Rapprocher les univers : le spectacle-intervention

« Faites n’importe quoi, donnez-moi la main, c’est tout c’qui compte, c’est vous, c’est votre joie qui met mon âme au monde. » Geneviève Morissette

Qu’est-ce qu’un spectacle-intervention ? Il s’agit d’un renversement des concepts de spectacle et d’intervention, en ce sens que le public participe au travail de création de l’artiste et que le « public-cible » devient un « public-intervenant » à travers le partage de ses raisons de vivre. C’est un spectacle où la puissance évocatrice de la musique et de la chanson est utilisée pour faciliter une session de discussion de groupe sur des thèmes sensibles. Cet article vise à rendre compte de cette forme d’intervention, en partageant les étapes de son déroulement et en ouvrant la réflexion sur ses retombées cliniques. L’article se fonde essentiellement sur l’expérience du spectacle-intervention en prévention du suicide qui s’est déroulée récemment au Centre d’hébergement du centre-ville de Montréal (CHCVM), mais il inclut aussi des références à des expériences semblables ayant eu cours à l’établissement de détention féminin Maison Tanguay et au Collège Ahuntsic.

Rencontre

L’innovation consiste souvent à rapprocher des univers qui sont normalement éloignés (Dyer et al., 2009). Le concept de « spectacle-intervention » est né de la rencontre entre le milieu de l’intervention sociale et celui de la chanson, rencontre personnifiée par Geneviève Morissette2, auteure-compositrice-interprète, et moi-même, Pierre-Luc Lupien, agent de recherche au CREMIS, terminant une maîtrise en sociologie sur le thème de la santé mentale et de l’itinérance. C’est dans le cadre du lancement de la chanson officielle de la 22e semaine de prévention du suicide (région de Montréal), que j’avais lancé l’idée à Geneviève d’organiser un spectacle de dévoilement en prison, destiné aux femmes incarcérées, population considérée à haut risque suicidaire. J’étais inspiré par l’exemple du chanteur populaire américain Johnny Cash qui avait réalisé une tournée en prison dans les années 60. Celui-ci avait alors interprété et adapté des chansons de détenus des différents établissements qu’il visitait. De là ma suggestion que Geneviève puisse adapter en chanson le texte d’une femme incarcérée et suivre les pas du légendaire homme en noir. Ayant une certaine expérience du théâtre d’intervention, j’avais aussi proposé que le spectacle soit suivi d’échanges avec le public sur le contenu de la chanson. Cette idée avait gagné nos collaborateurs, en premier lieu, Geneviève. Il fallait maintenant la concrétiser.

Le lendemain, je pris mon courage à deux mains et me résolus à appeler les responsables de l’établissement de détention Maison Tanguay. Ils ont aussitôt été séduits par notre idée. C’est à ce moment que commença notre première expérience de spectacle-intervention, pour lequel nous n’avions pas encore de nom. Cette première expérience eut des résultats qui dépassèrent nos attentes.

Accoucher

Au fil des expériences, il est devenu clair qu’un spectacle-intervention n’est pas seulement une performance musicale, même si celle-ci occupe une place centrale, mais qu’il s’agit d’une véritable démarche participative.

La démarche débute avec la sollicitation des participants potentiels. Le succès de cette étape dépend de l’implication des intervenants du milieu qui savent rejoindre les personnes et propager l’intérêt pour le projet. Pour ce qui est de l’expérience en centre d’hébergement, il ne suffisait pas d’annoncer et de solliciter des textes, mais aussi d’aider les personnes dont les handicaps compliquent l’expression verbale ou l’acte d’écrire. Suzanne Malo, psychologue et membre du comité de prévention du suicide du CSSS Jeanne-Mance, explique que la plupart d’entre elles ne peuvent écrire par elles-mêmes et qu’elle leur a offert un soutien pour la transcription de leurs idées. Certains textes et poèmes avaient déjà été rédigés et travaillés par des résidents du CHCVM dans le cadre du projet « Le printemps des poètes », piloté par Lynne Landry, psychologue spécialiste en activités cliniques. Comme ce matériel abordait souvent diverses raisons de vivre, Suzanne a demandé aux résidents l’autorisation que leurs écrits soient utilisés pour inspirer la création d’une chanson dans le cadre du projet de spectacle-atelier. Tous ont été d’accord, d’autant plus que cela donnait une deuxième vie à leurs textes.3

Au stade de la sollicitation, les personnes partagent leurs motivations à participer. Cela nous a permis de constater que chaque milieu présente des motivations différentes à se prêter au processus. En prison, on ressentait qu’il existait un besoin de manifester de la solidarité entre détenues, entre « filles du même secteur », alors qu’en milieu d’hébergement, c’était plutôt le besoin de se sentir utile aux autres. Suzanne rapporte que la principale motivation des participants était de venir en aide à d’autres personnes pouvant vivre des situations de découragement, en leur partageant leurs raisons de vivre.

La démarche entamée par la sollicitation est suivie d’une étape créative pendant laquelle s’organisent des rencontres entre l’artiste et les participants du milieu considérés comme des paroliers à part entière. Dans le cas de la première expérience à la Maison Tanguay, le spectacle avait été précédé par plusieurs visites de l’artiste auprès de la parolière de la chanson. Geneviève résume ainsi sa conception de la démarche de rencontre : « Pour moi, les personnes sont très importantes, les rencontres font partie de la démarche artistique des spectacle-interventions. Il faut que je sente ce qu’ils sont, que je sache un peu leur vie, pour pouvoir accoucher d’une chanson qui va les rejoindre et qui va vraiment les représenter. Ça fait partie de ma responsabilité sociale. »

Tisser des liens

Les rencontres permettent de tisser des liens forts entre l’artiste et les personnes du milieu. Elles permettent aussi à l’artiste de mieux s’imprégner du milieu et de mieux comprendre la réalité de son auditoire. Pour ce qui est du spectacle au centre d’hébergement, l’artiste avait visité à deux reprises les résidents qui avaient soumis des textes. À cet égard, Suzanne souligne : « La richesse de Geneviève dans cela, c’est que lorsque je l’ai appelée, elle m’a dit « pour moi ce n’est pas un problème. J’ai une formation en écriture de chansons alors je vais partir du contenu et je vais l’écrire la chanson. » Ça, c’était quelque chose de magique entre ce qu’ils pouvaient offrir et ce qu’elle pouvait faire avec ça. » C’est donc à partir de ce matériel et des rencontres avec les résidents, que l’artiste est parvenue à créer une chanson. Suzanne relate comment Geneviève a su établir le contact avec les résidents. Elle donne l’exemple d’une jeune résidente ayant de graves problèmes d’élocution et communiquant plus facilement par les yeux que par la parole :

« Elle a été capable de décoder les mots de cette résidente, ce qui n’est pas évident dans une première rencontre. Toutes ces rencontres ont été de beaux moments pour créer la chanson et puis mettre toute l’émotion qu’il y a dans la chanson. Geneviève ne l’a pas inventé, elle ne l’a vraiment pas inventé, c’était tellement clair pour moi qu’elle l’a ressentie cette émotion-là. Je l’ai vu à travers la rencontre et puis une fois qu’elle a écrit sa chanson. Elle m’a dit qu’elle avait besoin de revenir pour revoir certains des résidents pour s’assurer que ce qu’elle avait ressenti et ce qu’elle avait voulu mettre en mots tombent dans le bon ton et qu’elle ne soit pas passée à côté. »

Pour donner une idée de l’influence de ces rencontres, cette résidente avait écrit dans son texte : « Même si j’ai de la misère à parler, j’ai toutes mes idées et je peux répéter pour être bien comprise dans tout ce que je vis, j’ai de la patience en maudit…  Autour de moi, on dit que je parle avec les yeux. » Dans la chanson « Je ferais n’importe quoi », cela se traduit par :

« Moi, je ferais n’importe quoi
Pour entendre ce que vos yeux racontent

Je donnerais toute ma voix
Pour mettre vos mots au monde »

Fondée sur le matériel et les rencontres avec les participants, la démarche culmine ensuite avec la prestation, moment chargé en émotions, notamment en raison de la profondeur des liens qui se sont noués entre les co-créateurs de la chanson. Au moment où Geneviève est entrée en scène dans la grande salle du centre d’hébergement, les résidents la connaissaient déjà bien. Le public était fébrile à l’idée d’entendre leur chanson. Sur son blog4, Geneviève avait écrit aussitôt après sa prestation :

« Un spectacle-intervention, c’est un show mais pas un show, c’est une intervention mais pas une intervention. C’est un peu magique. On ne peut pas l’expliquer ! On dirait que je ne chante pas de la même manière. Je ne chante pas juste pour moi. Je deviens leur voix. J’entre dans leurs vies comme un acte presqu’indiscret. J’ai l’impression de faire partie d’un tout. Comme si je participais à recoller nos corps éparpillés. Je me rappelle de Sylvie, de ses yeux lumineux comme une enfant, de la madame en avant de moi qui passait des commentaires pendant le show, qui trouvait que j’avais une belle robe et qui me le disait spontanément au milieu du show, de les voir touchés quand je nomme leurs noms. »

Il n’y a pas que la chanson qui a su rejoindre le public. Selon Jean-Pierre Dubé, coordonnateur professionnel au CSSS-Jeanne-Mance, membre du comité de prévention du suicide, le répertoire de la jeune artiste avait aussi bien joué son rôle : « Le choix des chansons venait toucher le public, par exemple, le besoin de crier. Je me disais quand tu vis des limitations et que tu retiens ça depuis longtemps… » La prestation est conçue par l’artiste pour passer à travers une variété d’émotions, à travers le rire, les chants, les pleurs.

Raisons de vivre

La prestation s’enchaîne avec une période d’échanges permettant le partage des émotions suscitées par la musique et les paroles. Selon Anne Villeneuve, psychologue au collège Ahuntsic, l’intérêt de la formule « spectacle-intervention » tient au fait que la musique favorise les échanges autour d’enjeux difficiles à aborder autrement : « Comme si la musique, criante de vérité, adoucissait un sujet souvent lourd à aborder. La musique permet aussi de s’arrêter, d’écouter et créer une ouverture chez le spectateur, ce qui le rend plus disponible à l’animation qui suit. »

Cela dit, en raison de l’émotivité libérée par la prestation, il importe que l’animateur en soit un d’expérience. Dans le cadre des spectacles-interventions en prévention du suicide, l’animation fut assumée par Philippe Angers, intervenant de Suicide-Action Montréal, ayant une longue expérience clinique en intervention auprès de personnes en situation de crise suicidaire : « Quand tu amènes de l’art dans une conférence, c’est que tu veux toucher la fibre sensitive. Après il faut être capable de récupérer, il y a une certaine transition dans le bon timing, de la bonne façon. » Philippe préconise d’établir un contact individuel avec les membres du public lorsque la situation le permet : « Je pense que c’est un des ingrédients de succès. Ça contribue à faciliter les discussions par la suite. Le deuxième objectif, ça me permettait de voir qui avait plus ou moins de difficulté à communiquer. » Habitué des conférences classiques, Philippe explique que la particularité de l’animation des discussions tient dans la réciprocité des échanges et qu’il doit se mettre en position de recevoir ce que les gens vont apporter.

Étant conçue sur mesure avec le public, la démarche de spectacle-intervention permet d’explorer les valeurs et les raisons de vivre propres à des populations spécifiques. Philippe remarque la prédominance de certains thèmes propres aux résidents hébergés  comme la foi, la vie au présent et la reconnaissance comme personne à part entière :

« La foi, pour d’autres, c’est avoir confiance, avoir de l’espoir, l’importance de la religion, Jésus, j’ai entendu ça. La deuxième en importance, c’était de vivre la vie au jour le jour, d’être dans le présent, d’être dans des bonheurs simples. Cette dimension de prendre une journée à la fois. Et le troisième thème, le fait d’être reconnu, parfois, il faut du temps pour être entendu, reconnu, pour être utile.»

Il synthétise leurs prises de parole en une seule phrase par rapport au thème des raisons de vivre : la vie est dure, mais la vie est belle. Leurs interventions recoupent leurs motivations de départ. Philippe reconfirme que  « ce qui a motivé les gens à écrire un texte, c’est de sentir qu’il pourrait influencer d’autres personnes qui sont déprimées en leur partageant leurs raisons de vivre. »

L’après-spectacle

Une fois la prestation terminée, comme beaucoup d’émotions peuvent rester en suspens, il importe de relayer le public à un intervenant du milieu pour assurer le suivi à plus long terme. Il s’agit de la condition sine qua non avant de réaliser un spectacle-intervention. Il importe aussi de prolonger l’évènement à travers la production de souvenirs tangibles. En ce qui concerne l’expérience en hébergement, il est prévu de produire un enregistrement de la chanson et un recueil avec les textes des participants. Suzanne explique que ce matériel sera destiné aux résidents, mais que les intervenants pourront aussi y avoir accès via le site internet du CSSS, afin d’enrichir leur pratique par le biais des mots illustrant la résilience de personnes hébergées vivant avec des handicaps :

« Comme intervenant, quand tu es devant quelqu’un qui est en vécu de pertes, ça te questionne. […] Tu peux facilement te dire :  » Moi si j’étais dans cette situation-là, pas sûr que je trouverais des raisons de vivre. » Il y a des risques que l’intervenant ressente l’impuissance du résident ou de la personne qu’il veut aider, qu’il finisse par porter cette impuissance-là et qu’elle le menotte. »

En plus de rejoindre les intervenants, il est possible que la couverture médiatique5 de l’évènement ait eu des effets sur le grand public. Suzanne remarque à ce propos : « Présenter des personnes avec des handicaps sévères avec des raisons de vivre. La première image d’une femme avec des atteintes motrices marquées s’exprimant avec un tableau de communication était frappante. Sans dire que ça change les mentalités, c’était une présentation positive. »

Retournement

Parti d’une simple association d’idées, le concept de spectacle-intervention s’est progressivement systématisé. Il s’est précisé grâce aux connaissances obtenues par l’expérience. Les différents publics ont conservé une forte impression de la démarche. En deux ans, ce concept a généré beaucoup d’engouement de la part des personnes concernées, des intervenants, des directions d’établissement et même des médias. En dépit d’études cliniques, il semble que l’approche produit des impacts positifs sur les personnes concernées, mais aussi sur les autres acteurs impliqués, qui reçoivent des outils de la part de ceux qu’ils désirent soutenir. Cela rappelle la chanson de Geneviève qui se conclut par un retournement de situation, quand l’aidant se trouve aidé par les personnes qu’il voulait soutenir :

« Faites n’importe quoi, donnez-moi la main, c’est tout ce qui compte. C’est vous, c’est votre joie, qui met mon âme au monde »

À l’école de l’ethno-théâtre : « Dans l’fond-là… »

Quelques chaises plus ou moins solides sont dispersées dans la pièce et la réflexion dans le grand miroir donne une fausse impression de grandeur au local vide. Les néons crépitent, la petite fenêtre du semi-sous-sol ne suffisant pas à éclairer la classe. Dans quelques minutes, une aventure commencera et prendra forme ici-même, dans le local de danse inutilisé de l’École secondaire Jeanne-Mance.1

La cloche sonne. Les derniers membres du groupe font leur entrée et prennent place dans le cercle de chaises déjà installé au centre du local de danse. Ils se regardent. Ils me regardent. C’est notre premier contact en tant que groupe. Après une série de rencontres en sous-groupes et en individuel, ce sont eux qui ont manifesté le plus grand intérêt à faire partie de l’aventure. Ils sont huit, entre 15 et 18 ans. Leur regard est fougueux et défiant, un peu méfiant et incertain. Ils sont là par désir de prendre la parole, de jeter à la face du monde ce qu’ils ont vécu et vivent encore en tant qu’élèves dits « à problèmes », mais aussi… pour manquer un cours par semaine pour faire du théâtre ! Sept mois plus tard, ils riront de cette raison et déclareront fièrement devant une salle comble lors du spectacle que jamais ils n’auraient cru se rendre au bout d’un tel projet.

Je leur explique que la méthode qui sera employée se nomme de l’ethno-théâtre2 thérapie, méthode qui allie la dramathérapie3 à la recherche. Il s’agit donc d’une synthèse entre les sciences sociales (ethnographie4), les arts de la scène (théâtre) et la thérapie. À travers un processus de dramathérapie, ils auront l’occasion d’explorer leur vécu, leur vision du monde ainsi que leur rapport à soi et à autrui. Ils pourront mettre des mots et des images sur ce qui les préoccupe et ce qui les définit. Dans un climat de confiance et de sécurité, ils entreront en relation avec les autres membres du groupe et développeront leur capacité à travailler en équipe, à prendre des responsabilités et à faire des choix. Ils seront considérés comme des « co-chercheurs », car ils se questionneront sur leur identité comme individus, comme groupe et comme membres de la société. Ils chercheront à identifier leur rapport aux différentes cultures d’appartenance qu’ils portent en eux et qu’ils rencontrent à la maison, à l’école et dans la rue. Ils seront les experts et j’agirai à titre de guide durant le processus de recherche et de création. Pas un mot, pas un froncement de sourcil de leur part.

Les résultats de leur recherche seront traduits en une pièce de théâtre qu’ils écriront, mettront en scène et joueront devant un public cible, composé de parents, amis, élèves, enseignants, directeurs et intervenants. À la suite des représentations, ils participeront à un retour avec le public, puis entre eux et moi. Ils seront libres de quitter le projet à tout moment, sans que cela n’ait d’impact sur les services dont ils bénéficient à l’école.

Les élèves me regardent toujours et se lancent entre eux des regards à la volée. Je me demande ce qu’ils se disent intérieurement. À ce stade-ci, je ne peux qu’imaginer ce qu’ils ont vécu et je me demande s’il sera possible de créer le lien de confiance thérapeutique nécessaire pour mener à terme un projet aussi exigeant sur le plan de l’investissement personnel.

Étonnement

Quelques rencontres se déroulent ; nous faisons des exercices de dramathérapie qui amènent les jeunes à découvrir leurs ressemblances et leurs différences puis, tranquillement, à partager leurs histoires. Nous portons tous plusieurs histoires en nous. Quelles histoires portent-ils, ces élèves qualifiés de « démotivés », « à risque de décrochage », « délinquants », « apathiques » ou « confrontants » ? La question leur est posée. Après un temps, Jean-Guy prend la parole :

« Parce que je niaisais tout le temps avant, bien maintenant, quand je dis quelque chose de sérieux, les gens ne savent pas si je niaise ou pas. Je fais des speechs à mon équipe de football des fois puis les gens sont comme « ha ha ha ! », mais tu sais, je suis sérieux-là. »

Rebeka enchaîne au sujet des personnes qui croient qu’elle « se fout de tout » : « Mais quand je veux vraiment quelque chose, je ne m’en fous pas. » La discussion continue, embryon d’un tableau que nous appellerons « Les perceptions » dans notre production finale.

Au fil des sessions de dramathérapie, des scènes émergent, leur parole prend forme. Le mois de février arrive et nous faisons une première présentation des scènes créées jusqu’à présent, une étape nommée « validation5 » en ethno-théâtre thérapie. Les élèves choisissent leur public cible, c’est-à-dire les personnes qui seront invitées à venir les écouter, les regarder et leur donner une rétroaction pour la suite du processus. Nous voulons savoir, en tant que chercheurs, si notre création parle, si elle ouvre le dialogue et permet au public de se reconnaître et de réfléchir au vécu représenté. Le soir de la validation, deux jeunes sont absents. Je me retrouve donc à jouer aux côtés des participants. La réaction est positive, les commentaires reflètent la surprise et l’étonnement du public présent. Paul s’empresse de dire que « c’est pas fini! », et William, d’ajouter : « Ouais, c’était rien ça! ». Tous sourient et la fierté se lit sur leurs visages ; ils prennent conscience que leur travail a porté fruit.

Motivation

Ces jeunes peuvent être qualifiés d’insaisissables. En fait, c’est souvent l’impression que les adultes les côtoyant ont d’eux. Qu’ils soient exubérants ou passifs, leur comportement est confrontant ; rien ne semble les rejoindre, les accrocher et les stimuler à changer ou, au contraire, tout semble les faire exploser. Ils s’absentent de l’école, accumulent les retards, sont en classe mais n’écoutent pas ou, encore, ils défient l’autorité et se font expulser. Sous les hochements de tête approbateurs de ses coéquipiers, Samy a même déclaré dans une des dernières rencontres qu’il n’y croyait pas au début : « Mais sérieusement, j’ai jamais pensé que je réussirais à faire du théâtre comme ça, devant du monde. »

Ryan et Deci (2000, 2008) parlent de la motivation et des facteurs de soutien nécessaires pour que celle-ci se développe et perdure dans le temps. Ils parlent notamment de trois besoins psychologiques de base qui, s’ils sont soutenus, favorisent la santé psychologique et émotionnelle. Ces trois facteurs sont les besoins d’autonomie, de compétence et d’appartenance. Ils ont aussi remarqué que si ces besoins sont soutenus dans divers contextes, que ce soit au travail, à l’école ou en thérapie, la motivation et la persévérance augmentent.

Dans ce projet de sept mois ayant mené à la présentation du spectacle « Dans l’fond-là… », ces trois facteurs de soutien psychologique ont fait partie du processus. Plus encore, ils semblent incontournables pour que l’ethno-théâtre thérapie puisse remplir ses missions de prise de parole authentique, de recherche et de thérapie.

« Notre » projet

Le premier facteur, celui de l’autonomie, fait référence au désir et au sentiment de vouloir quelque chose indépendamment de ce que pense l’autre. Il est aussi lié au sentiment de faire un choix personnel en concordance avec ses propres désirs, idées et ambitions. Dans le cadre du projet à l’école secondaire Jeanne-Mance, le besoin d’autonomie chez les jeunes a évolué au fil du temps. Au tout début, les participants ont été recrutés sur une base volontaire, mais un incitatif les poussait aussi à s’associer au projet, celui de manquer un cours par semaine. La source de motivation était alors extrinsèque (Ryan et Deci, 2000; Gagné et Deci, 2005).

Par exemple, bien que j’aie proposé qu’une deuxième rencontre se tienne le mercredi soir après l’école, il n’en était pas question pour les élèves. Pourquoi prendraient-ils de leur précieux temps pour venir travailler sur « mon » projet ? Cependant, après quelques semaines, les participants ont proposé par eux-mêmes de se rencontrer en dehors des heures de cours. À ce stade, la motivation était devenue plus intrinsèque. Le projet n’était plus guère le « mien », mais le « nôtre ». Les élèves souhaitaient travailler davantage sur leur pièce en vue de la validation et des représentations finales. L’important, selon la théorie de l’auto-détermination, était que cette décision provienne d’eux, que ce soit leur choix.

Assurance

Le second besoin décrit par Ryan et Deci est celui de la compétence, qu’ils définissent comme le sentiment de réussite et le fait d’accomplir des tâches par soi-même. Cela fait aussi référence au sentiment de confiance en soi, qui permet de proposer de prendre des responsabilités ou d’accepter celles qui nous sont confiées. Lorsque Rebeka a proposé au groupe de se charger de trouver les costumes pour tout le monde, elle s’affirmait dans son sentiment de compétence, lequel s’est vu soutenu par le groupe qui accepta de lui confier cette tâche, et par moi-même, qui lui fis confiance en lui donnant de l’argent pour faire les achats en dehors des heures de cours, par elle-même.

Un autre exemple illustrant l’importance du sentiment de compétence est lorsque j’ai expliqué aux participants qu’il y aurait un retour avec le public suite aux représentations. Ils se sont d’abord montrés sceptiques, puis ce sentiment a fait place à des protestations lorsque je leur ai dit qu’ils seraient responsables des discussions. Ils me demandèrent de le faire à leur place, prétextant qu’ils ne savaient pas comment s’y prendre. Comme nous étions au tout début du processus, ne voulant pas les décourager, j’ai donc accepté de diriger les retours à condition qu’ils soient avec moi sur scène pour répondre aux questions. Le marché conclu n’a pourtant pas tenu la route. Le moment venu, lors des retours avec le public, les élèves choisirent leur médiateur et répondirent aux questions avec éloquence. William soutint que : « Ça sensibilise les adultes et ça touche les élèves parce qu’ils se reconnaissent. On est conscient qu’il n’y a pas juste nous qui le vivons. D’où l’idée des masques. On ne montre pas vraiment notre vrai visage quand on va à l’école. On ne sait pas ce que l’autre vit, les autres ne savent pas ce qu’on vit. »

Paul ajouta l’apport personnel d’un tel engagement : « Ça a changé mon point de vue des élèves parce que tu sais, moi, j’ai eu un parcours scolaire assez chaotique-là, puis j’ai eu la réalisation que je n’étais pas le seul à vivre ces affaires-là puis à passer par ça. Puis ça m’a ouvert les yeux disons. »

J’étais assise sur scène avec eux, les regardant, admirative devant tant d’ouverture, de confiance et d’assurance. Ils n’avaient pas besoin de moi et ils le savaient.

En-dehors des murs

Le troisième besoin, celui du sentiment d’appartenance, est associé au fait de faire partie d’un groupe ou d’une culture et de s’y identifier. Cela apparaît généralement lorsqu’on entretient des relations significatives avec autrui. Dans ce cas-ci, sur les sept participants ayant terminé le projet, seulement deux duos se connaissaient avant de commencer. Pour certains, le fait de rencontrer de nouvelles personnes fut un incitatif, alors que pour d’autres, ce fut un apprivoisement lent et prudent. Lors d’un exercice de dramathérapie, à la suite des présentations, j’ai demandé aux jeunes de se remémorer la première rencontre. Ils devaient ensuite se positionner dans le local, avec une certaine distance entre les uns et les autres, ainsi qu’une posture et un regard qui représentaient leur sentiment lors du premier contact avec le groupe. Après un temps, ils prirent place. Un participant était caché sous une table, recroquevillé. Un autre dans un coin scrutait les visages de chacun. D’autres étaient le long d’un mur, assis ou debout, toisant du regard chaque participant. Un autre encore était assis au centre, sur une chaise, indifférent aux regards des autres. Lorsque je leur demandai de partager ce à quoi ils pensaient, la plupart se dirent méfiants ou incertains. Victor affirma même avoir été sceptique au début :

« On a su dealer avec, puis sérieusement, je ne parle pas juste de moi, je suis fier de tout le monde. Parce que je pensais que ça allait être « foirage » par ici, « foirage » par là, mais au contraire, j’étais surpris de l’équipe en particulier. »

De retour en cercle, les élèves échangèrent sur le chemin parcouru depuis ce premier contact. Ils étaient stupéfaits et fiers d’avoir surmonté ces préjugés. Ils se sentaient plus tolérants et étaient heureux d’avoir pu côtoyer des personnes auxquelles ils n’auraient jamais parlé, n’eût été de ce projet. Jeanne confia que :

« C’est sûr, à beaucoup de niveaux, on ne se rejoint pas puis on n’est pas pareils, on pense pas de la même façon, mais avec ce show-là, ça a réussi à nous réunir autour d’une seule et même chose. Parce qu’on a réalisé qu’à certains points, on se rejoignait quelque part. »

Maintenant, si l’un d’entre eux avait un problème à l’école, il serait certain d’avoir l’appui de ses coéquipiers, même s’ils ne se côtoyaient pas dans le même groupe d’amis. L’appartenance au groupe d’ethno-théâtre thérapie et les relations significatives créées s’étaient répandues en dehors des murs de notre petit local de danse.6