Liberté d’expression

Nous nous installons dans une salle de réunion du collectif Action-autonomie. Je commence l’entretien en demandant la permission d’enregistrer notre conversation. J’appuie sur « record ». Johanne me demande avec un air inquiet :

– C’est enregistré ?
– Oui
– Donc, il faut faire attention à ce qu’on dit ! , me répond-elle à la blague.

Cette petite boutade témoigne d’un enjeu à l’origine des différents regroupements de défense de droits en santé mentale ; un enjeu qui joue le rôle de fil conducteur pour comprendre l’histoire du collectif Action-autonomie, qui fête ses 20 ans d’existence. Cet enjeu, c’est l’information.

Les membres m’expliquent que rien n’est anodin dans l’information que l’on peut donner à un clinicien dans le cadre d’un entretien d’évaluation des troubles de santé mentale. Faire mention de votre implication dans un organisme peut signifier que vous êtes apte au travail. Du coup, vous pourriez perdre une partie de votre revenu d’aide sociale. Cesser de prendre des médicaments peut aussi vous amener à perdre votre statut de « malade » auprès de l’aide sociale ou des compagnies d’assurance. Comment prouver que vous êtes toujours malade si vous ne prenez pas de médicaments ? Même votre humeur du jour au moment de l’entretien d’évaluation peut avoir une influence sur votre vie, en amenant un changement de prescription de médicaments. L’information peut aussi menacer vos revenus et aller jusqu’à mettre en péril votre liberté, en vertu d’une loi d’exception qui autorise l’internement involontaire.

Selon Ghislain, « tu n’as pas intérêt à dire à ton psychiatre que tout va bien. Ou tu n’as pas intérêt à lui dire que ça ne va pas. Tu as intérêt à te taire. Tu ne sais pas ce qu’il va faire avec l’information. Moi, ce que je dis c’est, « vous n’avez qu’un seul droit, celui de vous taire et il est question qu’on vous le retire ». » Si une personne est à l’hôpital et qu’elle dit « ça va pas pire », on risque de lui répondre « Ok, congé! », alors qu’elle n’est pas prête à retourner dans la rue et exprime simplement qu’elle va mieux que la veille. Si elle dit qu’elle ne va pas bien, on risque d’augmenter sa dose de médicaments.

Questionner l’autorité

L’information est un enjeu vital pour les personnes « utilisatrices de services en santé mentale ». Quelle information donner à son psy ? Quelle information notre psy a-t-il sur nous ? Quelle information nous manque-t-il sur nos droits et nos possibilités de recours ? Les personnes manquent d’information et elles reçoivent souvent des diagnostics cliniques sans plus d’explication. Au mieux, il leur est lancé rapidement que leurs problèmes sont d’ordre strictement biologique. Dans cette réponse, le vécu des personnes, les évènements difficiles qu’elles ont traversés et leur condition sociale ne sont reconnus que comme des éléments déclencheurs d’une prédisposition génétique. Il leur est enjoint de suivre un traitement et, plus souvent qu’autrement, il est question de pharmacothérapie. Il n’est exigé de leur part qu’un seul geste : « avaler la pilule » sans en connaître les effets secondaires.1 Médusées face au système psychiatrique, les personnes ont rapidement eu le besoin de se retrouver entre elles pour s’entraider et exiger plus d’informations sur leur situation et sur les variables qui la déterminent.

Au Québec, ce besoin commence à s’exprimer au début des années 60, avec la dénonciation des abus de la psychiatrie de l’époque (dont certains ont toujours cours aujourd’hui, comme l’isolement, la contention et les électrochocs).2 En accord avec l’esprit du temps, émerge un mouvement de contestation de la psychiatrie, dont la forme la plus radicale est sans doute l’antipsychiatrie. La parole des personnes « psychiatrisées » commence à être entendue. Bien que certains « ex-psychiatrisés » militent pour l’abolition pure et simple de la psychiatrie, la plupart ne demandent que des réformes du système psychiatrique. Par exemple, ils souhaitent plus d’informations sur les traitements et exigent d’obtenir plus de droits, dont celui de refuser les traitements. Ils portent attention à l’impact des conditions sociales des personnes dans leur « rétablissement », dont l’insuffisance des revenus et l’accès difficile au logement, et ils revendiquent des solutions alternatives à l’hospitalisation. Au cours des années 80, de nombreuses ressources alternatives voient ainsi le jour. Inspirées par le credo « Ailleurs et autrement », elles développent des pratiques plus respectueuses des personnes.

« Action-autonomie fête [cette année] ses 20 ans. On remonte en 1991. Mais en fait, Action-autonomie existait un peu avant. Il a été fondé au milieu des années 80. C’est un groupe qui s’appelait Auto-psy Montréal. Il y avait aussi Auto-psy Québec. Il y a eu un Auto-psy en Mauricie. Il y a eu un regroupement provincial, un regroupement des Auto-psy. Auto-psy pour l’autonomie des psychiatrisés. À l’origine du groupe, Action-autonomie a repris les objectifs du collectif Auto-psy », explique Ghislain. Il poursuit en racontant que le mouvement a été constitué par des personnes qui avaient fait l’expérience de la psychiatrie et qui réclamaient d’être informées sur le pourquoi et le comment de cette branche « obscure » de la médecine. L’organisme affiche alors un « préjugé favorable aux personnes » et entend se consacrer à la défense de leurs droits. Le regroupement se donne pour mission de définir sa position sur des préoccupations des personnes. À ses débuts, la principale est l’accès à l’information sur la médication. La plupart des personnes se disent excédées « de ne pas savoir ce qu’on leur donne et ce que ça fait. » Les membres de l’organisme s’entourent d’alliés dont des spécialistes de la santé mentale et même quelques psychiatres « délinquants » qui les aident à démystifier les usages et le langage psychiatriques. Leur première réalisation est d’ailleurs la production d’un guide critique des « médicaments de l’âme ». Toutefois, les objectifs de ce mouvement ne se limitent pas à donner accès à l’information. Cet accès n’est qu’un moyen parmi d’autres pour redonner du pouvoir aux personnes et leur permettre d’être mieux « armées » pour faire face au système psychiatrique. Des personnes commencent à se présenter devant leurs psychiatres avec des photocopies de fiches de renseignement sur les médicaments. Les personnes conscientes de leurs droits ont moins peur de questionner l’autorité psychiatrique. Elles arrivent devant leurs cliniciens avec des questions précises sur leur médication : « Docteur, j’aimerais savoir ce que vous me donnez. Est-ce que je suis obligé de prendre ces médicaments ? Quels sont les effets secondaires ? Existe-t-il d’autres solutions ? »

Libérées

À la fin des années 80, un changement majeur survient dans le champ de la santé mentale. En 1989, suite au rapport Harnois, une politique de santé mentale est mise en place au niveau provincial. En reconnaissant la primauté des personnes, elle consolide le développement des premiers collectifs de défense de droits en santé mentale, notamment sur les plans politique et financier. La nouvelle politique accorde aux personnes et aux organismes qui les représentent une crédibilité qu’ils n’avaient jamais reçue auparavant de la part de l’État et des acteurs du Ministère de la santé et des services sociaux (MSSS). Le MSSS exige la création de groupes de défense de droits dans chacune des régions du Québec, qui se voient octroyer un financement à cette fin. C’est dans ce contexte qu’Action-autonomie est fondé par une majorité d’anciens membres d’Auto-psy Montréal. En devenant Action-autonomie, le collectif est chargé de représenter toutes les personnes de l’île de Montréal. Le nouveau collectif s’inscrit en continuité avec les anciens mandats d’Auto-psy et se donne alors trois missions, soit l’aide et la formation aux personnes (notamment dans l’accompagnement individuel des personnes dans leurs démarches) ; la défense et la promotion des droits en santé mentale ; et l’« empowerment », c’est-à-dire la réappropriation des pouvoirs.

Depuis 1991, année de sa fondation, l’organisme a développé un mode de fonctionnement qui repose sur le respect des personnes aussi bien que sur les notions de collectif et de réappropriation des pouvoirs. Ce mode de fonctionnement s’exprime d’abord à travers un accueil qui met l’accent sur la personne et non sur sa « maladie ». Jean-Claude explique ce qui fait la différence de cet accueil par rapport à celui du système de soins en santé mentale : « Tu n’es pas accueilli comme une personne qui a un problème de santé mentale. Tu es accueilli comme une personne : point. On ne demandera jamais à une personne son diagnostic. Encore aujourd’hui, les personnes se présentent « bonjour, je m’appelle un tel et je suis maniaco-dépressif ». Elles sont tellement imprégnées du système psychiatrique. En même temps, elles n’ont pas le choix de jouer sur les deux tableaux parce que le diagnostic te permet d’avoir des services. Si tu veux avoir des services, tu n’as pas le choix. Ce n’est pas comme ça à Action-autonomie. C’est tout le contraire. »

Les personnes qui arrivent à Action-autonomie se sentent libérées d’un poids. Elles peuvent enfin s’exprimer librement sur leurs expériences sans être évaluées et sans que des conséquences y soient associées. Les nouveaux membres se distingueraient d’ailleurs des plus anciens par leur volubilité : « Les nouveaux membres n’arrêtent pas de parler. Ils sont stupéfaits de rencontrer des gens qui ont vécu la même chose qu’eux. Les anciens se contentent de les écouter sagement et de confirmer leurs dires. »

Bien que le collectif s’adresse avant tout aux « personnes qui ont fait une utilisation volontaire ou non des services en santé mentale »,  le fonctionnement du groupe n’est pas différent de celui de tout groupe cherchant à favoriser la participation démocratique et la réappropriation des pouvoirs sur les plans individuel et collectif. Ce mode consiste « à collectiviser le processus de prise de décisions », c’est-à-dire à répartir les pouvoirs et faire en sorte qu’il ne soit pas possible qu’une instance l’emporte sur l’autre. Cela signifie qu’autant dans la prise de décision que dans la représentation, un effort est consenti pour qu’il y ait toujours des membres avec le personnel employé de l’équipe de travail. Conscient de la condition sociale des personnes, souvent confinées dans la pauvreté, le collectif s’assure aussi que certaines dépenses relatives à la participation aux réunions et aux activités soient dédommagées, notamment en assumant les frais de transport et de repas. Il en va de même lors des représentations dans les différentes instances communautaires ou institutionnelles.

Le cheminement qui a mené à l’adoption de ce mode de fonctionnement n’a pas été facile. Sur cette route, des « crises » ont permis la réflexion et le développement de solutions, comme l’élaboration de programmes de formation adressés aux nouveaux admis. C’est dans le même esprit que le conseil d’administration et l’équipe travaillent ensemble pour éviter la trop grande concentration des pouvoirs. En cas de conflit, les membres mettent l’accent sur l’importance de prendre du temps pour discuter et se consulter.

Hors murs

Au cours des 20 dernières années, les membres d’Action-autonomie constatent de nombreux reculs sur les plans socioéconomique et juridique. Ils constatent d’abord un appauvrissement des personnes ayant recours aux services du collectif : « Dans les années 90, les personnes vivaient aussi pauvrement mais elles résidaient pour la plupart dans des 3 ½ et pouvaient manger au moins deux fois par jour. Aujourd’hui, elles vivent majoritairement dans de petits 1 ½ et ne se nourrissent qu’une fois par jour. » Cet appauvrissement aurait plusieurs sources. D’abord, l’aide sociale n’a pas été indexée au coût de la vie depuis de nombreuses années, alors que les loyers n’ont cessé d’augmenter, notamment depuis la crise du logement de 2001. La situation socioéconomique des personnes qui rejettent le système psychiatrique dans sa forme actuelle ou qui en ont tout simplement une « peur bleue »  se serait aussi aggravée. En refusant d’aller chercher un formulaire du psychiatre, elles se privent des barèmes accordés aux personnes considérées comme ayant des contraintes sévères à l’emploi.

Les vétérans de l’organisme remarquent aussi que les personnes se retrouvent plus isolées socialement que par le passé. L’entourage les fuit souvent et refuse de leur venir en aide. Son seuil de tolérance se serait abaissé avec le temps. Les membres observent aussi de nombreux problèmes dans l’accès aux services de santé mentale. Ils remarquent que, trop souvent, les hôpitaux vont tout simplement renvoyer chez elle une personne qui vient chercher de l’aide. Selon Jean-Claude, pour être pris en charge par le système, il faut avoir réalisé une tentative de suicide et même, dans cette situation, il est possible d’être mis en doute ! Paradoxalement, les membres remarquent que pour les personnes qui ont été admises dans le système psychiatrique, les mécanismes de contrôle se sont accrus. Il y a plus de requêtes de garde en établissement, plus d’ordonnances de traitement et d’hébergement, plus de suivis dans la communauté. À la psychiatrie asilaire d’autrefois se substituerait une psychiatrie hors des murs, tout aussi soucieuse de surveillance et de contrôle.

Questions

En fin d’entrevue, Johanne rappelle qu’un certain nombre de préoccupations et de questions restent négligées par les autres acteurs du système de soins en santé mentale. Le collectif est d’ailleurs à l’origine de plusieurs projets de recherche. À titre d’exemple, le collectif a réalisé, entre autres avec Marcelo Otero3, une recherche au Palais de Justice de Montréal qui a constaté que 85 % des personnes internées contre leur gré en psychiatrie ont fait l’objet d’une détention illégale. Des faits alarmants sur l’application de la Loi P-38 sur la garde en établissement ont ainsi été dévoilés. Après l’analyse des requêtes de garde provisoire en établissement, il a été établi que dans 75 % des cas, les personnes internées ne répondaient visiblement pas aux critères de dangerosité.4 Sans les démarches d’Action-autonomie, l’application de cette loi d’exception n’aurait fait l’objet d’aucun contrôle.

Concernant d’autres dossiers tout aussi épineux, Action-autonomie n’a toujours pas obtenu de réponses à ses questions. Le collectif se sent particulièrement concerné par l’utilisation du pistolet Taser. Selon les rapports du Service de police de la Ville de Montréal, 78 % des personnes atteintes ont eu recours à des services en santé mentale. Pour ce qui est des pratiques de contention et d’isolement, il n’existe aucune statistique. En 2000, le Ministère avait pourtant mentionné qu’il voulait diminuer, voire éliminer la contention dans le système de santé. En 2011, il lui a été demandé de rendre des comptes sur ces objectifs, mais aucun chiffre n’était disponible pour mesurer leur atteinte. Sur la question du recours aux électrochocs, le collectif demande depuis près de cinq ans au ministre de la santé et des services sociaux des informations sur cette pratique : combien de traitements ont-ils été administrés ? À qui ? Combien de décès ou de complications majeures leur sont-ils attribuables ? Pour l’instant, aucune réponse n’a été donnée par le Ministère. Encore une fois, il n’existe pas de statistiques sur cette pratique controversée. Autant de questions sans réponse qui démontrent bien que l’histoire d’Action-autonomie s’écrit toujours et que l’information reste centrale dans sa mission de défense des personnes.

Autorisations judiciaires de soins psychiatriques : le déséquilibre

Les sociétés démocratiques libérales dans lesquelles nous vivons sont des sociétés où les conflits, les dysfonctionnements et les vulnérabilités sont régulés, gérés ou pris en charge par des dispositifs complexes qui font référence à des « valeurs positives » largement consensuelles, telles que la santé physique et mentale, le respect des normes communes, l’autonomie et la responsabilité. Depuis trois décennies au moins, la référence à la santé mentale, au psychosocial et à la souffrance psychique, sans qu’on parvienne à définir clairement les limites de ces univers, joue un rôle capital dans la gestion des conduites qui « posent problème » aux individus directement concernés, à leur entourage ou à la société.

Nous vivons néanmoins dans des sociétés de droit. Pour cette raison, s’il est question d’intervenir auprès d’un citoyen en s’appuyant sur l’autorité d’une discipline ou d’une expertise particulière (médicale, psychiatrique, psychologique, etc.) parce que son état de santé ou son comportement sont jugés susceptibles de porter préjudice à lui-même ou à un tiers, il faut disposer soit de son consentement, soit d’instruments légaux traitant de telles situations. S’il est vrai que la législation actuelle au Québec (loi P-38) rend possible l’évaluation de la « dangerosité mentale » d’une personne envers elle ou envers les autres en passant outre son consentement, rien n’autorise pour autant le passage de l’estimation du danger au traitement mental (médicaments, thérapies, etc.) sans le consentement de la personne concernée. D’autres instruments légaux sont alors mobilisés, notamment par les médecins et les établissements hospitaliers, pour dispenser des soins à une personne contre son gré, à savoir : les autorisations judiciaires de soins (AJS)².

Risques éthiques

Dans le contexte d’une autorisation judiciaire de soins, un juge de la Cour supérieure du Québec décide de l’inaptitude de la personne à y consentir et de la nécessité du traitement proposé par le médecin ainsi que de ses potentiels bénéfices. De ce fait, il est évident que la décision du juge doit s’appuyer largement sur l’avis des experts, la plupart des fois un psychiatre, ce qui devient un facteur déterminant dans l’issu du processus, voire l’élément décisif de l’autorisation d’un traitement contre la volonté de la personne. Le recours à l’autorisation judiciaire de soins psychiatriques comporte de nombreux problèmes éthiques potentiels dont la possible utilisation de ce recours à des fins autres – ou bien à des fins moins claires – que celles prévues dans le Code civil (Bernheim, 2011). Tantôt, l’autorisation judiciaire des soins peut faciliter l’internement de la personne ou son déplacement d’un logement privé à des ressources plus structurées, tantôt le refus de prendre certains médicaments comportant d’importants effets secondaires peut être assimilé trop mécaniquement à l’inaptitude à consentir aux soins.

Ces risques éthiques réels ou potentiels sont d’autant plus préoccupants que 1) le déséquilibre entre les experts et les personnes intimées est énorme en termes d’autorité, de moyens et de savoir ; 2) les mécanismes de révision et de contrôle du traitement ne sont pas clairs : il est presque impossible pour les personnes concernées de contester les délais de l’ordonnance, le type de médicament prescrit, les doses, les modes d’administration (Menard, 2007) ; 3) il est très rare que la Cour ordonne un traitement complémentaire ou alternatif à la consommation de psychotropes.

Nous avons analysé l’ensemble³ des dossiers inscrits au Palais de justice de Montréal pour l’année 2009 ayant fait l’objet d’une requête pour obtenir une autorisation de soins psychiatriques de la part des établissements hospitaliers afin de comprendre essentiellement 1) les caractéristiques de ce dispositif juridico-psychiatrique ; 2) les caractéristiques des personnes interpellées ; 3) le type de problèmes dont il est question dans les dossiers ; 4) les dimensions psychiatriques évoquées y compris les traitements ordonnés par la Cour.

L’audience

Le recours à l’autorisation judiciaire de soins psychiatriques est une mesure exceptionnelle et lourde de conséquences pour les personnes qui en sont touchées. Ce qui frappe à première vue dans le fonctionnement de ce dispositif juridico-psychiatrique est le déséquilibre manifeste des ressources dont disposent les parties (hôpital vs la personne refusant les soins) lors de l’audience où l’on doit décider de dimensions cruciales de la vie d’une personne vulnérable à la fois sur le plan social et psychologique. Seulement 65% des intimés sont représentés par un avocat et, dans plus de la moitié des audiences, ils n’y sont pas présents4. Dans les trois quarts des cas, le délai entre le dépôt de la requête par l’hôpital et la tenue de l’audience est de moins de dix jours, ce qui ne permet pas une préparation adéquate de la partie défenderesse déjà aux prises avec de nombreux problèmes complexes. Les seules expertises inscrites au dossier, vitales pour la prise de décision du juge, sont celle de la partie demanderesse (l’hôpital), car les contre-expertises (en appui du point de vue de la personne visée) sont pratiquement inexistantes (3% de l’ensemble des audiences).

Suite à la comparution en Cour, dont la durée moyenne est de moins d’une heure, les trois quarts des demandes d’autorisation de soins sont acceptées et, dans environ 90% des dossiers, le juge5 accepte la durée des soins demandée par les hôpitaux. Ces durées sont en outre fort importantes, à savoir : 90% des AJS concernent des durées de 24 mois et plus et, de ce nombre, 50% des AJS concernent des durées de 36 mois ou plus. Dans ce laps de temps, c’est non seulement l’état de santé de la personne qui peut évoluer sensiblement (détérioration, amélioration, non-réaction au traitement, etc.), mais aussi bien sa capacité à consentir, qui n’est pas, elle non plus, une donnée immuable. Or, il est étonnant de constater que « la loi ne prévoit en effet aucun mécanisme de révision, peu importe la durée ou les conditions de l’ordonnance » (Ménard, 2007 : 331-333). Dans un grand nombre de jugements, c’est plutôt au Conseil des médecins, dentistes et pharmaciens (CMDP) de l’hôpital que revient la charge du suivi du traitement, en fonction des rapports élaborés par un médecin traitant. Ce mécanisme est fonctionnel pour les dynamiques des établissements hospitaliers, mais il est complètement inefficace pour protéger les droits des personnes sous traitement. En effet, comment les personnes concernées pourraient-elles contester les expertises qui concluent à leur incapacité à prendre les décisions adéquates au maintien de leur état de santé (les délais de l’ordonnance, le type de médicament prescrit, les doses ou les modes d’administration) puisqu’elles se trouvent placées dans une position de faiblesse à tous les niveaux du début à la fin du processus ?

Pauvreté matérielle et vulnérabilité sociale

L’âge moyen des personnes touchées par les AJS est de 45 ans, mais les hommes et les femmes sont distribués de manière inégale selon les groupes d’âge. Les hommes sont plus nombreux dans les groupes d’âge inférieurs à 50 ans, tandis que les femmes sont plus nombreuses dans les groupes d’âges de plus de 50 ans. L’univers des AJS semble toucher, de manière typique, des hommes plutôt jeunes et des femmes plutôt âgées. Près de la moitié des intimés semblent provenir d’origines ethnoculturelles diverses autres que québécoise de souche.

La grande majorité des personnes (environ 90% du total) sont célibataires, séparées, divorcées ou veuves et seulement un quart d’entre elles semblent avoir des enfants. La moitié des personnes habitent un logement individuel et seulement 15% vivent avec un proche. Une forte concentration des intimés habitent dans des territoires caractérisés par la défavorisation sociale et matérielle (par exemple les territoires des CLSC des Faubourgs et de Hochelaga-Maisonneuve) et seulement 3% d’entre elles occupent un emploi. La précarité résidentielle semble un problème généralisé et près du quart des personnes concernées par les AJS sont en situation d’itinérance ou n’ont pas de logement. Compte tenu de la fragilité du réseau social, de la pauvreté matérielle dans laquelle elles vivent et des durées plutôt longues des AJS (deux à trois ans), le maintien du logement ainsi que des possessions des personnes intimées devient un enjeu majeur dans leurs vies.

Autonomie, détresse et dérangement

Parmi les problèmes vécus par les personnes et qui sont en lien direct avec la demande d’une AJS, la perte d’autonomie, modérée ou grave, semble la difficulté fréquente et majeure. Qu’elle soit due à des déficits ou à des désorganisations cognitives, à des pathologies précises ou au contexte social précaire dans lequel elles vivent, la perte d’autonomie se manifeste par des problèmes d’insalubrité du milieu de vie, de négligence des soins physiques et d’alimentation, des difficultés à gérer l’argent et de risques pour la sécurité physique. Plusieurs de ces problèmes et difficultés répondent à des logiques complexes où pauvreté extrême, problèmes de santé mentale et différentes formes de stigmatisation s’imbriquent à plusieurs degrés. Dans ce contexte, le thème de l’insécurité résidentielle est omniprésent et découle également de sources à la fois diverses et imbriquées : grande pauvreté, conflits avec voisins et propriétaires, rareté des ressources adaptées, pathologies graves, etc. En effet, l’enjeu de la perte du logement, la possibilité du déplacement de la personne vers des ressources spécialisées (parfois rares ou inexistantes), ainsi que le risque concret et imminent de se retrouver en situation d’itinérance semblent se poser comme corollaires des graves difficultés vécues par la personne.

Dans environ 40% des dossiers, on signale la présence de comportements étranges, bizarres, dérangeants ou inhabituels. Bien que des traces du recours à la loi P-38 soient présentes dans environ 60% des dossiers, seulement dans 20% d’entre eux, on trouve des indices de démêlés avec la justice autres que la législation spécifique en matière de santé mentale. Les problèmes de dépendances, surtout à l’alcool et au cannabis, ainsi que les comportements suicidaires présentent une moindre importance parmi les problématiques décrites dans les dossiers, à savoir : 30% et 12% respectivement.

Diagnostics et traitements

La grande majorité des personnes concernées par les demandes (entre 80 et 90%) possèdent déjà des antécédents psychiatriques importants. Plus de la moitié des diagnostics concernent les troubles psychotiques et un peu moins de la moitié des dossiers font mention de schizophrénie. Dans un quart des dossiers, il est question de troubles bipolaires tantôt à prédominance maniaque, tantôt à prédominance dépressive. Plus de 20% des dossiers évoquent des traits de personnalités pathologiques diverses, notamment limite, narcissique et antisociale. Il est à remarquer également que, dans plus de la moitié des dossiers, on signale des symptômes tels que l’humeur instable (agressive, agitée, irritable, etc.), le sentiment de persécution et les délires.

Quant aux traitements autorisés par les ordonnances de la Cour, il s’agit  fréquemment de traitements médicamenteux de type antipsychotique (75% des dossiers). Dans une moindre mesure, il est question de stabilisateurs de l’humeur (35% des dossiers) et d’antidépresseurs (14%). Le mode d’administration des médicaments sollicité par la partie demanderesse est presque toujours l’injection. Il est à souligner que plus de 60% des dossiers mentionnent la prescription de médicaments pour contrer les effets négatifs de la médication principale, ce qui n’est peut-être pas étranger aux réticences des personnes qui sont l’objet des AJS lorsqu’il s’agit de consentir à certains traitements dont elles ont déjà éprouvé les conséquences désagréables.

Les allusions aux traitements autres que médicamenteux sont très rares (2,61% des dossiers), ce qui n’est pas un fait sans importance. Cette absence de traitements alternatifs ou complémentaires à la seule option médicamenteuse est un facteur de rétrécissement des choix de la personne qui se trouve ainsi placée dans une situation fortement structurée par la psychiatrie et la justice, dont elle ne maîtrise ni les langages, ni les logiques des procédures.

Repenser les réponses

Il va de soi que les personnes touchées par les AJS ont besoin d’aide à plusieurs niveaux. Le traitement de problèmes de santé mentale est sans aucun doute une dimension importante, mais insuffisante pour régler les nombreux problèmes complexes dont elles souffrent. La situation de grande vulnérabilité sociale et matérielle dans laquelle elles se trouvent ne peut pas être modifiée sans mobiliser de ressources autres que strictement psychiatriques et médicamenteuses. Dans ce contexte, le recours aux AJS incarne des logiques complexes où la volonté de soigner et la volonté de gestion de la vulnérabilité psychosociale grave sont imbriquées et parfois indiscernables. Le déséquilibre flagrant entre les parties lors des audiences où l’on décide des aspects cruciaux de la vie des personnes interpellées révèle un rapport de force puissant qui brime leurs droits et les renvoie à une position minorisée et subalterne qui a des retombées certaines sur le processus de rétablissement qui devrait s’en suivre.

La situation des familles des personnes touchées par les AJS est sans doute également insoutenable en termes d’épuisement d’énergie et des moyens pour gérer des problèmes qui les dépassent malgré leur présence ou soutien. À la lumière de la complexité des problématiques matérielles, sociales et psychologiques qui caractérisent la vie des personnes touchées par les AJS, il est indispensable de repenser les réponses institutionnelles disponibles afin d’aborder de front la transformation des conditions concrètes de vie des personnes concernées.