Autour de la table

Auteur(s): 

Michel Simard

Directeur du Centre Le Havre

Aude Fournier

Professionnelle de recherche au CREMIS
Revue: 
Vol 4 No 3 - Été 2011

Le Centre le Havre de Trois-Rivières est une ressource d’hébergement d’urgence pour des hommes et des femmes adultes en situation de rupture sociale. Ces personnes sont sans domicile ou domiciliées dans des conditions d’extrême précarité. Elles ne disposent pas des ressources suffisantes pour répondre à leurs besoins et n’ont aucun autre endroit où aller. L’équipe du Centre intervient dans un contexte d’urgence, pour soutenir les personnes dans leurs problèmes immédiats, mais n’est pas en mesure d’offrir un suivi sur le long terme. Elle peut cependant compter depuis novembre 2010 sur une équipe dédiée à l’itinérance à Trois-Rivières, chargée d’effectuer ce type de suivi auprès des personnes qui le souhaitent. Alors que les autres équipes itinérance au Québec sont rattachées aux Centres de santé et de services sociaux, cette équipe s’appuie sur un modèle « intégré », c’est-à-dire que trois établissements publics et deux organismes communautaires ont décidé de mettre en commun leurs ressources, afin de se doter d’un service commun pour desservir le territoire.

Pressions

L’équipe a été créée en raison de l’absence de portes de sortie pour les personnes récurrentes dans les services communautaires et publics, qui souhaitent améliorer leur situation et sortir de l’itinérance. Par exemple, une personne que nous accueillons au Havre est schizophrène et souffre d’alcoolisme. Elle a besoin d’être stabilisée en raison de ses hallucinations et des délires liés à sa maladie. Après plusieurs années de consommation, elle a commencé à vouloir la diminuer, s’apercevant des conséquences importantes sur sa vie. Or, lorsqu’elle se rendait àl’urgence de l’hôpital, on lui demandait d’être sobre pendant une période d’au moins un mois avant d’être évaluée au service de psychiatrie et de recevoir sa prescription de médicaments. Lorsqu’elle voulait accéder à des services de désintoxication, elle était considérée comme trop intoxiquée et pas suffisamment motivée pour participer à une démarche de réadaptation. À chaque tentative, elle revenait à la case départ. Elle était coincée.

L’accès aux services sociaux et de santé, aux services de la sécurité du revenu ainsi qu’aux services de réadaptation en dépendances n’est pas toujours adapté à ce que vivent ces personnes. L’offre de services du réseau public est construite en fonction d’une « clientèle volontaire » qui veut s’en sortir, demande de l’aide et va s’adapter à l’environnement de « livraison » des services. Parmi les personnes qui fréquentent le Havre, peu vont s’adapter à une démarche de groupe en désintoxication, à l’intérieur de laquelle il y a des étapes, un cheminement. De plus, les critères d’admissibilité à ces services sont rigides, correspondant aux différentes spécialisations. Or, les personnes sont souvent davantage en demande de dégrisement et souhaiteraient être admises en fonction de critères plus souples. À l’hôpital, certaines vont signer des refus de traitement ou quitter en raison des délais d’attente. Une autre difficulté est liée à l’absence de coordination entre les services, les situations vécues par les personnes étant souvent d’une grande complexité.

Comme intervenant, il est difficile de voir la situation d’itinérance de ces personnes se chroniciser, voire se détériorer. Le Havre accueille en moyenne plus de 100 personnes par mois et le nombre de demandes d’hébergement ne cesse de croître. En 1998, nous avons eu 159 demandes d’hébergement d’urgence. En 2000, deux ans plus tard, nous en avons eu 445. Puis, au cours des 12 derniers mois, ce chiffre a grimpé à 1265. Il y a donc une pression considérable sur l’urgence sociale, d’où l’importance de trouver des portes de sortie pour les personnes.

Rassembler

C’est dans ce contexte que le projet de l’équipe itinérance a été développé. Dès le début, nous avons eu à faire un choix : voulons-nous créer un service intégré au Centre le Havre ou créer un service commun pour tout le territoire, qui va intégrer l’ensemble des acteurs concernés? La seconde option a été choisie. Des liens étroits et quotidiens existaient déjà avec le Centre hospitalier régional de Trois-Rivières, le Centre de santé et de services sociaux (CSSS) de Trois-Rivières, l’organisme de travail de rue Point de rue et Domrémy, un centre de réadaptation en dépendances. Nous avons travaillé ensemble durant neuf mois à travers la table de concertation du projet clinique du CSSS pour créer cette équipe dédiée à l’itinérance. Malgré la diversité des missions et des expériences, l’idée d’avoir un projet commun pour le territoire a eu un effet rassembleur. Il ne s’agissait pas d’un service du CSSS, mais d’un service que les acteurs du territoire souhaitaient se donner pour répondre chacun à leurs besoins pour un même groupe de la population. Ces neuf mois ont servi à se doter d’une lecture commune des besoins et du mode de fonctionnement de cette nouvelle équipe. Nous ne voulions pas fonctionner avec les catégories traditionnelles de clientèle (santé mentale, dépendance) et avons choisi d’utiliser le concept de « désaffiliation » pour illustrer cette perte d’ancrage grandissant de ces personnes à l’intérieur du monde commun.

Les partenaires ont choisi de donner à la nouvelle équipe le double mandat d’assurer la coordination des services et le suivi des personnes sur le territoire. Trois orientations balisent l’action de l’équipe : l’accessibilité et la continuité des services pour les personnes en situation de rupture sociale ; l’accès et le maintien en logement ; la prévention de la judiciarisation. L’équipe est constituée de quatre intervenants, chacun étant issu d’une ressource qui siège sur la table de concertation du projet clinique, à l’exception de l’hôpital, qui facilite l’accès aux services d’urgence. Ainsi, un infirmier de l’équipe provient du centre Domrémy, un éducateur spécialisé est rattaché au Centre Le Havre, un psychoéducateur est issu de Point de rue, et, enfin, une psychoéducatrice provient du CSSS. Chaque organisme reçoit le financement nécessaire pour dégager un intervenant qui joint l’équipe, mais demeure rattaché à son organisme d’origine.1 La diversité de l’équipe constitue sa particularité, permettant d’assurer plus facilement la continuité et l’accessibilité des services. Puis, un comité de direction est formé des responsables de chacun des établissements des organismes partenaires.

Bien que l’équipe se déplace pour rejoindre les personnes, elle dispose d’un local situé dans le centre d’hébergement du Havre, avec sa propre entrée et son propre numéro de téléphone. Les références se font beaucoup par les organismes partenaires. À ce jour, ils ont 75 suivis actifs, parmi lesquels 62 sont réalisés avec des hommes et 13, avec des femmes. Les suivis sont regroupés en trois catégories. Les suivis intensifs se font en équipe, bien que le dossier soit porté particulièrement par un des intervenants. Les suivis réguliers sont assumés par un seul intervenant. Enfin, les suivis situationnels sont effectués en équipe ; ils ne se font pas sur une base régulière, mais seulement lors d’événements particuliers dans la vie de la personne.

Travailler ensemble

Depuis novembre, ce qui est le plus notable en termes d’impact, c’est que les personnes aidées par l’équipe reçoivent les soins auxquels elles ont droit et qu’elles ne sont plus laissées à elles-mêmes dans la rue. L’équipe ouvre des portes et contribue à responsabiliser les acteurs du réseau de services, qui ressentent une certaine impuissance vis-à-vis de ces personnes qui traversent des situations complexes. Elle vient questionner ce qui est offert dans les institutions, en se positionnant davantage en soutien. Elle contribue aussi à transformer le rapport aux personnes dans les différentes ressources communautaires, dont le Havre. Les autres intervenants se font plus tolérants à l’égard de ces personnes, sachant qu’elles bénéficient d’un suivi avec l’équipe.

Un élément important pour ce projet est la décision que nous avons prise dès le départ de participer activement à la table de concertation du projet clinique de Trois-Rivières. Nous avons investi le mandat de « responsabilité populationnelle » des programmes de santé. Je travaille sur un autre projet à l’intérieur du projet clinique, qui impliquera particulièrement le service correctionnel. Nous souhaitons développer un service d’hébergement transitoire pour une clientèle avec des problématiques multiples qui vit dans des conditions de grande précarité. Cette population ne peut pas être laissée à elle-même en logement ou en chambres et rencontre des difficultés particulières pour accéder aux services de santé. L’hébergement d’urgence ne répond pas à leurs besoins, nécessitant des services prolongés. C’est un autre projet en émergence.

À Trois-Rivières, un travail se fait depuis plusieurs années pour construire un modèle de développement passablement décloisonné et ouvert ; une culture du « travail ensemble ». À la fin des années 1990, par exemple, à l’initiative du Havre, nous avons créé une ressource en logements qui compte aujourd’hui 80 unités pour les personnes qui sont en situation de désaffiliation. Au lieu de créer une ressource de logements uniquement rattachée au Havre, nous avons rassemblé autour de la table différents partenaires dont l’hôpital, le CSSS et un autre organisme communautaire. Ce projet a été un beau succès qui nous a inspirés pour plusieurs autres projets, dont celui de l’Équipe itinérance.

Note

1 : Le dégagement de ces personnes est possible grâce à de l’argent neuf qui provient d’un montage financier avec le Ministère de la santé et des services sociaux, le Ministère de l’emploi et de la solidarité sociale, ainsi qu’avec l’Agence de santé et des services sociaux.