Des mots fracassants – « Vulnérable » : qui de nous, intervenante ou parent, ne l’est pas?

Auteures: Anna Caputo (Organisatrice communautaire), Suzanne Dessureault (CREMIS et CSSS Jeanne-Mance), Lorraine Doucet (Centre de promotion communautaire Le Phare), Carol Gélinas (ROCFM), Chantal Goyette (CSSS de Laval), Odile Lachapelle (CSSS Louise-Teasdale), Louise Vanier (Interaction famille), Marie-Suzie Weche (Centre Haïtien d’action Familiale)

2004 marque le paysage de l’intervention sociale québécoise pour les familles avec jeunes enfants. Ce qui était épars (les programmes : Naître égaux-grandir en santé, services aux jeunes parents et soutien éducatif précoce) sera désormais regroupé dans le multiprogramme Services intégrés en périnatalité et petite enfance pour les familles en contexte de vulnérabilité et d’extrême pauvreté, soit les très connus SIPPE. Ces programmes fusionnés seront implantés progressivement  dans les 95 territoires des Centres de services de santé et de services sociaux (CSSS) avec l’aide de partenaires intersectoriels, publics et privés.

Notre aventure s’amorce comme une suite logique d’actions à la deuxième rencontre qui se déroulait au printemps 2007 entre les membres du ROCFM (Regroupement des Organismes Communautaires Famille de Montréal) et du RQIIAC (Regroupement Québécois des IntervenantEs en Action Communautaire) Montréal-Laval. Ces rencontres avaient pour objectif de partager dans un espace nouveau les préoccupations semblables et différentes des membres face à l’organisation actuelle des multiples programmes de prévention liés à la famille. Ne voulant pas être des cordonniers mal chaussés, nous, quelques intervenantes communautaires qui avons foi dans l’action collective, avons commencé à partager nos analyses, questions et réflexions sur le sens de nos pratiques dans un contexte technocratique. Lors de ces réunions s’est exprimée avec force la volonté de partager publiquement ces interrogations émergeant de notre groupe de libre parole de travailleuses, les Slameuses, dont les contours se tracent à côté et en plus de nos diverses appartenances et rattachements professionnels.

Nous voici donc aujourd’hui la bande des huit qui, entre autres, avons en commun l’exercice d’une large partie de notre métier dans le cadre des programmes de prévention, principalement les « Services intégrés en périnatalité et petite enfance pour les familles en contexte de vulnérabilité » (SIPPE).  Cette transversalité expérientielle nous amène en effet à souhaiter établir des échanges, ouvrir les discussions, enclencher des débats avec nos collègues, nos vis-à-vis de la Direction de Santé publique, les gestionnaires des programmes, nos partenaires des divers milieux impliqués dans les volets « environnements favorables » et « accompagnements des familles », en fait, tous ceux et celles qui travaillent pour le mieux-être des parents catégorisés comme « vulnérables ».  Avec tous ces acteurs et actrices, nous avons l’espoir de créer des espaces où pensées et actions se solidariseront avec celles des parents pauvres.  Loin de nous l’idée de chercher une vérité ; la vérité est comme les familles, comme les intervenantes, comme les organismes, elle est plurielle et nos échanges seront plurilogues.

Les liens de solidarité que nous voulons établir sont en priorité avec les destinataires des programmes que sont les parents.  Pour y arriver, notre moyen est de prendre la parole et de la diffuser, d’être nos propres porte-paroles.  Dire combien lourd est le poids des mots lus, entendus et prononcés sur le dos ou dans le dos des parents, combien fracassants sont les qualitatifs qui tentent de les définir à leur insu et qui par ricochet nous agressent et nous révoltent.  C’est de cela dont il est question dans ce texte collectif.  Nous croyons que la manière dont nous définissons les populations dans les textes et les discours des programmes de prévention a de nombreux effets sur le « vivre-ensemble » ou son contraire le « vivre-séparé » ou à distance.

Nous démarrons notre première ronde de discussion par la réflexion autour de ces mots qui nous heurtent en tant qu’intervenantes et citoyennes. Le premier est le terme « vulnérabilité » tel que retrouvé dans le titre du programme : Des mots fracassants : vulnérables, qui de nous, intervenante ou parent pauvre, ne l’est pas ? Ce texte se décline en trois courts moments : les abords du problème à travers deux témoignages, ce qui a été vu, entendu et l’effet ressenti. Nous réfléchissons ensuite sur le sens, les pièges de tels mots, l’importance de la mise en contexte et, enfin, surgissent des questions que nous adressons à nos lecteurs et lectrices.

Un petit tour dans le dictionnaire nous apprend que le terme vulnérable est un : « adj. emprunté (1676) au bas latin qui peut-être blessé et qui blesse dérivé de vulnerare « blesser » au propre et au figuré. Lui-même de vulnus vulneris « blessure », « plaie » « coup porté » employé aussi au figuré ».  Ainsi est campé un terme par lequel sera définie une population entière pendant de longues années et mettra à pied d’œuvre une multitude d’intervenantes et d’intervenants des milieux institutionnels et communautaires.

Deux d’entre nous, travaillant en CSSS, témoignent. La première, de la colère d’une mère devant l’étiquetage qu’un programme venait de lui apposer ; la seconde, du problème que pose la conception de la vulnérabilité. Ces deux témoignages nous permettent d’entrer dans le vif du sujet concernant les questionnements que provoquent les SIPPE :

Premier témoignage (juin 2006) : « Je me rappelle la réaction d’une mère de 22 ans qui venait de sortir d’une assemblée générale d’un groupe communautaire. Elle venait d’apprendre que l’activité à laquelle elle participait hebdomadairement depuis un an était subventionnée par un programme nommé « services intégrés en périnatalité et petite enfance pour les familles vivant en contexte de vulnérabilité ».  J’ai su à ce moment précis qu’il y avait erreur sur la personne : d’autres qu’elles savaient, prétendaient savoir, soutenaient savoir qui elle était. Elle, qui n’avait pas terminé son secondaire V, elle, qui avait deux enfants et qui désirait en avoir un troisième, elle qui travaillait à temps partiel au dépanneur du coin et qui partageait sa vie avec un conjoint analphabète fonctionnel qui travaillait lui-même dans un dépanneur, elle, qui correspondait exactement aux critères des SIPPE, a été heurtée de cet étiquetage. Non, elle ne considérait pas que sa famille vivait en « contexte de vulnérabilité ». Elle était d’ailleurs en colère à la seule idée que les autres mères qui assistaient à l’assemblée puissent l’avoir identifiée à ce groupe. Elle s’élevait contre cet étiquetage qu’on venait, bien malgré elle, lui coller. Et moi, l’intervenante, il me semble que j’aurais dû savoir quoi dire à cette femme qui souffrait d’être identifiée de cette façon. »

Deuxième témoignage (mars 2006)) : « Au cours de la tenue d’un focus-groupe auquel j’ai assisté à la DSP (Direction de la Santé publique) concernant le programme SIPPE, nous avions des exercices à faire portant sur des cas-types où nous devions mettre en ordre d’importance la cliente la plus « vulnérable ». Nous étions plusieurs intervenantes de CLSC : des infirmières, des travailleuses sociales et une organisatrice communautaire (moi). Quelle ne fut pas la surprise de la représentante de la DSP lorsqu’elle constata que notre choix s’était arrêté sur l’avocate. Celle-ci était à nos yeux la plus vulnérable. Cela défaisait complètement les critères du programme car même si toutes les intervenantes savaient que l’avocate n’était pas pauvre et qu’elle ne cadrait pas avec le programme, c’était elle que nous avions identifiée comme  « cas-type » prioritaire le plus urgent pour le bien-être de l’enfant et de la mère. Cela illustre la nécessité de programmes universels car tu peux être une femme professionnelle qui n’a pas de problèmes financiers mais lorsque tu mets au monde un enfant, tu peux être complètement vulnérable. »

Mais, attention, qui dit vulnérable dit son contraire, invulnérable.  D’un côté, elles, les femmes de moins de vingt ans, jeunes mères, n’ayant pas complété leur secondaire V, avec de faibles revenus, qui sont étiquetées « vulnérables » et de l’autre, nous, les intervenantes, les gestionnaires, les chercheurs, à moyen et haut revenus, diplômés de cégeps et d’universités avec ou sans enfant…  Les invincibles, les  irréductibles…  Ça donne à réfléchir!

Comment nous sentons-nous, invulnérables intervenantes des services intégrés ? Invulnérables dans nos interventions communautaires et individuelles, dans nos recommandations et bilans, dans nos plans d’action, dans nos interactions avec les jeunes parents pauvres, voire extrêmement pauvres.  Il peut être difficile de se tenir dans cette position…intenable, serions-nous tentées de dire !  Autant, il est erroné d’affirmer que les jeunes parents pauvres ne sont définissables que par l’étiquette « vulnérables », autant il est possible d’affirmer que les intervenantes en position d’invulnérabilité, se révèlent souvent vulnérables. Aucune étiquette ne tient la route longtemps devant le réel.  On n’est jamais tout à fait invulnérable ni tout à fait vulnérable, les deux se mélangent allègrement dans la vie. Je suis une intervenante extrêmement vulnérable quand j’ai devant moi une femme qui a vécu des expériences bouleversantes et difficiles, qui est allée sur des sentiers de tristesse que je n’ai jamais parcourus, qui a relevé des défis incroyables avec son intelligence, sa finesse et le soutien de gens qui l’aiment.

La vulnérabilité revêt plusieurs formes et ne se trouve pas toujours là où l’on croit la dénicher, d’où l’importance d’identifier ce que ces femmes et leurs familles désirent faire en lien avec ce que nous, comme intervenantes, pouvons faire ou ne pas faire pour les accompagner. Ce que l’on nomme vulnérabilité fait appel à un problème social. Il ne faut pas chercher des pansements pour recouvrir le « bobo», mais commencer par identifier clairement le problème, lequel se situe dans le cas des SIPPE et autres programmes de prévention, dans la sphère des inégalités sociales.

L’idée de l’Autre catégorisé « vulnérable » appelle une autre idée, celle d’infériorité, et risque de nous enfermer dans la peur et l’ignorance. Alors que l’ouverture aux différences déstabilise, oblige à penser à cet Autre et pousse à se remettre en cause, alors que la différence est en soi une richesse permettant de répartir la vulnérabilité équitablement et avec réalisme sur toutes les têtes, l’étiquetage, a contrario, relève le risque de l’enfermement et condamne aux certitudes qui bloquent la reconnaissance de l’autre comme un semblable.

L’un des objectifs principaux des SIPPE est l’empowerment, soit l’appropriation-réappropriation du pouvoir des individus et des collectifs par eux- mêmes. Or, dans ce cas précis des SIPPE, rien n’indique une reconnaissance positive des familles pauvres avec jeunes enfants qui permettent cette appropriation. Comment peut-on, dans un même souffle, épingler des gens en vertu de critères de vulnérabilité, donc en présenter un portrait de personnes incapables et victimes, tout en parlant de leurs capacités et de leurs potentiels… Voilà qui relève d’une gymnastique intellectuelle de haute voltige qui en laisse plus d’une hébétée. Cette logique contradictoire place les intervenantes entre deux chaises ; répondre aux exigences technocratiques et épidémiologiques d’un programme préventif et prédictif, ou respecter, prendre en compte et prendre le parti des familles ; lire dans le cadre de référence des beaux principes de lutte contre les inégalités sociales ou remplir des grilles d’évaluation qui réduisent les parents à un statut d’objet et non de sujet.

Serons-nous celles qui contribueront à maintenir les coupures entre des mondes qui sont étrangers, l’un jugé par l’autre comme étant vulnérable et à risque ? Le choix des mots « vulnérables » (pour eux-elles) et « invulnérables » (pour nous) n’ajouterait-il pas à la sédimentation des fractures sociales ?  Pourquoi ne pas commencer par le début en interpellant directement les parents regroupés en associations quand vient le temps de la conception, de la planification et de l’évaluation des programmes les concernant au premier chef ?

Périnatalité et petite enfance : une anthropologue au pays des SIPPE

Lorsqu’on demande à l’anthropologue Leah Walz ce qui l’a amenée à passer une année avec l’équipe SIPPE du Centre de santé et des services sociaux (CSSS) Jeanne-Mance, elle répond que c’est en réalité l’équipe qui l’a choisie.2 La réponse ne manque pas de surprendre, dans un univers où les chercheurs ont parfois la réputation auprès des intervenants de faire atterrir leurs projets de recherche dans un terrain selon leurs propres besoins, de partir avec des données et de ne jamais revenir. Dans ce projet, « les gens voulaient que je sois là. C’est important que ça marche comme ça. » De son côté, Leah Walz avait la préoccupation que son travail de recherche serve aux intervenantes.

Être témoin

Leah Walz souhaitait partir à la découverte de l’univers de l’intervention en petite enfance lorsqu’elle a présenté son projet de recherche devant le groupe de répondantes cliniques des SIPPE des 12 CSSS de la région de Montréal : « Jeanne-Mance a été la première équipe à m’inviter. Ils étaient super intéressés. L’équipe était répartie sur deux territoires, Plateau et Centre-Sud, ce qui rendait l’étude d’autant plus intéressante. » 3

Être témoin de leur travail, en montrer toute la complexité, en documenter les aspects quotidiens qui échappent aux statistiques : autant de préoccupations qui rejoignaient la chercheure, les intervenantes et les deux gestionnaires alors en poste : « Il y avait une synergie entre ce que j’offrais et ce qu’elles recherchaient. Le projet que j’avais pouvait répondre à des besoins qu’elles avaient », condition primordiale, selon Leah, pour entreprendre sa recherche.

À des lieues du cliché de l’anthropologue qui fait son terrain à l’autre bout du monde, Leah Walz a trouvé l’exotisme au pas de sa porte puisqu’elle s’est retrouvée à étudier pendant une année les pratiques d’une équipe SIPPE qui intervient sur le territoire dans lequel elle réside. Elle a assisté à plus de 70 réunions d’équipe, 55 rencontres individuelles ainsi qu’à 28 activités de groupe avec des mamans, établissant avec elles un lien de confiance qui lui a permis, par la suite, d’accompagner des intervenantes à domicile.4 Cette présence au long cours dans le quotidien de l’équipe visait à cerner le vécu des intervenantes au plus près de leur réalité : « Dans une entrevue, les gens se présentent comme ils veulent. Pendant une heure, une heure et demie, tu peux montrer ce que tu veux. En un an, il y a moins d’espace pour cacher la réalité du travail. »

La chair autour des mots

Mais à quoi donc une anthropologue peut-elle bien passer son temps pendant toute une année ? « À prendre des notes ! », répond-elle en riant. « J’ai souhaité mettre sur papier ce que je voyais », précise-t-elle en référence au concept de « description détaillée » mis de l’avant par l’anthropologue Clifford Geertz.5 Et Leah Walz de rapporter une anecdote qu’il donne pour expliquer cette approche : c’est en passant du temps avec des gens qu’on devient capable de faire la distinction entre le clin d’œil d’une personne qui a une poussière dans l’œil, le clin d’œil complice et le clin d’œil d’une personne qui cherche à simuler cette complicité. Dans les trois cas, le mouvement de l’œil est le même ; la différence se situe dans l’interprétation du sens en amont de ces gestes qu’on observe.

Un autre précepte mis en œuvre par Leah Walz dans sa recherche consiste à partir de ce qui est dit par les intervenantes pour bâtir l’analyse. Elle constate qu’il y a dans le domaine de l’intervention des dizaines de mots passe-partout, à l’image de ceux qui figurent dans les listes des qualités requises pour être un « bon » intervenant : l’empathie, la chaleur, ou encore, la sensibilité. « Pour quelqu’un qui commence dans le domaine, ces termes peuvent paraître vides. Être accueillant : qu’est-ce que ça veut dire pour les intervenantes ? Les intervenantes l’expliquent en utilisant leurs mots et leurs histoires : « J’ai un peu l’image de quelqu’un qui a les bras ouverts… qui va dire bonjour, qui est prêt à prendre quelques minutes… ». C’est une citation qui apparaît dans l’analyse. » D’après Leah Walz, le travail du chercheur consiste à « mettre de la chair autour de ces mots », notamment au cours des entretiens, et à décortiquer les situations vécues par les intervenantes pour comprendre comment s’établit le lien de confiance avec les familles.

Intitulée Les carnets anthropologiques : le travail invisible des intervenantes SIPPE, l’analyse produite par Leah Walz est articulée autour de trois notions évoquées de manière prépondérante par les intervenantes au cours de ses observations et entretiens.6 Le carnet consacré au savoir-faire explique ce que les intervenantes font concrètement, décrit les mille et une tâches qui leur incombent en mettant un accent particulier sur l’écoute et l’encouragement, considérés par les intervenantes comme les actions les plus représentatives de leur travail : « Écoute, écoute, écoute… Le concept d’écouter, t’as pas idée ce qu’il y a là-dedans. C’est 80% de ton intervention… Quand t’as ça, t’as tout. » (citation d’une intervenante extraite du carnet 1, p. 9). La nécessité de s’appuyer sur les demandes des familles et de s’ajuster à leur rythme traverse également largement le discours des intervenantes : « Je pars de ce qu’ils me disent… J’essaie de respecter leur rythme aussi. On n’est pas obligé de tout faire, tout savoir, tout décider ici et maintenant. Je crois au long terme. » (Carnet 1 : 11).

Le carnet dédié au savoir-être aborde la construction du lien de confiance, dimension primordiale de l’accompagnement des familles. Y sont soulignées l’importance de connaître les familles « dans [leur] entièreté » et de manifester de l’empathie : « [Il faut] se mettre à la place de l’autre [ce qui] sous-entend que tu essaies de voir avec ses moyens. [Dire] « Moi je ne ferais pas ça », avec tous tes schèmes de référence, tes valeurs, ce n’est pas se mettre à la place de l’autre. » (Carnet 2 : 8). Ce carnet soulève notamment le défi de la création du lien de confiance dans un contexte où les familles sont parfois méfiantes et avant tout préoccupées par la satisfaction de leurs besoins de base. 7

Le troisième carnet porte sur la vision commune de l’intervention et les défis posés par le travail interdisciplinaire au cœur du travail en équipe. Il repose sur la présentation de situations où les jugements cliniques des intervenantes diffèrent ainsi que des pistes d’action pour composer avec ces différences. À travers ces enjeux se dessine le regard des intervenantes sur le programme SIPPE lui-même ainsi que sur le Cadre de référence parfois perçus comme trop rigides et « parachutés » d’en haut : « On a fait table rase pour installer un programme et je n’ai pas senti beaucoup de respect et d’écoute, dans ce que nous on faisait qui étaient des succès… Comme [si] on était dans le champ » (Carnet 3 : 17).

Valider chemin faisant

L’anthropologue en pays SIPPE ne s’est pas contentée de prendre des notes, de réaliser des entretiens et de mener son analyse en solitaire. Un pan de son travail de recherche consistait à valider les données recueillies au fur et à mesure du déroulement de son enquête ainsi que lors des présentations préliminaires des analyses devant les membres de l’équipe. Par exemple, l’absence d’une personne à domicile lors d’une visite pouvait servir de point de départ à une discussion avec l’intervenante afin d’en déterminer les motifs : « Je disais : « ma compréhension est qu’elle ne veut pas vraiment te rencontrer, mais qu’elle ne veut pas te le dire ». Et elle : « c’est peut-être ça, mais ça peut être un oubli. Ça peut être parce qu’elle est désorganisée et qu’elle n’a pas d’agenda. » » Cette pratique de la validation chemin faisant repose sur l’idée que l’anthropologue ne comprend pas « mieux » que les intervenantes ce qu’elles font : « Je disais ce que j’avais vu et si j’étais à côté de la track, si elles disaient: « ce n’est pas ça », c’est que je n’avais pas fait ma job. »

Cette pratique a conduit Leah Walz à préciser ses analyses de manière à mieux refléter les pratiques de l’équipe : « J’avais écrit dans mes notes que les intervenantes souhaitaient avoir de la formation sur le travail interdisciplinaire. Elles ont dit : « on veut du soutien pour travailler au quotidien en interdisciplinaire, pas quelqu’un qui vient nous dire quoi faire et qui reparte. On veut quelqu’un qui nous accompagne, car au fil du temps, avec le roulement de personnel et les nouveaux cas, la dynamique change. » » Cette nuance apparaît désormais dans les carnets. Certaines citations qui émaillent les carnets ont été rajoutées après coup, comme celle d’une intervenante illustrant la diversité des jugements cliniques au sein de l’équipe : « mon jugement clinique n’est pas toujours celui de ma collègue ! » (Carnet 3 : 11). Cette façon de procéder a permis la création d’un « espace pour valider ou invalider des choses que je disais. C’est comme ça que j’ai conçu quelque chose de représentatif de leur réalité. »

Même effort de validation du côté de l’enjeu de la confidentialité puisque les intervenantes étaient amenées à lire une version écrite des analyses avant publication afin qu’elles s’assurent du respect de la confidentialité des familles et des intervenantes. Cette façon de faire a permis une identification des intervenantes aux résultats : « J’ai reçu des témoignages d’autres intervenantes qui me disent que ça ressemble à ce qu’elles vivent. Lorsqu’on me dit : « Quelqu’un comprend ma job », c’est le moment où je me dis que je fais bien mon travail. »

Les familles, c’est ma paie

Les travaux de Leah Walz visent à illustrer ce qui est tenu pour acquis par les intervenantes et à construire une représentation de la réalité qui soit authentique à leurs yeux : « Des fois, je me sentais comme si je réinventais la roue avec le savoir-être, le savoir-faire, car ce sont des notions tellement courantes. L’importance d’écouter et d’encourager, ce n’est pas très intéressant comme retombée dans un sens, mais l’idée n’est pas nécessairement de repérer des choses que les gens du terrain ne connaîtraient pas. C’est d’identifier les choses qu’elles reconnaissent, mais qu’elles n’auraient pas sorties spontanément d’elles-mêmes et de les creuser. »

Par exemple, la lourdeur des difficultés rencontrées par les familles suivies est souvent pointée du doigt pour expliquer l’épuisement professionnel des intervenantes. La chercheure a effectivement constaté un certain épuisement de la part de plusieurs intervenantes, mais ces dernières l’attribuent plutôt au contexte dans lequel elles travaillent, aux conflits qui surviennent parfois dans l’équipe, ou encore, au manque de soutien dans leur travail. Au contraire, le contact avec les familles est, comme l’illustre le témoignage d’une intervenante rapporté par Leah Walz, ce dont les intervenantes tirent leur plaisir : « les familles, c’est ma paie ».

Est-ce à dire que l’analyse ne contenait rien de surprenant aux yeux des intervenantes ? Lorsque Leah Walz a commencé son travail, l’équipe SIPPE du CSSS Jeanne-Mance était divisée en deux sous-équipes correspondant aux deux territoires du Plateau et du Centre-Sud, symboliquement délimités par la rue Sherbrooke. Dans la perception des équipes, les populations du territoire Centre-Sud étaient plus démunies et les interventions, plus complexes. En accompagnant les intervenantes des deux équipes, la chercheure a constaté des points communs entre les deux secteurs : « Les différences causaient des tensions alors que je voyais plus de similarités que de différences entre les équipes. Dans Centre-Sud, il y a un nombre plus important de familles – dont beaucoup de familles avec des problématiques complexes –, mais il y a également plus d’intervenantes dans l’équipe. Sur le territoire du Plateau, des poches de pauvreté côtoient des logements luxueux : il y a moins de familles en difficulté, mais certaines ont également des besoins importants alors que l’équipe avait moins d’intervenantes et plus de travailleuses à temps partiel. »

Travail invisible

L’anthropologue a constaté que les intervenantes éprouvent parfois le sentiment que les gens « ne comprennent pas ce qu’elles font ». Les intervenantes de l’équipe avaient l’impression que le recours aux statistiques pouvait mener des gestionnaires à mettre de la pression sur les équipes pour qu’elles soient plus efficaces, alors que ces statistiques ne saisissent que de manière partielle le travail qu’elles réalisent. Ainsi qu’elle le note, « toute la subtilité du travail, on ne la voit pas. Que quelqu’un ne fasse rien ou fasse des miracles avec une famille pendant dix rencontres, on ne voit pas la différence dans les statistiques. Le travail invisible, c’est tout ce qui n’est pas compté dans les statistiques ».

Leah Walz met en garde contre la tentation de tout chiffrer. Elle suggère de prendre acte de la limite des indicateurs qui, par définition, ne peuvent pas tout montrer, de les compléter – comme le font certains gestionnaires – avec d’autres sources d’information tout en travaillant à mettre de l’avant les indicateurs qui tiennent compte de la qualité de l’intervention.

Alors qu’elle expliquait son projet aux intervenantes et gestionnaires, parlant de présence dans les équipes et d’observation des rencontres avec les familles, une intervenante a reformulé son projet en disant : « Tu fais SIPPE avec nous. » Anthropologues, les intervenantes ? « Je n’irai pas jusqu’à dire cela, mais il y a certains points de convergence. Comme l’anthropologue, les intervenantes marchent à côté de quelqu’un. » C’est cette idée qui l’a conduite à parler d’« accompagnement » des intervenantes pour évoquer sa démarche de recherche. Autre similarité, et non la moindre : « Comme l’anthropologue qui vise à comprendre l’autre à partir de sa culture, de son propre point de vue, les intervenantes doivent faire preuve d’empathie pour comprendre les choix de l’autre avec ses repères, son histoire, sa culture. En ce sens, elles disaient que j’étais comme elles. »

Aperçus anthropologiques des pratiques en périnatalité et petite-enfance : le regard qui nomme

Le programme de Services intégrés en périnatalité et petite-enfance à l’intention des familles vivant en contexte de vulnérabilité (SIPPE) en CSSS s’adresse spécifiquement à des femmes enceintes de moins de 20 ans, des femmes enceintes âgées de 20 ans ou plus sans secondaire 5 et vivant sous le seuil de faible revenu, ainsi que des femmes enceintes issues d’une famille ayant un parcours migratoire difficile. Il propose aux familles un suivi régulier de la grossesse à l’entrée à l’école de l’enfant sur une base mensuelle, hebdomadaire ou bi-hebdomadaire selon la période.

Comme gestionnaire d’une équipe SIPPE, j’aimerais présenter mon point de vue sur une expérience de recherche en milieu de pratique, qui a pris fin à l’été 2012. En 2009, une étude postdoctorale s’inscrivant dans une perspective anthropologique et ethnographique a été proposée à mon équipe, avec pour objectif de mieux comprendre l’évolution et l’implantation de ce programme. L’équipe a accepté la présence d’une chercheure qui observerait continuellement la vie de l’équipe en réunion, celle des sous-équipes de professionnels et, selon la volonté de chacun, l’intervention individuelle qui est faite en présence des familles participant au programme. Ce projet était dirigé par Léah Walz et intitulé « Aperçus anthropologiques sur les pratiques en santé publique dans le cadre d’un programme de promotion de la santé infantile à Montréal ». Il avait pour but ultime de repérer les pratiques innovatrices et bénéfiques pour les femmes, de déterminer ce qui fonctionne, pour qui et dans quelles circonstances, et de se demander quels facteurs passés ou présents influencent les pratiques actuelles. 3

C’est à la suggestion d’une infirmière de l’équipe que nous avons accepté de nous impliquer dans ce projet, non sans peur au début, car les intervenantes ne voulaient pas se sentir « utilisées » par la chercheuse. Au contraire de nos craintes, tout au long du processus, nous avons senti le respect de la chercheuse et son véritable désir de comprendre notre réalité. Nous avons alors constaté l’importance d’une rétroaction rapprochée dans le temps.

Recul

Quand Léah Walz a fait la présentation de ses premiers résultats de recherche, les intervenantes se sont senties comprises. En nommant les enjeux qui entourent l’intervention auprès d’une famille dans un contexte interdisciplinaire, en montrant la diversité d’objectifs possibles qui se cachent sous le descriptif des grands objectifs des plans d’intervention, elle donnait une explication à la fatigue et la tension ressenties par plusieurs intervenantes : « Non, je ne suis pas folle et je ne suis pas seule avec ce sentiment d’être constamment dépassée. » Les intervenantes se sont reconnues dans ce débat continuel qu’engage un esprit ouvert et critique qui s’implique dans la concrétisation du programme SIPPE. Ce regard qui nomme, puis confirme ce qui est vécu a été vitalisant. Cette présentation a fait naître une forme d’espoir. La recherche permet aux acteurs observés de prendre du recul, de prendre eux aussi une place d’observateurs de leur propre réalité.

De fait, les carnets de Leah Walz décrivent plusieurs aspects du savoir-faire, du savoir-être et de la vision commune nécessaires à ce travail, qui se fait en interdisciplinarité et en intersectorialité. La présence de cette chercheuse et le partage de ses observations nous a permis de constater combien les tâches sont multiples, complexes et souvent contradictoires. Elles exigent une grande compétence et beaucoup de recul de la part des intervenants pour permettre aux familles de prendre leur place et d’exercer leur pouvoir. Le plan d’intervention est celui de la famille et non le nôtre. L’important est souvent de simplement écouter et encourager, et non de faire. Cela demande cependant sagesse et expérience comme intervenant pour reconnaître que parfois, « on aide à ne pas aider » et qu’attendre, rester auprès des familles sans intervenir leur permet de se mobiliser et de bouger pour que les choses changent. Cette posture n’est pas évidente pour les experts que nous sommes, formés à l’action et à la prise en charge, ni pour les fonctionnaires efficients et optimisateurs que nous sommes appelés à être.

Nous avons appris qu’une vision commune comme équipe interdisciplinaire est exigeante et à rebâtir sans cesse. Cela prend du temps, plusieurs réunions sont nécessaires et l’équipe requiert plus de soutien, mais ce travail est essentiel, autant pour les familles que pour les intervenantes du SIPPE.

Une vision commune

Grâce aux recommandations concrètes qu’elle a apportées, cette recherche a servi d’outil d’évaluation du programme et permis de réajuster certains modes de fonctionnement. Par exemple, les « case load » pourraient être ajustés en fonction du temps jugé nécessaire pour chacune des familles. Dans le même sens, il serait intéressant de revoir le nombre de familles desservies par les SIPPE, afin qu’il soit limité à la capacité réelle d’intervention de l’équipe (respect de l’intensité proposée vs respect du nombre de familles à desservir selon la Direction de la Santé Publique).

Une formation de base pourrait aussi être offerte à tous les intervenants. Notre accompagnement des familles serait ainsi teinté par une compréhension commune du programme et une approche clinique d’équipe, tout en respectant le jugement clinique des uns et des autres. Enfin, comme équipe, il apparaît nécessaire de constater que le programme SIPPE n’est qu’un outil clinique parmi d’autres et que cet outil ne convient pas à toutes les familles ni à tous les intervenants.

Les constats de Leah Walz nous ont reflété la complexité de notre tâche et nous ont permis de réfléchir collectivement aux moyens de nous l’approprier sans pour autant nous tuer à l’ouvrage. Sans ces éclairages, nous aurions pu être tentés de repousser, à notre tour, inconsciemment bien sûr, cette clientèle SIPPE déjà largement victime des inégalités sociales. En prenant conscience de l’importance d’une vision commune dans notre approche interdisciplinaire, nous sommes mieux disposés à impliquer les partenaires des réseaux de services communautaires ou publics dans le soutien des familles. Ce programme, destiné spécifiquement à une clientèle désavantagée au niveau socioéconomique, nous oblige aussi à considérer l’importance de la promotion et de la prévention, qui font partie de notre mandat. Il y a ici un équilibre à rechercher comme CSSS.

Compagnons

La présence régulière et suivie de la chercheuse au sein de l’équipe a modifié l’attitude de certains d’entre nous et a augmenté l’écoute de chacun. Le témoin longtemps silencieux qui écrit constamment aide à prendre du recul à cause même de son silence respectueux de ce qui est dit ou vécu. Une certaine forme de compétition malsaine se brise peu à peu. Le besoin d’une vision commune émerge. Malgré tout le temps nécessaire à notre implication dans ce projet de recherche, nous avons la certitude d’en sortir plus riches, mieux équipés, plus à l’aise avec notre réalité difficile et l’imperfection de nos contributions. Il y a une détermination encore plus grande de l’équipe de bien faire le programme et de l’ajuster, au meilleur de nos capacités, à la réalité et aux besoins de des familles.

En objectivant et en nommant ce que nous vivions, l’anthropologue nous a révélé aussi nos propres forces. En prenant conscience du niveau d’exigence requis pour se sentir compétents dans le contexte du programme SIPPE et pour réaliser l’idéal du programme, nous avons accepté d’être, les uns pour les autres, dans notre propre équipe, les compagnons de route que nous voulons devenir pour les familles qui nous accueillent dans leur quotidien. Merci Léah Walz, de nous avoir pris comme nous étions, en marche, sans nous condamner de ne pas être arrivés encore.