Pouvoir et violence chez les hommes : l’étincelle

Auteur(s): 

Geneviève McClure

Coordonnatrice de l’Équipe PRAXCIT, CREMIS
Revue: 
Vol 5 No 1 - Hiver 2012

Le 16 mars dernier, un séminaire du CREMIS abordant la thématique des jeunes et de la violence a été l’occasion de faire connaître le projet « Pouvoir sans violence » par un de ses participants, Arnaud Dagenais. Cette initiative originale propose une période d’animation qui s’appuie sur le visionnement d’un court vidéo visant à susciter une réflexion et des discussions entre jeunes autour de la violence dans les relations hommes-femmes. Arnaud Dagenais en assure aujourd’hui la continuité en collaboration avec un de ses collègues. Retour sur une démarche personnelle et collective de développement d’un espace de réflexion et de discussion par rapport à la violence.

« On abordait la violence sous plein de formes. On parlait entre nous et ça allait toujours de plus en plus loin. Puis, à un moment donné, c’était assez difficile parce que ça venait nous confronter dans nos propres valeurs, parce qu’on avait certains préjugés. On n’était pas nécessairement des hommes violents, sauf que là, on en était venu à penser à notre propre violence, à nos préjugés envers les femmes et tout. » C’est ainsi que Arnaud Dagenais se remémore son expérience de la démarche à l’origine des ateliers d’animation « Pouvoir sans violence ».

Ce projet prend racine en 2008, alors qu’Arnaud décide de s’inscrire à un programme d’employabilité du Bureau de consultation jeunesse (BCJ)1. Alors sans emploi, il est choisi, comme quelques autres jeunes hommes, pour participer à un projet intensif d’une durée de six mois au cours duquel ils seront appelés à participer à des ateliers collectifs et des rencontres individuelles autour du thème de la violence et de l’égalité entre les hommes et les femmes. Outre le développement de l’employabilité de ces jeunes, l’objectif visé par les participants est de développer un projet d’animation autour du thème de la violence. Le groupe s’est donc appuyé sur sa propre expérience et le cheminement de ses membres pour développer un projet collectif. En effet, au fil du temps, Arnaud remarque que ces échanges et réflexions l’amènent à opérer des changements dans ses propres valeurs et schèmes de pensée, mais aussi à prendre position par rapport à la violence : « Il y a certaines choses qui ont comme décliqué dans ma tête par rapport à la violence, par rapport à ce que je découvrais. Mes valeurs ont changé, puis ça, ça a amené certains conflits avec des gens dans mon entourage parce qu’ils n’étaient pas toujours d’accord avec les nouvelles idées que j’amenais.  Et c’était comme ça pour tout le monde dans le projet. »

Au cours de la démarche, le petit groupe décide de réaliser une courte vidéo à partir de laquelle une animation se développerait pour « parler de la violence dans les relations, l’égalité entre les gars et les filles, puis tous les stéréotypes qui viennent avec. On aborde ça, mais on ne vient pas pour informer les gens comme tel. On vient plus les questionner, susciter des discussions, des réflexions. On s’est dit : en une heure et demie, on va faire une animation de la même manière que ce que, nous, on a fait pendant six mois. Dans le sens que le chemin qu’on a fait par rapport à la violence, c’était nous, c’était par nos propres réflexions. On nous donnait un grain de sel, un sujet, mais, après ça, on avait nos propres réflexions. » Il en est de même pour la création de l’animation et du vidéo : « C’est sûr que le coordonnateur venait nous pousser un peu, mais toutes les décisions et tout ce qu’on faisait, c’était nous qui le créait. »

Le groupe a donc travaillé à partir d’un scénario initialement développé par un de ses membres qui s’est inspiré de son propre vécu. Une équipe professionnelle a accompagné la production pour en arriver à une vidéo sans paroles de cinq minutes qui met en scène un jeune couple dont le garçon apparaît en colère parce qu’il croit que sa copine parle de lui à une amie à son insu. Arnaud précise : « Ce qu’on essaye de faire, c’est montrer aux jeunes que ce gars-là est dominant, puis que, ça, c’est de la violence parce qu’il a un contrôle sur elle. C’est surtout ça qui est montré, la violence psychologique, parce que c’est ça aussi, le but du film, c’était de montrer, mais pas trop. Parce que, pour susciter la réflexion de quelqu’un, il ne faut pas lui montrer des éléments trop évidents. »

Le grain de sel

À partir de cet outil, l’animation se met en place. Les animateurs procèdent d’abord à la lecture d’un texte narratif qui présente le point de vue du garçon qui se confie à un de ses amis. Ensuite, les participants sont invités à partager leurs impressions sur la situation. Par la suite, le texte est lu une seconde fois pendant le visionnement du film. Les participants ont donc un autre point de vue (celui du personnage du film) sur la situation et sont invités à poursuivre les discussions.

Arnaud précise qu’ « un sujet important qu’on amène vers la fin de l’animation, c’est le contrôle. Parce que, dans le fond, on explique que, quand quelqu’un contrôle quelqu’un d’autre, c’est de la violence. Souvent, on entend l’expression « Je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai perdu le contrôle, je l’ai frappé ou j’ai vu noir, j’ai perdu le contrôle ». […] Selon moi, perdre le contrôle, ça n’existe pas. Ce qui existe, c’est prendre le contrôle. C’est ça qu’on essaye de montrer aux jeunes, c’est que, dans le fond, le gars a pas perdu le contrôle parce qu’il a lancé le téléphone et qu’il crie et tout. Il a perdu le contrôle au sens où il dominait la fille et avait un contrôle sur elle. Mais, dans l’histoire,  la fille ne se laisse pas faire, donc le gars a perdu son contrôle sur elle. C’est parce que le gars a vu qu’il avait perdu son contrôle sur la fille qu’il a essayé de prendre le contrôle en lançant le téléphone et en l’engueulant. Sans dire :« Ça, c’est de la violence », on essaye de leur faire comprendre. » Si cet objectif n’est pas toujours atteint, Arnaud demeure confiant : « Ce n’est pas toujours possible d’aller aussi loin. Quand on sort de là, moi et mes collègues, on se dit : au moins, on a mis le grain de sel, une étincelle qui va peut-être les faire réfléchir, peut-être les amener sur un chemin quelconque. »

Des intervenants et des enseignants confirment aussi des impacts de l’animation sur les jeunes. Arnaud mentionne que « souvent, les intervenants nous disent qu’après l’animation, aborder ce sujet-là, c’est plus facile. Dans le fond, c’est comme si on donnait un outil au prof ou à l’intervenant pour aider les groupes. » L’animation a aussi été présentée à un groupe d’intervenants intéressés à connaître davantage leur technique d’animation : « Ils avaient entendu parler de notre technique d’animation et c’était quelque chose de nouveau pour eux, donc ils voulaient savoir ce qu’on faisait. On leur a fait l’animation et finalement, eux-mêmes se sont retrouvés confrontés avec le sujet et ils ressortaient de là avec leur réflexion. Dans le fond, l’animation, ça crée des discussions, peu importe le public. Et nous, on est là pour que le groupe discute et pour discuter avec eux. On arrive bien à rejoindre les jeunes parce qu’on est jeunes nous-mêmes. On est proches d’eux d’une certaine manière. Mais ça peut rejoindre des adultes aussi. » Il évalue toutefois que l’animation ainsi conçue peut moins bien convenir à des jeunes de moins de 16 ans, même si le sujet les concerne aussi.

L’équipe du projet « Pouvoir sans violence » a ainsi parcouru de nombreux groupes communautaires, des écoles et autres groupes de jeunes avec qui le Bureau de consultation jeunesse les mettait en contact. Alors que le projet financé prenait fin, Arnaud et deux de ses collègues ont décidé de poursuivre l’aventure sur leur initiative personnelle, à la fois « pour nous-mêmes et pour rejoindre les jeunes ». À ce jour, Arnaud estime que plus de 800 jeunes ont été rejoints par le projet.

À un niveau plus personnel, le cheminement de Arnaud l’a amené à « voir, dans une situation, les deux côtés de la médaille et à plus analyser, avoir un esprit plus critique, mieux comprendre les choses. C’est ça que ça m’a donné, ce projet-là, dans ma vie. » Ainsi, d’une démarche de réflexion personnelle et collective, puis de prise de parole par rapport à la violence, émergent de nombreux apprentissages citoyens. Aujourd’hui impliqué au sein du conseil d’administration du Bureau de consultation jeunesse, Arnaud demeure un citoyen engagé face au thème de la violence : « la violence, ça rassemble tellement de choses. Souvent, je vois des campagnes [de prévention] à la télévision ou sur des pancartes, sur le taxage, le racisme, l’intimidation, etc. Mais ce qu’on oublie de dire, c’est que tout ça, c’est de la violence. C’est toutes des formes de violences et il faut le dire! »2

Notes

1 : Le Bureau de consultation jeunesse est un organisme d’action communautaire autonome, ce qui veut dire que les projets sont créés par et pour des jeunes. »

2 : Les personnes intéressées à recevoir plus d’information ou encore à recevoir l’équipe d’animation du projet « Pouvoir sans violence » sont invitées à les contacter à l’adresse suivante : pouvoirsansviolence@hotmail.com