Pour Henri Dorvil

Commençons notre hommage en nous employant à comprendre la spécificité de la démarche intellectuelle d’Henri, comme première boussole. Logeons-nous au plus près de ses textes pour sentir d’où il parlait.

« La déviance réside non seulement dans le comportement étiqueté mais aussi dans la réaction du système immunitaire social. L’acceptation du malade mental plonge ses racines dans tout ce que l’Occident a inventé en termes d’entraide communautaire. Cela s’énonce ainsi : « Qu’est-ce que je peux faire pour le bien de… Mon enfant, mes parents… Mon ami, mon concitoyen…»… Dans ces conditions humaines : l’éloge de la folie deviendra tout simplement l’éloge de la différence. Pour l’avènement d’une société plurielle. » (1987, p. 64)
C’est sur ces mots qu’Henri Dorvil achève un article en 1987, dévoilant l’immense attention qu’il porte aux moindres gestes des uns et des autres, à ceux des travailleurs sociaux, et aussi aux siens, envers autrui. Dans « La tolérance de la communauté à l’égard du malade mental » (1987), sans doute l’un de ses premiers textes, il raconte l’Annonciation, un village qui reçoit dans son enceinte le plus fort contingent de patients. Il compte à cette époque 1042 habitants, et l’hôpital des Laurentides, situé dans la même commune, 778 patients.

C’est de ses années dans ce village de fous, qui devient l’objet de sa maîtrise, puis de sa thèse et de nombreux articles, qu’Henri – je crois ! – tire ses convictions sur les discriminations et aiguise son sens de l’observation. Une attention que j’ai sentie dès notre première rencontre en 1986 à l’UQAM, puis en 1990, et plus tard en 2005. Une attention liée à une disponibilité d’esprit en tant qu’observateur du monde. Une immense présence, une forte attente et un grand désir de partager. Un ami d’une discrétion rare, toujours à l’affût. C’est ce que je retiens d’Henri.

Cette immense disponibilité vient donc de son expérience dans ce site unique au Québec, ce « village de fou » qu’est l’Annonciation, un village étrange à l’image de Saint-Alban en Lozère ou de Bonneval en Eure et Loire dans les mêmes années en France. L’Annonciation, une fois anonymisé, est devenu Berceauville. N’est-ce pas un joli nom, apaisant, invitant à la paix ?
Berceauville.

Cette expérience du travail social, de l’observation d’un milieu, de l’intervention pour rapprocher les deux bords de la société, le confirme dans de hautes convictions. Comme une leçon de vie : « Faut-il le redire à nouveau ? Les quartiers populaires, les quartiers où la vie communautaire est à l’honneur, les quartiers à forte concentration d’immigrants sont plus réceptifs à la vie du malade mental en société. » (ibid., p. 63)

C’est ainsi qu’Henri Dorvil débute ses notations sur la tolérance et l’intolérance des milieux sociaux envers la folie. Ces très nombreuses notations font de lui un véritable ethnographe, doublé d’un sociologue qui prend distance, interroge le temps court, le temps long et les continuités.
« C’était tout un événement, au début des années 60, de regarder passer dans la très étroite rue principale du village de l’Annonciation, plusieurs convois d’autobus amenant les patients à l’hôpital. La population épiait à travers les persiennes. La frayeur était à son comble lorsque les autobus venaient de l’aile psychiatrique de la prison de Bordeaux. Ils étaient précédés et suivis de voitures de la Sûreté du Québec – à cette époque la police provinciale, la fameuse P. P. disait : « il ne faut pas qu’ils s’échappent ceux-là ! » témoignent les édiles municipaux, aujourd’hui à la retraite. Le désordre entrait au village, l’insécurité était à la hausse. L’intolérance était telle qu’une requête en bonne et due forme du conseil municipal fut acheminée au gouvernement du Québec exigeant l’installation d’une clôture métallique haute de 12 pieds. » (ibid., p. 61) « Au début, il se trouvait des employés d’hôpital qui avaient tellement peur des malades qu’ils cachaient un bâton sous leur bureau au cas où… Ce sont ces mêmes employés qui, trois ans après, se feront les ambassadeurs de la cause du malade mental dans la communauté. » (ibid., p. 62)

Il habitera 6 mois sur les lieux de Berceauville, dans une famille d’accueil, une location habituellement destinée à accueillir des personnes psychiatrisées. Cette immersion lui fait pousser des antennes sur la tête.
Il perçoit dans chaque situation « le problème ».
Il perçoit fort.

« Dans les quartiers résidentiels, les travailleurs de la santé rivalisent d’imagination pour dédramatiser la présence des « fous » et embarquer les voisins dans le train de la réinsertion sociale. Ainsi, on consulte le curé, les leaders du quartier, les voisins immédiats, le C.L.S.C, les groupes communautaires pour expliquer l’objectif poursuivi par le projet. La population développe vite une attitude de tolérance. Que de voisins font des cadeaux utilitaires à des maisons de réhabilitation, leur apportent des fleurs, viennent enlever gratuitement la neige devant l’entrée ! » (ibid., p. 63-64)

Cette posture ne le quittera jamais. C’est un travailleur social jour et nuit doublé d’un ethnographe et d’un sociologue de haute tenue. Une posture faite d’humour, de sympathie vraie.

Lorsqu’il parle de terrain, du travail de terrain, il faut bien entendre ce dont il parle.

« Le plus souvent nos entrevues ont eu lieu dans des cadres très naturels : à la station d’essence, dans les cuisines, dans les chantiers de coupe de bois, près de la patinoire, en ski-doo, au bingo et évidemment dans les tavernes, les brasseries, […] en les enregistrant sur cassettes, avec leur permission, nous captons les intonations de voix, l’association des idées, l’enchaînement des sujets, leurs réactions émotives au sujet de certains problèmes brûlants, leurs blasphèmes et leurs sacres (jurons) religieux… » (1979, p. 47)

Il est vrai qu’au bingo, les regards sont nombreux, on se dévisage, on se colle les uns aux autres, on discute à perte de vue, tout en jouant. L’air de rien.
Enquêter l’air de rien. Observer tout en jouant au bingo, avez-vous déjà essayé ?
Notre ami Henri nous y invite.
Aller à la patinoire l’air de rien.
Henri l’air de rien !
Il comprend parfaitement Erving Goffman. Comme lui, il sait de quoi il parle lorsqu’il évoque les coulisses, les rôles, les jeux relationnels.

Pour lui, le travail social est en lui-même une enquête sociologique – si l’on veut bien enlever ses œillères ! C’est ce qui fait le sel de ses analyses sociologiques.
Si l’on relit sa maîtrise écrite en 1973 (il a alors 27 ans), sa dédicace en dit long sur sa conception pratique du travail de recherche.
« Du même souffle, je remercie Mr. Lionel Groulx, professeur à l’école de service social. C’est lui qui a mis entre nos mains plusieurs méthodes de lecture de la société. Et là-dessus, je me fais l’interprète de bon nombre de mes collègues de classe, car nous savons au moins cela, et c’est très important pour la conscience (ou l’inconscience) des apprentis-mécaniciens-ajusteurs-sociaux que nous sommes plus ou moins… »
« Apprentis-mécaniciens-ajusteurs-sociaux ». C’est-à-dire un métier ou l’on fait des rencontres informelles, dans lequel on accorde, on rapproche, on se revoit, on s’écoute, on s’entend, on fait attention, on se déplace, on comprend, on sert de miroir…
On augmente la réflexivité. Et surtout, on joue au BINGO !

Mais on n’y comprendrait rien si on ne prenait pas une seconde boussole, la ligne biographique d’Henri qui indique le Sud.

Car son regard sur la clôture psychiatrique vient d’où ? De quelle curiosité ? De quel trait plus lointain ? Pourquoi va-t-il si vite voir de ce côté-là des injustices ? Henri a vu, a senti, a expérimentée cette « clôture » qui porte un autre nom : Haïti. La dictature Duvalier dès 1957. Le rejet, la discrimination, la peur, le mépris, la mise à l’écart.
Cette fois il faut remonter le temps.
Henri appartient à une famille haïtienne de sept enfants dont le père, agriculteur, est le maire d’une petite commune – la ville de MILOT, de dix mille habitants- sur des plaines agricoles, son manioc, sorgho, l’élevage. Sa mère travaille auprès des enfants, les conduit aux écoles catholiques qui tracent des façons d’agir. Henri est l’aîné de la famille, il pilote la fratrie, jusqu’à penser à la prêtrise à vingt ans, puis se ravisant, s’orientera pour deux années de médecine, milieu qu’il ne quittera jamais. En 1960 la dictature Duvalier éclate ; elle fait fuir les jeunes scolarisés. Fuir à tout prix. Un prêtre oriente le jeune Henri vers le Canada. Le réseau religieux de Milot s’active. A 23 ans il arrivera à Québec en 1965 – dans une famille d’accueil québécoise- avec ce bagage de médecine pour faire maîtrise et doctorat de sociologie à l’UdM (sous la direction de Marc Renaud, Gilles Houle, et les conseils de Lionel Groulx). Tous les relais fonctionnent. Avec sa femme Nicole, à leur tour ils serviront de lieu d’accueil des frères et sœurs qui, un à un, fuiront la dictature pour s’installer au Québec les deux décennies suivantes. Les arrestations arbitraires et les tortures du fils Duvalier (bébé Doc jusqu’en 1986) poussent encore plus loin à l’exil.
Entre l’exil et la discrimination, il n’y a qu’un pas.
La boussole biographique oriente la boussole professionnelle, lui donne une épaisseur, une vraie source d’interrogation. Ce pourquoi à l’horizon de ses préoccupations, on trouve chez Henri Dorvil des mots chargés d’espérance, comme une seule boussole des possibles. Oui, il y a des possibles lorsqu’on a connu le risque de l’exil. Oui, on peut échapper au pire.
Merci Henri pour ta leçon de vie. Vivre plusieurs vies, enquêter pour partager les rôles. On peut dire que tu nous apprends à chaque fois que l’on te lit. Un trésor d’humanité.

Merci à son fils Simon Dorvil, à sa sœur Jeanne d’arc Dorvil pour leur éclairage si nécessaire concernant Milot et Haiti.

– Jean-François Laé

Références

  1. Dorvil Henri, 1987, « La tolérance de la communauté à l’égard du malade mental »  Santé mentale au Québec, n°1, vol. 12, p. 55-65 La tolérance de la communauté à l’égard du malade… – Santé mentale au Québec – Érudit
  2. Dorvil Henri, 1979, « Berceauville : une intervention socio-psychiatrique » Revue Internationale de l’Action Communautaire, n°1, vol. 41, p. 43-50 Berceauville : une intervention socio-psychiatrique