Droits, justice, inégalités sociales : les institutions juridiques et la reproduction des inégalités

Nous n’avons jamais eu autant de droits et pourtant les inégalités ne cessent de se creuser. Ce constat impose de porter une attention renouvelée à l’activité des institutions chargées de l’énonciation et de l’application du droit – qu’il soit pénal, civil ou administratif. Ces institutions sont en effet traversées, à des degrés divers selon les époques et les sociétés, par la volonté d’agir sur les inégalités, en tenant compte des rapports sociaux dans lesquels elles s’inscrivent pour garantir une diversité de droits (à être éduqué et réinséré, à être libre et protégé, etc.). L’observation de leur fonctionnement ordinaire, par des chercheurs comme par des acteurs de la société civile, conduit cependant à renverser le constat : si effectivement elles agissent sur les inégalités, ces institutions tendent plus, et avant tout, à les produire et les reproduire.

Il y a dès lors tout intérêt à interroger les conditions concrètes de mobilisation des droits. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et durant quelques décennies, les droits ont soutenu des transformations sociales majeures, notamment en termes d’égalité et de discrimination. Si les gains peuvent parfois être directement imputés à la reconnaissance de droits nouveaux, par exemple en matière d’égalité des époux ou de garanties juridiques (comme les droits à la protection contre les fouilles abusives ou contre la détention arbitraire, articles 8 et 9 de la Charte canadienne), dans la plupart des cas, cette association ne peut être établie aussi clairement. Bien souvent, l’évolution des pratiques et des mentalités précède les innovations juridiques qui ne sont que les outils permettant d’opérationnaliser le changement – comme en témoigne par exemple la légalisation du mariage entre personnes de même sexe.

Quant aux mécanismes juridiques visant une plus grande justice sociale, leurs effets apparaissent directement tributaires de la volonté politique et des ressources allouées. La Loi sur la lutte contre la pauvreté, par exemple, n’est qu’une déclaration de principes dès lors qu’elle n’est assortie d’aucune mesure visant à produire des effets socioéconomiques. Il est ainsi tentant de conclure à la « ruse de la mise en œuvre » (Dubois, 2010), dans la mesure où l’État énonce législativement des objectifs (comme éradiquer la pauvreté) dont il sait la réalisation impossible, soit en raison des conditions de fonctionnement des institutions publiques, soit en raison de l’absence de ressources nécessaires.

Dans ce contexte, comment interpréter le fait que, malgré l’absence de retombées sociales et structurelles tangibles, la revendication de droit(s) reste l’horizon ultime de nombreux mouvements sociaux? Si la charge symbolique du droit et des institutions de justice (Noreau, 2009) constitue certainement une partie de la réponse à cette question, il apparaît également que le droit constitue pour beaucoup, aujourd’hui encore, le cœur du lien social (Noreau, 2001). Alors qu’il permet autant de s’affirmer que d’anticiper et de simplifier le rapport à l’autre (Crozier, 1991), le droit reste un outil primordial dans les luttes pour la reconnaissance et pour l’égalité.

Le droit pénal est emblématique de cette dualité. Dispositif de contrôle social et opérateur d’une gestion différentielle des illégalismes (Foucault, 1975) qui constitue les groupes dominés comme ses cibles principales, le droit pénal a pourtant été l’objet, historiquement, d’une pluralité de luttes. D’une part, des luttes visant, sous des formes variées et non sans susciter d’importantes controverses, à « tordre le bâton de la justice », plutôt qu’à le « briser » (Bérard, 2013), et à retourner le glaive contre les groupes sociaux dominants – le cas de la criminalité en col blanc en constitue un bon exemple. D’autre part, des luttes visant à garantir des droits afin de rééquilibrer le rapport de force entre les citoyens et l’État. Depuis une vingtaine d’années, la prééminence croissante des politiques sécuritaires dans de nombreux États ne fait qu’accroître ces tensions historiques, méritant que l’on repose la question des formes contemporaines que prend la pénalisation des problèmes sociaux.

La question des inégalités au prisme du droit soulève ainsi l’enjeu central de l’identité des groupes considérés comme mettant en péril la prévisibilité des rapports sociaux. Il apparaît alors que ces groupes composent non seulement avec le contrôle social formel – presque évident – exercé par le droit pénal, mais aussi avec des modalités de contrôle plus insidieuses, issues des autres champs du droit (civil et administratif notamment). Dans des contextes juridiques où les droits fondamentaux ne sont pas au cœur des décisions, l’absence de mise en œuvre matérielle des droits et la discrimination systémique se traduisent par une démobilisation politique.

Pour comprendre ce phénomène, il convient finalement de s’intéresser à la conception du droit et aux expériences subjectives des personnes faisant face à la justice. Le décalage entre le discours sur les droits en tant que modalité essentielle du lien social et du vivre-ensemble et la réalité des groupes qui en subissent les effets met dès lors en lumière la dynamique par laquelle se produisent et se reproduisent les inégalités.

La pénalisation des problèmes sociaux

Les institutions pénales – de la police aux tribunaux, en passant par la gamme des dispositifs de suivi, d’encadrement et de réinsertion – constituent un rouage essentiel des transformations que connaissent les modalités de régulation des problèmes sociaux dans les sociétés occidentales. L’évolution de leur rôle et de leurs finalités est intimement liée aux mutations des États sociaux, marqués depuis une vingtaine d’années par des dynamiques de transfert des risques sociaux vers les individus, de plus en plus tenus d’assumer la responsabilité de « tout ce qui [leur] arrive » (Martuccelli, 2004 : 479). Dans un contexte de « montée des incertitudes » (Castel, 2009), lié notamment à la fragilisation des marchés du travail, la justice pénale tend à s’imposer comme un outil privilégié participant au contrôle et à la responsabilisation des populations les plus précarisées. Les travaux de Céline Bellot et Marie-Ève Sylvestre montrent, dans ce contexte, comment l’intensification de la surveillance policière des espaces publics à Montréal, associée à l’objectif général d’une esthétisation de la ville, conduit à une judiciarisation du traitement des jeunes en situation d’itinérance, posant dès lors la question de « leur droit à l’occupation de l’espace public, ainsi [que de] leur liberté d’y circuler librement » (2015 : 176). Ce « gouvernement de l’insécurité sociale » (Wacquant, 2009) s’arrime à la construction et à la diffusion de nouvelles figures du « risque » : aux formes de catégorisation centrées sur l’âge, le genre et l’origine sociale, quand il est question de jeunes, hommes le plus souvent, issus de milieux défavorisés, s’articulent divers processus de racisation (De-sage et Sallée, 2015). Une enquête montréalaise de Léonel Bernard et Christopher McAll (2008, 2010) a ainsi mis en évidence la surreprésentation des jeunes Noirs – ou plutôt considérés comme « Noirs » par les policiers1 – dans les Demandes d’intenter des procédures. L’enquête ethnographique réalisée par la sociologue Alice Goffman (2014) dans un quartier noir de Philadelphie permet de développer ces discussions en entrant dans la chair des inégalités socio-raciales que l’activité des institutions pénales ne fait que prolonger : en exacerbant une situation de domination sociale qui le précède, le stigmate créé par une première décision pénale produit les mécanismes d’exclusion (ne serait-ce qu’en matière d’accès aux soins, à l’école ou à l’emploi) qui renforcent les trajectoires délictuelles. En analysant les effets de la détention ainsi que de l’ensemble des modalités de contrôle hors les murs (probation, libération conditionnelle, etc.) sur les trajectoires des jeunes qu’elle a suivis, ce travail nous plonge au cœur du continuum de contrôle caractéristique des nouveaux régimes de punitivité, qui tendent à brouiller les frontières de la prison et du quartier, ou de la communauté.

Dans un article devenu classique, Malcolm Feeley et Jonathan Simon (1992) analysent le passage, dans les années 1970 et 1980, d’une « ancienne pénologie » (old penology), fondée sur la recherche des causes psychosociologiques du crime, et orientée vers le traitement (clinique) des individus infracteurs, à une « nouvelle pénologie » (new penology), fondée sur le calcul des risques de récidive, et orientée vers la gestion (actuarielle) des populations à risque. À l’épreuve de cette logique de gestion des risques, plus ou moins formalisée et « scientificisée » selon les contextes nationaux et les modalités d’expertise qui y sont valorisées (Mary, 2011), les politiques et les pratiques d’aide et de réhabilitation se reconfigurent plus qu’elles ne disparaissent. Ceci est particulièrement vrai des systèmes de justice des mineurs, historiquement fondés sur un objectif d’éducation. Le cas français en est un bon exemple : le renforcement des formes de contrôle hors les murs s’accompagne en effet, depuis une vingtaine d’années, d’une revalorisation du rôle supposément éducatif des dispositifs d’enfermement (centres éducatifs fermés, prisons pour mineurs), censés impulser un processus de « responsabilisation » des jeunes par leur confrontation à la contrainte pénale (Sallée, 2016). Au Québec, les transformations les plus récentes du traitement des jeunes dits contrevenants ont notamment conduit à l’intensification des modalités de leur surveillance dans la communauté, suivant l’introduction à Montréal, dès la fin des années 1990, de nouveaux dispositifs de « probation intensive ». Dans les deux pays, se déploie ainsi une nouvelle « culture du contrôle » (Garland, 2001), qui tend à accentuer les logiques de ciblage des groupes les plus stigmatisés, considérés comme les plus « à risque de récidive ».

Dans le même temps, au Québec, l’usage – plus ancien – de la contrainte institutionnelle reste encore très répandu, via l’usage d’internats destinés non seulement au placement « sous garde » des jeunes contrevenants, mais également au placement de jeunes suivis au titre de la Loi sur la protection de la jeunesse. Après deux décennies de controverses visant à respecter les droits de ces jeunes placés – et parfois enfermés – au nom de leur protection et de leur réhabilitation (Desrosiers et Lemonde, 2007), de nombreuses dispositions – en particulier l’usage des sanctions internes – continuent pourtant d’échapper à toute forme de garanties formelles.

Droits, discrimination et démobilisation politique

Le droit pénal n’est donc pas le seul dispositif juridique mobilisé pour intervenir auprès de groupes sociaux indésirables, que l’on pense à l’arsenal de mesures coercitives issu du droit civil et du droit administratif – internement psychiatrique, soins imposés, mesures de protection de la jeunesse et des majeurs inaptes pour le premier, détention de personnes migrantes, expulsion de locataires, accessibilité aux prestations sociales pour le second. Devant les instances civiles et administratives, cependant, les garanties judiciaires associées au procès criminel ne s’appliquent pas et les droits (fondamentaux, civils, politiques ou judiciaires) ne sont pas l’objet des décisions quand un risque, un danger ou des pertes financières sont en jeu.

Paradoxalement, c’est à la faveur d’un discours sur les droits et sur l’égalité que ces nouveaux dispositifs juridiques de contrôle ont été développés dans les dernières décennies. Les luttes pour la reconnaissance des droits se sont matérialisées par des changements paradigmatiques importants dans le champ juridique : alors que jusque dans les années 1960, la confiscation des droits civils de certains groupes sociaux était courante (enfants illégitimes, femmes mariées, aliénés, etc.), l’adoption des Chartes et de lois reconnaissant les mêmes droits pour tous les citoyens impose dorénavant l’égalité devant la loi, peu importe le genre, l’origine, le handicap, etc. La reconnaissance de droits, assortie des procédures visant leur mise en œuvre, a cependant eu comme conséquence de juridiciser des questions de nature sociale ou clinique – qui ne sont plus des enjeux sociaux ou de soins, mais des enjeux juridiques – et du même coup de les judiciariser.2 Il revient naturellement à l’instance judiciaire ou administrative de s’assurer de la protection des droits. Cette judiciarisation a eu comme conséquence la multiplication des mandats de nature sociale confiés aux tribunaux. Dès les années 1970, les recherches montraient le désavantage que la condition sociale constitue devant les tribunaux. Jean Hétu et Herbert Marx (1976) concluaient déjà que la discrimination n’est pas tant le fait de la loi que des conditions de son application. Depuis, alors que les dispositions contre les discriminations se sont multipliées, les études démontrent l’incapacité de l’institution judiciaire à traiter des questions sociales de manière égalitaire : condition sociale, genre et origine culturelle supposée constituent autant d’obstacles à l’accès à la justice et aux droits (Sandefur, 2008).

L’exemple des mesures d’internement psychiatrique est emblématique de cette situation. La question des droits des patients psychiatriques est discutée depuis le début des années 1960, alors que le gouvernement québécois s’engage dans une politique de désinstitutionnalisation. L’internement psychiatrique, parce qu’il est particulièrement attentatoire aux droits, est un mécanisme d’exception dont l’unique objectif est la protection des personnes présentant un danger pour elles-mêmes ou autrui. Contrairement à de nombreuses juridictions, au Québec, l’internement psychiatrique ne permet pas de soigner à l’encontre du consentement : il n’est qu’un arrêt d’agir et la personne internée peut continuer d’exercer l’ensemble de ses droits, à l’exception de sa liberté de mouvement. La décision d’interner revient à la Cour du Québec, à la suite d’un procès lors duquel la preuve de la dangerosité doit être établie; la personne concernée par la demande doit avoir la possibilité d’y faire valoir ses droits. Or, depuis de nombreuses années, sont dénoncées les difficultés de mise en œuvre de la procédure et des droits : délais non respectés et internements illégaux, rapports psychiatriques incomplets, information sur les droits déficiente, absence de la personne concernée, etc. (Action autonomie, 2016; Bernheim, 2012). Les violations des droits des patients, alors qu’elles sont connues et tolérées par les milieux psychiatriques et judiciaires, sont imputées aux personnes concernées, tenues responsables de n’avoir pas su se saisir des outils juridiques pour faire valoir leurs droits. La reconnaissance des droits et les règles du jeu judiciaire constituent dès lors un obstacle lorsque vient le moment de démontrer – et de dénoncer – ces formes de discrimination systémique.

Si, depuis quelques décennies, la reconnaissance de droits a permis d’importantes avancées sociales, il apparaît nécessaire d’en étudier les angles morts et les effets pervers. Outre leurs conséquences en matière de responsabilisation des personnes les plus démunies, juridicisation et judiciarisation ont profondément transformé la conception du lien social, de la solidarité et de l’action politique. Alors qu’il ne s’agit plus seulement de préserver la société « contre les conséquences collectives redoutées de la pauvreté », mais d’assurer « l’effectivité des droits des individus confrontés aux conséquences individuelles de la pauvreté » (Damon, 2009 : 43), pauvreté et marginalisation peuvent être perçues comme socialement acceptables tant qu’elles ne portent pas atteinte aux droits. C’est ce qu’illustre la décision de la Ville de Montréal de nommer un Protecteur des itinérants dont la mission est de « veiller aux droits des sans-abri » (Corriveau, 2016) : il est donc pensable de mourir de faim et de froid tout en exerçant ses droits.

Expériences judiciaires et inégalités

Il convient dès lors de s’intéresser à la nature des expériences des personnes confrontées aux institutions juridiques, qu’elles soient judiciaires ou administratives. Les discours publics confèrent aux droits et à leur revendication des liens avec le statut et la participation citoyenne : les droits étant un outil d’empowerment, ils seraient susceptibles de produire des effets structuraux tels que l’éradication de la pauvreté (Banik, 2008). Cette conception des droits reflète certainement des avancées réelles en termes de développement international, mais elle échoue à expliquer l’accroissement des inégalités dans des États où les droits sont reconnus depuis longtemps. Surtout, elle n’explique en rien le phénomène de non-recours aux droits (Warin, 2009), qui met en lumière l’inadéquation des droits ou de leurs modalités de mise en œuvre avec les attentes ou les besoins d’une partie de la population.

Dans leur ouvrage de référence The Common Place of Law (1998), Patricia Ewick et Susan Silbey montrent que les rapports au droit se déclinent le long d’un continuum, les individus se plaçant en face, avec ou contre le droit. Ces rapports différenciés sont liés à la conscience du droit et de sa prégnance dans les rapports sociaux : le droit structure-t-il la vie quotidienne ou en est-il absent? Se rapporte-t-il à une lourde bureaucratie ou s’apparente-t-il à un jeu? Apparaît-il comme un instrument de justice ou de coercition? Cette conscience du droit constitue ainsi le fondement des attentes et des espoirs lors des contacts avec les institutions légales. Bien entendu, la conscience du droit est étroitement tributaire de l’accès à une information juridique de qualité et à la connaissance et la compréhension des modes de production du droit et de son application.

Alors qu’il pourrait être un moment de prise de pouvoir, le contact avec les institutions juridiques est généralement anxiogène, surtout lorsqu’il est mal ou peu préparé. L’absence de préparation peut être due à l’urgence de certaines requêtes. Dans les cas d’internement psychiatrique, de soins imposés ou de protection de la jeunesse, le besoin d’intervenir rapidement justifie ainsi de courts délais, ce qui nuit à la préparation de la défense. Elle peut également être due à des difficultés d’ordre structurel. Lors des audiences de la Commission des libérations conditionnelles ou de la Commission d’examen des troubles mentaux, la preuve n’est le plus souvent disponible que tardivement, les personnes concernées se trouvant dans des situations de détention peu favorables à la préparation de leur défense.

Outre ces situations particulières, le niveau de préparation dépend directement de la capacité à obtenir des services juridiques. Or, de plus en plus nombreuses sont les personnes qui font face à la justice sans avocat. Ce phénomène se retrouve dans de nombreux secteurs du droit : en matière familiale, 50 % des dossiers comptent au moins une partie non représentée; devant les instances criminelles, 40 % des accusés n’ont pas d’avocat; enfin, 25 % des demandes de pourvoi déposées à la Cour suprême du Canada sont présentées par des personnes qui ne bénéficient d’aucun service juridique (Bernheim, 2016). Or une préparation adéquate permet non seulement de présenter des preuves et des arguments adéquats au tribunal, mais aussi de comprendre le fondement des décisions et leurs motivations. Les personnes qui font face à la justice sans avocat, pour la plupart démunies et émotives, sont le plus souvent dépassées par les enjeux procéduraux et techniques. Les décisions judiciaires leur sont généralement défavorables. L’absence de compréhension des débats judiciaires et des décisions qui en découlent, et donc l’impossibilité de se saisir du droit, se traduit par une perte de confiance en l’institution judiciaire, et plus symboliquement en la justice dans ce qu’elle a de plus immuable et immanent (Neustein et Lesher, 2005).

À l’heure où 90 % des personnes non représentées disent pourtant avoir cherché à obtenir des services juridiques à un coût accessible, et où 78 % des québécois affirment ne pas avoir les moyens d’aller devant les tribunaux (Bernheim, 2016), les liens entre droit, justice et inégalités sociales apparaissent des plus explicites. Dans ce contexte, il nous semble impératif qu’ils continuent à être explorés, discutés et problématisés.

Feuilleton ethnographique : être mère et en prison

Si le feuilleton était une tradition littéraire populaire au tournant du XXe siècle et assez proche des sciences sociales, il s’en est éloigné après la Deuxième Guerre mondiale. Pourtant, il propose une structure qui s’agence particulièrement bien avec le travail ethnographique. Dans le cadre de mon projet de mémoire, une ethnographie dans une prison pour femmes qui a pour objectif premier de délinéer les formes de la vie quotidienne, je tente de réinvestir cette pratique. La démarche que je propose s’inspire de l’approche de Siegfried Kracauer (2012 [1930]), critique de cinéma et sociologue allemand du début du XXe siècle, qui manie le style avec brio.1 

Kracauer a su développer, selon moi, une sociologie qui détonne avec les pratiques et théories sociologiques d’aujourd’hui. Il s’agit d’une méthode qui porte une attention particulière à ce qui relève du détail, de la surface, du quotidien. Plutôt que de considérer de tels éléments comme futiles, Kracauer nous invite à les considérer comme vecteurs pour la compréhension d’une réalité sociale dans un contexte donné. Ainsi, à partir d’objets tels que des artéfacts religieux, des aiguilles à tricotter ou encore à partir d’activités telles que la chorale ou se tresser les cheveux, je tente de tracer les contours des formes de la vie quotidienne en prison. Ma première visite à la prison eut lieu le 5 août 2015, à la suite de laquelle j’ai compilé environ 70 heures d’observation participante. À cela s’ajoutent six entretiens individuels auprès de femmes incarcérées.  Le feuilleton que vous vous apprêtez à lire fut présenté lors du séminaire « Justice et maternité ».2 Il s’agit d’une scène construite à partir de mes observations et de mes entretiens et ponctuée par mes commentaires.

Être mère et en prison

C’était la première fois que j’allais à la prison un samedi, il n’y avait pratiquement aucune voiture dans le stationnement. L’immense terrain couvert de neige, au centre duquel se trouve la prison, affiche aujourd’hui un air apocalyptique. Quoique l’endroit soit plus calme qu’à l’habitude, une fois rendue à l’intérieur, je retrouve cette froideur et cette méfiance qui flotte dans le hall d’entrée, si l’on peut appeler ça un hall! Aujourd’hui, je viens observer le quotidien des femmes dans une activité bien particulière, il s’agit d’une rencontre mère-enfant.s organisée par un organisme communautaire indépendant de la prison. C’est la première fois que je viens à cette activité.

Nous sommes en décembre, ce sera bientôt Noël et pour une petite poignée de femmes, c’est l’occasion de voir leurs enfants pour trois petites heures. Il y a peu de femmes, car il y a peu de moyens, l’intervenante responsable du projet étant seule et travaillant déjà comme quatre, austérité oblige, il ne s’agit pas d’un programme dont la majorité des femmes peuvent bénéficier. De plus, certaines se refusent ce « privilège », car la difficulté de voir repartir son enfant n’est que trop dure. Bref, je suis donc dans le hall, et comme d’habitude, j’attends, j’attends longtemps. Puis je vois l’intervenante responsable arriver, suivie de sa collègue, qui est une ancienne collègue de travail à moi. Les enfants arrivent, le hall se remplit et le stress des gardiennes est palpable. Malgré l’organisation, tout est désorganisé, car en prison il semble difficile d’organiser une activité malgré le fait que tout est réglé au quart de tour! Je me suis souvent demandé ce que les gardiennes font, assises derrière cette grande vitre teintée ou dans leur bureau vitré de chaque secteur. Une femme me répondra de la manière la plus évidente qui soit : « Bien elles surveillent! » Oui, en effet, elles surveillent, mais encore? Je ne le saurai jamais vraiment.

Entassé.e.s dans le petit hall, nous attendons le « GO » pour nous diriger vers le gymnase. À un moment, les gardiennes demanderont aux gens présents d’attendre dehors… par cet après-midi de décembre où il fait quelques degrés sous zéro! Enfin, 45 minutes plus tard, nous l’avons! Mais cela signifie aussi 45 minutes de moins sur les trois heures de visite… On passe par dehors pour aller au gymnase, les corridors d’une prison n’étant pas accueillants pour des enfants. Un petit enfant me tient la main, il fait froid. Quand l’immense grille s’ouvre devant nous, l’enfant me serre la main plus fort. Il me demande où nous sommes. Je ne sais pas quoi lui répondre. Je suis sans voix.

Arrivés au gymnase, les enfants enlèvent leur « suit » d’hiver, pour ceux qui en ont, dans un vestibule avant d’entrer. Le gymnase ressemble à n’importe quel gymnase scolaire construit dans les années 60. Des murs beiges, un plafond d’une hauteur d’environ huit mètres, un éclairage d’environ 300 lux, une scène et des estrades encastrées de chaque côté, témoignent d’une époque révolue. Tout ce qu’il y a de plus chaleureux. À la prison, c’est toujours le strict minimum… ou moins. Ainsi une vieille table de ping-pong sert à la fois pour le buffet et pour les activités de coloriage, quelques chaises en plastique et des matelas bleus au sol servent de décor. Des jouets datant de la même époque que le gymnase sont fournis par l’organisme et les efforts de ce dernier pour décorer avec des guirlandes et autres flocons brillants enjolivent l’espace. C’est comme le « Noël des campeurs », on voudrait tant que « l’esprit des fêtes » y soit, mais… Ici ce n’est pas une course contre la montre pour acheter des cadeaux et s’empêtrer dans des magasins, c’est une course contre le temps qui te sépare de tes enfants.

Une vitre s’éclaire et une garde s’installe derrière. Je suis traversée par l’idée que toutes les deux, elle et moi, on observe. Je me sens soudain très mal à l’aise d’être là. Les femmes entrent, les bras s’ouvrent, elles accueillent leurs enfants et l’expression « comme s’il n’y avait pas de lendemain » se matérialise devant moi. Je me présente à chacune d’elles, mais leurs yeux ne m’écoutent pas, ils sont rivés sur leur enfant, ce qui est bien normal, mais accentue mon malaise. Une femme dessine à la table avec sa grande fille, une autre joue au sol avec son garçon, une grand-mère promène son petit-fils dans ses bras, chacune dans leur coin, comme entourée d’une bulle où justement, le temps s’est arrêté. Je me promène dans le gymnase, ne sachant pas exactement où me mettre. Je discute avec quelques femmes au passage et avec les intervenantes qui font sensiblement la même chose que moi. À quelques reprises, je surprendrai l’une d’elles la larme à l’œil. Assise dans les estrades, près de la porte, une femme attend seule, je me dirige vers elle. Son enfant n’est pas encore arrivé. Nous discutons un peu, elle semble nerveuse et impatiente. Elle me dit qu’elle ne mérite pas ça, qu’elle ne mérite pas ce traitement, qu’elle a fait une erreur de parcours, mais que ça ne vaut pas la prison. Encore une fois, je suis sans voix. Heureusement son enfant arrivera, mais il ne restera plus qu’une heure et demie à la visite. Je me demande : pourquoi ce type de visite n’a pas lieu toutes les fins de semaine?

Mon attention se déplace vers une femme au fond du gymnase et son fils, ce dernier marchant devant elle sans la regarder. Elle le suit passivement en lui disant de ralentir un peu et de venir la voir. Parce que trois heures, c’est court, mais c’est long quand ton enfant semble vouloir t’échapper… Tranquillement, les femmes se dirigent vers le buffet, elles servent à manger à leurs enfants, s’assoient là où elles peuvent et discutent. Je remarque à ce moment une gardienne que je n’avais jamais rencontrée avant, elle semble bien connaître les femmes et ces dernières la présentent même à leur enfant. Je les entends discuter ensemble, elles discutent de coiffure, je dois dire qu’il s’agit d’une des rares gardiennes que j’aie vues manifester une certaine sensibilité à l’égard des femmes…

Juste à côté, j’entends une jeune fille demander à sa mère pourquoi celle-ci n’a pas de cadeau pour elle et pour ajouter à mon malaise qui est toujours là, je croise le regard désemparé de la mère. Heureusement, le moment des cadeaux est arrivé. L’organisme responsable a pris soin d’acheter et d’emballer des cadeaux pour chaque enfant et il y a même un père Noël! Les enfants et leur mère s’agglutinent alors devant ce dernier. À tour de rôle, accompagnés de leur maman, les enfants vont s’asseoir sur les genoux du père Noël, le temps d’une photo qui sera remise à la maman… à la fin de son séjour en prison. J’aide à distribuer les cadeaux. Les enfants retournent à leur place et les déballent.

Puis l’heure de la fin approche, l’heure des au revoir. Ce moment se passe si vite, même pas le temps de dire au revoir aux femmes. Certaines quittent même de manière un peu brusque, les larmes sont retenues pour plus tard. Comme me le dira une femme lors d’une autre activité, il faut laisser une image positive à l’enfant. Ceci dit, il est à prévoir que certains enfants réagissent, c’est le cas du petit-fils qui était venu voir sa grand-mère, un enfant d’environ 2 ans, peut-être un peu moins, qui fond en larmes. La femme essaie de le consoler, mais plus de temps, car les gardiennes la pressent de venir. Je suis juste là, à côté, dépourvue, je croise le regard de la femme et je vois que les intervenantes de l’organisme sont déjà débordées avec tous les autres enfants. Je suis incapable de me rappeler si c’est elle qui me le transfère dans les bras ou si c’est moi qui offre de le prendre. Ce que je sais, c’est que j’ai un enfant en pleurs dans les bras, son camion qu’il a reçu en cadeau pendant au bout de sa petite main. Et mon rôle de chercheuse s’égare dans ma tête, je me retrouve, impuissante, les larmes aux yeux.

Sur le chemin du retour, l’enfant reste inconsolable. Il fait toujours froid, j’ai oublié mon manteau et le pantalon du petit est relevé, laissant ses jambes au froid. J’essaie tant bien que mal de le rabaisser tout en tentant de protéger ses larmes afin qu’elles ne gèlent pas. Devant l’entrée principale de la maison, les personnes venant recueillir les enfants sont là, elles attendent, la plupart à l’extérieur… La mère du petit que j’ai dans les bras vient vers moi en courant, elle me l’enlève des bras promptement, elle replace son pantalon en me fusillant du regard. Tranquillement, l’extérieur de la prison reprend son allure apocalyptique et les femmes s’accrocheront aux visages de leurs enfants vus aujourd’hui pour tenir encore le coup.