 2001, entre autres en faisant valoir sa participation aux activités du CRI. Le créneau identifié à l’époque est la pauvreté et l’exclusion sociale. Ce choix est cohérent avec la décision du CRI de réfléchir au-delà de l’itinérance et d’aborder plus largement ces questions (Roy et Hurtubise, 2007). Pour les gestionnaires du CLSC, il semble important que la thématique choisie rejoigne le travail de l’ensemble des professionnel-les de l’établissement qui interviennent auprès de différentes populations. Dans ses premières années, le CAU fonctionne cependant en grande partie à travers les activités du CRI.

La fondation (2004-2006)

La création du CREMIS en 2004 est étroitement liée à la nomination, la même année, de Christopher McAll comme directeur scientifique du CAU du CLSC des Faubourgs. Professeur en sociologie à l’Université de Montréal, McAll a déjà collaboré avec le CLSC, notamment dans le cadre d’une recherche sur la pauvreté au centre-ville de Montréal (McAll et al., 2001). Il a également été directeur adjoint du Centre de recherche et de formation du CLSC Côte-des-Neiges, qui a inspiré la désignation CAU.

L’arrivée d’un sociologue spécialisé dans l’analyse des rapports sociaux inégalitaires comme directeur scientifique mène à l’adoption d’une nouvelle programmation axée sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté. Partant du créneau de la pauvreté et de l’exclusion sociale, cette programmation doit permettre de développer de nouvelles connaissances sur les causes de ces problèmes, soit les inégalités sociales et les discriminations qui affectent les personnes dans ces situations. Elle doit également permettre de développer de nouvelles pratiques d’intervention — dans ce cas-ci, des pratiques alternatives de citoyenneté au sens large.

Les premières années sont consacrées à la mise en relation des différent-es acteurs-trices du CREMIS. Le centre bénéficie d’un financement de démarrage du Fonds québécois de recherche sur la société et la culture (FQRSC), qui a remplacé le Conseil québécois de recherche sociale (CQRS) quelques années plus tôt. Il est composé de plusieurs chercheurs-euses du CRI, qui coexiste en parallèle comme équipe partenariale sur l’itinérance, et qui poursuit ses activités pendant quelques années. De nouveaux-elles chercheurs-euses, provenant des diverses universités (notamment l’Université de Montréal, l’UQAM et l’Université Concordia), se joignent également au centre, et élargissent les perspectives sur les différentes populations sujettes aux inégalités sociales (jeunes sans emploi, résident-es d’habitation à loyer modique, personnes aux prises avec un problème de santé mentale, etc.).

Le CREMIS devient très rapidement le CAU d’un établissement de plus grande taille, à la suite de l’adoption du projet de loi 254 et de la création des centres de santé et de services sociaux (CSSS) en 2004. Le CLSC des Faubourgs, qui compte quelques centaines d’employé-es, est alors fusionné à d’autres CLSC et différents centres d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD) pour former le CSSS Jeanne-Mance, qui compte désormais 1200 employé-es (Godrie, 2023). Cette réorganisation du système provoque des délais dans le renouvellement du financement du CREMIS et de la désignation universitaire du nouvel établissement.

La consolidation (2007-2013)

Malgré les reports, le CREMIS passe avec succès à travers son premier processus de renouvellement. Comme pour les autres CAU, cette démarche se déroule en deux temps : une demande de financement d’infrastructure de recherche est d’abord déposée au FQRSC puis, suivant une évaluation scientifique positive, le CSSS soumet à son tour un dossier de candidature au ministère pour voir sa désignation universitaire renouvelée (Godrie, 2023). Ce processus s’échelonne sur un an, et prend fin en 2007.

Cette reconnaissance permet au CREMIS de se consolider. À l’image de sa double évaluation, scientifique et administrative, son financement repose sur une subvention de cinq ans, accordée par le FQRSC, ainsi qu’une contribution financière du CSSS Jeanne-Mance. À cette période, le centre regroupe une quinzaine de chercheurs-euses universitaires, un chercheur gouvernemental à la santé publique et une chercheuse d’établissement. À cela s’ajoutent une dizaine de praticien-nes chercheurs-euses, des professionnel-les du CSSS qui consacrent une partie de leur temps de travail à des projets de recherche.

Cette phase de consolidation est marquée par l’apparition de nouvelles composantes permettant au CREMIS de déployer pleinement sa programmation. En 2008, le centre se dote de sa propre revue (Revue du CREMIS) dédiée à la publication de textes en lien avec les inégalités sociales et les pratiques alternatives permettant de les réduire5. En 2011, le centre met aussi en place une nouvelle équipe de recherche, financée par le FQRSC et dirigée par Christopher McAll, sur les Pratiques de participation citoyenne dans la recherche et l’action sur les inégalités sociales (Équipe PRAXCIT, 2011). À travers différents terrains d’enquête, les membres de cette équipe s’interrogent sur les effets que peut avoir la participation citoyenne sur les inégalités sociales. Pour ce faire, ils et elles documentent des espaces participatifs déjà existants (comme des comités d’usagers-ères) et en initient de nouveaux (comme des démarches de création collective), (Godrie et al., 2018). Les activités de cette équipe marquent l’embauche d’une première coordonnatrice de recherche au CREMIS.

Parmi les projets réalisés à cette période, mentionnons la démarche « Au-delà des étiquettes ». Conduit par différent-es chercheurs-euses et praticien-nes chercheurs-euses du centre, ce projet vise à comprendre comment la stigmatisation et la discrimination à l’égard des personnes percevant de l’aide sociale peuvent les mener à perdre leur logement. Ce questionnement est exploré à partir des trajectoires de vie de 40 personnes qui vivent dans un logement précaire ou dans la rue. Lors de la diffusion des résultats, les témoignages recueillis sont repris sous forme de scènes théâtrales pour montrer le poids qu’exercent les étiquettes à l’aide sociale. Le projet est développé en collaboration avec la compagnie de théâtre Mise au jeu et fait l’objet d’une tournée provinciale, organisée avec le Front commun des personnes assistées sociales du Québec. Celle-ci permet de rejoindre près de 400 personnes (personnes en situation de pauvreté, intervenant-es du milieu communautaire et du système de santé et services sociaux, agent-es d’aide sociale, etc.) dans huit régions différentes, en 2008 et en 2009 (McAll et al., 2012).

Durant ces années, le CREMIS organise aussi plusieurs ateliers internationaux de recherche et d’action sur les inégalités sociales. Tenus au Québec et dans différentes villes en France et en Belgique, ces ateliers réunissent pendant une semaine des personnes qui vivent des inégalités (par exemple, des jeunes de la rue) ou qui agissent en solidarité avec des personnes dans ces situations (par exemple, des travailleurs-euses communautaires). Pour favoriser le croisement des différents types de savoirs (scientifiques, pratiques et expérientiels), la composition des groupes est variée et inclut, notamment, des intervenant-es et des gestionnaires du CSSS Jeanne-Mance. Tout au long de la semaine, les participant-es réfléchissent aux inégalités et aux pratiques qui permettent de renforcer leurs capacités d’agir face à celles-ci. Les ateliers culminent par un événement public où les personnes présentent le fruit de leurs réflexions, aussi sous une forme théâtrale.

À travers ces expériences, le CREMIS peaufine son approche, à la fois critique des inégalités, axée sur la co-construction des connaissances et tournée vers l’action. Pendant cette période, il participe également à une table de concertation regroupant les six CAU. Cette instance permet d’échanger sur le modèle de recherche que ces centres sont en train de mettre en place dans leurs établissements respectifs. Le milieu est toutefois rapidement bouleversé par de nouveaux événements.

La reconfiguration (2014-2019)

En vue du second renouvellement de ces infrastructures, le ministère annonce en 2013 que les CAU pourront postuler pour obtenir la désignation « institut universitaire » dans leur créneau d’expertise. Ce changement de statut viendrait avec une hausse potentielle de leur financement, mais aussi des exigences accrues à leur endroit (en termes de rayonnement, de développement de pratiques de pointe, etc.). À peine un mois avant le dépôt des candidatures, le ministère revoit ses directives et précise que seuls les CAU qui déposent des demandes sur des thématiques prioritaires pour le gouvernement pourront accéder au statut d’institut. Les deux thématiques ciblées alors sont les communautés culturelles et la première ligne en santé et services sociaux.

Incité par l’Université de Montréal à laquelle il est affilié, le CREMIS décide de tenter sa chance sur la thématique de la première ligne. Marie-Dominique Beaulieu, médecin et professeure spécialisée en soins de première ligne à l’Université de Montréal, se joint à la demande de financement à titre de codirectrice scientifique avec Christopher McAll. Dans des délais très courts, les deux codirecteurs-trices développent une programmation axée sur les inégalités sociales, les maladies chroniques et les populations vulnérables, et recrutent de nouveaux-elles chercheurs-euses, issu-es notamment du domaine de la santé. Mais la demande, rédigée dans l’urgence, ne convainc pas le Fonds de recherche du Québec — Société et Culture (FRQSC). En 2014, le CREMIS est alors reconduit comme CAU. En fait, sur les six CAU existants (qui n’ont pas nécessairement tous postulé pour devenir des instituts), trois changent de désignation. La dynamique de collaboration qui prévalait entre eux et autour de ce modèle de recherche est affectée par cet épisode et la table de concertation des CAU est dissoute.

La désignation CAU du CSSS Jeanne-Mance est renouvelée officiellement en 2015. L’annonce est faite tout juste avant l’entrée en vigueur du projet de loi 106 et d’une nouvelle réorganisation complète du système de santé et services sociaux. Encore une fois, le CREMIS se retrouve dans un établissement de plus grande taille, le Centre intégré universitaire de santé et services sociaux (CIUSSS) du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, qui compte 13 000 employé-es (Godrie, 2023). Au sein du nouvel établissement, le CREMIS n’est plus la seule infrastructure de recherche, et rejoint d’autres centres et instituts du domaine de la santé et du domaine social qui sont également rattachés au CIUSSS7.

À travers cette séquence, le CREMIS entame une reconfiguration. En 2016, la programmation est réorganisée par champs thématiques (savoirs et participation citoyenne, santé et inégalités sociales, itinérance, État social, etc.) pour favoriser une plus grande collégialité dans l’animation des activités scientifiques. Les membres se regroupent en fonction de leur domaine de recherche et d’intervention autour d’un certain nombre de porteurs-euses dans chaque champ. La programmation prévoit aussi des axes plus transversaux, comprenant des analyses critiques sur les milieux de vie et l’intervention, le développement de pratiques alternatives visant la réduction des inégalités et la co-construction des savoirs. À contre-courant de la recherche calquée sur « l’expertise de pointe », le centre continue de défendre la transversalité et une lecture plus globale des rapports sociaux inégalitaires.

Pendant ces années, le CREMIS répond pour la première fois à des mandats ministériels en itinérance. Portés par des chercheurs-euses et plusieurs employé-es du centre, notamment une nouvelle coordonnatrice au transfert des connaissances, ces mandats permettent de développer des ressources servant à outiller les intervenant-es en lien avec des personnes en situation d’itinérance ou à risque de l’être. Ils donnent lieu, entre autres, à la publication d’un guide sur les bonnes pratiques en itinérance qui mise sur la posture et le jugement clinique plutôt qu’une approche standardisée du phénomène. Le guide accorde une grande importance au contexte des interventions et aux particularités de l’itinérance chez différentes populations (femmes, hommes, jeunes, personnes âgées, personnes immigrantes, etc.). Il montre que l’amélioration des pratiques dans un champ comme l’itinérance passe aussi par des outils qui stimulent la réflexivité des intervenant-es.

Un autre exemple de mandat ministériel est l’organisation du premier colloque national en itinérance, en 2017. Cet événement réunit près de 600 personnes, incluant des intervenant-es des milieux communautaire et institutionnel, des chercheurs-euses ainsi que des représentant-es du gouvernement. Au moyen d’une multitude d’ateliers, il permet à ces acteurs-trices de réfléchir aux responsabilités collectives face à l’itinérance et aux pratiques croisées à développer ou à renforcer. Cette reconnaissance de la part du ministère de l’expertise du CREMIS dans ce champ n’est d’ailleurs pas sans rappeler la genèse du CAU du CLSC des Faubourgs. Vers la fin de cette période, les deux codirecteurs-trices scientifiques décident l’un-e après l’autre de quitter leurs fonctions pour entamer leur préretraite. Un cycle de financement s’achève et le temps est venu de préparer la prochaine demande de renouvellement. Ayant rejoint le CREMIS depuis quelque temps, Nicolas Sallée, professeur en sociologie à l’Université de Montréal, est nommé directeur scientifique en 2018. Le lien historique entre ce département et le CAU est ainsi conservé.

La même année, le CREMIS accueille aussi une autre structure de recherche du CIUSSS spécialisée dans le domaine de la déficience intellectuelle et du trouble du spectre de l’autisme. Ce changement apporte des forces supplémentaires et permet l’ouverture d’un nouveau champ dans la programmation autour des capacités, des normes sociales et de l’intervention. Cette reformulation de la problématique dans ce champ illustre bien le regard critique du centre, et sa volonté de réfléchir aux conditions de production des inégalités plutôt que selon une approche par « clientèles ». À ce moment, le CREMIS n’a jamais été aussi bien pourvu en nombre d’employé-es. Il compte au total quatre chercheurs-euses d’établissement, une coordonnatrice de recherche, une coordonnatrice au transfert des connaissances, une spécialiste de l’évaluation et un technicien en recherche.

L’incertitude et le report constant du renouvellement (2020-2024)

Dès 2019, le CREMIS est prêt à se lancer dans son troisième renouvellement. Or, encore à ce jour, ce processus n’a pas été déclenché. Dans les dernières années, le centre a dû composer avec l’incertitude et le report constant de son renouvellement. Cette situation s’explique évidemment par la pandémie de COVID-19 qui a canalisé une grande part de l’attention et des ressources du système de santé et des services sociaux, mais aussi par l’adoption récente du projet de loi 15 qui, comme nous l’avons vu en introduction, prévoit des modifications aux désignations universitaires dans le domaine social.

Ce survol de l’histoire du CREMIS montre que les reports dans le renouvellement des CAU ont été assez fréquents au fil du temps. Le fait que le projet de loi 15 ne retienne que la désignation IU reflète la volonté du gouvernement, déjà perceptible lors du renouvellement de 2014, d’orienter les manières de faire de la recherche en milieu de pratique. Tout se passe comme si le modèle des CAU, étroitement lié à la mission originelle des CLSC et aux services sociaux de première ligne, trouvait difficilement sa place dans un système complètement reconfiguré après vingt ans de réformes managériales et de fusions d’établissements. L’ancrage territorial, les échanges entre différents types de savoirs, les partenariats avec le milieu communautaire, tous des traits forts du modèle des CAU depuis ses débuts (Rhéaume, 2009; Suárez-Herrera, White et Battaglini, 2013), semblent perdre en reconnaissance à l’intérieur d’un système centralisateur qui tend à uniformiser.

L’expérience du CREMIS montre pourtant l’intérêt de conserver des désignations universitaires, qui permettent non seulement une diversité de pratiques et de conceptions de la recherche, mais aussi qui laissent des marges de manœuvre pour ouvrir des espaces de co-construction entre chercheur-euses, intervenant-es et personnes concernées par les enjeux abordés. Si le CREMIS a pu, à certains moments, percer des « brèches » dans les inégalités sociales (McAll, 2017) et diffuser une culture de la « réflexivité critique » au sein du réseau (Sallée, 2022), c’est parce qu’il a remis en question les façons de faire et qu’il a cherché des voies alternatives à la recherche en santé et services sociaux. Les travaux en socio-histoire de l’action publique révèlent souvent ces usages différenciés des catégories administratives par les acteurs-rices, comme le CREMIS s’est approprié de manière singulière la désignation CAU.

Le défi reste de poursuivre dans ces voies alternatives. Il faudra sans doute répéter que rendre le système de santé et des services sociaux plus « efficace », pour reprendre l’intitulé de la nouvelle loi, passe aussi par un approfondissent de la réflexion sur les rapports sociaux inégaux qui interfèrent sur ce système et sur les moyens de les atténuer.

Situation financière des étudiant·es adultes au collégial : des réalités et des responsabilités inégalitaires

« Je suis revenu aux études pour me donner un meilleur avenir, pas pour l’hypothéquer. Je crois que le cégep n’est pas adapté à ceux qui ont des factures à payer ou des enfants à élever. Les adultes n’ont pas le même beat que les plus jeunes. Tout le monde a des responsabilités, mais les adultes, c’est plus gros. Alors, soit le cégep s’adapte, ou soit on nous aide davantage sur le plan financier. Moi, j’ai trouvé ni l’un ni l’autre, j’ai abandonné » (Homme, Longueuil, 28 ans).

Depuis le début du XXIe siècle, le réseau collégial québécois1 a connu une croissance importante des étudiant-es adultes, âgé-es de 24 ans et plus2, à l’enseignement dit « régulier » (Richard, 2018). Puisque les emplois exigeant une formation postsecondaire sont en nette progression (Gouvernement du Québec, 2022), cette tendance est fort probablement là pour durer : il est à prévoir que plusieurs adultes continueront à entreprendre des études postsecondaires plus tardivement, qu’ils et elles retourneront aux études pour se perfectionner, pour compléter une formation, ou pour se former dans un nouveau domaine.

L’intégration aux études postsecondaires et le retour aux études pour les étudiant-es plus âgé-es sont parfois parsemés de difficultés, notamment sur le plan financier (Fairchild, 2003; Lapointe Therrien et Richard, 2021). Les enjeux financiers représentent souvent la pierre angulaire dans l’articulation des différents obstacles personnels, dispositionnels et institutionnels (Keith, 2007) qui rendent le parcours scolaire collégial plus laborieux pour cette population étudiante. Ce qui les distingue au premier chef des étudiant-es plus jeunes, c’est que les adultes sont plus souvent responsables de gérer seul-es ces obstacles, alors que les plus jeunes peuvent généralement s’appuyer sur leurs parents.

Les témoignages recueillis lors de nos travaux de recherche évoquent par exemple une grossesse non planifiée, différents enjeux de conciliation famille-études-travail, une situation de monoparentalité, une expérience migratoire, une séparation, une maladie, un trouble de santé mentale, ou encore des événements imprévisibles et traumatisants comme un accident ou un incendie, la dépression d’un-e proche pour qui l’étudiant-e devient un soutien important, un parcours scolaire antérieur difficile ou bien le sentiment d’être un-e imposteur-trice, en étant « toujours » aux études à un âge avancé. Ces situations ou obstacles sont souvent multiples et contribuent à potentialiser l’effet de conditions financières difficiles et inégalitaires.

Les conditions financières des étudiant-es adultes sont généralement difficiles, et révèlent que leur expérience d’études postsecondaires est plus souvent marquée par le manque, la privation, voire le sacrifice. Nos données suggèrent que ces conditions sont inégalitaires puisque les étudiant-es adultes ne réalisent que rarement leur parcours dans des conditions économiques comparables à celles des étudiant-es plus jeunes. Par conséquent, les étudiant-es adultes ont des taux de diplomation plus faibles (Markle, 2015; Lapointe Therrien et Richard, 2021). Pour arriver à persévérer, à apprendre, à développer leurs compétences et à obtenir un diplôme, les étudiant-es adultes ne demandent pas l’impossible. Ils et elles désirent simplement que leurs réalités soient prises en compte.

Nous mobilisons ici les résultats de trois enquêtes menées entre 2018 et 2023. L’objectif de l’article est d’analyser la situation financière des étudiant-es adultes au collégial en mettant en lumière ce qui les distingue, d’une part, des cégépien-nes plus jeunes et, d’autre part, ce qui différencie les étudiant-es adultes entre elles et eux selon différentes caractéristiques : le genre, la situation de parentalité et l’occupation d’un emploi rémunéré durant les études. Ce deuxième volet est important puisque la plupart des recherches considèrent les adultes inscrit-es aux études postsecondaires comme une population étudiante plutôt homogène alors que bien des distinctions, voire des inégalités, sont observables (Richard, 2022).

Démarche d’enquête

Cet article repose sur les données de trois enquêtes. D’abord, une analyse statistique des résultats du Sondage sur la population étudiante des cégeps (SPEC), un sondage mené annuellement par la Fédération des cégeps auprès des cégépien-nes de la formation régulière. Les données présentées ici sont celles de l’automne 2021, où 22 172 étudiant-es inscrit-es dans 43 cégeps, dont 2 426 étudiant-es adultes, ont répondu. Des tests statistiques du khi carré de Pearson ont été produits afin d’identifier les caractéristiques pour lesquelles les 24 ans et plus se distinguent des autres étudiant-es. Tous les résultats présentés sont significatifs à un seuil de 5 % (p<0,05). Afin d’alléger le texte, seules les proportions sont présentées.

Ensuite, l’analyse des données d’une enquête longitudinale (2020 à 2023)3, réalisée exclusivement auprès d’un échantillon de 1 073 étudiant-es de 24 ans et plus inscrit-es dans 25 collèges aux quatre coins du Québec. Les étudiant-es ont été notamment interrogé-es sur leur situation financière comme cégépien-nes. Tous les résultats présentés sont significatifs à un seuil de 5 % (p<0,05). Plusieurs commentaires ont été laissés par les participant-es sur les questionnaires, et certains sont repris dans cet article.

Enfin, l’analyse de 21 entretiens semi-dirigés réalisés en 2018 avec des étudiant-es adultes inscrit-es dans quatre collèges privés de la région de Québec. Ces entretiens ont permis d’approfondir leurs points de vue en ce qui concerne les facilités et les difficultés rencontrées : leurs réalités financières, les relations avec des étudiant-es plus jeunes et leurs besoins à l’égard de leur programme d’études, de la pédagogie en classe, des services offerts au collège et du milieu de vie du collège.

Financer ses études… et le reste.

De récentes analyses (Richard et al., 2023), tirées des données de l’édition 2021 du sondage annuel auprès de la population étudiante des cégeps, ont permis de comparer la situation financière des étudiant-es adultes à celle de leurs pairs plus jeunes. Les deux groupes se distinguent d’abord en ce qui concerne les sources de financement des études. Alors que la grande majorité des moins de 24 ans dispose du soutien parental comme source principale de financement, c’est très rarement le cas pour les étudiant-es adultes (6,3 %). Ces derniers-ères occupent généralement un emploi en parallèle de leurs études, durant l’été comme le font les plus jeunes, mais le plus souvent tout au long de l’année scolaire, ce qui est beaucoup moins fréquent chez les moins de 24 ans (49,5 % contre 26,2 %). Ils et elles sont environ trois fois plus nombreux-ses à avoir recours à l’aide financière aux études (AFE), et 11,3 % déclarent être soutenu-es financièrement par leurs conjoint-es, ce qui est presque inexistant chez les plus jeunes (0,4 %). Une étudiante résume bien comment s’articulent concrètement ces deux sources de revenus : « l’aide financière aux études m’aide beaucoup pour subvenir à mes besoins d’études, et mon mari s’occupe du reste, comme l’alimentation, les factures, le loyer… » (Femme, Longueuil, 29 ans).

Les étudiant-es adultes font également face à des responsabilités financières plus importantes que les plus jeunes et sont globalement plus inquiets-ètes à ce propos. Une étudiante s’exprime d’ailleurs très clairement : « ma situation financière est une grande source de stress et cela a une incidence sur mes études » (Femme, Sherbrooke, 28 ans). Cela s’explique entre autres par le fait qu’ils et elles doivent plus souvent faire face à une accumulation de dettes personnelles (50,9 % contre 24,4 %) et à des difficultés à financer leurs dépenses de base (44,6 % contre 32,9 %). Ils et elles sont également plus nombreux-ses que leurs jeunes pairs à assumer un rôle de soutien de famille (13,1 % contre 9,4 %).

D’un·e adulte à l’autre

D’autres différences sont observables lorsque les étudiant-es adultes sont comparé-es entre elles et eux selon différentes caractéristiques : le genre, la situation de parentalité et le travail rémunéré durant les études.

Si les femmes sont un peu plus nombreuses à avoir recours à l’AFE que les hommes, la principale distinction concerne le recours au soutien d’un-e conjoint-e (20,5 % contre 12,5 %) et aux pensions alimentaires (4,4 % contre 0,0 %). Il en va de même, et dans des proportions similaires, pour les parents aux études, comparativement aux étudiant-es sans enfants.

À ce propos, une étude qualitative réalisée auprès d’étudiant-es adultes du collégial (Lapointe Therrien et Richard, 2021) soulève les malaises ressentis et exprimés par les étudiant-es adultes à l’égard de leur conjoint-e qui doit les soutenir financièrement. Celles et ceux qui abordent le sujet ne sont pas du tout à l’aise avec cette situation et évoquent un sentiment de dépendance, une perte d’autonomie financière et une image de soi négative. Une étudiante exprime ainsi le malaise de ne pas pouvoir participer à parts égales au partage des frais :

« Par exemple, c’est mon chum qui achète le vin à la SAQ. Mais je ne suis comme pas capable de dire : “Je vais m’ouvrir une bouteille de vin”. Je lui demande : “Est-ce que je peux ouvrir une bouteille de vin?”, puis là, il me dit d’arrêter de le demander. Mais j’y réponds : “tu ne comprends pas. Je ne suis pas capable de m’en payer du vin, et de prendre ce que tu as acheté”. Parce que dans ma tête, ce n’est pas du partage, je ne suis pas capable de me le payer. Je ne peux pas dire : “ce n’est pas grave, je vais en prendre une et je vais lui rembourser, c’est moi qui vais payer la prochaine”. Non, je ne peux pas dire que c’est moi qui vais payer la prochaine… » (Femme, Québec, 32 ans).

Il est à noter également que chez les parents étudiant-es, ce sont les étudiantes qui ont les plus grandes responsabilités parentales et qui sont proportionnellement plus nombreuses en situation de monoparentalité. Cette situation parentale accentue les différences entre les étudiantes et les étudiants quant à la précarité de la situation économique, à la dépendance vis-à-vis d’autrui ou de l’AFE, et met en évidence de réelles inégalités quant aux conditions dans lesquelles se déroule leur parcours scolaire. Une mère étudiante monoparentale soutient d’ailleurs qu’« aucune adaptation n’est faite pour respecter le statut des mères monoparentales au cégep. Le système n’est pas fait pour ces femmes » (Femme, Gaspé, 41 ans). Une autre personne dans une situation similaire s’exprime également sur les enjeux financiers :

« Ma fille va avoir 18 ans bientôt, ce qui fait que je n’aurai plus droit aux allocations familiales. Ça représente une baisse de revenus de plus ou moins 800 $ par mois. Je devrai donc travailler au moins 20 heures par semaine pour le restant de mes études. Sérieusement, je ne sais pas si je vais y arriver. Je ne travaille pas présentement et je trouve ça très exigeant! De plus, j’ai le maximum de prêts et bourses puisque ma fille est aux études à temps plein. » (Femme, Drummondville, 48 ans)

Finalement, les étudiant-es adultes sans emploi sont plus nombreux-euses à devoir compter sur différentes autres sources de revenus. Ils et elles ont principalement recours à l’AFE sous forme de prêts ou de bourses (respectivement 49,8 % et 48,0 %), et bénéficient plus souvent du soutien d’un-e conjoint-e (25,6 % contre 13,3 % des étudiant-es en emploi). Dans une moindre mesure, ils et elles comptent également sur les pensions alimentaires, les prestations d’assurance-emploi, le soutien gouvernemental pour un retour aux études, l’épargne personnelle ou l’aide sociale. Les différences entre celles et ceux qui peuvent se permettre de ne pas travailler et celles et ceux qui doivent le faire sont nettement contrastantes. Voici comment s’expriment deux étudiant-es rencontré-es :

« Je me compte chanceuse de pouvoir me consacrer à mes études sans avoir de tracas financiers, et j’ai de bons résultats! J’adore ce que je fais! Mon conjoint assume entièrement toutes les dépenses puisqu’il a un très bon salaire. On investit pour l’avenir. » (Femme, Montréal, 30 ans)

« À cause que je dois travailler entre 25 et 35 heures par semaine en plus de l’école, je sens que je performe moins bien comparativement à d’autres qui ne travaillent pas. De plus, je me sens limite en burn out… Et c’est un sentiment partagé avec d’autres étudiants du même groupe d’âge que moi. » (Homme, Québec, 28 ans)

Énoncés proposés aux participant-es concernant leur situation financière (résultats pour le premier semestre)

  •  J’estime que je me prive et que je dois restreindre mes dépenses (sorties, achats, alimentation) (55,4 %).
  •  Je me sens plus stressé(e) en lien avec l’argent (sentiment de dépendance, perte d’autonomie, privations, ne pas pouvoir accumuler de l’argent pour la retraite, etc.) (35,0 %).
  •  J’aimerais travailler plus pour tout payer, mais je n’y arrive pas (manque de temps, horaires non compatibles, etc.) (30,3 %).
  •  Je n’ai pas plus de problèmes financiers (28,8 %).
  •  J’ai besoin de l’aide financière aux études du gouvernement (prêt et bourse) pour subvenir à mes besoins (27,0 %).
  •  J’ai besoin de soutien financier de ma famille et/ou de mon/ma conjoint-e (19,3 %).
  •  L’aide financière aux études du gouvernement (prêts et bourses) est insuffisante (19,2 %).
  •  J’estime que ma situation financière actuelle peut nuire à la poursuite de mes études (18,4 %).
  •  Je m’endette plus et cela nuit à ma situation financière (17,1 %).
  •  Je manque d’argent (je n’arrive pas à payer mon loyer, mes factures, je vis de l’insécurité alimentaire, etc.) (7,5 %).

Des privations qui perdurent

Lors de l’enquête longitudinale, les étudiant-es adultes ont été invité-es à se prononcer sur divers énoncés concernant leur situation financière et à identifier tous ceux correspondant à leur situation. On leur a ensuite demandé de se prononcer à nouveau sur ces énoncés lors des trois semestres subséquents à leur inscription.

Globalement, les données révèlent que les restrictions et les privations perdurent, et que le stress lié aux ressources financières est omniprésent, tout au long du parcours collégial des étudiant-es adultes.

Chaque semestre, les participant-es déclarent principalement que « je me prive et que je dois restreindre mes dépenses ». Bien que l’énoncé « Je manque d’argent (je n’arrive pas à payer mon loyer, mes factures, je vis de l’insécurité alimentaire, etc.) » soit le moins fréquemment sélectionné, il faut quand même souligner qu’il est identifié par près de 10 % des étudiant-es adultes, et que la proportion d’étudiant-es adultes déclarant que leur situation financière peut nuire à la poursuite de leurs études varie entre 13,0 % et 18,4 %. Les énoncés concernant le fait de se sentir stressé-e à cause des ressources monétaires et le désir de travailler davantage pour avoir plus de revenus sont plus fréquemment sélectionnés. Par ailleurs, la proportion d’étudiant-es indiquant avoir « besoin de l’aide financière aux études du gouvernement pour subvenir à mes besoins » passe de 27,0 % au premier semestre, à 37,4 % au quatrième semestre. En parallèle, ils et elles considèrent de plus en plus souvent que « L’aide financière aux études du gouvernement est insuffisante » :

« Difficile de vivre avec 1500 $ par mois des prêts et bourses. Au début j’endurais, mais là je n’y arrive plus. » (Homme, Gaspé, 34 ans)

« Le calcul des prêts et bourses est vraiment mauvais. Pour la première année, j’avais déclaré 26 000 $ de revenus et j’avais 1200 $ par mois. Pour la deuxième année, j’ai déclaré 16 000 $ et j’ai 485 $ par mois… Comment calculent-ils? Comment est-ce possible d’arriver financièrement? Je vais tout lâcher. » (Femme, Granby, 36 ans)

Ces éléments sont d’autant plus marqués chez les femmes, les parents, et les étudiant-es sans emploi. Les étudiantes estiment s’endetter davantage, ce qui nuit à leur situation financière, et considèrent avoir de plus en plus de problèmes financiers au fur et à mesure des semestres. Elles estiment également avoir de plus en plus avoir besoin de l’AFE pour subvenir à leurs besoins et jugent cette aide insuffisante. La situation est similaire chez les parents étudiant-es et les étudiant-es sans emploi. Ces derniers-ères déclarent par ailleurs avoir davantage besoin du soutien financier de leur famille ou de leur conjoint-e.

Des enjeux de persévérance

En somme, ces données permettent d’observer des différences sur le plan financier, qui jalonnent le parcours collégial des étudiant-es adultes, notamment en ce qui a trait aux sources de revenus disponibles pour financer leur projet de formation et aux inquiétudes qui découlent de leur situation financière : des responsabilités financières plus grandes, moins de soutien parental, ou encore une dépendance importante à l’égard de l’AFE octroyée par le gouvernement. Par ailleurs, les étudiant-es adultes sont plus souvent préoccupé-es par les enjeux financiers à court terme (le paiement des factures) ou à long terme (les dettes qui s’accumulent), tout en vivant des incertitudes dans l’attente des prêts et bourses et des préoccupations quant aux responsabilités économiques familiales. Ces préoccupations témoignent de responsabilités importantes pour les étudiant-es adultes, et d’inégalités qui ont tendance à les distinguer des étudiant-es plus jeunes, d’une part, et d’autres situations inégalitaires selon leurs caractéristiques et leurs conditions de vie, d’autre part. Des situations et des préoccupations qui ne favorisent assurément pas la réussite scolaire et l’obtention d’un diplôme collégial. Nous avons exposé ailleurs (Richard et Veilleux, 2023), à partir du corpus de données de l’enquête longitudinale, les raisons d’abandon des études collégiales des étudiant-es adultes. Entremêlée à d’autres raisons, la précarité de la situation financière est mentionnée par 31 % des décrocheurs-euses adultes et représente la raison la plus fréquemment indiquée pour expliquer l’abandon des études.

Les résultats exposés dans cet article représentent une brève incursion pour comprendre la réalité financière des cégépien-nes plus âgé-es. Ils mettent en exergue la vulnérabilité et la situation de dépendance à l’égard de l’AFE, et des partenaires de vie pour certains profils d’étudiant-es.

Les données recueillies suggèrent que le premier lieu d’intervention est celui de l’AFE en ce qui concerne l’accessibilité et, surtout, les allocations qui semblent insuffisantes. Comme des chercheurs (Doray et al., 2005; Howard Sims et Barnett, 2015) soutiennent que les établissements postsecondaires ne sont pas adaptés aux populations étudiantes plus âgées qui ne suivent pas un cursus linéaire, il y a lieu de se demander si le système d’AFE est adapté aux réalités des cégépien-nes adultes. Comme l’AFE reçue ne semble pas couvrir tous les besoins qu’un-e étudiant-e adulte doit satisfaire durant son parcours scolaire, il semble pertinent de penser à une bonification des prêts, à une augmentation des bourses ainsi qu’à d’autres formes de soutien : un taux d’intérêt privilégié, un congé d’intérêt au remboursement des prêts, un sursis de paiement des dettes d’études initiales, voire d’autres paiements, etc. Les échanges (entretiens semi-dirigés, courriels, conversations informelles) que nous avons eus avec les cégépien-nes adultes durant nos travaux nous amènent à constater que ce qu’ils et elles demandent est simple : une situation financière favorable à la poursuite de leurs études collégiales jusqu’à l’obtention d’un diplôme et des conditions qui ne mettront pas leur avenir économique en péril pour avoir fait le choix de revenir aux études à un âge avancé.

Des recherches supplémentaires sont nécessaires pour mieux comprendre comment les enjeux financiers des étudiant-es adultes affectent leur expérience collégiale, et la nature des inégalités, voire de la marginalisation et de la stigmatisation qu’ils apportent. Le présent article se concentre sur les enjeux liés au genre, à la situation parentale et à la situation d’emploi, mais il serait également pertinent d’élargir la perspective à d’autres caractéristiques sociales, telles que l’identité ethnoculturelle, le statut d’immigration ou la situation de handicap, par exemple. Le gouvernement et les directions des collèges doivent mettre à l’ordre du jour la recherche de solutions, pas seulement pour répondre aux besoins ponctuels du marché du travail, mais pour assurer la pérennité de conditions viables pour la poursuite des apprentissages tout au long de la vie. Ce, afin que les étudiant-es adultes, ainsi que certain-es étudiant-es plus jeunes qui peuvent vivre des expériences similaires, n’aient pas de mal à répondre à une question fondamentale que plusieurs d’entre elles et eux se posent : « comment vais-je financer mon projet d’études et mes autres responsabilités, pour assurer ma persévérance jusqu’à la diplomation? » et, ainsi, assurer des conditions d’accès à l’éducation postsecondaire et de persévérance scolaire équitables pour tous et toutes.

Le passage à l’itinérance chez les hommes : une toile de vulnérabilités au prisme de la masculinité hégémonique

« L’homme, de ce que je vois en général, a une certaine obligation dans la société. Puis là, quand il est en situation d’itinérance, de consommation, il ne remplit plus ce rôle-là. Pour lui, il n’est rien, il sert à rien, il ne servira jamais à rien, il ne pourra jamais s’en sortir. Puis dans le fond, il abandonne. » (Personne intervenante)

D’un point de vue sociohistorique, la conception de l’itinérance chez les hommes s’est longtemps limitée à la figure du « hobo » (Anderson, 1923) ou du « clochard » (Gaboriau, 1993). Bien que des travaux suggèrent l’importance de rompre avec cette image homogène de l’itinérance (Roy et Grimard, 2016), la documentation actuelle s’appuie néanmoins majoritairement sur un groupe dominant, soit des hommes adultes, blancs, hétérosexuels et cisgenres pour penser et conceptualiser l’itinérance masculine (Côté et al., 2024). De plus, les travaux réalisés auprès des hommes en situation d’itinérance tendent à se concentrer sur les facteurs individuels, comme les problèmes de santé (dépression, stress post-traumatique, dépendance aux substances, Coohey et al, 2016; Montgomery et al., 2017), sans tenir compte des facteurs structurels qui façonnent cette situation de vie (Campeau, 2000). Ce portrait fragmentaire ne permet pas de saisir toute la complexité de l’itinérance en négligeant l’articulation des dimensions structurelles, institutionnelles et interpersonnelles dans les parcours de vie de ces hommes.

À partir d’une étude qualitative1 réalisée dans huit régions au Québec2, cet article documente les points tournants dans le passage à l’itinérance chez les hommes. Inspirés de la théorie des parcours de vie (Wheaton et Gotlib, 1997), les points tournants sont conceptualisés comme des événements, des contextes ou des expériences qui déclenchent un changement considéré comme substantiel dans les trajectoires des acteurs. Cette perspective théorique est intéressante pour la présente analyse, puisqu’elle reconnaît l’enchevêtrement des dimensions individuelles et structurelles à l’intérieur de systèmes complexes, tels que la situation d’itinérance, plutôt que comme une suite d’événements prédéterminés et linéaires (Wheaton et Gotlib, 1997). En complémentarité, le concept de masculinité hégémonique, qui a été développé par Connell (1995), est mobilisé dans cet article afin d’analyser les rapports de genre dans les parcours de vie des hommes en situation d’itinérance. Le concept de masculinité hégémonique reconnaît la diversité des formes de masculinités selon les contextes historiques, sociaux et institutionnels (Connell et Messerschmidt, 2005). En s’appuyant sur la logique d’un système de genre patriarcal, cette perspective tient compte des rapports de pouvoir entre les hommes et les femmes et entre les hommes eux-mêmes (Connell, 1995). La masculinité hégémonique correspond à l’archétype de la domination patriarcale qui se manifeste par des caractéristiques associées, entre autres, à l’autonomie, à la force, à l’agressivité et à la misogynie. Afin de capter cette dynamique, Connell (1995) identifie trois autres formes distinctes de masculinités : la masculinité « complice » qui désigne la reproduction de la masculinité hégémonique sans l’appropriation de toutes les caractéristiques, la masculinité « subordonnée » qui renvoie aux caractéristiques qui ne correspondent pas à la masculinité valorisée selon l’idéologie dominante (comme les comportements considérés féminins chez certains hommes), et la masculinité « marginalisée » qui décrit les rapports entre les masculinités des différentes classes sociales (comme les hommes en situation d’itinérance). Nous cherchons ici à capter les points tournants du passage à l’itinérance chez les hommes en tenant compte des rapports de domination et de subordination qui jalonnent leurs parcours de vie.

Entre novembre 2020 et octobre 2022, nous avons organisé des groupes de discussion avec 59 personnes intervenantes provenant d’organismes diversifiés incluant de l’aide alimentaire, de l’hébergement d’urgence, de la réinsertion sociale, du travail de rue et de proximité. Durant la même période, des entretiens individuels semi-dirigés ont été menés auprès de 44 hommes ayant connu l’itinérance (âgés de 23 ans à 66 ans). Cet article présente les éléments de convergence dans le discours des deux groupes rencontrés afin de mieux comprendre les points tournants du passage à l’itinérance chez les hommes. L’analyse qualitative montre que le passage à l’itinérance ne se limite souvent pas à un seul événement, mais plutôt à une multitude de points tournants qui s’entremêlent et s’alimentent tout au long des parcours de vie des hommes. S’il est possible d’organiser ces points tournants en quatre facteurs de vulnérabilité distincts, soit les facteurs structurels (comme les normes sociales, les lois gouvernementales ou les discriminations sociales), institutionnels (soit les règles et les mécanismes des différentes institutions, comme les services de santé et les services sociaux), interpersonnels (soit les relations qui jouent un rôle essentiel dans la socialisation, comme la famille ou les partenaires intimes), et individuels (soit les caractéristiques individuelles qui influencent les comportements des personnes, comme la santé mentale et physique), les récits mettent l’accent sur le fait qu’ils sont en constante interaction les uns avec les autres. Nous avons conceptualisé les interactions entre ces facteurs par le terme de « toile de vulnérabilités ». Les prochaines sections documentent chacun de ces facteurs de vulnérabilité en tenant compte de leur enchevêtrement dans les parcours de vie des hommes, ainsi que leur rapport à la masculinité.

Vulnérabilités structurelles

« Quand je n’avais plus d’argent, j’étais aux crochets de la société et des ressources. Oui, ça m’a aidé, j’ai quand même mangé, mais c’est quand même pénible comme vie à faire. Ça tirait beaucoup d’énergie. Avoir l’effet de rien faire, de l’inutilité. Comme là, je ne travaille pas présentement. Mais, tu sais, je m’entraîne, je prends soin de moi. Je vais être capable de retourner sur le marché du travail. » (Christian, 44 ans)

L’une des vulnérabilités structurelles rapportées renvoie aux expériences de perte d’emploi auxquelles les hommes sont confrontés dans leur parcours de vie. Selon les personnes rencontrées, ces pertes d’emploi peuvent être provoquées par la dépendance aux substances qui constitue souvent une stratégie pour compenser des défis de santé mentale, des traumas dans l’enfance ou des souffrances. Il est expliqué par exemple que la consommation de substances des hommes entraîne des absences injustifiées à leur travail pouvant se solder par des congédiements. Pour d’autres hommes, les expériences de perte d’emploi sont plutôt la conséquence d’événements subits qui les plongent dans l’incapacité de travailler ou de payer leur loyer, comme des fermetures d’usines, des accidents de travail ou des faillites. Les récits révèlent que les pertes d’emploi n’impliquent pas seulement une précarité financière, mais s’accompagnent également d’un « sentiment d’inutilité » où les hommes ont l’impression de se retrouver « aux crochets de la société ». En opposition aux traits liés à l’indépendance et à l’autonomie propres à la masculinité hégémonique (Connell, 1995), ces pertes d’emploi renvoient aux hommes une image d’eux-mêmes marquée par la dépendance aux services et l’incapacité de subvenir à leurs besoins. Cet écart avec la représentation de la masculinité hégémonique renforce, chez ces hommes, leur position sociale subordonnée.

« Quand j’ai commencé mes hormones, ce n’était pas si pire. Mais, j’ai eu une boss qui cherchait un emploi “pour homme” et, puis, quand elle a su que j’étais trans, elle m’a carrément viré… Je vis plus de discrimination cette année que les dernières années je dirais. » (Justin, 37 ans)

Une autre vulnérabilité structurelle est celle des expériences de discrimination sociale vécues chez les hommes aux statuts minorisés. Il est notamment question des hommes en situation de handicap, des hommes issus de l’immigration et des hommes trans. Les personnes rencontrées disent que ces hommes sont confrontés à de multiples expériences de discrimination sur la base de leur statut minorisé. Ces expériences viennent faire obstacle à l’obtention d’un emploi ou d’un logement. Par exemple, l’un des hommes rencontrés, issu d’un parcours migratoire, parle de son incapacité à trouver un emploi depuis son arrivée au Québec. Il explique que les employeurs-euses ne reconnaissent pas ses compétences et ses diplômes, ce qui le contraint à fréquenter les ressources en itinérance pour se loger et se nourrir. Également, un homme trans mentionne subir de la discrimination de la part des employeurs-euses sur la base de son identité de genre, ce qui l’empêche d’avoir accès à des emplois ciblés pour les hommes. À l’instar des analyses de Connell (1995), ce constat montre que, dans les sociétés patriarcales, les hommes qui ne correspondent pas à la figure hégémonique de la masculinité, soit celle des hommes blancs, hétérosexuels, cisgenres et sans handicap, doivent composer avec différentes pratiques discriminatoires. Ces expériences de discrimination entraînent une impression de subordination chez ces hommes, qui amplifie leur exclusion sociale.

Vulnérabilités institutionnelles

« Je suis sorti du centre jeunesse, rendu à 18 ans, les services sociaux c’est comme fini là. C’est “vole de tes propres ailes”. Tes ailes sont cassées ben raide là. Oublie ça. Mais faut que tu voles pareil. Je n’ai pas eu de suivi ni d’aide à ma sortie, non… J’ai cherché des logements, mais c’était impossible… On ne m’a pas montré. » (Patrick, 46 ans)

En ce qui concerne les vulnérabilités institutionnelles, l’ensemble des personnes rencontrées mentionne que les hommes ont vécu une multitude d’expériences antérieures de jugement et d’exclusion au sein des institutions. À titre d’exemple, plusieurs hommes mentionnent avoir fait de longs séjours au sein des services de protection de l’enfance ou des centres carcéraux, desquels ils gardent des souvenirs amers. Selon l’analyse du discours, ces expériences institutionnelles sont souvent caractérisées par un encadrement autoritaire ou des situations de violence qui briment le bien-être et l’épanouissement des hommes. Une fois leurs séjours institutionnels terminés, certains hommes disent être « jetés » à la rue, sans réelle planification ni soutien pour les accompagner à la sortie de ces services. Ce manque de soutien évoque une récupération de la figure hégémonique de la masculinité (Connell, 1995) dans la mesure où les institutions perpétuent l’image de l’homme fort et autonome qui est capable de s’organiser par lui-même. C’est dans ce contexte que les hommes peuvent développer de la méfiance, voire de la rancune, à l’égard des institutions. Cette méfiance les pousserait à rejeter le plus longtemps possible le recours aux services jusqu’au moment où ils n’ont plus d’autres options.

« On développe beaucoup de services, qui sont souvent tous en silo, donc on ne peut pas avoir à la fois une difficulté en santé mentale, une difficulté en consommation, une difficulté en vie de couple, ou personnelle. Il faut choisir notre étiquette, et ça c’est triste un peu parce qu’on est un tout dans le fond, et on l’oublie. » (Personne intervenante)

Une autre vulnérabilité institutionnelle est l’inadaptation des services à la complexité de l’itinérance, comme documentée dans l’étude de MacDonald et al. (2020). Autant les personnes intervenantes que les hommes rencontrés évoquent que l’organisation des services dans une logique de spécialisation des problèmes ne tient pas compte de l’enchevêtrement des enjeux vécus par ces hommes. Comme mentionné par certaines personnes intervenantes, cette organisation en « silo » favorise la mise en place de programmes ou de services surspécialisés qui nuit à une compréhension globale des réalités des hommes à risque d’itinérance. Par exemple, des personnes intervenantes dénoncent le fait que les solutions proposées aux hommes seraient surtout axées sur le logement, ce qui ne serait pas toujours adapté aux besoins de tous. Également, la complexité des procédures administratives et des règles institutionnelles rigides dans les services, comme la production de cartes d’identité, la complétion des déclarations de revenus ou la réalisation des démarches pour l’aide sociale, créerait de l’anxiété et un découragement chez les hommes. En plus, certains hommes ont le sentiment de ne pas être pris au sérieux dans les ressources ou de s’y présenter avec des demandes qui ne sont pas comblées.

Vulnérabilités interpersonnelles

« Je me suis séparé, j’étais avec une copine qui avait des enfants, je l’ai aidée à élever les enfants. Quand on s’est séparés, j’avais une entreprise, j’ai comme tout perdu. Je me suis retrouvé à la rue… Parce que j’ai perdu le business, j’ai perdu les meubles […]. Parce que je sortais d’une relation amoureuse, j’étais en burn-out, j’ai vendu mes affaires à la perte pour ce qui me restait de paiement. » (Frédéric, 40 ans)

Pour ce qui est des vulnérabilités interpersonnelles, autant les personnes intervenantes que les hommes rencontrés disent que les expériences de perte relationnelle peuvent venir chambouler la vie des hommes, jusqu’à les propulser en itinérance. Pour certains hommes, ces expériences prennent la forme de la fuite de la violence perpétrée au sein de leur famille ou d’une expulsion de leur milieu familial en raison de conflits avec leurs parents. Pour d’autres, ces expériences renvoient à une séparation conjugale ou au décès d’une personne significative, comme d’un membre de famille ou d’un-e conjoint-e. L’ensemble de ces expériences peut engendrer à la fois de la détresse psychologique et de la précarité économique au sein desquelles les hommes ont l’impression « de tout perdre ». Or, la détresse ressentie par les hommes évoque une expérience de vulnérabilité émotionnelle avec laquelle ils sont souvent peu familiers. Ces expériences de vulnérabilité sont contraires à la masculinité hégémonique qui est, pour sa part, plutôt centrée sur la valorisation du contrôle de soi et la stabilité émotionnelle, comme le documente Connell (1995). En réaction à ces expériences, certains hommes mobilisent la consommation de substances comme stratégie palliative à la souffrance d’être seul, ce qui peut accroître leurs difficultés économiques et leur instabilité domiciliaire.

« Plus tard, j’ai été recruté par le même groupe que mon père, parce que j’étais visible, j’étais soldat, tu sais. Ça a duré quelques années… J’avais trouvé ma famille avec mes frères, comme je les appelle. J’ai adhéré tout de suite. Entre nous autres, on s’entraidait. On était solides. On comblait nos besoins : l’argent, les femmes, les motos, la liberté… Mais, quand je suis sorti de prison, c’est à partir de ce moment que ma vie a commencé à dégringoler. [J’ai divorcé] et puis j’ai perdu [la maison]. » (Daniel, 42 ans)

L’implication dans le milieu criminel constitue une autre vulnérabilité interpersonnelle qui contribue au passage à l’itinérance chez les hommes. Plusieurs hommes rencontrés soulignent avoir appris la criminalité dès leur enfance, à travers leur milieu familial ou en côtoyant d’autres jeunes lors de placements en centre jeunesse. Cet apprentissage de la criminalité les conduit à tisser des liens avec le milieu criminel, comme celui des motards, qui joue, dans certains cas, un rôle important de socialisation par la marge. En effet, certains hommes rapportent que le milieu criminel représente une forme de famille choisie qui leur a procuré de l’aide et du soutien, comme un emploi, de l’argent et des amitiés. Cette implication criminelle s’accompagne toutefois d’un risque accru de judiciarisation pouvant se traduire par des périodes d’incarcération. La sortie de ces milieux peut engendrer une « dégringolade » de pertes relationnelles et de précarité socio-économique. Les hommes disent être souvent confrontés à des expériences de stigmatisation liées à leur situation « d’ex-détenus » qui peut entraîner des difficultés à trouver un logement et un emploi. Comparativement aux traits liés à l’indépendance et à la réussite associées à la masculinité hégémonique (Connell, 1995), ces expériences de stigmatisation viennent amplifier une image dévalorisante d’eux-mêmes.

Vulnérabilités individuelles

« [Quand je me suis fait enlever ma fille], je me suis dit fuck it esti. Je suis tombé sur la dépression, je bougeais plus de chez nous… J’étais en grosse dépression, ils m’avaient ôté mes droits parentaux. Je pesais 237 livres, parce que j’étais sur la médication pour l’épilepsie, parce que c’est des antidépresseurs qui me donnaient. Pis, c’est ça, ça ne marchait pas, pis j’étais gras, pis j’étais en dépression. » (Mathieu, 45 ans)

Quant aux vulnérabilités individuelles, l’analyse des récits montre que les hommes font face à de multiples défis de santé mentale et physique qui viennent fragiliser leur parcours de vie. Pour ce qui est des enjeux de santé mentale, les hommes sont confrontés à des expériences d’anxiété, de dépression et de stress post-traumatique, des épisodes d’épuisement et de fatigue, des tentatives ou des idéations suicidaires, ainsi que des troubles psychotiques. En regard des défis de santé physique, autant les personnes intervenantes que les hommes rencontrés décrivent que l’itinérance masculine peut être provoquée par des maladies chroniques et des blessures physiques, des épisodes de surdose, ainsi que des commotions cérébrales. Les propos révèlent que ces défis de santé constituent des formes d’incapacités qui limitent les actions sociales des hommes comme leur capacité de travailler. À partir de la perspective de Connell (1995), il est possible de comprendre ces défis de santé comme la manifestation de la masculinité hégémonique dans la mesure où elle s’oppose à la maladie et aux incapacités chez les hommes. Comme cette figure valorise les hommes forts, les défis de santé vécus par ceux qui se retrouvent en itinérance ne viennent que renforcer l’impression d’être subordonnés, ce qui engendre des expériences de stigmatisation provoquant un sentiment de détresse.

« J’ai eu des démêlés avec la police parce que, quand j’avais 21 ans, je prenais de la bière et des séroquels, choses à ne pas faire, ça été vraiment l’enfer. J’ai badtripé, j’ai pété ma coche, mon père n’était pas là, j’ai tout cassé dans la maison. Après ça, je suis parti, c’était le matin… C’est ce que la drogue fait. C’est ce que la drogue peut faire de mal. La drogue peut briser des liens parentaux par exemple. » (Charles, 37 ans)

Une autre vulnérabilité individuelle est la dépendance aux substances et au jeu, qui constituent des expériences marquantes du passage à l’itinérance chez certains hommes. Selon l’ensemble des personnes rencontrées, ces expériences de dépendance peuvent entraîner de l’isolement social. Cet isolement s’explique par la perte de confiance de la part des personnes significatives dans l’entourage des hommes, comme leur famille, leurs amis ou leurs partenaires intimes. En plus de ces ruptures sociales, l’analyse des récits montre que la dépendance aux substances et au jeu peut engendrer une précarité socio-économique (pertes d’emploi, endettements et faillites) qui, du jour au lendemain, peut propulser les hommes vers l’itinérance. De plus, ces expériences de dépendance peuvent entraîner des difficultés avec le système judiciaire en raison, notamment, d’une amplification des comportements de violence, d’agressivité et d’impulsivité lors de périodes de consommation de substances. Comme le propose Dej (2018), il est possible de concevoir la consommation de substances et le recours à la violence comme des stratégies pour compenser la perte de caractéristiques associées à la masculinité hégémonique, comme l’accès à un emploi ou l’indépendance financière.

Une toile de facteurs de vulnérabilité

La présente étude montre que le passage à l’itinérance chez les hommes est complexe et s’explique par un enchevêtrement de facteurs de vulnérabilités. Ces vulnérabilités ne se limitent pas à des enjeux individuels tels que la consommation de substances ou les défis de santé. Les constats montrent que cette toile de vulnérabilités entraîne des conséquences matérielles et symboliques qui s’imbriquent entre elles pour créer un positionnement social subordonné. Ce positionnement amplifie le processus d’exclusion sociale des hommes. En se concentrant sur les expériences des hommes, l’analyse menée ici révèle que cette toile de vulnérabilités ne se tisse pas de façon aléatoire. Elle se déploie plutôt au prisme de la masculinité hégémonique qui renforce les rapports de domination et de subordination entre les hommes. Cette étude suggère l’importance de mettre en place de multiples mécanismes d’intervention pour prévenir l’interaction des facteurs de vulnérabilités. Au niveau structurel, cela implique de bonifier l’offre de logements sociaux et abordables afin de prévenir l’instabilité domiciliaire, d’améliorer le marché de l’employabilité afin de réduire les pertes d’emploi et de bonifier les politiques publiques (par exemple, avec un revenu minimum garanti) pour lutter contre l’appauvrissement. Au niveau de la relation d’aide, les constats reconnaissent l’importance du lien de confiance pour favoriser la réaffiliation sociale et institutionnelle des hommes à risque d’itinérance. Ce constat soulève la nécessité d’établir des relations empreintes d’humanité qui font sentir les hommes marginalisés comme des personnes à part entière, et non comme des numéros déshumanisés.

Qui est vraiment « vulnérable »? Une étude sur la vulnérabilité partagée entre des personnes en situation d’itinérance et leurs intervenant-es 

« Participante (intervenante au refuge) : Hier c’était horrible de virer le mec […] Donc c’est arbitraire et c’est inhumain […]. 

Chercheur : Inhumain, pourquoi? 

Participante : […] ce qui est inhumain c’est le système. C’est-à-dire que tous les gens ils devraient avoir un lit où dormir. […] Moi je leur demande d’appeler un service qui est injoignable et qui va leur donner neuf nuitées, c’est scandaleux. Comment tu veux te construire quelque part, comment tu veux travailler cette question de l’errance, si le système en lui-même génère de l’errance? Et tu t’aperçois quand tu gardes les gens ici trois mois, bien ça ne leur rend pas forcément service. C’est compliqué un peu. Mais, ce sont des questions où il n’y a pas de réponses globales. Il y a des réponses individuelles avec des équipes et des gens. Et pour ça il faut qu’on soit ensemble, qu’on réfléchisse, qu’on soit nourris, formés. » Extrait d’entrevue 

L’expression « populations vulnérables » est fréquemment utilisée dans le domaine de l’intervention auprès de personnes vivant en situation de précarité socio-économique. Que l’on parle de personnes qui vivent en contexte de pauvreté, qui consomment des drogues ou qui sont atteintes d’enjeux sévères de santé mentale, de nombreuses publications désignent ces personnes comme étant « vulnérables ». Les personnes en situation d’itinérance portent fréquemment cette étiquette de « vulnérabilité ». Mais qu’entendons-nous vraiment par le terme vulnérabilité? Et surtout, qui peut être considéré-e comme « vulnérable » dans le contexte d’intervention auprès de personnes en situation d’itinérance? Ces personnes elles-mêmes? Les intervenant-es chargé-es de les accompagner? Les deux? 

Cet article présente certains des principaux constats d’une étude ethnographique réalisée à Marseille (France) dans le cadre de ma maitrise en anthropologie médicale. Pour cette étude, je souhaitais initialement analyser les dispositifs existants pour faire face à l’itinérance, et comprendre les enjeux propres de l’intervention dans ce contexte. J’ai fait mon terrain de recherche auprès de deux équipes d’interventions en itinérance (un refuge d’urgence offrant différents services socio-médicaux ainsi qu’une équipe d’intervention mobile dans les rues de la ville). Toutefois, sur le terrain, une autre focale d’analyse que l’itinérance s’est rapidement imposée à moi. En effet, dans mes cahiers de bord, une phrase revenait constamment : « que se passe-t-il vraiment ici? ». Quelque chose semblait se passer au cœur même de toutes les interventions dont j’étais témoin, entre intervenant-es et personnes en situation d’itinérance. Quelque chose semblait émerger de ces relations et être partagé entre toutes et tous. J’ai conceptualisé le tout comme la vulnérabilité.  

Au cœur de cette étude, j’ai pu constater comment la vulnérabilité va bien au-delà d’une simple catégorie d’individus qualifié-es de « vulnérables ». Cette vulnérabilité prenait en effet la forme d’une relation sociale témoignant de l’accumulation d’incertitudes, d’urgences et d’impuissance dans laquelle non seulement les personnes en situation d’itinérance étaient impliquées, mais aussi l’ensemble des intervenant-es œuvrant au sein des deux équipes, certes avec des conséquences différentes. De par cette nature relationnelle, la vulnérabilité faisait donc partie intégrante du travail d’intervention. Elle circulait entre toutes et tous, et n’épargnait personne. 

Démarche d’enquête 

Cette étude a été conduite dans le cadre de ma maitrise en anthropologie médicale à l’Université McGill. Mon terrain de recherche s’est déroulé à Marseille de juin à septembre 2017. En choisissant d’explorer le concept de la vulnérabilité à travers les relations entre intervenant-es et personnes en situation d’itinérance, la dyade entre celles et ceux-ci devenait le principal centre d’analyse. Ainsi, afin de mieux saisir ce qui se passait entre ces individus, j’ai observé de nombreuses interactions cliniques et informelles entre elles et eux.  

Toutefois, il m’apparaissait essentiel de porter également attention à la réalité propre de chacun-e. J’ai donc suivi et interrogé individuellement différent-es intervenant-es et personnes en situation d’itinérance pour mieux saisir leur réalité et ainsi mieux comprendre comment ces réalités influençaient la relation d’intervention. J’ai complété 350 heures d’observation participante, de jour, de soir et de nuit, principalement au sein des deux équipes m’ayant accueilli, mais aussi dans les rues de la ville et dans d’autres structures institutionnelles et communautaires. J’ai ainsi observé la vie quotidienne des personnes fréquentant ces ressources. J’ai eu de nombreuses conversations avec elles et avec plusieurs autres personnes vivant à la rue. 

J’ai aussi participé au travail des éducateurs-trices et surveillant-es lors des rondes de surveillance, de gestion des repas et d’accueil des hébergé-es. De manière quotidienne, j’ai eu de multiples conversations avec les intervenant-es, dans des contextes parfois formels de réunions d’équipe ou entre des rendez-vous cliniques, parfois de façon plus informelle lors de repas ou autour de la machine à café. Finalement, pour analyser la relation entre intervenant-es et personnes en situation d’itinérance, j’ai observé de nombreuses interactions entre celles et ceux-ci, soit de façon plus informelle dans le quotidien de ces ressources, soit plus formellement en étant présent lors de différentes consultations avec les médecins, les infirmiers-ères et les travailleurs-euses sociaux-ales. Douze entrevues semi-structurées ont aussi été complétées avec différent-es intervenant-es de ces deux mêmes équipes. Les verbatims des entretiens semi-structurés ont été codifiés et mis en parallèle avec les données de toutes mes observations afin de compléter une analyse de contenu thématique (Patton, 2002). 

Une vulnérabilité polysémique 

La « vulnérabilité » est un terme souvent utilisé dans les milieux académiques et professionnels portant sur l’intervention médicale et sociale, laissant une certaine ambiguïté autour de sa signification (Becquet, 2012). Le concept apparait donc difficile à définir, ce qui laisse place à un « vide sémantique » autour de celui-ci (Clément et Bolduc, 2004). Pour l’anthropologue Raymond Massé (2017), la vulnérabilité est beaucoup plus qu’un type de catégorie médicale ou sociale : il s’agit d’un construit tant social, moral et épidémiologique, que politique. Ainsi, lorsque l’on parle de vulnérabilité, il devient important de se questionner sur « qui est vulnérable, pourquoi ces personnes sont vulnérables, et par rapport à quoi sont-ils vulnérables exactement? »1 (Katz et al., 2019, p. 4)  

Ainsi, certain-es parlent de la vulnérabilité comme d’une « notion éponge » (Thomas, 2010), parfois même contradictoire dans ses significations (Lévy-Vroelant et al., 2015), mais intimement liée avec d’autres concepts théoriques comme la pauvreté, l’exclusion sociale, la précarité et le risque (Roy, 2008). Citant Thomas (2010), Brodiez-Dolino (2016) réfère quant à elle à une combinaison étymologique : celle de la « fêlure » et de la « blessure », à savoir une zone de fragilité soumise à des forces et menant ainsi à une forme de blessure ou de rupture. Ainsi, la vulnérabilité est perçue comme une « potentialité d’être blessé » (Soulet, 2005, p. 66), montrant une interaction dynamique et forte entre un individu et l’environnement qui l’entoure. Marc Henry Soulet (2008) propose de conceptualiser la vulnérabilité au-delà de l’aspect individuel de « l’être vulnérabilisé », refusant ainsi de prendre l’individu comme centre d’analyse. Il suggère plutôt de : « 1) ne pas limiter l’usage de la vulnérabilité à des univers de démunition matérielle ou de non-accès à des biens et services; 2) ne pas enfermer l’analyse dans un statut particulier de fragilité avérée ou dans une essentialisation de l’exposition au risqué, donc à ne pas faire de la vulnérabilité une des propriétés essentielles de l’individu ou du groupe en question et, 3) ne pas faire de la vulnérabilité un état intermédiaire entre intégration et exclusion » (Soulet, 2008, p. 66). 

En somme, le concept de la vulnérabilité serait donc utilisé et compris « tant comme un script culturel qui façonne comment les problèmes sociaux sont compris et vécus, qu’un phénomène socio-matériel révélateur d’une condition humaine commune »2 (Mitchell, 2020, p. 228). Ainsi, l’individu dit « vulnérable » évoluerait plutôt dans des contextes vulnérabilisants, révélateurs de multiples processus sociaux fragilisants. La vulnérabilité aurait donc le potentiel de s’appliquer à tout le monde, et non pas juste aux « populations vulnérables ». 

La vulnérabilité comme relation 

« La vulnérabilité est relation » (Lévy-Vroelant et al., 2015, p. 17). De façon similaire, Roy et Chatel (2008) mentionnent que l’analyse de la vulnérabilité « répond simplement au souci d’inscrire la thématique de la vulnérabilité dans ce qui la déborde et ce qu’elle interroge, à savoir la question du lien social » (p. 3). Mon étude présente des constats similaires.  

Sur mon terrain, à force d’accompagner et d’interviewer les intervenant-es et les personnes en situation d’itinérance, j’ai pu constater comment la vulnérabilité opérait avant tout en relation. En effet, j’ai pu observer une série de relations entre des individus (tant intervenant-es que personnes en situation d’itinérance) qui interagissaient au sein de différentes structures de services communautaires et institutionnelles, adressant de près ou de loin l’itinérance, le tout encadré par différentes politiques sociales régissant le système de santé, les services sociaux, les politiques migratoires et j’en passe. Par ces relations, j’entends, oui, une relation professionnelle d’un-e médecin ou d’un-e éducateur-trice qui intervient auprès d’une personne en situation d’itinérance, mais aussi et avant tout une forme de relation humaine entre deux individus placé-es dans des contextes et des rôles différents, appartenant à des réalités différentes, avec des difficultés et des protections différentes, mais néanmoins en relation.  

Ces relations étaient teintées par des thématiques communes, mais avec des applications différentes. Par exemple, les relations d’intervention se passaient fréquemment dans des contextes d’urgence. À la fin de leur séjour de neuf jours au refuge, les personnes hébergées devaient, à la première heure le matin, prendre le téléphone pour contacter le système central de gestion des places en refuge pour toute la ville. Il y avait, quasi systématiquement, toujours plus de demandes que de places. C’était donc une loterie d’urgence qui menait parfois à un lit, parfois aux bancs de la gare de train. De leur côté, les intervenant-es devaient constamment faire face à cette réalité du neuf jours. Bon nombre de démarches entamées devaient être faites dans l’urgence pour essayer d’activer différents processus avant la fin — et le possible non-renouvellement — du séjour. Également, de façon quasi contradictoire, de nombreuses relations d’intervention se vivaient à travers le prisme de l’attente. Une fois les démarches faites par les intervenant-es, c’était souvent l’attente de la prochaine urgence qui occupait usagers-ères et intervenant-es. Il se passait très peu de choses durant les séjours des usagers-ères. Les relations oscillaient donc constamment entre ces deux pôles.  

Une vulnérabilité qui circule 

Au cours de l’analyse de ces multiples relations, mon étude a démontré une profonde difficulté vécue par les usagers-ères à agir sur leur vie, le tout combiné à une réelle difficulté pour les intervenant-es d’agir pour changer ces situations. La vulnérabilité se vivait au sein des différentes interactions et relations sociales : elle émergeait directement de celles-ci. Cette vulnérabilité relationnelle circulait donc entre toutes et tous.  

À ce sujet, Lévy-Vroelant et al. (2015) présentent le concept de la nature circulatoire de la vulnérabilité, soit une diffusion de l’impuissance et des difficultés d’agir entre les personnes en situation de vulnérabilité et les professionnel-les chargé-es d’accompagner ces mêmes personnes. Pour les intervenant-es, l’aspect circulatoire réfère tout particulièrement « au sentiment de malaise qui affecte leur identité professionnelle et leurs relations aux personnes; elle vient interroger la pertinence de leur présence ou de leurs interventions, et redoubler le sentiment de leur vulnérabilité » (Lévy-Vroelant et al., 2015, p. 200). Ainsi, dans mon étude portant sur les implications de la gestion de l’itinérance à Marseille, la vulnérabilité émerge, existe et circule au sein même de la relation entre un-e usager-ère en situation d’itinérance vivant dans des conditions précaires d’hébergement, et l’intervenant-e qui l’accueille lors d’une consultation ou interagit avec celle ou celui-ci dans le cadre de son travail. 

L’intervention auprès de personnes qui séjournent en refuge à la suite d’un parcours migratoire complexe et d’une entrée irrégulière en sol français constitue un exemple particulièrement parlant de la nature circulatoire de la vulnérabilité. Une grande proportion des usagers-ères séjournant au refuge avaient justement vécu un tel parcours3. Une travailleuse sociale décrit par exemple la situation d’un usager parti d’un pays de l’Afrique subsaharienne jusqu’en Libye, ayant ensuite traversé la Méditerranée en espérant arriver vivant en Italie. Il se rendra éventuellement vers la France à Marseille, où il sera accueilli dans leur refuge, à coup de séjours de neuf jours renouvelables par téléphone, en mode premier-e arrivé-e, permier-e servi-e.   

Les politiques migratoires françaises, combinées aux politiques communes de l’Union européenne, rendent presque toujours illégal le séjour des personnes migrantes, en empêchant presque toute forme possible de régularisation de leur statut. En effet, le règlement Dublin III de l’Union européenne stipule qu’une demande d’asile faite dans un pays de l’Union européenne ne peut être examinée que par un seul pays de l’Union, soit, dans la grande majorité des cas, le pays où la personne demandeuse d’asile a fait son entrée. La France était très rarement ce pays pendant mon séjour de recherche. En effet, la grande majorité des individus venant des pays du continent africain arrivaient dans l’Union européenne par l’Italie, via la traversée risquée et parfois mortelle de la Méditerranée. Une fois en France, pour espérer une régularisation de son statut, la personne migrante apprenait souvent qu’elle devait retourner en Italie, pays dans lequel plusieurs avaient refusé de rester, citant des enjeux de faible couverture sociale et de discrimination. Demeurer en France représentait alors pour une grande majorité des personnes migrantes une condamnation à vivre sans statut légal. Cette absence de statut rendait alors excessivement difficile, voire impossible, un accès à des soins de santé, à un éventuel logement ou à un travail déclaré et rémunéré adéquatement. Le sentiment d’impuissance et de découragement de ces individus face à leur situation — une forme de vulnérabilité — m’a été communiqué à tellement de reprises par celles-ci. 

La travailleuse sociale accompagnant cette personne évolue elle aussi, de façon professionnelle, dans cette même réalité politique et sociale, non pas sans être affectée. Elle accueille ces récits et essaie de faire le maximum pour trouver des solutions d’hébergement, d’aide financière et d’assurance santé, qui sont soit insuffisantes, soit inexistantes. Elle bute ainsi contre de multiples refus institutionnels à ses demandes et de nombreuses limitations. Elle se questionne sur la réelle portée de son travail, et ressent de la frustration et du découragement face à un système souvent décrit comme « impossible » par les multiples intervenant-es rencontré-es. Beaucoup se sentent indirectement complices d’un système débordé qui attaque les usagers-ères, souvent sans le vouloir, à coup de violence systémique et de non-sens. Combiné à un manque chronique de ressources et de personnel, c’est cette perception que j’ai considérée comme étant de la vulnérabilité.  

À vrai dire, c’est le système même de gestion de l’itinérance et d’intervention qui met ces usager-ères et ces intervenant-es en relation et qui génère en soi encore plus de vulnérabilité. Des relations professionnelles, certes, mais qui affectent indéniablement l’individu au long cours. C’est à travers ces relations chargées d’impossibilité et d’absurdité que les vulnérabilités individuelles circulent et se renforcent.

L’accompagnement et l’intervention en itinérance impliquent de par leur nature même le partage d’une vulnérabilité. En effet, la vulnérabilité circule entre les individus de par sa double nature, celle qui implique d’être révélée, et l’autre d’être accueillie et reçue. En effet, « dès lors, à la vulnérabilité–blessure, signifiée par ce qu’être exposée veut dire, il faut ajouter indissociablement la vulnérabilité–ouverture, signifiée par le fait d’accepter d’être affecté, dérangé par autrui : conscience d’une condition commune d’interdépendance » (Lévy-Vroelant et al., 2015, p. 313). Ainsi, afin qu’elle puisse exister et circuler, la vulnérabilité a besoin de la co-présence d’un-e émetteur-trice et d’un-e receveur-euse, comme les deux pôles d’une interaction. Tout au long de mon étude, j’ai observé à de multiples reprises comment les usagers-ères « émettaient » leur vulnérabilité alors que les intervenant-es la « recevaient ». C’est la vulnérabilité que je voyais circuler entre elles et eux. À travers leurs multiples partages, ces mêmes usagers-ères et intervenant-es « émettaient » aussi envers moi-même, comme chercheur, leur vulnérabilité. Difficile alors de ne pas la « recevoir » aussi et de ne pas être affecté par celle-ci.  

Un point important, toutefois : j’essaie de démontrer comment la vulnérabilité opère sous forme de relation qui circule entre les individus impliqués dans cette même relation. Je fais ce constat sans ignorer les enjeux de classes, de privilèges, de protection et de statut socio-économique. Clairement, les intervenant-es retournaient chez elles et eux le soir avec un toit sur la tête et un salaire à la fin du mois, aussi limité soit-il selon les standards marseillais. Il est aussi évident, que les enjeux propres à l’itinérance en contexte migratoire tels que présentés plus haut sont différents de ceux de l’itinérance plus cyclique ou chronique reliée à d’autres réalités biopsychosociales. Mon étude m’a aussi mis en contact avec ce contexte d’intervention à différentes reprises. Néanmoins, peu importe le contexte, j’ai rencontré des individus découragés et j’ai répertorié des professionnel-les épuisé-es, et désabusé-es.

J’ai aussi pu assister à différentes pratiques de résistance pour essayer de lutter contre ce système de gestion de l’itinérance qui les affectait elles et eux aussi dans leur quotidien. Je souhaite ainsi montrer que les rôles professionnels, les titres d’emploi et les responsabilités n’épargnent pas les gens de l’expérience de la vulnérabilité. Les individus supposés aider et accompagner les personnes en situation d’itinérance sont donc impliqués directement dans cette relation de vulnérabilité. Si la vulnérabilité opère en relation, alors toutes et tous sont inévitablement atteint-es par celle-ci. 

Les intervenant-es côtoyé-es étaient donc pris-es dans un système d’intervention complexe menant à beaucoup de découragement, d’impuissance et de frustration. Les conditions salariales étaient souvent maigres, leur poste instable et le climat au travail difficile. Ces intervenant-es effectuaient tout de même leur travail et enduraient ces situations souvent intenables. Beaucoup d’entre elles et eux se sentaient moralement responsables au niveau individuel de devoir agir afin d’aider et de protéger des individus d’un système qui produit lui-même de l’exclusion. Ces intervenant-es improvisaient, tentaient de créer toutes sortes de règles pour rationaliser et gérer l’impossible. En effet, il n’y avait pas assez de place pour toutes les personnes en situation d’itinérance et les règles encadrant leur accompagnement relevaient souvent du non-sens. Dans le feu de l’action, peu d’intervenant-es remettaient en cause ce système de gestion de l’itinérance et ramenaient beaucoup les échecs et l’impossibilité constante de leur quotidien à elles et eux-mêmes. C’est plutôt lors des différents entretiens individuels que ces éléments ressortaient, lorsque je les interrogeais sur le sujet. 

Beaucoup de ces intervenant-es se sentaient épuisé-es et impuissant-es. Certain-es abdiquaient. Mais tant bien que mal, on retrouvait ces mêmes intervenant-es essayer de se centrer sur la relation, sur l’humain-e devant elles et eux, soutenu-es par leur empathie, proposant de l’aide et des démarches que beaucoup savaient pourtant ponctuelles et temporaires. D’autres tactiques de résistance auraient probablement été relevées si mon terrain avait duré plus longtemps, si j’avais suivi ces intervenant-es en dehors des contextes professionnels4

Accueillir et accepter la vulnérabilité

Devant la lourdeur des cas côtoyés, les traumas maintes fois entendus et le manque d’accompagnement et de formation, les intervenant-es rencontré-es sur mon terrain tentaient tant bien que mal d’effectuer leur travail dans des contextes qui reflétaient les difficultés de leurs usagers-ères (Isabel, 2019). Ces intervenantes faisaient face à une « conjonction de vulnérabilités », soit une série de « contradictions » qui contribuaient à les fragiliser au quotidien (Lévy-Vroelant et al., 2015, p. 186). Une intervenante mentionnait : « Je dirais que les équipes, elles, sont un peu en miroir du public sur ces questions-là ». 

Ainsi, peut-on travailler en contexte d’intervention auprès de personnes en situation de précarité socio-économique sans être également pris-e dans les mêmes mailles sociales et politiques qui fragilisent ces usagers-ères? Est-ce réaliste de penser qu’en côtoyant la « vulnérabilité » des autres nous ne serons pas aussi impliqué-es dans cette relation de vulnérabilité, et happé-es par celle-ci? Mon étude semble indiquer que non.  

Pour Raymond Massé (2017) la vulnérabilité présente en soi une vie sociale intense. En effet, il indique : « nous proposerons que les sciences sociales ne puissent plus aborder [la vulnérabilité] comme une identité simplement assignée unilatéralement, de l’extérieur, à certains groupes considérés comme passifs face à ce processus d’étiquetage. La vulnérabilité n’est pas un statut passif ni définitif : cette étiquette possède une vie sociale souvent intense » (Massé, 2017, p. 85). 

La vulnérabilité ferait donc partie de l’expérience d’intervention auprès de personnes vivant en contexte de précarité, de marginalité et d’exclusion, comme dans le cas des personnes en situation d’itinérance. Mon étude portait bien évidemment sur deux contextes précis d’intervention à Marseille, mais elle peut néanmoins servir de matière à réflexion sur la réalité d’intervention en contexte d’itinérance au Québec.  

Sans servir de recommandations, différents points ressortent de mon étude en lien avec des moyens pour accueillir et accepter cette vulnérabilité. D’abord, il apparait que cette relation d’intervention génère de facto une forme de vulnérabilité, faisait quasi inévitablement naître des sentiments de souffrance, de frustration et d’impuissance chez les intervenant-es5. Les intervenant-es ont mentionné à de multiples reprises l’importance d’être accompagné-es et soutenu-es par leurs pairs et leurs supérieur-es dans ces contextes d’intervention complexes. La formation et la supervision clinique étaient également suggérées comme moyens pour rappeler aux intervenant-es comment l’expérience de la vulnérabilité fait partie inhérente du travail d’intervention auprès des personnes en situation d’itinérance. Les rappels fréquents apparaissaient importants pour plusieurs, non seulement pour reconnaître et accueillir les sentiments générés, mais pour se sentir accompagné-es, soutenu-es et moins isolé-es. Il s’agissait aussi pour beaucoup des intervenant-es rencontré-es d’un moyen pour se rappeler collectivement comment les individus seuls ne peuvent être tenus responsables des multiples barrières systémiques et porter seuls sur leurs épaules la réalité de l’itinérance.   

Ne pas déranger : Pratiquer la mendicité ordinaire

« Tu ne peux pas rester assis, tu vas te le faire dire [par les policiers-ères] » (Félix). 

On considère généralement le trottoir comme faisant partie du domaine public et, de ce fait, comme appartenant au « public ». Cependant, il est avant tout une propriété étatique et municipale, où différents règlements sont appliqués afin d’équilibrer la compétition d’intérêts qui s’y joue, mais aussi et en premier lieu pour préserver le flux circulatoire des piéton-nes, en évitant toute obstruction. Blomley (2010, p.80) note que le trottoir est un « […] espace appartenant pleinement à l’État qui doit être sans obstruction au service de la circulation des piétons1 ». L’utilisation du trottoir pour des activités stationnaires et de survie (comme mendier ou dormir) entre en conflit avec ce que l’auteur nomme le piétonisme judiciaire et politique (Judicial and political pedestrianism). Ce type de piétonisme promu par la circulation ininterrompue des piéton-nes considère les comportements obstructifs préjudiciables dans l’espace public, du fait qu’ils vont à l’encontre du droit de passage et enfreignent la fonction première de circulation.  

Suivant cette logique, la régulation légale du trottoir traite de corps mobiles qui doivent circuler dans l’espace et qui peuvent obstruer. Faisant abstraction des inégalités socio-économiques, elle tend à réduire les personnes mendiantes à des « objets urbains », au même titre qu’un poteau de téléphone ou un arrêt d’autobus, qui ne doivent pas obstruer le passage (Blomley, 2007).

En ce sens, les personnes mendiantes sont sommées de se positionner au « bon endroit » pour éviter d’ébranler l’ordre public et d’être la cible des autorités. Dans le même ordre d’idées, Michel Parazelli et ses collègues (2013) ont observé à Montréal des pratiques de gestion du partage de l’espace public axées sur la mobilité des corps des personnes marginalisées et visant à les expulser, les disperser, les concentrer ou les diluer dans (ou de) certains espaces géographiques. Ces pratiques de gestion participent à l’invisibilisation de ces personnes et s’inscrivent dans un contexte sociopolitique en tension entre un imaginaire écosanitaire (marginalisation, répression, invisibilité) et démocratique (inclusion, cohabitation, visibilité). 

Dans cet article, je présenterai les résultats du mémoire, que j’ai conduit entre 2019 et 2021 à Montréal, portant sur une pratique de la mendicité que je qualifie d’« ordinaire » ou d’« ordonnée », c’est-à-dire une pratique qui vise à ne pas ébranler l’ordre public et qui est imposée par les citoyen-nes ordinaires (Staeheli et al., 2012; Spinney et al., 2015) et les autorités. Cette pratique implique un contrôle spatial et comportemental particulier, par lequel les personnes mendiantes sont sommées de rester debout ou de circuler, de céder le passage, d’adopter des comportements de civilité et de ne pas déranger les activités socio-économiques en cours. Paradoxalement, tout en manifestant leur présence pour obtenir l’obole et en adoptant une conduite ordonnée, elles sont considérées comme absentes, voire invisibles dans l’espace public et suscitent même une apparence de désordre qui est contrôlé par les autorités.  

Démarche d’enquête 

Entre 2019 et 2021, j’ai mené une enquête ethnographique sur les trottoirs de la rue Sainte-Catherine, à Montréal. Près de 100 heures d’observation participante ont été effectuées lors de 23 journées d’enquête. Les données de recherche ont été colligées dans un journal de bord, sous forme de notes de terrain. La photographie a été également utilisée pour capter certains paysages sociaux urbains et rendre compte du rapport entretenu à l’espace public par les personnes mendiantes et/ou en situation d’itinérance. 

Au cours de l’enquête, j’ai rencontré 25 personnes, dont quatre participant-es clés que j’ai revu-es à maintes reprises, soit cinq journées d’enquête ou plus. Les participant-es clés étaient Véro (femme, 32 ans), Ben (homme, 30 ans), Kenneth (homme, 36 ans) et Glen (homme, 64 ans). Parmi ces participant-es, seul Glen était en situation d’itinérance chronique tandis que les trois autres habitaient dans des logements précaires et étaient à risque d’itinérance.  

Il était difficile de revoir la même personne plus de deux fois, car il n’existait pas de lieu de mendicité fixe ou prédéfini. Cependant, quatre personnes s’étaient approprié un lieu et s’y trouvaient régulièrement. J’ai donc focalisé mon attention dans une zone particulière de la rue Sainte-Catherine où l’on trouvait des personnes qui mendiaient de façon immobile et qui s’étaient approprié un lieu de mendicité au quotidien comme lieu de travail. Il y avait un noyau stable de participant-es que je pouvais revoir fréquemment à ce lieu, mais d’autres personnes gravitaient autour, que j’ai pu rencontrer entre une et trois fois. L’échantillon s’est donc composé organiquement, en étant stable et changeant à la fois, sans qu’il y ait de frontière ou de délimitation stricte (Wasserman et Clair, 2010, p.39). 

Enfin, une des limites importantes à noter dans cette démarche d’enquête concerne la fiabilité des données issues des notes de terrain. La construction des données n’est pas basée sur des entretiens formels, mais exclusivement sur des notes de terrain, de photographies et de courts entretiens informels. Étant donné que je ne pouvais pas mémoriser l’ensemble des informations recueillies et que je n’enregistrais pas les propos des participant-es sur un support audio, il peut certes exister un biais dans la sélection et la rétention des informations.  

Se lever ou circuler  

« Vous allez devoir vous lever, merci » (un patrouilleur, s’adressant à nous). 

« Il y en a [des patrouilleurs-euses] qui passent, et ils disent de me lever. Tu ne peux pas rester assis » (Ben). 

À plusieurs moments lors de l’enquête, il était moins question d’un contrôle policier par l’attribution de tickets de contravention que d’une discipline indirecte, par laquelle, les personnes mendiantes adoptent une ligne de conduite qu’elles estiment encouragée par les policiers-ères, notamment la non-obstruction. J’ai pu constater que les personnes mendiantes adoptent une discipline du corps qui est imposée par les patrouilleurs-euses à pied. Plutôt que de rester assises pour mendier, les patrouilleurs-euses à pied incitent les personnes mendiantes à se mettre debout afin d’éviter les potentielles obstructions. On observe ici une forme de contrôle plus informel visant à réguler les corps et qui implique l’adoption de comportements de déférence et de civilité (Goffman, 1973) ainsi qu’une discipline basée sur la conduite des conduites (Foucault, 1994). Les activités stationnaires et obstructives sont visées par des tactiques de circulation et de positionnement des corps, ayant pour but d’éviter les désordres publics. Les activités associées à la flânerie et l’obstruction sont d’ailleurs définies comme des infractions selon les règlements municipaux, notamment le Règlement concernant la paix et l’ordre sur le domaine public (P-1).  

Selon Blomley (2010), le phénomène de la mendicité est considéré comme un problème « d’ingénierie » par de nombreux-ses fonctionnaires de la municipalité, mais notons que d’autres y voient aussi un problème « social ». Cette vision d’ingénierie traite des problèmes d’obstruction et de circulation des choses et des corps, plutôt que des rapports sociaux. L’auteur fait remarquer que cette transformation de la régulation en une vision d’ingénierie contribue à la dépolitisation, voire la déshumanisation des personnes mendiantes. En effet, la transformation des personnes mendiantes en « objets urbains », au même titre qu’un arrêt d’autobus (Blomley, 2007), qui ne doit pas obstruer le passage, est une façon violente de faire abstraction des inégalités socio-économiques. Le piétonisme judiciaire et les règlements municipaux ne se soucient guère de connaitre la condition d’une personne ou son origine sociale.

Occuper le trottoir pour sa survie est vu potentiellement comme une obstruction, une entrave à la circulation, enjeux qui prévalent sur les conditions de (sur)vie des personnes. Or, l’occupation du trottoir revêt une importance capitale pour les personnes mendiantes, car il s’agit d’un espace primaire (Snow et Mulcahy, 2001) où l’on retrouve les ressources socio-économiques nécessaires pour répondre à leurs besoins. Pour obtenir l’obole, elles doivent nécessairement être présentes et se plier aux normes dominantes de l’espace primaire en cédant le passage notamment. Elles doivent se rendre (hyper)visibles aux yeux des potentiels donneurs-ses, mais, paradoxalement, elles se font dénier le plein accès à cet espace fondamental, car elles sont considérées comme des shadow citizens (Cresswell, 2009). 

Céder le passage 

Lors d’une journée d’enquête, Kenneth, un des participants, m’a suggéré de rapprocher mes effets personnels vers le mur, en bordure du trottoir, afin d’éviter d’entraver la circulation. Frédéric, un autre participant, a également commenté à propos de son lieu de mendicité, que : « Ce n’est pas dérangeant. Je ne suis même pas sur le trottoir. Je suis sur le terrain de La Baie. Je ne bloque pas le trottoir ».   

Les piéton-nes véhiculent un mode de conduite dominant sur le trottoir axé sur la mobilité et la productivité. Ils et elles circulent en mobilisant un ensemble de technologies et de marqueurs de la citoyenneté ordinaire (Staeheli et al., 2012; Spinney et al., 2015), véhiculent la conduite des conduites (Foucault, 1994) et produisent un ordre socio-symbolique particulier en adoptant des comportements rationnels et indifférenciés (Simmel, 1989). En d’autres termes, les personnes mendiantes sont subordonnées au mode de conduite dominant des piéton-nes et doivent impérativement céder le passage. Cette injonction symbolise en soi un rapport de pouvoir entre statut majoritaire et minoritaire. Les piéton-nes s’attendent à ce que le trottoir soit sans obstruction et que les usagers-ères l’utilisent dans sa fonction primaire de circulation.  

Les personnes mendiantes doivent alors se plier au mode de conduite des citoyen-nes ordinaires afin d’éviter les comportements dits indésirables. Étant soucieuses de préserver l’espace de circulation, elles tendent plutôt à adopter des comportements de déférence et de civilité (Goffman, 1973) à l’égard des piéton-nes et usagers-ères dominant-es. Elles tentent de se faire les plus discret-es possible en cédant le passage et en se positionnant en retrait. Toutefois, cela n’est pas toujours suffisant, car même si elles s’efforcent d’adopter des comportements non-obstructifs, ils le restent potentiellement aux yeux de leurs concitoyen-nes, et leur présence est particulièrement contrôlée par les autorités policières. 

Se distinguant de la figure du ou de la citoyen-ne ordinaire, les personnes mendiantes sont par ailleurs plus souvent délégitimées pour avoir agi sensiblement de la même façon que ses concitoyen-nes qui, reconnu-es comme un autre en soi (Mead, 1934), possèdent les marqueurs de la citoyenneté permettant d’établir la reconnaissance mutuelle. À titre d’exemple, j’ai pu observer un groupe de touristes accompagné d’un guide, adoptant visiblement des comportements d’obstruction, mais ne semblant pas se soucier d’être rappelé à l’ordre. Ben, un participant, mentionnait que : « Des fois, ils restent longtemps sur le trottoir, mais personne ne dit rien ». Ainsi, alors que l’obstruction par les personnes mendiantes est le signe d’un désordre public passible d’infraction, celle du groupe de touristes, devient signe de l’ordre et de la prospérité économique et touristique de la ville, ne constituant pas en soi une entrave à la circulation. 

Ne pas déranger 

À quelques occasions, alors que je discutais assis avec lui, Glen, un participant, se levait rapidement pour proposer de l’aide, comme lorsqu’une dame tentait, sans y parvenir, de monter son carrosse pour bébé sur le trottoir. De cette situation, il m’avait dit : « J’offre toujours mes services. J’ai de bonnes relations avec les personnes qui travaillent là2 ». Jean-Yves, quant à lui, commentait : « Moi, je ne demande rien. Le gérant ne fait rien. Je vais à la toilette sans déranger. Je suis le plus discret possible. C’est comme si je n’étais pas là ». 

Les données d’enquête suggèrent que les personnes mendiantes posent des gestes particuliers destinés à préserver leur place et renouveler le contrat implicite qui leur permet d’être là. Ainsi, Glen adopte des comportements de civilité en faisant acte de gentillesse à l’égard des piéton-nes, pour pouvoir rester sur les marches d’un magasin de vêtements achalandé du centre-ville, alors que Jean-Yves cherche à se faire le plus discret possible, à se rendre invisible aux yeux du gérant et des employé-es du McDonald’s près duquel il mendie. 

« Le McDo, il m’aime bien. J’en ai chassé trois crottés l’autre fois. […] Ils étaient couchés par terre et ils quêtaient. Le McDo niaise pas quand il y a du monde gelé [intoxiqué] devant ou qui se battent. La police arrive bien vite. C’est leur réputation. […] Moi, le McDo, il me laisse. Je ne dérange pas. Je me ramasse. Il n’y a rien qui traîne par terre » (Jean-Yves). « Je protège le magasin. Si je vois quelqu’un qui a l’air de vouloir voler, je vais aviser la femme qui travaille là pour qu’elle le surveille3 » (Glen). 

Les données d’enquête tendent aussi à démontrer que certaines personnes mendiantes appliquent un contrôle informel à l’égard d’autres personnes marginalisées sur le trottoir. Étant tolérée par le ou la commerçant-e adjacent-e au lieu de mendicité, la personne mendiante doit préserver ce lieu en maintenant des comportements de civilité. Comme Jean-Yves qui nettoie et Glen qui assure une surveillance et une protection informelles à l’égard des vols potentiels, la personne adopte alors un mode de conduite désiré par les citoyen-nes ordinaires et participe à éloigner les éléments dits indésirables. 

Qu’il s’agisse de céder le passage ou encore d’adopter des comportements de civilité à l’égard des commerçant-es et des piéton-nes, la personne mendiante doit dans tous les cas adopter une pratique ordinaire qui se fond dans le paysage urbain et qui n’ébranle pas l’ordre public. La tolérance de leur présence est sous contrainte, cette dernière étant acceptée à condition d’avoir intériorisé la discipline. 

Tolérance sous contrainte 

À propos de sa relation avec les policiers-ères, Fred me disait : « Je suis bien connu des policiers, ils m’appellent par mon nom. Ils ne me dérangent pas, je ne les dérange pas, ils font leur travail. Mais, il y en a qui passent et ils disent de me lever ». Félix abonde dans le même sens : « Je commence à être connu. Ils ne sont pas sur mon dos. […] Je n’ai pas d’antécédent [judiciaire]. J’ai arrêté de boire. Moi, la police elle ne me dérange pas. Il y en a même un qui m’a acheté un café l’autre fois ». 

Les patrouilleurs-euses à pied n’optent pas systématiquement pour la répression et la sanction, et peuvent adopter une forme de tolérance et de pouvoir discrétionnaire à l’égard des personnes mendiantes qui se sont approprié un lieu et qui le préservent dans le temps. Les patrouilleurs-euses tentent de négocier la présence des personnes marginalisées et leur cohabitation avec les autres usagers-ères. Ils et elles maintiennent une certaine paix et tolérance à l’égard des personnes mendiantes à condition qu’elles adoptent des comportements de civilité, et occupent le trottoir dans ses fonctions désirées. Ainsi, les patrouilleurs-euses laissent une marge de possibilité pour agir de manière « ordonnée », en assurant une discipline indirecte, sans avoir recours à la force ou à la coercition. Or, la menace de sanction reste toujours présente, mais elle se transforme plutôt en une forme d’avertissement sporadique, visant à dresser et discipliner les corps dans l’espace public. Enfin, la seule présence des patrouilleurs-euses suffit à rappeler les personnes mendiantes à l’ordre des normes (formelles et informelles) qu’elles doivent respecter au quotidien. 

On est invisibles! 

Le sentiment d’être absent-e et invisible aux yeux des piéton-nes a été présent tout au long de l’observation participante, si ce n’est quelquefois le regard méprisant, malaisant ou de pitié qui nous était adressé. Lors d’une journée d’enquête, un touriste prenait des photos d’un commerce à proximité du lieu de mendicité d’une participante. Alors que nous étions assis-es en bordure du trottoir, il s’était rapproché de nous au point où son pantalon frôlait mon épaule. Il empiétait de toute évidence sur notre espace personnel. Or, il ne baissa pas le regard pour constater notre présence et resta positionné pendant une dizaine de secondes avant de repartir sans nous adresser la parole. Il était frappant de constater à quel point nous n’existions pas à ses yeux. Véro, une de participante, m’avait alors dit : « Tu vois? On est invisibles! ».  

L’attitude blasée (Simmel, 1989) et l’inattention civile (Goffman, 1973) consistent en des modes de conduite indifférenciés et dominants chez les piéton-nes, notamment sur les trottoirs achalandés des centres urbains. Il s’agit d’un mode de conduite rationnel, permettant de ne pas se laisser submerger psychiquement par les innombrables stimuli environnants dans la ville (Simmel, 1989). La pratique de la mendicité vient cependant interférer avec ce mode de conduite en faisant sortir les piéton-nes de leur attitude blasée et en attirant leur attention pour obtenir leur obole (Lankenau, 1999). Toutefois, même si la personne mendiante parvient à faire sortir les piéton-nes de cette attitude (ou non), il reste que, en toile de fond, on observe généralement une forme d’indifférenciation, voire une invisibilisation des personnes marginalisées, ces dernières devenant en quelque sorte « absentes » du paysage urbain. 

Des citoyen-nes à la marge  

Même si les personnes mendiantes intériorisent la discipline et adoptent les comportements désirés et attendus, ces derniers sont toujours potentiellement obstructifs, voire perçus comme « indésirables » aux yeux des citoyen-nes. La seule présence de personnes mendiantes sur le trottoir, en retrait et à la marge, semble susciter un sentiment d’insécurité et d’étrangeté, voire une apparence de désordre public qui est contrôlé par les autorités policières.  

Leur présence, voire leur (hyper)visibilité dans l’espace public, est marquée simultanément et paradoxalement par leur absence, témoignant ainsi d’une forme d’invisibilisation et d’une non-reconnaissance par ses concitoyen-nes. Devenant des citoyen-nes à la marge ou des shadow citizens (Cresswell, 2009), les personnes mendiantes et, notamment, itinérantes se voient potentiellement exclues des territoires clés dans la composition de la citoyenneté ordinaire tels que le travail et le domicile (McAll, 1995). Ces deux territoires, constitutifs de l’accessibilité à une existence sociale et matérielle, permettraient selon Laberge et Roy (2001) d’accéder de plain-pied à l’espace public. Or, les personnes mendiantes et itinérantes se voient souvent dénier l’accès à cet espace fondamental et sont ainsi contraintes d’occuper les espaces résiduels et marginaux ou de se plier aux normes dominantes de l’espace primaire, « réservé » aux domicilié-es, aux entrepreneurs-euses et aux autorités policières et politiques (Snow et Mulcahy, 2001). Autrement dit, accumulant l’exclusion de certains territoires clés de la citoyenneté, elles se voient contraintes d’occuper les espaces « hors-murs » (McAll, 1995) et ne sont plus reconnues comme des citoyen-nes à part entière. N’ayant pas les ressources et les moyens d’accéder à l’espace public de plain-pied, au même titre que les citoyen-nes ordinaires, les personnes mendiantes et itinérantes « tombent » dans les interstices de l’espace public et sont dès lors sujettes à un traitement social différencié et à une surveillance sociale tous azimuts par les usagers-ères dominant-es du trottoir.  

Toutefois, malgré ce constat pessimiste, voire inquiétant, les données d’enquête révèlent une possible solidarité humaine et un attachement social (Paugam, 2023) permettant de maintenir un lien social fondamental avec les personnes marginalisées et exclues. Cette solidarité agissant comme liant social a été observée entre les personnes marginalisées, chez les piéton-nes, les policiers-ères et les commerçant-es et devrait faire l’objet d’une attention particulière pour une prochaine étude. 

Le film autobiographique comme action de citoyenneté autonome

« […] non moins sérieusement que les sciences, les arts doivent être considérés comme des modes de découverte, de création, et d’élargissement de la connaissance au sens large d’avancement de la compréhension […] ». Manière de faire des Mondes, Nelson Goodman (1978, p.146) 

Comme l’écrit, le cinéma documentaire peut être révélateur de qui nous sommes. Tout comme il peut être une manière de rendre compte de la façon dont on s’éprouve. Parfois exclu-es, discriminé-es et réduit-es par le regard des autres qui font de nous un cas. Comme le fait remarquer Phillipe Lejeune dans un article de Sylvie Beaupré (1988, p.13) : « La focalisation du récit sur un je réel modifie les techniques narratives du documentaire. Elle ouvre la porte à une plus grande subjectivité et amène une recherche vraiment personnelle ».  

C’est dans cette optique, celle d’une démarche de recherche personnelle, que Brigitte, co-autrice de cet article, a envisagé son documentaire autobiographique. D’une durée de 49 minutes, le film relate chronologiquement, des années 1960 jusqu’à aujourd’hui, le parcours d’une patiente, en l’occurrence la réalisatrice, dans notre système de soins. Diverses techniques cinématographiques sont employées pour donner vie à ce parcours : films d’archives familiales, personnelles, artistiques et médicales1, animations pas-à-pas2, dessins animés et narrations.  

Nous partons donc de ce film pour démontrer que le documentaire autobiographique peut servir d’outil pour révéler l’existence d’inégalités3 dans les rapports soignant-es/soigné-es autant qu’il est capable de susciter, dans une optique de participation citoyenne, l’amorce d’un processus de médiation visant la reconnaissance du savoir des patient-es. Ce, tout en mettant en lumière que l’autobiographie filmique peut aussi mettre en relief les risques liés à une prise de parole citoyenne concernant le système de soins4

Le film

« Imager la “souffrance physique toute nue” équivaudrait, de façon obscène, à livrer les victimes “en pâture au monde qui les a assassinées”, mais “un art qui ne voudrait pas les voir serait inadmissible au nom de la justice” ». Theodor W. Adorno, cité par Dominique Baqué (2004, p.194) 

Au tout début du film, nous pénétrons dans l’univers intime de la cinéaste où, dès son plus jeune âge, assaillie par une maladie chronique — l’atopie5 —, elle sera hospitalisée et séparée de ses parents. Nous sommes en 1966. Débute alors, par une vue de l’intérieur, son long apprentissage du système de soins : les hospitalisations, le rôle des médecins, le recours aux médicaments comme avenue exclusive de traitement, la mise à l’écart des proches, l’isolement de la patiente, la bureaucratie et le manque d’écoute. Le film présente ce long apprentissage en l’illustrant de diverses façons pour que nous soyons à même de voir et d’entendre diverses déclinaisons d’iniquités dans les rapports entre soignés-es et soignants-es.  

Les liens et les codes QR donnent accès aux extraits du film qui sont décrits. Le minutage permet de les situer dans la chronologie du film. La version intégrale de Chroniques hospitalières est disponible sur la plateforme Les films du 3 mars6

Par l’utilisation d’une voix off, de photographies et de films d’archives, la cinéaste introduit ses parents. Le journal intime de sa mère, reproduit à l’écran, évoque ensuite son difficile accouchement et l’hypothèse d’un traumatisme. Ce dernier est métaphoriquement représenté en dessins. C’est le début du film.  

Image extraite du film « Chroniques hospitalières », un couple souriant en tenue de mariage.
LE MARIAGE, LA MISE AU MONDE
ET LE CHAOS QUI S’ANNONCENT (extrait)
Durée : 3 min. 42 sec. (2:33 à 6:09)
http://bit.ly/3Zm3kID
© Brigitte Lacasse

Dans l’extrait Le Mariage, la mise au monde et le chaos qui s’annonce, la cinéaste illustre tout d’abord, à partir d’archives familiales et de photographies, le refus des soignant-es de prendre en considération une interprétation du traumatisme éprouvé par ses parents au moment de sa naissance. 

L’un des problèmes centraux, comme l’évoque Aloisio Alves (2016), dans les rapports entre patients-es et médecins, est celui de l’écoute. Idéalement, une écoute non-hiérarchisée, humaine et sensible. Toujours selon Alves (2016, p.167), « La voix la plus écoutée [reste] c’est celle des organes et des symptômes, des examens et des analyses. La voix de l’expérience de la vie avec une maladie, celle de l’expérience de soin d’un malade […] est, quant à elle, beaucoup moins écoutée. ». Et c’est justement ce que cet extrait révèle : le manque d’écoute et la non-prise en compte des savoirs d’expérience de ses parents.

Image extraite du film « Chroniques hospitalières », une femme en sous-vêtements enveloppée de pellicule alimentaire marchant sur un podium.
LA FEMME SARAN’WRAP (extrait)
Durée : 3 min. 53 sec. (33:32 à 37:26)
http://bit.ly/3jVjrwB
© Brigitte Lacasse

Performance filmée devant public dans laquelle l’artiste est enveloppée dans de la pellicule alimentaire, le second extrait (La Femme Saran’wrap) illustre l’épreuve de la dépossession, c’est-à-dire de la subtilisation de l’entièreté de l’être par le champ médical qui réduit, lorsque l’écoute n’y est pas, l’individu à la maladie qui l’accable. Pour le décrire plus directement, ce sentiment fait en sorte que l’individu cesse de se considérer elle ou lui-même dans sa globalité pour devenir, une fois sous l’emprise de l’hôpital, une matière silencieuse et soumise. Ainsi, c’est par la création d’une performance devant public visant une réappropriation de son intégralité que ce sentiment de dépossession est abordé. L’artiste y expose une part de sa vie marquée par la maladie chronique, les traitements reçus et les traumatismes hospitaliers. Précisons, au bénéfice du lectorat, que cet extrait comporte des scènes de nudité.  

L’extrait qui suit, intitulé Le bureau de la dermatologue et le vieux monsieur met de nouveau en lumière, mais sous un autre angle, cette non-reconnaissance de la globalité de la personne malade. Brigitte, cette fois transformée en témoin, rend visible et audible une façon réductrice d’administrer des soins sur un patient autre qu’elle. Sous nos yeux se construit en blocs LEGO le bureau de la dermatologue où, en attente de soin, la patiente est témoin d’une intervention prodiguée sur un homme âgé. Ce qui a pour effet de faire ressurgir, chez elle, un sentiment qui la taraude depuis longtemps : le désarroi. 

Image extraite du film « Chroniques hospitalières », vue sur l’intérieur d’un hôpital construit en légos.
LE BUREAU DE LA DERMATOLOGUE
ET LE VIEUX MONSIEUR (extrait)
Durée : 1 min. 41 sec. (42:31 à 44:02)
http://bit.ly/3jVjrwB
© Brigitte Lacasse

Pouliot (2012) s’étant intéressée aux maladies chroniques déclare que « le modèle médical traditionnel qui vise la guérison n’est pas adapté à ce genre de maladies » (p.245-246). Elle conclut avec ces mots : « Le modèle médical doit céder sa place à un modèle plus ouvert et créatif » (p.246). McAll (2017), bien qu’il n’ait pas explicitement porté son regard sur les maladies chroniques et les soins de santé, mais plutôt sur la gestion technocratique des dysfonctions, met clairement en relief que plus une personne se retrouve accablée par un cumul de problèmes — transposons cet état de fait à une personne accablée par une maladie chronique — plus elle sera segmentée en unités diverses. Il ajoute, ce qui nous rapproche de la façon dont Brigitte s’éprouve dans le système de soins, que « c’est l’individu dans sa globalité qui disparait » (McAll, 2017, p.108).  

Image extraite du film « Chroniques hospitalières », dessin au trait de trois silhouettes.
CELLULITE ET MULTIPLICATION DES SOINS (extrait)
Durée : 2 min. 15 sec. (40:22 à 42:27)
http://bit.ly/3Qp1McQ
© Brigitte Lacasse

L’extrait intitulé Cellulite et multiplication des soins illustre cette épreuve révélée par McAll (2017). Avec comme support visuel une série de dessins animés, la narratrice, en voix off, donne des explications sur le retour foudroyant de la cellulite et son sentiment de désappropriation à l’égard du système de soin.

D’une part, le film arrive à la même conclusion que Pouliot (2012) en ce qui concerne l’importance d’une révision en profondeur du système de soin. D’autre part, la cinéaste a éprouvé singulièrement ce que McAll (2017) traduit par la disparition d’un soi intégral.  

Image extraite du film « Chroniques hospitalières », une personne allongée sur un lit d’hôpital dans un champ de blé.
LA DIMENSION NÉGLIGÉE DES SOINS :
LA PERSONNE DANS SA GLOBALITÉ (extrait)
Durée : 2 min. 41 sec. (44:49 à 47:27)
http://bit.ly/3Go2H8R
© Brigitte Lacasse

Le dernier extrait que nous retenons, La dimension négligée des soins : la personne dans sa globalité, s’avère ainsi être un plaidoyer pour revisiter le système de soins. La réalisatrice évoque la nécessaire révision, en profondeur, des offres de service en santé et en services sociaux, et de l’éventualité de mettre le patient au centre des décisions. 

Prise de parole 

Initialement, Brigitte s’intéressait à l’expérience de la maladie et des soins qu’elle et ses proches avaient vécue, dans une perspective de création. Elle souhaitait transcender cette expérience en matière cinématographique en réalisant un essai documentaire poétique. Elle ne cherchait pas nécessairement à initier un dialogue avec des membres rattaché-es au réseau de la santé et des services sociaux. Dit en d’autres termes, le film ne fut pas conçu dans une optique d’art engagé, dont la finalité serait, pour reprendre les mots de Lewis Hine7, de « montrer des choses qui doivent être corrigées ».  

Ainsi, il importe de faire une distinction entre la participation citoyenne et une action citoyenne autonome qui, dans notre cas, concerne une cinéaste qui donne à voir son parcours biographique de malade chronique dans le système hospitalier au Québec. Comme le rapportent Godrie et al. (2018) : « La participation citoyenne présuppose l’existence d’espaces de rencontres, d’expression d’une diversité de paroles et de mise en commun d’expériences et de savoirs ». Et c’est dans ce sens que le film Chroniques hospitalières ne peut prétendre être le fruit d’une telle démarche8

C’est seulement au cours des démarches de diffusions et lors des diverses présentations publiques en salles, au Québec et en France, entre 2021 et 2023, qu’elle a entrevu dans Chroniques hospitalières un potentiel certain pour susciter un dialogue. En racontant son histoire personnelle par le biais d’un film intime et non conventionnel, elle abordait des enjeux qui rejoignaient le public ou les intervenant-es dans leur propre expérience de partenariat de soin, de santé intégrative et de maladie chronique. C’est alors qu’elle a pris conscience de la démarche de citoyenneté dans laquelle elle s’était engagée. 

Dans le cadre de l’approche « partenariat-patient », on suscite l’implication active des patient-es à l’intérieur du système de soins (CEPPP, 2022). Cette approche dorénavant promue par le Ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS) se met en place dans tous les CISSS et CIUSSS du Québec depuis la fin des années 2010 (MSSS, 2018). Ces ressources, souvent appelées « Bureaux du patient partenaire », se déploient sous diverses formes. Elles demeurent néanmoins peu visibles à la population. Ainsi, c’est seulement à la sortie du film, grâce à une présentation en juin 2022 au Centre d’excellence sur le partenariat avec les patients et le public (CEPPP) de l’Université de Montréal que Brigitte en découvre l’existence. Elle contacte ensuite plusieurs de ces bureaux pour proposer son film à des fins de dialogues autour de son expérience de malade chronique. L’accueil de cette offre par les intervenant-es de première ligne est ouvert et intéressé. On souligne l’importance de sa démarche citoyenne et la pertinence de sa parole comme patiente.

Or, quand arrive le moment de concrétiser ce dialogue à partir de son film autobiographique, tous-tes se désistent sous divers prétextes, dont celui de ne pas cadrer avec les priorités organisationnelles, dont les plans de communications et les plans stratégiques. Ainsi, suite aux commentaires reçus, elle comprend que les instances décisionnelles des divers bureaux de patient-partenaire de CISSS et de CIUSSS ne pouvaient présenter son film, faute de pouvoir en entériner tous les propos.  

Ce revirement de situation peut s’expliquer à partir de plusieurs prismes analytiques. Nous retiendrons une avenue décrite par McAll (2017), pour qui « [l]’idée même d’une chaîne de commandement technobureaucratique laisse supposer que des savoirs indépendants et externes ne peuvent être entendus et incorporés que par le sommet de la hiérarchie (si le sommet veut bien les entendre), l’accès aux niveaux inférieurs étant quant à lui limité, voire fermé » (p.107). Il s’agit là d’un exemple qui illustre les limites d’une action citoyenne : lorsque ce type d’action émanant de la base ne trouve pas de résonance au niveau des expert-es en participation citoyenne, affilié-es à diverses organisations qui en délimitent les contours, il y a quelque chose qui ne fonctionne pas, qui ne fonctionne plus.  

À l’accusé de réception du refus de diverses constituantes du réseau de la santé et des services sociaux, Brigitte n’a pas baissé les bras, comme en témoigne cette missive expédiée à ses différents interlocuteurs-trices de divers CISSS et CIUSSS. 

Janvier 2023, 

Bonjour à vous, 

[…] En 2022, nous avons conjointement envisagé la possibilité de présenter mon film Chroniques hospitalières dans vos milieux. Alors que vous avez tous et toutes démontré de l’enthousiasme au départ, aucune diffusion ni rencontre n’ont eu lieu. Quoique je trouve attristant ce pas de recul de votre part, je le comprends. Cette démarche de diffusion que j’ai entreprise à l’hiver 2022 m’a permis de constater combien il est difficile d’opérer les changements que vous tentez de mettre de l’avant dans le cadre rigide des CISSS et des CIUSSS. Certes, on veut que la parole du patient soit entendue, mais celle-ci doit idéalement correspondre à vos finalités propres.

De plus, je suis consciente que certains choix personnels et enjeux soulevés dans le film, dont celui entourant la promotion de la santé intégrative9, ne font pas partie du discours et des pratiques qui prévalent autour du partenariat-patient dans vos organismes. Celui-ci demeure centré sur le recours aux soins médicaux actuellement reconnus par le système de santé. Néanmoins, il est intéressant d’observer que la Stratégie de l’OMS pour la médecine traditionnelle 2014-202310, suggère l’intégration de ces médecines (aussi appelées complémentaires) aux systèmes nationaux de soins de santé. […]

Ainsi, avant de laisser tomber mes démarches auprès de vous, je voulais simplement vous remercier de l’attention que vous avez portée à ma proposition et vous signifier que je demeure disponible à collaborer avec vous comme patiente-partenaire ou cinéaste au moment qui vous semblera opportun. 

Salutations distinguées 

Brigitte Lacasse 

Le choix du Je 

En sciences sociales, lorsqu’un-e sociologue décide d’utiliser une part de sa vie intime pour se raconter au monde cette procédure risquera, mais pas toujours, de soulever certaines appréhensions. Notamment dans des cercles d’initié-es où des versions dogmatiques de la science prévalent. Le pourquoi de cet étonnement réside, en partie, dans la manière dont nous entrevoyons, notamment par l’entremise de l’enseignement universitaire, l’exercice de ce métier où le désir de comprendre devrait tout d’abord s’orienter en direction de la condition humaine et sociale d’autrui. Cet antagonisme dans les façons de concevoir la production des savoirs met en relief une très ancienne confrontation rigoriste entre objectivité et subjectivité. Or, à partir des travaux de Devereux (1967), il nous est dorénavant impossible d’exclure la part subjective11 des chercheurs-euses dans leur quête de savoir. En résulte un savoir de première main qui, dans tous les cas, nous concerne singulièrement de prime abord, mais aussi un savoir qui permet d’en apprendre davantage sur la nature complexe des interactions sociales, des sentiments, des émotions et, dans certains cas, de diverses formes de ségrégation, d’humiliation et d’exclusion découlant directement du façonnement social de notre identité.  

Le récit de Didier Eribon Retour à Reims (2010) est un exemple, parmi tant d’autres, d’une incursion sociale dans des époques où l’on revisite autobiographiquement sa famille, sa classe sociale, les valeurs morales, les normes et les mœurs venant se poser sur soi et qui, dans le cas d’Eribon, se traduisent par le poids de l’homophobie éprouvée dans sa jeunesse.

Il y a aussi En finir avec Eddy Bellegueule, un roman d’Edouard Louis (2014) qui retrace autobiographiquement ses épreuves d’humiliation liées, comme chez Eribon, à son orientation sexuelle. Et puis il y a moi, Robert Bastien, qui dans un chapitre de livre intitulé Pour une improbable méthode (2016), raconte une part de mon histoire familiale, parfois très tordue, à partir d’un entretien avec ma mère, Géraldine Valade.  

La crainte de dévoiler une part intime de soi est forte en sciences humaines et sociales. À ce chapitre, j’ai eu droit à de petits rappels après la publication, arguant qu’il aurait sans doute été préférable d’employer un nom fictif plutôt que le mien, car je venais de faire tomber un voile qui couvrait une part importante, et surtout intime, de mon enfance, de mon être. À ma manière, et comme le fait Brigitte Lacasse dans son film Chroniques hospitalières, je me suis déshabillé. Et c’est en discutant avec des proches, dont Brigitte, avant de soumettre cette publication, que j’ai décidé d’assumer pleinement le choix du Je. Et je n’ai pas de regrets. 

Ces exemples tendent à démontrer que l’autobiographie écrite est un révélateur valide et sensible de notre façon de rendre compte de la nature complexe des interactions humaines et sociales. Si nous transposons cette façon d’appréhender et de penser au film autobiographique, et ici plus spécifiquement aux Chroniques hospitalières de Brigitte Lacasse, on constate que le documentaire autobiographique peut agir de la même manière par le biais de la voix, de l’image animée et de la musique.  

Modestie 

« Je doute que mon travail puisse parvenir à modifier le cours des choses. Tout ce qu’il peut faire, c’est aider les individus, les groupes et les institutions, et aussi de plus larges sections de la société consciente, à conserver un certain niveau d’esprit critique, de compréhension de ce qui se passe ». Krzysztof Wodiczko, cité par Dominique Baqué (2004, p.122). 

L’artiste Krzysztof Wodiczko nous ramène finalement à la modestie, en commentant avec nuance l’impact de ses travaux, qu’il s’agisse de son Homeless vehicule12 (1980) qui illustre le paradoxe de la visibilité et de l’invisibilité (ou la dissimulation) de l’itinérance dans la ville de New York, ou de ses Homeless projections13 (2014) diffusées sur la façade de la Place des Arts à Montréal, qui donne à voir et à entendre la voix de sans-abris. Retenons de la candeur de pensée de Wodiczko que le film Chroniques hospitalières, de même que les diverses formes d’action citoyenne ou, plus largement, toute action visant à exposer et, dans certains cas, dénoncer l’exercice de la domination sous toutes ses formes, ne sont jamais garants d’un rééquilibrage des rapports humains et sociaux inégalitaires.  

Toutefois, il apparaît ainsi que le domaine de l’art est, tout autant que les sciences sociales, en mesure de rendre visible l’exclusion et les discriminations. Qu’elles soient écrites ou filmées, les autobiographies ne font pas que mettre en relief le parcours singulier d’un-e auteur-trice et de son interprétation du monde. Elles offrent un accès direct à la façon dont nous sommes entrevu-es, dans le temps et l’espace, par la société et les institutions en fonction de nos origines, de notre classe sociale, de nos orientations, de nos souffrances, de nos tumultes et, parfois, de nos félicités.  

Témoignages publics et représentations culturelles de femmes judiciarisées

Livrés à travers différents médias, les récits produits sur et par les femmes judiciarisées nous invitent à réfléchir aux expériences de l’in/justice. Que contiennent ces témoignages publics? Comment se confrontent-ils aux représentations culturelles dominantes des femmes judiciarisées? 

L’expression « femmes judiciarisées » réfère à des femmes qui ont été prises en charge par le système judiciaire, à un moment donné ou un autre de leur histoire de vie, pour une courte durée ou de façon prolongée. L’expérience vécue du système judiciaire peut concerner à la fois l’interpellation, l’arrestation, les conditions de (re)mise en liberté et de probation, la peine de prison en elle-même et la vie après la sortie. À l’instar de Bellot et Sylvestre (2017), nous avons choisi d’utiliser le terme judiciarisation, car, dans le contexte québécois, il englobe à la fois la criminalisation, qui sous-entend des accusations criminelles, et les situations de démêlés avec la justice menant ou non à l’incarcération, mais qui les rendent objet d’intervention de la part du système de justice pénale. La judiciarisation des problèmes sociaux englobe donc des enjeux juridiques et pénaux, tels que l’exclusion, l’enfermement et l’invisibilisation des personnes concernées (Bellot et al., 2021; Rutland et al., 2023).  

En matière de judiciarisation, les femmes sont traitées de manière spécifique. Comparées aux hommes, elles font plus souvent l’objet de procédures judiciaires pour des infractions « sans victime », généralement considérées mineures ou moins graves et non-dangereuses (Malakieh, 2020). Puis, lorsqu’on s’intéresse à elles, c’est habituellement en lien avec leur rôle traditionnel de mère de famille (Yuhen, Gabriel et Fast, 2023), comme si cet apport était leur unique potentielle contribution à la société. Nous avons étudié les récits produits sur et par ces femmes à travers la recension croisée des représentations culturelles véhiculées par les films et les téléséries de fiction, et des témoignages publics livrés dans les médias d’information par des femmes judiciarisées au Québec. 

À ce jour1, nous avons repéré plus de deux cents témoignages publics ayant circulé dans les médias québécois depuis 2010, tous livrés par des femmes judiciarisées et en prison, leurs proches, et les organismes communautaires qui les représentent. Les représentations médiatiques étudiées proviennent quant à elles d’un corpus2 public et libre de droits, offrant un récit à la première personne de femmes judiciarisées qui racontent leurs expériences de la prison et demandent à être entendues, en français ou en anglais. 

Ancré dans une posture de reconnaissance sociale, nous espérons que l’exposé des résultats de cette enquête documentaire permettra non seulement de partager ce qu’elles ont à dire, mais aussi de les entendre lorsqu’elles témoignent de leur situation, et de mettre en lumière leurs besoins particuliers.   

Représentations de la prison 

Les prisons sont un monde secret et caché, largement inconnu du public. La plupart des gens ne savent pas combien de personnes sont en prison, par exemple, et pour beaucoup, le contact avec l’univers carcéral et les personnes judiciarisées ne se fera que par le biais des médias. Ces représentations culturelles contribuent ainsi à façonner les connaissances générales que nous avons des prisons et du système judiciaire.  

Les représentations culturelles des femmes judiciarisées circulent dans une variété de formats dans l’espace public québécois : films, livres, vidéos, balados, etc. Pensons par exemple à ces téléséries extrêmement populaires, telles que Unité 9 (Radio-Canada), Orange Is The New Black (Netflix), Fugueuse (TVA) et M’entends-tu (Télé-Québec). On découvre dans ces divers médias des récits fictifs qui misent souvent sur le sensationnel pour captiver leur public et obtenir de bonnes cotes d’écoute. La représentation dans Unité 9 du pénitencier de Lietteville, un établissement fictif inspiré de la prison pour femmes de Joliette, en est une illustration. Les scènes de violence et d’abus sont omniprésentes à chaque épisode : scènes d’attaques physiques entre les détenues, histoires d’agressions commises sur elles par des membres du personnel, relations toxiques avec l’entourage amoureux et familial, etc.  

Cette image d’un environnement agressif et menaçant renvoie à un genre cinématographique bien connu : le film de prison (Bennett, 2006; Defoy, 2011). L’histoire dans ces œuvres de fiction carcérale dépeint la prison comme un milieu de vie extrêmement violent, où les relations entre les personnes détenues sont généralement négatives, et pour qui soit la rédemption soit l’évasion de prison sont les moyens de s’extraire d’un lieu de sévices et de règlements de comptes. En ce sens, Unité 9 ne fait pas exception, car l’émission fait ressortir la vulnérabilité des femmes judiciarisées qui évoluent dans un contexte dur, où la loi du plus fort est la norme.  

Histoires de vies 

D’autres productions ont été réalisées sous un angle plus factuel, comme des documentaires vidéos, monographies et recueil de textes (Leduc, 2012; Pool, 2017; Rioux, 2021). On pense, par exemple, au film Double Peine de Léa Pool, porté à l’écran en 2017. Il relate les histoires personnelles des femmes dans leurs rapports avec la police et les intervenant-es sociaux-ales, les conditions dans lesquelles elles ont été arrêtées, incarcérées ou détenues, et les obstacles qu’elles rencontrent dans leur quête d’écoute et de reconnaissance. Des projets artistiques ont également contribué, à travers des œuvres-témoignages, à relater l’histoire de vie et les expériences des femmes criminalisées, tant en dedans qu’en dehors des murs (Leduc, 2012; Rioux, 2021).  

Par exemple, reprenant l’idée du rôle traditionnel de mère, Double Peine traite ce sujet du point de vue des enfants de mères détenues, non en tant que manque, mais plutôt en tant que ressource sociale. En choisissant quatre endroits dans le monde (Bolivie, États-Unis, Népal et Québec), Pool illustre le fait que, malgré les différences géopolitiques entre les conditions carcérales d’un pays à l’autre, le constat demeure le même : l’enfant a besoin de sa mère et veut être auprès d’elle. Cette situation dicte une attente imposante envers les femmes judiciarisées, celle de s’occuper des enfants.  

Enfin, les manchettes de la presse écrite et les ondes radiophoniques sont également le théâtre de prise de paroles par les femmes judiciarisées elles-mêmes. Par exemple, à l’automne 2018, la couverture journalistique des actions pour dénoncer les conditions d’incarcération à l’établissement de détention Leclerc, une prison provinciale située à Laval, a permis de relayer des témoignages de femmes ayant été détenues dans cette prison (Dauphin-Johnson, 2018; Nadeau, 2018). Le contenu des articles se veut émouvant : le lectorat est invité à réfléchir aux expériences d’in/justice et à leurs effets sur les femmes judiciarisées et leurs proches. 

La plupart des témoignages publics collectés dans le cadre de notre étude sont anonymes : selon les cas, les femmes utilisent un nom d’emprunt, un prénom, réel ou fictif, voire pas de nom du tout. Le recours au floutage de la voix et de l’image est courant. Quant aux témoignages où la personne est identifiée, la grande majorité est signée par les mêmes trois femmes : Geneviève Fortin, Louise Henry et Sylvie Lanthier. Il est impossible de connaitre les identités et les caractéristiques personnelles plurielles de ces femmes, ces informations étant souvent omises. Nous savons que les trois « témoins » sont d’expression québécoise, âgées de 40 à 60 ans, et engagées dans des actions sociales ou militantes.   

Fortin a raconté son histoire dans l’ouvrage intitulé Des deux côtés de la prison (Fortin et Forgues, 2014). Après 15 années de brefs séjours répétés en détention, elle y retourne plus tard comme intervenante en réinsertion sociale, et vient en aide aux femmes à leur sortie. Henry (2022) a été incarcérée dans un ancien pénitencier fédéral pour hommes, à sécurité maximale, où ont été transférées en 2016 les détenues de la Maison Tanguay. Le récit de son expérience et de celles de ses codétenues décrie les conditions de détention : « Cette histoire n’est pas facile à raconter pour moi, mais je dois dénoncer la situation que vivent les femmes à la prison Leclerc, afin que l’on prenne conscience des problèmes de droits humains qui ont cours dans cet établissement » (p. 1).

Lanthier, elle, a choisi l’expression artistique pour témoigner. Avec cinq autres ex-détenues, elle a créé une œuvre multimédia intitulée Dénombrement : un regard sur l’incarcération au féminin (Rioux, 2021), à propos de ce qui aide les femmes à passer le temps en prison. L’œuvre est immersive, et fait vivre au public l’impression sensorielle de l’enfermement. 

« On se sent tellement seule… » 

Trois thématiques se dégagent ainsi de ces témoignages publics : l’ennui, l’impact sur les proches et les conditions inhumaines de détention. Premièrement, comme nous rappelle Geneviève Fortin : « S’il y avait un show sur la vraie vie en dedans ce serait plate, vraiment plate! Il ne se passe rien, contrairement aux émissions comme Unité 9, où il y a toujours de l’action. » (Girard, 2015). Pour Viviane Runo (nom fictif) qui a collaboré avec La Presse à titre de « correspondante » depuis l’Établissement Joliette : « [Il n’y a] pas non plus de détenues qui tentent d’attraper un poulet de la cour extérieure d’Orange Is the New Black, la série américaine. Au pire, les femmes nourrissent les écureuils effrontés et les mouettes échappées du McDonald’s non loin. Parfois, elles apprivoisent même des marmottes téméraires. Tout cela sous la menace de rapport disciplinaire. » (Runo, 2019) L’ennui s’oppose ici à la représentation spectaculaire et extrêmement violente des conditions de vie en prison, véhiculée par les fictions populaires. 

Deuxièmement, le sujet de l’impact de l’incarcération des femmes sur leur entourage familial et les personnes qui leur sont significatives, mobilise plusieurs témoignages. Par exemple, Suzanne (nom fictif), la mère d’une personne incarcérée, explique : « On ne sait jamais quand le malheur nous frappera et c’est très lourd d’en porter les conséquences. La peur, la honte, l’isolement, l’anxiété, le rejet, la colère sont tous vécus quand un de nos proches est incarcéré. On se retrouve seule face à nous même sans personne à qui parler, se confier. On se sent tellement seule… » (Suzanne, 2021) 

Agissant comme les porte-paroles des liens sociaux perdus ou compliqués par la séparation, les témoignages déplacent la focale, généralement dirigée sur l’enfermement comme conséquence d’un crime ou de la nature incontrôlable des personnes détenues, vers les conséquences de l’enfermement sur les liens sociaux.  

Troisièmement, les témoignages abordent les difficiles conditions de détention dans les prisons pour femmes et pour personnes migrantes. Ce faisant, les femmes déplacent l’analyse de la violence vécue du registre interpersonnel au registre institutionnel. Henry est incisive à ce sujet : « Je veux que le gouvernement bouge, qu’il fasse preuve d’humanité […] Nous priver de liberté, c’est une chose. Nous faire vivre psychologiquement une telle descente aux enfers, c’en est une autre. Je me sens comme un déchet de la société. Personne ne mérite d’être traité comme ça, peu importe le crime commis. Nous sommes des êtres humains, après tout! » (Nadeau 2022).  

La vie en prison est aussi critiquée par les femmes ayant été incarcérées avec leurs enfants. On y dénonce la surveillance accrue et le manque d’intimité. Par exemple : « Sarah, qui témoigne sous un nom d’emprunt, a poursuivi sa grossesse dans l’aile familiale du centre de surveillance de l’immigration de Laval, avec un gamin qui réagissait mal et refusait de lui obéir. “Je craignais de le discipliner, j’avais peur que les agents notent quelque chose de négatif à mon sujet”, se souvient-elle. » (Gruda, 2017). Sarah ajoute : « Le seul endroit où je ne me sentais pas suivie, c’est aux toilettes! » 

Le contenu de ces témoignages apporte de nouvelles informations sur les femmes judiciarisées en amplifiant leurs voix. Le témoignage public étant un récit de soi où une personne raconte son histoire individuelle dans un environnement social et technique donné, il n’est ni neutre ni spontané, mais construit par une dynamique d’interactions entre la personne qui raconte son histoire et les publics qui l’écoutent ou la reçoivent, que cette relation soit directe ou indirecte. Les publics sont ainsi invités, comme auditoires socialement situés, à s’investir dans un travail d’écoute et à développer de l’empathie ou un sentiment de solidarité (Mensah, 2017). En plus d’avoir un effet thérapeutique pour les femmes qui livrent un témoignage, celui-ci comporte donc un immense potentiel de changement social : il s’agit d’une parole ressource importante pour mieux les connaitre et, ultimement, les reconnaitre.  

In/justice testimoniale 

En somme, les récits produits sur et par les femmes judiciarisées nous invitent à réfléchir aux expériences de l’in/justice. Les témoignages publics complètent, interrogent et, parfois, contredisent les représentations culturelles dominantes. Paradoxalement, bien que ces récits soient présents dans l’espace public, cela ne signifie pas qu’ils soient compris, ni que les femmes judiciarisées soient socialement reconnues comme porteuses d’une parole crédible.  

Comme le souligne Miranda Fricker (2007), l’injustice épistémique se manifeste par le manque de crédibilité associée à un témoignage — l’injustice testimoniale — et par le manque de ressources culturelles pour le comprendre — l’injustice herméneutique. Ici, l’injustice concerne l’attention sociale portée envers leurs histoires sur l’ennui, par exemple, ou sur les effets de la prison et les conditions inhumaines de l’incarcération. Sommes-nous en mesure de voir au-delà des images populaires en matière d’enfermement et de justice faite aux femmes? Leur accordons-nous de la crédibilité? 

D’une part, l’injustice testimoniale expliquerait que l’on ne reconnaisse pas leur perspective située et critique. La judiciarisation assigne aux femmes une identité sociale souillée et indélébile, celle de la criminelle, perçue comme violente et nécessitant d’être placée à l’écart derrière les barreaux. D’autres études ont montré que les femmes judiciarisées sont systématiquement dépeintes comme folles et dangereuses dans les médias (Comack et Brickey, 2007), qui tendent à effacer les signes de la violence structurelle dont elles ont été victimes (Kilty et Frigon, 2016). Les représentations populaires de la prison peuvent également favoriser l’adhésion au populisme pénal ou autoritaire (Dumont, 2011; Hall et al., 1978), qui perçoit que le crime est hors de contrôle et que les délinquantes ont ce qu’elles méritent. Dans cet ordre d’idées, on peut comprendre que les informations relatées par les femmes judiciarisées, lorsqu’elles témoignent de leurs situations, ne sont peut-être pas entendues.  

D’autre part, les ressources culturelles dont on dispose pour comprendre l’expérience de la prison par les femmes judiciarisées logent en grande partie dans des représentations sensationnalistes et déconnectées du vécu. Cette injustice herméneutique est accentuée par le fait que, la plupart du temps, on ne connait pas grand-chose de l’identité des femmes judiciarisées qui témoignent publiquement pour des raisons liées à la stigmatisation ou par peur de représailles.  

En revanche, la mise en récit de soi dans un forum public produit un nouveau discours, une nouvelle ressource. Oui, souvent elles sont des mères, mais elles sont seules, écartées du monde et maltraitées. Ces quelques ressources interprétatives que certaines femmes nous offrent, en osant prendre le risque de nommer publiquement ce qu’elles ont vu, entendu et ressenti, sont de précieux outils de lutte contre un déficit d’attention collective. Saisissons-les. 

Les silences de l’inceste. La justice face à des violences du passé lointain

Avertissement : ce texte traite d’actes sexuels imposés à des enfants dans le cadre familial. Il comporte des scènes, décrites lors des procès, qui pourraient choquer le lectorat. Il est cependant nécessaire d’en rendre compte. La violence de ces scènes, recouvertes des silences passés, est précisément ce qui hante les victimes. Elle est aussi ce qui pousse les juges, des décennies après les faits, à condamner leurs agresseurs. 

« Malheureusement, ils n’ont pas été crus ». Ces mots ont été prononcés le 10 juin 2015 par un juge du district de Chicoutimi (Québec, Canada), lors de l’audience de détermination de la peine de Jean-Louis Savard1, déclaré coupable quelques mois plus tôt de violentes agressions sur ses nièces et neveux. Le juge regrette, par ces mots, le temps qui s’est écoulé depuis les faits, commis entre 1964 et 1970, soit près de cinquante ans auparavant : « gestes de masturbation, de fellation, pénétrations digitales dans l’anus, intrusions d’objets dans l’urètre […] ». Le juge ajoute que « l’horreur et l’atrocité [des] gestes », et « les souffrances » qu’ils ont occasionnées pour les victimes, alors âgées de 5 à 8 ans, ont conduit la plupart d’entre elles à dénoncer leur oncle à l’époque des faits, « pour certains à leur mère et à leur grand-mère et pour l’un, à son enseignante ». Mais, poursuit le juge, « malheureusement, ils n’ont pas été crus ». S’il est difficile de dire ce que recouvre ici le fait de croire ou de ne pas croire, cet extrait a l’intérêt de montrer que l’inceste produit moins du silence que les silences de celles et ceux qui savent (sur ce point, voir Le Caisne, 2014) : c’est le refus d’entendre et ce qu’il en coûte de parler qui font de cette violence une fatalité subie dans la durée. 

Le jugement de Jean-Louis Savard fait partie d’un corpus de 65 procès-verbaux d’audiences criminelles qui se sont tenues au Québec entre 2001 et 2017 pour des actes de violence sexuelle sur enfants, dans le cadre familial. Les faits se sont déroulés 30, 40 ou 50 ans avant qu’ils ne soient dénoncés et finalement jugés. Les actes de violence incriminés pourraient sans doute relever de la catégorie d’agression sexuelle, introduite dans le droit criminel en 1983. Mais les procès, pourtant tenus dans les années 2000, les mentionnent comme relevant, en tout ou en partie, des infractions d’attentat à la pudeur et de grossière indécence, respectivement abrogées en 1983 et 1988. Il en est ainsi en raison d’une disposition du Code criminel adoptée en 1985, qui rend possible de juger des comportements passés en vertu d’infractions abrogées depuis, s’ils ont eu lieu à l’époque où ces infractions existaient encore, comme c’est le cas ici. L’unique condition étant que ces comportements tombent toujours sous le coup de la loi, fut-ce sous d’autres qualifications d’infractions, en particulier celle d’agression sexuelle. 

Cette nouvelle disposition a donné lieu, dans les années 1990, à la construction d’une « jurisprudence de l’éloignement » (Bérard et Sallée, 2020), donnant les moyens aux juges de se prononcer sur des crimes du passé lointain. Si, pour Jean-Louis Savard, rien ne se passe au point de vue judiciaire dans les années 1980 et 1990, ces décennies sont celles durant lesquelles la justice elle-même devient capable d’accueillir et de juger les plaintes de ses victimes. 

Dans ces 65 dossiers, tous les accusés sont des hommes et les trois-quarts des victimes sont des filles. La moyenne d’âge des enfants au premier acte est de 8,9 ans, et celle des auteurs dont on a pu retrouver l’âge (qui n’était explicitement mentionné que dans 44 dossiers), de 29 ans. Les accusés peuvent être les pères ou les beaux-pères, mais on trouve aussi des oncles, des frères et des beaux-frères2. Ces distinctions sont importantes parce qu’elles forment une différence aux yeux du Code criminel dont la définition de l’inceste est restée quasiment la même depuis la fin du 19e siècle. Le Code prévoit ainsi que « commet un inceste quiconque, sachant que l’autre personne est, par les liens du sang, […] son enfant, son frère, sa sœur […], son petit-fils ou sa petite-fille, a des rapports sexuels avec cette personne3 ». Cette définition est souvent jugée trop restrictive. D’abord parce qu’elle exclut des « rapports sexuels », ici synonymes de coït vaginal, tout un ensemble de violences. Ensuite parce que, centrée sur une étroite définition de la famille, elle exclut des victimes potentielles les beaux-fils ou les belles-filles, ainsi que les neveux et les nièces. De fait, dans notre corpus, non seulement les violences sexuelles impliquant un coït vaginal sont une minorité, mais de plus, ce qui compte est moins le statut familial de l’adulte que sa présence, dans l’espace domestique, aux côtés des enfants. 

Les mécanismes généraux de l’affaire Savard sont très largement comparables aux autres affaires de notre corpus et on peut poser, à travers elle, des questions générales : comment établir des faits aussi éloignés? Comment juger, en même temps, ce qui s’est produit dans un passé devenu pour partie confus et qui hante le présent? Si cette affaire permet de déplier ces enjeux, c’est notamment en raison de la pugnacité judiciaire de l’accusé qui a plusieurs fois fait appel de sa condamnation entre 2014 et 2017. Nous disposons ainsi des jugements de première instance sur sa culpabilité (23 octobre 2014) et sur sa peine (10 juin 2015), mais également de sa demande d’appel (25 juin 2015), de son jugement devant la Cour d’appel du Québec (25 février 2016), de son pourvoi devant la Cour suprême du Canada (1er décembre 2016) et de la décision de celle-ci (31 mars 2017). Les documents judiciaires de l’affaire Savard ne sont pas anonymes. Les sources sur lesquelles nous nous appuyons étant publiques et par conséquent accessibles à tous et toutes, nous avons décidé d’utiliser le nom de l’accusé et les prénoms des victimes et des membres de la famille appelé-es à témoigner.  

Violence, dépendance, parole confinée  

Jean-Louis Savard, né le 9 août 1946, est le deuxième garçon d’une famille de 26 enfants. Il demeure chez ses parents à Saint-David de Falardeau jusqu’à ses 13 ou 14 ans, moment auquel son père le chasse de la maison. Les jugements ne donnent pas d’informations précises sur la profession de ses parents, mais leur milieu populaire ne fait pas de doute. Jean-Louis Savard est décrit comme « peu scolarisé », rencontrant des « difficultés d’apprentissage », « capable de compter jusqu’à 100 »4. Au cours de son enfance, il aurait été abusé sexuellement par un membre de sa fratrie. À 15 ou 16 ans, il part vivre chez l’une de ses sœurs sur la Côte-Nord, où il occupe divers emplois. Il rend visite à sa famille les fins de semaine, environ une fois par mois ou tous les deux mois. Il rencontre son épouse en 1967. Ils se marient en 1968, et ont trois enfants entre 1971 et 1979.  

Les violences qu’il exerce contre au moins cinq de ses neveux et nièces ont lieu durant cette période de présence intermittente. Il est accusé pour des agressions qui s’étendent de 1964 à 1970, et qui prennent fin dans la période de son mariage. Il a alors entre 18 et 24 ans. Que dire de ces violences? En mentionner le déroulement pourrait sembler inutilement violent, d’autant que nous n’avons aucune prétention à comprendre la psychologie de leur auteur. Il est pourtant nécessaire d’en rendre compte, car elles suivent un déroulement similaire pour toutes les victimes, qui est important pour saisir le souvenir qu’il leur a laissé et la manière dont elles ont été traitées lors des procès. Nous citons ici le jugement dans une occurrence, à propos de Conrad, âgé de 58 ans au moment du procès : 

« Vers l’âge de 5 ou 6 ans, […] Conrad se trouve à l’arrière de la maison familiale et celle de ses grands-parents à regarder les lapins. L’accusé, prétextant vouloir lui montrer quelque chose, le fait monter par l’escalier de la grange. Une fois rendus à l’étage, il commence à lui caresser les fesses et le pénis par-dessus ses vêtements. Il lui baisse son pantalon et son sous-vêtement, lui retire son chandail et le masturbe. Ensuite, il l’assoit sur l’établi, se masturbe et entre son pénis dans sa bouche et éjacule. Conrad témoigne de maux de cœur et de vomissements. Par la suite, l’accusé se couche sur le palier du grenier, Conrad par-dessus lui. Son oncle joue avec son corps et son pénis par des gestes de masturbation et lui entre une paille de foin dans l’urètre. Enfin, il raconte une pénétration digitale ». 

Les récits ne diffèrent pas beaucoup selon l’âge des victimes. La seule différence concerne les actes qu’il impose à Sylvie, seule femme plaignante : une « dizaine de fois » depuis l’âge de 8 ans, l’accusé « lui demande de le masturber », sans que soient mentionnées des violences similaires à celles qu’il inflige au pénis de ses neveux. Sylvie est aussi la seule à mentionner une agression plus tardive, lorsqu’elle est « âgée de 19 ou 20 ans ». Tandis qu’elle dort chez lui parce qu’elle garde ses enfants, elle « sent une main qui caresse sa poitrine jusqu’au ventre par-dessus les couvertures. Cette main est celle de l’accusé ».  

Plusieurs traits sont communs à cette affaire et aux autres que nous avons étudiées. D’abord, il n’y a jamais eu de silence. Il y a certes eu une volonté, de la part de l’auteur, d’imposer le secret en faisant peur à ses victimes : il menace ainsi Conrad de « le dénoncer au Bébé Afril, un personnage tel un clochard dont tous les enfants avaient peur dans le rang 2 à Saint-David-de-Falardeau ». Mais le silence n’est pas gardé, les victimes rapportant dans leur entourage le sentiment immédiat de l’anormalité de ces pratiques. Sylvie, par exemple, « sait que ce n’est pas correct et ne sent pas bien ». Conrad s’en ouvre à sa mère dès 5 ou 6 ans, « lui montrant son pénis bleuté », avant de se confier quelques années plus tard « à Mme Marie L., enseignante à Saint-David-de-Falardeau », qui « se présente à la maison pour rencontrer ses parents ». La parole circule également dans la fratrie à l’âge adulte : Sylvie dit à la police qu’elle savait déjà que « certains de ses frères et sœurs ont été abusés puisqu’ils en parlaient lors de rencontres familiales ». Comment expliquer alors l’absence de signalement à la police ou à la justice avant 2009? Au cours des procès, la raison le plus souvent avancée par le juge est que les enfants n’ont pas été cru-es. Lorsqu’ils et elles parlent, les enfants sont parfois battu-es. Les accusations de mensonge et les corrections qu’elles suscitent ferment la possibilité des échanges. Jean-Yves estime par exemple avoir « trop gardé dans moi pis on a trop gardé dans nous autres ». Le procès est ainsi l’occasion de découvrir ces événements enfouis.  

Le confinement de la parole, et les silences qu’il produit, fonctionne cependant autour d’un motif plus puissant que le fait de ne pas croire : ne pas diffuser la parole permet de protéger l’accusé, et par extension de protéger la famille. Dans l’affaire Savard, deux figures centrales de cette parole confinée se détachent. La grand-mère, d’abord, qui traite ses petits-enfants de menteurs-euses, mais qui est aussi, selon Jean-Yves, « notre grand-mère préférée ». Son décès en 1985 est un premier tournant. La mère des victimes est la seconde figure. Jean-Marc explique ainsi que dans les décennies qui ont suivi les faits, « à plusieurs occasions il en parle avec sa mère, mais cette dernière ne veut pas que ses enfants aillent en cour ». Sylvie explique de son côté que si les agressions étaient sues de leur mère, « cette dernière ne voulait pas qu’ils portent plainte, de peur de briser la famille ». Le décès de la mère, le 22 octobre 2008, est le tournant décisif : « le 22 avril 2009, [Conrad] se rend à Chicoutimi pour porter plainte à la police ». Les jugements donnent également à voir le rôle joué par la dépendance financière des plaignant-es. Le jugement souligne par exemple qu’à la fin des années 1970, tandis que Sylvie subissait de nouveaux attouchements, l’accusé avait accepté de « prêter de l’argent » à sa nièce « au vu de ses difficultés financières ». Durant cette période où ce dernier, décrit comme un « travailleur acharné et assidu », connaît une ascension sociale, Sylvie « ne parlera jamais des gestes de nature sexuelle qu’elle a subis ». Quelques années plus tard, en 1990, elle invitera même son oncle et son épouse à son mariage. 

Est ainsi dessinée une image de la famille qui incorpore un ensemble de liens forts avec lesquels il est difficile de rompre. Le temps qui sépare les actes de la plainte n’est pas un temps vide, mais un moment où se rejoue la sociabilité familiale, les confidences vagues dans la fratrie, le confinement de la parole et l’impossibilité de porter plainte. C’est aussi le temps durant lequel « les victimes déclarent avoir subi, en plus des conséquences psychologiques […], des conséquences physiques et financières, tels des blessures aux organes génitaux, des troubles du sommeil, la prise de médicaments ainsi que les frais liés aux suivis psychologiques ou psychiatriques »5. La première plainte de Conrad, en 2009, déclenche les autres. L’un des neveux étant décédé, c’est sa sœur, Linda, qui porte plainte pour lui. La cadette de la fratrie, Manon, ne porte pas plainte, mais témoigne au procès en soutien de ses frères et sœurs. 

Une affaire de crédibilité 

L’histoire telle que nous la restituons à grands traits repose sur le choix, opéré par les tribunaux, de croire le récit des victimes contre les dénégations de l’accusé. Ce choix a conduit les tribunaux à déclarer Jean-Louis Savard coupable en première instance et à le condamner à une peine de six ans d’emprisonnement. Reste à comprendre comment les juges sont parvenu-es à une telle décision. 

L’absence de prescription criminelle au Canada6 apparaît bien sûr comme une condition nécessaire. Dans un contexte de dénonciation croissante, depuis le milieu des années 1970, de l’impunité des agresseurs (Lamontagne, 2017), un rapport du Conseil du statut de la femme (CSF), paru en 1995, souligne, à partir de données recueillies à Montréal, que les femmes nommées « survivantes d’inceste » forment de 80 à 95 % de la clientèle des Centres d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS). Le même rapport souligne alors que, bénéficiant de l’absence de prescription, « certaines [de ces] femmes ont déposé des plaintes pour des cas d’inceste produits il y a de nombreuses années », ajoutant qu’il s’agit là d’un « moyen parmi d’autres […] pour dénoncer publiquement ce qui leur a été imposé et reprendre du pouvoir sur leurs vies » (CSF, 1995, p. 85). L’absence de prescription ne constitue cependant pas une condition suffisante pour que ces cas d’inceste du passé lointain puissent être jugés et leurs auteurs condamnés. 

Un problème saute en effet aux yeux lorsque l’on parcourt les jugements. La justice doit trancher sur l’existence d’actes dont l’un dit qu’ils n’ont pas eu lieu quand les autres affirment qu’ils ont été perpétrés, mais sans pouvoir dire quand exactement : « vers l’âge de 5 ou 6 ans », « vers l’âge de 8 ou 9 ans ». Pour trancher dans l’incertitude, les tribunaux canadiens ont élaboré, depuis le début des années 1990, une jurisprudence de l’éloignement. Celle-ci repose sur un assouplissement des critères d’évaluation de la crédibilité des témoignages dans un contexte de rareté voire d’absence des preuves : en l’absence d’éléments de preuve indiscutables, de traces matérielles ou de témoins directs des actes, ils cherchent à évaluer les témoignages de manière globale, en appréciant leur cohérence, autant factuelle qu’émotionnelle. C’est ainsi que malgré « certaines faiblesses » (dates imprécises, défauts de mémoire, preuves insuffisantes, etc.), les témoignages des plaignant-es ont paru au juge de première instance « crédibles et fiables ». Ainsi Linda qui, témoignant des agressions subies par son frère désormais décédé, « revit de fortes émotions » (« la douleur l’envahit et les sanglots l’emportent »), témoignant de la « crédibilité » et de la « sincérité » de son récit. 

C’est précisément la nature de cette évaluation qui a conduit Jean-Louis Savard à faire appel de la décision. Ce dernier reproche alors au juge de première instance d’avoir « omis de considérer des éléments de preuve favorables à la défense, notamment en omettant de considérer toute la preuve au sujet des contradictions, incohérences et invraisemblances des témoins7 ». Il mentionne par exemple des témoignages qui se contrediraient à différentes étapes de la procédure, ainsi que des descriptions qu’il juge improbables. Les deux juges (sur trois) de la Cour d’appel qui ont permis de rejeter l’appel insistent alors sur les conditions d’appréciation de la crédibilité des témoignages et rappellent que cet exercice « ne relève pas de la science exacte », si bien qu’il est « très difficile pour le juge de première instance de décrire avec précision l’enchevêtrement complexe des impressions qui se dégagent de l’observation et de l’audition des témoins ». L’écoulement du temps depuis les événements permet, dans ce cadre, de rendre compte des imprécisions dans le discours des plaignant-es, sans pour autant que cela ne décrédibilise leur parole. 

Le 1er décembre 2016, soit deux mois après le verdict de la Cour d’appel, Jean-Louis Savard fait de nouveau appel. Cet appel dit de « plein droit », en raison de la dissidence8 du troisième juge qui estimait la preuve insuffisante, est alors examiné par la Cour suprême du Canada. Le jugement rendu le 31 mars 2017 confirme la première décision. Jean-Louis Savard repart alors en prison pour y purger sa peine. 

Une justice de l’après-coup 

L’affaire de Jean-Louis Savard présente, au fond, un cas-type de ce que montrent déjà l’histoire, l’anthropologie ou la sociologie sur l’inceste (voir Cliche, 1996, 2001, 2006; Dussy, 2013, 2015; Giuliani, 2014). Il s’agit d’actes commis par des hommes et la cause du maintien des silences est la même que celle qui rend les actes possibles : le pouvoir patriarcal exercé sur les femmes et les enfants dans l’espace domestique. Ce pouvoir patriarcal est à la fois symbolique, financier et matériel. Dénoncer le père, le grand-père ou, comme ici, l’oncle, c’est ruiner un couple et risquer de perdre sa famille. C’est aussi souvent perdre un soutien de poids, le pourvoyeur de revenus. C’est fréquemment, enfin, risquer sa violence ou la violence de celles et ceux qui le défendent, ou qui défendent l’honneur de la famille. L’inceste n’est pas tu parce qu’il serait indicible en raison de la nature extraordinaire de l’interdit qu’il brise, mais parce que, dans l’ordinaire du pouvoir patriarcal, la puissance qui impose le confinement de la parole domine. À distance d’une impossibilité de dire les violences subies, c’est la somme des silences de celles et ceux qui savent qui, bloquant la circulation de la parole, rend improbable la formulation d’une plainte. Des décennies plus tard, ces silences se fissurent à la faveur d’une configuration judiciaire renouvelée et à la suite d’événements biographiques (mise en couple, mort d’un-e ou plusieurs membres de la famille, retour du refoulé traumatique, etc.) qui, pour les victimes, rendent la plainte à la fois possible et nécessaire. 

Cette affaire montre aussi que, même s’il ne concerne qu’une minorité de cas, le dispositif créé depuis le début des années 1990 par la jurisprudence canadienne fonctionne, au sens où le passage du temps n’empêche pas l’établissement de la culpabilité ni la condamnation des auteurs. Parmi les accusés de notre corpus finalement condamnés, les peines vont de 12 mois à 12 ans de prison. Si, à l’image de Jean-Louis Savard, les juges ont majoritairement en face d’elles et eux des personnes âgées, sans casier judiciaire et dont les avocat-es plaident le caractère inoffensif, ils et elles estiment devoir se mettre à la hauteur de la gravité des actes et de leurs conséquences à long terme pour les victimes. L’affaire Savard apparaît alors comme un exemple parmi d’autres d’un changement d’époque. Au moment où les violences ont été commises, la justice n’en était pas saisie et, dans les très rares cas où elle l’était, elle reproduisait les critères hérités du 19e siècle pour qualifier ou, plus souvent, disqualifier les plaintes, comme l’immédiateté de la dénonciation, la présence de témoins ou les traces visibles de blessures. Quelques décennies plus tard, la parole des enfants de Saint-David de Falardeau, enfants pauvres d’une famille nombreuse, à la vie sans histoire, occupe les tribunaux et les médias locaux, et s’inscrit dans la construction d’une jurisprudence dont la validité est discutée jusqu’à la Cour suprême. Des violences aux plaintes et au procès pénal, se joue le passage d’un temps qui n’est pas seulement celui de la biographie des victimes, mais bien d’une rupture historique dans le traitement judiciaire des violences sexuelles.  

Il faut cependant se garder d’exagérer la portée de cette rupture. Sortir d’un ordre juridique n’est pas sortir d’un ordre social dont la domination masculine et adulte demeure un trait structurant. Comme pour toute violence, la justice de l’après-coup demeure un moindre mal : ces procès n’existent que parce que des souffrances consécutives aux violences subies demeurent vives plusieurs décennies après les faits.  

Prouvez que vous êtes en amour – L’épreuve du parrainage conjugal chez les couples lesbo-queer

Contrairement à certaines croyances populaires, il ne suffit pas de se marier pour obtenir un statut d’immigration. Le parrainage conjugal, deuxième catégorie d’immigration la plus courante après l’immigration individuelle, est une catégorie du regroupement familial qui désigne spécifiquement le principe de parrainer son ou sa conjoint-e pour qu’iel1 obtienne la résidence permanente canadienne du fait de sa relation. Toutefois, cette procédure prend rapidement la forme d’une course d’obstacles pour les couples candidats. Qu’il s’agisse de couples mariés, en union civile, ou de partenaires conjugaux, il ne suffit pas de fournir un contrat de mariage ou d’union de fait pour voir sa demande acceptée, mais bien de prouver à l’État canadien l’authenticité de son union via un dossier complexe. Dès lors, les couples qui passent par le parrainage doivent effectuer un dévoilement intime important. Un tel dévoilement de son intimité à l’État n’est pas commun, et représente une épreuve pour les couples. 

Cet article, tiré de mon projet de recherche de maîtrise, vise à décrire les caractéristiques de cette épreuve selon la perspective des couples lesboqueer2. J’ai choisi d’interroger des couples non-hétérosexuels suivant l’envie de visibiliser la migration queer, historiquement oubliée des études sur la migration, mais aussi suite au constat que les études sur les couples binationaux portent presque essentiellement sur des couples hétérosexuels. Pourtant, ces couples queer binationaux existent et rencontrent des difficultés particulières de par leur position minoritaire sur le plan du genre ou de la sexualité. L’expérience de ces couples marginalisés agit, par ailleurs, comme un révélateur des normativités et rapports de pouvoir à l’œuvre dans cette procédure.  

Le vécu de la procédure de parrainage par ces couples est analysé au prisme du concept d’épreuve, défini par Martuccelli comme : « les défis historiques, socialement produits, inégalement distribués, que les individus sont contraints d’affronter » (Martuccelli, 2006, p.12). L’épreuve représenterait selon l’auteur les contraintes qui balisent le cheminement individuel. Souvent institutionnelles, ces épreuves sont des étapes qui concernent tous les individus dans un contexte social donné, et font office de point tournant dans les trajectoires de ces derniers tant sur le plan affectif que sur celui de la subjectivité personnelle. Toutefois, le résultat de ces mises à l’épreuve varie : on peut les réussir ou supposément y échouer. C’est justement dans cette variation et ses conséquences que le concept permet d’observer plusieurs tendances sociétales à l’œuvre. Le parrainage est donc une épreuve, en ce qu’il constitue un passage obligé pour les couples binationaux, qu’il représente un point tournant de la vie de ces couples et que sa réussite ou son échec a des impacts sur la trajectoire migratoire et amoureuse des candidat-es.  

Je me base finalement sur sept récits de parcours de vie, recueillis auprès de personnes3 en cours de procédure ou ayant obtenu leur statut à travers le parrainage conjugal dans une relation lesboqueer, pour montrer les trois facettes de cette épreuve : épreuve de l’intime, épreuve normative et épreuve du temps.  

Une épreuve intime 

Des lettres d’amour, des captures d’écran de conversations texto, des reçus pour des séjours à l’hôtel, des factures IKEA, des photos de couple, avec des ami-es, ou de voyage : voici autant d’exemples de preuves de leur relation que les couples participant à l’enquête ont déposées à leurs dossiers de demande de parrainage conjugal. 

En effet, depuis le 11 septembre 2001, la majorité des pays occidentaux ont adopté un virage « sécuritaire » qui marque l’entrée dans une ère de suspicion à l’égard des couples binationaux. Cette rhétorique, parfois appelée économie morale du soupçon (D’Aoust, 2018) réside dans la création d’un discours autour de la fraude conjugale qui inonderait le système d’immigration (Satzewich, 2014). La fraude conjugale définit une relation qui n’est pas authentique et qui aurait débuté principalement afin d’obtenir un statut d’immigration (Gaucher, 2014). Sachant que la conjugalité n’est pas définie stricto sensu dans la loi, l’évaluation de l’authenticité de la conjugalité se base sur plusieurs critères : des formulaires qui racontent la relation, des critères financiers et légaux (comme le fait de disposer d’un compte bancaire conjoint, d’une propriété commune), mais aussi des preuves plus subjectives comme des photos, des preuves d’activités communes ou encore des témoignages des proches des partenaires. Globalement, ces éléments doivent démontrer « un engagement sérieux, une relation monogame d’une certaine permanence, similaire à celle d’un couple marié » (Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, 2018). 

Les couples qui passent par le parrainage doivent donc récolter des archives de leur relation afin de construire un dossier crédible et d’être jugés comme des couples authentiques. Étape centrale de la demande, le dossier est l’interface entre le couple et l’État qui permettra à l’agent-e d’immigration responsable de la demande de valider cette dernière. Cette « paper-reality » (White, 2014) est un outil de gouvernance : il s’agit de transmettre via des preuves documentaires les sentiments que se portent les partenaires en adéquation avec les manifestations normatives attendues d’une relation. Il est recommandé de varier dans les preuves : avec différents lieux, à différentes saisons, avec la famille des partenaires, bref de mettre de l’avant les moments rituels de la vie du couple. Cette excavation dans l’intime prend du temps, elle est un espace de relecture de la vie des partenaires et peut être confrontante émotionnellement. Une participante à l’étude dit par exemple : « je ne sais pas ce qui est le plus désagréable entre téléverser mes souvenirs à un tas de personnes que je ne connais pas et une fouille à nu », (Chrétiennot 2021, p. 100). La question du degré de dévoilement de l’intimité à l’État peut être source de tension entre les partenaires, toutefois l’appréhension du refus du dossier pousse généralement les couples à mettre le plus d’éléments possible au risque de dépasser la limite de ce qu’ils auraient souhaité dévoiler. 

Durant la procédure, les couples sont confrontés aux aspects de leur relation qui les feraient dévier du narratif d’une « relation parfaite ». En portant un jugement sur leur relation, suivant la logique des critères d’authenticité portés par la bureaucratie migratoire, ils doivent identifier les éléments de leurs vies qui pourraient leur porter préjudice. Ce phénomène résulte en une intériorisation des critères d’authenticité, mais aussi en la mise en place de stratégies pour que les éléments potentiellement suspicieux de leurs couples soient masqués. Pour ce faire, tantôt ils modifient des détails de leur rencontre, tantôt ils créent des moments de toute pièce pour l’immigration, par exemple en invitant les parents d’un-e des partenaires à souper afin de prendre une photo familiale. Parfois les couples sont forcés d’effacer une partie complète de leur histoire, comme les couples en relation libre qui s’abstiennent de l’évoquer, car la demande est basée sur « l’exclusivité » de la relation. Dès lors, les demandeurs-euses entrent dans une forme de fiction juridique.  

Cette fiction juridique se divise en deux dimensions : elle se manifeste à la fois par la création de preuves d’amour acceptables qui manquent au dossier, mais aussi par la démonstration du narratif escompté de la relation parfaite. De fait, il faut que la trajectoire du couple suive une trame logique et en conformité avec la séquence célibat-rencontre-amour-engagement. Plus on s’éloigne de ce narratif (parce qu’il existe une grande diversité de trajectoires amoureuses), plus le caractère fictionnel du dossier prend de l’ampleur. Les couples se mettent donc en scène, performent une histoire de leur relation lissée, convenable. Les partenaires négocient la violence de l’intrusion de l’État en dévoilant certains aspects de leur relation au profit d’autres, ou inventent des éléments de preuve. Les preuves initialement pensées comme descriptives de l’amour des partenaires deviennent alors prescriptives. L’objectif du dossier n’est donc pas de montrer la relation sous sa forme la plus authentique, mais bien de la montrer sous sa forme la plus acceptable ou vraisemblable selon les critères étatiques. En ce sens, à la dimension intime s’ajoute une dimension normative très importante. 

Une épreuve normative 

Afin de voir sa demande acceptée, il s’agit de démontrer l’adhérence à un script amoureux occidental et hétéronormatif (Geoffrion, 2018). Cette dimension est perceptible à travers plusieurs critères, à commencer par celui de l’importance de la famille. La présence de la famille dans les preuves envoyées par les couples atteste symboliquement de l’authenticité de la relation aux yeux de l’État (D’Aoust, 2018; Satzewich 2014). Cette contrainte invisible de l’approbation de la famille peut mettre les demandeurs-euses dans une position délicate, notamment dans le cas où leurs familles n’acceptent pas leur relation, ou ne sont pas au courant de leur orientation sexuelle. Dès lors, la procédure peut se muer en coming out forcé — comme c’est le cas d’un des couples interrogés dans cette étude — ou mettre les demandeurs-euses dans une position de redevabilité face à leurs familles, avec qui certains-es sont en froid, afin de pouvoir continuer leur histoire d’amour. En outre, la structure administrative et légale de la procédure sous-entend une violence supplémentaire pour les demandeurs-euses trans. Que ce soit par l’obligation de remplir les documents avec le morinom4, ou par une explication supplémentaire de pourquoi l’apparence de l’un-e des partenaires change au fil des photos du dossier alors que cette personne n’a pas légalement changé son nom ou sa mention de genre, cela représente une violence légale en plus d’entrainer un important dévoilement de l’intime.   

Afin de faire sa demande de parrainage, il est également obligatoire d’avoir institutionnalisé sa relation soit par le mariage, soit par la cohabitation5. La reconnaissance étatique est donc le prérequis à toute demande, ce qui en fait un élément central. De fait, à l’exception d’un seul, tous les couples de l’étude ont décidé de se marier ou de signer un contrat de conjoint-es de fait6 afin d’être éligibles à la demande. Cette obligation à l’institutionnalisation transforme la trajectoire organique des couples, qui n’auraient pas forcément institutionnalisé leur relation, que ce soit pour des raisons personnelles (ce n’est pas le moment) ou politiques (l’opposition au mariage en tant qu’institution hétérosexuelle). C’est ce que Salcedo Robledo (2015) appelle « l’institutionnalisation obligatoire des unions », définissant une manière pour l’État de règlementer, contrôler et surveiller la sexualité des couples binationaux suivant les normes de l’hétérosexualité reproductive (Salcedo Robledo, 2015).  

En construisant le dossier, les couples remarquent donc ce qui les éloigne du couple idéal et donc légitime. Cet éloignement peut être constaté par les partenaires, ou reflété par d’autres agent-es intermédiaires comme les avocat-es. L’avocat d’un couple lesbien non-marié de l’étude a par exemple encouragé les partenaires à « chercher des preuves plus profondes » de leur relation car, selon lui, leur relation était « atypique ». L’un des résultats de l’étude est le constat à l’effet que plus les couples s’éloignent du script hétéronormatif, plus ils doivent se dévoiler intimement. Qu’ils y soient poussés ou qu’ils le fassent eux-mêmes, cette tendance repose en grande partie sur la peur de voir leur dossier refusé à cause de leur non-hétérosexualité. S’il est impossible de savoir si ce surdévoilement était nécessaire pour l’acceptation de leur demande, il reste signifiant, car il est généré par la structure de la demande et son opacité. Le paradigme de la fraude et les technologies de la gouvernementalité migratoire jouent donc un rôle actif dans l’autorégulation des couples et participe à la (re)production d’une normativité conjugale blanche et hétérosexuelle (White, 2014). 

La nationalité des partenaires joue en effet un rôle central dans l’expérience de la procédure et permet d’observer comment les normativités à l’œuvre renforcent les inégalités racialisées Nord-Sud. De fait, le paradigme de la fraude ou du soupçon s’abat plus facilement sur des couples Nord-Sud (Satzewich, 2014; Geoffrion, 2018), et peut se muer en double peine pour les couples non-hétérosexuels du Sud global. Par exemple, l’un des couples de l’étude était un couple canado-colombien qui souhaitait s’installer au Canada, mais qui a vu sa demande refusée, car il n’était pas légalement marié. Il ne leur était possible de se marier ni en Colombie, le mariage homosexuel n’y étant pas légal, ni au Canada, les demandes de visa visiteur de la partenaire colombienne y étant rejetées. Le couple s’est donc retrouvé dans une impasse légale, induite à la fois par l’institutionnalisation obligatoire des unions, mais aussi par l’inégalité d’accès à la mobilité. Cette expérience donne à voir comment les rapports de classe, de racialisation et de nationalité jouent un rôle déterminant dans l’expérience légale du parrainage. Il est intéressant de noter que ce couple est le seul à avoir vu sa demande refusée et que c’est la procédure qui a été la plus longue de l’étude. Cet exemple permet d’observer comment le paradigme de la fraude sous prétexte de « protéger ses citoyen-nes des fraudeurs-euses » reproduit surtout un principe inégal de « désirabilité des immigrant-es » et vise à reproduire la blanchité nationale (Turner et Espinoza, 2019).  

Une épreuve temporelle 

La dernière dimension de l’épreuve de la procédure est temporelle : elle s’inscrit dans le temps long, ce qui a des conséquences matérielles et émotionnelles pour les partenaires, tout en transformant leur rapport au temps. Si, avant le dépôt du dossier, le rapport au temps dans le couple est transformé à la fois dans son quotidien (on initie des moments spécifiques pour le dossier) et dans ses pratiques (on se prend en photo pour avoir plus de preuves, chose qu’on ne faisait pas avant), après le dépôt du dossier, les couples entrent dans un nouvel espace-temps : celui de l’attente. L’attente génère presque autant, si ce n’est plus, d’incertitudes et d’anxiété que lors de la création du dossier, car c’est le moment où le destin des couples n’est plus entre leurs mains, mais dans celles d’un-e agent-e d’immigration inconnu-e qui jugera leur relation sur des critères obscurs et relativement arbitraires. Les couples deviennent alors un dossier parmi tant d’autres, une donnée qu’on scrute, qu’on analyse. L’État se transforme en un spectre planant, presque tout puissant, qui sait tout de leur relation et a tout pouvoir sur son avenir. Par le fait même, il devient une troisième entité du couple, c’est ce qu’Odasso appelle un « ménage à trois avec l’État » (Odasso, 2015). Cette expérience peut s’apparenter à celle du panoptique qui désigne le principe de voir sans être vu (Foucault, 1976). Le fait d’être jugé-e par une personne inconnue, dont le travail est de quantifier l’authenticité ou la légitimité de la relation réaffirme le pouvoir que possède l’État sur les couples. Le principe même de « faire attendre » (Bouagga dans Bromberger, 2014, p.132) est un moyen pour une administration d’affirmer son autorité sur les corps. Les couples évoquent par exemple le fait d’aller voir toutes les semaines si leur dossier a été mis à jour, expliquent adopter le langage de l’État (comme sur des forums ou des groupes de parrainage, où les individus partagent et comparent les délais de traitement de leurs dossiers). Durant l’attente, la temporalité bureaucratique se superpose ainsi à la temporalité des couples. 

En outre, cette attente n’est pas seulement violente symboliquement ou difficile à vivre émotionnellement, elle est aussi précarisante. En l’occurrence, pour les couples ayant fait une demande de parrainage interne7,se pose la question du statut conservé. Le « statut conservé » désigne, dans le droit d’immigration canadien, la tolérance sur le territoire d’un-e immigrant-e en demande de statut. Cela implique qu’iel ne peut sortir du pays qu’au risque de ne pas pouvoir y entrer de nouveau. Ce statut ne donne ni le droit de travailler (jusqu’à l’obtention d’un permis de travail, qui peut se faire en parallèle à la demande de parrainage) ni l’accès à l’assurance maladie. Cela sous-entend donc une forme de dépendance à la personne qui parraine, et peut entrainer des violences, une perte d’indépendance ou mettre en péril le suivi de santé de la personne parrainée.

Plusieurs participant-es ayant des enjeux de santé chroniques ont ainsi dû mettre sur pause leur suivi, n’étant pas couvert-es par la Régie de l’assurance maladie du Québec (RAMQ) et ne pouvant pas retourner dans leur pays d’origine pour se faire soigner au risque de perdre leur droit de revenir sur le territoire canadien. Enfin, même après l’acceptation du dossier, la procédure continue d’impacter le rapport au temps des couples à travers le contrat de garance8. Signé entre l’État québécois et la personne qui parraine, ce contrat sous-tend notamment que la personne parrainée ne peut pas recevoir l’aide sociale ni obtenir un remboursement pour des prestations de santé (par exemple pour des lunettes ou une consultation chez le dentiste) durant trois ans. Ce contrat légal instaure un principe de redevabilité de la personne parrainée à la personne qui parraine, pouvant encore une fois mener à des violences et/ou des déséquilibres forts dans le couple, et force le maintien du couple. Si l’objectif pour les couples est évidemment que cette relation dure, toutes ces contraintes peuvent mettre en péril la relation, ou a minima la fragiliser, en instaurant une dépendance entre les partenaires.  

Une épreuve légale aux multiples facettes 

En présentant les grandes composantes de l’épreuve vécue par les couples binationaux lesbo-queer qui se parrainent, cet article visait à rendre visible l’intrication normative, affective et temporelle d’une procédure légale. C’est en effet, la structure même de cette dernière qui exige des candidat-es de se conformer à un schéma hétéronormatif, qui a des effets dans la dynamique relationnelle des couples et transforme leur temporalité puisque ceux-ci se retrouvent contraints de suivre l’échéancier de l’état. L’épreuve du parrainage opère donc des transformations importantes dans toutes les sphères de la vie des candidat-es. 

Ainsi cette étude permet d’évoquer les effets insidieux et englobants d’une procédure bureaucratique sur la vie des individus qui y sont confrontés. Elle permet d’illustrer comment ces composantes révèlent les normativités (re)produites par la procédure en opérant une analyse critique de la bureaucratie migratoire. De fait, l’expérience du parrainage en tant que procédure légale rigide et codifiée met en lumière différentes frontières d’inclusion/exclusion réaffirmées par l’État à travers le paradigme de la fraude, qui in fine vise à la (re)production d’un idéal typique familial blanc et hétéronormatif.  

Toutefois, si la procédure est un espace extrêmement contraignant, les couples candidats négocient et adoptent des stratégies pour modérer ces contraintes, l’intrusion étatique et dépasser la mise à l’épreuve notamment en attribuant des symboliques alternatives aux preuves et manifestations attendues par l’état.