L’intervention auprès des familles en orthophonie : dans les souliers de l’autre

Hugo Adam-Côté, orthophoniste au Centre de santé et de services sociaux (CSSS) Jeanne-Mance, travaille avec des familles et des enfants en situation de pauvreté. Au printemps 2013, il a participé au 14ème atelier international sur les discriminations et les inégalités organisé par le CREMIS et Clé-Nord-Pas-de-Calais à Lille en France. Il fait part ici de l’impact de cette expérience sur sa pratique quotidienne.

Mars 2013. Premiers beaux jours du printemps vécus à Lille en France pendant le 14ème atelier du CREMIS sur les discriminations et les inégalités. Une rencontre improbable de différents univers mais dont les domaines d’action se côtoient ou se croisent : enfance, jeunes de la rue, santé mentale adulte, familles, itinérance, personnes âgées… Tout en étant dans un continuum, la réunion de ces univers permet d’aborder d’autres angles d’approche, de se mettre dans les souliers de l’autre et de travailler à partir des différences que l’on porte. Croiser les univers provoque également l’émergence d’idées qui, parfois, s’entrechoquent. Certains vivent l’expérience dans l’émotion. Or, ces collisions, qui résultent des différences qui peuvent s’imprimer dans les méthodes de travail ou le langage utilisés au sein des différents milieux de référence, sont créatrices et représentent de véritables défis. Elles défont la croyance populaire selon laquelle les intervenants sont imperméables aux préjugés, notamment dans les moments sous tension.  La semaine passe aussi vite que la rapidité avec laquelle les liens se nouent. Je vois des jeunes grandir à travers la semaine, pris sous l’aile de personnes plus âgées jouant un rôle de mentors.

Au retour, la flamme continue d’animer un noyau d’irréductibles déterminés à faire changer les façons d’intervenir. En croisant mon regard avec celui d’autres intervenants et d’autres acteurs, j’ai pu mettre des mots sur des situations auxquelles je pensais depuis longtemps. Les discussions ont été prolifiques, mais il faut maintenant réfléchir à des stratégies d’action à mettre en œuvre dans nos milieux respectifs d’intervention. En incorporant l’expérience à Lille dans notre pratique quotidienne, en se mettant dans les souliers de l’autre pour mieux le comprendre, en provoquant des réunions régulières entre utilisateurs de services, chefs de programme, gestionnaires et intervenants, il est possible de faire évoluer positivement les organisations. Il faut garder cette flamme vivante et lui donner une voix. Quelques mois plus tard, la réalité – une réalité constituée de décisions à prendre, d’investissements en temps et en énergie malgré des emplois du temps déjà chargés – nous rattrape et souffle doucement sur cette flamme qui n’en continue pas moins de brûler. L’atelier vécu à Lille invite à prendre du recul et à se repositionner vis-à-vis du système dans lequel nous évoluons.

À la loupe

En effet, si les intervenants prêtent généralement attention à la question des discriminations, le système peut en revanche y être sourd et aveugle en raison de sa rigidité. Chaque personne ayant son histoire de vie, les familles et les enfants que je rencontre ne vivent pas des situations homogènes et peuvent nécessiter des temps de rencontre qui vont du simple au double, en fonction des circonstances. De plus, il n’est pas rare que des familles ne se présentent pas à un rendez-vous ou l’annulent. Elles sont alors souvent perçues comme refusant de se rendre disponibles pour saisir les perches tendues et peu motivées pour améliorer leur situation. Toutefois, la réalité est plus complexe.

D’une part, les familles sont notamment accaparées par un ensemble de préoccupations comme pourvoir à des besoins de première nécessité tels que se loger ou se nourrir avec peu de ressources financières. Dans ce contexte, on imagine aisément que le développement du langage chez l’enfant ne soit pas une priorité sur la liste des familles défavorisées. Actuellement, une étude sur la maturité scolaire à la grandeur de l’Ile de Montréal tente de déterminer si les enfants sont prêts pour l’apprentissage scolaire dans les domaines affectif, cognitif et langagier. Les résultats démontrent que dans plusieurs quartiers de Montréal, dont le quartier Centre-Sud, plus de 50 % des enfants ne sont pas prêts dans au moins un des domaines. Ce résultat sans appel signifie qu’une très forte proportion d’enfants qui entrent à l’école n’ont pas les bases nécessaires pour débuter l’apprentissage scolaire dans de bonnes conditions et sont donc plus enclins à des difficultés scolaires. On voit ici clairement comment la pauvreté est à la fois le propulseur et le conducteur de conséquences au niveau développemental chez l’enfant.

D’autre part, ce préjugé du manque de volonté de certains usagers est simpliste car il occulte l’existence de facteurs structurels aggravants, dont la pauvreté est l’un des facteurs les plus importants. En somme, il jette trop vite l’opprobre sur l’individu sans interroger le système dans lequel il s’inscrit. Si on regarde nos pratiques à la loupe, on réalise finalement qu’on ne fait que décrire les personnes en situation de pauvreté à travers les conséquences que celle-ci produit sur elles. Autrement dit, des solutions individuelles sont apportées à un problème collectif et chacun tente à sa manière de colmater les conséquences de la pauvreté plutôt que d’intervenir à la source.

Sélection « naturelle »

Le rôle d’une institution comme le CSSS, qui offre différents services aux populations, est primordial tant dans la nature des services proposés que dans la forme sous laquelle ils sont proposés.  Si on développe un arsenal de mesures mais qu’on tente de joindre les familles en disant : « voici ce qu’on vous offre, venez le chercher si vous avez le goût », une sélection « naturelle » s’opère. En tout état de cause, le système devrait s’ajuster aux différences propres à chaque situation et offrir des possibilités d’adaptation aux familles qui ne rentrent pas dans le moule proposé. Seulement, en raison de la rigidité du système, un service qui devrait être universel et gratuit ne profite finalement qu’aux personnes les plus inquiètes et capables de se mobiliser mentalement pour prendre un rendez-vous au CSSS tandis que celles dont les besoins sont les plus importants ne bénéficient pas d’un service pourtant conçu à leur égard. L’expérience démontre que les personnes qui se rendent jusqu’à nos services sont celles dont l’inquiétude est suffisamment prononcée pour chercher à rencontrer un professionnel. Par conséquent, la simple forme sous laquelle sont proposés des services d’aide et d’accompagnement peut conduire le système à laisser une majorité des familles défavorisées dans le besoin et, de surcroit, celles qui sont les plus vulnérables. De la sélection « naturelle » à la discrimination, il n’y a qu’un pas. Alors, comment ouvrir les portes pour être présents rapidement auprès des familles en besoins ?

Réseaux de confiance

Un programme spécifique intitulé Intervention Éducative Précoce a vu le jour au CSSS Jeanne-Mance. Initié par la Direction de santé publique de Montréal, il consiste à joindre les familles directement dans les milieux où elles se sentent en confiance, par exemple, à domicile ou dans un milieu de garde. Les services ont surtout été implantés en lien avec les Centres de la Petite Enfance (CPE), dans lesquels des professionnels interviennent régulièrement pour ceux qui ne lèvent pas nécessairement la main pour dire « mon enfant a des difficultés ». Un CPE est un lieu idéal d’intervention car une famille qui s’y rend depuis deux ou trois ans a souvent confiance en l’éducatrice. Celle-ci peut, à son tour, transférer ce lien de confiance plus facilement vers l’intervenant pour établir le lien avec les parents. Ce contexte est favorable à la création de liens avec des familles en situation de vulnérabilité. Elles nous connaissent et nous reconnaissent, ce qui facilite le développement de la relation humaine nécessaire à l’intervention. En complémentarité, les éducatrices peuvent également alerter l’intervenant si elles s’inquiètent par rapport à la situation d’une famille, pour que l’on se rende sur place.

Il y a deux ans, j’ai eu à intervenir dans une habitation à loyer modique (HLM) avec une famille très réticente à me rencontrer. La situation s’est débloquée quand une amie de cette famille les a rassurés sur le bien-fondé de mon intervention. Il m’arrive de croiser des familles en HLM qui me disent « j’ai vu mon voisin, je lui ai dit de venir te voir ». C’est en ce sens que les liens de voisinage dans les HLM sont une ressource non négligeable pour la construction de  réseaux de confiance. Cela permet par exemple de détecter des difficultés au niveau développemental que vivent des familles qui ne se seraient jamais rendues d’elles-mêmes à nos services. La création de liens solides est un point de départ incontournable pour accompagner les personnes qui vivent différentes problématiques. Les interventions requièrent de sortir du cadre de sa profession et de recueillir toutes les demandes ou besoins exprimés, avant de les passer à travers un filtre pour identifier ce qui relève de l’orthophonie et orienter les personnes vers les ressources adéquates lorsque les besoins exprimés outrepassent nos compétences. L’intervenant ne doit pas être perçu uniquement comme « l’orthophoniste du CSSS », mais comme celui qui se rend régulièrement à la garderie pour être présent, écouter les besoins, quels qu’ils soient, et discuter dans le corridor.

La délinquance

Il serait plus efficace d’avoir un temps dédié uniquement aux visites des personnes dans leur milieu de vie, comme les garderies ou les salles communautaires des HLM, pour rencontrer des gens, faire du réseautage et se présenter aux personnes. Mais cela impliquerait simultanément une baisse du nombre de personnes « officiellement » rencontrées et de dossiers créés. Le nombre de familles en attente sur la liste d’attente (déjà longue) augmenterait et le contrôle des interventions via des statistiques serait moindre, ce qui n’est pas nécessairement prôné. Le CSSS Jeanne-Mance a la chance d’être doté du programme Intervention Educative Précoce, mais ce n’est pas le cas de tous les CSSS. Comme il reste de moins en moins de temps alloué pour construire une relation avec les personnes, le case-load se remplit de familles qui ont pu se mobiliser d’elles-mêmes pour appeler à l’accueil. Faire de la prévention, créer des liens, aller dans les milieux pour chercher les familles, discuter, converser et écouter requiert du temps qui nous manque, d’autant plus qu’apparaît en creux la logique de la rentabilité économique de chaque acte. Des discussions avec des pairs ayant assisté à l’évolution d’un petit CLSC Centre-ville vers un CSSS renvoient un constat similaire. Dans les faits, cette transformation s’est superposée à un éloignement des populations ainsi qu’à une bureaucratie et une médicalisation croissantes.

Dans ce contexte, comment intervenir efficacement en faveur de ceux qu’on voudrait accompagner ? Comment jongler avec un système dont la rigidité est un frein pour des familles aux situations hétérogènes ? Comment équilibrer les jeux de pouvoirs décisionnels, les logiques budgétaires et le manque de temps avec les besoins des familles ? Le gros éléphant CSSS doit être en mesure de devenir une petite souris en fonction de la situation, pour s’infiltrer et prendre le temps de créer des liens. Pour répondre aux besoins des familles de façon complète, les interventions gagneraient sans doute à être effectuées en complémentarité avec des domaines tels que le travail social ou l’éducation spécialisée. Parallèlement, il est fondamental de se faire « intervenant délinquant », pour reprendre une des thématiques du séminaire à Lille, et d’expérimenter des approches nouvelles pour faire évoluer les choses, modifier ce qui ne fonctionne pas, préserver un espace préventif, trouver du temps pour écouter et restaurer ce lien de confiance avec les populations sans lequel aucune intervention ne peut prendre racine. En résumé, jouer avec les cordes du système tout en répondant aux urgences.

15ième atlier international du CREMIS à Grenoble : inégalités sociales et recours aux soins et aux services sociaux

Salon d’honneur de la Mairie de Grenoble, 24 octobre 2014. Environ 200 personnes sont rassemblées pour la journée, se faisant assigner un siège bien précis dans cette grande salle qui sera le théâtre d’un évènement plutôt inhabituel. Issues des milieux universitaire, municipal, associatif et militant, elles viennent assister au colloque qui clôture le 15e Atelier International de Recherche et d’Actions sur les inégalités sociales et les discriminations. Les participants et participantes à l’Atelier se lancent dans l’animation de ce colloque rendant compte des travaux réalisés au cours de quatre jours de séances de travail intensives. Retour sur cette 15e édition de l’Atelier.     

L’automne dernier, une délégation québécoise s’envole vers Grenoble, se lançant dans une aventure en bonne partie imprévisible et pour le moins déstabilisante. Du 20 au 24 octobre, se sont réunis à la Maison des associations de la Ville de Grenoble, des chercheurs, des intervenants sociaux et de santé, des travailleurs pairs, des représentants d’usagers, des militants et des responsables institutionnels et politiques – 48 personnes en tout – venant principalement de la France et du Québec.

Ce groupe a participé à quatre jours de séances intensives de travail sur la question des inégalités sociales et du recours aux soins et aux services sociaux. Plus spécifiquement, ce sont les problématiques de l’accompagnement et de la reconnaissance des personnes, des formes de non-recours aux services, aides et dispositifs, qui ont été abordées au fil de ces séances. L’objectif était de permettre aux participants d’échanger à partir de leurs expériences et savoirs, de se pencher sur des initiatives porteuses soutenues par les personnes présentes, d’identifier les freins auxquels les acteurs sont confrontés et de mieux comprendre les enseignements tirés de la recherche. La formule de séances intensives de travail visait à créer un environnement immersif favorisant le développement de liens entre les participants. Ces quatre jours ont été l’occasion pour les personnes présentes de s’interroger collectivement sur leurs pratiques, dans une démarche de croisement des savoirs propres aux habitudes du CREMIS.

En effet, depuis 2003, le CREMIS a organisé une série d’ateliers internationaux, en France et au Québec – ateliers qui réunit des participants francophones de différents horizons. Lieu de rencontres, d’échanges et de réflexion, les ateliers portaient à l’origine sur la question du racisme. Au fil du temps, la thématique s’est élargie afin de prendre en compte les multiples formes de discrimination traversant les différentes sphères de la vie sociale. Ce regard plus global proposé dans le cadre des ateliers récents rejoint les axes de la programmation du CREMIS. À partir de 2009, les ateliers ont été organisés en alternance au Québec et en France, principalement à Lille, en partenariat avec l’Association CLÉ Nord-Pas-de-Calais. Dans la continuité d’un partenariat de longue date entre le CREMIS et l’équipe de l’Observatoire des non-recours aux droits et services (ODENORE),1 l’édition 2014 de l’Atelier s’est déroulé à Grenoble.2

Pratiques en question

Quels sont les pratiques et rapports marqués par les discriminations et producteurs d’inégalités que nous pouvons identifier dans nos milieux respectifs ? En quoi consistent ces pratiques/rapports ? Comment les expliquer ? Quels sont leurs impacts sur les personnes ? Jusqu’à quel point les soins de santé et les services sociaux reproduisent-ils ces rapports ? Quels liens peut-on faire entre le non-recours aux soins et aux services et les inégalités sociales ? Autant de questions qui ont sous-tendu les échanges du premier jour de l’atelier.

Les deuxième et troisième jours ont été l’occasion d’aborder le thème des « Pratiques d’accompagnement et de reconnaissance ». En partant d’exemples concrets, les participants ont développé moult réflexions à partir des questionnements suivants : Quelles pratiques développées dans nos milieux sont prometteuses pour réduire les discriminations/inégalités et améliorer l’accès aux soins et aux services ? En quoi consistent ces pratiques ? Qu’est-ce que l’on sait de leurs impacts sur les populations concernées ? Quelles sont les conditions qui ont permis leur mise en place ? Quels ont été les obstacles rencontrés ? Comment ces derniers ont-ils été surmontés, le cas échéant ? Jusqu’à quel point ces pratiques ont-elles intégré la participation citoyenne (c’est-à-dire, des pratiques de prise de parole, de co-construction de savoirs et pratiques, de partage de connaissances) ? Si oui, en quoi consistent ces dernières pratiques ?

Le quatrième jour a permis de s’approprier et de bonifier collectivement un travail de synthèse réalisé par l’équipe d’animation afin de préparer le colloque de clôture du lendemain.

Thèmes

Au fil des séances de travail, vingt-six pratiques ont été décrites et analysées, permettant d’aborder une multitude de champs, allant de la santé mentale à l’intervention en milieu scolaire, en passant par l’itinérance, la toxicomanie et le handicap, pour ne nommer que ceux-là. Quatre thèmes généraux ressortent des échanges autour des pratiques et ont été retenus afin de structurer le colloque de clôture.

Un premier thème met en tension des pratiques d’étiquetage ou de mise en catégorie qui tendent à infantiliser les personnes, tout en les réduisant à leur « problème » ou à leur « maladie », et des pratiques fondées sur la reconnaissance qui permettent d’aborder les personnes dans leur globalité.

Les pratiques administratives et organisationnelles ont constitué le deuxième thème retenu. Elles ont permis d’identifier un continuum allant de la « rigidité» organisationnelle, qui se pose comme un frein dans l’accès aux soins et aux services, à la «souplesse» qu’on retrouve dans les organisations ouvertes au changement, à se mettre en réseau, à «aller vers» les personnes qu’elles souhaitent rejoindre en s’adaptant à leurs besoins.

Un troisième thème s’articule autour de la hiérarchisation des savoirs et de l’écoute portée à ces différents savoirs, notamment ceux issus de l’expérience. Les pratiques qui permettent de mieux saisir l’impact de la participation des pairs sur un accès adéquat aux soins et services ont été au cœur de ce thème, de même que celles adoptant une posture de co-construction, fondée notamment sur la participation citoyenne.  En quatrième lieu, les échanges ont mené à réfléchir et à débattre des dimensions politiques des différentes pratiques abordées.

Tribunal

Pour clore ce quinzième atelier, un public élargi a été convoqué à la Mairie de Grenoble pour débattre des thèmes retenus. Cette journée a pris la forme d’un Tribunal populaire des droits devant lequel les participants à l’atelier ont été appelés à témoigner. Différentes pratiques ont été présentées au public. Dans une mise en scène préparée par les participants à l’atelier, deux d’entre eux se sont prêtés au jeu d’incarner l’avocat de la défense et le procureur devant interroger tour à tour les participants, afin de faire ressortir les atouts et limites des pratiques abordées. Le public, réparti en sous-groupes, a été invité ensuite à délibérer sur les pratiques présentées, en tant que membres du tribunal. Ces délibérations et les travaux de l’atelier dans leur ensemble, seront rendus disponibles sous la forme d’actes dans le courant de 2015.3

Les participants et participantes à l’Atelier

Khalid Alaoui, membre du CCPA, du HCLPD, du CNLE et membre du comité de suivi DALO, Paris

Arnaud Beauquis, travailleur pair, Service Totem, Grenoble

Sylvia Bissonnette, coordonnatrice du Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec, membre du CREMIS, Montréal

Mélissa Blais-Lusignan, paire-aidante, Groupe d’intervention alternative par les pairs (GIAP), Montréal

Laurence Bobo, cheffe de service du Conseil Habitat Jeunes, Union Mutualiste pour l’Habitat et l’Insertion des Jeunes, Grenoble

Louis Bourgois, étudiant à Sciences Po Grenoble en master VTS, administrateur de l’association LAHso, administrateur FNARS Rhône-Alpes, Lyon

Emmanuel Carroz, élu, adjoint à l’Égalité des Droits et à la Vie associative à la Mairie de Grenoble

Christine Charnay-Heitzler, chargée de développement de projets innovants hébergement et logement, PACT13, Marseille

Catherine Chauveaud, cofondatrice et membre de l’ODENORE, présidente de l’association Femmes SDF, Grenoble

Sami Chayata, chargé de mission hébergement et projets solidaires, Délégation Interministérielle à l’Hébergement et à l’Accès au Logement, Paris

Firdaous Chairi, doctorante au Laboratoire PACTE, Grenoble et Rabat

Francine Côté, adjointe à la direction des services généraux et programmes spécifiques, CSSS Jeanne-Mance, gestionnaire-chercheure membre du CREMIS, Montréal

Sophie Coulombe, étudiante au baccalauréat en sociologie, Université de Montréal

Monique Fourquet, médecin, chargée de mission «Santé et précarité », Conseil Général de l’Isère, Grenoble

Karine Gatelier, anthropologue, Modus Operandi, ADA38, Grenoble

Valérie Godzik, responsable de la plateforme mobilité, CCAS de Grenoble

Odile Griette, cheffe du service Protection Maternelle et Infantile (PMI), Conseil Général de l’Isère, Grenoble

Alain Guézou, membre de RSA COOP, Grenoble

Camille Guipouy, étudiante à Sciences Po Grenoble en master VTS, stagiaire à l’ODENORE, Grenoble

Laurence Hamel-Roy, étudiante au baccalauréat en sociologie, Université de Montréal

Donatien de Hautecloque, étudiant à Sciences Po Grenoble en master VTS, ancien responsable de projet de lutte contre les discriminations dans une mairie de l’agglomération grenobloise, Grenoble

Roch Hurtubise, chercheur et professeur à l’École de travail social de l’Université de Sherbrooke, membre du CREMIS, Sherbrooke

Mondane Jactat, élue, adjointe à la Santé à la Mairie de Grenoble

David Laumet, travailleur social, chef du service Totem, membre du GAN Jeunes FNARS et membre de l’ODENORE, Grenoble

Serge Laurens, sociologue et politologue, membre du Comité Consultatif Régional des Personnes Accompagnées et Accueillies, administrateur FNARS Rhône-Alpes, Lyon

Sarah Lazzaroni, correspondante jeunesse, Ville de Grenoble

Lynda Lebbad, Adjointe de direction référent Maison des habitants, CCAS de la Ville de Grenoble

Julien Lévy, doctorant au laboratoire PACTE, membre de l’ODENORE, sociologue au Relais Ozanam, administrateur FNARS Rhône-Alpes, Grenoble

Marta Llobet, professeure en travail social, Université de Barcelone, membre collaboratrice du CREMIS, Barcelone

Frédéric Maari, spécialiste en activités cliniques – programme dépendances, CAU-CSSS Jeanne-Mance, praticien-chercheur au CREMIS, Montréal

Bénite Mandaka, étudiante en droit, présidente de l’Association des étudiant-es africain-es de l’Université Concordia et membre du conseil d’administration de Mères avec pourvoir, ancienne participante au programme Bien dans mes baskets, Montréal

Véronique Maurice, directrice du Centre de soins infirmiers Abbé Grégoire, Grenoble

Christopher McAll, codirecteur scientifique du CAU-CSSS Jeanne-Mance et du CREMIS et directeur du Département de sociologie de l’Université de Montréal

Geneviève McClure, coordonnatrice de l’équipe PRAXCIT au CAU-CSSS Jeanne-Mance, CREMIS, Montréal

Guillaume Ouellet, doctorant en sociologie, Université de Montréal

Sébastien Payeur, directeur du Pas de la rue, Montréal

Clémence Peyrot, étudiante à Sciences Po Grenoble en master VTS, Grenoble

Sylvain Picard, éducateur spécialisé, équipe itinérance du CAU-CSSS Jeanne-Mance, praticien-chercheur au CREMIS, Montréal

Pauline Pipet, chargée des programmes de santé publique à l’Association de Gestion des Centres de Santé Associatifs (AGECSA), Grenoble

Annick Piquet, responsable de la communication et de l’animation des bénévoles, association Un Toit Pour Tous, Grenoble

François Régimbal, professeur de sociologie, CÉGEP du Vieux Montréal, membre du CREMIS et de l’équipe PRAXCIT, Montréal

Gabrielle Richard, sociologue, PhD en Sciences humaines appliquées, Chargée de cours, Université de Montréal

Pierre-Louis Serero, Membre de RSA COOP, Grenoble

Francis Silvente, directeur du Relais Ozanam, président de la FNARS Rhône-Alpes, Grenoble

Déborah Slama, infirmière, Équipe Mobile de Liaison Psychiatrie Précarité , Isère, Grenoble

Benoit St-Pierre, pair-aidant en santé mentale au Centre hospitalier de l’Université de Montréal.

Benjamin Vial, doctorant au laboratoire PACTE, membre de l’ODENORE, Grenoble

Philippe Warin, directeur de recherche CNRS, Laboratoire PACTE, cofondateur de l’ODENORE, membre collaborateur du CREMIS, Grenoble

17ème Atelier international de recherche et d’actions sur les inégalités sociales et les discriminations du CREMIS, Brxuelles 2016 : des murs et des brèches

Au cœur des inégalités sociales et de la « Fabrique des pauvres» se trouvent des obstacles et barrières relevant de l’accès à l’éducation, au logement, au travail, à la justice, à la santé, à un revenu décent, entre autres choses. Comment expliquer ces obstacles et barrières ? Comment les surmonter ? Jusqu’à quel point peut-on identifier des rapports sociaux qui sont producteurs de ces inégalités et de la pauvreté aux différents moments de la vie ? En quoi consistent-ils ? Le dix-septième Atelier international de recherche et d’actions sur les inégalités sociales et les discriminations du CREMIS a été organisé à Bruxelles au mois de mars 2016, en collaboration avec Le Forum Bruxelles contre les inégalités (note 1). Ce dix-septième atelier a été fondé sur le partage des pratiques développées par les participants qui visent à enrayer la «Fabrique des pauvres», en comprenant mieux la fabrique comme telle et en ouvrant des brèches qui peuvent nous amener ailleurs.

Depuis 2003, les ateliers internationaux du CREMIS mettent en contact et en tension des mondes qui souvent ne se rencontrent pas : chercheurs, intervenants sociaux et de la santé, représentants des populations concernées, militants, élus et autres. Les participants sont issus de milieux et de groupes d’âge différents et possèdent autant des savoirs d’expérience de vie et d’intervention que des savoirs fondés sur des pratiques de gestion et de recherche. Le choc des cultures, des façons de faire, des langages et des spécialisations peut ouvrir des brèches surprenantes dans les manières de penser et d’agir. Les participants mettent en commun leurs engagements et leurs savoirs accumulés pour faire avancer les connaissances sur les inégalités et la pauvreté et échanger sur les pratiques existantes ou à inventer permettant de contrer leurs effets ou de les réduire. Ces savoirs sont mis en commun lors d’une semaine de séances de travail intensives. L’atelier débouche sur une journée publique d’échanges et de délibération à la fin de la semaine.

À Bruxelles, cette journée publique de clôture à la Maison du peuple à Saint-Gilles a pris la forme d’un tribunal populaire des droits de la personne, réunissant 150 personnes de la région bruxelloise et animé par les membres québécois et belges de l’atelier. Les personnes présentes ont été invitées à délibérer sur les pratiques présentées en tant que «brèches» possibles dans les «murs» de la Fabrique des inégalités: brèches en termes de travail de terrain, d’orientations institutionnelles, de pratiques de recherche. Les quatre murs de la fabrique identifiés pendant la semaine – l’étiquetage des populations, les conditions matérielles de vie, les contraintes imposées aux intervenants, les rapports sociaux inégalitaires – ont été reproduits sous forme écrite sur les quatre murs de la Maison du peuple, en même temps que les brèches identifiées.

Ces brèches ont été relevées à partir des échanges sur les pratiques développées, de part et d’autre de l’Atlantique, par les participants à l’atelier. À l’œuvre dans ces pratiques se retrouvent l’intelligence de l’action collective, le potentiel, capacités et forces des personnes, le décloisonnement, le pouvoir de l’action, la recomposition du social, l’effectivité des droits, la non-hiérarchisation des savoirs, la lecture de genre, en même temps que l’indignation et la parole critique. S’y retrouve aussi la nécessité de prendre le temps avec les gens, de s’émanciper du temps de la Fabrique qui s’impose de plus en plus dans les services publics et les administrations, et surtout de favoriser les temps d’échanges citoyens essentiels pour agir sur les inégalités et faire société ensemble. Dans les pages qui suivent, vous trouverez les réflexions de Manu Gonçalves au sujet de l’atelier, ainsi que la liste des participants à cette édition de 2016.

Les participants à l’atelier

Ibrahim Akrouh, conseiller juridique et chargé de recherche au Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie (MRAX), Bruxelles.

Jessica Albayrak, paire-aidante au Groupe d’intervention alternative par les pairs (GIAP), Montréal, œuvrant auprès des jeunes de la rue à l’équipe mobile de Médecins du Monde.

Doris Allard, organisatrice communautaire au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Lorraine Beauvais, chef d’administration de programmes des équipes jeunesse et scolaire au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Gestionnaire-chercheure au CREMIS.

Sylvia Bissonnette,  coordonnatrice du Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec, un organisme fondé par le Front commun des personnes assistées sociales du Québec. Membre partenaire du CREMIS.

Eliane Bonjean, Ecrivaine publique – Coordinatrice des actions sociolinguistiques, Ville de Grenoble.

Sophie Damien, référente sociale pour les projets bruxellois de Médecins du Monde.

Françoise De Boe, juriste, coordonnatrice du Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, Bruxelles.

Nicolas De Kuyssche, directeur de l’association Le Forum Bruxelles contre les inégalités, réunissant une cinquantaine d’organisations et de services sociaux qui luttent contre les inégalités sociales.

François Denuit, doctorant à l’Université de Warwick et à l’Université Libre de Bruxelles, spécialiste de la politique sociale européenne en matière de lutte contre la pauvreté, l’exclusion sociale et le chômage.

Denis Desbonnet, journaliste, activiste et animateur, en charge des problématiques liées à la pauvreté au Collectif Solidarité Contre l’Exclusion, Bruxelles.

Ariane Dierickx, directrice générale, l’Ilot, Bruxelles.

Céline Galopin, historienne de l’art, médiatrice culturelle au sein de l’association sans but lucratif Article 27 à Bruxelles ; développe des projets artistiques avec des publics vivant dans une grande précarité.

Isabelle Gamot, Cheffe du Service Promotion de la Santé, Direction Santé Publique et Environnementale, Ville de Grenoble.

François Ghesquière, attaché scientifique et expert en inégalités sociales à l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS).

Baptiste Godrie, sociologue, chercheur d’établissement au CREMIS, professeur associé au département de sociologie de l’Université de Montréal.

Manu Gonçalves, co-directeur du service de santé mentale bruxellois, Le Méridien ; coordinateur santé mentale et précarités pour la Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale.

Lazaros Goulios, Permanent interprofessionnel pour le syndicat CSC de Bruxelles en charge des questions relatives aux travailleurs sans emploi. Membre de la Coordination sociale locale du Mouvement ouvrier chrétien à Schaerbeek.

Chahr Hadji, éducateur spécialisé en accompagnement psycho-éducatif travaillant auprès de personnes sans-abri à Bruxelles.

Stéphane Handfield, étudiant à la maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal.

Hélène Hiessler, Culture et démocratie, Bruxelles.

Eric Husson, coordinateur, Lama, ASBL bruxellois, centre ambulatoire médico-social de prise en charge d’usagers de drogues. Responsable, Concertation bas seuil (CBS), un groupe d’institutions qui regroupe la MASS de Bruxelles et le centre d’accueil de crise Transit.

Catherine Jauzion, cofondatrice du Café Touski, une coopérative de travail dédiée aux familles et résidents du quartier Centre-Sud, Montréal. Doctorante en sociologie, Université du Québec à Montréal.

Isabelle Laurin, chercheure d’établissement à la Direction de santé publique de Montréal dans le service Développement des enfants et des jeunes. Chercheure membre du CREMIS.

Jean-Baptiste Leclercq, sociologue, chercheur d’établissement au CREMIS, professeur associé au Département de sociologie de l’Université de Montréal.

Sébastien Lo Sardo, anthropologue, chargé de mission, Le Forum Bruxelles contre les inégalités.

Frédéric Maari, spécialiste en activités cliniques au programme dépendances du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Praticien-chercheur au CREMIS.

Céline Mahieu, sociologue, professeure à l’École de santé publique de l’Université Libre de Bruxelles.

Alain Maron, député écologiste, Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale.

Christopher McAll, professeur et directeur, département de sociologie, Université de Montréal. Cofondateur et codirecteur scientifique du CREMIS. Fondateur et coresponsable des ateliers internationaux du CREMIS.

Geneviève McClure, Agente de planification, programmation et de recherche, volet développement de la recherche et animation scientifique, CREMIS (Montréal). Coresponsable des ateliers internationaux du CREMIS.

Deborah Myaux, Cellule aide alimentaire, Fédération des services sociaux, Bruxelles.

Tristan Ouimet-Savard, coordonnateur au développement des pratiques et à la défense des droits du Regroupement des Auberges du cœur du Québec (RACQ).

Mohamed Ouslikh, sociologue, Bureau d’étude du syndicat FGTB de Bruxelles.

Baptiste de Reymaeker, Culture et démocratie, Bruxelles.

Jean Spinette, Président du Centre public d’action sociale (CPAS) de Saint-Gilles et président de la Conférence des 19 CPAS bruxellois.

Georges Tonon, bénévole, maison d’accueil pour sans abris Les Petits Riens à Bruxelles. Expert du vécu au Service Public de Programmation (SPP) Intégration sociale et a la Direction générale aux personnes handicapées (DGPH).

Marc Uhry, Fondation Abbé Pierre (Europe)

Olivier Vangoethem, expert du vécu en matière de pauvreté et d’exclusion sociale pour le compte de l’Etat fédéral belge au Service Public de Programmation (SPP) Intégration sociale.

Bruno Vinikas, vice-président, Le Forum Bruxelles contre les inégalités.

Serge Zombek, psychiatre, responsable pendant trente ans d’une clinique générale au sein d’un hôpital public du centre de Bruxelles.

17ème Atelier international de recherche et d’actions sur les inégalités sociales et les discriminations du CREMIS, Bruxelles 2016 : si un meilleur existe, il n’est peut-être pas ailleurs

Un esprit qui s’est élargi pour accueillir une idée nouvelle ne revient jamais à sa dimension originelle.
– Oliver Wendell Holmes

Quand on m’a proposé de rendre compte de ce 17e Atelier international de recherche et d’actions sur les inégalités sociales et les discriminations (note 1), j’ai hésité. Cette semaine d’échanges qui s’est conclue par une rencontre publique et qui visait à ouvrir des brèches dans la Fabrique des pauvres a, en ce qui me concerne, achevé d’ébranler les moellons d’une professionnalité de plus en plus souvent prise en défaut de résultats.

Je n’arriverais pas, même si je le voulais encore, à faire ici un compte rendu formaté « pro » des échanges, des analyses et des thématiques qui se sont dégagés d’une semaine riche de rencontres et de débats. Mais peut-être puis-je témoigner de l’utile, du précieux même qu’ont représenté ces quelques jours pris sur le temps (en grande partie rythmé par l’urgence) de ma pratique d’acteur du social et de la santé en contexte précaire.

De mon carnet de notes à la Revue du CREMIS, voici donc quelques traces, preuves d’un cheminement commun et des transformations qu’il a sans doute imprimées durablement chez celles et ceux qui y ont participé. Juste des notes, toutes empreintes de subjectivité dans leur contenu et dans leur forme aussi puisqu’elles sont présentées sous forme d’extraits plus ou moins développés autour de notions mises en avant dans nos échanges formels et informels.

Affrontement ou conflit ?

Il y eut peu d’opposition entre nous. Peut-être faut-il y voir le signe d’une constitution trop uniforme de notre groupe ? On échappe difficilement à une certaine homogénéité en période de lutte. Il est toujours plus facile de désigner des camps opposés. Et au sein du sien, de catégoriser les personnes selon nos schémas habituels : un chercheur, un expert du vécu, une militante, un professionnel, etc. Mais la désignation d’un ennemi commun porte un risque. Que la reconnaissance de ces autres aux prises avec tout ou partie de nos difficultés, ne débouche que sur des alliances de circonstances. Nous ne pourrons alors jamais nous interroger, collectivement, sur un projet plus large – débordant le cadre imparti – que l’on pourrait partager. Et nous en serons réduits à la seule considération des fins et des moyens.

A contrario, le peu de dissonance entre nous montre aussi que le groupe soutenu par la méthode de travail mise en place a pu éviter d’être dans l’affrontement. L’affrontement c’est de l’unidimensionnel : on est dans un « je » contre un « je » et son dépassement implique l’écrasement de l’autre. Il me semble que durant toute cette semaine d’échanges, nous étions davantage et sans même le savoir dans la disputatio (note 2) : questions, arguments et contre-arguments constituaient ainsi un espace de conflit, inséparable de sa permanence. Un conflit multidimensionnel que l’on ne pouvait dépasser que par la construction d’un « nous ». Un « nous » bien utile dans nos sociétés du rabattement sur l’individu de la responsabilité de son malheur, sur fond de discipline et de surveillance.

Pour certains d’ailleurs, leur présence aux ateliers était tout entière dans cette recherche et cette volonté de lien entre différents acteurs et dans la recherche d’un dépassement de leurs ancrages vécus comme trop homogènes. Nous partagions aussi une visée, le métissage des savoirs et des pratiques.

Situation

En préambule de la semaine, chacun fut invité à dire qui il était, d’où il parlait et à quels aspects de sa vie ou de sa pratique (dont on pourrait interroger la distinction ainsi faite) il prêtait aujourd’hui le plus d’attention.

Ce centrage sur nos personnes comme individus participant à l’atelier ne m’a pas particulièrement surpris. Dans l’après-coup, je pense que nous aurions pourtant pu y porter une attention particulière. Un des enjeux actuels tourne autour de la figure de l’individu (note 3). Cet individu que l’on veut voir concerné par ce qui lui arrive (pour le meilleur et pour le pire parfois), que l’on veut mettre en lien (avec lui-même et avec les autres), que l’on veut responsabiliser (pour qu’il devienne entrepreneur de lui-même). N’y a-t-il pas une contradiction à vouloir soutenir à tout prix le lien, le vivre-ensemble, la participation de tous, tout le temps en polarisant toute l’attention sur les seules caractéristiques individuelles ?

N’est-ce pas passer à côté du fait que nous ne sommes pas invités à nous lier les uns aux autres, mais que nous sommes liés ontologiquement aux autres ? Ces exhortations à refaire lien ne participent en fait qu’à faire croire que les liens entre les gens sont optionnels et nous incitent à en déduire que l’individu est toujours délié, séparé.

Difficile dans un tel contexte de se penser comme faisant partie d’une multiplicité. Or en tant que personne nous sommes toujours en situation (note 4), dans un donné qui nous échappe en partie, mais qui est toujours articulé à d’autres personnes. En substituant à la figure de l’individu qui est toujours définie par des catégories extérieures, l’idée d’une multiplicité en lien avec son milieu – non pas située donc, mais en situation –, on ouvre pour les personnes et on s’ouvre comme professionnel à l’expérimentation de formes d’intelligence collective.

Plus largement, se découvrir comme étant en situation, comme partie d’un multiple permet de se démarquer des références professionnelles et personnelles qui parfois polluent la réflexion. Et a comme effet de mettre en lumière le réel qui est si souvent masqué derrière la virtualité de la figure de l’individu.

Agir

C’est sans doute la volonté d’agir qui nous a réunis durant une semaine. Agir sur les nombreux éléments qui fragilisent, norment ou disciplinent de plus en plus les personnes et les comportements de tous et singulièrement des plus faibles dans nos sociétés. Comme acteurs du soin et de l’aide, nous posons souvent des actes et nous accomplissons nombre de missions. Mais en écoutant les non-professionnels qui prenaient la parole, je me demandais si faire était agir. Si on prête une oreille attentive à leur dire toujours ancré dans un vécu, on comprend que l’agir est ailleurs. Loin du contrôle de la situation que l’on attend toujours de nous. Loin de l’agitation, de la réaction conjoncturelle à la souffrance du moment, qui n’est souvent qu’une attention de quelques semaines ou de quelques mois.

L’agir est un terme que les non-professionnels prononcent parfois, mais qu’ils ne revendiquent jamais. L’agir dépasse les polarisations propres aux politiques et aux professionnels et développe des solutions en situation. Il articule les multiples composantes du problème plutôt que de les classer ou de les ordonner selon des critères toujours réducteurs. Il fuit l’hyperactivité et se réapproprie le temps. Cet agir, qui peut être commun, qui peut se partager n’est en revanche pas de l’ordre de la communication.

L’authenticité

Ce fut un des thèmes retenus pour la journée publique du vendredi. De quoi nous parle l’authenticité ? D’une justesse de l’être ? Mais qui la définira ? D’une justesse du propos alors ? Mais ne doit-on pas, ici aussi, s’inquiéter des louangeurs ou des censeurs ? À moins que l’authenticité dont il est question ne soit que la manifestation de nos relations concrètes à un moment donné et dans un milieu donné aux autres et au monde ?

Il me semble que quand nous parlions d’authenticité, c’était une manière de dénoncer la finalité utilitaire des hommes et des actions qui est aujourd’hui la règle. De dire que dans le réel des vies, il y a des choix et les conséquences de ces choix et qu’ils ne sont pas toujours raisonnables. Et que vouloir faire quelque chose pour ces vies, demande un engagement pour les transformer en vue d’une fin qui libère plutôt qu’elle n’assigne. L’authenticité est aussi la condition pour qu’une aide offerte puisse être acceptée ou refusée sans préjudice pour ces protagonistes.

Commun

Je porte depuis longtemps une réelle attention au commun des existences. Mais je n’ai aucune illusion sur sa possible construction à partir d’une modélisation qui viendrait d’un « en haut ». Même d’un « en haut » qui se parerait de garanties démocratiques ou scientifiques. Le commun n’est pas déterminable. Il n’a rien à voir avec le pacte social. Il est cette expérimentation que nous sommes tous « sur le même bateau ». L’ignorer permet parfois de gagner quelques batailles, mais finit toujours par nous faire perdre la guerre.

Ici aussi c’est des ponts entre pratiques professionnelles et citoyennes que pourra se dégager un commun indéterminé, mais porteur de sens. Il faut pour qu’il advienne, des pratiques dans lesquelles chacun peut déplier et choisir d’articuler ou pas son activité propre. Les savoirs des pairs aidants et des experts du vécu sont ici de la plus grande importance. L’attention des chercheurs à la bonne compréhension et à la bonne réception de ces savoirs doit être de tous les instants.

Pour autant, si le commun ne se décrète pas, on peut repérer les conditions qui le rendent possible. On imagine ainsi que la reconnaissance est un enjeu premier. Qu’il faudra refuser les relations asymétriques, penser les dispositifs de prise de parole, s’ouvrir à la proximité entre professionnels de première ligne et usagers vulnérables dans l’expérience commune qu’ils ont de ce qui les relie, etc.

Communication

Développer la communication, nous dit-on, est aujourd’hui un passage obligé pour avoir plus d’impact sur le politique et dans le public. Il est peu contestable que notre époque a fait de la communication, une obligation qui ne souffre aucun manquement, sous peine de non-existence. Vivre caché ne garantit plus de vivre heureux, mais peut vous condamner à ne plus ou ne pas exister. Comment dès lors imaginer une quelconque portée de nos actions si on n’est pas ? Pas d’échappatoire à l’impératif proclamatoire. Il faut composer le message pour le rendre audible et, peut-être composer avec le messager qui ne l’entend pas de cette oreille et avec un auditeur à l’ouïe tout aussi sélective. L’enjeu est, on l’a dit, existentiel. La conclusion s’impose d’elle-même. La communication, pour être un outil de contestation et pour nous permettre de résister à la surcommunication du camp d’en face, doit devenir ou être plus encore au rang de nos préoccupations.

Mais la communication ne doit-elle pas toujours venir en excédent de la pratique ? Penser les actions en pensant à la manière dont on va les communiquer, n’est-ce pas se condamner à les formater pour qu’elles entrent dans les cases du communicable ? D’autant plus dans un système qui a montré plus d’une fois sa capacité d’assimiler toute contestation, et ce jusqu’à sa propre contradiction. Et si tous nous communiquons sur nos actions, ne finirons-nous pas par accentuer le fond de bruit médiatique qui rend inaudible le discours ?

Le partage, le commun ne naissent pas de la communication, mais de la rencontre des créations en situation.

Entre authenticité bien comprise de l’action sociale et communication, devons-nous choisir ? Doit-on préférer engager le communicant plutôt que le travailleur social ? Doit-on se glisser dans les conditions de cadre du « There is no alternative » et y faire valoir nos revendications, ou la communication et ses professionnels peuvent-ils ouvrir des chemins de traverse, des à-côtés qui dérangent et transforment le cadre actuel ?

Connaissance

Plein feu sur les chercheurs. Et sur les nouveaux savoirs, qu’ils accumulent, qu’ils croisent et qui sont de plus en plus souvent compris et pris dans une logique utilitariste. Les agirs authentiques, que l’on différencie des actes, ne sont pas fort visibles dans une société qui mise massivement sur le pragmatisme et le retour sur investissement.

Les chercheurs, dans leur exploration des savoir-faire propres aux activités humaines, doivent aujourd’hui plus qu’hier se poser la question de l’utilisation de leurs recherches. L’enjeu ne porte pas seulement sur la compréhension de phénomènes (et sur la communication qui en est faite), mais sur leur connaissance (et donc sur ce qui les rend partageables). Deux conditions pour cette entreprise. Du temps et la re-connaissance d’une part d’ignorance dans les sciences humaines.

Les chercheurs, comme tant d’autres professionnels, doivent choisir leur camp. Seront-ils utiles ou subtils ( note 5) ? La distinction est tout entière dans le choix posé de recentrer un savoir sur le seul point de vue du commanditaire ou du chercheur, ou au contraire, sur la multiplication des points de vue et sur le travail de croisement réflexif qui en résulte. J’attends autant si ce n’est plus de la recherche qu’elle mette en lumière les processus en place et pas uniquement leurs effets. J’appelle aussi de mes vœux que les chercheurs rejoignent les professionnels et les non-professionnels dans la lutte pour faire advenir la portée non pas d’une vérité, mais des réels qui dans notre époque s’entrechoquent dans des rapports de force.

Experts du vécu, expérience

Cette semaine d’échanges nous a menés à de nombreux croisements, carrefours qui pourraient devenir – si l’on garde la métaphore routière – des échangeurs. Nous le savons, le savoir abstrait, logé dans les rayonnages des bibliothèques, mène à une somme d’informations, mais résiste rarement à l’épreuve du réel. En miroir, sans réflexion, la pratique débouchera toujours sur de la répétition d’où est exclue toute créativité.

Pour que l’échange se réalise et soit fécond, il y a une condition. S’ouvrir à l’intériorisation de toutes ces perceptions (des vécus, sensibles, théoriques, réflexives). On devine l’inconfort, sinon la dangerosité d’une telle posture. Elle met directement en péril les frontières que tous nous tirons entre citoyenneté et professionnalité, entre vécu et ressenti, entre soi et non-soi. Peut-être peut-on se rassurer en rappelant qu’il ne s’agit pas d’être dans l’un ou l’autre, mais de rendre possible la circulation entre ces différentes composantes d’une identité humaine. Sans doute peut-on en pâtir parfois, mais ces échanges renforcent aussi notre pouvoir d’agir.

La leçon des experts du vécu, des experts d’expérience qui met à mal la raison technique qui arrive massivement dans les sciences sociales, est que l’humain est un être de désir et que son excellence réside dans son imperfection (note 6). Par essence, il n’est pas spécialisé et résiste donc à la spécialisation des pratiques. Ne pas tenir compte de la leçon, pour le professionnel comme pour l’expert du vécu, transformera l’un comme l’autre en pièce d’une machinerie sociale incapable de créativité et gravement régressive.

Justice sociale

On s’en doute, dans nos échanges, plus d’une fois il fut question de justice sociale. À plusieurs reprises, nous avons soulevé le décalage qui semble augmenter entre ce qui est légal et ce qui est légitime. Ce rabattement, jusqu’à l’écrasement parfois, du légal sur le légitime est une injustice et met en lumière le déséquilibre dans les rapports de force qui traversent la société. La tentation est grande à ce moment de s’instituer justicier. La figure de Robin des Bois n’est pas très loin. Mais le brigand au grand cœur parle d’une réalité qui n’existe pas. Il n’y a pas de société juste. Il n’y a pas de rupture dans l’injustice sociale, seulement des variations.

Pour rétablir la justice sociale on doit repenser la légitimité sociale de tous les individus. Or on voit tous les jours la mise en concurrence des figures de l’exclusion. Pour s’y opposer, il faut passer par des revendications concrètes (affirmatives) qui rappellent le commun de toutes les existences. Si l’on tente de rétablir l’équilibre d’une quelconque balance des comptes comme le faisait le brigand de Sherwood, on risque de définir une justice réduite à des notions de bien ou de mal, bien éloignée de la complexité du réel. Si l’injustice existe, c’est d’abord parce que nous pensons qu’un autre possible existe lui aussi. Il ne faut donc pas se contenter de rétablir un équilibre, mais chercher à créer de nouvelles modalités du vivre-ensemble.

Rétablir la justice sociale impose aussi de se dégager de la langue dominante. De mettre en lumière et d’interroger donc, les rapports de force. Et de partir, toujours, des formes concrètes d’injustice.

Sympathisant, militant, partisan

Militer. Le verbe (note 7) qui fâche, qui fascine, que l’on regrette ou qu’on appelle de ses vœux. Il faut s’en saisir pour réinventer ou dépasser cette figure idéaliste sans en perdre le contenu. Pour commencer, désillusionnons-nous. Si ailleurs existe, ce n’est pas pour un meilleur. Et si un meilleur existe, il n’est peut-être pas ailleurs. L’apport de ces rencontres transfrontalières est en partie dans la découverte ou le rappel qu’il n’y a pas de modèles (comme il n’y a pas de société juste) et que les programmes sont difficilement exportables. Et dans l’affirmation aussi que les réalisations pratiques et les essais sont toujours partageables et essaiment s’ils sont liés au développement d’une vie digne.

Il ne s’agit pas de s’interroger sur la nécessité qu’existe la militance. Dans les témoignages qui ont été faits tout au long de la semaine, nous avons pu voir qu’agir activement pour une cause qui importe rend possible bien des projets. La réalisation de toutes ces entreprises qui engagent ceux qui y participent s’est faite au départ de contextes fort différents. Progressivement, les personnes en situation qui y participent reprennent le pouvoir sur leur vie d’abord, autour d’elles ensuite, et sont à leur tour prises dans un débordement qui n’est pas toujours maîtrisé, mais qui répond à la résonance de leur création au-dehors.

Responsabilité

Pas d’innocent dans les couloirs de ces 17e ateliers. Nous participons tous au modèle socio-économique qui est le nôtre. Point de haute moralité dans cette affirmation. Juste le rappel qu’assumer cette responsabilité nous évite de devenir étrangers aux situations d’exclusion que vivent tant de gens aujourd’hui. Si nous n’avons évidemment pas fait le choix de ce qui dans cette société nous fait horreur, il est essentiel, pour pouvoir y changer quelque chose, d’en assumer notre part. L’accepter va permettre de mettre en lumière et de dénoncer le détournement de la notion de responsabilité quand elle est utilisée pour faire endosser à tous ceux qui ont « failli », la charge de leur malheur.

Aujourd’hui, être chômeur, usager de drogues, mère célibataire, pauvre, malade ou simplement défaillant fait de vous l’objet d’attention de toute une mécanique sociale. Et cette mécanique produit immanquablement de la responsabilisation sociale selon un schéma bien rodé. Premier temps, on aborde la personne selon le modèle de l’individu. Dans celui-ci aucune place pour des éléments extérieurs qui participeraient des difficultés rencontrées (crise du marché de l’emploi, faiblesse des systèmes d’éducation ou de santé, maladie…). Deuxième temps, glissement de plus en plus rapide de la position de victime à celle de coupable. La pauvreté ou le chômage ne sont plus les effets négatifs d’un système économique, mais désormais si l’on est pauvre ou chômeur c’est que l’on n’avait pas les qualités requises. Entre suspicion et indifférence, l’idée fait son chemin. C’est de leur faute si les gens sont dans la difficulté. Jusqu’à développer, pour reprendre les mots d’un participant, un racisme anti-pauvre. Troisième temps, surabondance d’offres de méthodes positives (note 8) pour ceux qui peuvent encore se les payer, et de contraintes tout aussi positives pour tous les autres. Elles visent à apprendre à chacun à modifier sa façon de penser, de sentir, de concevoir sa vie. Il ne s’agit plus de vouloir changer ses conditions de vie, qui d’ailleurs ne sont pas remises en cause. Mais de changer l’appréhension qu’on en a.

Les personnes se retrouvent piégées par cet escamotage de leur réalité sociale et des véritables causes de celle-ci. Elles tentent alors de s’expliquer en se trompant de registre. Elles ramènent tout à leurs supposées propres incapacités qui leur sont dictées de l’extérieur. Le quatrième temps a sonné. Il ne reste plus à la personne qu’à reconnaître sa culpabilité de ne pas être dans la norme de l’emploi, de ne pas poser les bons choix de vie, et à en souffrir dans les registres gracieusement mis à disposition de la psychologie et de la psychiatrie ou de la délinquance.

Technique

Au risque d’être caricatural, on peut sans doute dire qu’aujourd’hui les professionnels sont arrivés au bout de leurs outils traditionnels d’aide et de soin. De leur côté, les citoyens explorent des voix souvent innovantes, mais qui restent fragiles. De part et d’autre, c’est la création d’un système pérenne qui « prenne soin » de tous qui semble malaisée. Parce que chacun a sa petite idée sur ce qu’il « faut faire » tandis que dans le même temps peu de personnes misent encore sur un organe central pour sa mise en place.

Les techniques participent de cette situation. Elles ont modifié en profondeur notre rapport au changement en l’inscrivant dans un temps de plus en plus court. Elles se focalisent sur une partie des problèmes et n’offrent aucune garantie sur leur efficacité à long terme. Les politiques sociales par exemple, se succèdent, promettent toutes de solutionner l’une ou l’autre des formes de la pauvreté, mais produisent en même temps des effets délétères, car elles ne sont pensées ni dans la durée ni de manière globale. Le sens en est donné a priori et ne porte jamais que sur une partie des difficultés qu’il prétend résoudre. Les politiques sociales actuelles ne tiennent pas compte de l’inscription de la pauvreté dans un ensemble qui la dépasse de loin, mais auquel elle participe : pression sur les conditions de travail, renforcement de l’idée de méritocratie, désignation de figures négatives et repoussoirs, etc. Cette tâche aveugle – pour la technique – de l’utilité de la pauvreté n’est pas sans effet. « S’il y a des pauvres c’est qu’il y a des riches » a un jour rappelé quelqu’un. Terrible rappel que le malheur des uns concourt au bonheur des autres.

La technique s’étaye aussi d’éléments explicatifs puissants qui créent une nosographie sociale de maux qu’il faut traiter. On verse ainsi dans une naturalisation de la précarité qui est le revers de la normalité sociale (note 9). Tant que la pauvreté relevait d’une histoire, on pouvait parler d’injustice. Dès lors qu’elle devient un fait de nature, il n’y a plus de place pour une visée émancipatrice.

Il faut donc commencer par une affirmation. La technique est toujours un acte politique. Les rencontres et les croisements de pratiques et d’expériences, comme ceux auxquels il nous a été donné de participer, permettent de les interroger. On prêtera cependant attention à ne pas opposer la technique qui serait le fait des professionnels aux montages intuitifs portés par des citoyens. Un retournement qui dirait demain que l’initiative citoyenne est toujours la bonne est possible, mais il participerait du statu quo. Quelle que soit la justesse, la pertinence d’une pratique, et s’il y a toujours à apprendre des initiatives citoyennes et « locales » comme des approches professionnelles, c’est surtout pour en tirer un enseignement d’abord politique (et non pas technique) qui soit largement applicable. Penser ce qui protège des aléas d’une vie doit toujours avoir une portée le plus universelle possible sans jamais verser dans la généralisation.

Les participants à l’Atelier

Ibrahim Akrouh, conseiller juridique et chargé de recherche au Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et la Xénophobie (MRAX), Bruxelles.

Jessica Albayrak, paire-aidante au Groupe d’intervention alternative par les pairs (GIAP), Montréal, œuvrant auprès des jeunes de la rue à l’équipe mobile de Médecins du Monde.

Doris Allard, organisatrice communautaire au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

Lorraine Beauvais, chef d’administration de programmes des équipes jeunesse et scolaire au Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux de Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Gestionnaire-chercheure au CREMIS.

Sylvia Bissonnette,  coordonnatrice du Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec, un organisme fondé par le Front commun des personnes assistées sociales du Québec. Membre partenaire du CREMIS.

Eliane Bonjean, Ecrivaine publique – Coordinatrice des actions sociolinguistiques, Ville de Grenoble.

Sophie Damien, référente sociale pour les projets bruxellois de Médecins du Monde.

Françoise De Boe, juriste, coordonnatrice du Service de lutte contre la pauvreté, la précarité et l’exclusion sociale, Bruxelles.

Nicolas De Kuyssche, directeur de l’association Le Forum Bruxelles contre les inégalités, réunissant une cinquantaine d’organisations et de services sociaux qui luttent contre les inégalités sociales.

François Denuit, doctorant à l’Université de Warwick et à l’Université Libre de Bruxelles, spécialiste de la politique sociale européenne en matière de lutte contre la pauvreté, l’exclusion sociale et le chômage.

Denis Desbonnet, journaliste, activiste et animateur, en charge des problématiques liées à la pauvreté au Collectif Solidarité Contre l’Exclusion, Bruxelles.

Ariane Dierickx, directrice générale, l’Ilot, Bruxelles.

Céline Galopin, historienne de l’art, médiatrice culturelle au sein de l’association sans but lucratif Article 27 à Bruxelles ; développe des projets artistiques avec des publics vivant dans une grande précarité.

Isabelle Gamot, Cheffe du Service Promotion de la Santé, Direction Santé Publique et Environnementale, Ville de Grenoble.

François Ghesquière, attaché scientifique et expert en inégalités sociales à l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS).

Baptiste Godrie, sociologue, chercheur d’établissement au CREMIS, professeur associé au département de sociologie de l’Université de Montréal.

Manu Gonçalves, co-directeur du service de santé mentale bruxellois, Le Méridien ; coordinateur santé mentale et précarités pour la Ligue bruxelloise francophone pour la santé mentale.

Lazaros Goulios, Permanent interprofessionnel pour le syndicat CSC de Bruxelles en charge des questions relatives aux travailleurs sans emploi. Membre de la Coordination sociale locale du Mouvement ouvrier chrétien à Schaerbeek.

Chahr Hadji, éducateur spécialisé en accompagnement psycho-éducatif travaillant auprès de personnes sans-abri à Bruxelles.

Stéphane Handfield, étudiant à la maîtrise en sociologie à l’Université de Montréal.

Hélène Hiessler, Culture et démocratie, Bruxelles.

Eric Husson, coordinateur, Lama, ASBL bruxellois, centre ambulatoire médico-social de prise en charge d’usagers de drogues. Responsable, Concertation bas seuil (CBS), un groupe d’institutions qui regroupe la MASS de Bruxelles et le centre d’accueil de crise Transit.

Catherine Jauzion, cofondatrice du Café Touski, une coopérative de travail dédiée aux familles et résidents du quartier Centre-Sud, Montréal. Doctorante en sociologie, Université du Québec à Montréal.

Isabelle Laurin, chercheure d’établissement à la Direction de santé publique de Montréal dans le service Développement des enfants et des jeunes. Chercheure membre du CREMIS.

Jean-Baptiste Leclercq, sociologue, chercheur d’établissement au CREMIS, professeur associé au Département de sociologie de l’Université de Montréal.

Sébastien Lo Sardo, anthropologue, chargé de mission, Le Forum Bruxelles contre les inégalités.

Frédéric Maari, spécialiste en activités cliniques au programme dépendances du Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal. Praticien-chercheur au CREMIS.

Céline Mahieu, sociologue, professeure à l’École de santé publique de l’Université Libre de Bruxelles.

Alain Maron, député écologiste, Parlement de la Région de Bruxelles-Capitale.

Christopher McAll, professeur et directeur, département de sociologie, Université de Montréal. Cofondateur et codirecteur scientifique du CREMIS. Fondateur et coresponsable des ateliers internationaux du CREMIS.

Geneviève McClure, Agente de planification, programmation et de recherche, volet développement de la recherche et animation scientifique, CREMIS (Montréal). Coresponsable des ateliers internationaux du CREMIS.

Deborah Myaux, Cellule aide alimentaire, Fédération des services sociaux, Bruxelles.

Tristan Ouimet-Savard, coordonnateur au développement des pratiques et à la défense des droits du Regroupement des Auberges du cœur du Québec (RACQ).

Mohamed Ouslikh, sociologue, Bureau d’étude du syndicat FGTB de Bruxelles.

Baptiste de Reymaeker, Culture et démocratie, Bruxelles.

Jean Spinette, Président du Centre public d’action sociale (CPAS) de Saint-Gilles et président de la Conférence des 19 CPAS bruxellois.

Georges Tonon, bénévole, maison d’accueil pour sans abris Les Petits Riens à Bruxelles. Expert du vécu au Service Public de Programmation (SPP) Intégration sociale et a la Direction générale aux personnes handicapées (DGPH).

Marc Uhry, Fondation Abbé Pierre (Europe)

Olivier Vangoethem, expert du vécu en matière de pauvreté et d’exclusion sociale pour le compte de l’Etat fédéral belge au Service Public de Programmation (SPP) Intégration sociale.

Bruno Vinikas, vice-président, Le Forum Bruxelles contre les inégalités.

Serge Zombek, psychiatre, responsable pendant trente ans d’une clinique générale au sein d’un hôpital public du centre de Bruxelles.

Jeunes et discriminations : en route vers Watrelos

Le 20 octobre 2011, nous étions près de 25 personnes à partir en France pour participer au 12ième atelier international de recherche et d’actions sur les discriminations et les inégalités.1 Cette année, les échanges portaient sur les stigmatisations et les discriminations vécues par les jeunes dans l’espace public et à l’école. Notre délégation était composée d’intervenants, de chercheurs et de jeunes ayant parfois eux-mêmes subi certaines discriminations et engagés dans la lutte contre ces dernières. Il m’a été confié le terrible exercice de répondre à « la » question que tous les participants se sont fait poser à leur retour par leur entourage : « Une semaine de recherche et d’actions en France : qu’est-ce que ça veut dire, qu’avez-vous fait exactement là-bas ? ».

Un mois après notre retour, la plupart des participants ont encore de la difficulté à y répondre ou, tout simplement, à mettre des mots sur leur expérience.

« Nous sommes allés à Lille pendant une semaine pour réfléchir sur les discriminations vécues par les jeunes et nous avons animé un colloque d’une journée. » C’est le type de réponse qu’on fait pour éviter les interrogations et les regards perplexes. Un peu comme les réponses que peuvent donner des personnes itinérantes lorsqu’elles affirment qu’elles sont à la rue parce qu’elles l’ont choisi : « Je t’ai dit ce que tu voulais entendre. De toute façon, mon histoire est trop complexe pour la résumer en une ligne au coin de la rue. En plus, je dois continuer à quêter. »

L’inquiétude

« Réfléchir sur les discriminations et animer un colloque. – Ah ! Ça doit avoir été « intéressant »! » J’entends l’interlocuteur qui simule l’intérêt. En disant cela, on a l’amer sentiment de passer à côté de l’essentiel. C’est sans doute le caractère inusité de la démarche qui en complique le partage. Nous étions un groupe de 25 personnes, chacune munie de ses bagages (à comprendre autant au sens figuré que littéral). Il y avait des intervenants du CSSS Jeanne-Mance (Équipe scolaire et Clinique des jeunes de la rue), des pairs-intervenants du Groupe d’intervention alternative par les pairs auprès des jeunes de la rue, des jeunes impliqués dans le Bureau de consultation jeunesse (BCJ), deux spécialistes de l’intervention par la danse, un enseignant et des étudiants du Cégep du Vieux-Montréal et des chercheurs, agents de recherche et étudiants, principalement en sociologie. Lors de la première journée d’activités, l’animateur de l’évènement nous demande d’échanger en atelier sur les causes des discriminations. À la fin de la journée, la plupart des participants se demandent ce qui est attendu d’eux. « À la fin de la semaine, il faut présenter de quoi de solide à une audience. » Les objectifs apparaissent flous et les moyens de les réaliser, encore plus obscurs. L’inquiétude gagne la délégation.

Au début de la semaine, les membres du groupe se sentent laissés à eux-mêmes, sans balise, sans règle à suivre. Les deux premières journées sont consacrées à des discussions en sous-groupes et en plénière. Chacun apporte son savoir et son expérience à propos des inégalités sociales et des discriminations touchant les jeunes. Un intervenant en milieu scolaire du CSSS partage le constat qu’une des écoles où il travaille reçoit des jeunes bénéficiant de ce qui devait être un traitement différentiel mais qui, aujourd’hui, s’est rigidifié. Il devient en partie un traitement discriminatoire basé sur le comportement. Certains jeunes sujets à ce traitement ont l’impression que le réseau régulier ne veut plus d’eux. Cette stigmatisation devient par la suite très lourde à porter pour ces jeunes. Un autre intervenant du CSSS en milieu scolaire apporte une touche d’espoir avec son projet alternatif d’intervention par le sport, Bien dans mes baskets, pour lutter contre le décrochage scolaire. Une sociologue et professeure de danse témoigne des rapports de pouvoir entre jeunes, intervenants et professeurs de danse. Elle explique la manière dont les jeunes des milieux populaires se sont réappropriés ses cours et les ont orientés pour qu’ils soient plus fidèles à leurs intérêts. Dans un autre ordre d’idées, un professeur et ses étudiants de sociologie au Cégep du Vieux-Montréal font mention d’une activité intergénérationnelle qui a permis à des étudiants du Cégep de rencontrer des personnes aînées fréquentant un service de cafétéria offert par un CSSS et de comparer la « jeunesse » d’aujourd’hui avec celle d’antan. Une doctorante en sociologie s’est référée quant à elle aux résultats de son mémoire sur l’intervention auprès des jeunes. Elle note que des intervenants ont tendance à renvoyer les problèmes des jeunes plus souvent à des facteurs individuels qu’à des facteurs structurels et sociaux. Un travailleur social, qui a travaillé pendant plusieurs années à la Chambre de la jeunesse, met de l’avant ses recherches doctorales et postdoctorales pour illustrer les rapports entre la Protection de la jeunesse, le système de justice pour jeunes contrevenants et les jeunes « Noirs » (étiquette utilisée dans les rapports de la police). La coordonnatrice d’un groupe de pairs-intervenants auprès des jeunes de la rue expose la réalité de ces derniers qui sont victimes de profilage social de la part des policiers et qui reçoivent souvent des contraventions. Cette réalité est étayée par le témoignage de deux pairs-intervenants qui font partie de la délégation. Plein d’expériences et de points de vue sont mis sur la table, mais rien n’indique ce qui les unit. Nous sommes toujours dans le flou!

Sans filet

Ce flou, les délégations des éditions précédentes l’ont aussi vécu : impression d’avancer sans savoir où on va, sentiment de « marcher sans carte », perte de points de repère. La situation a été qualifiée par les participants d’« inconfortable », de « processus déstabilisant », de « travail sans filet, sans contrôle » et de « véritable sortie hors de sa zone de confort ». C’est aussi ce qui rend la tâche d’en parler si difficile ; la situation ne s’apparentant à aucune expérience connue de la plupart de nos interlocuteurs.

Habitués à être encadrés dans la plupart de nos activités quotidiennes, il n’est pas si évident de nous retrouver sans cadre, du jour au lendemain, et cela, sur un autre continent. L’autonomie, l’absence de contraintes et la liberté au sens large sont des revendications que l’on fait tous les jours, surtout lorsqu’on est un employé soumis à une supervision de plus en plus lourde. Cependant, lorsqu’on les obtient, on se surprend souvent à exiger d’être mieux encadré. L’absence de cadre est alors interprétée comme une indifférence du superviseur face à notre travail ou, tout simplement, comme signe de l’incompétence de ce dernier. Comme le disait Erich Fromm2, nous avons peur de la liberté et, dès que nous l’obtenons, nous réclamons un chef autoritaire pour alléger le fardeau des responsabilités qui viennent avec elle.

Devant le flou des objectifs et des moyens, tous les membres de la délégation réagissent à leur façon. Cette réaction varie en fonction du « statut socioprofessionnel ». Des intervenants se montrent énergiques et déterminés. Ils ont observé certaines tensions entre les participants et suggèrent des lignes de conduite pour la poursuite de l’évènement. Des chercheurs et agents de recherche sont insatisfaits car, selon eux, les questions demeurent abordées en surface.  « C’est beau, le savoir d’expérience, mais il faut savoir le situer dans le contexte social et comprendre le processus social de sa constitution. » Les chercheurs rejoignent les préoccupations des autres participants en remettant en question les objectifs de l’intervention : « Réinsertion sociale des jeunes ? Réinsertion dans quoi, dans le monde du travail actuel ? Pas étonnant que les jeunes soient découragés! »

De leur côté, les jeunes pouvaient ressentir un  malaise en observant les chercheurs et les intervenants monopoliser la parole. Certains sont intimidés par les grands discours et les termes spécialisés. Pourtant, ils ont beaucoup à dire. Deux jeunes témoignent des réalités des jeunes mères et un autre parle de son initiative auprès des jeunes hommes sur la violence conjugale. Mais à quoi bon, dans ce contexte ? C’est un autre jeune qui vient alors briser la glace : « Je ressens un malaise. Je ne me sens pas libre de m’exprimer. Je sens que les gens cherchent à avoir absolument raison. Je dis là ce que plusieurs autres jeunes ressentent ici. » Il est possible d’entendre une mouche voler dans la salle.

Rupture

À la fin de la journée, tous les participants regagnent les logements qu’ils occupent pour la semaine. En route, nous discutons du problème soulevé plus tôt. « Oui, c’est bien qu’il soit intervenu. Il faut changer notre façon de discuter. Il faut être plus attentif. Je ne savais pas qu’on pouvait être intimidant. » C’est un constat inquiétant de réaliser qu’on participe parfois soi-même à ce qu’on dénonce. Expérience d’humilité et d’authenticité. La remise en question arrive toujours sous une forme imprédictible et se rit de notre côté « bien-pensant »! « Moi, je ne discrimine pas… »

À partir de ce moment de rupture, la dynamique du groupe commence à changer. Les participants réalisent qu’ils prennent part à une expérimentation inusitée de partage des savoirs d’expérience, d’intervention et de recherche, une expérience non dénuée de chocs. Il n’y a pas de chemins déjà tracés dans cette démarche. Il n’y a pas de manuel ou de recette préfabriquée. Cela ne va pas non plus sans certaines frictions. L’expérience demande un effort particulier de communication. La délégation est diversifiée, avec des intervenants, des chercheurs et des jeunes, qui n’ont pas le même langage. Cette difficulté de communication est doublée, dans les échanges avec nos interlocuteurs français, par la difficulté de communiquer avec des membres d’une autre société avec ses propres codes, institutions et référents culturels.

La semaine tire à sa fin, c’est déjà la veille du colloque. Les participants apprécient de plus en plus le relâchement du cadre que permet l’événement. Les intervenants remarquent qu’ils peuvent enfin sortir de l’urgence et réfléchir plus globalement à leur travail. Les jeunes, souvent pris à la gorge par les soucis quotidiens (c’est encore plus évident pour les jeunes mères), peuvent aussi s’abstraire de leurs contraintes. Les chercheurs sont aux premières loges pour entendre le riche témoignage des deux autres groupes. Ils ont aussi la chance de partager leurs analyses sociologiques avec eux, ces derniers étant plus disponibles qu’habituellement. Globalement, le fait d’être dans un autre pays constitue une rupture avec la routine et permet de créer une dynamique de groupe difficile à obtenir quand on demeure sur les lieux de notre vie quotidienne, avec son lot d’obligations.

Le partage de points de vue semble avoir été favorisé par le partage de la vie quotidienne ; que ce soit dans les déplacements, à la cuisine le matin ou avant de se coucher, les participants ont poursuivi les discussions. Toutes ces conversations informelles ont enrichi les échanges plus formels des ateliers. Je me souviens du témoignage d’une membre de la délégation sur son expérience des centres jeunesse. Nous étions en route vers Watrelos et elle m’a expliqué la dureté des conditions de vie des jeunes pris en charge par la protection de la jeunesse. « Pour les jeunes en protection, les centres jeunesse sont là pour les protéger en les retirant d’un milieu dangereux pour eux. Pourtant, on y est traité parfois comme des jeunes délinquants. »

Rencontres improbables

La semaine a aussi été marquée par des moments de féerie. Comme cette soirée où un jeune, celui qui avait brisé la glace, a récité un de ses poèmes sur la neige du Québec lors d’une soirée organisée par un organisme dans le but de souligner l’intégration professionnelle de jeunes d’une petite ville (Watrelos). La semaine a été aussi l’occasion de nombreuses rencontres improbables autrement. « Non, sans farce, ça va changer ma pratique d’intervention. Ça a changé mon regard sur les jeunes! », lance un intervenant. Les échanges ont fait germer de riches collaborations entre des milieux souvent cloisonnés sur le plan géographique et/ou administratif. Des chercheurs projettent de documenter la situation des jeunes des centres jeunesse avec l’aide des jeunes qui y sont passés. Des jeunes demandent à être tenus informés des activités du CREMIS.

Dernière journée, durant laquelle se déroule le colloque, le groupe commence déjà à éprouver de la nostalgie et appréhende la séparation. Le colloque est l’occasion de découvrir les divers talents cachés des membres du groupe : poésie, musique, théâtre, chorégraphie, vulgarisation scientifique et j’en passe. La journée, qui prend la forme d’un tribunal populaire des droits de la personne, est divisée en trois parties. Une première partie porte sur ce que vivent les jeunes. Ensuite, nous avons abordé les enjeux en lien avec l’intervention avec les jeunes. Finalement, une dernière partie invitait à repenser la situation des jeunes et les manières d’agir avec eux pour la changer. Chaque partie commence par un exposé et une mise en scène. Par exemple, un groupe se lance un ballon de basket en évoquant des préjugés courants sur les jeunes et les intervenants, puis se tournent vers l’audience et leur fait rouler un ballon. « À vous de jouer ! »

Cette journée de performance s’est déroulée avec un grand professionnalisme. Tout le monde est satisfait. Un franc succès. Pourtant, tout l’évènement a été organisé en absence de véritable cadre. « C’est possible d’être efficace et créatif sans une planification serrée ! »  Ce qui semblait impossible au départ est devenu une évidence pour l’ensemble des participants. On se surprend à rire de notre méfiance du début. « Pas besoin de cadre ! »

De retour au Québec, nous revenons dans le cadre habituel de nos vies. En retrouvant nos réalités respectives, les participants ont le sentiment d’avoir perdu la famille qu’ils s’étaient créée l’espace d’une semaine. De retour à son travail, un participant raconte son « voyage » à ses collègues. Il rapporte le témoignage d’une participante sur les centres jeunesse. Ses collègues l’interrompent. « Comment tu peux savoir si c’est vrai, ce qu’elle t’a confié ? » Comme plusieurs autres participants, il (re)prend conscience que la hiérarchie des savoirs est toujours en place. Celle-ci fait de la parole d’une jeune une parole de moindre valeur que celle d’un chercheur étudiant la « jeunesse » depuis son bureau.

« Qu’avez-vous fait en France ? » Nous avons expérimenté un nouveau mode de gestion alternatif et participatif dans la « production » de connaissances. Il se base sur la non-hiérarchie des savoirs, sur la confiance et la liberté d’expression des participants. « Qu’est-ce que ça a donné ? » Il s’est créé des liens sociaux entre divers milieux, des liens invisibles, mais concrets. Il s’est aussi produit des changements irréversibles de mentalité, qui ne sont pas encore mesurables par « imagerie cérébrale ». L’expérience a laissé aux « sujets » des traces invisibles et non localisables d’espoir, d’ouverture et de nouvelles possibilités.

Nous comprenons que nos interlocuteurs soient abasourdis par notre témoignage. Nous aussi, au départ, n’avions pas cru à cette façon de faire, si ouverte, si peu « structurée ». Pour reprendre l’adage publicitaire, « l’essayer, c’est l’adopter! »