L’intervention auprès des jeunes : visions du monde

Auteur(s): 

Paula Brum Schäppi

Doctorante en sociologie, Université du Québec à Montréal
Revue: 
Vol 5 No 1 - Hiver 2012

Claudia ne veut parler à personne. Elle ne va pas bien et les tentatives pour l’approcher sont repoussées les unes après les autres. Alain, éducateur en centre jeunesse, entre dans sa chambre, en lui parlant doucement, mais elle ne répond pas. Puis, il s’adresse au toutou à ses côtés et elle commence alors à s’ouvrir. À travers son toutou, elle parle à Alain de sa souffrance et un lien se crée entre eux.

Un autre jeune, Pierre, vient à la rencontre d’Élise, qui travaille dans un organisme d’insertion en emploi. Ce jour-là, dans le couloir, il lui demande si elle trouve normal qu’il pense au suicide. Ils en discutent longuement. C’est la première fois qu’il partage cela avec quelqu’un.

Enfin, dans un quartier de Montréal, une soixantaine de jeunes veulent jouer au soccer. Éloi, travailleur de rue, s’étonne face aux nombreuses difficultés qu’il rencontre lorsqu’il tente d’obtenir un permis d’exploitation pour que ces jeunes « issus d’ailleurs » puissent faire du sport. Éloi et les jeunes choisissent alors d’occuper un parc en guise de protestation, puis prennent la parole lors d’une séance du conseil d’arrondissement. Ils finissent par obtenir le permis.

Ces trois situations vécues par des intervenants accompagnant des jeunes ont été recueillies à travers une recherche qui s’est intéressée aux dimensions sociales des interventions.1 Dans ces exemples, il s’agit d’interventions qui débordent du cadre et des objectifs explicites des pratiques. On pourrait parler d’une « sociologie implicite » ou de visions du social présentes lorsqu’on intervient auprès des jeunes. Le savoir expérientiel de ces trois praticiens, issu d’une pratique quotidienne d’intervention, témoigne particulièrement du sens et de la pertinence sociale de leurs interventions visant la « jeunesse ».

Lors de la recherche en question, la dimension sociale des interventions fut explorée à travers des études de cas basées sur les témoignages de huit intervenants rencontrés en entrevue. Ces derniers œuvrent dans trois milieux de pratique, avec des objectifs explicites et dispositifs dissemblables : centre jeunesse, organismes de développement de l’employabilité et travail de rue. Les témoignages des trois intervenants mentionnés plus haut (Alain, Élise et Éloi) font l’objet de monographies où leurs propres catégories de sens occupent une place centrale. À l’aide d’une approche clinique et critique mobilisant une analyse transversale des huit récits, des idéaux-types de sociologie implicite ont été élaborés.2   

À partir des analyses développées durant la recherche – mettant en dialogue le savoir expérientiel des intervenants avec mes repaires théoriques et pratiques – je propose quelques pistes de compréhension sur ce qui caractérise l’intervention sociale auprès des jeunes, ainsi que ses paradoxes. Les questions qui traversent cet article sont les suivantes : au-delà des objectifs explicites, comment les intervenants conçoivent-ils le sens et la pertinence sociale de leurs pratiques ? Quelles sont sociologies implicites en jeu lorsqu’on intervient auprès des jeunes ? À quels processus sociaux les pratiques d’intervention participent-elles ?

Sociologies implicites

La dimension sociale des interventions concerne à la fois des aspects « macrosociologiques », tels que les orientations politiques, les dispositifs d’intervention, les arrangements institutionnels et les systèmes sociaux d’appartenance, tout comme des aspects « microsociologiques », tels que les interactions entre agents. En explorant dans les récits des intervenants ces divers aspects sociaux qui traversent leurs interventions, il est possible de dégager leur sociologie implicite. Cette méthode d’analyse est empruntée aux travaux de Robert Sévigny et de Jacques Rhéaume (Rhéaume et Sévigny, 1988 ; Rhéaume, Sévigny et Tremblay, 2007).

La notion de sociologie implicite réfère à « une connaissance du social qui sous-tend l’intervention et lui donne sens » (Schäppi, 2011). En ce qui concerne les interventions auprès des jeunes, les pratiques et récits des intervenants rencontrés peuvent être regroupés en quatre idéaux-types de sociologie implicite : l’informationnel, le normatif, le systémique et le clinique. Chacun de ces idéaux-types fait référence à une certaine conception du monde social : l’informationnel le conçoit comme un ensemble d’individus rationnels faisant des choix ; le normatif, comme un cadre composé de règles ; le systémique, comme étant composé de rapports sociaux ; et le clinique, comme un ensemble d’expériences subjectives.

Ces conceptions du social ne sont jamais exclusives à un seul agent et les perspectives clinique et informationnelle, par exemple, apparaissent dans les témoignages de presque tous les intervenants rencontrés. Toutefois, pour chaque praticien, un type de sociologie implicite prend le dessus sur les autres et teinte sa manière de concevoir la pratique d’intervention et les « problématiques » vécues par les jeunes.

Ainsi, lorsque la conception informationnelle prime, informer le jeune pour qu’il puisse faire un choix éclairé peut suffire comme pratique d’intervention. Erika, intervenante dans un carrefour jeunesse-emploi, définit comme suit son travail auprès des jeunes : « donner de l’information pour justement les aider dans leur réussite de recherche d’emploi ou de retour aux études ». Dans cette perspective, le monde social et/ou le monde adulte sont associés à l’univers professionnel. Univers vers lequel les jeunes sont aidés à « s’insérer » en accédant aux informations sur ses exigences et contraintes.

Dans une perspective normative, l’intervenant perçoit son rôle comme celui d’un éducateur veillant à la socialisation des jeunes aux normes du vivre-ensemble et prenant le relais d’institutions considérées comme défaillantes : l’école et la famille. Pour Yannick, intervenant dans une maison de jeunes, « les jeunes sont à la recherche d’un cadre ». Intervenir signifie pour lui, entre autres, offrir un cadre clair et servir de modèle en tant que figure « d’autorité ». Les intervenants adhérant à une sociologie implicite normative conçoivent l’intervention comme participant au processus de socialisation, voire même d’éducation des jeunes, en leur inculquant des normes et règles de socialité. Dans notre recherche, cette sociologie implicite ressort des récits d’intervenants travaillant auprès d’adolescent(e)s.   

Dans une perspective systémique, l’intervention est conçue et vécue comme une relation visant à transformer les rapports sociaux vécus par les jeunes, que ce soit entre eux ou avec d’autres. Cette sociologie implicite est teintée d’une visée émancipatrice où la pratique d’intervention participerait à la construction d’espaces de liberté. Revenons sur un de nos exemples du début. Suite à une forte demande de la part de plusieurs jeunes de pratiquer un sport, lorsqu’Éloi est confronté aux résistances venant non seulement des élus, mais aussi de l’organisme où il travaille, il questionne les processus de stigmatisation à l’œuvre auprès des jeunes en question, presque tous « issus d’ailleurs ». Les protestations d’Éloi avec les jeunes afin d’accéder à un espace public pour pratiquer leur sport préféré, témoignent de ce que nous nommons une vision systémique du social. Or, pour Éloi, ses interventions en travail de rue visent, entre autres, à transformer les rapports des différents acteurs du quartier (élus, commerçants, habitants du quartier, etc.) avec les jeunes dans une perspective de défaire les stéréotypes et contrer les discriminations. 

Dans le cas de la sociologie implicite clinique, la pratique d’intervention vise à pallier la souffrance des individus, à travers un travail sur leur rapport à eux-mêmes et un cheminement vers leur épanouissement personnel. Dans cette perspective, l’intervention se définit d’abord comme une relation d’aide entre jeune et intervenant. C’est le cas de l’exemple évoqué plus haut, celui d’Élise, qui travaille dans un organisme d’aide à l’insertion en emploi pour les jeunes. L’écoute et le soutien humain sont des aspects centraux de la pratique d’Élise, intégrés avec l’objectif de développement de l’employabilité à travers la notion de « connaissance de soi ». Cette dernière l’explique comme suit : « Pour trouver une job qu’il aime, il faut qu’il sache ce qu’il aime, ok ? Donc on travaille beaucoup sur la connaissance de soi ».  

L’idéal-type de sociologie implicite clinique permet de nommer une dimension fondamentale des interventions auprès des jeunes, d’après tous les intervenants rencontrés : l’aspect relationnel, d’ « aide » ou encore, de « soutien humain ». Cela suppose une implication existentielle de la part des intervenants engageant aussi leurs affects et qui rend parfois le travail d’intervenant extrêmement exigeant sur le plan émotionnel. Prenons l’exemple cité plus haut d’Alain, intervenant en centre jeunesse. La tentative de trouver un moyen de communiquer et de créer un lien avec des adolescentes en détresse est un élément essentiel du travail d’Alain. Or, le soutien humain qui sous-tend cette pratique n’est pas exclusif aux interventions en centre jeunesse, il s’agit d’un élément essentiel des pratiques d’intervention sociale, parfois négligé quand vient le temps de les décrire et de les comptabiliser. «  Cette dimension fondamentale de l’intervention en tant que soutien humain, basée sur la relation et permettant ainsi la construction de rapports intersubjectifs et d’interactions sociales au sein des dispositifs, révèle une des raisons d’être des interventions sociales ».

Dialogue

Dans les sociologies implicites informationnelle et normative, le monde social est parfois réduit à l’univers professionnel et aux normes et règles du monde adulte. Malgré les bonnes intentions d’aider des jeunes en difficulté à s’insérer, en les informant et les encadrant, ne participons-nous pas à un processus de normalisation et de contrôle ? Cela est encore plus questionnant dans un contexte où l’accès à l’emploi n’assure pas une sortie de la précarité matérielle. 

Force est de constater que les politiques jeunesse au Québec et les pratiques d’intervention sociale qui en découlent s’orientent de plus en plus vers l’insertion professionnelle et l’entreprenariat des jeunes. Or, dans les récits des intervenants, l’insertion dans le marché du travail fut évoquée systématiquement comme exemple d’intervention réussie. Et ce, sans égard au milieu d’intervention en question, même si selon le type de sociologie implicite en jeu, l’insertion va être perçue différemment. Ainsi, notre recherche laisse entrevoir un brouillage important entre réalité sociale et marché du travail, entre monde adulte et univers professionnel. Cela n’est pas étonnant dans un contexte où l’identité professionnelle devient un socle de reconnaissance sociale. Toutefois, cela apparaît questionnant au regard des dimensions normalisantes des pratiques d’intervention. Ériger le « jeune professionnel » comme modèle d’insertion, ainsi que le fait la politique jeunesse québécoise actuelle, ne veut-il pas dire écarter d’autres possibilités d’existence en marge et en critique de celui-ci ?

Un autre questionnement émerge des réflexions en lien avec les diverses sociologies implicites sous-jacentes aux interventions auprès des jeunes au Québec. Où sont les premiers concernés dans la conception des politiques et dispositifs d’intervention les visant ? Perçus comme « jeunes en difficulté » ayant des besoins auxquels l’intervention vient répondre, les sujets des interventions ont certainement leur mot à dire quant à ce qu’ils veulent faire pour améliorer leurs conditions de vie. Ainsi, les intervenants se perçoivent souvent comme des « outils » dans le processus de prise de pouvoir des jeunes sur leurs propres vies. Et si cette prise de pouvoir dépassait le plan individuel et investissait le vivre-ensemble ?

En multipliant les expériences où les savoirs de différents acteurs se mettent au travail ensemble et où les jeunes ont un espace de parole effectif, les paradoxes de l’intervention pourront être apprivoisés et peut-être surmontés dans l’avenir. L’emprise du savoir « expert » dans le champ des politiques et interventions sociales pourrait ainsi être dépassée.3 Une horizontalité des savoirs et une mise en dialogue ne peut être que positive sur le plan du renouvellement des pratiques et des politiques jeunesse qui les encadrent. Continuer à aider les jeunes n’est pas en contradiction avec leur reconnaissance en tant que sujets politiques ayant leur mot à dire sur les politiques, pratiques d’intervention et enjeux sociaux les concernant.

Plusieurs chemins sont ainsi possibles quand il s’agit de penser les liens entre le monde social et celui de l’intervention auprès des jeunes. Dégager les sociologies implicites aux pratiques peut aider à comprendre ces liens. Elles permettent d’explorer d’une part ce qui déborde du cadre organisationnel et formel et d’autre part l’influence des visions du monde des praticiens sur le déroulement des interventions. Dépasser l’exercice typologique implique toutefois d’engager un dialogue entre jeunes, intervenants, décideurs et chercheurs sur les sens et les contre-sens de l’intervention auprès des jeunes aujourd’hui.    

Notes

1 : Ces situations rencontrées sur le terrain sont développés plus longuement dans le livre intitulé « L’intervention auprès des jeunes : sociologies implicites ». Ce livre propose de contribuer à la compréhension et à la transformation du champ des interventions jeunesse au Québec. 

2 : Schäppi, P. B. (2011). L’intervention auprès des jeunes : sociologies implicites, Québec, Les Presses de l’Université Laval.

3 : Par exemple, l’atelier « Identités stigmatisées et discriminations croisées : repenser les interventions auprès des jeunes à l’école et dans l’espace public », organisé par le CREMIS à Lille (France) en octobre 2011 permit à des intervenants, chercheurs et jeunes de partager leurs savoirs, expériences et attentes, afin de mieux comprendre les processus de discrimination à l’œuvre vécus quotidiennement par ces derniers. Ceci dans une perspective de transformer les interventions.

Références

Rhéaume, J et R. Sévigny (1988) La sociologie implicite des intervenants en santé mentale. Tomes I et II, Montréal, Éditions Saint-Martin.

Rhéaume, J., Sévigny, R. et M. Tremblay (2007). La sociologie implicite des intervenants en contexte pluriethnique, Montréal, Centre de recherche et de formation du CLSC Côte-des-Neiges.