Écouter et se faire entendre : prévenir l’itinérance jeunesse 

Quelle place réserve-t-on aux jeunes dans notre société ?  

Les jeunes disposent-ils et elles des moyens nécessaires pour se développer et s’épanouir librement selon leurs propres paramètres ?

Partageons-nous le pouvoir nécessaire avec les jeunes pour qu’ils et elles voient émerger une société à leur image ?

Si ces questions peuvent paraître loin des discussions habituelles sur le phénomène de l’itinérance jeunesse, elles sont pourtant au centre des préoccupations des jeunes ayant vécu une situation d’itinérance et des intervenant·e·s qui les accompagnent. 

Cette exposition d’immersion audio-visuelle vous invite à plonger dans leurs regards afin d’interroger nos représentations collectives de l’itinérance chez les jeunes et de réfléchir à la prévention de ce phénomène. 

Développement de l’exposition : une collaboration avec le CREMIS 

Le projet Prévention itinérance jeunesse (PIJ) vise l’élaboration d’un cadre de prévention de l’itinérance jeunesse qui soit à l’image des jeunes et adapté au contexte sociopolitique québécois. Afin de faire connaître quelques-uns de ses résultats de recherche et d’amorcer une réflexion collective vers un changement de paradigme qui vise la prévention, l’équipe PIJ s’est alliée avec le Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et pratiques alternatives de la citoyenneté (CREMIS). Bon nombre des chercheur·e·s universitaires ayant participé à ce projet sont affilié·e·s à ce centre de recherche.

Au fil de plusieurs rencontres avec l’équipe PIJ, le CREMIS a identifié, avec les jeunes co-chercheur·e·s, différents moyens permettant de rejoindre les publics concernés et de leur transmettre les messages clés qu’ils et elles voulaient passer en termes de prévention. Ainsi, ces rencontres ont permis à plusieurs idées d’évoluer et la présente exposition est le fruit de cette collaboration au long cours.

D’entrée de jeu, les jeunes co-chercheur·e·s ont souligné à grands traits l’importance de mettre en lumière la voix des jeunes concerné·e·s directement par le phénomène dont il est question. Il a donc été décidé qu’un montage audio serait développé pour que le public de l’exposition soit placé dans une posture d’écoute, posture trop souvent niée aux jeunes.

Nouvellement constituée, l’équipe de développement de l’exposition (équipe PIJ et CREMIS) a entrepris de réenregistrer quelques extraits d’entretien auprès des jeunes ayant participé à la recherche. Ces extraits ont été choisis en fonction des thématiques et des propos les plus récurrents dans les entretiens de ces dernier·ère·s. Éprouvant certaines réserves lors du réenregistrement de ces extraits, les jeunes co-chercheur·e·s ont ensuite souhaité apporter des nuances aux passages d’entretien retenus pour que le public de l’exposition gagne en perspective. Leurs commentaires témoignent de leur connaissance fine du phénomène de l’itinérance jeunesse, bien sûr en raison de leur vécu, mais également en raison de leurs réflexions sur des enjeux de société plus larges que recoupe la recherche à laquelle ils et elles ont activement contribué.

L’équipe PIJ a ensuite sélectionné des extraits d’entrevue fédérateurs des points de vue exprimés par les intervenant·e·s rencontré·e·s dans le cadre de la recherche. Ces extraits sont imprimés et plantés dans des jardinières, invitant de fait le public de l’exposition à faire germer les idées clés émises par ces intervenant·e·s.

Afin de rendre plus visuellement préhensible la recherche PIJ, l’équipe de développement de l’exposition a aussi travaillé à la création de fiches thématiques reprenant des leviers d’inclusion et des facteurs d’exclusion pouvant mener à ou prévenir l’itinérance en fonction des espaces sociaux. Ces leviers d’inclusion ou facteurs d’exclusion ont été recensés dans la littérature et récoltés dans les entrevues auprès des jeunes et des intervenant·e·s. Ces outils se veulent des synthèses visuelles dont peuvent se saisir un large public interpellé par le phénomène de l’itinérance chez les jeunes. Les intervenant·e·s et les gestionnaires de tous les milieux (institutionnel et communautaire), les élu·e·s de tout pallier de gouvernement, par exemple, peuvent s’appuyer sur ces fiches pour amorcer un changement à leur échelle. Lorsque le rapport

de recherche de l’équipe PIJ sera diffusé, ils et elles pourront aller approfondir les énoncés de ces fiches.

Finalement, sensible à la réception de cette exposition, son équipe de développement vous incite à rédiger ce que vous avez retenu ou pensé de votre visite dans le livre d’or disposé à l’entrée de l’exposition.

Un mot sur le projet de recherche 

Cette exposition est le fruit d’un projet de recherche-action participative sur la prévention de l’itinérance jeunesse (PIJ) au Québec. Notre équipe, formée de jeunes co-chercheur·e·s (détenant un savoir expérientiel), de chercheur·e·s académiques et de collaborateur·rices (organismes communautaires et institutions), s’est penchée sur la question de la prévention de l’itinérance jeunesse en travaillant de près avec la Coalition jeunes +.  

Nous avons interrogé des jeunes, des intervenant·e·s et des chercheur·e·s sur les trajectoires et les points tournants menant à l’itinérance chez les jeunes de la province, ainsi que sur les pratiques d’intervention les plus prometteuses en matière de prévention et de réduction du phénomène de l’itinérance jeunesse. Tout cela dans le but d’identifier les lacunes des politiques et des pratiques et de proposer un cadre de prévention propre au Québec. 

Tribunaux de santé mentale: procédures, résultats et incidence sur l’itinérance (2014)

Sue-Ann MacDonald, Céline Bellot, Marie-Ève Sylvestre, Andrey-Anne Dumais Michaud et Anik Pelletier

En 2012, la Commission de la santé mentale du Canada a publié sa première stratégie canadienne en santé mentale.Leur rapport Changer les orientations, changer des vies: Stratégie en matière de santé mentale pour le Canada présente un constat alarmant sur les personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale: elles sont surreprésentées dans le système de justice et cette tendance semble être en hausse. Une des principales recommandations du rapport mentionne l’importance d’augmenter le nombre de programmes en matière de déjudiciarisation des personnes présentant des problèmes de santé mentale au sein du système correctionnel et d’augmenter l’utilisation des tribunaux de santé mentale(TSM). En effet, les programmes de déjudiciarisation (comprenant les TSM) et de justice restaurative ont été cités comme des mesures permettant de rediriger les personnes avec des problèmes de santé mentale impliquées dans le système de justice en fournissant l’accès aux services,aux traitements et aux supports nécessaires.

Le but de la recherche présentée dans ce rapport était d’explorer les procédures et les effets d’un tribunal de santé mentale le Programme d’accompagnement Justice –Santé mentale (PAJ-SM), situé à la cour municipale de Montréal. En particulier, l’objectif était d’étudier son impact sur la prévention et la réduction de l’itinérance. Bien que les TSM se multiplient au plan national, on en connaît peu sur les points d’entrée, la nature et la portée des interventions judiciaires, la collaboration interprofessionnelle et intersectorielle, les expériences des personnes et des acteurs-clés, et enfin, si de telles formes d’intervention améliorent la qualité de vie et l’impact sur l’itinérance (chronique, aigu,prévention). En somme, ce projet a voulu bonifier les connaissances et examiner les effets sur les personnes qui sont en situation d’itinérance ou à risque basé sur des «pratiques prometteuses».

L’équipe de recherche a conduit une étude utilisant une méthodologie mixte s’étalant de février 2013 à mars 2014. Spécifiquement, des entrevues semi-structurées avec vingt participants du TSM et onze acteurs-clés de l’équipe multidisciplinaire du TSM furent réalisées. Également, plus de 125 heures d’observation participante ont été effectuées. Pendant ces heures, l’équipe de recherche a observé les réunions d’équipe, le déroulement dans la salle d’audience et les membres de l’équipe individuellement.Au niveau quantitatif, afin de connaître les trajectoires sociodémographiques, judiciaires et les antécédents en santé mentale des personnes accusées, des données ont été recueillies à partir de 100 dossiers de cour entre 2008 (début du TSM) et 2012. En outre, il sera démontré que les personnes en situation d’itinérance sont surreprésentées dans le TSM et tendent à avoir des trajectoires judiciaires et de santé mentale moins linéaires. Par conséquent,elle sont du mal à fonctionner dans cet environnement rigide où tout se déroule à un rythme rapide et manquant fréquemment de ressource en matière de santé et services sociaux.Enfin, dans plus de la moitié des dossiers étudiés les accusations furent retirées, abandonnées ou un verdict de non-responsabilité criminelle (NRC) fut émis. Ainsi, 52% des dossiers ne sont pas criminalisés, ce qui questionne la pertinence de la judiciarisation des personnes accusées aux prises avec des problèmes de santé mentale.

En espérant que cette étude pourra contribuer à enrichir la littérature dans le domaine des TSM au niveau canadien.

Le logement comme facteur d’intégration sociale pour les personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale participant au Projet Chez Soi à Montréal (2013)

Henri Dorvil et Sarah Boucher Guèvremont

Depuis une vingtaine d’années, au Canada tout comme en Europe et aux États-Unis, l’itinérance est de nouveau apparue comme un important problème social en raison de son aggravation, de la diversification des groupes touchés et de la détérioration des conditions de vie des personnes itinérantes (Mercier, Fournier, Racine, 1994; Laberge et al, 1995; Toro, 2007; Brousse, Firdion, Marpsat, 2008). Les études épidémiologiques constatent par ailleurs uneforte prévalence des problèmes de santé physique (Hwang et al., 2005; Hwang et al., 2011), la présence d’une surmortalité comparable à celle des populations dans les pays en voie de développement (Hwang, 2000; Larimer et al., 2009)ainsi qu’une forte prévalence des problèmes de santé mentaleau sein de la population itinérante (Fortier, Thibaudeau, Campeau, 1998; Frankish, Hwang, Quantz, 2005; Fazel et al., 2008; Aubry, Klodawsky, Coulombe, 2012).

Depuis presque deux décennies, l’itinérance est donc redevenue une question majeure de société soulevant plusieurs enjeux: l’existence toujours prégnante d’une pauvreté extrême que l’on croyait marginale, la hausse des inégalités sociales, le rôle effrité de l’État Providence, les modalités de prise en charge ainsi que les capacités réelles qu’ont les sociétés à inclure les groupes fortement marginalisés.Pour faire face à ce problème social présent dans l’ensemble des pays occidentaux, l’avancement actuel des connaissances se tourne de plus en plus vers l’identification des processus favorisant les voies de sortie de l’itinérance, mais aussi des dispositifs de prises en charge et de protection sociale permettant de mettre en œuvre une politique préventive face à l’instauration des personnes dans des formes d’itinérance avec une attention particulière à l’égard des personnes sans-abris aux prises avec des problèmes de santé mentale (European Consensus Conference on Homelessness, 2010; CIHI, 2007; Kertesz et al., 2009).

Parmi les stratégies préventives développées, plusieurs études indiquent que le logement constitue une pierre angulaire importante pour la prévention de l’itinérance ainsi que la diminution de l’incidence des problèmes de santé mentale (Nelson, Aubry, Lafrance,2007; Philippot et al., 2007; Toro, 2007; Culhane, Metraux, 2008; Forchuk et al., 2008; Fallis 2010; Fitzpatrick-Lewis et al., 2011). L’intérêt grandissant à l’égard de la question du logement s’explique d’une part, par le fait que le logement constitue un déterminant social de la santé au même titre que l’éducation et l’emploi (Dorvil et al., 2002, CIHI, 2007). D’autre part, l’intérêt à l’égard du logement s’explique par le fait que non seulement l’itinérance se définit essentiellement par l’absence d’un logement, mais aussi par le fait que le logement est probablement considéré comme l’un des facteurs structurels déterminants à la fois dans l’explication de l’itinérance que comme moyen de sa prévention (Anderson, 2004; Shinn, 2007; Toro, 2007).

Dans une visée de développer une stratégie de lutte face à l’itinérance, l’approche du Logement D’abord ou Housing Firstest, par ailleurs, de plus en plus pressentie comme un modèle d’habitation le plus à même de soutenir la prévention de l’itinérance chez les personnes ayant des problèmes de santé mentale et cela dans l’ensemble des pays occidentauxdont le Canada (Culhane, Metraux, 2008; Gulcur et al., 2003; Tsemberis, Gulcur, Nakae,2004; Corrigan, McCracken, 2005; Nelson, Aubry, Lafrance, 2007). Les résultats des recherches portant sur cette approche montrent qu’au niveau de la stabilité résidentielle, le taux de rétention se situe entre 80% et 90% (Tsemberis, Gulcur, Nakae, 2004; Stefancic, Tsemberis, 2007; Forchuk et al., 2008; Pearson, Montgomery, Locke, 2009; DeSilva, Manworren, Targonsky, 2011).Concernant les symptômes psychiatriques, l’étude de Greenwood et al. (2005) fait état d’une plus grande diminution des symptômes. Bien qu’il ne semble pas avoir de consensus sur l’efficacité du programme en matière de réduction de la toxicomanie, plusieurs études indiquent une incidence positive du programme sur la consommation de drogue et d’alcool (Stefancic, Tsemberis, 2007; Kertesz etal., 2009; Fitzpatrick-Lewis et al., 2011; Padgett et al., 2011; Collins et al., 2012). Aussi, des études qualitatives ont montré que les participants au programme ont une meilleure perception de leur qualité de vie, un meilleur sentiment de contrôle (Nelson et al., 2007), développent un sentiment de sécurité (Padgett, 2007), et perçoivent le support communautaire comme un levier important à leur rétablissement (Stanhope, Marcus, Solomon, 2009; Fitzpatrick-Lewis et al., 2011; Henwood, Stanhope, Padgett, 2011). Au niveau de l’usage des services, les études constatent une diminution des hospitalisations (Gulcur et al., 2003), une diminution de l’usage des urgences, des centres dedésintoxication et des services d’incarcération (Culhane et al., 2002; DeSilva, Manworren, Targonsky, 2011; Fitzpatrick-Lewis et al., 2011). Par ailleurs, le programme Housing Firstentrainerait une réduction des coûts dans la mesure où les participants sont moins judiciarisés et moins hospitalisés, fréquentent moins les urgences, les refuges et les centres de désintoxification (Gulcur et al., 2003; Culhane, Metraux, 2008; Larimer et al., 2009; Chalmers McLaughlin, 2011).

Au Canada, depuis 2009, la Commission de la santé mentale du Canada a mis en œuvre un projet de recherche national dénommé le projet Chez Soi/At Home afin de vérifier si l’approche du Logement D’abord pourrait être une avenue intéressante et plus fructueuse que les modes de prestation de services habituels adressés aux personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale. Ce projet de recherche est implanté dans cinq villes canadiennes (Moncton, Montréal, Toronto, Vancouver, Winnipeg). Pour ce qui est de la villede Montréal le projet Chez Soi vise d’abord à offrir aux personnes sans-abris aux prises avec des problèmes de santé mentale, des logements à coût abordable, situés dans le parc locatif privé, puis leur fournir les services et le soutien dont elles ont besoin.

Afin de mieux apprécier en quoi l’approche du Logement D’abord peut faire une différence comparativement aux autres modes de prestation de services habituels, l’objectif de cette présente recherche vise à comprendre pourquoi et comment l’obtention d’un logement autonome, à prix abordable et situé dans le parc locatif privé est un support appuyant les participants du Projet Chez Soi montréalais vers une intégration sociale. Plus spécifiquement, il s’agit de prendre connaissance des problèmes d’intégration sociale auxquels se butent les participants au projet Chez Soi mais aussi prendre connaissance des facteurs qui participent à une insertion dans la communauté tout en explorant cette épreuve existentielle que constitue l’expérience résidentielle.

Comme le montrent plusieurs études portant sur l’approche du Logement D’abord, il reste encore à comprendre les facteurs qui participent à l’intégration des personnes en logement (Padgett, 2007; Pearson, Montgomery, Locke, 2009; Stanhope, Dunn, 2011; Nicholls, Atherton, 2011). L’habitation est certes un vecteur d’intégration sociale, mais il semble que les formes matérielles de l’habitation ne soient pas suffisantes pour soutenir une véritable intégration sociale dans la durée. Ainsi, il ne faut pas voir l’itinérance uniquement sous l’angle de la santé. Il s’agit aussi d’un problème d’estime de soi, d’un souci de cohérence de soi pour reprendre ce terme de Goffman, de recherche dans la rue d’une perche identitaire que l’on ne retrouve plus dans les réseaux traditionnels (famille, carrière, plan de retraite). L’itinérance, du moins au niveau de l’imaginaire est une salle d’attente d’ascension sociale ou de désaffiliation avant de connaître l’humiliation de manger dans les poubelles. Selon Laé et Murard (2011), le cortège des problèmes sociaux ne relève pas d’une pathologie quelconque, mais d’un processus d’appauvrissement, de conditions de vie dont l’habitat forme le noeud.A cet effet, la littérature indique que l’acquisition d’un logement constitue un point de départ vers une insertion, mais que d’autres facteurs tels que le voisinage, les locateurs, le réseau social, l’adaptation à un nouvel environnement, la transition vers un nouveau mode de vie, la stigmatisation, la gestion du quotidien, de la maladie, du budget, de la consommation de drogue seront déterminants pour la réalisation d’une intégration sociale (Kloos, Shah, 2009, Yanos et al., 2007; Pearson, Montgomery, Locke, 2009; Farrell, 2010; Levitt, 2011; Nicholls, Atherton, 2011; Padgett, Henwood 2012).

Afin de mieux saisir le rôle du logement comme vecteur d’intégration sociale pour les participants montréalais au projet Chez Soi, le premier volet de cette recherche se tourne vers l’analyse des trajectoires de vie et des expériences résidentielles de 16 résidents participants au projet Chez Soi. L’analyse des trajectoires de vie nous mène dès à lors à dresser le profil de trois groupes distincts en regard du processus de désinsertion sociale sous-jacent à la situation d’itinérance. D’abord, un premier groupeappelé «les inactifs contre leur gré». Il s’agit de personnes itinérantes que des conjonctures économiques de toute sorte poussent à la rue, qui n’ont pas fait le choix de la rue. Des personnes rattrapées par des soubresauts de l’économie (fermeture d’usine, travail temporaire par exemple) qui transforment leur destin. Des personnes pour qui habiter devient de plus en plus problématique. Bref, des personnes autrefois qui seraient prises en charge par l’État-Providence, mais qui ne rentrent plus dans les règles de la nouvelle normativité axée sur l’autonomie régissant désormais la clientèle de la protection sociale. Un deuxième groupe qui a pour caractéristique commune un long séjour ou des séjours répétés au sein d’une institution pénale. Nous avons nomméce groupe «les ex-détenus, prisonniers de l’intérieur», car la plupart ont des problèmes de santé mentale plus «lourds» que les autres participants rencontrés. Finalement, un troisième groupe, plus jeune, qui s’identifie très peu à la «clientèle» appartenant à la psychiatrie et qui d’ailleurs ne fréquente pas ce type de service. Nous avons nommé ce groupe «les jeunes baladeurs des paradis artificiels», car l’une des caractéristiques communes qui rythment leur parcours de vie n’est ni l’occupation d’un emploi, ni un long séjour en prison, mais plutôt la consommation de drogue et plus particulièrement la consommation de drogues dures (cocaïne, crack, héroïne).

Après ce regard sur les parcours de vie des personnes rencontrées, l’analyse se déplace vers les expériences résidentielles des participants au projet Chez Soi. Les expériences résidentielles sont abordées à partir des significations et du point de vue des participants. Le cadre théorique qui appuie cette analyse est soutenu par le concept de sécurité ontologique. Le concept de sécurité ontologique est de plus en plus utilisé par la littérature pour apprécier l’insertion en logement des groupes marginalisés et plus particulièrement pour mesurer comment le logement peut être un lieu de sécurisation favorisant la protection de l’intimité et de la vie privée. Ainsi, l’usage de ce concept postule que le logement, n’est pas seulement un toit où l’on s’abrite, mais aussi un chez soi (Parsell, 2011; Brueckner, Green et Saggers, 2011; Morin et al., 2009; Hulse, Saugeres, 2008; Padgett, 2007; Moore, 2007; Mallet, 2004; Jones, Chesters, Fletcher, 2003; Hiscock et al., 2001; Somerville, 1997; Dupuis, Thorns, 1998). Les dimensions de la sécurité ontologique retenues pour analyser les significations du chezsoi sont: l’intimité, la vie privée, le contrôle sur l’environnement intérieur et extérieur.

Le deuxième volet de cette recherche concerne aussi l’analyse des expériences perçues par 12 locateurs qui collaborent au projet Chez Soi (4 concierges, 2 propriétaires et 6 gestionnaires d’immeubles). L’intérêt à l’égard des locateurs vient du fait que l’approche du Logement D’abord s’appuie aussi sur un modèle d’intégration sociale qui vise à initier un mouvement de retour vers la communauté. En ce sens, la prise en charge des personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale n’est plus du seul domaine de la psychiatrie, des services sociaux et médicaux, de la charité organisée ou encore du système carcéral, mais emprunte des circuits qui s’enracinent dans la communauté. Conséquemment, d’autres acteurs n’appartenant pas au système de prise en charge traditionnelle sont mobilisés et jouent un rôle dans l’intégration des personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale (Kloos,Shah, 2009). Parmi ces acteurs figurent les locateurs (concierges, propriétaires et gestionnaires d’immeubles).

Si la littérature propose peu d’étude sur ce sujet, certaines montrent que les locateurs jouent un rôle non négligeable dans l’intégration sociale des personnes itinérantes et cela pour différentes raisons. Par exemple, les relations avec les locateurs peuvent avoir une incidence positive ou négative sur les expériences résidentielles des personnes itinérantes aux prises avec des problèmes de santé mentale (Kloos, Shah, 2009). Également, les relations entre locataires et locateurs peuvent prendre d’autres formes que la relation contractuelle liant un locataire et un locateur. Kloos et al. (2002) suggèrent que les locateurs peuvent jouer par exemple le rôle «d’expert» en matière de ressources du quartier. Quant à l’étude de Bengtsoon-Tops et Hansson (2013) menée auprès de locateurs, accueillant dans leur parc locatif, des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, elle montre que les locateurs affichentune relative empathie à l’égard des personnes aux prises avec des problèmes de santé mentale, font preuve d’une plus grande tolérance, sont menés à offrir un soutien aux locataires, voire jouer le rôle d’intervenant, assurent la sécurité des locataires en cas de crise. En revanche, les locateurs ont aussi le pouvoir d’évincer les locataires en cas de non-respect de leurs obligations. À ce sujet, la littérature scientifique, s’entend pour dire qu’en cas de problèmes plus sévères avecdes locataires similaires à la clientèle du projet Chez Soi, les locateurs vont davantage chercher à faire respecter leurs droits et sont moins enclins à trouver des solutions orientées vers le maintien de la stabilité résidentielle des locataires (Kloos,2002; Newman, Goldman, 2009; Mchugo et al., 2004, George et al., 2008).

Ainsi, la littérature portant sur le rôle des locateurs montre que, si dans le domaine du logement, le rapprochement entre le public et le privé peut être bénéfique à certains égards aux deux secteurs, il ne faudrait pas pour autant quece rapprochement signe la fin de la tolérance et des mansuétudes à l’égard des locataires empêtrés dans leurs embarras financiers ou des locataires pour qui la vie en logement présente de plus grandes difficultés.

Aussi, le rapprochement entre public et privé initié par le projet Chez Soi soulève une question importanteen matière de politique sociale: comment assurer aux non-propriétaires dont fait partie la quasi-totalité des personnes itinérantes investiguées cette sécurité si fondamentale à la dignité humaine ? L’histoire du monde occidental témoigne de ce parti pris pour le statut de propriétaire et montre comment tous les individus dépourvus de propriété, sans ressources, sans protections sontcondamnés à vivre dans l’imprévoyance totale. Selon Castel, ces misérables seraient sortis de leur déréliction en acquérant des protections fortesqui ont eu pour eux la fonction qui était celle de la propriété privée: une propriété par la sécurité. Ainsi, du XIXe siècle à nos jours, l’État social assure à tous une protection sociale, condition de base de la citoyenneté et de l’appartenanceà une société solidaire, voire démocratique. Cette propriété de droits et de protections (assurance-maladie/accident, assistance sociale, assurance-emploi, incapacités dues à l’âge, etc.) assure justementà l’individu son intégration à la société. Sans ce filet de protection sociale, ce serait une société d’individus sans État. Ce serait l’État de nature tel qu’imaginé par Thomas Hobbes, une forme de darwinisme, d’une lutte de tous contre tous où le plus fort l’emporte. Quand le projet Chez Soi aide des personnes itinérantes à acquérir un logement dans le parc privé à hauteur de 70% du paiement du loyer, il s’agit d’une contribution exemplaire de l’État social à leur sécurité ontologique d’une part, à leur intégration dans la société d’autre part.

Le sentiment d’exister : l’impact du projet Chez-soi à Montréal après 18 mois, du point de vue des participants (2013)

Christopher McAll et al.

Que pouvons-nous apprendre du projet Chez-soi, mis sur pied par la Commission canadienne pour la santé mentale, qui s’est déroulé à Montréal de 2009 à 2013? Pour les personnes sans domicile avec des besoins élevés ou modérés sur le plan de la santé mentale, l’approche Chez-soi (Logement d’abord) prévoit l’accès rapide à un logement subventionné et un suivi intensif (ou d’intensité variable) dans la communauté, par une équipe multidisciplinaire. En tout, 469 personnes ont été recrutées dans le cadre de ce projet à Montréal, dont 285 dans les groupes expérimentaux recevant les services offerts dans le cadre du projet1 et 184 dans les groupes témoins recevant des services réguliers offerts dans la communauté. Chaque dixième personne recrutée come participant au projet pour chacun des quatre groupes (besoins élevés et besoins modérés, groupes expérimentaux et témoins) a été sélectionnée lors de leur arrivée dans le projet pour une entrevue portant sur le récit de vie.2 De ces 46 personnes, 45 ont été interviewées 18 mois plus tard (un des participants ayant décédé entre temps). L’intention lors de cette deuxième entrevue a été de faire un retour sur les derniers 18 mois afin de voir les différences dans l’expérience des groupes expérimentaux et groupes témoins depuis le début du projet.

Cahier des récits de pratiques des équipes Chez soi à Montréal (2013)

Note aux lectrices et aux lecteurs

Les 30 récits de pratiques d’intervention en itinérance présentés ici sont le fruit de deux années de travail pour documenter les pratiques des trois équipes cliniques mises sur pied dans le cadre du projet de recherche et d’intervention Chez soi à Montréal : l’équipe de suivi d’intensité variable (SIV) – Diogène, l’équipe de suivi d’intensité variable (SIV) – CSSS Jeanne-Mance et l’équipe de suivi intensif dans le milieu (SIM) — CSSS Jeanne-Mance. Les stratégies d’interventions ici documentées ont été retenues par les intervenantEs compte tenu de leur caractère innovant ou exemplaire en matière d’intervention pour accompagner vers un rétablissement une population ayant un parcours d’itinérance et souffrant de troubles mentaux.

Pour faciliter l’exploration de ces 30 récits, deux types d’entrées vous sont proposés au début de ce document :

1) une entrée en matière par les thèmes : un tableau dresse les principaux enjeux d’interventions documentés auprès des équipes et les récits où ils sont abordés

2) une entrée en matière par les équipes : une liste dresse les récits produits en collaboration avec chacune des équipes cliniques.

L’intervention auprès de personnes ayant vécu un parcours d’itinérance et souffrant de troubles mentaux est envisagée par les intervenantEs du projet Chez soi telle une danse : on accompagne des personnes qui vivent de l’ambivalence, de la confusion, de la méfiance. Les récits qui suivent proposent autant de repères pour nourrir l’intervention. Ces pratiques, plutôt que règles, témoignent de la créativité, de la sensibilité et de la capacité d’adaptation des intervenants pour accompagner des personnes vers leur rétablissement. Chaque récit documente un enjeu clinique et les réponses qui y sont apportées par les intervenantEs dans le cadre d’un ou de plusieurs suivis. Par conséquent, ces récits ne rendent pas compte de la totalité des interventions réalisées dans le cadre des suivis relatés.

De même, ces récits de pratiques n’épuisent pas la richesse du travail des trois équipes cliniques du projet Chez soi. Pour chacun des récits, nous avons souhaité décrire avec le plus de précision possible les éléments de contexte qui ont guidé le choix des stratégies d’intervention adoptées.

Cependant, certains paramètres ont pu nous échapper, étant donné la complexité de l’environnement et des relations sociales constitutives d’un suivi. Par ailleurs, l’exercice d’écriture des récits a été l’occasion de les préciser au fur et à mesure des étapes de validation avec les intervenants. Pour conclure, on trouvera à la fin de ce document 25 principes d’intervention qui se dégagent de l’analyse transversale des récits de pratiques et qui ont été identifiés lors de rencontres rassemblant tous les intervenants des équipes cliniques du projet Chez soi à Montréal. Nous espérons que les lectrices et lecteurs trouveront ici matière à alimenter leur propre travail d’intervention auprès de populations marginalisées.

BONNE LECTURE!