Implantation de l’unité d’isolement COVID-19 du Royal Victoria pour les personnes en situation d’itinérance à Montréal

Le 11 mars 2020, l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) déclare l’état de pandémie mondiale en raison de la propagation d’un nouveau coronavirus, le SRAS-CoV-2. Deux jours plus tard, le gouvernement du Québec déclare l’état d’urgence sanitaire (Gouvernement du Québec, 2020) et un ensemble de mesures visant à limiter la propagation de la maladie causée par ce coronavirus, à savoir la COVID-19.

À l’échelle internationale, différents modèles d’organisation de services destinés à répondre aux besoins des personnes en situation d’itinérance (PESI) et aux enjeux de santé publique durant la première vague de COVID-19 ont été mis sur pied. Ainsi, des centres de santé, des refuges et des hôtels ont notamment été réaménagés afin de devenir des milieux sécuritaires d’isolement où des soins et des services ont pu être fournis aux PESI atteintes de la COVID-19 ou en attente d’un résultat de test de dépistage.

À Montréal, une unité d’isolement destinée aux PESI potentiellement atteintes de la COVID-19 a été implantée dans l’ancien hôpital Royal Victoria du 31 mars au 12 juin 2020. Le milieu de vie temporaire a été soutenu et encadré par des professionnels médicaux et psychosociaux possédant, pour la plupart, une expertise auprès des PESI et des personnes ayant un trouble lié à l’utilisation de substances (TUS).

L’étude sur l’implantation de l’unité d’isolement COVID-19 de l’ancien hôpital Royal Victoria pour les personnes en situation d’itinérance (PESI) de Montréal vise à documenter les composantes de cette unité destinée aux PESI atteintes de la COVID-19 ou en attente d’un résultat de dépistage, et à déterminer les forces, les obstacles ainsi que les enjeux d’implantation qui ont caractérisé cette initiative, selon la perspective de gestionnaires et de cliniciens qui y ont pris part.

Le Rapport de l’étude sur l’implantation de l’unité d’isolement COVID-19 du Royal Victoria pour les personnes en situation d’itinérance (PESI) de Montréal est le fruit d’une collaboration entre le Centre de recherche de Montréal sur les inégalités sociales, les discriminations et les pratiques alternatives de citoyenneté (CREMIS) et l’Institut universitaire sur les dépendances (IUD).

Pour en savoir plus

Écouter ces épisodes du balado Sur le vif:

  • Confinement et itinérance : nouvelle unité de soins avec Marie-Ève Goyer Découvrir
  • D’une vague à l’autre, l’itinérance sous la loupe avec Marie-Ève Goyer et Élaine Polflit Découvrir

Consulter le site de l’Équipe de soutien clinique et organisationnel en dépendance et itinérance. Cette équipe offre un soutien au niveau des enjeux cliniques et d’organisation des services pour l’ensemble des équipes du réseau de la santé et des services sociaux du Québec Découvrir

Apprentissages à géométrie variable : les savoirs acquis dans la rue

Le jeune adulte itinérant ne l’a pas eu facile, c’est bien connu. Son histoire familiale est peuplée d’événements pénibles, l’expérience scolaire fut souvent un cauchemar, l’adolescence une longue dérive, l’entrée dans la rue presque prévisible (Coates et McKenzie-Mohr, 2010; Lussier et Poirier, 2000; Poirier et al., 2007). Il en est résulté une cascade de difficultés personnelles, d’une crise relationnelle à l’autre, du décrochage au chômage, du déracinement à l’indigence, de l’anxiété à la toxicomanie. Le quotidien dans la rue n’est pas non plus une sinécure. Le jeune adulte itinérant est à la recherche constante d’expédients pour survivre. Enfin, tout semble se liguer pour lui rendre la vie toujours plus compliquée, en l’exposant à de multiples formes de discrimination, de mépris institutionnel et d’abus de pouvoir (Elkouri, 2012).

Ce portrait, tristement réel, est cependant incomplet. Même dans les situations les plus difficiles, l’être humain est capable de rebonds et de résilience. Il est vrai que certains itinérants ne réussissent pas à surnager et voient constamment leur situation péricliter. Mais d’autres apprennent à s’organiser, prennent conscience des ressources disponibles, profitent des bouées qui leur sont lancées, réussissent au fil du temps à se libérer de leurs démons intérieurs, bref, découvrent, explorent et utilisent mille et une stratégies pour améliorer leur sort. Si les problèmes des itinérants sont assez connus, il est important de mieux comprendre ces ressources – et les nombreuses nuances possibles selon les parcours et les situations des uns et des autres – si on veut continuer d’améliorer nos pratiques d’intervention (Bender et al., 2007; Radley et al., 2005).

« Apprendre » dans la rue

Apprendre dans la rue relève de plusieurs types de connaissances. On y retrouve des savoirs informationnels (quoi ? où ?) mais aussi du savoir-faire (comment s’y prendre ?) et du savoir-être (quelles attitudes adopter ? comment se comporter avec les autres ?). Les acquis sont donc possibles à plusieurs niveaux, notamment cognitifs, affectifs et sociaux. Ces apprentissages se font « sur le tas », au fil des jours. La rue ne donne ni diplôme, ni reconnaissance officielle. Ce qu’on y apprend se place mal dans un curriculum vitae, même si certains apprentissages sont probablement transférables et peuvent être utiles pour la réinsertion et pour les étapes subséquentes de la vie.

Apprendre dans la rue n’est pas en soi un acte moral, ou « socialement acceptable ». On y apprend toutes sortes de choses, y compris des savoirs illégaux ou néfastes. On peut par exemple y apprendre à s’injecter des drogues dures (Roy et al., 2011). Les savoirs acquis peuvent conduire à des pratiques réprimées ou peu valorisées (Karabanow et al., 2010), les pairs n’étant pas toujours des modèles à suivre. Ils peuvent transmettre des comportements problématiques et même détruire des acquis utiles, en les dévalorisant constamment (Ogden et Avades, 2011). Cependant, on peut aussi considérer que les prises de conscience reliées à ces risques peuvent faire partie des apprentissages utiles.

Enfin, tout apprentissage nécessite des prérequis, des aptitudes et des conditions d’acquisition favorables. Certains savoirs peuvent être difficiles ou impossibles à acquérir. Certains itinérants ont vécu tant d’horreurs et accumulé tant de problèmes personnels qu’ils se tiennent complètement à l’écart des autres et n’ont que peu de disponibilité intérieure pour s’adapter à leur condition. Ils ne sont pas outillés pour la rue et pourtant, ils s’y retrouvent. On peut ainsi établir tout un continuum de nuances possibles entre le jeune adulte itinérant qui « apprend vite » et celui qui n’est pas du tout capable d’apprendre à se débrouiller. Bref, on ne doit pas préjuger de la capacité de socialiser ou d’apprendre dans la rue. Ceci dit, bon nombre de jeunes adultes itinérants semblent en mesure d’acquérir des savoirs assez étonnants, d’une grande diversité.

Typologie exploratoire

Si l’apprentissage est rarement l’objet direct de travaux, plusieurs recherches ont cependant exploré les actions stratégiques et les trajectoires adaptatives des itinérants (Beauchamp, 1999, 2003; Bender et al., 2007; Greenblatt et Robertson, 1993; Kidd, 2003; Lankeneau, 1999; Lindsey et al., 2000; Mallett et al., 2004; Reitzes et al., 2011; Rew et Horner, 2003). Évidemment, on peut présumer que ces savoirs ne sont pas innés –  on ne naît pas déjà tout équipé pour survivre sans domicile stable dans les rues d’une grande ville.

La transmission des savoirs nécessaires se fait par de multiples moyens, tant par les démarches individuelles (observer, lire) que par les interactions avec les autres. On apprend en regardant, en écoutant, mais aussi en discutant, en « pistant » les autres, en se joignant à leur itinéraire quotidien et en copiant ce qui semble le plus efficace. Certains itinérants assez débrouillards sont aussi très doués pour enseigner et font en quelque sorte « école » autour d’eux. En recherche et en intervention, on a d’ailleurs recours à ces leaders naturels pour faciliter les prises de contact initiales sur le terrain ou dans la diffusion de mesures de prévention et de promotion de la santé (Connor et al., 1999).

L’information est disponible partout et même la technologie peut jouer un rôle. Aux États-Unis, on voit apparaître des sites web qui présentent des conseils de survie dans la rue. Ces conseils sont souvent très concrets, axés sur la situation immédiate. Malgré qu’on puisse douter que le web soit le medium de transmission le plus efficace, les informations que ces sites véhiculent illustrent bien l’existence d’un tel savoir et l’intérêt de le transmettre aux personnes qui en sont à leurs premières armes dans la rue.1

Après notre recension des écrits, nous avons survolé la question des apprentissages de la survie dans la rue avec un petit groupe de jeunes adultes itinérants, dans le cadre d’un café-rencontre. Cet échange préparatoire plutôt informel a duré plus de deux heures autour de quelques cafés et de cinq questions : « Comment c’était, au début, dans vos premières expériences, de vous retrouver à la rue ? ; Que trouvez-vous de plus difficile dans le quotidien et comment vous y adaptez-vous ? ; Qu’est-ce que vous avez appris dans la rue et qu’il est important de savoir ? ; Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui arrive dans la rue ? ; Qu’avez-vous appris dans la rue qui pourrait vous être utile plus tard dans la vie ? ». Ces questions ont été bien reçues et ont suscité des échanges assez ouverts.

On peut dès lors formuler une première typologie. Ce n’est toutefois qu’un premier survol. Les catégories devront être validées et elles sont présentées ici en tant que travail en cours, pour susciter la réflexion, l’intérêt d’autres chercheurs, et peut-être pour servir de thèmes de discussion dans le cadre de certaines activités des organismes œuvrant auprès des itinérants.

Selon la typologie proposée, les apprentissages des itinérants peuvent se décliner selon quatre grands axes : 1) la collecte, la rétention et l’usage d’informations utiles ; 2) l’identification, la prévention et la gestion des risques ; 3) les apprentissages relationnels positifs (socialisation et entraide) ; 4) la croissance personnelle et la recherche de sens. Les apprentissages peuvent se faire à plusieurs niveaux et sur plusieurs axes simultanément.

Collecte, rétention et usage d’informations utiles

Les informations utiles consistent en tous les savoirs informationnels et stratégiques pouvant être utilisés dans le quotidien. Sans en dresser une liste complète, on peut mentionner les connaissances suivantes, toutes d’une grande pertinence pratique : a) connaître les ressources d’hébergement à court et à plus long terme ainsi que les ressources de jour offrant des repas et d’autres avantages (lieux, horaires, usages) ; b) connaître les lieux et circonstances où on peut dormir à l’extérieur (rough sleeping) ainsi que les lieux intérieurs privés ou publics où il est possible de se reposer (avec ou sans autorisation) ; c) savoir où se tenir et quoi faire durant la journée, où s’activer et se détendre, où il est préférable de consommer, où il est possible de mendier ou d’exercer d’autres activités économiques (recyclage, circulaires, services, prostitution) ; d) connaître les règles et mécanismes de l’aide sociale, les papiers et les démarches nécessaires, les programmes de soutien ou d’employabilité, les petits emplois temporaires disponibles, les lieux d’encaissement des chèques, l’usage des pawnshops ; e) connaître en profondeur certains quartiers, les toilettes accessibles, les moyens de transport, les horaires et l’utilité de multiples lieux et commerces ; et f) connaître les institutions de santé, les cliniques spécialisées, les thérapies pertinentes, les bonnes références, les milieux de désintoxication, les suivis disponibles.

Au fil du temps, les connaissances acquises peuvent devenir assez considérables –  en quantité et en qualité – et constituer un trésor inestimable pour se débrouiller. La personne qui se retrouve soudainement à la rue risque de n’avoir qu’une connaissance bien fragmentaire de tout cela.

Identification, prévention et gestion des risques

Vivre dans la rue, c’est prendre des risques. Tout peut arriver. Il faut apprendre avec qui se tenir, autour de qui dormir (surtout à l’extérieur), à qui parler, à qui prêter de l’argent, de qui en emprunter, à qui rendre service, avec qui consommer, de qui acheter des drogues. Il y a aussi tout un art à acquérir dans les rapports avec les passants –  notamment pour la pratique de la mendicité – ainsi que dans les rapports avec les autorités, les policiers, les gardiens de sécurité, les agents de l’aide sociale, les milieux juridiques. Même avec les ressources d’aide, il faut savoir à qui on peut vraiment faire confiance, qui a fait ses preuves, qui est disponible dans les coups durs. On apprend aussi à éviter les milieux qui sont source de retraumatisations douloureuses (certaines hospitalisations et même certaines « thérapies »).

Il faut apprendre à réduire le plus possible les risques reliés à la consommation (avec plus ou moins de succès), à éviter les violences potentielles, à identifier les personnes qui « font du trouble », à s’éloigner des fêtes qui dégénèrent trop. Il faut apprendre à gérer le mieux possible les risques de transmission de maladies dans un contexte où il est très difficile d’y parvenir. Dans le cadre de la prostitution et du sexe d’adaptation2 (survival sex), il faut apprendre à se protéger, identifier qui peut convenir comme client ou comme partenaire temporaire (avec un hébergement à la clef) et qui représente un risque excessif, avec qui ou chez qui ne jamais aller, comment réagir si la situation dérape dangereusement.

Tous ces acquis peuvent sembler négatifs, sans raison d’être dans un monde idéal, mais ils sont dans la rue aussi nécessaires que le fait d’apprendre à nager si on doit travailler dans une piscine. Dans ces circonstances, la méfiance est parfois bonne conseillère. Malheureusement, ce ne sont pas tous les itinérants qui peuvent intégrer les informations et les réflexes nécessaires.

Socialisation et entraide

Tout n’est pas désastreux. Il y a aussi de nombreux apprentissages relationnels et affectifs positifs qu’on peut faire dans la rue, en lien avec la socialisation, l’entraide, l’empowerment individuel et collectif (Parazelli et Colombo, 2006; Jefferson et Harkins, 2011). Christopher Reid (2010 : 21), qui a lui-même connu l’itinérance, fait ressortir quelques exemples des petits trocs possibles : « Dans notre gang, si quelqu’un distribuait des circulaires, mais avait besoin de bottes, on allait lui en chercher au comptoir de vêtements et, en contrepartie, il nous donnait du tabac acheté avec son salaire ».

L’entraide demande beaucoup plus d’habiletés qu’on ne le croit généralement. Comment aller vers les autres, prendre la chance de participer à leurs activités ? Comment faire partie d’un groupe, faciliter les échanges ? Comment prendre soin des autres, y compris de son animal (le cas échéant) ? Comment garder une attitude positive, ne pas trop se décourager, ne pas s’isoler complètement ? Tout cela s’apprend, mais encore faut-il être minimalement capable d’être en lien avec les autres, de communiquer, d’établir des ponts. Ce n’est pas toujours le cas.

Dans le recours aux milieux d’intervention, il faut aussi apprendre à recevoir de l’aide et à l’utiliser. Il faut apprendre à parler de soi, à se remettre un peu en question, à expérimenter de nouveaux comportements. La participation à un programme d’employabilité peut, par exemple, être très exigeante. Il faut apprendre à s’investir, à se responsabiliser, à respecter un horaire, à interagir, à tolérer les autres (et les patrons potentiels!), à répondre aux attentes et à accepter de rendre des comptes. Il est parfois nécessaire de rebâtir tout cela à partir de zéro.

Il est évident qu’il y a des nuances notables entre chaque personne itinérante. Un jeune adulte qui a été sévèrement abusé ou négligé dans son enfance risque d’avoir beaucoup moins d’acquis relationnels positifs qu’un autre jeune qui se retrouve à la rue à la suite de circonstances récentes. Certains itinérants sont plus sociables et cela facilite les apprentissages possibles. « Être une personne naturellement portée vers les autres facilite considérablement l’abord des étrangers et facilite les contacts avec les autres jeunes qui ont des informations et connaissent des ressources utiles » (Bender et al., 2007 : 32).3 Comme le dirait Orwell (1933), qui a bien connu la pauvreté et l’itinérance, certains sont plus égaux que d’autres dans la rue.

Croissance personnelle et recherche de sens

La rue change une personne. Elle peut être sans pitié mais elle peut quelquefois conduire à des changements constructifs. Elle peut devenir l’occasion d’apprendre à mieux se connaître, à développer une certaine sagesse face à la vie et parfois même, une certaine spiritualité. Sans idéaliser la chose, sans surtout prétendre que cela soit vrai pour tout le monde, certains apprentissages peuvent s’y faire au niveau des prises de conscience, du développement affectif et des capacités d’action.

Dans une recherche qualitative auprès de 16 itinérants, Jefferson et Harkins (2011 : 111) ont trouvé que l’empowerment se reflète aussi dans les acquis intérieurs. Dans leurs entretiens, les itinérants ont abordé au moins trois volets en lien avec la croissance intérieure et la capacité de se mobiliser pour s’en sortir : a) la résilience et les espoirs pour un futur meilleur ; b) la réciprocité dans la croissance – c’est-à-dire la capacité d’être soutenu et de soutenir les pairs ; et c) une meilleure connaissance de soi et une certaine acceptation face aux expériences et traumatismes vécus.

En fait, cela n’a rien d’étonnant si on considère que la plupart des itinérants ayant fréquenté la rue un temps suffisant ont eu recours assez fréquemment à des ressources d’aide et ont donc eu la chance d’entreprendre des démarches et de rencontrer des aidants empathiques et compétents, même si cela n’a pas toujours semblé concluant. Il faut parfois toucher le fond pour commencer à remonter. Quelqu’un ou quelque chose finit par percer la carapace qui se construit dans les grandes souffrances. Une petite lumière s’allume, un horizon se dégage. Il y a bon nombre d’excellents organismes communautaires et d’équipes du réseau public qui font tout leur possible pour venir en aide. Outre les découvertes personnelles et les liens avec des pairs aidants, le contact plus ou moins prolongé avec ces milieux d’intervention favorise des acquis significatifs. Certains itinérants apprennent ainsi à s’interroger sur le sens de ce qui leur est arrivé, à se dégager de certains traumatismes. Ils découvrent de nouvelles motivations et de nouvelles ressources pour s’en sortir.

Conclusion

Les apprentissages dans la rue sont bien réels, mais à géométrie hautement variable. Certains itinérants font des acquis considérables ; pour d’autres, la souffrance est telle et les carences si grandes qu’il ne faut pas s’étonner que leur situation dégénère rapidement ou qu’ils vivent, en quelque sorte, en marge de la marge. Mais quand l’apprentissage est possible – et il faudrait mieux en comprendre les conditions –  les résultats peuvent être étonnants sur le plan de l’adaptation à ce contexte extrême de survie quotidienne. Dans certains cas, la question suivante peut même se poser : est-il possible que certains jeunes adultes itinérants apprennent si bien à s’organiser et à se débrouiller dans la rue que cela puisse nuire à leur réinsertion ? Ou qu’ils soient rapidement déçus des alternatives disponibles ? Cela mérite réflexion. Est-il possible en contrepartie que certains acquis faits dans la rue soient transférables et puissent être utiles, nécessaires peut-être même, pour une démarche réussie de réinsertion et pour les étapes ultérieures de la vie ? La recherche doit explorer davantage ces questions pour tenter de mieux comprendre les apprentissages effectués, les dynamiques entourant la vie dans la rue et les enjeux que soulèvent les efforts de sortie de l’itinérance.

Espaces transitionnels et psychiatrie : le lieu et le lien

L’itinérance nous met en présence d’un système de communication qui s’incarne au travers des paramètres spatiaux au fondement même de nos identités individuelles et collectives. L’histoire du sujet itinérant se confond avec sa réalité géographique bouleversée. L’ampleur de sa désorganisation spatiale est le premier indicateur de sa détresse. L’investissement des lieux, l’harmonie des trajets et la permanence des frontières sont touchés à divers niveaux. C’est ce que nous allons voir en décrivant le processus thérapeutique qui a permis à une patiente itinérante de se réhabiliter et de retrouver son mouvement. Dans un deuxième temps, nous analysons la place et le rôle des différents éléments spatiaux en œuvre dans l’évaluation et le traitement de personnes itinérantes.

Paradis artificiels

Appelons-la Suzanne. Elle nous arrive maintenue attachée sur une civière dans une ambulance que la police escorte. Son dossier, à l’urgence de l’hôpital de Rouyn Noranda où elle est déjà passée récemment, nous indique qu’elle est originaire de la Gaspésie et qu’une agence de Québec organise ses tournées de danseuse. Lorsque nous la recevons, sa tenue est de circonstance : elle vient de se faire renvoyer manu militari de son club de troisième zone car elle était violente et s’en prenait aux clients qu’elle accusait de comploter contre elle. Dans cette région où elle transite, déracinée, emportée dans la tourmente, elle perd pied. Danseuse nue, cocaïnomane, dissociée, borderline et itinérante : une version boréale du film Recherche Suzanne désespérément !

Dans les couloirs de l’urgence, elle est agitée, à moitié nue et prête à repartir dans la nuit froide en rase campagne. Comme Madonna, emportée par le mouvement dans le film, Suzanne est perdue, sans lieu stable et reconnu, sinon ses éphémères saloons et ses motels défraîchis. Happée par un environnement qui change toutes les deux semaines et par un mouvement qui, sans cesse, la déporte, elle tente désespérément, comme d’autres en pareil cas, de se réchauffer et de se fixer dans les paradis artificiels de l’alcool et de la drogue. Ces substances précipitent sa chute : elle se dissocie, pour finalement se réfugier dans un délire en forme d’adversité. Son état commande une pause, le temps de se réapproprier cet électron libre qu’est devenu son corps. Elle nécessite une hospitalisation, contre laquelle elle s’insurge d’abord. À charge pour nous de la remettre en orbite.

Ébauche de lien

D’abord, en l’absence d’un lit disponible au département de psychiatrie, une chambre d’isolement à l’urgence. C’est de là qu’elle s’enfuit plusieurs fois lorsqu’elle va fumer à l’extérieur. Elle est ramenée, gelée, débraillée et vociférant. Pourtant, comme pour les patients maniaques désorientés, la mise à demeure forcée, le lieu clos, est indispensable à l’instauration d’un lien. Venant d’une région du Québec éloignée de 800 kilomètres — comme cela est souvent le cas avec les itinérants — se pose étrangement un premier dilemme : où l’hospitaliser ?  Plutôt que de la renvoyer, escortée en ambulance, dans son hôpital de secteur, nous choisissons de la traiter sur place, avec la perspective qu’elle puisse rentrer chez elle d’elle-même au terme de son séjour hospitalier.

En évitant de la cataloguer trop rapidement — borderline, toxicomane et délirante — ce que nous souhaitons en lui offrant une halte, c’est qu’elle retrouve son chemin. Notre lieu d’accueil devra lui permettre de retrouver d’abord un équilibre spatial. Nous espérons qu’elle retrouve ensuite sa mobilité et sa parole.

Une fois l’agitation et le délire dissipés, elle est transférée de l’urgence au service de psychiatrie, récemment rénové avec le souci d’établir un équilibre architectural et de permettre une circulation plus fluide entre les chambres et les espaces publics. Elle va dès lors pouvoir se mouvoir librement dans les limites du département. Elle est encore incapable de s’asseoir plus de trente secondes dans un bureau pour parler. Les dialogues avec les intervenants sont limités, allant de quelques pas faits ensemble dans le couloir à une promenade assistée dans l’hôpital. Sa surface d’évolution encore close va malgré tout s’agrandir et se complexifier. On note des étapes dans sa capacité à utiliser l’environnement transitionnel et la tutelle que nous lui offrons, dont elle accepte les contraintes. Lentement, ses déplacements se font de manière plus fluide, elle circule de manière plus respectueuse vis-à-vis des autres, avec lesquels elle établit des bribes de dialogue, des ébauches de lien.

Appropriation

Pour la protéger contre un extérieur vécu comme chaotique et menaçant, c’est d’abord la frontière entre le dedans et le dehors que nous allons rétablir pour elle, de manière unilatérale : une chambre close, puis un champ plus large, mais limité, un département fermé. À l’intérieur, elle apprend à reconnaître la diversité des frontières, chambres, salles communes ou corridors et à respecter les frontières du public et du privé. Témoigne de son évolution son ouverture à nous rencontrer dans un bureau, juste pour parler.

Dans le même temps, elle réintériorise ses propres limites. Les premiers temps, elle circulait dans le département en habit d’hôpital entrouvert, sans souci de sa nudité ; elle se déplaçait comme si elle était encore dans son club de danseuses. Ce n’est que lentement qu’elle reprend conscience et confiance en son corps, notamment lorsqu’elle retrouve ses habits. Elle a recommencé à se maquiller, à prendre soin d’elle et tous les soirs, elle lave ses vêtements pour les remettre le lendemain matin. Elle se retrouve.

Résumons le processus. Au moment où l’agitation, en rapport avec la fébrilité du dehors, s’estompe peu à peu, elle accepte son hospitalisation comme une pause pour se reconstruire. En rupture de lieu, Suzanne s’approprie progressivement le département pour en faire un territoire de réapprentissage de l’espace. Par étapes, elle se recompose, retrouve son intégrité et reconquiert sa mobilité. D’abord, au sein même du département fermé, puis de l’hôpital, ensuite dans la ville, avant, finalement, de repartir toute seule chez elle en autobus. Elle est allée retrouver sa mère, une femme de ménage qui a passé sa vie dans les motels. Un destin ?

Ce qui nous a servi de témoin dans ce relevé d’ethnographie clinique, c’est le corps. Une approche spatiale de l’itinérance va devoir intégrer une sémiologie gestuelle qui peut aller de l’agitation en rapport avec la fébrilité des milieux désignés de l’errance sociale à la prostration, et où le dernier lieu privé du sujet se résume aux limites de son corps. Son éventail symptomatique est large, il va de la prostration – état dans lequel le corps muet et souffrant devient la frontière de l’identité – jusqu’à l’agitation qui évoque la fuite des mots, en passant par la fusion, la symbiose anxieuse avec un univers menaçant magistralement représenté dans Le cri de Munch. On l’a vu avec Suzanne ; c’est en récupérant lentement son corps qu’elle retrouve son individualité et sa parole.

Mission accomplie : Suzanne est à nouveau sur orbite. Nous avons utilisé le lieu, non pour impérativement la sédentariser, mais plutôt pour lui redonner un mouvement équilibré en respectant ses trajets qui, depuis son enfance, organisent son histoire. Dans cette perspective, la psychiatrie vise moins la vérité de l’être que le retour de sa mobilité.

Équilibre

Cette histoire, je l’ai retenue parce que ce type d’itinérance, selon des formes et des modalités diverses, est fréquente chez les jeunes qui vivent dans les rues des métropoles. À Montréal, leur taux de suicide est sept fois plus élevé que la moyenne, déjà haute, des jeunes de leur âge. Parmi eux, 40 % souffrent de maladies mentales et ont déjà fait des tentatives de suicide. Lorsqu’on les rencontre, leur demande la plus fréquente est qu’on les loge ou, pour le moins, qu’on les localise. J’ai aussi choisi de présenter le cas de Suzanne, pour son happy end, pour montrer que l’itinérance n’est pas sans espoir et qu’elle peut avoir une fin. Bien sûr, il existe différentes formes et niveaux d’itinérance : de l’itinérance de circonstance – le décrochage passager de la personne suite à une rupture affective ou l’épuisement des recours à sa famille et ses amis – à l’errance absolue, sans parole et sans repère, véritable psychose spatiale.

Ma réflexion s’étaye sur l’histoire de Suzanne, ainsi que sur celles de centaines  d’hommes et de femmes en situation d’itinérance que j’ai reçus aux urgences psychiatriques depuis une trentaine d’années. Quels que soient les milieux dans lesquels j’ai exercé – métropole, régions éloignées ou réserves amérindiennes – quelles que soient les populations concernées – immigrés, minorités ethniques et sexuelles ou encore, citoyens mieux enracinés – chaque itinérant signale d’abord une perturbation environnementale qui place souvent le sujet fragilisé en situation de survie.

Ils nécessitent une thérapie spatiale, dont on détermine la forme – simple prothèse ou reconstruction – après avoir évalué l’état des paramètres à la base de notre équilibre géomental. Ces paramètres sont la stabilité des lieux, la sécurité des trajets et la permanence des frontières. C’est alors qu’on décide d’un plan de traitement pour permettre la réharmonisation du sujet avec son milieu. Celle-ci va permettre, en lui redonnant la parole, de mesurer la nature de ses problèmes et de ses besoins en relation avec son état mental.

Ancrage

L’inventaire des lieux de l’itinérant décline souvent leur histoire affective. Le palier choisi pour s’endormir sera celui d’un ancien amour. Le banc public élu pour s’arrêter sera celui du jardin au centre du quartier qu’on a habité et où on était reconnu. Une ultime résistance existentielle avant de sombrer, un dramatique S.O.S. La familiarité de l’environnement et sa subjectivité apparaissent comme un dernier rempart contre le risque d’être totalement désorienté. L’itinérant fait habituellement un retour sur les lieux de son histoire avant de la perdre. Le sujet va alors se réfugier dans ces lieux sociaux de l’itinérance que sont le mirage des grandes villes avec, en leur sein, des gares, des jardins et des métros, des lieux public détournés, qu’ils privatisent souvent a minima. On ne s’étonnera pas de les retrouver nombreux dans les prisons, où ils sont pris en charge, déchargés des contraintes de la rue.

L’itinérant, lorsque nous le rencontrons, est fondamentalement en rupture de lieu. Quand la patiente dit « qu’elle est éparpillée en plusieurs endroits », on doit aussi comprendre « en plusieurs liens » qui se dégradent, entraînant un désinvestissement du lieu. Le sujet itinérant va nous obliger à être à la fois le lieu et le lien, à lui assurer la sécurité du lieu pour rétablir le lien. La primauté et la priorité du lieu sont au fondement des programmes d’intervention Chez soi à Montréal et Housing First à New York, qui visent à offrir sans condition de sobriété ou de médication, un domicile à chaque personne itinérante souffrant de maladies mentales. Ce mouvement s’étend aujourd’hui et s’inscrit dans la tradition des accueils qui, partout dans le monde, proposent des abris à des itinérants.

Pour l’itinérant, le trajet se confond avec sa réalité. Il est, tout entier, ce trajet qui lui colle à la peau et inscrit son individualité. La plus ou moins grande désorganisation des parcours et des limites est un indicateur de l’intensité de sa détresse. Avec l’itinérant, le verbe se fait geste ; le discours est chorégraphié. Ce qu’il donne à voir et à comprendre, c’est un mouvement. Son écoute clinique sera attentive à l’amplitude et à la rythmicité des déplacements, à leurs circularités répétitives lentes ou, encore, à leurs emballements. À force d’être parcouru et répété, le trajet peut s’épuiser, générant des états dépressifs spatiaux. Le mouvement peut aussi se perdre dans sa dispersion, vouant alors la personne  à une errance sans bornes.

Sa demande d’aide signale souvent la volonté d’une pause dans ses déplacements précaires, parfois dangereux. Le thérapeute devra d’abord accepter de prendre momentanément en charge la trajectoire du sujet. Cette aire de repos du corps doit s’instituer aussi comme une étape de sens dans la réorganisation de ses trajets. Parfois, une simple balise symbolique, un ultime espace pour cet itinérant qui passe régulièrement à l’urgence : « Oui, j’ai mon côté urgence. Il reste toujours là. Ce n’est pas le côté rue. Tu parles d’autre chose, tu parles de toi-même, de ta vie ». Le plus souvent, un véritable ancrage provisoire est nécessaire pour ceux qui ont perdu l’usage commun de l’espace et nécessitent d’être orientés vers des refuges plus ou moins structurés. Des lieux intermédiaires qui vont permettre aux sujets de se réaccorder avec leur environnement et de retrouver la fluidité de leurs mouvements.

Comme un vêtement

À l’interface entre l’environnement et le corps, les limites qui nous bordent ordinairement s’estompent dans l’itinérance. L’existence de frontières diversement perceptibles, mais reconnues, scande notre rapport à l’espace ; elles établissent des lignes protectrices au plus proche de notre corps, entre le dedans et le dehors, le public et le privé, jusqu’au plus intime. La nécessité de maintenir la pérennité et l’intégrité du corps oblige les itinérants à rechercher en permanence un endroit où pouvoir se laver, manger et dormir en sécurité. En l’absence d’intimité, le corps est en permanence exposé, voire sollicité s’il s’agit de femmes. Dans l’impossibilité de tracer les limites de son propre territoire, l’une d’elles nous dira : « le domicile, c’est comme un vêtement qui habille, j’ai l’impression d’être nue ». Le lieu privé du sujet se résume aux limites de son corps sans voix. La peau devient la dernière limite, la sauver devient le premier impératif, une situation de stress intense et persistante, dont on souligne aujourd’hui les effets psychologiques dévastateurs.

La forme que prend leur désorganisation mentale évoque d’ailleurs, selon le Dr. Frohwirth, « celle d’une psychose carcérale inversée où, au lieu d’être confronté à un espace impersonnel et fermé, l’itinérant se trouve face à un espace ouvert et angoissant, difficile à marquer de son empreinte en l’absence de frontières reconnues.1 » La désorganisation environnementale se reflète dans le récit : le « je » s’estompe au profit d’un « on » indifférencié pour décrire un mode de survie. La disparition des frontières entraîne, chez les itinérants, des états de dilution spatiale qui ne sont pas sans évoquer la situation des jeunes psychotiques égarés dans la langue.

L’itinérant domicilie sa folie dans un espace irrationnel qui légitime et poursuit la déchéance du lien social. Dans un véritable no man’s land entre une organisation rigide et impénétrable de l’espace et un univers qui flirte avec la mort, le sujet itinérant est en situation d’urgence. Pour les évaluer, nous n’avons d’autres solutions, dans un premier temps, que d’observer l’état de leur dérive environnementale, de leur lieu, de leurs trajets et de leurs frontières. Menacés dans la simple itinérance passagère ou en ruine dans l’errance prolongée, ces trois paramètres sont à la base de notre langage spatial, son harmonie est au fondement même de nos identités. L’itinérance signale un vaste problème de société que l’on ne peut réduire à un simple problème social. Elle est le symptôme d’une spatialité en crise.

Réponse

La réharmonisation des trajets se fait autour d’un accueil hospitalier ou communautaire où l’itinérant va pouvoir se reposer, en sécurité. Sans vouloir à tout prix le sédentariser, le lieu va s’établir comme un point fixe à partir duquel les trajets et les frontières vont pouvoir se rétablir. Notre réponse immédiate consiste à proposer un lieu transitionnel dans lequel le sujet va pouvoir se retrouver avant de se repérer, en rétablissant sa mobilité et ses trajets. Le lieu intermédiaire que nous occupons doit permettre la reconquête de cet équilibre par une simple pause ou par un arrêt du mouvement. Ce lieu doit assurer le retour progressif du « je » dans le discours. La parole restituée nous donne un meilleur accès aux fragilités psychologiques préexistantes qui sont masquées, mais aussi aux accoutumances à l’alcool ou aux drogues. Comme pour les sujets psychotiques, le processus thérapeutique d’intensité et de durée variables demeure toujours incertain.

La reconstruction de l’identité est possible au travers du rétablissement des frontières spatiales. Elle passe par la maîtrise d’une gestuelle hypothéquée qui va de l’affaissement à l’emballement quand nous les recevons, qui va se resynchroniser, retrouver ses limites symboliques en cours d’hospitalisation au travers d’activités quotidiennes et ritualisées. La reconquête des frontières passe par la maîtrise de son environnement immédiat. Au carrefour de l’espace et d’une mort toujours possible, l’itinérant substitue au mot à mot de l’histoire, son dangereux pas à pas. Il actualise la nécessité d’une lecture spatiale du mental dans un monde social qui génère de nouvelles manières de vivre et de penser, mais aussi de réagir et de souffrir.

Un espace de réflexion et d’échanges sur l’itinérance : nouveaux visages, pratiques novatrices, croisement des savoirs

Ce texte présente les grandes orientations de l’animation scientifique du CREMIS relativement à la question de l’itinérance. En raison des changements sociopolitiques actuels en itinérance, le CREMIS se propose de renforcer sa programmation dédiée à l’animation des échanges entre chercheurs-es, intervenants-es et gestionnaires sur les nouvelles réalités et les stratégies d’intervention associées à ce phénomène. Ces nouvelles réalités comprennent, entre autres, l’accroissement de l’itinérance chez les familles, les minorités sexuelles (LGBTQ) et les personnes autochtones, venant, par le fait même, complexifier la compréhension et l’intervention en lien avec ce phénomène. Pour répondre à ces réalités émergentes, la recherche sur l’itinérance au Québec a emprunté des voies diverses en termes de méthodes et de disciplines. Toutefois, peu d’espaces collectifs et scientifiques ont été créés pour échanger et discuter des travaux empiriques, des modèles théoriques et des pratiques alternatives concernant ces nouvelles réalités. C’est dans cette optique que le CREMIS se propose de renforcer son espace d’animation scientifique sur l’itinérance afin d’alimenter les réflexions dans les milieux de pratique et de recherche, ainsi que de développer des initiatives novatrices.

Ouverture

Avant les années 2010, peu de politiques sociales dédiées spécifiquement à l’itinérance ont été développées, hormis celles à l’intérieur d’un réseau de services cherchant à répondre aux besoins pluriels des personnes (Côté, 2012). Or, depuis quelques années, différentes mesures ont vu le jour afin de lutter contre ce phénomène, telles que des plans d’action municipaux et régionaux, une politique nationale, des subventions gouvernementales (par exemple, les actions concertées sur les femmes et celles sur la violence conjugale) et des activités de dénombrement des personnes en situation d’itinérance (entre autres à Montréal; voir Latimer et al., 2015; RAPSIM, 2016). On peut ainsi constater l’essor récent d’actions politiques pour prévenir et enrayer l’itinérance au Québec, notamment sous forme d’investissements dans la recherche. La Politique nationale de lutte contre l’itinérance reconnaît d’ailleurs l’importance de soutenir et de renforcer la recherche sur ce phénomène afin d’en documenter la prévalence, les facteurs de vulnérabilité et les processus d’entrée, ainsi que de dégager les pratiques d’intervention les plus efficaces (Gouvernement du Québec, 2014 : 52). Cette ouverture politique à l’égard de la question de l’itinérance constitue pour le CREMIS une occasion à saisir pour approfondir la réflexion et la discussion collective sur ce phénomène.

De 1994 à 2009, des chercheur.e.s universitaires et professionnel.le.s se sont regroupé.e.s pour former le Collectif de recherche sur l’itinérance, la pauvreté et l’exclusion sociale (CRI). Le CRI avait pour objectif « de croiser connaissances pratiques et connaissances théoriques » pour comprendre et expliquer l’itinérance dans le but d’aider à élaborer les outils nécessaires pour lutter contre ce phénomène (Roy et Hurtubise, 2007 : 3). Durant cette période, de nombreux travaux ont été réalisés et publiés par les différents membres du CRI : ceux-ci ont mené près de 250 projets de recherche et organisé une vingtaine de colloques (Roy et Hurtubise, 2007). Depuis la dissolution de ce collectif, aucun centre de recherche n’a été, à notre connaissance, mis sur pied au Québec pour étudier le phénomène de l’itinérance. Si la dissolution du CRI n’a pas empêché l’élaboration et la réalisation de travaux de recherche sur l’itinérance, elle a toutefois laissé un vide quant à l’existence d’un lieu collectif d’échanges et de réflexion scientifique sur ce phénomène.

En raison de sa présence au CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, le CREMIS constitue un lieu privilégié pour de tels échanges, tant par sa localisation géographique que par son expertise et sa mobilisation des connaissances. En effet, ce CIUSSS est situé dans un secteur géographique marqué par les inégalités sociales et dont l’un des mandats régionaux concerne l’itinérance.1 D’ailleurs, le CIUSSS offre différents services en itinérance, tels que la Clinique itinérance adulte, la Clinique des jeunes de la rue, l’Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance (EMRII) (en partenariat avec le Service de police de la Ville de Montréal) et l’équipe itinérance du Centre de réadaptation en dépendance de Montréal (CRDM). Cette proximité avec les milieux de pratique permet aux membres du CREMIS de développer des projets de recherche qui sont arrimés aux interventions.

À cet effet, le CREMIS compte parmi ses membres plusieurs chercheur.e.s universi-taires, praticien.ne.s chercheur.e.s et gestion-naires chercheur.e.s qui se spécialisent dans le champ de l’itinérance sous différents angles, comme la santé mentale, la santé sexuelle, les parcours de soins, le vieillissement, les récits de pratique, la judiciarisation et les politiques sociales. Également, le CREMIS accorde de l’importance au croisement des différents savoirs et au travail intersectoriel afin de documenter, d’expliquer et de repenser les interventions. L’espace d’animation scientifique du CREMIS s’effectuera selon trois axes de réflexion : 1) les nouvelles réalités et les nouveaux visages de l’itinérance; 2) les paradigmes d’intervention et les pratiques novatrices en itinérance; 3) les savoirs expérientiels et le croisement des savoirs pour documenter et intervenir sur l’itinérance.

Nouveaux visages

L’itinérance se complexifie par la diversification de ses visages, que ce soit au sujet de l’expérience des familles, des personnes âgées, des Autochtones, de la diversité sexuelle et de genre, de l’itinérance rurale ou des problèmes de santé mentale. Ce premier axe, qui renvoie aux réalités émergentes, vise à partager les connaissances et les informations sur ces nouveaux visages. L’image réductrice du « clochard alcoolique » ne tient évidemment pas compte de l’ensemble des dimensions qui composent la vie des personnes en situation d’itinérance (RAPSIM, 2003). Par exemple, on constate une augmentation d’environ 40 %, ces dernières années, de la fréquentation des refuges d’urgence destinés aux familles en situation d’itinérance au Canada (Noble, 2014; Segaert, 2012). Certains organismes notent aussi un accroissement des taux de fréquentation d’environ 50 % des ressources d’hébergement en itinérance par les personnes âgées de plus de 50 ans (PAS de la rue, 2016; Auberge Madeleine, 2016). De la même façon, il y a une accentuation du profilage social et de la judiciarisation des personnes en situation d’itinérance (Bellot et al., 2005).

Ces différents visages suggèrent l’importance de porter attention au processus de « fabrication » de l’itinérance afin de développer de nouvelles pratiques d’intervention ou de repenser les pratiques existantes, tant dans une logique de prévention que dans une meilleure gestion des urgences. L’animation scientifique du CREMIS permettra de partager les données scientifiques les plus actuelles sur ces réalités émergentes qui demandent la mise en place d’interventions particulières et ciblées, ainsi que des méthodologies novatrices permettant d’en cerner la complexité. Les questions qui animeront cet axe sont : Quel est l’état des connaissances actuelles sur les nouvelles réalités de l’itinérance? Quels sont les mécanismes sociaux qui transforment le visage de l’itinérance au Québec? Quels sont les modèles théoriques, les approches conceptuelles et les outils méthodologiques les plus pertinents pour comprendre, documenter et analyser ces réalités émergentes? Comment envisager l’avenir de la recherche pour mieux documenter la complexité de l’itinérance et provoquer des changements sociaux pour contrer ce phénomène?

Paradigmes d’intervention

Le deuxième axe porte sur les paradigmes d’intervention et les pratiques novatrices développées pour intervenir sur les diverses réalités en itinérance. Au fil des années, les travaux de recherche ont mis en lumière une multitude de paradigmes et d’approches d’intervention en matière d’itinérance au Québec, tels que l’intervention par les pairs (Bellot et al., 2010), l’accompagnement social (Côté et al., 2015; Roy et al., 1998), l’intervention collective (Parazelli et Colombo, 2006), l’approche du « logement d’abord » (Beaudoin, 2016), la pratique de proximité (outreach) et de la défense de droits (advocacy) (Hurtubise et Babin, 2010). En outre, plusieurs programmes, services et pratiques novatrices ont été mis en place dans différentes régions du Québec afin de subvenir à des besoins spécifiques, tels l’Équipe Itinérance de Trois-Rivières, l’Équipe mobile de référence et d’intervention en itinérance (EMRII), l’École de la rue CAPAB de Macadam Sud, la Clinique de santé physique de la Mission Old Brewery (OBM) et le Projet de réaffiliation en itinérance et santé mentale (PRISM) de l’OBM et du Département de psychiatrie du Centre hospitalier de l’Université de Montréal (Ministère de la Santé et des Services sociaux, 2014). Ces différents exemples d’approches et de pratiques novatrices montrent l’étendue et la diversité des stratégies d’intervention mises en place au Québec pour lutter contre l’itinérance.

L’animation scientifique du CREMIS donne l’occasion de discuter des forces et des limites de ces différentes stratégies d’intervention. Ainsi, différentes questions alimenteront cet axe : Que savons-nous sur les paradigmes d’intervention, les services et les pratiques mis en œuvre pour lutter contre l’itinérance? Quelles sont les stratégies d’intervention les plus efficaces et les plus pertinentes pour tenir compte des différentes réalités de l’itinérance? Comment est-il possible d’adapter et d’implanter en contexte québécois des pratiques novatrices en matière d’itinérance développées ailleurs? Comment envisager l’avenir de la recherche pour améliorer l’intervention?

Savoirs

Le troisième axe, qui part du principe de la co-construction des expertises, porte sur le croisement des savoirs expérientiels, professionnels et de recherche, tout en tenant compte de l’intersection de différents axes de différenciation sociale, comme l’âge, le genre, l’orientation sexuelle et l’origine ethnique. Depuis quelques années, l’approche « en silo », centrée soit sur les problèmes spécifiques (santé mentale, toxicomanie, logement, etc.), soit sur les groupes distincts (femmes, jeunes, personnes âgées, etc.), a été dénoncée, tant dans le milieu de la recherche que dans celui de l’intervention, comme étant une conception réductrice qui ne permet pas de prendre en considération les effets combinés ou simultanés des différentes problématiques ou positions sociales (Côté, 2012; RAPSIM, 2003). L’animation scientifique du CREMIS permet de donner la parole à différents acteurs afin de croiser des regards, des visions et des expertises différents sur le phénomène de l’itinérance. Cet espace de discussion permet également de faire le point sur les pratiques croisées existantes qui tiennent compte de la diversité des réalités chez les personnes en situation d’itinérance.

Cet axe sera animé par les questions suivantes : Comment les acteurs provenant de différents secteurs (communautaire/associatif, institutionnel, recherche) et régions développent-ils des interventions intersectorielles pour prévenir et lutter contre l’itinérance? Quelles sont les pistes prometteuses pour bonifier ce type d’intervention? Comment la recherche peut-elle tenir compte de l’intersection des axes de différenciation sociale?

Un tremplin

Les nouvelles réalités en itinérance entraînent la mise en place de pratiques novatrices comprenant, entre autres, des approches intersectorielles et des approches dites du « logement d’abord ». Elles obligent les chercheur.e.s à repenser leurs conceptions, définitions, analyses, méthodologies de recherche et questions déontologiques, provoquant ainsi une fragmentation des travaux scientifiques (MacDonald, 2014, 2016). Cette fragmentation se voit d’autant plus accentuée qu’il existe peu d’espaces ou de regroupements scientifiques pour asseoir une réflexion collective sur les nouvelles réalités en itinérance au Québec. L’espace offert par le CREMIS sera renforcé afin de servir comme tremplin pour alimenter les milieux de recherche et de pratique afin de mieux tenir compte des réalités émergentes.

Hébergement d’urgence et stabilisation : l’accueil inconditionnel

La France a connu en 2007 d’importantes modifications au niveau des politiques concernant les personnes sans-abri ou mal-logées. La retentissante médiatisation du campement mené par l’association « Les Enfants de Don Quichotte » le long du Canal Saint-Martin à Paris a conduit le gouvernement à mettre en œuvre un Plan d’Action Renforcé pour les Sans Abri (le PARSA) ainsi que le Droit Au Logement Opposable (le DALO). Cette association revendiquait une réelle prise en compte des personnes sans domicile et des transformations significatives dans l’accès à l’hébergement et au logement. Un des axes du PARSA impliquait la création de « CHRS1 de stabilisation » se définissant comme un « hébergement, ouvert 24h/24h, avec un accompagnement social, [qui] doit permettre aux personnes les plus éloignées de l’insertion de se stabiliser et de favoriser leur orientation ultérieure vers des structures adaptées à leur situation »2. En des termes moins technocratiques, les centres de stabilisation se présentaient comme une forme d’hébergement alternative pour des personnes qui n’accédaient pas ou plus aux dispositifs d’hébergement traditionnels pour diverses raisons, pouvant être tout à la fois choisies ou subies.

Dans ces centres, la durée de l’hébergement n’est pas limitée dans le temps. Ce temps d’accueil peut donc être plus ou moins long et permettre, si les personnes le souhaitent, d’accéder ensuite à un autre type d’hébergement ou à un logement. Si la plupart des dispositifs d’hébergement nécessitent que les personnes aient un projet d’insertion pour y avoir accès et/ou pour y rester, ce n’est pas le cas des centres de stabilisation. Cet hébergement de stabilisation doit permettre avant tout aux personnes d’être à l’abri, de « se poser », de se reposer puis, éventuellement, d’envisager (ou non) autre chose pour elles, en termes d’accès aux droits, au logement, à l’emploi, à la formation, aux activités culturelles et aux soins. Il importe donc à l’hébergement de stabilisation d’offrir un cadre accessible, souvent décrit comme « bas seuil »3, permettant aux personnes d’accéder à un environnement le moins contraignant possible, en conformité avec le principe d’accueil inconditionnel.

À Grenoble, après un an de travail coordonné par la Veille Sociale Départementale de l’Isère et associant l’ensemble des partenaires des secteurs sociaux et sanitaires travaillant avec les personnes sans-abri, est né le projet de La Place. Créé en avril 2008, ce centre d’hébergement et de stabilisation disposait de 19 places d’hébergement accueillant des hommes et femmes majeurs, seuls ou en couple. Le principe d’admission s’opérait en fonction des places disponibles et nous procédions donc par liste d’attente, faisant passer en priorité les personnes avec chiens (étant exclues des autres centres d’hébergement du département) et faisant rentrer, selon les places disponibles, les couples ou les personnes seules qui étaient inscrites depuis le plus longtemps.

D’un point de vue matériel, La Place consistait en un ensemble de cabines de chantier faisant office de chambres, de sanitaires, de cuisine ou de bureaux. Lors du déménagement vers un nouveau terrain en octobre 2008, certaines cabines ont été remplacées par des cabanes cubiques en bois construites dans le cadre de la biennale de l’Habitat durable à Grenoble et louées à la ville.

Du 1er avril 2008 au 30 juin 2011, nous avons accueilli à La Place, 38 personnes différentes, dont 24 hommes seuls, six femmes seules et six couples. Les personnes que nous accueillions étaient plutôt jeunes, 60 % ayant moins de 30 ans. Près de la moitié (45%) avait des problèmes de santé physiologiques diagnostiqués. Concernant la santé mentale, nous estimions que 34 hébergés semblaient avoir une problématique relevant de ce domaine. Pour ce qui est de la dépendance aux produits, les trois quarts des personnes accueillies étaient alcooliques et plus d’un tiers étaient toxicomanes à notre connaissance.

La première marche

Lors de sa création, La Place se présentait comme une solution d’hébergement alternative pour des personnes qui n’accédaient pas ou plus à l’hébergement, que celui-ci soit d’urgence, d’insertion, temporaire ou transitoire. Le fait que ces personnes soient accompagnées de chiens constituait la principale raison de ce non-accueil. Les autres motifs invoqués pour justifier un refus d’admission pouvaient être un état d’ébriété, des agissements violents antérieurs, ou toute autre forme de franchissement des règles en vigueur dans les centres d’hébergement. Le motif qui renvoie à la problématique alcoolique est plus que surprenant. En effet, une personne alcoolodépendante est malade (voir DSM IV4 ou CIM-105). Or, une personne en situation de détresse médicale doit relever, d’après le Code de l’Action sociale et des Familles (CASF), d’un hébergement.6 De plus, un sevrage non encadré médicalement peut s’avérer particulièrement dangereux pour la personne. Pourtant, la grande majorité des centres d’hébergement d’urgence ou de réinsertion sociale interdisent strictement la consommation d’alcool en leur sein. Cela rejoint la réflexion de Declerck (2005: 77), qui souligne que « pour entrer se soigner, il faut d’abord guérir », paradoxe qui est bien souvent le lot quotidien des personnes vivant dans la rue.

Les personnes à la rue évoquent, elles aussi, un certain nombre d’éléments motivant leur refus d’aller dans ces centres : dortoirs collectifs, insécurité, vols, hygiène. Certaines expliquent même qu’elles préfèrent dormir dans un sas de banque ou dans la rue plutôt que d’aller au centre d’accueil municipal. Les constats formulés par différents auteurs (Damon, 2002 et 2008 ; Chobeaux, 2009) sur les conditions d’accueil dans les centres d’hébergement d’urgence abondent en ce sens et soulignent le constat d’échec au moins partiel du dispositif de prise en charge. Dans la structuration du secteur hébergement-logement français, l’hébergement d’urgence est bien souvent considéré comme la première étape permettant d’accéder à l’hébergement d’insertion ou au logement. Or, pour un certain nombre de personnes, cette première « marche » du parcours d’hébergement dit « en escalier », est un marchepied insurmontable.

Ce principe de catégorisation a conduit à la création successive de différentes structures visant la prise en charge des publics exclus des dispositifs d’hébergement. Damon (2008: 100-101) explique ainsi que « les pouvoirs publics et les associations ajoutent régulièrement de nouvelles cases au jeu de l’oie pour tenter de […] toucher [les publics les plus exclus n’entrant pas ou plus dans les dispositifs existants], sans jamais y parvenir totalement. Les dispositifs, les plans, les structures, s’empilent. »

Les centres de stabilisation sont donc une case supplémentaire proposant un cadre plus « adapté » à des personnes n’accédant pas ou plus aux dispositifs classiques. Dès lors, un dilemme se pose pour les centres de stabilisation : faut-il accueillir toute personne formulant une demande d’entrée, ou vaut-il mieux « cibler » celles qui n’ont pas d’autres solutions et qui sont exclues des autres dispositifs ?

Les administrateurs et travailleurs sociaux des 17 institutions et partenaires qui ont travaillé sur le projet social de La Place ont particulièrement veillé à la notion d’inconditionnalité. Quotidiennement en relation avec ceux qu’ils nommaient les « grands exclus » ou les « exclus des exclus », ils ont œuvré à ce que ce nouveau centre d’hébergement puisse les accueillir. Cette expression, « grands exclus », désignait pour ces acteurs les personnes qui ne pouvaient pas avoir accès aux structures d’hébergement, pour les raisons évoquées ci-dessus, ou qui en avaient été exclues, parfois pour des motifs graves, et se retrouvaient désormais « black listées », c’est-à-dire interdites de séjour (Lévy, 2011).

La demande

Afin de faciliter l’accès à la structure, nous avons élargi au maximum les modalités des demandes d’admission. Ainsi, les personnes pouvaient nous solliciter elles-mêmes ou par l’intermédiaire d’un tiers, que ce soit un professionnel, un bénévole, un proche, un cousin, un parent, un voisin ou via le 115.7 Cette demande pouvait tout aussi bien se faire par téléphone que directement au portail de la structure. Par cette modalité multiforme, les personnes pouvaient ainsi solliciter une place par deux ou trois canaux différents, pouvant également se présenter à l’improviste au centre.

Ce premier contact était pour nous plus que précieux. Il nous semblait primordial que les personnes qui nous sollicitaient puissent se rendre compte qu’elles nous importaient. Nous voulions leur signifier notre bienveillance et notre disponibilité. Lors de ce premier contact, nous leur expliquions ce qu’était cette structure, sa philosophie, ses quelques règles de fonctionnement, mais également ses côtés « obscurs ». L’idée n’était évidemment pas de convaincre les personnes de venir à tout prix, mais de brosser un portrait le plus proche possible de la réalité du lieu. Nous leur parlions des difficiles conditions d’habitation et de cohabitation, notamment avec des personnes pouvant être particulièrement fragiles. Nous leur décrivions notre manière de travailler, fondée sur trois grands principes qui résumaient le « code du vivre ensemble »8 : le respect des personnes, le respect des biens et l’acceptation d’une équipe de travailleurs sociaux veillant sur eux. Passée cette période de présentation et d’échanges, véritable moment de rencontre, nous proposions à la personne de prendre le temps de la réflexion. Pour nous, le travail socio-éducatif commençait lors du premier contact, physique ou téléphonique. Avant d’être inconditionnel, il nous semblait primordial que l’accueil soit « accueillant ». Il devait ainsi être respectueux, chaleureux, simple et sincère.

Un cadre souple

Tout cadre représente une contrainte. Souhaiter un cadre le moins contraignant possible implique obligatoirement de faire des compromis, les limites des uns n’étant pas celles des autres. Si le cadre de la Loi prévaut, il a néanmoins fallu s’affranchir d’un bon nombre de normes, à commencer par celles du travail social et, plus précisément, celles ayant cours dans le microcosme de l’hébergement social isérois, où les pauvres doivent se plier à un certain nombre de « sacro-commandements », tels que : Point de chiens tu n’auras ! ; Abstinence d’alcool tu feras ! ; Visiteurs, aucun, tu n’hébergeras ! ; Des ressources très souvent avoir tu devras ! ; Des projets surtout tu formaliseras ! ; Tes éducateurs toujours tu honoreras !

Sans acceptation inconditionnelle de ces règles, point de salut. Les pauvres doivent montrer qu’ils sont dans une « vraie » et « sincère » démarche d’insertion. Accepter les règles de la structure qui les accueille est considéré comme un premier pas vers l’acceptation des règles de la société, opérant ainsi une forme de « rédemption sociale », à un détail considérable près : les règles de ces structures sont largement plus coercitives que les « règles sociales ».

Un autre affranchissement nécessaire concerne les « règles » de la rue. Proposer un cadre le moins contraignant possible ne signifie pas pour autant accepter le cadre référentiel de la rue, si tant est qu’il en existe un. Au centre, les discordes entre hébergés se réglaient souvent à coups de poing. La consommation de stupéfiants se faisait de manière ostentatoire, et la provocation était un mode de communication courant, tout comme la menace. Par exemple, nous avons dû convoquer Michaël9, un jeune homme de 21 ans, pour le mettre à pied, parce qu’il avait asséné un coup de marteau sur la tête de Fabrice, un autre hébergé. Michaël justifiait son acte en soutenant qu’en ne le saluant pas, Fabrice lui avait manqué de respect. Il ne comprenait absolument pas notre intervention et sa mise à pied.10 Il nous trouvait complètement « à côté de la plaque parce que dans la vie, c’est comme ça que l’on doit faire lorsque quelqu’un nous manque de respect », nous demandant, pour ponctuer son propos, sur quelle planète nous vivions.

Nous avons donc dû composer avec tous ces éléments pour proposer un cadre adapté, posant des contraintes minimales pour assurer le bon fonctionnement de la vie en collectivité, mais reprenant néanmoins les règles, les codes et les lois de notre société. Parmi les règles de ce cadre, en voici quelques-unes : acceptation des chiens ; autorisation de l’alcool, sauf dans les parties communes ; non-règlement de la redevance11 pour les personnes n’ayant pas la possibilité de bénéficier des minima sociaux et n’ayant aucune source de revenus ; durée d’hébergement illimitée dans le temps ; non-conditionnalité de l’hébergement à un projet social individualisé ; ouverture de la structure 24h/24h ; pas de limite d’heures pour entrer et sortir du centre d’hébergement ; possibilité de s’absenter plusieurs jours sans perdre sa « chambre » ; possibilité d’avoir des visiteurs ou bien d’héberger des invités sous certaines conditions.

Nous souhaitions mettre en place un cadre que les personnes pourraient tester et qui servirait de support à l’acte éducatif et au réapprentissage du vivre ensemble dans la société. Un cadre où le mal-être et la colère des personnes pourraient s’exprimer et être pris en compte, le cas échéant. Un cadre certes, mais qui ne soit pas trop contraignant a priori. Cet « a priori » est central, car malgré toute la bienveillance que nous y mettions, nous ne pouvions présumer de la coercition que pouvait représenter ce cadre à titre individuel. Il devait ainsi être constamment soumis à l’évaluation de tous : hébergés et équipe. Ce cadre devait être fait de règles discutées, coproduites, co-construites et co-supprimées.

Postulats et écueils

Accueillir les personnes inconditionnellement, c’est d’abord les accueillir physiquement. Il faut jongler entre proximité et non-intrusion, et expérimenter l’empathie et la bienveillance quand, par exemple, l’odeur de notre interlocuteur amène notre estomac à se retourner sur lui-même et qu’il est encore un peu tôt dans la relation pour aborder la question de l’hygiène intime.

Ensuite, accueillir les personnes de manière inconditionnelle signifie d’accueillir leurs critiques, leurs remarques, leurs craintes, leurs demandes. C’est accepter de nous interroger continuellement sur notre fonctionnement et nos pratiques. Cela implique aussi parfois de changer notre façon de travailler en fonction des retours des personnes hébergées, de nos observations ou de nos impasses. La mise en place d’une pratique de réduction des risques liée à l’usage des drogues et des toxiques découle de ce type de cheminement. À notre connaissance ainsi qu’à celle de nos partenaires, La Place semble avoir été la seule structure d’hébergement en France non spécialisée ni médicalisée à avoir internalisé une telle pratique. Dès sa création, à l’instar de l’accueil inconditionnel, l’expérimentation faisait partie du projet social de La Place.

Accueillir de manière inconditionnelle, c’était accueillir des personnes et non pas un projet d’insertion sociale. La logique de « projet » est souvent synonyme d’un « sésame, ouvre-toi » permettant d’accéder à une place d’hébergement. Une personne demandant à entrer dans un centre d’hébergement doit, généralement, formuler un projet qui meublera la durée du contrat d’hébergement. Nous souhaitions sortir de cette logique « injonctionnelle » au projet, contradictoire avec le principe d’accueil inconditionnel puisqu’elle amène de fait une condition. Cela semblait également incompatible avec les postures d’accueil bienveillantes et chaleureuses qui facilitaient la rencontre. En effet, intrinsèquement, la logique de projet et sa réalisation temporellement bornée posent de prime abord la question : « Quand est-ce que vous partez ? ».

Accueillir de manière inconditionnelle nécessitait aussi de mettre des limites qui soient claires, mais surtout explicables et expliquées. Parfois, emportés par l’élan de proposer « une case aux incasables », nous avons hébergé des personnes qui n’auraient jamais dû venir à La Place ou, pour pondérer, qui auraient dû en sortir rapidement au vu de leurs difficultés. Nous ne parlons pas de personnes qui ne respectaient pas le « code du vivre ensemble », mais d’hommes et de femmes qui relevaient d’une prise en charge sanitaire effective lourde, car n’étant plus en capacité de faire preuve d’un minimum d’autonomie et donc, complètement dépendants. Nous faisons ici référence à Évelyne et à Frank, qui vivaient avec le Syndrome de Korsakoff et pour lesquels La Place a constitué une mise à l’abri qui s’est rapidement transformée en un violent lieu de relégation. La bienveillance des intervenants ne pouvait en aucun cas compenser l’inadaptation des lieux et l’incompétence sanitaire et médicale de l’équipe. Évelyne et Frank étaient trop jeunes pour intégrer une maison d’accueil pour personnes dépendantes ; ils ne pouvaient pas être pris en charge par un établissement spécialisé12 car, d’après les psychiatres, ils relevaient de la neurologie et non de la psychiatrie. Évelyne et Frank ne pouvaient pas non plus bénéficier des services d’un établissement médicalisé car, selon les médecins, ils relevaient de la psychiatrie et non de la médecine générale. Malgré notre bienveillance, notre attention à leur égard et le soutien de nos partenaires médicaux qui venaient les soulager (et nous soulager), malgré nos multiples interpellations des pouvoirs publics sur les ignobles conditions de leur prise en charge, nous avons été source de violence pour eux, au moins autant que leurs situations ont pu être sources de violence pour nous.13

Enfin, cet accueil inconditionnel nous a questionnés sur un autre enjeu que nous avons appelé la « potentielle toxicité » de La Place. Le dénominateur commun des personnes hébergées était leur statut de « sans domicile » mais aussi de propriétaires d’animaux. Cette situation nous a valu parfois d’accueillir des hommes ou des femmes, notamment des jeunes, qui ne présentaient pas le même « tableau clinique » que la majorité des autres hébergés : ils n’étaient ni alcooliques, ni toxicomanes et étaient souvent « à la rue » depuis peu de temps. Nous avons pu constater un certain attrait de ces nouveaux venus pour les anciens de la rue, qui exerçaient sur eux une sorte de fascination due au charisme de certaines « figures » de la rue, à des réputations parfois mythifiées, à certains récits romancés. Ces anciens venaient parfois nous reprocher d’avoir accepté d’accueillir ces « oies blanches ». Ils nous disaient que La Place n’était pas un endroit pour ceux-ci, car des gens peu scrupuleux pourraient avoir une mauvaise influence sur les nouveaux venus (il est à noter que ce sont ces mêmes hébergés « prévenants » qui souvent pouvaient inviter ces jeunes pour leur faire découvrir de nouvelles expériences psychotropes.).

Lors de l’arrivée de ces jeunes, nous les mettions en garde sur le public accueilli à La Place, sur les problématiques rencontrées ici, sur la forte probabilité que des produits circulent et qu’ils se voient proposer d’en tester certains, sur l’importance de se protéger et de faire attention aux histoires des uns et des autres. Mais comment se faire accepter et ne pas se retrouver au ban du groupe si on n’accepte pas ses codes, ses us et ses coutumes, y compris lorsqu’ils sont dangereux ? Nous tentions d’être particulièrement attentifs à ces « jeunes », rappelant qu’il était important de les orienter vers une solution plus adaptée pour eux, de les aider à trouver du travail et, éventuellement, un logement.

La boussole

La Place a fermé ses portes le 30 juin 2011, car les hauts fonctionnaires parisiens ont cessé d’allouer le financement nécessaire à son fonctionnement minimum. Les salariés, les hébergés et les administrateurs du Relais Ozanam n’ont pas voulu « brader » La Place et en faire un dispositif minoré pour « petites gens ». Fonctionner avec un budget réduit de moitié relevait au bas mot de l’absurde.

Ce positionnement révèle l’état d’esprit qui a été le moteur de toutes les personnes qui ont participé à cette aventure collective. Le principe de l’accueil inconditionnel a été l’une des affirmations fortes de ce projet. Grâce à celui-ci, nous avons essayé, nous avons pris des risques, nous avons aussi fait des erreurs. Nous avons co-construit et collaboré avec les personnes accueillies. Nous avons interpelé les pouvoirs publics et les médias sur les conditions de prise en charge ou, plutôt, de non prise en compte de ce public. Nous avons sans cesse réinterrogé notre pratique professionnelle, nos postures. En fait, nous n’avons fait que notre boulot de travailleurs sociaux pour qui l’accueil inconditionnel a été la porte d’entrée de ce cheminement professionnel et intellectuel.

Que reste-t-il de tout cela ? Peut-être, tout d’abord, une certaine fierté d’avoir participé à cette aventure et d’avoir tendu vers ce que nous enjoignait notre mission. Des personnes qualifiées par les intervenants sociaux comme étant « les plus difficiles », les « exclus des exclus », « les cabossés », «  les grands exclus », ont pu se poser à La Place, y rester. Sans que leur passage ne soit pour autant un long fleuve tranquille, ils ont pu envisager librement, sans pression de notre part, des modes de vie alternatifs à la rue, ce qui représente une réelle satisfaction.

Il nous reste aussi le sentiment de ne pas avoir galvaudé des valeurs importantes, comme l’accueil inconditionnel, qui ont été de véritables boussoles indiquant le cap vers lequel tendre. L’accueil inconditionnel, stricto sensu, n’était concrètement pas effectif à La Place. Cependant, cet objectif fut un garde-fou contre toute tentative d’une forme de  « gentrification » de la structure. En ce sens, le projet social des CHRS de stabilisation, tel que défini par les institutions qui ont porté la création de cette structure, a été respecté.

En cela, nous avons accueilli le public pour lequel La Place existait. Cette évidence est en fait une exception. De fait, deux ans seulement après la mise en place des centres de stabilisation, un rapport remis au Premier Ministre témoignait ainsi des premiers effets du PARSA: « Des acteurs constatent que certaines structures de stabilisation ont instauré des procédures d’admission comparables à celles des CHRS. Les publics cibles du dispositif sont de fait évincés du dispositif, au profit de l’accueil de personnes moins désocialisées, et dont la prise en charge s’avère moins problématique. »14 Trois ans après, la situation s’est dégradée et les plus fragiles restent dehors. On peut se questionner quant à la volonté politique de prendre véritablement en compte les personnes de la rue.

La fermeture de La Place laisse donc un certain goût d’amertume lié, certes, à la fermeture de la structure en elle-même, mais aussi aux responsables politiques et opérateurs, notamment les acteurs associatifs, qui jouent le jeu de la sélection des publics par le haut. D’autre part, ce qu’il nous reste, c’est, à l’instar de Cyrano de Bergerac :

« Quelque chose que sans un pli, sans une tâche,

[Nous] emportons malgré vous,

                et c’est…

                               c’est…

                                     [notre] panache.»

RIDEAU

Trajectoires de vie. Pauvreté et santé : au-delà des étiquettes

« La plupart du temps, c’est des soupes. Qu’est-ce que tu veux faire avec une soupe dans une journée ? Tu as faim, tu ne peux pas dormir la nuit avec une soupe dans le ventre. Ça fait que quand c’est la journée qu’ils font une soupe, bien je suis fait […] S’il y a une soupe, tu vas entendre : Ah tabarnac ! Parce que ça veut dire qu’on ne dormira pas de la nuit. »

« On était à l’hiver, on était en février. Ah oui, là ça me revient… Ouh, puis c’est pas drôle. […] On m’appelle pour aller chercher mon chèque, on est le 28 février, il fait moins 35. […] À la fin du mois, plus d’argent! Et pas mangé assez. […] Je suis allé à pied, puis là, je m’en allais, puis j’ai fait du pouce, espérant que…, puis qu’est-ce que je voyais à travers les windshield, je voyais des consciences qui baissaient les yeux. Parce que je regardais les yeux, quand je faisais du pouce. »

Quarante personnes ont été rencontrées en entrevue à Montréal et à Québec dans le cadre du projet Au-delà des étiquettes : Trajectoires de vie, pauvreté et santé.¹ Toutes étaient sans emploi et prestataires de l’aide sociale au moment de l’entrevue – vingt d’entre elles vivant en logement et vingt dans la rue ou dans les refuges. Notre objectif initial était de voir jusqu’à quel point la capacité des personnes assistées sociales à se trouver un logement, ou à se maintenir en logement une fois ce dernier obtenu, était altérée par leurs conditions de vie et la stigmatisation et la discrimination dont elles font l’objet. L’expérience de la vie à l’aide sociale procède-t-elle d’une dynamique particulière qui ferait glisser vers un autre statut, encore plus stigmatisant, celui de personne « itinérante » ou « sans-abri » ? Les témoignages des personnes rencontrées nous ont amenés notamment à comprendre comment la situation en logement peut se précariser progressivement à mesure que se succèdent de multiples formes d’hébergement et de logement temporaires, comprenant des passages à la rue et en refuge.

Exister socialement

Ces témoignages ouvrent une fenêtre sur un univers de rapports : avec des membres de la famille, des propriétaires de logement, des agents d’aide sociale, des employeurs, des amis, des voisins, des colocataires, des médecins, des travailleurs sociaux, des collègues de travail, des « fréquentations » et d’autres acteurs. Les lieux mentionnés dans ces récits – qu’il s’agisse, par exemple, de la maison parentale, d’un HLM, d’un organisme communautaire, d’un refuge ou d’un parc – prennent vie en fonction des relations qui leur sont associées. Les expériences de travail sont aussi racontées en fonction des relations qui en faisaient partie – camaraderie, valorisation ou exploitation, par exemple. L’individu poursuit sa propre « carrière », mais existe socialement dans ce tissu de rapports qui évolue au gré des événements. On passe ainsi à travers une succession d’« espaces relationnels », selon que l’on est, par exemple, avec ou sans emploi, avec ou sans logement, à la campagne ou en ville. Les réseaux impliqués varient en fonction du parcours de la personne. La famille peut ainsi disparaître puis réapparaître dans une logique de « rupture » et de « réconciliation ». Dans certains cas, le réseau s’étoffe à mesure que la situation de la personne se précarise, impliquant la famille, des amis et des organismes, dont les rôles sont jugés tantôt négatifs, tantôt positifs. Les entrevues ont permis de voir ces réseaux à l’œuvre (selon le point de vue de la personne répondante) et de donner des indices sur leur rôle dans les trajectoires étudiées.

Au centre de ces trajectoires se trouve la relation à autrui. Dans certains cas, cette relation est jugée aidante et témoigne d’une reconnaissance qui va à l’encontre des stéréotypes et des stigmates. Dans beaucoup de cas cependant, c’est le contraire. On ressent, derrière le regard, le mépris et le jugement. Ces regards peuvent miner la confiance de la personne envers elle-même. Plus celle-ci est démunie sur le plan matériel, plus elle ressent projeté sur elle un regard dévalorisant et culpabilisant, accompagné, le cas échéant, de pratiques discriminatoires qui diminuent d’autant ses chances de s’en sortir. Les dimensions matérielle et relationnelle de la condition de personne assistée sociale ou itinérante interagissent étroitement.

Choix contraint

L’expérience en matière de logement illustre ce lien entre dimensions matérielle et relationnelle. Entre la rue, le condo du centre-ville et la maison de banlieue, il existe une multitude de formes d’hébergement : squats, refuges, colocation contrainte ou volontaire, dépannage temporaire chez des amis, qui constituent la nébuleuse du logement. Comment éclairer cette zone grise entre logement, hébergement et itinérance ?

Les histoires du logement reconstituées au cours de cette recherche couvrent principalement les cinq années qui précédent l’entrevue. Dans bien des cas, les interviewés remontent au-delà de celles-ci, mais on perd dès lors en précision, notamment en raison du nombre de logements occupés, si bien qu’il est parfois ardu de suivre l’évolution des conditions de logement sur une période plus longue. Ressortent cependant les changements soudains de conditions de vie lors de passages entre logement et hébergement, ou logement et itinérance, ainsi que la façon dont sont appréciés les différents types d’hébergement et de logement au cours de la période la plus récente. Les données recueillies portent principalement sur les conditions précaires de logement, ainsi que sur les acteurs significatifs qui gravitent autour.

Les personnes assistées sociales peuvent vivre des difficultés d’accès à l’emploi, des préjugés dans l’espace public à leur égard et des discriminations dans l’accès à certains services. On peut donc penser que le logement constitue un espace-clé de repos, de protection et d’intimité dans lequel ces personnes peuvent se replier et se retrouver. Les entretiens réalisés attestent de cette importance du logement aux yeux des personnes interviewées, mais révèlent également l’obligation, éprouvée dans certains cas, de tourner le dos au logement. En effet, en raison notamment de l’augmentation des loyers au cours des dernières années et de la faiblesse des montants de l’aide sociale, le logement fait souvent l’objet d’une mise en balance entre deux situations inconfortables. Dans la première, on privilégie le toit sous lequel dormir en investissant parfois jusqu’à 80% de son chèque d’aide sociale dans le loyer d’une chambre ou d’un studio. On se sert la ceinture, quitte à endurer certaines privations en matière de besoins de base (alimentation, vêtements, déplacements, soins de santé), à faire une croix sur les petits plaisirs du quotidien (loisirs, sorties) et à se résoudre à fréquenter les banques d’alimentation dès le 15 du mois. Dans la deuxième, on « décide » de ne pas avoir de logement, car c’est un luxe que l’on ne peut s’offrir et l’argent que l’on reçoit est tout juste suffisant pour payer sa nourriture, ses billets de transport en commun, ainsi que quelques paquets de cigarettes. Nombre de personnes se retrouvent face à ce choix contraint : vivre à la rue avec un peu d’argent ou avoir un logement, mais se retrouver les poches vides pour subvenir à ses besoins, même les plus élémentaires. D’autres encore font face à des préjugés et à la discrimination des propriétaires face aux personnes prestataires de l’aide sociale qui, si elles n’ont pas les bons « trucs », sont condamnées à ne pouvoir obtenir de logement. Par exemple, il peut s’agir de rencontrer le propriétaire un vendredi soir avec l’argent du loyer en liquide, pour qu’il ne fasse pas d’enquête de crédit, ou de demander à un ami de se faire passer pour un employeur si le propriétaire exige des références.

L’accès

Différents constats ressortent des expériences de logement racontées en entrevue. D’un côté, il y a le problème de l’accès, rendu difficile par le manque de moyens, le montant des loyers, mais aussi le refus apparent de certains propriétaires d’accueillir des personnes sans travail comme locataires. D’où les témoignages de ceux qui disent devoir mentir sur leur statut et prétendre avoir un travail afin d’avoir accès à un logement. Cependant, obtenir un logement ne signifie pas être au bout de ses peines pour autant : celui-ci risque d’être en mauvais état, mal entretenu et de peser significativement sur le budget en accaparant la majeure partie des ressources financières des personnes. Pour parvenir à payer le loyer, certains sont contraints de faire de la colocation, parfois dans des logements où chaque pièce est sous-louée par une personne qui profite du manque de logement à petits prix pour en faire son fonds de commerce. Tout ceci fait ressortir la dimension matérielle du logement et, plus encore, la dimension sociale. Habiter en colocation, être hébergé par des amis ou des membres de la famille, être forcé d’avoir recours aux refuges ou de dormir dans les parcs sont présentés comme posant problème autant sur le plan relationnel que matériel. Les répondants manquent d’espace d’intimité et, lorsqu’ils en ont, dans une maison de chambres par exemple, il leur manque souvent l’envie d’y rester, soit en raison du mauvais état des lieux, soit en raison de la cohabitation forcée avec des personnes avec lesquelles ils n’ont pas d’affinité.

Cette dimension relationnelle et sociale du logement est au cœur des témoignages. Vivre un rapport amoureux, par exemple, peut être difficile lorsqu’on a honte d’inviter sa date dans son logement et qu’on ne dispose pas d’un lit double. Certains répondants, sans logement au moment de l’entrevue, en cherchent désespérément un, non pas pour fuir la rue en tant que telle, mais pour pouvoir vivre et maintenir un rapport amoureux qui a été menacé par la perte d’un logement. Dans un autre cas, des intervenants du réseau institutionnel auraient indiqué à une répondante que son incapacité à assurer de bonnes conditions de logement à son enfant a joué dans la décision de lui en retirer la garde. Elle a tenté à plusieurs reprises d’améliorer ses conditions de vie en changeant de logement, mais ceux qu’elle pouvait s’offrir avec son niveau de revenu étaient jugés inadéquats par les intervenants pour y faire vivre un enfant. Qui plus est, en raison de son statut de prestataire de l’aide sociale et de sa condition de santé, elle dit avoir fait face à des préjugés qui l’ont amenée à fuir un logement :

« J’ai eu un HLM il y a à peu près trois ans de ça, puis je l’ai quitté parce que le genre de personnes qui habitent là-dedans ont trop de préjugés, sont trop critiques… ça critique trop, tu sais. Comme à cause de ma maladie, le monde là-bas, ils m’ont trop jugée, ça fait que j’ai décidé de partir […] parce qu’ils savaient que je ne travaillais pas, parce que j’avais des voisins, quand même, qui payaient leur loyer, mais ils travaillaient […] on se fait beaucoup juger, beaucoup, par rapport aux personnes qui travaillent. »

La qualité du logement est appréciée en lien avec la qualité des rapports qui s’y déroulent.  De fait, les conditions de logement autorisent certains rapports (recevoir des amis, par exemple) ou les entravent dans le cas où il est impossible d’inviter quelqu’un chez soi ou de pouvoir mener sa vie de famille. Il peut s’agir également des rapports entretenus avec les propriétaires, qui occupent une place centrale dans la vie des personnes rencontrées, ou des rapports avec les voisins, comme en témoigne le cas précédent.

Malgré les différences entre les personnes en logement et celles à la rue dans notre échantillon, un des constats qui se dégage de la recherche est la ressemblance entre les trajectoires de vie de ces deux groupes sur le plan de la précarité. En dressant le fil de leur trajectoire de logement, on remarque une porosité entre les deux groupes. Il s’agit avant tout d’une population de « mal logés » (Marpsat et Firdion, 2000) qui circule à travers différents types de logement et d’hébergement, avec des périodes à la rue, parfois de courte durée.

Le domicile

Pour voir plus clair dans ces distinctions entre logement, hébergement et habitation, et capter certains attributs qui leur échappent, Laberge et Roy (2001 : 122) proposent un quatrième terme, la « domicilation ». Celle-ci est définie comme « l’accès et l’usage continu, sécuritaire, intime, exclusif et souverain d’un espace de vie privée. Cet espace constitue le lieu de référence à la fois concret et symbolique pour l’individu qui y réside et pour ceux avec qui il est en interaction ». Nombre d’hébergements pour les personnes sans logement ne répondent pas à ce critère de « l’accès et l’usage continu […] d’un espace de vie privé ». Il peut s’agir, par exemple, des refuges où l’on doit partir tôt le matin et revenir en fin d’après-midi pour faire la file afin d’être sûr d’obtenir une place. Les répondants ont aussi témoigné de situations précaires, dans lesquelles ils sont sous la menace permanente d’être expulsés. L’intimité est, quant à elle, comprise par Laé (2001) comme « une sphère où les paroles et les actes n’ont pas de conséquences sociales (car protégés de l’espace public) », tandis que Bernard (1998 : 375) la comprend en rapport avec le besoin « d’établir une séparation physique ou psychologique du monde existant ». L’hébergement ne permet pas cette intimité, essentielle à l’équilibre psychologique.

Pour Roy et Laberge, avoir un domicile signifie aussi avoir une adresse à soi, la possibilité d’exercer sa citoyenneté (par le vote), avoir accès à divers services sociaux. Dans leur domicile, les individus peuvent « organiser leurs activités comme bon leur semble, […] déterminer l’état de propreté qu’ils souhaitent, […] choisir l’emplacement des objets. […] en bref, ils peuvent organiser leur vie en fonction de leurs désirs » (2001 : 123). Le « domicile » correspondrait ainsi à ce que recherchent la plupart des répondants de l’enquête qui, en attendant, sont condamnés à l’hébergement. Même quand ils accèdent à un « chez soi » dont ils peuvent en théorie disposer à leur guise, le propriétaire et les voisins peuvent leur faire sentir qu’ils ne sont justement pas « chez eux ». Le paiement du loyer augmente leur insécurité financière et ils peuvent se retrouver à la rue avec leurs meubles (quand ils en ont) avec peu de préavis. On peut ainsi être en logement et « sans domicile », si on applique de manière stricte la conception de Roy et Laberge. Peut-être faudrait-il dans ce cas abandonner les termes de « mal logé », de « sans-abri », de « sans domicile fixe » et d’« itinérant »     (équiva-lent contemporain du « vagabond ») et parler plutôt des « sans-domicile » dans le sens plein du terme, tel que défini par ces auteures ?

La spirale

Chacune des trajectoires racontées en entrevue se distingue des autres par sa ligne biographique dominante. La personne a été invitée à se présenter et l’entrevue devient, effectivement, une présentation de « soi ». Dans le cadre de l’intervention, ces personnes peuvent être régulièrement amenées à parler d’elles-mêmes, mais les intervenants qu’elles croisent ont rarement beaucoup de temps à leur consacrer et ont tendance à intervenir sur des aspects précis de ce qu’elles vivent – par exemple, pour le traitement d’un problème de santé ou l’admissibilité à un programme relevant de l’aide sociale. Nos entrevues ne s’inscrivaient pas, elles, dans le cadre d’une intervention. Il n’y avait donc ni enjeu de pouvoir, ni orientation vers une quelconque « porte de sortie ».

Chaque entrevue peut être vue comme une tentative pour se faire reconnaître comme une personne au centre de son histoire, d’expliquer les choix qui ont été faits, de donner sens à un parcours parsemé de ruptures, de rencontres problématiques, de rechutes et parfois d’éléments positifs. Tandis que certains répondants portent un regard critique sur les acteurs qui les entourent – agents d’aide sociale, intervenants sociaux, propriétaires de logement, employeurs, membres de leur famille – les tenant largement responsables de ce qu’ils vivent, d’autres assument une plus large part de responsabilité, attribuant, par exemple, leurs problèmes de santé mentale à leurs propres comportements excessifs au travail. Ils développent notamment une réflexion sur les problèmes de santé mentale qui se déclarent sournoisement, sans que l’on sache ce qui est en train d’arriver, sur la rage d’avoir travaillé comme un déchaîné pour finir en burn-out, sur la difficulté de survivre avec les montants accordés par l’aide sociale. Ils parlent de la pente « descendante », mais aussi de la possibilité de remonter la pente, sous certaines conditions, dont l’acceptation de soi et de ses limites.

On revendique surtout dans ces entrevues d’être reconnu comme un être humain à part entière, avec son histoire, ses besoins, ses problèmes de logement, d’alimentation, de santé, mais aussi avec ses compétences, sa capacité de contribuer à la société, de participer, de faire du bénévolat, de travailler ou d’être un parent comme les autres, le cas échéant. L’enquête suggère à la fois une diversité de profils et d’expériences derrière les étiquettes, mais aussi une convergence sur le plan des expériences de travail, des difficultés de logement, des regards subis, des problèmes d’alimentation, de l’isolement et de l’impact de ces facteurs cumulés sur la santé physique et mentale. Il y a une homogénéisation des parcours à travers le temps, produite, entre autres, par la stigmatisation et l’appauvrissement partagés. La survie peut devenir le principal enjeu et la transformation du « petit barème » d’assistance sociale en « plein barème », grâce au « papier du médecin », l’objectif à atteindre. En réaction à cette homogénéisation des conditions, la revendication d’être reconnu en tant qu’individu avec son histoire et son avenir devient plus pressante. Cet avenir, pour certains, peut se résumer à l’espoir de retrouver leur santé physique et mentale ou de se libérer de la toxicomanie. Au-delà des contraintes de santé, il y a la revendication d’être reçu, accepté, d’avoir sa place et de participer au « vivre-social ».

Parmi les acteurs qui les entourent, il y en a qui leur font cette place, qui les acceptent tels qu’ils sont, que ce soit des membres de leur famille, des amis ou des intervenants qui agissent de manière solidaire et compréhensive. Ils peuvent être appelés par leur nom, ressentir de la chaleur, de l’intérêt, de la préoccupation. Parfois, ces rencontres sont présentées comme décisives pour redresser des trajectoires qui étaient jusqu’alors « descendantes ». Elles témoignent de la puissance de ces rapports qui peuvent faire « exister » socialement par le biais de la reconnaissance. Si les rapports stigmatisants tendent à maintenir une personne dans la pauvreté, voire à aggraver sa situation, d’autres rapports peuvent améliorer cette situation. Il ne s’agit pas de « rétablir » la personne dans les rapports qu’elle a déjà vécus, mais d’« établir » d’autres types de rapports fondés sur la reconnaissance et le soutien. Pour une des personnes rencontrées, travailler comme bénévole dans un organisme qui fournit des repas à des familles dans le besoin lui permet d’espérer se libérer de la toxicomanie. Santé et reconnaissance sont ici intimement reliées. Personne parmi ces interviewés ne perd l’espoir que la tendance descendante de la spirale ne puisse un jour se stabiliser ou se mettre à « remonter tranquillement », si elle n’est pas déjà en train de le faire.

Itinérance, pauvreté et exclusion sociale : et si les pratiques m’étaient contées…

À l’intérieur même des institutions de santé et de services sociaux1, des approches innovatrices pour considérer les besoins des personnes itinérantes dans leur globalité (santé, bien-être, sécurité, faim, hébergement) se sont développées. Pour donner des réponses plus adéquates et mieux ciblées, des équipes itinérance ont été mises sur pied dans diverses régions du Québec (Montréal, Gatineau, Sherbrooke et Laval). Elles regroupent des médecins, des infirmières, des travailleurs sociaux, des organisateurs communautaires. Leur caractère innovateur tient à ce qu’il ne s’agit pas d’une structure de services imposée par le Ministère de la Santé et des Services sociaux, mais émerge d’une pratique qui a été bricolée, construite à partir de l’engagement et de la passion de plusieurs intervenants et gestionnaires. À travers la constitution d’une banque de récits de pratiques des équipes itinérance, ce projet de recherche, actuellement en démarrage, vise à améliorer la qualité et l’efficacité de leurs interventions, offrir un ressourcement continu aux intervenants et nommer, échanger et transférer des pratiques professionnelles en lien avec des savoirs spécifiques qui ont émergé au contact des populations itinérantes.

Réinventer les services

L’itinérance est associée à une grande vulnérabilité et constitue une préoccupation constante pour les intervenants de la santé. Cette population, difficilement accessible et souvent perçue comme étant réfractaire aux pratiques habituelles de soins, de traitements et de prévention, présente un bilan de santé bien inférieur à la moyenne de la population (Frankish, Hwang et Quantz, 2005; Harris, Mowbray et Solarz, 1994). Pourtant, malgré des besoins importants, ces personnes sont les moins bien desservies au niveau des services de santé, tant pour la prévention que pour l’intervention (Webb, 1998; Roy et al., 2006).

Les personnes itinérantes aux prises avec un problème de santé sont dans un double contexte d’incertitude, lié à la vie dans la rue et à la maladie. Quand on vit dans la rue, l’accès continu aux services et la mobilisation des ressources matérielles, physiques et relationnelles sont pratiquement impossibles (Roy et al., 2006). Cela transforme de façon importante, voire radicale, les représentations de la vie, les rapports interindividuels et sociaux. Dans un tel contexte, l’organisation des actions se fait selon des priorités mettant de l’avant la vulnérabilité des conditions de vie et la nécessité de survivre dans l’immédiat (manger, dormir, se désennuyer) ; l’organisation de la vie quotidienne et le suivi médical relèvent de l’exploit. Les problèmes de santé constituent une question importante qui nécessite une meilleure compréhension des perceptions et des stratégies déployées par les personnes en situation d’itinérance (Hurtubise et al.,2007, Wadd et al., 2006). C’est pour tenir compte de ces spécificités de la vie itinérante que des professionnels ont développé une pratique qui permet d’adapter, de transformer et de réinventer les services qui leur sont dédiés.

L’interface

L’expertise multidisciplinaire développée par les équipes itinérance est exceptionnelle, allant de la réponse à des demandes directes jusqu’au travail d’outreach, en passant par le maillage et le réseautage des ressources du réseau public et du milieu communautaire. Confrontées à de nouveaux défis (nouvelles figures de l’itinérance, problématiques de comorbidité, enjeux éthiques des suivis et des collaborations avec diverses instances) et désirant partager la richesse de leur expérience, les équipes et leurs membres se sont regroupés en un réseau québécois afin de chercher des réponses à leurs besoins de formation et de développer des recherches qui leur permettraient d’améliorer leur pratique.

La formule, d’abord apparue au CLSC des Faubourgs à Montréal, a ensuite été reprise dans diverses régions : à Gatineau, Sherbrooke et, plus récemment, à Laval. Les deux dernières équipes ont été mises sur pied grâce au programme IPAC2. Dans chacune des villes, l’expérience de l’équipe du CLSC des Faubourgs a été une source d’inspiration afin de repenser la responsabilité de l’État à l’égard des personnes itinérantes et de dispenser des services qui ne se limitent pas aux situations d’urgence. La caractéristique première de ces services est de se situer à l’interface des populations, des autres services publics (hôpitaux, services sociaux, santé publique), des organismes communautaires et des divers acteurs concernés par ces populations (police, municipalité, gouvernement provincial, propriétaires, commerçants, etc.). Les équipes itinérance exercent donc une forme de leadership « tranquille » dans le développement de pratiques adaptées, intersectorielles et multidisciplinaires pour améliorer la qualité de vie et la santé des personnes en situation d’itinérance.

Des témoins privilégiés

Ces équipes utilisent une multiplicité d’approches d’intervention, inspirées notamment de la littérature américaine (Grunberg, 1997). Ces approches ont été repensées et « ajustées » à divers contextes (grande, moyenne et petite villes), aux changements des caractéristiques de la clientèle (aggravation des problématiques, diversification des populations, nouvelles figures de l’itinérance); elles cherchent à prendre en compte et à s’adapter aux diverses conjonctures (crise de l’hébergement à la période de l’hiver, montée de l’intolérance et de l’insécurité dans la population, judiciarisation et criminalisation des pratiques d’occupation de l’espace public, discrimination par certaines institutions du réseau de santé). Au fil des ans, ces équipes ont construit une identité propre et développé une forte cohésion, où le travail de chacun est vu comme essentiel et complémentaire. On pourrait résumer les caractéristiques du travail de ces équipes de la manière suivante (McKeown et Plante, 2000, Denoncourt et al., 2007) : a) le dépistage proactif (outreach) qui cherche à rejoindre la personne là où elle est, c’est-à-dire dans les rues, les ressources, les espaces publics (parcs, métro) et semi-publics (hall d’immeuble, centre d’achats), dans l’objectif de bâtir un lien et d’assurer un suivi; b) le dépistage et la liaison intérieure (inreach), qui vise à développer les collaborations avec les autres professionnels au sein du CLSC et dans le réseau de la santé (par exemple avec le milieu hospitalier lorsque l’accessibilité aux urgences psychiatriques est problématique); c) le travail de liaison avec le milieu communautaire, qui favorise le développement d’un réseau de services en valorisant la complémentarité des ressources; d) la défense des droits et la protection des personnes, que ce soit à travers la dénonciation des abus, la sensibilisation à la discrimination ou l’assurance que les personnes puissent évoluer dans un environnement sécuritaire et salubre; e) la prévention de l’itinérance auprès des personnes qui sont inscrites dans des trajectoires susceptibles de leur faire vivre diverses ruptures qui pourraient les mener à la rue. Des études confirment que ce type d’approche permettrait d’améliorer de manière significative l’accessibilité aux services et le suivi de santé (Hwang et al., 2005, Daiski, 2005; Cunningham et al., 2007; Farell et al., 2000; Power et Attenborough, 2003), l’exercice des droits et l’amélioration de la condition économique (Chen et al., 2007).

Une fois implantées, les équipes deviennent des témoins privilégiés de l’itinérance dans leur région, tant auprès des médias, des élus, que des intervenants des réseaux publics et communautaires. Elles assument un leadership à la fois dans l’adaptation et le réseautage des services et dans le travail de sensibilisation et de concertation permettant de développer des réponses adaptées et durables. En lien avec des questionnements sur l’impact de leur pratique sur le bien-être des populations rejointes, ces équipes ont fait l’objet d’évaluations diverses, qui permettent d’établir leur pertinence et leur légitimité (Fournier et al., 2007). Certaines d’entre elles ont été reconnues pour leur caractère innovateur, tant au niveau régional que provincial. Constamment confrontées aux transformations du phénomène de l’itinérance et à la diversification des contextes, ces pratiques ne sont jamais figées dans un modèle ou une approche et évoluent au contact des populations.

Promouvoir la diversité

Le projet de recherche qui commence s’organise autour d’orientations théoriques et pédagogiques, soit l’analyse des pratiques professionnelles (Hurtubise et al., 1999)3, le besoin des intervenants d’être outillés dans leur réflexion et la nécessité de mieux cerner la spécificité et l’intérêt de pratiques innovantes qui pourront, à terme, inspirer d’autres ressources. Cette rencontre de la recherche et de l’intervention se traduit par la formulation d’un objectif commun, celui du développement d’un « savoir analyser », autant chez les praticiens que chez les chercheurs.

Plusieurs postulats orientent notre démarche. Tout d’abord, nous estimons que la diversité des équipes itinérance constitue une richesse qu’il faut promouvoir plutôt que de normaliser ou standardiser. Ensuite, ces pratiques s’appuient sur des référents implicites et des savoirs spécifiques que nous voulons valoriser, dans le sens développé par les créateurs de l’approche réflexive des pratiques professionnelles, qui affirment que les actions sont toujours porteuses de savoirs (Schön, 1996; Argyris, 1995; St Arnaud, 1995). De plus, les pratiques des équipes itinérance se caractérisent par une volonté de dire et de rendre visibles les actions posées. Nous supposons que cette volonté est liée à des besoins de formation, à la quête de légitimité et au potentiel de transfert de cette approche vers d’autres milieux4. Finalement, la réflexion sur la pratique fait partie du quotidien des professionnels et ce, sous des formes multiples. En effet, nous avons identifié, de manière non exhaustive, plusieurs espaces de réflexion sur la pratique : la réflexion au cas par cas, dans laquelle les intervenants se questionnent sur leur lecture d’une situation, le bien-fondé de leur action ou encore, leur compréhension de la dynamique; la réflexion sur leur engagement dans la pratique, sur la place de cette pratique dans leur trajectoire professionnelle et personnelle et sur les frontières à définir entre l’une et l’autre; la réflexion plus globale sur la pratique des équipes itinérance, sa pertinence, sa légitimité et ses limites.

Une approche réflexive

En tenant compte de ces divers espaces de réflexion nous voulons permettre aux intervenants des équipes itinérance: de regarder autrement leur pratique professionnelle; d’approfondir leur connaissance et leur compréhension de la pratique, entre autres par la discussion et la réflexion sur ses composantes théoriques, idéologiques et méthodologiques; d’identifier leurs référents implicites et par là-même, situer leur pratique par rapport à celle se déroulant dans leur équipe, dans les organismes, ou dans d’autres champs d’intervention; de saisir sa pertinence spécifique; d’entrer dans un processus d’analyse des pratiques professionnelles qu’ils pourront continuer à opérationnaliser seuls, en équipes ou en collectifs; de développer par tous ces points une culture réflexive qui pourra servir autant aux participants qu’au réseau dans son ensemble. Nous favorisons une approche contextualisée aux milieux et articulant la réflexion individuelle et collective, au niveau des individus, des équipes et de l’inter-équipe.

D’un point de vue méthodologique, le travail consiste à mettre en œuvre un dispositif de co-construction des récits de pratique (Hurtubise et al., 1999; Hurtubise et Laaroussi, 2001; St Arnaud, 1995). Pour ce faire, nous mobiliserons diverses techniques de production de récits (identification de situation typiques et marquantes, cueillette des informations, rédaction, validation et correction). Par la suite, les récits seront validés par l’ensemble des intervenants des équipes dans un double objectif de préciser et compléter le contenu des récits du point de vue de leur validité interne et de juger du caractère innovant de la pratique décrite et des possibilités de transfert dans un autre contexte.

Passagères

Une analyse de l’errance différenciée selon le sexe est essentielle pour comprendre et répondre aux besoins des femmes en situation d’itinérance. Tel est le constat fondé sur notre expérience à Passages, une ressource communautaire d’hébergement et d’insertion sociale pour les femmes de 18 à 30 ans en situation d’itinérance ou de grande précarité. La plupart des femmes qui franchissent les portes de notre organisme le font suite à la perte de leur logis, faute d’un revenu adéquat pour en retrouver un autre. Souvent, elles dépendaient du revenu de leur famille ou de leur conjoint pour survivre. Avant de frapper à notre porte, elles ont généralement été hébergées temporairement par des amis, des organismes communautaires ou de nouvelles fréquentations développées au fil de leurs pérégrinations. À leur arrivée à Passages, elles ont épuisé leurs ressources économiques ainsi que leur réseau social.

Invisibilité

Ce qui apparaît central dans l’expérience des femmes que nous accueillons, c’est que leur dépendance économique génère une plus grande difficulté à combler certains besoins fondamentaux tels que la nourriture et le logement. Des inégalités persistent entre les hommes et les femmes et ces dernières tendent à être désavantagées sur les plans économique et professionnel. La plupart des emplois à temps partiel et des emplois au salaire minimum sont occupés par des femmes, et une mère monoparentale sur deux vit sous le seuil de la pauvreté.

L’image de l’itinérance vécue par les femmes ne correspond pas à celle du mendiant qui dort sur des cartons dans la rue, ce qui contribue à leur invisibilité dans les portraits de l’itinérance. Une de leurs stratégies de survie est de trouver un endroit plus sécuritaire que la rue pour y « habiter ».  Elles se retrouvent donc parfois chez des gens qu’elles ne connaissent pas ou très peu, s’intègrent à un mode de vie qui n’est pas le leur et peuvent être conduites à accepter des échanges de nature sexuelle ou économique dans l’espoir de garder le peu de sécurité qu’elles ont. En général, ce type d’arrangement ne dure pas longtemps, les femmes en situation de survie étant souvent obligées de revenir à leur point de départ, c’est-à-dire à la rue ou, au mieux, dans les hébergements pour femmes. Malheureusement, elles sont souvent fragilisées par les expériences négatives qu’elles ont vécues lors de ces cohabitations telles que le vol, le stress des appartements surpeuplés, la consommation de drogues et la fatigue accumulée. Être conscient de la spécificité de leur trajectoire résidentielle permet de mieux comprendre les épreuves physiques et psychologiques vécues par les « passagères » et d’adapter nos interventions et services à leurs besoins.

Le cumul

Près d’une femme sur deux à Passages témoigne avoir été victime de violence au cours de sa vie. Que ces expériences fassent partie de leur passé ou de leur présent, elles hantent souvent leur vie et nuisent à leur capacité de se reconstruire sur de nouvelles bases. Certaines de ces expériences sont liées à leur situation d’errance. Ainsi, plus l’itinérance perdure dans le temps, plus ces femmes sont susceptibles de subir de la violence d’un « colocataire » de fortune ou de clients liés au marché de la drogue ou de la prostitution. Le fait d’être marginalisées les rend également susceptibles d’êtres victimes d’une violence institutionnelle telle que les abus de pouvoir des policiers ou le dénigrement dans les services hospitaliers. Ces femmes sont souvent fragilisées par le pouvoir destructeur de la violence familiale, conjugale ou sexuelle qu’elles ont vécue. Les conséquences sont variées, allant de la perte de l’estime de soi et l’isolement, au développement de problèmes de santé mentale, à l’abus de substances, au choc post-traumatique et à la désaffiliation. Ces éléments aggravent leur situation d’instabilité et rendent la sortie de la rue plus difficile. Le cumul de ces difficultés amène certaines femmes à « se désengager » d’elles-mêmes, à croire que ces problèmes sont insurmontables et que leur situation ne pourra jamais changer. Travailler dans ce contexte est difficile et requiert de mettre en place un accueil inconditionnel, d’accorder une place centrale à l’écoute active et de soutenir les femmes dans les petites comme dans les grandes décisions. Répondre aux besoins des femmes tout en les référant à des ressources spécialisées  (par exemple, au Centre d’aide et de lutte contre les agressions à caractère sexuel (CALACS) ou à des psychologues) est primordial car, au fil du temps, l’errance peut être à la source de maux beaucoup plus grands.

L’inquiétude

Lorsqu’on travaille auprès d’une clientèle féminine, la question des grossesses et des enfants prend une signification particulière. L’an dernier, 19% des résidentes avaient mené au moins une grossesse à terme au cours de leur vie et, au cours de cette même année, Passages a accueilli 31 femmes enceintes. La plupart d’entre elles ont perdu la garde de leur enfant. Celles qui souhaitent poursuivre leur grossesse savent qu’elles ont peu de chances de pouvoir élever leur enfant en raison de l’instabilité de leur situation. Une grande proportion des femmes accueillies à Passages ont vécu dans des familles marquées par l’alcoolisme, l’inceste ou la violence, ou ont été placées en institution, que ce soit en famille d’accueil ou en Centre Jeunesse. N’ayant eu aucun modèle familial stable, cumulant divers problèmes, elles sont à la fois témoins et actrices d’une reproduction de ce qu’elles ont vécu dans leur enfance. Pour elles, il n’y a pas plus grande  blessure ni plus grande souffrance que celle d’avoir dû abandonner leur enfant et de vivre avec l’inquiétude de ce qui lui arrivera. Au quotidien, on perçoit chez ces femmes un sentiment de honte et de peine, faisant vivre à leurs enfants ce qu’elles ont elles-mêmes vécu.

Pour celles qui ont la garde de leurs enfants, la stigmatisation et les préjugés tenaces font en sorte qu’elles craignent constamment de se les voir retirer, leurs compétences parentales étant surveillées et évaluées par les différentes institutions comme la Direction de la Protection de la Jeunesse et le milieu hospitalier, ainsi que par la population en général. Qui peut croire qu’une mère « punk » a de bonnes valeurs ? Qui pense qu’on peut réussir à bien éduquer son enfant en ayant pour seul revenu les prestations d’aide sociale ? Dans certains cas, de jeunes mères se rendront jusqu’à la limite de leurs ressources personnelles avant de demander de l’aide, se mettant elles-mêmes ainsi que leurs enfants dans des positions financières, matérielles et émotives difficiles à supporter. Cela est particulièrement le cas de mères monoparentales ou subissant de la violence de la part de leur conjoint, plusieurs d’entre elles supportant la privation, la violence, l’insécurité résidentielle ou monétaire, par crainte de se faire retirer la garde de leurs enfants.

L’autre chose

Passages a pour mission d’être une alternative à la rue et à l’exclusion sociale des femmes. L’organisme, qui existe depuis maintenant 25 ans, offre un lieu d’accueil et d’hébergement pour panser leurs blessures et améliorer leurs conditions de vie, de santé et de sécurité. L’équipe de travail prend le temps de s’occuper d’elles tant physiquement qu’émotionnellement et leur permet de se découvrir des qualités et habilités qui leur serviront à entrevoir l’avenir sous un jour meilleur. Les approches préconisées sont l’empowerment et la réduction des risques liés aux choix faits par les femmes en situation d’itinérance.

Au fil des années, Passages a grandi et différents volets se sont ajoutés à la mission initiale. Le service d’hébergement permet à 16 femmes d’avoir un toit et du soutien pour quelques jours, semaines ou mois. Dans l’organisme, les femmes peuvent aussi trouver un espace pour créer, réfléchir, se faire entendre et s’impliquer dans la communauté, à travers le volet d’insertion sociale. Finalement, celles qui le désirent peuvent expérimenter la vie en appartement. Le soutien communautaire permet à chacune d’elles de développer les habiletés nécessaires pour se stabiliser et se maintenir en logement de façon permanente.

Au fil du temps, la réalité vécue par les femmes qui fréquentent l’organisme s’est complexifiée. Les problèmes de santé mentale sont plus lourds. Les femmes viennent aussi de milieux ethnoculturels diversifiés et, parmi elles, certaines sont sans-papiers. Pour cela, il est important d’adopter une vision singulière de la réalité vécue par chacune de ces femmes, de manière à travailler sur les éléments d’ordre individuel qui ont un impact négatif sur leur vie. Cependant, il faut également avoir en tête les facteurs structurels qui rendent difficile leur passage vers « autre chose ». Comme tout groupe marginalisé, les femmes en situation d’itinérance ont des spécificités dont il faut tenir compte pour les soutenir adéquatement, les accompagner dans l’amélioration de leurs conditions de vie, de santé et de sécurité et, éventuellement, travailler avec elles à mettre fin à leur itinérance.