Perte d’ancrage et projets communs : la soupe aux quatre

Auteur(s): 

Danny Lacroix

Psychoéducateur, Chef de l’Équipe itinérance de Trois-Rivières

Aude Fournier

Professionnelle de recherche au CREMIS
Revue: 
Vol 4 No 3 - Été 2011

Danny Lacroix a travaillé dix ans comme éducateur spécialisé au centre d’hébergement d’urgence Le Havre, à Trois-Rivières. À la fin de ces années, le centre a développé un service de soutien externe à la clientèle du Havre, c’est-à-dire un service post-hébergement pour assurer une continuité auprès des personnes. Cependant, l’équipe du Havre s’est aperçue qu’il était impossible pour un intervenant d’assumer ce soutien tout seul. C’est alors que le projet de l’Équipe itinérance a été développé en collaboration avec plusieurs partenaires du réseau public et communautaire. Danny Lacroix est aujourd’hui chef de cette équipe, composée de quatre intervenants.

Aujourd’hui, j’ai rencontré en intervention une personne que je connais depuis plusieurs années. Elle a vécu deux ans d’errance avant d’arriver au centre d’hébergement d’urgence.  Ses problèmes de consommation ont débuté tardivement dans l’adolescence, mais la situation a dégénéré rapidement, si bien que ses parents se sont sentis impuissants face à ce qu’elle vivait et lui ont demandé de quitter le domicile. Ils n’avaient plus de ressources personnelles pour faire face à la situation. C’est dans ce type de situation que le « cercle » avec les ressources peut  se mettre en place.

Les personnes peuvent osciller longtemps entre le centre d’hébergement, les maisons de chambres, les centres de détention et la rue, avant qu’un des acteurs les aide à reprendre du contrôle sur ce qu’elles vivent. Dans certains cas, la première initiative peut être d’imposer des restrictions dans l’usage d’une ressource, ce qui peut produire une prise de conscience. À l’opposé, si cette stratégie ne fonctionne pas, les intervenants peuvent être plus permissifs en accordant, par exemple, des périodes d’hébergement plus longues que la normale, afin de construire un plan solide de sortie de cette errance.

Dans le cas de la personne que j’ai rencontrée dernièrement, la situation s’est améliorée quand, sur ma proposition, ses parents ont accepté que le curateur public intervienne dans la gestion de son budget. Les démarches ont été réalisées en ce sens, ce qui lui permet aujourd’hui d’utiliser son argent pour payer son loyer et se nourrir. Il lui reste encore de l’argent pour consommer, mais au moins ses besoins de base sont comblés. De telles interventions permettent de stabiliser la personne en logement. Nous sommes maintenant à la recherche d’une résidence publique qui offrirait un volet transitoire de réadaptation.

Présence

Cette situation est représentative du profil des personnes que nous accompagnons à l’équipe. La plupart des personnes ont un problème de santé mentale grave qui ne n’est pas stabilisé, en raison de la difficulté d’obtenir une évaluation juste de leur état et de leurs conditions de vie. Ce sont des personnes qui vivent des rapports récurrents avec les différentes ressources – comme le centre hospitalier, les CSSS, le centre d’hébergement et les ressources en désintoxication – mais qui n’entrent pas dans les catégories de leur structure. Quand on discute avec elles pour trouver de l’aide, le premier constat est qu’elles sont dans un cul-de-sac et que leurs proches ou les intervenants qui ont essayé de les soutenir ont tous été confrontés individuellement à l’impuissance. Quand les personnes ont perdu l’espace de socialisation du travail, que les liens avec leur famille ou leurs proches se sont rompus et que leur faible revenu ne leur permet plus de sortir pour aller voir du monde, elles se retrouvent dans une situation de désaffiliation sociale, où leur seul réseau devient les personnes côtoyées dans les différentes ressources et les intervenants du réseau clinique. Il est confrontant pour les personnes de ne fréquenter que des intervenants du réseau, parce que ces derniers souhaitent constamment du changement chez elles. C’est la réalité des plans cliniques, mais il n’est pas sain pour une personne de ne vivre que ce type de rapport.

En ce sens, une des particularités de l’équipe dans le suivi des personnes est l’absence de fin préétablie. Il n’y a jamais de pression à fermer un dossier. Si la personne décide d’arrêter le suivi, on l’arrête. Si on réussit à la rattacher à d’autres services et que ses besoins sont comblés, on peut se retirer de façon graduelle. Il n’y a pas de date de fin. Il s’agit simplement d’assurer une présence auprès des personnes sur le long terme. L’importance de notre équipe est là : peu importe le temps qu’il va falloir, peu importe les décisions que la personne va prendre, il va toujours y avoir un intervenant prêt à l’écouter et à l’accompagner. Souvent, les plans d’intervention répondent davantage aux besoins de l’intervenant qu’à ceux de la personne. Il se sent personnellement atteint quand les objectifs ne se réalisent pas. Dans l’équipe, tout le monde partage le même objectif : un accompagnement de la personne dans son cheminement à son propre rythme. Pour faire partie de l’Équipe, il faut être capable d’accepter une certaine impuissance face à ce que vivent les gens.

La stabilisation des conditions de vie des gens, notamment de leur situation résidentielle, est toujours le premier élément auquel l’équipe voit. On essaie d’avoir seulement un ou deux objectifs à la fois avec les personnes. Ensuite, si la personne est prête à faire un pas de plus, l’équipe peut l’aider, par exemple, à s’occuper de son logement ou lui offrir un accompagnement vers différentes ressources. En tant qu’intervenants de l’Équipe, il faut avoir le souci d’accompagner la personne jusqu’à ce qu’elle ait une véritable stabilité. Ensuite, on peut passer à de nouveaux objectifs. Nous ne faisons pas de plans d’intervention qui vont de la stabilisation à la réalisation personnelle; l’approche des « petits pas » est préconisée.

Une des personnes que j’accompagne depuis plusieurs années est paranoïaque et refuse toute consultation ou toute médication, ce que je respecte. Parfois, ses symptômes sont tellement forts qu’elle part en forêt, en « plein-air ». Je conserve le suivi avec elle même si sa situation résidentielle n’est pas stabilisée, puisque ses escapades en forêt sont sa manière de gérer sa schizophrénie. Dernièrement, elle est venue me voir pour me dire que ses rentes avaient été coupées en raison du non-paiement de ses impôts. Depuis trois mois, elle ne payait plus son loyer et parvenait à peine à manger. J’avais les contacts nécessaires pour régler sa situation. Nous l’avons hébergée au centre Le Havre exceptionnellement pendant un mois et demi et elle a finalement pu retrouver son revenu. Puis elle est repartie vivre dans le bois, jusqu’à temps que la température ne le permette plus. Il y a plusieurs personnes comme celle-ci, avec lesquelles nous faisons de petites démarches et gardons un lien. Lorsqu’il se présente une difficulté, nous sommes prêts à intervenir et avons déjà un lien de confiance établi.

Croisement

Nous sommes une petite équipe de quatre intervenants et travaillons tous ensemble dans un petit local, ce qui facilite la communication. Chacun a un « double rôle », c’est-à-dire que, tout en faisant partie de l’Équipe itinérance, nous avons conservé nos affiliations respectives à nos organismes d’appartenance. Par exemple, pour ma part, avant de joindre l’équipe, je travaillais comme éducateur spécialisé au Havre. Je continue de participer aux rencontres d’équipe et j’ai accès aux informations de l’organisme. La plupart des personnes que j’accompagne à l’Équipe itinérance m’ont été référées par le Havre ou sont des personnes que je suivais dans le cadre du projet de soutien externe que j’avais développé au centre d’hébergement. Certaines sont toujours sans-domicile, alors que d’autres vivent en résidence ou en logement.

Par exemple, j’aide depuis quelques temps une personne dans un cheminement personnel. Elle a subi de la violence et a des suivis avec différentes institutions. Dans une telle situation, mon rôle est de lui permettre de ventiler « en-dehors du système ». Parfois, quand elle vit certaines situations difficiles dans sa vie – un trop plein – elle vient me voir et me dit « là, j’ai besoin de te parler. » Pour elle, je représente une personne ressource neutre qui peut l’aider dans son cheminement, mais sans construire de plan d’intervention. Je ne suis là qu’en soutien. Quand on se voit, on prend une heure pour s’asseoir dans un coin tranquille et jaser.

La beauté d’avoir des gens de plusieurs organismes au sein de l’équipe, c’est que cela permet une coordination pour faciliter l’accès aux services offerts par chacun. La psychoéducatrice rattachée au CSSS continue d’avoir accès aux logiciels de celui-ci et peut faciliter les contacts avec les acteurs clé de certains services. L’infirmier de l’équipe est quant à lui issu du centre de désintoxication Domrémy et a la capacité de procéder à des évaluations pour référer une personne vers un centre de thérapie ou simplement nous informer sur les services existants. Il en est de même pour un psychoéducateur issu de l’organisme de travail de rue Point de rue, qui peut référer certaines personnes vers nos services ou, au contraire, accompagner les personnes qui nous fréquentent vers le centre de jour de son organisme. Toutes les personnes qui demandent un suivi plus intensif sont prises en charge par l’équipe au complet, qui désigne un intervenant attitré. Les plans d’intervention sont développés ensemble, au croisement des regards et des expertises de chacun.

Le défi au départ a été de concilier ces quatre cultures organisationnelles et de trouver notre propre structure et identité comme équipe. Chacun est arrivé avec les valeurs et les approches d’intervention de son organisation. Nous avons dû y mettre chacun notre saveur pour concocter une « soupe aux quatre ». Par exemple, pour les statistiques, les approches sont différentes entre le CSSS et l’organisme de travail de rue, qui ne tient aucun dossier de suivi. Nous avons trouvé un équilibre entre ces deux modes de fonctionnement grâce au logiciel SCRIBE, qui comprend une liste de toutes les personnes suivies et un journal de bord, où se trouvent les notes évolutives des différentes intervenants auprès d’elles : avec qui l’action s’est-elle faite ? Dans quel lieu ? Quelle sphère a été touchée ? Y avait-il un organisme partenaire ? Cette formule est légère et simple, et permettra de rendre compte de nos actions.

Portes de sortie

Ce projet-pilote se termine en mars 2013. Pour la suite, il reviendra au Comité directeur de soumettre le rapport d’activités et de demander la continuité de ce service. Pour l’instant, les commentaires de la clientèle en suivi sont positifs. Ce que j’entends souvent, c’est l’absence de pression et le sentiment qu’ils peuvent revenir demander des services auprès de nous sans avoir la culpabilité d’avoir consommé ou de ne pas avoir fait ce qui était recommandé. D’autres ont eu accès à des services auxquels ils n’auraient jamais eu accès si l’équipe n’avait pas existé. Le modèle que nous avons développé permet de garder le contact avec les personnes sur le long terme, sans pression, d’être témoin de ce qu’ils vivent et d’être prêts à saisir avec elles les opportunités lorsque des portes de sortie pour améliorer leurs conditions de vie se présentent.