L’impact du projet Chez soi du point de vue des participants : le sentiment d’exister

Que pouvons-nous apprendre du projet Chez soi, mis sur pied par la Commission canadienne pour la santé mentale, qui s’est déroulé à Montréal de 2009 à 2013 ? Pour les personnes sans domicile avec des besoins élevés ou modérés sur le plan de la santé mentale, l’approche Chez soi (Logement d’abord) prévoit l’accès rapide à un logement subventionné et un suivi (intensif ou d’intensité variable) dans la communauté, par une équipe multidisciplinaire. En tout, 469 personnes ont été recrutées dans le cadre de ce projet à Montréal, dont 285 ont reçu les services offerts dans le cadre du projet2 et 184 ont composé le groupe témoin recevant les services déjà offerts dans la communauté. Pour chacun des quatre groupes (besoins élevés et besoins modérés, groupes expérimentaux et témoins), une personne sur dix a été sélectionnée de manière aléatoire lors de son arrivée dans le projet afin de réaliser une entrevue de type récit de vie.3 De ces 46 personnes, 45 ont été interviewées 18 mois plus tard (un des participants étant décédé entre temps). L’intention lors de cette deuxième entrevue était de faire un retour sur les derniers 18 mois afin de voir les différences dans l’expérience des groupes expérimentaux et groupes témoins depuis le début du projet.

Lors des premières entrevues qualitatives au début du projet, les personnes ont parlé (entre autres choses) de leur expérience des services existants et de ce que ces services leur ont apporté à différents moments de leur vie.4 Dans la moitié des cas, les répondants se contentent de décrire le service reçu sans l’évaluer, mais dans le tiers des cas mentionnés, ils considèrent que l’intervention a eu un impact positif dans leur vie. Lors de la deuxième série d’entrevues, dix-huit mois plus tard, il s’agissait de se demander jusqu’à quel point le projet Chez soi permet de mieux identifier les éléments contribuant à une intervention réussie aux yeux des personnes concernées. Comment les types d’intervention et les organismes qui intègrent l’un ou l’autre de ces éléments identifiés peuvent-ils mieux être soutenus ?

Après 18 mois

Après 18 mois dans le projet Chez soi à Montréal, la première différence apparente concerne le sentiment de bien-être exprimé par les répondants des différents groupes. Les membres des groupes expérimentaux qui reçoivent les services des équipes Chez soi et qui ont eu accès à un logement, sont plus susceptibles que ceux dans les groupes témoins recevant les services habituels de dire qu’ils se sentent en paix et en sécurité, qu’ils peuvent dorénavant vivre à leur propre rythme, que leur santé mentale s’est améliorée, que leur consommation de médicaments d’ordonnance a été réduite et qu’ils dépendent moins de drogues ou d’alcool. Les membres des groupes témoins sont plus susceptibles de dire qu’ils vivent sous le stress, qu’ils craignent la violence, qu’ils ont des pensées suicidaires, que leur santé physique a empiré et que leurs problèmes de dépendance envers les drogues et l’alcool sont toujours les mêmes ou pires qu’avant. Jusqu’à quel point les répondants fournissent-ils des explications pour ces différences apparentes? Seront regardés ici de plus près les avis des répondants sur les thèmes suivants : logement et conditions matérielles de vie, soutien et reconnaissance, amitiés et liens familiaux et vie quotidienne.

Logement et conditions matérielles de vie

L’accès rapide au logement est un élément clé de l’approche Logement d’abord – comme son nom l’indique – et l’expérience en termes de logement occupe une place centrale dans les récits des membres des groupes expérimentaux. Tous sauf un étaient en logement au moment de l’entrevue à 18 mois. Les membres des groupes témoins ont aussi été en logement pour des périodes de temps variées pendant les 18 mois et la moitié d’entre eux étaient logés au moment de l’entrevue (autrement qu’en hébergement de courte durée dans les refuges). Ces derniers semblent ainsi avoir assez bien réussi sur ce plan, même si la proportion en logement est la moitié de celle des groupes expérimentaux. Cependant, le type de logement occupé est fort différent et les périodes de temps en logement sont plus courtes, avec des retours réguliers à la rue et dans les refuges. Typiquement, pour eux, « être logé » veut dire trouver une place dans une maison de chambres ou être hébergé (temporairement) chez un ami.

Les membres des groupes expérimentaux ont choisi des appartements (incluant, dans quelques cas, des logements sociaux quand ces derniers sont disponibles) parmi les options qui leur ont été présentées et dans leur quartier de préférence. Le fait d’avoir eu accès à un logement stable avec le supplément au loyer fourni par le projet, est vu comme ayant un impact en termes de sécurité, de tranquillité et d’intimité. Avoir un espace à soi permet de faire ce qu’on veut sans être constamment sous l’œil du public. Le tiers des répondants dans les groupes expérimentaux parlent de la difficulté qu’ils ont de s’entendre avec voisins et propriétaires, mais davantage disent qu’ils s’entendent bien avec eux.

Plusieurs établissent un lien explicite entre leur nouveau sentiment de sécurité et la diminution de leur consommation d’alcool ou de drogues. Par exemple, un répondant mentionne qu’il ne consomme plus autant de bière que lorsqu’il était dans la rue.  Ceci trouve un écho dans le témoignage d’un membre du groupe témoin, qui décrit comment il doit consommer une quantité donnée de marijuana chaque jour (soigneusement budgétée) afin d’endurer le stress de la vie à la rue. Certains participants des groupes expérimentaux attribuent la baisse de leur consommation d’alcool et de drogues au choix qu’ils ont dû faire entre garder leur appartement ou maintenir leur mode de vie antérieur. La concordance entre cette baisse de consommation et la stabilité résidentielle n’est pas toujours aussi claire, mais pour le tiers des personnes dans les groupes expérimentaux qui mentionnent une telle baisse, le sentiment de sécurité qui vient avec la stabilisation de leurs conditions de logement peut être vu comme un facteur contributif.

Certains répondants établissent également un lien entre la sécurité ou stabilité résidentielle et l’amélioration de leur santé mentale, l’utilisation moindre de médicaments d’ordonnance (tels les antidépresseurs) et le sentiment d’avoir acquis plus de contrôle sur leur vie. Le sentiment de sécurité attribué au fait d’avoir son propre appartement va de pair, pour certains, avec une stabilité financière accrue. Même si le fait de devoir payer le loyer (dont le coût est réduit par l’octroi de la subvention au logement), la facture d’électricité et d’autres nécessités, peut poser problème, les membres des groupes expérimentaux sont néanmoins plus susceptibles de dire que leur situation financière s’est améliorée pendant les 18 derniers mois.

Soutien et reconnaissance

L’impact positif du logement est inséparable du rôle joué par les équipes d’intervenants, tel que décrit par les répondants. Certains participants se disent surpris par le fait qu’ils ne sont pas jugés par les intervenants du projet en rapport avec leurs problèmes de consommation ou des dommages qu’ils auraient causées dans leur logement. D’autres soulignent la disponibilité des intervenants, l’importance de leurs visites régulières à domicile, le fait qu’ils sont traités avec respect, qu’ils sont écoutés et accompagnés pendant des séjours en hôpital, des périodes de dépression ou des démarches devant la cour. Dans certains cas, les intervenants les auraient encouragés à réaliser leur désir de contacter la famille, à s’impliquer dans des activités sociales, ou à poursuivre d’autres buts. Les membres des groupes expérimentaux peuvent aussi faire part d’une confiance en soi renforcée, à la fois en raison du traitement qu’ils reçoivent de la part des intervenants et du changement de leurs conditions matérielles de vie. Malgré le fait que les membres des groupes témoins ne sont pas suivis par les équipes et ne voient que des intervieweurs du projet Chez soi périodiquement tout en continuant à vivre comme auparavant, ils ont aussi tendance à évaluer les intervenants du projet positivement.

Si certains membres des groupes expérimentaux considèrent qu’ils ont plus de confiance en eux-mêmes qu’au début du projet, ce changement semble en partie lié au fait qu’ils prennent leurs propres décisions. Ici aussi ils peuvent exprimer une certaine surprise concernant la responsabilité qui leur est accordée par le projet, certains soulignant un nouveau sentiment de liberté ou d’autonomie. Les membres des groupes témoins ne mentionnent pas avoir connu un sentiment comparable pendant les 18 mois et certains expriment le point de vue contraire, mettant l’accent sur le fait qu’ils sont surexposés à des règlements concernant leurs comportements individuels, l’accès aux services, leur présence dans l’espace public et d’autres aspects de leur vie quotidienne.

Amitiés et liens familiaux

Il n’est pas toujours facile pour les membres des groupes expérimentaux de s’habituer au fait d’être seul en logement. Même s’ils ont tendance à apprécier leurs relations avec les équipes de suivi, ils peuvent aussi faire part de sentiments de solitude, un répondant sur quatre dans ces groupes parlant des difficultés d’isolement qu’ils ont connues depuis le début du projet. Il ne s’agit pas juste d’être seul dans son logement, mais de s’ennuyer des personnes qui composaient leur réseau social avant d’arriver dans le projet. On ne peut pas dire cependant que ce type d’intervention exacerbe de tels sentiments, vu que les membres des groupes témoins expriment aussi un sentiment de solitude et dans des proportions semblables. Dans ce cas, la solitude peut être vue comme faisant partie de l’expérience générale de la vie à la rue, plutôt que du fait d’être isolé entre les quatre murs d’un appartement. Par contre, ces derniers passent aussi du temps en logement et peuvent connaître le même sentiment de solitude que les membres des groupes expérimentaux en lien avec cette expérience.

Le sentiment de solitude soulève la question de l’amitié. Certains répondants font la distinction entre la « vraie » amitié et les « fréquentations»   qui sont le lot des personnes vivant à la rue et dans les refuges. Il y a une ambiguïté profonde exprimée quant à ces fréquentations. Survivre à la rue est difficile sans des liens forts avec d’autres personnes dans la même condition, à la fois pour se protéger et pour partager les savoirs nécessaires à la survie. Mais plusieurs de ces liens relèvent de la consommation de drogues et de l’alcool et peuvent parfois avoir des attributs qui sont tout le contraire de l’amitié. Certains participants aux groupes expérimentaux regrettent d’avoir perdu contact avec leurs réseaux d’amis antérieurs et d’autres cherchent à maintenir ces contacts, mais plusieurs expriment le souhait de s’éloigner de ces vieilles relations où la solidarité et le support mutuel peuvent coexister avec leur contraire.

Pendant qu’une personne sur quatre parmi les groupes expérimentaux parle de son expérience de solitude, d’autres mentionnent les nouvelles amitiés qu’ils ont pu faire pendant les derniers 18 mois. Ces nouveaux amis ont été rencontrés, entre autres, lors d’activités sociales ou sont des voisins habitant le même édifice. Le fait d’avoir son propre logement dans lequel des amis peuvent être reçus, peut être vu comme un facteur contribuant à la création de telles amitiés et à la réciprocité dont elles font partie. Le tiers des membres des groupes expérimentaux disent s’être fait de nouveaux amis depuis le début du projet et que ces amitiés sont devenues un élément central dans leur vie.

Une personne sur trois parmi les groupes expérimentaux dit avoir rétabli des contacts avec sa famille. Dans plusieurs cas, les membres de la famille concernés n’avaient pas encore traversé le seuil du logement, le contact ayant eu lieu par téléphone, dans un parc, un restaurant ou un autre type d’espace public. Le déclencheur principal mentionné est de vouloir refaire le contact, de ne plus avoir honte de sa situation devant sa famille, cette dernière conservant de l’importance même après des années d’éloignement. Selon certains, leur famille serait plus compréhensive et plus accueillante à leur égard depuis qu’ils sont dans le projet, tandis que pour d’autres, le fait de faire partie du groupe expérimental leur aurait permis de consolider des relations avec la famille qui existaient déjà avant le début du projet. Renouer avec la famille peut prendre du temps. Ceci est particulièrement le cas des contacts avec des enfants que le participant n’a pas vus depuis longtemps. Les relations qui en résultent ne sont pas toujours faciles et peuvent demeurées limitées, mais juste le fait d’avoir repris contact peut être présenté comme un tournant majeur dans la vie de la personne.

Un autre tiers des membres des groupes expérimentaux considère que la continuation des relations existantes avec leur famille est au centre de leur expérience pendant les 18 mois, certains soulignant les aspects négatifs de ces relations, d’autres les aspects positifs et négatifs en même temps. D’autres ont essayé de contacter leur famille sans succès. Les relations de famille, qu’elles soient évaluées négativement ou positivement, sont ainsi au cœur de la vie de la plupart des membres des groupes expérimentaux, les deux tiers d’entre eux mettant l’accent sur de telles relations. Une proportion semblable des membres des groupes témoins voit les relations familiales comme des éléments-clés dans leur vie. Certains parlent d’éléments positifs dans leurs rapports avec leur famille, mais pour la plupart, soit les contacts ont été rompus, soit les membres de la famille sont présentés de manière négative ou ne sont pas mentionnés. Il y a eu peu de changements à cet égard durant les derniers 18 mois.

La vie quotidienne

Les différences entre les groupes expérimentaux et témoins trouvent un reflet dans la vie quotidienne. Pendant que les membres des groupes témoins ont tendance à continuer à suivre la routine typique des personnes sans domicile, les membres des groupes expérimentaux s’adaptent graduellement (parfois avec difficulté) à leurs vies nouvelles, dont le « rythme » provient de leurs propres décisions plutôt que des règles imposées par les services utilisés. Certains se réfèrent au plaisir, au début, de rester chez eux inactifs et de leur implication subséquente dans des activités externes, pendant que d’autres se plaignent d’être pris à la maison à ne rien faire.

Avoir un chez-soi et une place où entreposer ses affaires peut aussi permettre aux participants de s’adonner à leurs passe-temps préférés, dont, par exemple, la collection de vidéos, la couture ou la peinture. D’autres découvrent (ou redécouvrent) l’art de la cuisine, de faire l’épicerie, de mener ce que plusieurs décrivent comme étant une « vie normale », malgré leurs restrictions budgétaires. Leur vie quotidienne peut aussi être marquée par la planification et la réalisation de projets nouveaux, concernant, par exemple, un retour aux études ou la formation professionnelle. Quelques participants des groupes expérimentaux peuvent se plaindre de l’ennui (passer des heures devant la télévision, par exemple), mais ce sont les membres des groupes témoins qui sont les plus susceptibles de dire qu’ils souffrent d’ennui dans leur vie quotidienne.

Conclusion

Après les premiers 18 mois du projet Chez soi à Montréal, on constate des différences assez marquées entre les perceptions des personnes participant aux groupes expérimentaux et témoins. Avoir un logement à soi et des conditions matérielles de vie plus stables, bénéficier d’un suivi à domicile et de la reconnaissance de la part des intervenants, ne pas être sujet au jugement moral de la part de ces derniers et pouvoir se fier à soi-même pour faire ses propres décisions, semblent se combiner pour produire les résultats positifs mentionnés par les participants.

Cela dit, et pour revenir à notre question de départ, plusieurs des caractéristiques des services mis de l’avant au projet Chez soi se trouvent, sous des formes variées, dans les services existants. Quand les participants, au début du projet, évaluent positivement les services reçus à différents moments de leur vie (32% de toutes les mentions étant connotées positivement et 19%, négativement), ils se réfèrent à certaines des caractéristiques qui se retrouvent combinées dans le projet Chez soi. Le sentiment d’exister aux yeux des autres est au centre de ces caractéristiques, ainsi que le fait de pouvoir surmonter, avec l’aide d’autrui, la stigmatisation et la discrimination afin d’avoir accès à ce dont on a besoin sans condition, y compris, le cas échéant, à un logement. Sur ce plan, nos résultats militent en faveur du renforcement et de la valorisation de ces façons de faire, où elles existent à travers la variété de services existants, tout en favorisant leur combinaison dans des approches spécifiques, telle celle du Logement d’abord.

Récits de pratique en santé mentale, toxicomanie et itinérance : des pas franchis

Ce texte fait partie d’une banque de 50 récits de pratiques d’intervention en itinérance1. Elles ont été documentées en collaboration avec quatre Équipes Itinérance au Québec (Hurtubise et Babin, 2009) et les trois équipes cliniques du projet Chez soi à Montréal (Hurtubise et Rose, 2013). Ces récits de pratiques sont disponibles sur le site web du CREMIS dès l’automne 2013 (www.cremis.ca).

Dans le récit qui suit, la spécialiste en dépendance de l’équipe de Suivi intensif dans le milieu (SIM) du projet Chez soi2 raconte diverses interventions liées à la toxicomanie auprès de personnes souffrant de troubles sévères de santé mentale. Dans le parcours d’un grand nombre de personnes desservies par l’équipe SIM, se chevauchent itinérance, problème de santé mentale et dépendance. Ce qui a signifié par le passé un cumul d’obstacles à l’accès aux services. Comment faire des pas avec les personnes malgré la consommation ? Si, traditionnellement, les soins de santé sont pensés par « problème », ils sont ici saisis simultanément dans l’intervention. La personne y est également reconnue dans sa globalité, au-delà des problèmes et des situations de crises.

Afin d’adopter une approche à la fois ouverte et proactive en regard de la toxicomanie, l’équipe SIM identifie quelques balises. Règle no 1. Ne pas paniquer et apprendre à vivre avec la réalité de la consommation en tant qu’intervenant. Ce qui demande un certain travail sur soi. Règle no 2. Il y a toujours quelque chose qui peut être fait. Lorsque la personne n’est pas prête à cesser de consommer, et une fois réalisée l’évaluation des risques, on continue de l’accueillir, sans tabous ni jugements, en faisant de l’éducation là où c’est possible.

Ce récit relate les suivis auprès de trois personnes qui témoignent d’un désir variable d’agir sur leur toxicomanie. Plusieurs stratégies d’intervention seront adoptées selon les contextes, afin de susciter un sentiment d’ambivalence à l’égard de la consommation, d’en réduire les risques, d’identifier sa fonction dans la vie de la personne ou d’accompagner un projet de vie. Au fil des différents suivis, la spécialiste en dépendance de l’équipe SIM identifie les pas franchis avec les personnes, parvenant notamment à amorcer avec elles une discussion sur leur santé mentale.

Réduction des méfaits

Les gens que nous accompagnons ne souhaitent pas nécessairement modifier leur consommation. Nous n’avons pas une vision prônant l’abstinence. La consommation est d’abord comprise comme le moyen qu’adopte une personne à un moment de sa vie pour survivre. Et nous l’accompagnons là-dedans. Ça demande beaucoup de nuances et de flexibilité. Il y a un travail à faire sur soi comme intervenant pour accepter l’impuissance et pour dédramatiser la toxicomanie.

Les Alcooliques Anonymes ont aidé de nombreuses personnes qui étaient résolues à cesser de consommer et qui avaient besoin de soutien. Cependant, l’abstinence n’est pas le seul chemin. L’approche de la réduction des méfaits s’inscrit dans la reconnaissance qu’il y a non seulement des pertes, mais également des gains liés à la consommation et que certaines personnes choisissent de continuer de consommer. C’est ce qui m’intéresse dans le travail en dépendance : ce principe d’aller chercher à l’extérieur de soi quelque chose pour surmonter la douleur. Je ne juge jamais ce que les personnes consomment. Qui sommes-nous pour dire que ce n’est pas la bonne façon de faire face à ses difficultés ? C’est aussi de voir la valeur des personnes au-delà du problème de dépendance.

Quand on travaille avec la réduction des méfaits, on sort de la culpabilité et cela contribue à l’honnêteté dans la relation thérapeutique. Nous cherchons le chemin le plus agréable pour accéder à une meilleure qualité de vie, sans connaître ce chemin à l’avance. Mon travail est de mettre de l’avant la notion de choix, sans culpabiliser les personnes. La moralisation ne fonctionne pas en dépendance : les personnes connaissent les risques qu’elles courent, mais lorsque, peu à peu, le choix devient responsable et conscient, elles veulent cesser de consommer parce qu’elles constatent qu’elles utilisaient inadéquatement la consommation pour faire face à une réalité difficile.

Lorsque, en tant qu’intervenants, nous voulons faire naître un questionnement chez la personne au sujet de sa consommation, si nous n’avons rien à proposer pour susciter l’ambivalence, la personne restera sur le chemin qu’elle connaît déjà. Pourquoi arrêterait-elle de consommer si elle est à la rue et qu’elle doit se battre à tous les jours pour les quelques dollars issus de la quête ? Pourquoi cesser de consommer lorsqu’il faut vivre avec ses souffrances et qu’on ne sait pas où aller ? Avec le projet Chez soi, ce que nous offrons à ces personnes pour faire pencher la balance, c’est un appartement, un suivi, des intervenants, un engagement dans leur projet de vie.

En attendant

Olivier boit beaucoup d’alcool combiné à des médicaments achetés sur le marché noir. À son entrée au projet Chez soi, il était régulièrement hospitalisé pour coma éthylique. À une occasion, il est même tombé tête première dans nos locaux, tellement il était intoxiqué, et nous avons appelé les ambulanciers. Il a 21 ans. Avec Olivier, nous avons fait une belle intervention de réduction des méfaits en collaboration avec les infirmières et la psychiatre de l’équipe. Nous avons regardé avec lui quelles étaient les substances les moins dangereuses lorsqu’elles sont combinées à l’alcool et nous avons fait de l’éducation : « la cocaïne est déjà mieux que des Benzodiazépines, le mélange des Ativan et de l’alcool mène au coma ». Olivier a été très réceptif à cette proposition.

Nous avons ensuite intensifié le travail de réduction des méfaits. Nous lui avons dit que nous craignions qu’il quitte les bureaux avec ses médicaments et qu’il les surconsomme. Nous lui avons proposé de diminuer les doses, mais Olivier n’a pas voulu :

– Non, je ne veux pas que vous diminuiez les médicaments, ça m’aide à dormir, à fonctionner, c’est important pour moi.

– Mais Olivier, que proposes-tu ?

– Je vais la prendre devant vous.

C’est de la belle réduction des méfaits. Désormais, il vient chaque matin chercher ses médicaments, nous lui offrons une barre tendre et un jus d’orange et il prend ses médicaments devant nous. Ainsi, nous nous assurons qu’il a quelque chose dans le ventre et que ses médicaments font effet. Il vient tous les jours. Auparavant, il vendait ses médicaments ou il les accumulait et les surconsommait avec de l’alcool ; c’était très dangereux pour sa vie. Nous avons également convenu avec Olivier que lorsqu’il serait intoxiqué à l’alcool, nous ne lui donnerions que la moitié de la dose prescrite. Depuis, il n’est plus jamais venu chercher ses médicaments sous l’effet de l’alcool et il n’a pas été hospitalisé pour coma éthylique depuis plusieurs mois, alors qu’avant, c’était au moins  une  fois par mois.

Alors, nous avons fait cela avec lui. Il a quitté son logement et il est de retour à la rue. Il est intoxiqué, mais il est là, il continue de venir au bureau quotidiennement. Avec Olivier, je n’arrive pas à semer le doute, à susciter une ambivalence à l’égard de sa consommation. Parfois, il faut travailler sur soi comme intervenant, parce que la personne ne désire pas arrêter. Et c’est nous qui avons du mal à vivre avec l’impuissance de les voir ainsi s’intoxiquer.

Nous sommes au tout début de l’intervention au sujet de la consommation avec Olivier. Je le vois désormais chaque semaine, ne serait-ce que cinq minutes. Je tente en ce moment de voir avec lui ce qu’il consomme, car nous ne le savons pas. Ce sont de petits pas.

La mauvaise blague

Paul, 40 ans, est un homme très anxieux. Nous n’avions cependant jamais parlé d’anxiété, tant que nous n’avions pas parlé de consommation. Il disait : « tout va bien, je n’ai pas besoin d’arrêter de prendre de la bière ». Mais, à un moment donné, je me suis dit que Paul ne buvait pas une à deux grosses bières (trois à six petites bières) tous les jours pour rien. J’ai essayé de savoir avec lui à quoi ça lui servait. Sans même parler de consommation, j’ai commencé à lui faire remarquer certaines choses : « Paul, tu transpires beaucoup, tu as l’air un peu anxieux. » Puis à un moment donné, c’est sorti :

–  La bière me calme.

– Es-tu disposé à ce qu’on regarde d’autres moyens que l’alcool pour te calmer? Tu continues de boire, c’est seulement pour avoir d’autres moyens dans notre coffre.

– Oui.

C’était seulement cela. Nous pouvons faire de l’éducation au sujet de sa consommation, lui dire que l’alcool porte atteinte au foie, à l’estomac, mais il est intelligent : il se sent seulement coupable, car il a l’impression de s’autodétruire consciemment. S’il n’y avait pas un côté positif à la consommation, la personne cesserait. Si elle consomme, c’est qu’elle va y puiser quelque chose de satisfaisant. Trop souvent, nous ne parlons pas de ces bénéfices-là. Nous voulons seulement montrer à quel point la consommation est terrible. Mais du moment que la personne est en mesure de voir : « Voici ce que m’apporte la consommation. J’ai besoin de me calmer. Je ne savais pas que j’avais ce besoin-là. Maintenant, est-ce que je pourrais répondre à ce besoin autrement ? » Il n’y a rien qui pose problème avec la bière, c’est le sens que Paul lui donne qui ne fonctionne pas.

Paul m’a dit : « je ne savais pas que j’étais nerveux. » Il est tellement anxieux ! En discutant, nous avons pu découvrir que l’anxiété l’avait probablement mené à la rue parce que tout devenait une montagne pour lui. S’il n’a pas d’aide pour voir à ses comptes, il boit. Lorsqu’il reçoit son courrier, il se met à transpirer. Ouvrir son courrier, essayer de lire jusqu’à la fin le contenu de la lettre et comprendre tous les mots représentent un effort considérable pour lui. Il voit un chiffre, il pense que c’est une somme due. Il lit très vite et commence à paniquer, puis il ne voit plus rien, il n’arrive plus à ouvrir les autres lettres, il commence à faire du déni. Alors il va boire. Puis, il revient à son courrier, mais ce n’est plus une très bonne idée rendu là. Maintenant, chaque fois que nous le rencontrons, trois fois par semaine, nous ouvrons son courrier ensemble. Nous faisons également la liste des cinq choses les plus anxiogènes. Par la suite, nous pouvons faire quelque chose d’agréable parce qu’il se sent un peu plus détendu.

Je fais des échelles de 0 à 10 avec tous les participants pour coter à peu près tout : le moral, le goût de consommer, le bonheur, l’anxiété. Le but de ces échelles est que les personnes commencent à s’observer elles-mêmes, qu’elles s’approprient leurs humeurs. Nous pouvons ensuite discuter de beaucoup de choses :

– Pourquoi te cotes-tu à 7 et non pas à 2 ?

– Je ne suis pas à 2 parce que j’ai un appartement, parce que c’est beau, parce que tu es là, parce que j’ai vu ma sœur hier. Au fond, je suis peut-être à 8.

– C’est intéressant ! Et pourquoi pas 10 ?

– Parce que le soir, je vais consommer.

– Ah ? Pourquoi consommer jouerait sur ton niveau de bonheur ?

Cela amorce une réflexion : « pourquoi ça ne me rend pas heureux ? » Mon rôle comme intervenante est d’offrir aux personnes une occasion de réfléchir aux fonctions de la consommation sans que cela constitue une menace.

À la fin d’un mois, Paul a manqué d’argent et d’alcool ; il est probablement tombé en sevrage et il est devenu suicidaire. Il est parti en cure de désintoxication pour dix jours. J’avais vu beaucoup d’anxiété chez lui, mais j’avais moins vu l’aspect dépressif. Je l’ai rencontré au centre et nous avons identifié ensemble ce que j’appelle des « feux rouges ». Il en a identifié trois : le manque d’argent, le manque d’alcool et l’arrêt de ses médicaments. Si ces trois feux rouges sont allumés, Paul ne veut plus vivre. Alors, ce qu’il faut faire en réduction des méfaits, c’est de s’assurer qu’il a de l’argent et de l’alcool jusqu’à la fin du mois et qu’il prend ses médicaments. Il sait que ce sont ses feux rouges : il ne veut pas mourir, mais il est conscient que si ces trois lumières-là s’allument, les pensées suicidaires viendront. Ce sont nos ingrédients ; c’est comme une recette. Depuis sa sortie de la cure, Paul a un calendrier où il dresse chaque jour son budget, qu’il gère lui-même.

En prévention de la toxicomanie, le calendrier est très important pour garder une trace de ce qui se passe. Ça permet d’être dans la réalité telle qu’elle est maintenant et pas seulement avec des perceptions, des peurs, des impressions. Les athlètes olympiques gardent les traces du temps lorsqu’ils s’entraînent ; le coureur peut avoir l’impression que sa course a été plus pénible que la veille, mais en réalité, il a fait le même temps. J’aime garder des traces en consommation pour prendre le pouls de ce qui se passe vraiment. Ça permet aux personnes d’amorcer une introspection. Tant que la personne est dans le déni, dans la minimisation et dans l’objectif tellement lointain de l’abstinence, elle ne regarde pas la réalité.

Paul commence à comprendre son mécanisme. Il a recommencé à consommer un peu. Ce que j’apporte vise à lui permettre de devenir plus autonome et à se connaître, afin qu’il arrive à se dire : « Je suis très anxieux. Je pense que je devrais prendre une chose à la fois, me faire une liste et cocher. Parce que je vais boire et demain matin, je vais me sentir coupable, j’aurai la gueule de bois et je ne ferai rien de ma journée. Par contre, si j’ai tout fait ce que j’avais à faire aujourd’hui, peut-être que je pourrai me permettre une bière, ce sera une récompense, et non pas quelque chose pour geler mon anxiété qui est insupportable. » Voilà une très bonne intervention en réduction des méfaits. Ça reste une bière, mais la façon dont elle est prise est différente.

Lorsque nous avons trouvé les motifs de la consommation, l’étape suivante consiste à regarder si ça fonctionne. Je demande à Paul d’écrire sur un calendrier combien de bières il a consommées et à quel moment. Je lui demande également de coter son moral de 1 à 10. « Dimanche, j’ai bu deux grosses bières, mon moral était à 4. Lundi, deux grosses bières, mon moral était à 5. Mardi, une bière mon moral était à 7. Mercredi, je n’ai pas bu, mon moral était à 8.5. Ah oui ! C’est vrai, je suis allé magasiner ce jour-là, je me suis acheté un nouveau poisson pour mettre dans mon aquarium. »

C’est tellement évident ! Mais s’il ne le voit pas, c’est qu’il n’est pas prêt à le voir. Selon moi, Paul pense qu’il boit pour améliorer son moral, mais ça ne fonctionne pas. J’aimerais lui proposer un exercice, pour regarder les choses autrement. C’est presque de la thérapie d’impact : « Tu bois pour te détendre. Cote ton stress avant, puis cote ton stress après. » Le stress ne diminuera pas. C’est la mauvaise blague de la consommation.

Avec elles

Lorsque nous parlons de projet de vie, nous reconnectons les personnes avec qui elles sont vraiment. Elles ont longtemps gelé leurs émotions et il est affolant d’y faire face à nouveau. La consommation avait jusque-là permis de remettre à plus tard ses rêves, sa vie. Juliane a vécu dans la rue entre deux conteneurs pendant au moins sept ans : le travail du sexe, une grossesse, des horreurs, de la drogue injectable, de la délinquance, de la prison. Elle a 28 ans. Elle ne sait pas qui elle est, ce qu’elle veut. Dans son cas, non seulement l’ambivalence est là, elle a choisi l’autre chemin. « Je fais le choix d’être abstinente parce que ce n’est pas cohérent avec ce que je veux dans ma vie. J’ai un amoureux… » Elle a goûté à la violence qu’elle se faisait. Désormais, elle prend de la méthadone, vit en appartement, qu’elle a bien décoré, et cuisine. Son plan de rétablissement est de se reconnecter avec qui elle est. C’est là que le vrai travail commence.

La croisée des chemins est très anxiogène. Juliane le dit : « Je ne sais pas comment être avec moi. Je ne sais pas comment je ferai pour gérer ma vie à jeun. Pour moi, c’est insupportable. » Elle m’a montré ce qui est à la source du malaise de la consommation : « J’ai peur d’être connectée avec moi parce que tellement de souffrances vont ressortir. » L’inceste, les mauvais traitements, tellement de traumatismes vont remonter ! Comme intervenante, j’entends cela. Nous avons commencé à apprivoiser un peu ces situations qui éveillent des traumatismes. Il s’agit de regarder quelles sont les situations pour que nous soyons en mesure de faire un plan de crise. Juliane a un problème de bipolarité que nous sommes en train de stabiliser, bien que ce soit difficile avec la consommation. Nous avons commencé à explorer des stratégies de communication avec son conjoint. Comment exprimer que ça va moins bien ? À quoi puis-je me raccrocher ? Quels sont les moyens que je pourrais prendre pour aller respirer ? Il s’agit de commencer à s’accueillir dans ces moments-là, à s’apprivoiser. Juliane prend soin de son apparence physique, ça lui permet de s’ancrer. Elle peut également nous appeler n’importe quand. Dans la prévention de la rechute, le téléavertisseur est un outil extraordinaire.

Quand la personne a vraiment fait un choix de vie, nous pouvons travailler sur la rechute ; nous ne sommes plus tellement dans la réduction des méfaits. Juliane sait que lorsqu’elle rechute, c’est qu’il y a des choses en elle qui sont trop difficiles à vivre. Souvent, les personnes ont une résistance à parler d’un plan de rechute, parce qu’elles ne veulent pas rechuter. C’est comme si elles disaient : « ne me laisse pas là, à la croisée des chemins ». Je sais que ce que je propose est inconfortable, parce qu’il faut parler des deux chemins : la route sur laquelle les personnes étaient engagées et la route d’une vie qu’elles ne connaissent pas. Lorsque je prends cette nouvelle route avec elles, je ne sais pas où je vais, car ce sont les personnes qui disent où l’on va. Je ne suis pas celle qui est là-haut dans l’abstinence et qui dit quoi faire. Je suis en bas avec elles et je ne sais pas où nous allons, mais nous sommes ensemble dans cette aventure.