Relations parents-adolescents : rejet et reconnaissance

Auteur(s): 

Nelson Vargas

Travailleur social, CSSS Jeanne-Mance, Retraité en 2011

Marie-Christine Brossard-Couture

Revue du CREMIS
Revue: 
Vol 5 No 1 - Hiver 2012

Originaire du Chili, Nelson Vargas a été travailleur social dans le quartier Centre-sud à Montréal pendant plus de trente ans avant de prendre sa retraite du CSSS Jeanne-Mance en 2011. Auparavant, il a travaillé à l’implantation du CLSC Ste-Rose et du CLSC des Mille-Îles à Laval. En plus de sa formation en travail social, il possède une maîtrise en sexologie clinique. Intervenant en milieu scolaire, notamment à l’école Pierre-Dupuis, il a mis en place, il y a 30 ans, un programme de relations parents/adolescents, programme qu’il co-anime depuis une quinzaine d’années avec sa collègue Solange Lancup. Ce programme précurseur a été suivi par d’autres CLSC et organismes de Montréal.

Ma vision du travail social provient de mon implication dans le mouvement de revendications initié par les étudiants de l’École de travail social de l’Université du Chili en 1968. Nous revendiquions des programmes de formation en phase avec les changements socioéconomiques qui étaient en train de prendre forme dans le pays et qui mettaient de l’avant des valeurs de solidarité et d’équité dans le partage de la richesse. Nous voulions que l’ensemble des Chiliens bénéficie des mêmes opportunités. Nombre d’étudiants se sont engagés dans le travail militant. Nous avons fait la grève et occupé les locaux de l’université pendant trois mois, organisant des cours et invitant des professeurs à faire des présentations. Nos revendications ont été à la base d’une réforme universitaire comprenant un nouveau programme de formation avec une politique claire d’engagement en faveur de la justice sociale.

Notre exemple a été suivi et des changements importants similaires ont été mis en place dans d’autres programmes au sein de notre université, ainsi que dans les autres universités du pays. Grâce à cette réforme, les professeurs, employés administratifs et étudiants ont eu le droit de participer à l’élection des directeurs des écoles, doyens des facultés et recteurs des universités. Les demandes de changements ont pris forme partout dans le pays, chez les étudiants comme chez les travailleurs des villes, les mineurs, les pêcheurs et les paysans. C’est ainsi qu’en 1970, suite à des élections démocratiques, Salvador Allende, supporté par une large coalition de partis politiques socialistes, arrive au pouvoir et devient président. Les dépossédés avaient repris en main leur destinée grâce à la participation citoyenne.

Trois ans plus tard, en 1973, suite au coup d’État appuyé par le gouvernement de Richard Nixon et les oligarques nationaux, les militaires se sont emparés du pouvoir et ont imposé un régime politique de droite pendant presque deux décennies. La profession de travailleur social a été considérée dangereuse et plusieurs de mes amis et collègues ont été emprisonnés, torturés ou tués. J’ai dû fuir le Chili pour me réfugier au Québec, avec deux jeunes enfants, pour commencer une nouvelle vie.

Je n’ai jamais oublié les valeurs et engagements sociaux qui étaient les miens avant mon départ du Chili. Ma philosophie d’intervention, inspirée du philosophe et pédagogue humaniste Paulo Freire, est en lien direct avec cette expérience. Pour Freire, peu importe la situation de détresse dans laquelle peuvent se trouver les gens, ceux-ci ont le potentiel pour y faire face, grâce à leur expérience de vie et à ce qu’ils sont comme individus. Ils sont capables de savoir quel chemin prendre, trouver les solutions à leurs difficultés en devenant responsables de leur vie et sujets de leur avenir. Nous, les professionnels de l’action sociale, sommes des accompagnateurs, des « agents de changement », dont le rôle est d’aider les personnes, les groupes ou les collectivités à reconnaître et à s’appuyer sur leurs forces pour se mobiliser dans des actions génératrices de changement, tout en appréciant et en s’appuyant sur leurs réussites.

Prévenir

Ce sont ces principes qui m’ont toujours guidé dans ma pratique d’intervenant social, comme organisateur communautaire, animateur de groupe ou clinicien. Il y a une trentaine d’années, travaillant avec les jeunes et leurs familles, j’avais remarqué que la confrontation des parents à la crise d’adolescence de leur enfant les conduisait parfois à vivre aussi une crise personnelle en lien avec une perte de rôles et de statuts, les confrontant à leur propre vieillissement, ce qui affectait les relations familiales. C’est sur la base de ces constats que nous avons mis sur pied un programme destiné aux familles qui vivent des moments difficiles en lien avec l’adolescence de leurs enfants. L’objectif est de prévenir la détérioration de la relation entre parents et adolescents et de l’améliorer le cas échéant.

À travers ces rencontres, les parents réalisent qu'ils ne sont pas les seuls à vivre un problème avec leurs enfants. Nous aidons les participants à verbaliser leurs attentes et à parler de leur réalité : « J’ai des difficultés avec mon fils : je ne le comprends plus, il a beaucoup changé. » « Je n’ai plus d’autorité sur ma fille. » Nous cherchons à identifier les besoins des parents autant que ceux des adolescents et, lorsque ceux-ci sont identifiés, nous explorons la manière dont ils se transposent sur le plan des sentiments : « Quand mon besoin d’être reconnue comme la mère que j’ai déjà été n’est plus considéré et que je suis devenue celle qui ne connaît rien, qui n’est pas bonne, celle avec qui on est gêné de sortir, qu’est-ce que je ressens ? ». Cette démarche aide aussi à identifier qui souffre de la situation : est-ce le parent ou plutôt l’adolescent ? « Ça va mal. Je ne comprends rien. Mon jeune ? Ça va bien de son côté, mais il dit des affaires qui me rentrent dedans ». D’autres fois, ce sont les jeunes qui vivent une situation difficile, pleurent, claquent la porte, crient et s’en vont.

À partir de situations de la vie quotidienne, nous essayons de comprendre les comportements à l’origine des crises. Nous tentons de donner un sens au malaise ressenti. Cette étape est parfois chargée d’émotions parce que nous revisitons l’histoire personnelle des parents et abordons des expériences dont le souvenir peut être douloureux. Les parents vont découvrir qu’il y a des situations qui les renvoient à eux-mêmes. Un parent peut avoir été victime d’abus ou avoir vécu des situations traumatisantes (par exemple, de la violence dans une relation amoureuse ou des conflits avec ses propres parents). Ces situations peuvent les avoir rendus plus sensibles au risque que leur enfant subisse la même chose. Par conséquent, ils vont chercher à surprotéger leur adolescent, ce qui peut l’empêcher de s’épanouir. Il arrive aussi que le problème provienne de ce que vivent les jeunes. Dans de telles situations, il faut découvrir des façons par lesquelles les parents peuvent les aider sans pour autant prendre le problème sur leurs épaules. L’écoute active des parents permet, dans certains cas, aux jeunes de trouver des solutions par eux-mêmes.

Trois processus

Les ateliers suivent trois processus qui se mettent en place en fonction du principe, évoqué précédemment, d’après lequel chaque personne, peu importe le problème auquel elle fait face, a le potentiel pour s’en sortir. Il faut faire ressentir aux parents que la réussite leur appartient et que l’appropriation de la démarche est fondamentale. D’abord, nous cherchons à développer un sentiment d’appartenance au sein du groupe qui sert, entre autres, à maintenir la motivation des gens à poursuivre la démarche. Il s’agit de cimenter les liens de solidarité entre eux pour briser leur isolement s’il y a lieu.

Ensuite, nous tentons d’initier les parents aux changements qui surviennent durant l’adolescence, comprise comme une étape de vie incontournable où le jeune est dans un processus identitaire et devient quelqu’un à part entière. Nous abordons la question des changements physiques, physiologiques, ainsi que ceux qui ont lieu dans la sociabilité. L’adolescence renvoie au fait que les parents ne sont plus aussi nécessaires qu’ils l’étaient auparavant. Le message que les jeunes envoient passe parfois par des phrases comme : « tu ne connais rien », « laisse-moi faire », « tu es vieux jeu ». Ils ne les écoutent plus. Les parents peuvent vivre cette étape comme un rejet alors que ce que les adolescents vivent est normal et nécessaire. Plus on tente de les retenir dans leur processus d’émancipation, plus la situation peut exploser. En même temps, le maintien du rôle d’autorité du parent est important. Comment trouver un équilibre entre l’importance du laisser-faire et les obligations imposées par le rôle de protection et d’autorité que les parents doivent continuer à jouer ? Les réponses sont adaptées aux réalités familiales, au potentiel et à l’expérience de vie des parents et de leurs enfants.

Le troisième processus consiste à développer des habiletés au niveau de la résolution de conflits par la communication. Les parents font des exercices de communication et sont censés appliquer les techniques apprises dès leur retour à la maison en discutant avec leur enfant. Les jeunes remarquent rapidement la différence : les parents paniquent moins et sont plus à l’écoute. Les parents sont aussi invités à laisser traîner à la maison le matériel utilisé dans les ateliers – par exemple, leur cahier d’activités et les feuilles distribuées – pour que leurs jeunes puissent prendre connaissance du contenu des ateliers et constater qu’il n’y a rien de menaçant pour eux. De cette façon, quand vient le moment de les inviter aux rencontres, en général, ils sont au rendez-vous.

Des mythes qui tombent

Lorsque les jeunes sont invités à se joindre au groupe, nous cherchons à discuter de sujets qui sont généralement difficiles à aborder dans la famille. La drogue et la sexualité émergent souvent comme des sujets sensibles dans la vie familiale lorsque l’enfant rentre en période d’adolescence. Plusieurs formes d’activités sont réalisées : remue-méninges, jeux de rôles, présentations réalisées par des groupes communautaires ou des personnes-ressources. L’objectif est de créer un espace dans lequel les jeunes peuvent s’exprimer devant les adultes et que les parents soient à même de les entendre. Bien que plusieurs autres programmes destinés aux parents d’adolescents aient été mis en place ailleurs, à ma connaissance, nous sommes les seuls à inviter les adolescents à se joindre au groupe au cours des dernières rencontres.

Quand les deux générations sont ensemble, il y a beaucoup de mythes qui tombent : « Je pensais que les jeunes étaient inconscients »; « Je pensais que ma mère ne connaissait rien de ça. » Il y a un groupe où une mère vivait une situation difficile avec sa fille. Elle-même a eu une jeunesse assez rock-and-roll et se comportait de manière rigide avec sa fille, qui ne comprenait pas pourquoi. Celle-ci ignorait le vécu de sa mère. À la suite de la rencontre sur la sexualité, elles se sont ouvertes et ont passé toute la nuit à se parler. Dès lors, la fille a compris pourquoi sa mère agissait ainsi et la mère s’est rendu compte qu’elle faisait subir à sa fille les contrecoups de sa propre expérience.

La couleur

Lorsque nous avons développé ce programme, il s’adressait à la population socioéconomiquement défavorisée du quartier Centre-Sud de Montréal. Aujourd’hui, le programme dessert un territoire plus vaste qui couvre aussi le Plateau et le Mile-End. Nous intervenons auprès de populations variées, que ce soit des familles qui vivent dans une grande précarité socioéconomique ou encore des familles de professionnels. Nous travaillons à partir de leur vécu familial, des difficultés, inquiétudes et expériences qu’ils apportent. Ainsi, les rencontres sont colorées par les membres du groupe. Les préoccupations peuvent varier selon le milieu d’origine des familles ; par exemple, on retrouve plus de questions en lien avec la drogue dans les milieux aisés, même si les réalités peuvent être semblables. Une autre différence porte sur la conception de l’autorité. Souvent, les parents plus scolarisés éprouvent plus de difficulté à appliquer une autorité et ne voient pas la nécessité de mettre des limites. Nous devons être attentifs à ces différences pour nous adapter aux attentes des parents.

Cette façon d’agir avec les parents et adolescents de milieux différents est fondée sur l’approche de Paolo Freire et ce que j’ai appris au Chili. Le sens que j’ai voulu donner à ce programme destiné aux parents d’adolescents provient de cette philosophie d’intervention. Les gens qui participent à ce groupe s’approprient l’action, devenant eux-mêmes des acteurs. Le changement ne repose pas sur les épaules de l’animateur ou du professionnel responsable du groupe. Ceux-ci ont la responsabilité d’apporter du contenu, mais la couleur est donnée par les parents qui s’y inscrivent et, ce faisant, ils sont déjà impliqués dans un processus de recherche d’une nouvelle voie, dans une action qui mènera à des changements.