Entre protection et répression : les espaces de contrôle des jeunes

En novembre  2015 a été publié l’ouvrage collectif Le contrôle des jeunes déviants (note 1), qui faisait suite à un colloque international tenu en septembre 2013 à l’Université de Montréal sur le thème des « espaces » du contrôle des jeunes, « des lieux d’enfermement aux pratiques urbaines » (note 2). Le colloque lui-même était conçu comme l’un des événements de clôture d’une recherche collective, dirigée par Dominique Duprez et financée par l’Agence nationale de la recherche, en France, intitulée « SpaceControl : Logiques et dynamiques du contrôle socio-spatial des jeunes des classes populaires ». Le texte qui suit ne vise pas à revenir en détail sur le contenu de l’ouvrage, partie par partie, et chapitre par chapitre – nous renvoyons pour cela à son introduction générale, qui sert déjà cet objectif de mise en perspective globale (note 3). Ce texte vise plus modestement, après une présentation générale du livre,  à proposer quelques réflexions sur la thématique de l’ouvrage, en s’appuyant ponctuellement sur quelques-uns de ses chapitres, sans prétendre à l’exhaustivité.

Espaces et contrôle

Si elle n’apparaît pas dans le titre du livre – Le contrôle des jeunes déviants –, la question de « l’espace » y est centrale . Le livre, structuré en quatre parties et quatorze chapitres, interroge la question du contrôle des jeunes déviants autour de trois principaux types d’espace. Il s’agit, en premier lieu, des espaces de production et d’usage des savoirs du contrôle (partie I) : au croisement des champs académique, professionnel, militant, administratif ou médiatique, les savoirs sur les déviances juvéniles circulent, se confrontent et se concurrencent, parfois aussi s’hybrident, structurent des controverses et forgent des représentations, tout en cadrant – ou en légitimant – des politiques publiques qui visent à « traiter » ces déviances ou à les « réguler », à les « prévenir », voire à les « prédire ». Il s’agit, en second lieu, des espaces institutionnels de traitement des jeunes déviants, en milieu fermé comme en milieu ouvert. Ces institutions de traitement sont d’abord appréhendées sous l’angle des pratiques professionnelles (partie II), tournées vers un objectif de « prise en charge » mis en tension entre des logiques contrastées : éducation et contrainte, aide et culpabilisation, etc. Elles sont également envisagées comme des entreprises de catégorisation (partie III), au sens où elles contribuent, dans le cours même de leur fonctionnement, à construire des images publiques des jeunes déviants – ainsi que des interprétations différenciées de leur déviance – selon leur genre assigné, leur origine culturelle supposée, etc. : ces images publiques oscillent entre la figure du « jeune en danger » et celle du « jeune dangereux », voire, dans certains espaces publics, du « jeune dérangeant ». Il s’agit, en troisième lieu, des espaces urbains (partie IV), objets de diverses tentatives de « réformes » : des politiques de « pacification » des relations entre la police et les jeunes, jusqu’aux aménagements architecturaux les plus ciblés, visant à réguler l’usage de lieux publics, en passant par la mise en œuvre de politiques locales « d’attractivité du territoire », ces réformes participent d’une reconfiguration – le plus souvent d’une extension et d’une sophistication – des dispositifs de régulation des déviances et de contrôle des jeunes.

Le livre se distingue, en outre, par la multiplicité des espaces et des terrains investigués, qui se déploient de la France au Brésil, en passant par le Québec et les États-Unis. Il apparaît dès lors comme un « kaléidoscope », chaque auteur apportant un éclairage théorique et empirique singulier, à partir de ses propres expériences de recherche. Si le livre ne repose pas sur une ambition comparative a priori, ces différents espaces nationaux peuvent néanmoins être vus comme renvoyant à des figures différentes du contrôle des jeunes déviants, pouvant être placées le long d’un continuum entre deux pôles opposés, la protection et la répression. Sur ce continuum, le Québec apparaîtrait du côté de la protection, le Brésil et les États-Unis de la répression, la France se situant quelque part entre les deux. Loin de reproduire aveuglément ces « idéaux-types » nationaux homogènes et réducteurs, le livre invite à considérer les répertoires variés du contrôle des jeunes, tels qu’ils se déploient dans chacun de ces espaces, ainsi qu’à repérer certaines tendances d’ensemble.

Délinquance et «spécification»

Depuis le début des années 1990, avec une intensité diverse selon les espaces nationaux, « la jeunesse » est devenue un enjeu prioritaire des discours politiques et médiatiques, ainsi que de nombreux travaux académiques sur la production et le maintien de l’ordre public. Si la question de la délinquance juvénile n’est pas subitement apparue à ce moment-là, elle s’est cependant autonomisée comme un « problème en soi », alors qu’elle était auparavant englobée dans des considérations plus générales, liées en particulier aux politiques de protection de l’enfance et de la jeunesse – avec cette idée, confortée dès les années 1940 et 1950 par un ensemble de savoirs en sciences humaines et sociales, que la « délinquance juvénile » n’était que la partie émergée de processus sociaux, familiaux et psychologiques plus complexes.

Dès les premières années du 20e siècle, c’est d’ailleurs à l’appui de cette idée, alors en voie de cristallisation, que les premiers systèmes de justice des mineurs se sont constitués, embrassant ce que David Niget, à propos du cas montréalais, a nommé « le mythe de la croisade civique » (Niget, 2003), pour participer conjointement à l’aide et au contrôle des jeunes et des familles de classes populaires. Ainsi ont été adoptées les premières législations spécifiquement dédiées aux mineurs – 1908 au Canada, 1912 en France et 1927 au Brésil. De premières brèches se sont ouvertes au cœur de cette philosophie réhabilitatrice aux accents paternalistes, quand s’est vue diffusée, à un niveau international, la thématique relative aux « droits de l’enfant » (Sudan, 1997). Si le légalisme des systèmes de justice des mineurs a alors été renforcé, il accompagnait la montée en charge d’une philosophie garantiste (Garapon, 1989) visant à limiter le pouvoir des experts en veillant au respect des procédures légales dans le traitement des jeunes déviants. Un changement de cap s’est produit, dans les années 1990, quand la focalisation sur le thème de « l’insécurité » a légitimé un renouvellement des interrogations sur ce qui constitue, d’un point de vue juridique, l’envers des droits : la responsabilité pénale des jeunes délinquants (Bailleau, Cartuyvels et de Fraene,  2009). Sur fond d’injonctions à la systématicité des réponses apportées à toute forme « d’incivilités », s’est cristallisée – à l’échelle internationale (Muncie, 2008) – une philosophie punitive faisant de la délinquance juvénile un nouveau « problème en soi ».

Cette autonomisation – ou cette spécification (note 4) – du problème de la délinquance juvénile s’est accompagnée de deux processus liés. Premier processus : la constitution et la diffusion de nouvelles « figures du risque » (Mary, 2001, p. 38), aux frontières relativement floues mais à l’efficacité politique et symbolique redoutable. Ainsi peut-on dire, pour reprendre les trois principaux espaces nationaux traités dans cet ouvrage, qu’à la figure québécoise des « jeunes de gangs de rue » répondent les figures, respectivement brésilienne et française, des « jeunes de favelas » et des « jeunes des cités ». Ces figures sont solidaires de processus de catégorisation, ou de typification, à tel point que l’usage même du vocable de « jeunes délinquants » renvoie de fait, implicitement, à une part spécifique de la « jeunesse », non seulement paupérisée et désaffiliée, mais le plus souvent masculine et racisée (note 5). On pourrait aussi ajouter qu’il s’agit d’une jeunesse « localisée », parce qu’associée à des espaces urbains spécifiques : les « cités » et les « favelas » dans les grandes villes françaises et brésiliennes, les « blocs » ou les « quartiers » à Montréal ou à Québec.

Si « la jeunesse n’est qu’un mot », pour reprendre les propos célèbres de Pierre Bourdieu (1978), soulignant par là l’hétérogénéité constitutive de ce groupe et les limites de toute lecture générationnelle du monde social, les perceptions publiques des jeunes semblent se cristalliser autour de deux figures bien distinctes : d’un côté, celle d’une jeunesse ordinaire, certes parfois turbulente, inquiétante (et inquiète), ou parfois même politisée (comme l’était la jeunesse québécoise du Printemps érable, en 2012), mais une jeunesse dont les désordres sont perçus comme transitoires et, aux yeux d’une partie du moins de la société, comme légitimes. De l’autre côté, celle d’une jeunesse menaçante, inscrite dans l’espace des classes populaires, mettant durablement en échec les instances traditionnelles de socialisation pour ne répondre – si l’on en croit de nombreuses interprétations politiques et médiatiques – qu’aux exigences normatives de la rue, du quartier ou du gang. Si cette seconde figure n’est pas nouvelle, sa perception s’est sensiblement modifiée et le fossé semble s’être creusé entre ces deux jeunesses. À la représentation des déviances comme séquence prévisible et presque inévitable de la vie des jeunes (hommes le plus souvent) d’origine populaire – fracture dès lors relative et temporaire dans des trajectoires structurées par des devenirs professionnels et familiaux relativement stables et prévisibles – s’est substituée l’image de déviances ancrées, accompagnées de formes de violence incontrôlées, menant de la « petite délinquance » à la grande criminalité, ou, ultime menace de notre époque, aux « radicalisations » les plus terrifiantes.

Délégitimation des sciences sociales

Deuxième processus : l’intensification des tensions qui entourent les savoirs en sciences humaines et sociales, et en particulier la délégitimation croissante des savoirs en sciences sociales. Rappelons ici les récents propos du premier ministre français Manuel Valls, tenus le 25 novembre 2015 à l’Assemblée nationale, appelant à lutter contre toute forme d’« excuse sociale, sociologique ou culturelle » à l’égard des auteurs – pour la plupart jeunes et français – des actes terroristes perpétrés en France une dizaine de jours plus tôt. Énoncée dès la fin des années 1980, aux États-Unis, par le journaliste et romancier libertarien Robert Biniditto, pour qui les sciences sociales constitueraient une « industrie de l’excuse » (Molénat, 2015), cette rhétorique de « l’excuse sociologique » n’est pas nouvelle. Déjà mobilisée en 1997 par le premier ministre français Lionel Jospin, elle peut être symétriquement interprétée comme une forme renouvelée d’anti-intellectualisme, reproduisant la confusion entre compréhension sociologique et justification morale (Lahire, 2016), et comme la mise en scène d’une posture de fermeté à l’égard de la délinquance et de toute forme de violence. Une mise en scène, partie prenante d’une rhétorique punitive, qui vient alors redoubler les critiques, en voie d’intensification depuis les années 1990 et exacerbées dans les contextes post-attentats, selon lesquelles les systèmes de justice pénale, et tout particulièrement les systèmes de justice des mineurs, entretiendraient des formes de « laxisme » axées autour de la « déresponsabilisation » des délinquants et des jeunes délinquants.

La diffusion de ces discours alimente la production d’un « cadrage punitif » de la délinquance juvénile, qui lui-même accompagne une dépolitisation du regard sur la violence, qu’elle soit individuelle ou collective. Le chapitre de Valérie Sala-Pala (« Do riots matter ? Une ville après l’émeute », p. 205-217) décline les ressorts de ce processus au niveau local. En se penchant sur les conséquences d’une « émeute urbaine » qui survint dans un quartier populaire d’une commune de gauche de l’agglomération de Saint-Étienne, à la suite de la mort suspecte d’un jeune en garde à vue, l’auteure souligne le processus de dépolitisation des violences urbaines, stigmatisées « comme des manifestations illégitimes, apolitiques et déviantes, liées à une culture délinquante ou à l’éclosion de conflits entre communautés supposées revendiquer leur particularisme et incapables de s’intégrer dans la société française ». Si l’émeute a produit des effets, favorisant notamment le développement de certaines politiques publiques tournées vers le regain d’attractivité de la commune et la restauration de son « image », ces réponses consacrent, dans le même temps, la coupure entre les jeunes concernés et le personnel politique local (Masclet, 2003).

Cette délégitimation des sciences sociales s’exprime également, de manière différente quoique complémentaire, dans le champ académique. Au moyen d’une étude bibliométrique centrée sur la littérature en criminologie, en sociologie et en travail social, le chapitre de Karl Desmeules et Michel Parazelli (« Contrôler la délinquance à la source : une tendance nord-américaine », p. 41-58) met au jour la domination (presque) sans partage, en Amérique du Nord, d’une lecture « prédictive » de la prévention de la délinquance. Inspirée par différentes approches (biopsychologie, écologie du développement, éthologie ou criminologie appliquée), celle-ci se fonde sur la légitimité d’un paradigme positiviste qui renforce ce que les auteurs nomment – à la suite des réflexions de Pierre Paillé (2012) – une « épistémologie du contrôle ». Cette dernière s’oppose à une seconde approche de la prévention, minoritaire mais vivante, que les auteurs qualifient de « prévenante ». Également inspirée par différentes approches savantes (socio-anthropologie de l’adolescence, psychanalyse, théorie des mouvements sociaux), cette autre lecture s’appuie sur un paradigme compréhensif et une double épistémologie, « du sens » et « de l’action », aux antipodes du paradigme précédent.

C’est d’ailleurs en partie au nom de cette seconde lecture que de nombreux acteurs de la protection de l’enfance et de la jeunesse, en France, se sont élevés contre la publication par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM), en 2005, d’un rapport intitulé Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent, qui préconisait notamment « le repérage des perturbations du comportement dès la crèche et l’école maternelle ». Quelques mois plus tard, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, proposait dans l’avant-projet de loi sur la prévention de la délinquance un « dépistage précoce des enfants présentant des troubles du comportement », finalement abandonné dans le texte voté en février 2007. Symbole des controverses qui entourent les savoirs, leur production, leurs usages et leur circulation internationale, la contestation d’ampleur qui s’est déployée en France, dirigée contre les nouveaux paramètres de la recherche nord-américaine, taxés de « comportementalisme », de « biologisme » ou de « néoscientisme positiviste » (Lafortune, 2007) et accusés de faire le jeu de la « frénésie sécuritaire » des élites politiques françaises (Mucchielli (dir.), 2008), a alors donné lieu à la constitution du collectif « Pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans », rapidement soutenu par de nombreux organismes, dont la Société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, le Syndicat national des psychologues, la Ligue des droits de l’homme, etc.

Regard sur les pratiques

Ces quelques éléments permettent non seulement de mettre au jour la relativité nationale des paradigmes dominants dans l’appréhension de la délinquance et de son « étiologie », mais également de souligner les formes d’appropriation et d’hybridation, voire de contestation, dont ces paradigmes sont l’objet. Reste dès lors à interroger, dans la continuité de cette observation, les effets du cadrage punitif sur les pratiques des principaux acteurs professionnels chargés du traitement quotidien des jeunes délinquants. S’il a des effets très concrets, notamment en matière de production législative, on observe dans le même temps que ces acteurs professionnels, parties prenantes d’administrations qui disposent d’une histoire et d’une culture qui leur sont propres, conservent des capacités d’action qui leur permettent de faire vivre, y compris sous pression, des conceptions – et donc des cadrages – historiquement concurrents. Cette situation crée des configurations complexes où toute rupture, dans le champ politique et législatif, se confronte à des formes de continuité dans le champ administratif et professionnel, donnant lieu au déploiement de luttes de catégories, autour notamment d’une opposition structurante, déjà mentionnée plus haut, entre les catégories liées au thème de la jeunesse menacée, à éduquer et à protéger, et les catégories liées au thème de la jeunesse menaçante, qu’il faudrait réprimer et dont il faudrait se protéger.

Dans ce cadre, on pourrait défendre l’idée, assez facile, selon laquelle ces catégories se distribuent selon les acteurs de la chaîne de contrôle. D’un côté se trouverait l’institution policière, reproduisant dans son activité une conception punitive du traitement des déviances, et liée notamment à des politiques urbaines axées autour de la sécurité des rues et du maintien de l’ordre public, ce que montrent plusieurs chapitres dans l’ouvrage, en particulier celui de Céline Bellot et Marie-Ève Sylvestre (« Le contrôle policier des jeunes itinérants à Montréal : une atteinte aux droits fondamentaux », p. 165-179), et celui de Joana Vargas et Natasha Elbas Neri dans le contexte hautement répressif qu’est celui du Brésil (« Jeunes, police et “pacification” à Rio de Janeiro : A History of Violence », p. 181-192). De l’autre se trouveraient les institutions socioéducatives, au sein desquelles les acteurs professionnels – travailleurs sociaux, éducateurs, psychologues ou psychoéducateurs – resteraient attachés à une conception éducative, ou réhabilitative, du traitement de la jeunesse. Si, dans une certaine mesure, une telle lecture peut se défendre, et cela d’autant plus facilement qu’elle tend à structurer les représentations que les acteurs des institutions socioéducatives se font de leur activité, elle a néanmoins le défaut de sous-estimer les reconfigurations que connaissent les « conceptions éducatives » elles-mêmes, en proie à d’importantes transformations.

Notre propre chapitre (« Les centres éducatifs fermés n’ont-ils de “fermés” que le nom ? », p. 89-102), consacré au fonctionnement de dispositifs de placement créés en France en 2002 dans le cadre de la loi dite « Perben I », montre le rôle croissant joué par la contrainte – en particulier la contrainte pénale – dans les pratiques de traitement de la délinquance juvénile (voir aussi Sallée, 2016), ouvrant la voie à la prééminence controversée d’une conception éducative axée autour de l’impératif moral d’une « responsabilisation » des jeunes. Ce constat, avec d’autres, devrait nous inviter à réfléchir collectivement au rôle que pourraient jouer les sciences sociales pour peser de leurs analyses dans ces espaces de controverses. Peut-être l’une des pistes réalistes pourrait-elle consister, comme y invite Laurent Mucchielli dans la postface de l’ouvrage, à documenter « [les] marges, [les] expériences innovantes, voire un peu décalées », qu’elles viennent du monde socioéducatif, policier ou judiciaire, « et, lorsqu’elles le méritent, [à] valoriser ces autres façons de travailler avec les jeunes » (« Postface : convergences et suggestions », p. 235-238). Certes, ajoute-t-il, « il est probable que nombre de ces expériences innovantes disparaissent elles aussi actuellement, sous le coup des processus de standardisation et de formalisation à la fois budgétaires, organisationnels et intellectuels […]. Mais c’est une raison de plus pour aller étudier ce qu’il en reste. »

Mémoires vives

Au menu aujourd’hui, escalopes de porc, spaghettis ou quiche lorraine, avec un accompagnement de légumes frais et de salade de carottes, une entrée de soupe aux pois et un dessert au choix. Deux heures avant le repas, la salle à dîner grouille déjà de vie. Pendant que les cuisiniers et cuisinières s’activent pour la préparation du repas, certaines personnes commencent à jouer aux cartes, lire leur journal ou discuter des dernières élections. Plusieurs y viennent tous les jours de la semaine, du lundi au vendredi, pour manger un repas complet et briser l’isolement qu’elles vivent chez elles. D’autres fréquentent cet espace une seule fois par semaine, venant surtout participer à « l’immanquable » bingo du mercredi après-midi ! Nous sommes à la salle à dîner communautaire des aînés, un service unique qui existe depuis une vingtaine d’années au sein du CSSS Jeanne-Mance, sur la rue Visitation. Tous les midis de la semaine, les personnes âgées à faible revenu peuvent s’y rendre pour manger un repas de qualité à bas prix et socialiser. Cet espace représente une porte d’entrée vers les services sociaux et de santé, et permet de maintenir un lien avec des personnes qui vivent des situations de pauvreté et d’isolement, dans une optique de prévention.

Aujourd’hui, la routine des personnes est « bousculée » par l’arrivée d’une trentaine d’étudiants du Cégep du Vieux-Montréal qui, un peu nerveux, viennent présenter le fruit de leurs réflexions autour de la jeunesse. Dans le cadre de leur travail de session dans un cours de sociologie, ils se sont intéressés aux différences et aux ressemblances entre la jeunesse d’hier et celle d’aujourd’hui, ainsi qu’aux principaux changements qui ont transformé l’expérience de la jeunesse dans les dernières décennies. Leur présentation est d’autant plus stressante que leurs constats sont issus, entre autres, d’entrevues réalisées avec des personnes âgées qui fréquentent la cafétéria.1 Il n’est pas évident de faire un retour devant les personnes qu’on a interviewées : se reconnaîtront-elles dans les constats ? Avons-nous bien respecté leur parole ? Le silence se fait dans la salle et la première équipe s’avance. Certaines personnes continuent à jouer aux cartes ou à placoter dans un coin, en tendant l’oreille de temps à autre, alors que d’autres s’approchent pour participer de plus près à l’activité ; une véritable dynamique de classe s’installe, les étudiants étant cette fois-ci à l’avant.

L’âge d’or

Avec les odeurs du repas qui mijote doucement derrière, les étudiants se relaient à l’avant pour faire part de leurs constats. Les thèmes de la religion, de l’éducation, de la délinquance se succèdent d’abord, entrecoupés des réactions des personnes présentes dans la salle. Alors que le niveau de décibels commence à grimper, le thème de la sexualité suscite un silence monastique, suivi d’un échange animé. Puis, l’activité se termine autour des thèmes de la musique, de la famille, des technologies et des valeurs, sur un fond d’estomacs qui commencent à gargouiller.

De l’ensemble des présentations, il est possible de dégager trois visions différentes des changements entre la jeunesse d’aujourd’hui et d’hier, chez les aînés rencontrés par les étudiants en entrevue. Pour un premier groupe de personnes, peu nombreuses, l’expérience de la jeunesse n’a pas changé en profondeur. Les thèmes abordés gravitent autour de la liberté, de l’ouverture d’esprit et des apprentissages, trois caractéristiques qui font de la jeunesse d’hier et d’aujourd’hui « l’âge d’or » de la vie, comme l’exprime cette personne : « ce sont les plus belles années de la vie… mais on ne le réalise que plus tard ». Ces personnes, qui sont en général moins âgées, ont raconté avec passion leur jeunesse, certaines ayant par exemple côtoyé les premiers mouvements étudiants au Cégep du Vieux-Montréal, et se réjouissent de constater la créativité des jeunes d’aujourd’hui et leur débrouillardise.

Pour une deuxième catégorie, l’expérience de la jeunesse a changé pour le mieux au cours des dernières décennies. Par rapport à la famille, ces personnes mettent en évidence le fait que la parole des jeunes est davantage considérée et respectée aujourd’hui. Il y aurait davantage de cohérence entre ce que les jeunes disent et ce qu’ils font. Auparavant, le trop grand encadrement des jeunes et de leur destinée dans les familles étaient perçus comme étouffants, amenant certains à se révolter et à s’éloigner de leurs proches. Une personne soulève également le fait que la violence familiale à l’encontre des jeunes était considérée comme un « problème privé », alors qu’aujourd’hui, l’État intervient davantage à cet égard, pour protéger les jeunes et leur avenir. Par rapport à la sexualité, ces personnes soulignent que la religion les « brimait dans leur liberté » : « C’était trop caché avant… c’était trop péché ». La sexualité serait aujourd’hui vécue de manière plus franche et libre. Enfin, on insiste sur les mouvements féministes et artistiques, ainsi que sur la diminution de l’emprise religieuse sur les vies pour expliquer l’émancipation des jeunes femmes, qui ont davantage de liberté, bien qu’il y ait encore « du chemin à parcourir ».

Le dernier type de discours va dans le sens d’une expérience de la jeunesse qui serait plus difficile aujourd’hui qu’auparavant. Ces personnes notent que si les jeunes se sont éloignés de la religion, ils l’ont remplacée par la consommation de masse, les médias et les technologies. Ainsi, les aînés questionnent l’hypersexualisation des jeunes et le rôle que jouent les médias et le marché à cet égard. Alors qu’avant, c’était trop « caché », aujourd’hui, ce serait trop « présent » et les jeunes n’auraient pas véritablement gagné en liberté. Les jeunes seraient également sous l’emprise des nouvelles technologies (iPod et compagnie), ce qui les éloignerait des personnes qui ne sont pas « branchées », notamment les personnes plus âgées. Selon ces personnes, les valeurs d’entraide, de partage et de respect qui structuraient les rapports à leur époque ont cédé la place à des valeurs plus individualistes. Les jeunes seraient davantage « égocentriques » et certains manqueraient de « savoir-vivre ». De plus, « la famille que les jeunes adultes fondent serait souvent plus importante que la famille où ils sont nés », ce qui s’accompagnerait d’un délaissement de leurs parents âgés. « Aujourd’hui, c’est bien différent… », disent-ils.

D’après les étudiants, le regard porté par les aînés rencontrés sur la jeunesse d’aujourd’hui comportait plusieurs aspects péjoratifs. Cela peut possiblement s’expliquer par le fait que les personnes qui fréquentent la cafétéria vivent pour la plupart des situations d’isolement ou de délaissement par leurs proches. D’une part, les personnes rencontrées ont en général affirmé avoir peu de contacts avec les jeunes, ce qui peut contribuer à renforcer les frontières. Mais surtout, leur expérience actuelle témoigne en elle-même d’un oubli collectif des aînés et d’un refoulement constant vers la marge, dans une société qui mise démesurément sur la performance, la réussite individuelle et l’éternelle jeunesse. Ces valeurs stigmatisent les personnes qui n’atteignent pas les normes de productivité. En vieillissant, les personnes sont particulièrement susceptibles d’exister sous une étiquette « d’improductifs » qui masque leur histoire et leur contribution à la construction de la société d’aujourd’hui. Cela est d’autant plus tangible chez les personnes en situation de pauvreté, dont la faiblesse des revenus limite les possibilités d’avoir des activités sociales, de recevoir leur famille et leurs amis, et d’exister autrement que comme « vieux ». On peut penser que ce regard négatif porté sur la jeunesse d’aujourd’hui témoigne dans les faits de maux plus grands, soit une mise à l’écart et un oubli collectif des aînés, particulièrement ceux qui vivent en situation de pauvreté.

En rapportant la parole des aînés lors de cet évènement, les jeunes ont souhaité démystifier, contextualiser ou nuancer certains éléments, en s’appuyant sur la littérature scientifique ainsi que sur leur propre expérience comme « jeunes ». Suite aux présentations, certains aînés ont eux-mêmes pris la parole pour questionner ce regard négatif que plusieurs portent sur les jeunes. Par exemple, une femme s’est levée pour partager son expérience d’implication dans un organisme, où elle côtoie plusieurs jeunes qui partagent ses valeurs d’entraide et de solidarité. Elle a affirmé ne pas reconnaître ses collègues dans ce regard négatif sur la jeunesse ; elle ne se dit pas inquiète par rapport aux jeunes d’aujourd’hui, mais plutôt remplie d’espoir.

Par rapport aux jeunes qui consomment dans les parcs environnants ou qui commettent des actes de délinquance (étiquetés comme « paresseux » ou « dangereux »), un homme a souligné que plusieurs jeunes en difficulté sont laissés à eux-mêmes, la famille ayant perdu en importance. Pour ces derniers, « le seul moyen pour vivre est de vendre de la dope » et il manquerait de ressources pour les aider à s’insérer sur le marché du travail. Un autre homme a souligné que le diplôme avait gagné en importance et que les jeunes qui quittent l’école sont aujourd’hui perçus comme des « décrocheurs ». Cet homme a témoigné du fait que s’il avait cessé l’école après son primaire, il n’avait jamais été étiqueté comme un « décrocheur » et avait réussi à travailler toute sa vie dans un domaine qui l’intéressait, avec de bonnes conditions. Le fait de quitter l’école n’était pas mal perçu, puisque c’était souvent pour aller aider les parents à tenir la ferme ou un commerce.

Jeu de miroirs

C’est dans les rues de Paris, au pied du Montmartre, qu’a fleuri cette idée de créer un moment de rencontre entre des étudiants du cégep et des personnes fréquentant la cafétéria des aînés. L’Atelier international de recherche et d’action sur les discriminations et les inégalités2 organisé par le CREMIS venait de se terminer et ce moment avait été l’occasion de nouer de nouvelles relations entre étudiants, intervenants et chercheurs, ainsi que de brasser plusieurs idées. L’un, enseignant au cégep, avait constaté dans ses cours la volonté de plusieurs étudiants de changer les rapports et les structures producteurs d’inégalités, sans toutefois savoir comment s’y prendre. L’autre, auxiliaire familiale et sociale, remarquait dans sa pratique l’importance pour plusieurs aînés de pouvoir se raconter et jaser avec elle, particulièrement chez ceux dont sa visite était la seule durant la semaine. Enfin, la dernière, agente de recherche au CREMIS, avait constaté, dans un projet sur les conditions de logement des personnes âgées en perte d’autonomie, que plusieurs personnes sur le territoire se retrouvaient dans une situation de confinement dans leur petit logement, dans des conditions de vie précaires.

C’est au croisement de ces trois expériences qu’a pris racine ce projet, afin de créer un moment de rencontre entre des étudiants du Cégep du Vieux-Montréal et des personnes âgées qui habitent dans le quartier, d’amener les étudiants à participer à une expérience de changement social, à petite échelle, et de réfléchir sur ce que vivent les jeunes d’aujourd’hui en comparant leur expérience à celle des aînés lorsqu’ils avaient leur âge. Le projet Mémoires vives s’est voulu une expérience sociologique « dans le monde », en-dehors des murs de l’institution d’enseignement. Cette activité aura été l’occasion pour les jeunes de réfléchir à ce qu’ils vivent à travers le regard porté sur eux par une autre catégorie de la population mais aussi, pour les aînés, de réfléchir à leur rapport aux jeunes en les écoutant rapporter leur propre parole. Ce qui se dégage de ce « jeu de miroirs », c’est une expérience collective de déconstruction des préjugés de part et d’autre, et l’amorce d’une reconstruction de rapports de rapprochement entre ces deux générations. On pouvait lire dans les yeux des « habitués » de la cafétéria que la venue de ces étudiants était la bienvenue. Certains ont partagé leur fierté de participer à cette activité, puisqu’il s’agissait à leur connaissance de la première fois qu’une telle initiative se déroulait à la cafétéria.3

Visages et expériences des « NEET » : « J’aimerais que quelqu’un m’attende quelque part »

Qui se cache derrière les « NEET », appelés aussi « NEEF » en français, ces jeunes « ni en emploi, ni aux études, ni en formation » ? Cette catégorie a émergé depuis quelques années dans les statistiques publiques, avec pour objectif de compléter les indicateurs de chômage des jeunes (Furlong, 2007). Elle répondait initialement à une inquiétude suscitée par l’augmentation rapide, dans la plupart des sociétés occidentales, des jeunes adultes échappant aux radars statistiques, c’est-à-dire sans « occupation » sociale aisément identifiée et identifiable. S’ils ne sont pas là où on les attendrait a priori, à savoir soit en formation ou en emploi, où sont-ils ? Ce regroupement des « sans », des « incasables », a rapidement été associé à un nouveau paradigme, celui des nouvelles « vulnérabilités » émergentes au sein des parcours de vie juvéniles (Cuzzocrea, 2014; Mascherini et al., 2015).

Cette catégorie appelle une première déconstruction critique : elle rassemble différents états, souvent dynamiques et transitoires au sein des parcours de vie – chômage, congés parentaux, multiples formes d’inactivité non étudiante –, qu’elle fige sous le même libellé. Par sa structure additive et inversée, elle regroupe donc des populations par définition hétéroclites. Mais plus profondément, cette catégorie est porteuse de normes et de représentations sociales spécifiques, qui révèlent en creux les nouvelles exigences pesant désormais sur cet âge de la vie. Si on mesure la proportion de jeunes sans occupation socialement attendue, c’est qu’à l’inverse, à cet âge-là, il faut désormais être « occupé ». En soi, cette catégorie porte une injonction à « être » quelque part, à avancer continuellement dans les voies socialement tracées de l’éducation et de l’intégration. On peut ainsi y lire l’extension, sur le temps de la jeunesse, de la pression néolibérale au projet, à l’occupation sociale, au temps productif et « utile ».

Reste que ce taux, certes abstrait et hétéroclite, connaît une augmentation sensible dans la plupart de nos sociétés, en particulier depuis 2012 (Carcillo et al., 2015; Mascherini et al., 2015). Au sein des débats publics et médiatiques, la catégorie des NEET s’incarne dans des figures dominantes particulièrement diversifiées d’une société à l’autre, par exemple celle des hikikomori au Japon – ces adolescents en retrait chez leurs parents, issus plutôt de milieux éduqués et favorisés (Fansten et Figueiredo, 2015) –, celle des chômeurs de longue durée et peu diplômés en Europe ou encore celle de jeunes décrocheurs vivant à la marge en Amérique du Nord. Au-delà de cette apparente hétérogénéité, de quoi cette augmentation transversale est-elle le nom ? Un tel questionnement invite à interroger plus avant les multiples visages internationaux des « NEET » et à conduire une analyse sociologique des différentes expériences vécues de « retrait » présumé, afin de pouvoir déterminer à la fois leurs traits communs et leurs inégalités internes.

Dans cette intention, nous mobilisons une enquête comparative menée par récits de vie sur des jeunes âgés de 18 à 35 ans environ, sur un échantillon principalement urbain – l’enquête a été conduite à Madrid, Montréal, Santiago, Paris, ainsi que dans certaines de leurs banlieues – mais socialement élargi : il comprend, dans chacune de ces villes, à la fois des jeunes étudiants, des jeunes salariés et des jeunes dits « NEET », inscrits dans différentes formes de recherche d’emploi ou d’inactivité. Cette ouverture sociale permet d’interroger les spécificités éventuelles de leurs expériences comparativement aux autres jeunes adultes en formation ou en emploi, tout comme de faire émerger les principales lignes de différenciation internes. Les récits de vie marqués par une expérience passée d’inactivité ou de chômage ont également été analysés. Au final, plus d’une centaine de récits de vie sont concernés. Soulignons que cet échantillon ne se veut pas statistiquement représentatif de la catégorie des « NEET », et ne peut embrasser l’ensemble des situations potentielles qu’elle peut recouvrir – notamment en monde rural.

Or, de toutes ces expériences, un trait commun émerge : au-delà de leur irréductible hétérogénéité, elles renvoient fondamentalement aux tensions qui traversent les choix de vie contemporains, particulièrement aiguisées pour ces jeunes générations. On peut y lire une contradiction croissante entre l’invitation néolibérale au projet continuellement renouvelé au sein de chemins de vie individualisés, et la difficulté à faire vivre ce « projet de soi » dans la compétition éducative et socio-professionnelle. Elle se traduit par différentes expériences d’ajustement – pauses ou arrêts, attentes ou recherches –, plus ou moins longues, et plus ou moins choisies. Ces expériences d’ajustement se clivent principalement selon deux variables : d’une part, l’horizon temporel dans lequel elles s’inscrivent – autrement dit leur durabilité –, et d’autre part, le rapport subjectif à ces expériences, vécues comme subies ou choisies. Par la combinaison de ces variables, nous distinguons ici trois types d’expériences de « NEET » : les « alternatives », les « suspensions » et les « impasses ».

Alternatives

Le premier type d’expérience s’apparente à une mise en marge durable et volontaire du « système » : cette expérience de bifurcation alternative se distingue d’abord par une volonté de sortir des parcours « typiques », pour un temps long et à durée indéterminée, sans perspective annoncée de retour. C’est ici la rhétorique du refus et du choix qui domine : les discours, souvent marqués par une forte réflexivité, expriment une critique très aigüe du système – capitaliste ou consumériste notamment – ainsi que des parcours sociaux imposés, et la volonté de prendre « une autre route », « un chemin de traverse », ou de construire « autre chose ». Elle s’associe souvent à la défense de valeurs propres, comme l’écologie ou la décroissance. Ces bifurcations volontaires peuvent prendre la forme d’un arrêt des études, d’un retrait de l’emploi ou d’une migration infranationale. Ces modes de vie s’incarnent dans des formes de logement particulières – allant du squat à la yourte, en passant par certaines occupations militantes ou certains modes de colocation –, et sont associés à une économie de la débrouille, du troc ou de la survie collective, se conjuguant souvent à un travail saisonnier. Dans notre échantillon, il s’agit d’une expérience minoritaire mais émergente, qui se retrouve principalement, mais pas exclusivement, chez des jeunes adultes issus des classes moyennes, et des individus ayant suivi au moins temporairement des études supérieures. Fortement assumées dans les discours, ces expériences de retrait sont codées comme une victoire du « soi » face à la pression sociale et éducative, face à l’impossible jonction entre les aspirations personnelles et les contraintes du système marchand. Mais l’ambivalence des discours entre le « subi » et le « choisi » révèle aussi combien cette victoire est ambigüe, et que ce choix d’un mode de vie alternatif répond également à des épreuves antérieures vécues dans le système éducatif ou le marché du travail, qui se sont avérées des sources de frustration sociale et existentielle. La radicalité d’un chemin distinctif, « hors système », résonne alors comme une reprise en mains de son destin, comme la seule solution pour donner un « sens » à sa vie et la faire coïncider avec ses aspirations propres. Ce type de parcours constitue ainsi une réponse à l’adversité sociale et économique; dans notre échantillon, on le retrouve d’ailleurs de façon plus prégnante dans des contextes de crise économique comme en France et en Espagne, où il s’accompagne d’un discours critique sur la méritocratie scolaire et d’un refus des épreuves sociales imposées, associées à un « parcours du combattant ». Si aucune date de retour n’est envisagée, la sortie de ces modes de vie alternatifs semble se dessiner avec la perspective de la parentalité.

Suspensions

Un second type d’expérience correspond davantage à un retrait transitoire des occupations socialement attendues – formation ou emploi –, avec l’objectif de se réengager, à court ou moyen terme, dans une autre occupation sociale. C’est alors la rhétorique d’une « pause » ou d’une « transition » qui domine, présentée comme nécessaire à un changement de vie. Cette phase est supposée maîtrisable et circonscrite dans le temps, telle une suspension ponctuelle au sein d’un parcours d’occupations sociales continues. Il s’agit en quelque sorte d’un moment d’indétermination à durée déterminée. Majoritaire dans notre échantillon – et ce, dans chacune des villes où se déroulait l’étude –, ce type d’expérience englobe bien entendu la recherche d’un nouvel emploi, du moins en ses débuts, moment considéré alors comme transitoire, bientôt clôturé par la perspective espérée d’une occupation future. Mais il comprend également tout un panel d’autres expériences d’inactivité, à l’initiative de l’individu : arrêt temporaire des études ou de l’emploi pour congé parental, voyage d’un an ou de quelques mois, engagement dans une activité bénévole, ou encore prise d’un temps de retrait chez soi ou chez ses parents, etc. L’expérience est codée alors comme un temps de suspension indispensable à la formulation et à la reformulation des projets de vie. Dans une rhétorique ici aussi très ambivalente entre le « subi » et le « choisi », il s’agit de mettre sa vie socio-professionnelle en pointillés, de s’offrir une respiration comme réponse à la violence de l’exposition sociale et à la pression d’une mobilité toujours renouvelée. L’objectif affiché est alors de « faire le plein de soi », de prendre le « temps de vivre », de reconstituer ses forces avant de reprendre la route, le temps d’une conversion ou d’une reconversion. Souvent pris à l’issue d’une période d’intense activité dans les études ou sur le marché du travail, ce temps d’ajustement se voit principalement marqué par trois étapes : se reconstituer, se redéfinir, puis se convertir. Elle correspond en quelque sorte à un temps d’ajustement entre ses aspirations personnelles et les exigences du système éducatif et du marché du travail, dans le but explicite de pouvoir à nouveau s’exposer dans la compétition sociale, de mieux cibler un emploi, un choix, une conversion ou une reconversion sociale. Ces retraits temporels, entrepris dans le but de se renouveler face à une pression continue, nous révèlent en creux la difficile adéquation contemporaine entre l’injonction à un « projet d’être » et celle d’une insertion dans un marché du travail compétitif.

Impasses

Enfin, un dernier type d’expérience est celui du retrait apparent se déployant dans la durée, lorsqu’une phase d’attente prolongée se mue en trajectoire d’enlisement et d’impasse sociale subie. Des trois types d’expérience, c’est celui qui renvoie le plus directement à la vulnérabilité sociale. C’est ici beaucoup plus clairement la rhétorique du non-choix qui domine, que ce soit face à un désajustement durable vis-à-vis du marché ou du système scolaire, face à des aspirations non comblées, ou tout simplement face à la difficulté de définir un projet d’études ou d’emploi. Ces expériences portent la marque contemporaine de la « déprise », c’est-à-dire d’une expérience de perte de souveraineté sur sa vie, mettant fortement à l’épreuve l’estime de soi. Chez ces individus souvent brûlés par des expériences d’attente ou de précarité douloureuses, on observe alors une forte intériorisation individuelle de l’échec, perceptible dans un discours d’incapacité face à la compétition éducative ou professionnelle.

Ces trajectoires tendent à induire un processus d’enfermement social dans un isolement protecteur, afin d’éviter une exposition jugée trop difficile à des démarches de retour en formation ou à l’emploi. Là aussi, elles peuvent recouvrir une variété de profils et de parcours sociaux, allant d’un maintien prolongé chez les parents à des situations d’itinérance. Dans notre échantillon, les parcours de cohabitation durable avec les parents se retrouvent majoritairement chez les non-diplômés, mais on les observe également chez des diplômés âgés d’une trentaine d’années ou plus, en recherche prolongée d’emploi, notamment à Paris et Madrid. Ces phases de parcours sont alors associées, dans les récits de vie, à des « temps morts », teintés de découragement. Si la famille permet un filet de sécurité relatif, elle n’empêche pas un sentiment aigu de solitude sociale, et accentue le sentiment d’échec individuel. Chez des individus émancipés de leur famille ou en situation de rupture familiale, les problématiques saillantes sont celles du surendettement et de l’insécurité alimentaire, sur fond de parentalité précoce : une partie de l’inactivité féminine comptabilisée dans la catégorie « NEET » est effectivement composée de jeunes mères isolées (Carcillo et al., 2015). Dans la plupart des cas, le rapport au temps individuel et collectif devient marqué par une incertitude radicalisée quant à l’avenir, et une forme d’enfermement dans le présent. On peut s’interroger sur les conséquences politiques et citoyennes de ces formes de vulnérabilité durable : les récits de vie montrent qu’elles peuvent se traduire, chez certains jeunes adultes, par un processus de désadhésion sociale. Celui-ci se caractérise par une dissociation entre le « soi » et la « société », un sentiment de ne pas être représenté, et une forme accentuée de défiance vis-à-vis du politique, susceptible d’induire une sensibilité extrême envers les discours populistes.

Parcours en tension

« Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part » : dans ses formes les plus vulnérables, le phénomène « NEET » nous dévoile, par l’extrême, l’expérience moderne du temps en régime néolibéral. Car au fond, alors même que la société ne les attend pas toujours, ils se doivent d’être « occupés » socialement. Le phénomène « NEET » renvoie ainsi aux tensions existentielles qui émergent actuellement dans la conduite des vies, avec, d’un côté, des normes sociales porteuses d’une invitation au « projet » permanent et au « devenir soi », mais, de l’autre, des conditions socio-économiques qui rendent ces aspirations particulièrement difficiles à réaliser. Derrière les « NEET » se dessine la difficulté du travail d’ajustement individuel – plus ou moins aisé, plus ou moins long – entre la construction d’un soi et la construction d’une place sociale : en ces temps de récession ou de croissance ralentie, la mise en coïncidence des aspirations individuelles et des places sociales devient de plus en plus ardue, alors même que ce travail d’ajustement est à la charge de l’individu. Au fond, cette catégorie des « NEET » nous en dit davantage des tensions sociales qui marquent aujourd’hui nos parcours de vie, que des jeunes adultes eux-mêmes.

Références

Intervention sociale et arts : portes d’entrée

Les travailleurs sociaux demandent souvent aux jeunes auprès desquels ils interviennent de cibler des moyens à court et à long terme afin d’arriver à des objectifs précis, par exemple, terminer leur secondaire afin de pouvoir commencer un diplôme d’études professionnelles. L’intervention s’appuie alors sur le présupposé selon lequel les « jeunes en difficulté » sont inactifs, passifs, parce qu’ils ne vont pas chercher les ressources qui pourraient les aider. Ils doivent redevenir « acteurs » de leur propre processus de réintégration. Cependant, certains jeunes traversent des difficultés qui les empêchent de se projeter dans l’avenir, étant constamment en mode de survie. Ils ne savent pas ce qu’ils vont faire la semaine suivante. De plus, il s’agit parfois davantage d’objectifs fixés par les intervenants (ce qui leur apparaît le mieux pour que les jeunes se réalisent) que par les jeunes eux-mêmes.

La marginalisation chez les jeunes est un processus complexe qui demande aux intervenants sociaux d’être créatifs afin de pouvoir agir de façon globale sur les diverses problématiques rencontrées. Ces jeunes marginalisés sont loin d’être inactifs et il est important de les voir du point de vue de leur potentiel et de leurs forces et non essentiellement comme des jeunes rencontrant des difficultés, subissant des manques et des ruptures. Des stratégies, des compétences et des ressources ont été développées alors qu’ils traversaient des périodes difficiles de leur vie. Les arts, particulièrement ceux de la scène, peuvent permettre aux jeunes adultes en marge de recréer un réseau positif et de rebâtir un sens à leur vécu.

L’exutoire

En 2006 et 2007, durant mon baccalauréat, j’ai réalisé un stage en service social au Tremplin 16-30, un organisme communautaire de Sherbrooke qui intervient auprès des jeunes adultes pour les accompagner vers une plus grande autonomie. L’organisme offre, entre autres, du soutien communautaire en logement à des jeunes qui vivent des difficultés diverses, comme des problèmes de consommation, d’itinérance, des troubles de santé mentale ou de l’isolement social. La plupart vivent avec de faibles revenus. Pendant quatre mois, j’ai accompagné cinq résidents afin de développer avec eux un plan d’action qui comportait des objectifs ciblés, par exemple: mieux entretenir leur logement, se présenter à l’examen d’admission dans un centre d’éducation aux adultes ou participer au souper communautaire du Tremplin.

À travers ces suivis individuels, la cueillette de données psychosociales me semblait plutôt protocolaire et il m’était difficile d’entrer dans ce modèle. Travailler seulement avec la parole des jeunes limitait l’accès à leurs émotions. J’ai alors décidé d’intervenir à partir des intérêts des jeunes, de ce qu’ils aimaient faire, pour ensuite réaliser ma cueillette de données. Ces échanges informels m’ont permis de constater qu’ils pratiquaient tous une forme d’art, que ce soit le dessin, l’écriture ou la musique. L’art était  pour eux un exutoire à leurs souffrances trop vives. L’accès à leurs créations artistiques ouvrait la possibilité d’établir un lien de confiance, d’échanger sur leurs réalités, d’accéder à leur vécu.

À travers ces suivis, je me suis aussi aperçue que ces jeunes adultes vivaient un grand isolement et recherchaient des liens ainsi qu’une appartenance à un projet collectif. Plusieurs avaient éprouvé des ruptures familiales dans leur enfance et n’avaient pas terminé leur secondaire. Ils étaient souvent habités par un mal-être, une détresse psychologique qui les amenait à s’isoler ou à avoir une faible estime d’eux-mêmes et de leur potentiel. Ils me demandaient souvent ce qu’ils pourraient faire pour passer le temps.

J’ai alors cherché à jumeler dans l’intervention la dimension relationnelle que recherchent ces jeunes avec la dimension artistique, émotionnelle. Les arts de la scène présentent un potentiel particulièrement intéressant pour regrouper ces deux dimensions. Les intervenants du Tremplin ont appuyé la mise en place d’ateliers de théâtre avec, pour point d’attache, leur organisme. J’ai aussi décidé d’accompagner ce processus d’intervention par une démarche de recherche, à travers une maîtrise en service social.

Le « break »

La première année, en 2007, huit jeunes se sont présentés aux ateliers, qui se déroulaient de 18h à 20h, les lundis. Commençant par un cercle de discussion, une activité était ensuite proposée aux comédiens en lien avec le théâtre (improvisation, atelier de diction). Après une pause, l’atelier se poursuivait avec un travail individuel de mémorisation du scénario de la pièce « Zone », de Marcel Dubé. La constance aide les jeunes à se retrouver dans le projet, car leur vie est très mouvementée. À travers les ateliers, il s’agit de reconnaître leur potentiel plutôt que de passer par leurs difficultés : « Wow, c’est super ce que tu fais, tu fais de la jonglerie! On pourrait l’insérer dans le spectacle. » L’équipe respecte les talents des jeunes, pour qu’ils se sentent bien.

À la fin de cette première expérience, il est ressorti à travers l’analyse de mon mémoire que les objectifs d’intervention fixés au départ visaient davantage le développement personnel des jeunes adultes et touchaient moins leur réseau et leurs conditions de vie. L’activité était centrée sur un modèle comportementaliste d’intervention, qui visait la transformation des comportements inadéquats en groupe. Les intervenants passaient beaucoup de temps à établir des balises et intervenir sur des comportements qui freinaient le développement de la maturité du groupe. Parfois, par exemple, un jeune arrivait agressif aux ateliers parce qu’un autre jeune avait des dettes envers lui et ces conflits pouvaient prendre le pas sur le projet de création.

Progressivement, la démarche a évolué pour se recentrer davantage sur une approche humaniste, fondée sur la dignité des personnes. Le projet s’est orienté vers l’approche réseau en travail social, qui consiste à reconnaître l’inscription des individus dans des réseaux et à créer l’intervention à partir des personnes significatives. À partir de la troisième année de réalisation du projet, les jeunes qui étaient présents depuis le départ ont commencé à jouer un rôle de leaders positifs dans le groupe, puisqu’ils avaient développé un sentiment d’appartenance au projet. Il s’agissait surtout de jeunes recevant du soutien communautaire en logement de la part de Tremplin, qui démontraient une plus grande stabilité face au projet, ayant accès à un logement. Les jeunes sans domicile référés par les travailleurs de rue étaient quant à eux plus instables car, souvent, la plupart de leurs besoins de base n’étaient pas comblés. Ainsi, les jeunes du projet ont commencé à prendre davantage d’initiatives et à accompagner ceux qui traversaient une période d’instabilité. Le projet a alors eu des retentissements en-dehors des ateliers, puisque les jeunes s’appelaient entre eux, pratiquaient à l’extérieur, développaient des liens d’amitié et une solidarité.

Par conséquent, les intervenants sociaux ont été amenés à devenir des accompagnateurs de ce réseau qui se créait, afin d’offrir les conditions propices à l’aménagement d’un  espace de « liberté sécuritaire », dans lequel des liens de solidarité peuvent se tisser. Les participants arrivent aux ateliers avec leur histoire et leurs difficultés. La rue est un milieu de vie  solidaire, mais qui a aussi des côtés plus sombres ; les réseaux ne sont pas toujours aidants, il y a beaucoup de violence et de consommation. À travers les ateliers, les jeunes découvrent un milieu propice à un engagement positif. Par exemple, un jeune me confiait que, le lundi, il venait se retrouver « avec du monde » et se donner un « break » : « Au théâtre, je ris et tout le monde est positif. » Les intervenants ne sont pas constamment en intervention individuelle, ils utilisent plutôt la force du groupe afin de régler les différents conflits et améliorer les situations personnelles. Lorsqu’un climat d’entraide et de respect mutuel de base est instauré dans le groupe, l’intensité des problèmes individuels a tendance à diminuer, tandis que la maturité du groupe augmente. Le phénomène de l’exclusion sociale ne doit pas être abordé strictement de façon individuelle, comme c’est le cas avec le modèle comportementaliste.

C’est aussi à partir de ce moment que les jeunes ont été mis davantage à contribution dans la création des scénarios. Suite à de nombreuses conversations, ils ont décidé de créer leur propre pièce de théâtre. La première pièce qu’ils ont écrite s’appelle Plume d’écorce, en référence au fait que tous les jeunes ont eu la plume à la main afin de créer ensemble une pièce de théâtre. Celle de 2010-2011 s’intitule Télémorphose. Les jeunes y questionnent les heures passées devant la télévision. D’après eux, notre quête d’identité doit passer à travers des activités réelles et non seulement par le biais des médias. Chaque être humain possède une richesse intérieure, partagée à travers les relations humaines.

Ateliers

Cette année, trente-deux jeunes adultes participent à la troupe Artifice. Les ateliers ont une formule similaire. Ils débutent par une période d’accueil avec des collations, car souvent, les gens n’ont pas mangé. Pendant ce temps, je jase avec eux informellement. Ensuite, chacun prend une dizaine de minutes pour écrire ou dessiner ce qu’il a vécu durant sa journée dans son cahier de création. Souvent, certains ont perdu leur logement ou traversent des difficultés particulières. Suit un atelier de groupe, par exemple, un jeu de personnages, une activité dans laquelle ils développent de la confiance envers l’autre ou une activité physique à travers laquelle ils prennent conscience de leur corps. C’est durant ce moment que j’agis plutôt comme « intervenante ».

Le reste de la séance est consacré à du travail individuel ou en petites équipes, durant lequel chacun choisit son activité en fonction de ses intérêts et talents. Certains vont travailler sur une trame sonore, d’autres sur les décors, alors que d’autres vont se consacrer au jeu. Cette année, la thématique de la pièce est le voyage, que les participants abordent autant sous l’angle du projet intérieur que de la mort. La pièce est composée de 15 scénarios de cinq minutes. L’un est un slam dans lequel un jeune parle de la vie, qui a un départ mais dont on ne connaît jamais l’arrivée. Dans un autre scénario, un jeune voulait démontrer qu’une relation de couple peut perdurer dans le temps ; un autre porte sur le vécu d’une personne apprenant qu’elle a le cancer.

Chaque année, une activité sportive est intégrée aux ateliers. L’an dernier, toutes les deux semaines, le groupe faisait une heure de karaté pour intégrer une chorégraphie au spectacle. Le théâtre est le projet directeur, autour duquel se greffent d’autres activités. Cette année, les participants ont pris des cours de danse. Aujourd’hui, cinq autres accompagnateurs sont impliqués dans ce projet, soit un artiste en art visuel, un coach vocal, un agent de développement social et deux stagiaires, alors qu’au début, je portais ce projet seule.

Les représentations à la fin du projet ont, entre autres, comme visée de recréer un pont entre les jeunes et les gens de la communauté, mais aussi leur propre famille. Les parents se déplacent et sont fiers que leur enfant ait participé à un projet du début à la fin. Au moment de la représentation, il y a une sorte de réconciliation, quelque chose qui se passe au niveau de l’image que les parents ont de leur enfant. Les jeunes tirent aussi une grande valorisation du fait de réaliser un projet et d’avoir eu la confiance de l’équipe.

Un projet artistique comme celui-ci ne peut pas fonctionner sans partenariat. Il ne s’agit pas seulement d’un projet des jeunes, mais de toute la communauté. Aujourd’hui, ce projet s’inscrit vraiment dans la communauté ; je le vois parce que je pourrais quitter le projet et celui-ci se poursuivrait. Par exemple, les jeunes font eux-mêmes le recrutement.

C’est mon intérêt de donner une place centrale à des gens qui sont souvent dans l’ombre, qui n’ont pas les moyens financiers de faire partie d’une troupe. Ce projet est parvenu à faciliter l’accès des jeunes aux arts.

Rire

Le théâtre est une porte d’entrée sur plusieurs dimensions de la vie des participants. Intervention sociale et art vont ensemble ; l’intervention a toute sa place dans le processus créatif. Par exemple, grâce au journal de bord des jeunes, il devient possible de les accompagner dans les difficultés qu’ils vivent par ailleurs, de les référer aux ressources existantes dans le cas d’une perte de logement. Les périodes d’accueil et d’« au revoir » sont d’ailleurs des moments propices pour l’intervention individuelle et informelle. Cependant, durant les ateliers, l’intervention est centrée sur le processus créatif et non sur les difficultés personnelles des jeunes. L’art les ramène à leur vécu, mais d’une manière autre qu’en entrevue individuelle. Un des jeunes est dans la troupe depuis le début du projet. Au commencement, il était gêné et ne levait jamais la tête quand il parlait. Petit à petit, il a réussi à jouer un personnage, mais de manière introvertie. Cette année, sa posture et sa présence sur scène ne sont plus les mêmes ; il écrit des scénarios et a développé sa confiance en lui. Il est devenu mentor pour le groupe.

Quand ils jouent un personnage, leur jeu est teinté de leur expérience. Ils le jouent avec ce qu’ils sont. Par exemple, un jeune devait exprimer à travers son personnage de la joie, mais il n’y arrivait pas. Puis, à un moment donné, je lui ai demandé de rire et il m’a regardée en me disant : « Steph, je n’ai jamais ri et là, tu me demandes de jouer quelque chose que je ne connais pas. » À travers le jeu, il y a une intervention sociale qui peut se faire à un niveau qui nous échappe quand on doit remplir des dossiers. À travers l’expression artistique, nous pouvons accéder au vécu et dépasser les préoccupations immédiates comme l’absence de logement pour certains.

Liberté d’innover

Les approches d’intervention en travail social gagneraient à être diversifiées. Dans le milieu des services sociaux, peu d’approches alternatives sont développées afin que les jeunes s’expriment autrement que seulement par les mots. Or, le processus d’intervention conçu comme une série d’étapes relativement standardisées n’a pas toujours de sens et apparaît peu propice à la création de liens de confiance. Il y a des informations essentielles pour l’intervenant social, outre la situation psychosociale du jeune adulte. C’est lorsqu’il y a un lien significatif avec l’intervenant qu’il devient possible d’intervenir sur le réseau, l’appartenance à la communauté et les conditions de vie. Le fait de travailler avec des jeunes marginalisés représente davantage une relation d’être qu’une relation d’aide.

Bien que cela soit déstabilisant, sortir de notre zone de confort et nous remettre en question à propos de nos approches d’intervention peut être bénéfique pour nous et pour les gens auprès desquels nous intervenons. Par exemple, si un jeune joue de la guitare, ne pourrait-il pas l’apporter lors de l’une des rencontres de suivi psychosocial ? Les intervenants devraient pouvoir goûter au même espace de liberté de création que nous souhaitons offrir aux jeunes à travers ce projet, qu’ils aient la liberté d’innover dans leurs pratiques. Les intervenants sociaux ont aussi besoin que soient mis de l’avant leur potentiel et leur capacité créative.

L’intervention auprès des jeunes : visions du monde

Claudia ne veut parler à personne. Elle ne va pas bien et les tentatives pour l’approcher sont repoussées les unes après les autres. Alain, éducateur en centre jeunesse, entre dans sa chambre, en lui parlant doucement, mais elle ne répond pas. Puis, il s’adresse au toutou à ses côtés et elle commence alors à s’ouvrir. À travers son toutou, elle parle à Alain de sa souffrance et un lien se crée entre eux.

Un autre jeune, Pierre, vient à la rencontre d’Élise, qui travaille dans un organisme d’insertion en emploi. Ce jour-là, dans le couloir, il lui demande si elle trouve normal qu’il pense au suicide. Ils en discutent longuement. C’est la première fois qu’il partage cela avec quelqu’un.

Enfin, dans un quartier de Montréal, une soixantaine de jeunes veulent jouer au soccer. Éloi, travailleur de rue, s’étonne face aux nombreuses difficultés qu’il rencontre lorsqu’il tente d’obtenir un permis d’exploitation pour que ces jeunes « issus d’ailleurs » puissent faire du sport. Éloi et les jeunes choisissent alors d’occuper un parc en guise de protestation, puis prennent la parole lors d’une séance du conseil d’arrondissement. Ils finissent par obtenir le permis.

Ces trois situations vécues par des intervenants accompagnant des jeunes ont été recueillies à travers une recherche qui s’est intéressée aux dimensions sociales des interventions.1 Dans ces exemples, il s’agit d’interventions qui débordent du cadre et des objectifs explicites des pratiques. On pourrait parler d’une « sociologie implicite » ou de visions du social présentes lorsqu’on intervient auprès des jeunes. Le savoir expérientiel de ces trois praticiens, issu d’une pratique quotidienne d’intervention, témoigne particulièrement du sens et de la pertinence sociale de leurs interventions visant la « jeunesse ».

Lors de la recherche en question, la dimension sociale des interventions fut explorée à travers des études de cas basées sur les témoignages de huit intervenants rencontrés en entrevue. Ces derniers œuvrent dans trois milieux de pratique, avec des objectifs explicites et dispositifs dissemblables : centre jeunesse, organismes de développement de l’employabilité et travail de rue. Les témoignages des trois intervenants mentionnés plus haut (Alain, Élise et Éloi) font l’objet de monographies où leurs propres catégories de sens occupent une place centrale. À l’aide d’une approche clinique et critique mobilisant une analyse transversale des huit récits, des idéaux-types de sociologie implicite ont été élaborés.2   

À partir des analyses développées durant la recherche – mettant en dialogue le savoir expérientiel des intervenants avec mes repaires théoriques et pratiques – je propose quelques pistes de compréhension sur ce qui caractérise l’intervention sociale auprès des jeunes, ainsi que ses paradoxes. Les questions qui traversent cet article sont les suivantes : au-delà des objectifs explicites, comment les intervenants conçoivent-ils le sens et la pertinence sociale de leurs pratiques ? Quelles sont sociologies implicites en jeu lorsqu’on intervient auprès des jeunes ? À quels processus sociaux les pratiques d’intervention participent-elles ?

Sociologies implicites

La dimension sociale des interventions concerne à la fois des aspects « macrosociologiques », tels que les orientations politiques, les dispositifs d’intervention, les arrangements institutionnels et les systèmes sociaux d’appartenance, tout comme des aspects « microsociologiques », tels que les interactions entre agents. En explorant dans les récits des intervenants ces divers aspects sociaux qui traversent leurs interventions, il est possible de dégager leur sociologie implicite. Cette méthode d’analyse est empruntée aux travaux de Robert Sévigny et de Jacques Rhéaume (Rhéaume et Sévigny, 1988 ; Rhéaume, Sévigny et Tremblay, 2007).

La notion de sociologie implicite réfère à « une connaissance du social qui sous-tend l’intervention et lui donne sens » (Schäppi, 2011). En ce qui concerne les interventions auprès des jeunes, les pratiques et récits des intervenants rencontrés peuvent être regroupés en quatre idéaux-types de sociologie implicite : l’informationnel, le normatif, le systémique et le clinique. Chacun de ces idéaux-types fait référence à une certaine conception du monde social : l’informationnel le conçoit comme un ensemble d’individus rationnels faisant des choix ; le normatif, comme un cadre composé de règles ; le systémique, comme étant composé de rapports sociaux ; et le clinique, comme un ensemble d’expériences subjectives.

Ces conceptions du social ne sont jamais exclusives à un seul agent et les perspectives clinique et informationnelle, par exemple, apparaissent dans les témoignages de presque tous les intervenants rencontrés. Toutefois, pour chaque praticien, un type de sociologie implicite prend le dessus sur les autres et teinte sa manière de concevoir la pratique d’intervention et les « problématiques » vécues par les jeunes.

Ainsi, lorsque la conception informationnelle prime, informer le jeune pour qu’il puisse faire un choix éclairé peut suffire comme pratique d’intervention. Erika, intervenante dans un carrefour jeunesse-emploi, définit comme suit son travail auprès des jeunes : « donner de l’information pour justement les aider dans leur réussite de recherche d’emploi ou de retour aux études ». Dans cette perspective, le monde social et/ou le monde adulte sont associés à l’univers professionnel. Univers vers lequel les jeunes sont aidés à « s’insérer » en accédant aux informations sur ses exigences et contraintes.

Dans une perspective normative, l’intervenant perçoit son rôle comme celui d’un éducateur veillant à la socialisation des jeunes aux normes du vivre-ensemble et prenant le relais d’institutions considérées comme défaillantes : l’école et la famille. Pour Yannick, intervenant dans une maison de jeunes, « les jeunes sont à la recherche d’un cadre ». Intervenir signifie pour lui, entre autres, offrir un cadre clair et servir de modèle en tant que figure « d’autorité ». Les intervenants adhérant à une sociologie implicite normative conçoivent l’intervention comme participant au processus de socialisation, voire même d’éducation des jeunes, en leur inculquant des normes et règles de socialité. Dans notre recherche, cette sociologie implicite ressort des récits d’intervenants travaillant auprès d’adolescent(e)s.

Dans une perspective systémique, l’intervention est conçue et vécue comme une relation visant à transformer les rapports sociaux vécus par les jeunes, que ce soit entre eux ou avec d’autres. Cette sociologie implicite est teintée d’une visée émancipatrice où la pratique d’intervention participerait à la construction d’espaces de liberté. Revenons sur un de nos exemples du début. Suite à une forte demande de la part de plusieurs jeunes de pratiquer un sport, lorsqu’Éloi est confronté aux résistances venant non seulement des élus, mais aussi de l’organisme où il travaille, il questionne les processus de stigmatisation à l’œuvre auprès des jeunes en question, presque tous « issus d’ailleurs ». Les protestations d’Éloi avec les jeunes afin d’accéder à un espace public pour pratiquer leur sport préféré, témoignent de ce que nous nommons une vision systémique du social. Or, pour Éloi, ses interventions en travail de rue visent, entre autres, à transformer les rapports des différents acteurs du quartier (élus, commerçants, habitants du quartier, etc.) avec les jeunes dans une perspective de défaire les stéréotypes et contrer les discriminations.

Dans le cas de la sociologie implicite clinique, la pratique d’intervention vise à pallier la souffrance des individus, à travers un travail sur leur rapport à eux-mêmes et un cheminement vers leur épanouissement personnel. Dans cette perspective, l’intervention se définit d’abord comme une relation d’aide entre jeune et intervenant. C’est le cas de l’exemple évoqué plus haut, celui d’Élise, qui travaille dans un organisme d’aide à l’insertion en emploi pour les jeunes. L’écoute et le soutien humain sont des aspects centraux de la pratique d’Élise, intégrés avec l’objectif de développement de l’employabilité à travers la notion de « connaissance de soi ». Cette dernière l’explique comme suit : « Pour trouver une job qu’il aime, il faut qu’il sache ce qu’il aime, ok ? Donc on travaille beaucoup sur la connaissance de soi ».

L’idéal-type de sociologie implicite clinique permet de nommer une dimension fondamentale des interventions auprès des jeunes, d’après tous les intervenants rencontrés : l’aspect relationnel, d’ « aide » ou encore, de « soutien humain ». Cela suppose une implication existentielle de la part des intervenants engageant aussi leurs affects et qui rend parfois le travail d’intervenant extrêmement exigeant sur le plan émotionnel. Prenons l’exemple cité plus haut d’Alain, intervenant en centre jeunesse. La tentative de trouver un moyen de communiquer et de créer un lien avec des adolescentes en détresse est un élément essentiel du travail d’Alain. Or, le soutien humain qui sous-tend cette pratique n’est pas exclusif aux interventions en centre jeunesse, il s’agit d’un élément essentiel des pratiques d’intervention sociale, parfois négligé quand vient le temps de les décrire et de les comptabiliser. «  Cette dimension fondamentale de l’intervention en tant que soutien humain, basée sur la relation et permettant ainsi la construction de rapports intersubjectifs et d’interactions sociales au sein des dispositifs, révèle une des raisons d’être des interventions sociales ».

Dialogue

Dans les sociologies implicites informationnelle et normative, le monde social est parfois réduit à l’univers professionnel et aux normes et règles du monde adulte. Malgré les bonnes intentions d’aider des jeunes en difficulté à s’insérer, en les informant et les encadrant, ne participons-nous pas à un processus de normalisation et de contrôle ? Cela est encore plus questionnant dans un contexte où l’accès à l’emploi n’assure pas une sortie de la précarité matérielle.

Force est de constater que les politiques jeunesse au Québec et les pratiques d’intervention sociale qui en découlent s’orientent de plus en plus vers l’insertion professionnelle et l’entreprenariat des jeunes. Or, dans les récits des intervenants, l’insertion dans le marché du travail fut évoquée systématiquement comme exemple d’intervention réussie. Et ce, sans égard au milieu d’intervention en question, même si selon le type de sociologie implicite en jeu, l’insertion va être perçue différemment. Ainsi, notre recherche laisse entrevoir un brouillage important entre réalité sociale et marché du travail, entre monde adulte et univers professionnel. Cela n’est pas étonnant dans un contexte où l’identité professionnelle devient un socle de reconnaissance sociale. Toutefois, cela apparaît questionnant au regard des dimensions normalisantes des pratiques d’intervention. Ériger le « jeune professionnel » comme modèle d’insertion, ainsi que le fait la politique jeunesse québécoise actuelle, ne veut-il pas dire écarter d’autres possibilités d’existence en marge et en critique de celui-ci ?

Un autre questionnement émerge des réflexions en lien avec les diverses sociologies implicites sous-jacentes aux interventions auprès des jeunes au Québec. Où sont les premiers concernés dans la conception des politiques et dispositifs d’intervention les visant ? Perçus comme « jeunes en difficulté » ayant des besoins auxquels l’intervention vient répondre, les sujets des interventions ont certainement leur mot à dire quant à ce qu’ils veulent faire pour améliorer leurs conditions de vie. Ainsi, les intervenants se perçoivent souvent comme des « outils » dans le processus de prise de pouvoir des jeunes sur leurs propres vies. Et si cette prise de pouvoir dépassait le plan individuel et investissait le vivre-ensemble ?

En multipliant les expériences où les savoirs de différents acteurs se mettent au travail ensemble et où les jeunes ont un espace de parole effectif, les paradoxes de l’intervention pourront être apprivoisés et peut-être surmontés dans l’avenir. L’emprise du savoir « expert » dans le champ des politiques et interventions sociales pourrait ainsi être dépassée.3 Une horizontalité des savoirs et une mise en dialogue ne peut être que positive sur le plan du renouvellement des pratiques et des politiques jeunesse qui les encadrent. Continuer à aider les jeunes n’est pas en contradiction avec leur reconnaissance en tant que sujets politiques ayant leur mot à dire sur les politiques, pratiques d’intervention et enjeux sociaux les concernant.

Plusieurs chemins sont ainsi possibles quand il s’agit de penser les liens entre le monde social et celui de l’intervention auprès des jeunes. Dégager les sociologies implicites aux pratiques peut aider à comprendre ces liens. Elles permettent d’explorer d’une part ce qui déborde du cadre organisationnel et formel et d’autre part l’influence des visions du monde des praticiens sur le déroulement des interventions. Dépasser l’exercice typologique implique toutefois d’engager un dialogue entre jeunes, intervenants, décideurs et chercheurs sur les sens et les contre-sens de l’intervention auprès des jeunes aujourd’hui.