Inégalités sociales, patients difficiles et médecins de première ligne – Une étude exploratoire (2018)

Estelle Carde (chercheure principale), Mathieu Isabel, Nadia Giguère, Philippe Karazivan

« Hum… », murmure le médecin en hochant la tête. Parcourant des yeux la liste des patients attendus ce jour à son bureau, il vient d’y lire le nom d’une personne qu’il n’a pas vraiment envie de voir aujourd’hui… ni les autres jours d’ailleurs. C’est un patient, comment dire… difficile.

Qu’est-ce qui rend un patient difficile pour son médecin ? Quelles émotions composent ce sentiment de difficulté que vit le médecin ? Nous avons posé ces questions à 12 médecins. Chaussant leurs lunettes pour mieux comprendre en quoi certains patients sont pour eux « difficiles », nous avons resserré la focale sur une catégorie particulière de ces patients : ceux dont la difficulté perçue serait causée, selon leur médecin, par des inégalités sociales. Ces dernières sont, pour beaucoup de médecins, une de ces notions dont on a entendu parler mais que l’on a du mal à définir. Cet article explore le chemin que suit ce concept abstrait, théorique et flou, pour se muer en un sentiment de difficulté vécu par un médecin.

Mieux comprendre l’itinérance en région: précarité résidentielle et mobilité interurbaine – une étude exploratoire (2015)

Aude Fournier, Marie-Claude Rose, Roch Hurtubise et Christopher McAll

Cette recherche s’intéresse à l’itinérance en région en ciblant la question de la mobilité géographique de personnes en situation de précarité résidentielle, ainsi que la réponse des acteurs institutionnels et communautaires face à cette mobilité. Cette recherche a posé les questions suivantes: quel est le rapport aux lieux habités chez les personnes qui vivent une situation de précarité résidentielle? Quelles sont les rationalités sociales constitutives de leurs déplacements géographiques? Quels rôles les acteurs institutionnels et communautaires jouent-ils dans ces parcours? Quelles sont les initiatives et les pistes d’action pour mieux accompagner les personnes dans la recherche d’un lieu de vie significatif? Cette recherche exploratoire privilégiant une méthodologie mixte vise à contribuer à la réflexion sur des initiatives et pistes d’action pour mieux accompagner les personnes dans la recherche d’un lieu de vie significatif.

Le point de départ est une ville moyenne du Québec où se trouve un centre d’hébergement d’urgence qui a constitué la porte d’entrée pour documenter les trajectoires des personnes en situation de précarité résidentielle du milieu. La réalité socioéconomique de cette région, l’identification de la migration interville comme un enjeu de l’intervention et de concertation, ainsi que l’important afflux de personnes sans domicile en provenance de l’extérieur faisait de ce contexte urbain régional un terrain intéressant pour documenter l’expérience de mobilité des personnes en situation de précarité résidentielle.

L’offre de services en santé sexuelle destinés aux jeunes de Montréal: quelle adaptation aux besoins et quelle accessibilité? (2013)

Estelle Carde et Evelyne Baillergeau

Ce projet a pour point de départ un questionnement sur l’évolution de la fréquentation de la clinique jeunesse du CSSS Jeanne-Mance, par l’équipe de cette même clinique.Cette équipe pluridisciplinaire (médecins, infirmières, travailleuse sociale, sexologue) offre des services aux filles et aux garçons de moins de 18 ans : prescription de différents moyens de contraception, de tests de grossesse, consultations pour interruption volontaire de grossesse (IVG), dépistage et traitement des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS), vaccinations, consultations psychosociales et de sexologie, mais aussi soins généraux pour les jeunes du quartier (jusqu’à 20 ans). Des fluctuations dans cette fréquentation ne sont certes pas, en elles-mêmes, surprenantes, étant donné que les patients sont âgés de 15 à 18 ans et sont donc perpétuellement appelés à partir et à être remplacés («roulement» important de la patientèle). Mais elles ont amené les intervenantes à s’interroger sur les besoins des jeunes et la situation de la clinique au sein de l’ensemble des structures susceptibles d’y répondre : comment ces besoins évoluent-ils, sont-ils partiellement comblés ailleurs (par d’autres programmes du CSSS ou par d’autres structures), toute la population ciblée est-elle bien rejointe ?

La maternité chez les femmes vivant avec le VIH/Sida dans les territoires français d’Amérique: Guadeloupe, Guyane, Martinique, Sainte-Martin (2011)

Estelle Carde et Dolorès Pourette

Résumé L’épidémie du VIH/Sida, dans les Départements Français d’Amérique (DFA) et la commune de Saint-Martin, se caractérise par des taux d’incidence six fois supérieurs à ceux de la métropole et une transmission hétérosexuelle importante – les femmes y représentent près de la moitié des personnes infectées. L’objectif de cette recherche était d’analyser les processus de décision, de vécu et de prise en charge de la procréation, pour les femmes vivant avec le VIH/Sida dans quatre territoires français de la Caraïbe : la Guyane, Saint-Martin, la Guadeloupe et la Martinique. Elle a été réalisée en 2009 par entretiens semi-directifs et observations auprès de 41 femmes concernées par la maternité (enceintes, en désir de grossesse, ou ayant eu au moins un enfant depuis leur dépistage) et de 94 professionnels de la santé et du social qui les prennent en charge. L’analyse a porté sur l’offre de soins, les représentations et les pratiques des femmes, et celles des professionnels. Sur les quatre terrains, l’absence de maîtrise de leur sexualité caractérise le parcours reproductif des femmes, que leur partenaire soit informé ou non de leur séropositivité, qu’il soit désireux ou non d’avoir un enfant. Les femmes affirment accorder une grande importance à la maternité, en dépit du contexte du VIH, d’où leurs réticences à interrompre une grossesse déjà engagée. Cependant les femmes étrangères et en situation de précarité expriment beaucoup plus rarement un désir d’enfant que les femmes françaises. Alors que les premières ne semblent pas anticiper cet événement, les secondes ne l’envisagent souvent que de façon réfléchie, après avoir dans un premier temps suspendu tout projet de procréation par crainte de la transmission à l’enfant. Les femmes étrangères comme les françaises démarrent le plus souvent leur grossesse sans en informer les soignants, et ce malgré les relations le plus souvent bonnes qu’elles entretiennent avec ces derniers. Le risque de transmission à l’enfant est la principale inquiétude des femmes enceintes, et leur première motivation pour être observantes. Des ruptures de suivi sont néanmoins observées, notamment chez des femmes contraintes de cacher leur séropositivité, y compris à leur partenaire, par crainte de la stigmatisation et du rejet. Les professionnels sont globalement satisfaits de leur prise en charge, et sont soulagés de pouvoir accompagner un processus qu’ils déconseillaient à leurs patientes il y a encore une quinzaine d’années. Cette prise en charge est cependant compliquée, en Guyane, par les grandes distances et des difficultés de communication entre les soignants et les patientes étrangères. Par ailleurs, sur les quatre terrains, les professionnels regrettent les difficultés socio-économiques et administratives qui interfèrent sur le suivi médical des femmes et de leurs enfants. Ils mettent en place diverses mesures, passant souvent par la pluridisciplinarité, pour tenter de maintenir le suivi des femmes pendant et entre les grossesses, et pour assurer la prise en charge des nouveaux-nés. Enfin, l’absence de centre de PMA accessible aux couples concernés par le VIH dans ces territoires et la complexité de l’accès à de tels centres en métropole réduisent considérablement les possibilités de procréation des femmes séropositives ayant un problème de fertilité et/ou dont le conjoint est également séropositif, surtout quand elles sont étrangères. Le rapport se conclut par une série de recommandations visant l’amélioration des conditions sociales et médicales de la maternité chez les femmes vivant avec le VIH/Sida.

Mots-clés Femmes, VIH/Sida, Départements français d’Amérique, maternité, immigration, PTME.

Les discriminations selon l’origine dans l’accès aux soins – Étude en France métropolitaine et en Guyane Française (2006)

Les inégalités sociales de santé sont des disparités dans l’état de santé ou dans l’accès aux soins constatées entre des groupes humains socialement hiérarchisés. Elles sont appréhendées, le plus souvent, au moyen des techniques quantitatives et des concepts théoriques de l’épidémiologie. Ces études, dites d’«épidémiologie sociale», s’attachent à mettre en évidence le rôle de déterminants sociaux tels que les revenus ou le niveau d’éducation dans la production de ces inégalités. Lorsqu’il est fait appel aux sciences sociales, c’est pour, dans un second temps, mettre à jour les mécanismes d’action des déterminants ainsi repérés : par quels processus influent-ils sur l’état de santé ou sur l’accès aux soins des groupes d’individus; comment, par exemple, est-ce que «le social passe sous la peau» pour déterminer des prévalences différenciées dans les états morbides.Nous nous intéressons ici à un type particulier d’inégalités sociales de santé : celles qui résultent de discriminations selon l’origine.

C’est à partir de concepts sociologiques et au moyen d’une technique d’enquête qualitative que nous tâcherons de mettre en évidence un processus -la production d’inégalités sociales de santé par discrimination selon l’origine -, mais aussi d’en préciser les déterminants, de façon complémentaire donc aux travaux quantitatifs basés sur un raisonnement probabiliste. Précisons par ailleurs que notre étude se limite à l’accès aux soins, laissant donc de côté l’état de santé.

Mais avant d’aller plus loin dans la présentation de cet objet d’étude, une remarque d’ordre épistémologique s’impose. L’usage d’une terminologie apparentée à l’épidémiologie («les déterminants») au sein d’un questionnement résolument inscrit dans le champ des sciences sociales peut surprendre. C’est qu’il nous a semblé préférable d’introduire notre étude avec les termes le plus souvent utilisés en santé publique pour appréhender les inégalités sociales. Ces termes sont ceux, on l’a dit, de l’épidémiologie. L’entrée dans le vif du sujet nous conduira cependant rapidement à abandonner cette terminologie. L’association de certaines variables au processus étudié va en effet s’avérer intimement liée à un contexte social. Or ce dernier est suffisamment complexe pour que le terme «déterminant» risque non seulement d’induire des erreurs de compréhension du problème mais aussi de porter préjudice aux groupes sociaux victimes de discriminations. Arrêtons-nous sur ces deux écueils.

Certes, l’expression de «déterminant social» utilisée dans la recherche sur les inégalités sociales de santé, plutôt que celle de «facteur de risque» d’usage plus classique en épidémiologie, suggère moins un déterminisme qu’un enchaînement complexe (Goldberg et al., 2002). Il paraît pourtant délicat de la conserver dans une recherche portant sur les discriminations selon l’origine, tant est complexe, précisément, l’association d’une variable (une couleur de peau, une nationalité, etc.) à un traitement discriminatoire. Disons simplement ici –nous y reviendrons –que toute association statistique entre ces variables (les déterminants) et ce processus (la discrimination) est étroitement liée à un contexte social particulier, lui-même caractérisé par de multiples composantes (politiques, économiques, géographiques, culturelles, etc.). A l’image d’une causalité linéaire, il faut substituer celle d’un enchevêtrement d’actions et de rétroactions.

Par ailleurs,nous nous proposons ici de mettre en évidence la façon dont des discriminations sont produites par la perception et la gestion sociales des caractéristiques individuelles des victimes. Il serait regrettable que le lecteur retienne de cette étude le repérage de ces caractéristiques individuelles plutôt que le processus social (relations particulières incorporées dans des rapports sociaux plus larges) au sein duquel elles prennent naissance et sont mises en œuvre. En effet, désigner des groupes d’individus par des traits se référant à leur origine, c’est risquer de ne plus les appréhender qu’à travers cette origine puis de les traiter différemment au nom de cette dernière. La démonstration serait alors susceptible de renforcer le processus étudié.

Pour ces raisons, plutôt que de «déterminants», il sera plus simplement question de «caractéristiques» ou, pour déjà donner quelques clés d’interprétation, de «stigmates», tels que les a définis Goffman (1975), c’est-à-dire d’attributs socialement discrédités qui suscitent des attitudes discriminatoires envers les individus qui en sont porteurs.

Ces remarques introductives étant faites, précisons maintenant notre problématique. Nous situerons ensuite le droit des étrangers au sein du système de protection sociale français. Puis la présentation de l’analyse de nos données de terrain se répartira sur deux parties: une typologie des mécanismes discriminatoires dans l’accès aux soins, puis une illustration de cette typologie à travers une enquête réalisée en outre-mer.