Jeunes et discriminations : en route vers Watrelos

Auteur(s): 

Pierre-Luc Lupien

Étudiant à la maîtrise, Département de sociologie, Université de Montréal et agent de recherche au CREMIS
Revue: 
Vol 4 No 4 - Automne 2011

Le 20 octobre 2011, nous étions près de 25 personnes à partir en France pour participer au 12ième atelier international de recherche et d’actions sur les discriminations et les inégalités.1 Cette année, les échanges portaient sur les stigmatisations et les discriminations vécues par les jeunes dans l’espace public et à l’école. Notre délégation était composée d’intervenants, de chercheurs et de jeunes ayant parfois eux-mêmes subi certaines discriminations et engagés dans la lutte contre ces dernières. Il m’a été confié le terrible exercice de répondre à « la » question que tous les participants se sont fait poser à leur retour par leur entourage : « Une semaine de recherche et d’actions en France : qu’est-ce que ça veut dire, qu’avez-vous fait exactement là-bas ? ».

Un mois après notre retour, la plupart des participants ont encore de la difficulté à y répondre ou, tout simplement, à mettre des mots sur leur expérience.

« Nous sommes allés à Lille pendant une semaine pour réfléchir sur les discriminations vécues par les jeunes et nous avons animé un colloque d’une journée. » C’est le type de réponse qu’on fait pour éviter les interrogations et les regards perplexes. Un peu comme les réponses que peuvent donner des personnes itinérantes lorsqu’elles affirment qu’elles sont à la rue parce qu’elles l’ont choisi : « Je t’ai dit ce que tu voulais entendre. De toute façon, mon histoire est trop complexe pour la résumer en une ligne au coin de la rue. En plus, je dois continuer à quêter. »

L’inquiétude

« Réfléchir sur les discriminations et animer un colloque. – Ah ! Ça doit avoir été "intéressant"! » J’entends l’interlocuteur qui simule l’intérêt. En disant cela, on a l’amer sentiment de passer à côté de l’essentiel. C’est sans doute le caractère inusité de la démarche qui en complique le partage. Nous étions un groupe de 25 personnes, chacune munie de ses bagages (à comprendre autant au sens figuré que littéral). Il y avait des intervenants du CSSS Jeanne-Mance (Équipe scolaire et Clinique des jeunes de la rue), des pairs-intervenants du Groupe d’intervention alternative par les pairs auprès des jeunes de la rue, des jeunes impliqués dans le Bureau de consultation jeunesse (BCJ), deux spécialistes de l’intervention par la danse, un enseignant et des étudiants du Cégep du Vieux-Montréal et des chercheurs, agents de recherche et étudiants, principalement en sociologie. Lors de la première journée d’activités, l’animateur de l’évènement nous demande d’échanger en atelier sur les causes des discriminations. À la fin de la journée, la plupart des participants se demandent ce qui est attendu d’eux. « À la fin de la semaine, il faut présenter de quoi de solide à une audience. » Les objectifs apparaissent flous et les moyens de les réaliser, encore plus obscurs. L’inquiétude gagne la délégation.

Au début de la semaine, les membres du groupe se sentent laissés à eux-mêmes, sans balise, sans règle à suivre. Les deux premières journées sont consacrées à des discussions en sous-groupes et en plénière. Chacun apporte son savoir et son expérience à propos des inégalités sociales et des discriminations touchant les jeunes. Un intervenant en milieu scolaire du CSSS partage le constat qu’une des écoles où il travaille reçoit des jeunes bénéficiant de ce qui devait être un traitement différentiel mais qui, aujourd’hui, s’est rigidifié. Il devient en partie un traitement discriminatoire basé sur le comportement. Certains jeunes sujets à ce traitement ont l’impression que le réseau régulier ne veut plus d’eux. Cette stigmatisation devient par la suite très lourde à porter pour ces jeunes. Un autre intervenant du CSSS en milieu scolaire apporte une touche d’espoir avec son projet alternatif d’intervention par le sport, Bien dans mes baskets, pour lutter contre le décrochage scolaire. Une sociologue et professeure de danse témoigne des rapports de pouvoir entre jeunes, intervenants et professeurs de danse. Elle explique la manière dont les jeunes des milieux populaires se sont réappropriés ses cours et les ont orientés pour qu’ils soient plus fidèles à leurs intérêts. Dans un autre ordre d’idées, un professeur et ses étudiants de sociologie au Cégep du Vieux-Montréal font mention d’une activité intergénérationnelle qui a permis à des étudiants du Cégep de rencontrer des personnes aînées fréquentant un service de cafétéria offert par un CSSS et de comparer la « jeunesse » d’aujourd’hui avec celle d’antan. Une doctorante en sociologie s’est référée quant à elle aux résultats de son mémoire sur l’intervention auprès des jeunes. Elle note que des intervenants ont tendance à renvoyer les problèmes des jeunes plus souvent à des facteurs individuels qu’à des facteurs structurels et sociaux. Un travailleur social, qui a travaillé pendant plusieurs années à la Chambre de la jeunesse, met de l’avant ses recherches doctorales et postdoctorales pour illustrer les rapports entre la Protection de la jeunesse, le système de justice pour jeunes contrevenants et les jeunes « Noirs » (étiquette utilisée dans les rapports de la police). La coordonnatrice d’un groupe de pairs-intervenants auprès des jeunes de la rue expose la réalité de ces derniers qui sont victimes de profilage social de la part des policiers et qui reçoivent souvent des contraventions. Cette réalité est étayée par le témoignage de deux pairs-intervenants qui font partie de la délégation. Plein d’expériences et de points de vue sont mis sur la table, mais rien n’indique ce qui les unit. Nous sommes toujours dans le flou!

Sans filet

Ce flou, les délégations des éditions précédentes l’ont aussi vécu : impression d’avancer sans savoir où on va, sentiment de « marcher sans carte », perte de points de repère. La situation a été qualifiée par les participants d’« inconfortable », de « processus déstabilisant », de « travail sans filet, sans contrôle » et de « véritable sortie hors de sa zone de confort ». C’est aussi ce qui rend la tâche d’en parler si difficile ; la situation ne s’apparentant à aucune expérience connue de la plupart de nos interlocuteurs.

Habitués à être encadrés dans la plupart de nos activités quotidiennes, il n’est pas si évident de nous retrouver sans cadre, du jour au lendemain, et cela, sur un autre continent. L’autonomie, l’absence de contraintes et la liberté au sens large sont des revendications que l’on fait tous les jours, surtout lorsqu’on est un employé soumis à une supervision de plus en plus lourde. Cependant, lorsqu’on les obtient, on se surprend souvent à exiger d’être mieux encadré. L’absence de cadre est alors interprétée comme une indifférence du superviseur face à notre travail ou, tout simplement, comme signe de l’incompétence de ce dernier. Comme le disait Erich Fromm2, nous avons peur de la liberté et, dès que nous l’obtenons, nous réclamons un chef autoritaire pour alléger le fardeau des responsabilités qui viennent avec elle.

Devant le flou des objectifs et des moyens, tous les membres de la délégation réagissent à leur façon. Cette réaction varie en fonction du « statut socioprofessionnel ». Des intervenants se montrent énergiques et déterminés. Ils ont observé certaines tensions entre les participants et suggèrent des lignes de conduite pour la poursuite de l’évènement. Des chercheurs et agents de recherche sont insatisfaits car, selon eux, les questions demeurent abordées en surface.  « C’est beau, le savoir d’expérience, mais il faut savoir le situer dans le contexte social et comprendre le processus social de sa constitution. » Les chercheurs rejoignent les préoccupations des autres participants en remettant en question les objectifs de l’intervention : « Réinsertion sociale des jeunes ? Réinsertion dans quoi, dans le monde du travail actuel ? Pas étonnant que les jeunes soient découragés! »

De leur côté, les jeunes pouvaient ressentir un  malaise en observant les chercheurs et les intervenants monopoliser la parole. Certains sont intimidés par les grands discours et les termes spécialisés. Pourtant, ils ont beaucoup à dire. Deux jeunes témoignent des réalités des jeunes mères et un autre parle de son initiative auprès des jeunes hommes sur la violence conjugale. Mais à quoi bon, dans ce contexte ? C’est un autre jeune qui vient alors briser la glace : « Je ressens un malaise. Je ne me sens pas libre de m’exprimer. Je sens que les gens cherchent à avoir absolument raison. Je dis là ce que plusieurs autres jeunes ressentent ici. » Il est possible d’entendre une mouche voler dans la salle.

Rupture

À la fin de la journée, tous les participants regagnent les logements qu’ils occupent pour la semaine. En route, nous discutons du problème soulevé plus tôt. « Oui, c’est bien qu’il soit intervenu. Il faut changer notre façon de discuter. Il faut être plus attentif. Je ne savais pas qu’on pouvait être intimidant. » C’est un constat inquiétant de réaliser qu’on participe parfois soi-même à ce qu’on dénonce. Expérience d’humilité et d’authenticité. La remise en question arrive toujours sous une forme imprédictible et se rit de notre côté « bien-pensant »! « Moi, je ne discrimine pas… »

À partir de ce moment de rupture, la dynamique du groupe commence à changer. Les participants réalisent qu’ils prennent part à une expérimentation inusitée de partage des savoirs d’expérience, d’intervention et de recherche, une expérience non dénuée de chocs. Il n’y a pas de chemins déjà tracés dans cette démarche. Il n’y a pas de manuel ou de recette préfabriquée. Cela ne va pas non plus sans certaines frictions. L’expérience demande un effort particulier de communication. La délégation est diversifiée, avec des intervenants, des chercheurs et des jeunes, qui n’ont pas le même langage. Cette difficulté de communication est doublée, dans les échanges avec nos interlocuteurs français, par la difficulté de communiquer avec des membres d’une autre société avec ses propres codes, institutions et référents culturels.

La semaine tire à sa fin, c’est déjà la veille du colloque. Les participants apprécient de plus en plus le relâchement du cadre que permet l’événement. Les intervenants remarquent qu’ils peuvent enfin sortir de l’urgence et réfléchir plus globalement à leur travail. Les jeunes, souvent pris à la gorge par les soucis quotidiens (c’est encore plus évident pour les jeunes mères), peuvent aussi s’abstraire de leurs contraintes. Les chercheurs sont aux premières loges pour entendre le riche témoignage des deux autres groupes. Ils ont aussi la chance de partager leurs analyses sociologiques avec eux, ces derniers étant plus disponibles qu’habituellement. Globalement, le fait d’être dans un autre pays constitue une rupture avec la routine et permet de créer une dynamique de groupe difficile à obtenir quand on demeure sur les lieux de notre vie quotidienne, avec son lot d’obligations.

Le partage de points de vue semble avoir été favorisé par le partage de la vie quotidienne ; que ce soit dans les déplacements, à la cuisine le matin ou avant de se coucher, les participants ont poursuivi les discussions. Toutes ces conversations informelles ont enrichi les échanges plus formels des ateliers. Je me souviens du témoignage d’une membre de la délégation sur son expérience des centres jeunesse. Nous étions en route vers Watrelos et elle m’a expliqué la dureté des conditions de vie des jeunes pris en charge par la protection de la jeunesse. « Pour les jeunes en protection, les centres jeunesse sont là pour les protéger en les retirant d’un milieu dangereux pour eux. Pourtant, on y est traité parfois comme des jeunes délinquants. »

Rencontres improbables

La semaine a aussi été marquée par des moments de féerie. Comme cette soirée où un jeune, celui qui avait brisé la glace, a récité un de ses poèmes sur la neige du Québec lors d’une soirée organisée par un organisme dans le but de souligner l’intégration professionnelle de jeunes d’une petite ville (Watrelos). La semaine a été aussi l’occasion de nombreuses rencontres improbables autrement. « Non, sans farce, ça va changer ma pratique d’intervention. Ça a changé mon regard sur les jeunes! », lance un intervenant. Les échanges ont fait germer de riches collaborations entre des milieux souvent cloisonnés sur le plan géographique et/ou administratif. Des chercheurs projettent de documenter la situation des jeunes des centres jeunesse avec l’aide des jeunes qui y sont passés. Des jeunes demandent à être tenus informés des activités du CREMIS.

Dernière journée, durant laquelle se déroule le colloque, le groupe commence déjà à éprouver de la nostalgie et appréhende la séparation. Le colloque est l’occasion de découvrir les divers talents cachés des membres du groupe : poésie, musique, théâtre, chorégraphie, vulgarisation scientifique et j’en passe. La journée, qui prend la forme d’un tribunal populaire des droits de la personne, est divisée en trois parties. Une première partie porte sur ce que vivent les jeunes. Ensuite, nous avons abordé les enjeux en lien avec l’intervention avec les jeunes. Finalement, une dernière partie invitait à repenser la situation des jeunes et les manières d’agir avec eux pour la changer. Chaque partie commence par un exposé et une mise en scène. Par exemple, un groupe se lance un ballon de basket en évoquant des préjugés courants sur les jeunes et les intervenants, puis se tournent vers l’audience et leur fait rouler un ballon. « À vous de jouer ! »

Cette journée de performance s’est déroulée avec un grand professionnalisme. Tout le monde est satisfait. Un franc succès. Pourtant, tout l’évènement a été organisé en absence de véritable cadre. « C’est possible d’être efficace et créatif sans une planification serrée ! »  Ce qui semblait impossible au départ est devenu une évidence pour l’ensemble des participants. On se surprend à rire de notre méfiance du début. « Pas besoin de cadre ! »

De retour au Québec, nous revenons dans le cadre habituel de nos vies. En retrouvant nos réalités respectives, les participants ont le sentiment d’avoir perdu la famille qu’ils s’étaient créée l’espace d’une semaine. De retour à son travail, un participant raconte son « voyage » à ses collègues. Il rapporte le témoignage d’une participante sur les centres jeunesse. Ses collègues l’interrompent. « Comment tu peux savoir si c’est vrai, ce qu’elle t’a confié ? » Comme plusieurs autres participants, il (re)prend conscience que la hiérarchie des savoirs est toujours en place. Celle-ci fait de la parole d’une jeune une parole de moindre valeur que celle d’un chercheur étudiant la « jeunesse » depuis son bureau.

« Qu’avez-vous fait en France ? » Nous avons expérimenté un nouveau mode de gestion alternatif et participatif dans la « production » de connaissances. Il se base sur la non-hiérarchie des savoirs, sur la confiance et la liberté d’expression des participants. « Qu’est-ce que ça a donné ? » Il s’est créé des liens sociaux entre divers milieux, des liens invisibles, mais concrets. Il s’est aussi produit des changements irréversibles de mentalité, qui ne sont pas encore mesurables par « imagerie cérébrale ». L’expérience a laissé aux « sujets » des traces invisibles et non localisables d’espoir, d’ouverture et de nouvelles possibilités.

Nous comprenons que nos interlocuteurs soient abasourdis par notre témoignage. Nous aussi, au départ, n’avions pas cru à cette façon de faire, si ouverte, si peu « structurée ». Pour reprendre l’adage publicitaire, « l’essayer, c’est l’adopter! »

Notes

1. Atelier organisé par le CREMIS depuis 2003 à Montréal et Paris, et, depuis 2009, à Lille en collaboration avec l’organisme CLÉ-Nord-Pas-de-Calais. Cette activité bénéficie du soutien de l’Office franco-québécois pour la jeunesse.

2. E. Fromm, (1963), La peur de la liberté, Buchet-Chastel, 1963. Ce livre est la traduction française de Escape from Freedom, paru en 1941.