La tournée théâtrale « Au-delà des étiquettes »

Une tournée provinciale sous le signe du théâtre-forum a eu lieu de décembre 2008 à avril 2009, avec l’objectif de créer une alliance entre le milieu de la recherche, les groupes de défense de droits, le théâtre d’intervention et des organismes du réseau public de la santé et des services sociaux en s’inspirant des résultats de recherches menées au CREMIS, mais aussi de l’expérience des participant(e)s. Les réflexions qui ont alimenté cette tournée proviennent des résultats d’une recherche sur la « multidiscrimination » à l’aide sociale et le risque de se trouver sans logement, des témoignages de médecins quant au rôle qu’ils jouent à l’aide sociale, ainsi que des résultats d’une recherche menée avec une équipe en CSSS qui intervient de façon novatrice auprès de populations marginalisées en situation d’itinérance.

Des histoires revendiquées

Le point de départ du premier projet de recherche qui a fait l’objet de la tournée a été d’explorer jusqu’à quel point les conditions de vie associées au statut de personne assistée sociale, accompagnées par la stigmatisation et la discrimination accordées à ce statut, ainsi que les conséquences de ces conditions et de ces attitudes sur la santé mentale et physique des personnes, peuvent augmenter le risque de se retrouver à la rue.1 Par rapport à une de nos hypothèses initiales – que la mise en catégorie fait disparaître les personnes et leurs histoires – on peut dire qu’il y a à la fois une diversité de profils et d’expériences qui se cache derrière les étiquettes, mais aussi une forte convergence sur le plan des expériences de travail, des difficultés de logement, des regards subis, des problèmes d’alimentation, de l’isolement et de l’impact de tout cela sur la santé physique et mentale. En même temps, la « spirale » de vie peut remonter, l’espace de relations sociales peut changer, on peut s’adapter et apprendre à vivre à un autre rythme, mais seulement à certaines conditions à la fois matérielles et relationnelles. Les entrevues ont soulevé d’autres questions, touchant notamment l’impact sur la santé et le bien-être des conditions sur le marché du travail, de la pauvreté et des rapports sociaux stigmatisants, ainsi que le rôle des médecins dans l’évaluation des contraintes à l’emploi.

Le dilemme éthique des médecins

Dans le cas du Québec, la prestation de dernier recours déterminée par la Loi sur l’aide aux personnes et aux familles ne permet pas de sortir de la pauvreté, même si elle prévoit qu’une personne présentant certaines contraintes à l’emploi est admissible à une augmentation de la prestation de base. C’est au médecin de décider si la condition de santé de la personne justifie un barème de survie amélioré pouvant diminuer les effets néfastes de la pauvreté sur la santé. D’où un dilemme éthique exprimé par certains médecins2 et qui a fait l’objet de débats pendant la tournée.

Intervenir pour le bien-être

Le troisième élément déclencheur de cette tournée est un projet de recherche-action participative sur l’expérience d’une équipe en CSSS auprès d’une population en marge du réseau public.3 En développant des cliniques socio-médicales directement dans les milieux de vie des personnes (soupes populaires, motels, maisons de chambres, organismes communautaires, habitations populaires), cette équipe a rencontré des populations avec des besoins auxquels le réseau « classique » de services sociaux et de santé ne répond pas. Au fil du temps, son approche a évolué de manière à placer au centre de l’intervention l’écoute, la chaleur humaine, la souplesse et le bien-être de ces personnes. Sa contribution ne se limite pas à la santé au sens médical du terme, mais touche globalement le bien-être des personnes et se fait ressentir dans plusieurs domaines, comme le logement et le travail. Ainsi, la « spirale de vie » des personnes peut remonter dans la mesure où on repense l’intervention en s’adaptant à leurs besoins. 

De la recherche au théâtre-forum

Les résultats de ces diverses expériences ont permis la mise en scène d’événements-clé fondés sur les témoignages des personnes, qu’elles soient des personnes assistées sociales avec ou sans logement, des médecins ou d’autres intervenants. Ces mises en scène ont illustré les difficultés auxquelles sont confrontées les personnes, notamment en ce qui concerne les conditions de vie et de logement et les rapports sociaux marqués par la discrimination et la stigmatisation.  Dans la tradition du théâtre d’intervention, les participant(e)s dans la salle ont été invités à intervenir pour commenter, critiquer et modifier (le cas échéant) l’action qui se déroule sur scène, à la lumière de leurs propres expériences et connaissances. Par la suite, l’événement théâtral s’est transformé en un lieu de débat et de délibération à partir des témoignages mis en scène préalablement. Dans ce cas, le public devient l’acteur central de l’événement, l’objectif étant de produire des priorités en matière de législation et d’action, avec le souci d’élaborer des propositions concrètes.

Cette tournée a été organisée par le CREMIS, le CAU-CSSS Jeanne-Mance, le Front Commun des Personnes Assistées Sociales du Québec (FCPASQ) et Mise au Jeu.


1 Co-chercheurs au CREMIS : Jiad Awad, Baptiste Godrie, Jean-Yves Desgagnés, Jean Gagné, Nancy Keays, Christopher McAll, Marie-Carmen Plante et Nadia Stoetzel. Projet subventionné par le Conseil de Recherches en Sciences Humaines du Canada.

2 Voir le dossier de la Revue du CREMIS, 1(1), 2008. Disponible gratuitement à www.cremis.ca

3 Coiteux, Y., Dion, L., Fournier, A., Godrie B., McAll, C., Séguin, N. et G. Wibaut (2007). La nécessité d’être frontaliers : quand les populations marginalisées sont au centre de l’intervention, Rapport de recherche, CREMIS, Montréal.  Disponible au www.cremis.ca