Déclin industriel et action anti-pauvreté : l’incubateur

Auteur(s): 

Aude Fournier

Professionnelle de recherche au CREMIS
Revue: 
Vol 4 No 4 - Automne 2011

Comme plusieurs petites villes industrielles du Québec, Plessisville a connu une perte de vitesse considérable à partir de la fin des années 70, avec la fermeture successive des principales entreprises dans lesquelles travaillait la population. Située dans la Municipalité régionale de comté (MRC) de l’Érable, à proximité de Victoriaville, l’économie locale reposait particulièrement sur les secteurs du textile et de la sidérurgie, qui n’ont pas survécu à la compétition mondiale et ont laissé derrière eux une série de bâtiments déserts. Dans l’un d’eux loge aujourd’hui l’Organisme de récupération anti-pauvreté de l’Érable (ORAPÉ), qui célèbre son vingtième anniversaire d’existence. Après un incendie qui a dévasté ses locaux en 2007, l’organisme a été relocalisé dans ceux d’une usine de couture et de teinturerie, qui a fermé définitivement ses portes la même année et mis à pied une centaine d’employés.

En collaboration avec les organismes du milieu, ORAPÉ vise à offrir des services aux familles à faible revenu de la MRC de l’Érable pour améliorer leur qualité de vie. Au fil du temps, avec un nombre croissant de personnes en situation de pauvreté, le statut de l’organisme est passé de banque alimentaire à centre d’éducation populaire et de lutte contre la pauvreté, offrant une diversité de services alimentaires et de récupération, portés par une équipe d’employés et de bénévoles qui n’ont pas froid aux yeux et défendent des valeurs environnementales. Parmi ceux-ci se trouvent quelques anciens employés de l’usine de textile, qui ont vu les portes se fermer devant eux lorsqu’est venu le temps de retrouver un emploi. L’histoire d’ORAPÉ, telle que racontée par Pierre Caluori et Valérye Bédard — respectivement directeur et coordonnatrice de l’organisme —, témoigne d’un défi important que rencontrent les acteurs des milieux ruraux et les petites villes dans la lutte contre les inégalités sociales. Quand les entreprises locales ferment leurs portes et que la population s’appauvrit, comment est-il possible d’offrir des alternatives qui ne reproduisent pas les inégalités sociales et contribuent à maintenir le dynamisme des communautés ?

S’en sortir

Au début des années 1990, les résidents de Plessisville traversent la fermeture définitive de la Forano, une fonderie spécialisée en fabrication d’équipements agricoles, après plusieurs années de diminution progressive de la production. Comme le raconte Pierre Caluori, cette entreprise était l’épicentre de la ville, à ce point qu’un autobus en sillonnait les rues chaque matin pour transporter les employés à bon port et faisait de même à la tombée du jour. Sa fermeture fut vécue d’autant plus difficilement qu’elle s’ajoutait à une succession de mises à pied depuis la fin des années 70, notamment dans le secteur du textile, qui ne survécut pas à la concurrence dans un contexte de mondialisation de l’économie. Plusieurs personnes vivaient donc dans l’insécurité de perdre leur maison, n’étant plus capables de faire leurs paiements hypothécaires. Cette insécurité pouvait générer des tensions au sein des familles, qui ne voyaient plus comment s’en sortir. Les gens s’étaient bâtis un rêve et une sécurité qui s’effritaient peu à peu. D’après Valérye Bédard, le gouvernement n’a pas su soutenir cette communauté au moment de ces fermetures. Des ressources et des alternatives auraient pu être offertes pour maintenir en place des entreprises locales et la communauté.

Dans ce contexte, en 1991, neuf familles monoparentales à faible revenu prennent l’initiative de créer l’Organisme de récupération alimentaire de Plessisville (ORAP). N’arrivant plus à boucler leurs fins de mois et ayant des besoins alimentaires importants, ces familles se réunissent afin de développer un projet de distribution alimentaire, avec le soutien d’un organisateur communautaire du Centre local de services communautaires (CLSC) de la région. Ils obtiennent une accréditation par Moisson Mauricie/Centre-du-Québec qui leur permet d’aller chercher chaque semaine des denrées alimentaires non périssables et développent différents partenariats avec des épiceries locales pour accéder à de la nourriture dont la date de péremption a expiré, mais qui peut encore être consommée sans risque.

Second souffle

C’est en 1998 que Pierre Caluori  intègre l’organisme en tant que directeur. L’organisateur communautaire du CLSC accompagnant le projet fait appel à lui pour donner un second souffle à l’organisme, qui ne parvenait pas à répondre adéquatement aux besoins alimentaires croissants dans la population. Pendant un an, une quinzaine de cafés-rencontres regroupant des membres de l’organisme et des partenaires locaux sont réalisés dans le but de connaître la réalité et les besoins des gens en situation de pauvreté dans la MRC de l’Érable : « On s’est par exemple aperçu qu’il y avait beaucoup d’analphabètes parmi la population. Ces cafés-rencontres ont aussi permis de définir des orientations et des principes de base de l’organisme, notamment les principes d’équité, d’entraide et de bonne humeur. Les membres ont aussi de la difficulté à développer un réseau social et à faire des sorties, avec des revenus aussi faibles que ceux de l’aide sociale. Si les gens peuvent au moins parler de ce qu’ils vivent entre eux, cela pourrait les aider. » À partir de ce moment, l’organisme devient un véritable « milieu de vie », accordant une grande place à l’échange et à l’entraide. En ce sens, des cuisines collectives et des jardins communautaires démarrent à l’initiative des membres. Le souhait est que ces liens de solidarité dépassent les murs d’ORAPÉ pour se vivre à Plessisville et dans les villages environnants, également affectés par les pertes d’emploi et le déclin de l’économie.

En 2003, ORAPÉ fait un pas de plus en développant un service de récupération de meubles et d’électroménagers, en même temps que Valérye Bédard découvre l’organisme à travers ses stages en travail social : « Je venais d’arriver ici. Des gens me disaient : "c’est bien beau nous donner de la nourriture, mais il fait trente dehors et je n’ai plus de frigo". Il fallait faire un pas de plus dans les services offerts. Un service de collecte des articles désuets mais fonctionnels a donc été créé. » L’organisme tire une partie de ses revenus grâce à l’autofinancement provenant de la vente de ces articles à bas prix. À partir de ce moment, l’ORAP devient l’ORAPÉ, l’Organisme de récupération anti-pauvreté de l’Érable, pour signifier l’élargissement de sa mission.

Ayant établi sa crédibilité auprès des municipalités, l’organisme devient gestionnaire de la collecte des gros encombrants pour l’ensemble du territoire de la MRC de l’Érable en 2007. Plutôt que d’envoyer ces articles collectés vers les sites d’enfouissement, ORAPÉ développe un projet de récupération qui permet aujourd’hui de revaloriser jusqu’à 91% des matériaux récupérés, soit l’équivalent de 450 tonnes par année. Par exemple, lorsqu’un divan est livré dans un état trop dégradé pour qu’il puisse être vendu, il est complètement démonté par une équipe de travail. Les ressorts s’en vont à la ferraille ; le bois qui n’est ni peinturé, ni vernis, est coupé en morceaux, puis mis en poches pour servir de bois d’allumage. Pour l’instant, le tissu et la mousse sont redirigés vers le site d’enfouissement, mais l’équipe travaille à chercher des débouchés pour ces matériaux. Il en est de même pour le matériel informatique, électronique, et tout article n’étant pas en mesure d’être revendu. La vente de ces matériaux recyclés procure à l’organisme 50% de son financement, ce qui permet d’engager onze personnes à temps plein, sans compter les nombreuses personnes de passage à travers le plateau de travail, les programmes de travaux compensatoires et communautaires, ainsi que les programmes de réinsertion au travail offerts par le Centre local d’emploi. Après quatre années d’expérience, ORAPÉ devient un « chef de file » en récupération, ce qui lui vaut le Prix Phénix de l’environnement 2011, la plus haute distinction environnementale au Québec.

Se réaliser

Au magasin, le personnel de l’organisme prend le temps de jaser avec les clients, pour les connaître un peu mieux, autant au niveau de leurs besoins que de leurs intérêts. Cette ouverture apporte ses fruits. Une cliente, qui avait longtemps cuisiné pour un foyer de personnes âgées, a manifesté un jour le désir de recommencer. Aujourd’hui, elle anime quatre ateliers de cuisine collective par mois, en plus d’être en charge de la distribution et de la transformation alimentaire. Elle apporte toutes sortes d’idées, comme des ateliers de cuisine végétarienne. Elle est aussi en train de développer des ateliers destinés aux personnes âgées, particulièrement pour les hommes veufs dont certains n’avaient jamais eu à faire la cuisine. À travers les cuisines collectives, l’objectif n’est pas seulement de cuisiner, c’est aussi l’occasion de parler de ce qu’on vit, de ses problèmes et d’essayer de trouver des solutions. Pour Valérye Bédard, il est important « de ne pas être rigides et de laisser place aux idées qu’ont les employés et les bénévoles. C’est grâce à leur créativité si ORAPÉ est aussi diversifié et adapté aux besoins des gens. »

Les employés et les bénévoles chez ORAPÉ sont, pour la majorité, des gens qui avaient recours aux services alimentaires et qui, au fil du temps, ont commencé à s’impliquer. Certains d’entre eux font aussi leurs débuts dans l’organisme à travers des programmes offerts par le Centre local d’emploi de l’Érable. Par exemple, la personne qui est responsable du département de triage des articles a commencé comme bénévole, suite à la perte de son emploi dans l’usine de couture et de teinturerie où se trouvent actuellement les locaux de l’organisme. Ayant certaines limitations physiques (notamment des problèmes de poignets) liées à son ancien emploi comme couturière, elle avait de la difficulté à obtenir un nouvel emploi. Aujourd’hui, elle est employée à temps plein. Elle apprécie le fait d’être en contact avec une diversité de personnes et de ne jamais faire la même chose, contrairement à son ancien emploi où elle cousait de 7h30 à 16h30.

Depuis l’an dernier, ORAPÉ offre un plateau de travail pour des jeunes âgés de 16 à 30 ans. Plusieurs jeunes de ce groupe d’âge venaient à l’organisme pour bénéficier des services offerts. Pierre Caluori était particulièrement préoccupé par leur situation : « À 20 ans, ils étaient déjà sur la corde raide. En discutant avec eux, j’ai vu qu’ils partageaient tous le même rêve : avoir une maison, une famille, une bonne job et un char ! C’est à partir de ces échanges qu’une plateforme de travail spécialement adaptée pour eux a été créée. » Pendant 23 semaines, en novembre 2010, l’organisme a reçu une première cohorte de huit jeunes, qui n’avaient pas terminé leur secondaire 5 et étaient sans emploi. À travers leur passage, ils ont travaillé dans tous les départements, dans le but de découvrir leurs intérêts. Il y avait des ateliers de discussion, des rencontres avec des organismes communautaires et des visites en entreprise. D’après Valérye Bédard, après deux cohortes, les impacts sont positifs : « cinq jeunes sont retournés aux études et sept ont trouvé un travail. Ça a permis aux jeunes de se réaliser et, à l’organisme, de bénéficier de leurs compétences pour avancer les projets. »

À son rythme

Par la variété de ses services, ORAPÉ rejoint une grande diversité de personnes. Certains sont ouverts à toute la population, alors que d’autres sont offerts uniquement aux familles à faible revenu de la MRC de l’Érable. Depuis quelques années, de plus en plus de travailleurs font appel aux services de l’organisme. Certaines familles vivaient avec un bon revenu et doivent dorénavant se satisfaire d’un salaire minimum ou des revenus de l’aide sociale; elles n’arrivent plus à joindre les deux bouts. Pour Valérye Bédard, le taux de chômage est peut-être peu élevé actuellement dans la région, mais il ne faut pas « se flatter la bédaine » pour autant, puisque plusieurs membres d’ORAPÉ sont toujours confinés dans des emplois précaires. Dans le secteur agricole, les emplois semblent également moins bien rémunérés qu’auparavant, ce qui maintient plusieurs personnes dans une situation fragile. Par ailleurs, la moitié des membres chez ORAPÉ n’ont qu’un diplôme de secondaire deux en mains, ce qui limite les possibilités d’emploi étant donné les exigences du marché du travail : « Au IGA, ils exigent dorénavant un secondaire cinq pour être emballeur! »

D’après les statistiques compilées par l’organisme, 37% des membres vivent avec un handicap physique et/ou mental. Dans la MRC de l’Érable, à St-Ferdinand, se trouvait l’Hôpital St-Julien, une institution qui hébergeait un grand nombre de personnes vivant avec un handicap ou des problèmes de santé mentale. À la fermeture de l’établissement, en 2003, plusieurs ont été relocalisées à Plessisville dans des appartements ou des résidences privées, souvent laissées à elles-mêmes. Pour ces personnes, pour la plupart exclues du marché du travail, ORAPÉ représente une alternative qui leur permet de briser leur isolement, de se créer un réseau social et de s’impliquer à leur rythme dans les services offerts. Il s’agit pour elles d’un milieu de vie où elles peuvent chercher un support qu’elles ne trouvent peut-être pas ailleurs.

Pour Pierre Caluori, ce qui fait la « marque de commerce » chez ORAPÉ est l’accueil et la compréhension globale de la situation des gens : « Quand ils arrivent dans l’organisme, on leur rappelle tout-de-suite que la situation de pauvreté qu’ils traversent n’est pas unique et qu’ils n’en sont pas les seuls responsables ; une personne sur quatre est en situation de pauvreté dans la MRC de l’Érable et c’est tout le système social et économique qui est en cause. »

Créativité

En étant situé dans une petite ville, avec un bassin de population environnante d’environ 20 000 personnes, ORAPÉ a pu évoluer en concentrant plusieurs services qui, habituellement, sont répartis dans différents organismes. L’efficacité du service de vente et de récupération des gros encombrants assure ainsi à l’organisme une autonomie financière qui permet, en retour, d’offrir des services de distribution et de transformation alimentaire de qualité et à faible coût pour la population de la région : « On ne travaille pas comme une entreprise, parce que, pour une entreprise, le but est de générer du profit pour les actionnaires. Nous, avec le volet de vente, le but est de faire du profit, mais pour le réinvestir directement dans les services. Bien que les salaires ne soient pas très élevés, on mise sur autre chose en se donnant un milieu de travail intéressant, où l’on peut apporter nos idées, échanger. On a choisi en équipe de gestion de ne pas avoir des salaires de coordonnateurs équivalents aux autres organismes communautaires, mais d’avoir une équipe de travail autour de nous. »

Cependant, Pierre Caluori distingue l’organisme d’une entreprise d’économie sociale : « Nous ne sommes pas qu’une entreprise d’économie sociale. Nous essayons plutôt de bâtir un centre d’éducation populaire et de lutte contre la pauvreté. C’est un centre multifonctionnel vers lequel nous tendons. » De la récupération alimentaire à la collecte des gros encombrants, en passant par la réparation de vélos, les jardins communautaires et la cuisine collective, ORAPÉ se veut en quelque sorte un incubateur d’idées, de rêves et de projets, avec une capacité à demeurer créatif, original et avant-gardiste dans ses pratiques, en intégrant par exemple des pratiques environnementales de pointe.

Aujourd’hui, la population de Plessisville est la deuxième plus âgée au Québec. Toutefois, le parc industriel renaît peu à peu de ses cendres et des services sont rapatriés à la ville, alors qu’ils étaient de plus en plus aspirés par Victoriaville, qui se situe à une vingtaine de kilomètres. Avec ses partenaires, ORAPÉ contribue aux efforts réalisés pour recréer un dynamisme social et économique dans la région. Car ce qui ressort des échanges avec Valérye Bédard et Pierre Caluori, c’est que ce ne sont pas tant les personnes qui sont éloignées du marché du travail que le marché du travail qui est éloigné et inadapté à la réalité des personnes.