Aperçus anthropologiques des pratiques en périnatalité et petite-enfance: le regard qui nomme

Auteur(s): 

André Michaud

Chef de programme, Services à la petite-enfance 0-5 ans, CSSS Jeanne-Mance
Revue: 
Vol 5 No 2 - Été 2012

Le programme de Services intégrés en périnatalité et petite-enfance à l’intention des familles vivant en contexte de vulnérabilité (SIPPE) en CSSS s’adresse spécifiquement à des femmes enceintes de moins de 20 ans, des femmes enceintes âgées de 20 ans ou plus sans secondaire 5 et vivant sous le seuil de faible revenu, ainsi que des femmes enceintes issues d’une famille ayant un parcours migratoire difficile. Il propose aux familles un suivi régulier de la grossesse à l’entrée à l’école de l’enfant sur une base mensuelle, hebdomadaire ou bi-hebdomadaire selon la période.

Comme gestionnaire d’une équipe SIPPE, j’aimerais présenter mon point de vue sur une expérience de recherche en milieu de pratique, qui a pris fin à l’été 2012. En 2009, une étude postdoctorale s’inscrivant dans une perspective anthropologique et ethnographique a été proposée à mon équipe, avec pour objectif de mieux comprendre l’évolution et l’implantation de ce programme. L’équipe a accepté la présence d’une chercheure qui observerait continuellement la vie de l’équipe en réunion, celle des sous-équipes de professionnels et, selon la volonté de chacun, l’intervention individuelle qui est faite en présence des familles participant au programme. Ce projet était dirigé par Léah Walz et intitulé « Aperçus anthropologiques sur les pratiques en santé publique dans le cadre d’un programme de promotion de la santé infantile à Montréal ». Il avait pour but ultime de repérer les pratiques innovatrices et bénéfiques pour les femmes, de déterminer ce qui fonctionne, pour qui et dans quelles circonstances, et de se demander quels facteurs passés ou présents influencent les pratiques actuelles. 3

C’est à la suggestion d’une infirmière de l’équipe que nous avons accepté de nous impliquer dans ce projet, non sans peur au début, car les intervenantes ne voulaient pas se sentir « utilisées » par la chercheuse. Au contraire de nos craintes, tout au long du processus, nous avons senti le respect de la chercheuse et son véritable désir de comprendre notre réalité. Nous avons alors constaté l’importance d’une rétroaction rapprochée dans le temps.

Recul

Quand Léah Walz a fait la présentation de ses premiers résultats de recherche, les intervenantes se sont senties comprises. En nommant les enjeux qui entourent l’intervention auprès d’une famille dans un contexte interdisciplinaire, en montrant la diversité d’objectifs possibles qui se cachent sous le descriptif des grands objectifs des plans d’intervention, elle donnait une explication à la fatigue et la tension ressenties par plusieurs intervenantes : « Non, je ne suis pas folle et je ne suis pas seule avec ce sentiment d’être constamment dépassée. » Les intervenantes se sont reconnues dans ce débat continuel qu’engage un esprit ouvert et critique qui s’implique dans la concrétisation du programme SIPPE. Ce regard qui nomme, puis confirme ce qui est vécu a été vitalisant. Cette présentation a fait naître une forme d’espoir. La recherche permet aux acteurs observés de prendre du recul, de prendre eux aussi une place d’observateurs de leur propre réalité.

De fait, les carnets de Leah Walz décrivent plusieurs aspects du savoir-faire, du savoir-être et de la vision commune nécessaires à ce travail, qui se fait en interdisciplinarité et en intersectorialité. La présence de cette chercheuse et le partage de ses observations nous a permis de constater combien les tâches sont multiples, complexes et souvent contradictoires. Elles exigent une grande compétence et beaucoup de recul de la part des intervenants pour permettre aux familles de prendre leur place et d’exercer leur pouvoir. Le plan d’intervention est celui de la famille et non le nôtre. L’important est souvent de simplement écouter et encourager, et non de faire. Cela demande cependant sagesse et expérience comme intervenant pour reconnaître que parfois, « on aide à ne pas aider » et qu’attendre, rester auprès des familles sans intervenir leur permet de se mobiliser et de bouger pour que les choses changent. Cette posture n’est pas évidente pour les experts que nous sommes, formés à l’action et à la prise en charge, ni pour les fonctionnaires efficients et optimisateurs que nous sommes appelés à être.

Nous avons appris qu’une vision commune comme équipe interdisciplinaire est exigeante et à rebâtir sans cesse. Cela prend du temps, plusieurs réunions sont nécessaires et l’équipe requiert plus de soutien, mais ce travail est essentiel, autant pour les familles que pour les intervenantes du SIPPE.

Une vision commune

Grâce aux recommandations concrètes qu’elle a apportées, cette recherche a servi d’outil d’évaluation du programme et permis de réajuster certains modes de fonctionnement. Par exemple, les « case load » pourraient être ajustés en fonction du temps jugé nécessaire pour chacune des familles. Dans le même sens, il serait intéressant de revoir le nombre de familles desservies par les SIPPE, afin qu’il soit limité à la capacité réelle d’intervention de l’équipe (respect de l’intensité proposée vs respect du nombre de familles à desservir selon la Direction de la Santé Publique). 

Une formation de base pourrait aussi être offerte à tous les intervenants. Notre accompagnement des familles serait ainsi teinté par une compréhension commune du programme et une approche clinique d’équipe, tout en respectant le jugement clinique des uns et des autres. Enfin, comme équipe, il apparaît nécessaire de constater que le programme SIPPE n’est qu’un outil clinique parmi d’autres et que cet outil ne convient pas à toutes les familles ni à tous les intervenants.

Les constats de Leah Walz nous ont reflété la complexité de notre tâche et nous ont permis de réfléchir collectivement aux moyens de nous l’approprier sans pour autant nous tuer à l’ouvrage. Sans ces éclairages, nous aurions pu être tentés de repousser, à notre tour, inconsciemment bien sûr, cette clientèle SIPPE déjà largement victime des inégalités sociales. En prenant conscience de l’importance d’une vision commune dans notre approche interdisciplinaire, nous sommes mieux disposés à impliquer les partenaires des réseaux de services communautaires ou publics dans le soutien des familles. Ce programme, destiné spécifiquement à une clientèle désavantagée au niveau socioéconomique, nous oblige aussi à considérer l’importance de la promotion et de la prévention, qui font partie de notre mandat. Il y a ici un équilibre à rechercher comme CSSS.

Compagnons

La présence régulière et suivie de la chercheuse au sein de l’équipe a modifié l’attitude de certains d’entre nous et a augmenté l’écoute de chacun. Le témoin longtemps silencieux qui écrit constamment aide à prendre du recul à cause même de son silence respectueux de ce qui est dit ou vécu. Une certaine forme de compétition malsaine se brise peu à peu. Le besoin d’une vision commune émerge. Malgré tout le temps nécessaire à notre implication dans ce projet de recherche, nous avons la certitude d’en sortir plus riches, mieux équipés, plus à l’aise avec notre réalité difficile et l’imperfection de nos contributions. Il y a une détermination encore plus grande de l’équipe de bien faire le programme et de l’ajuster, au meilleur de nos capacités, à la réalité et aux besoins de des familles.

En objectivant et en nommant ce que nous vivions, l’anthropologue nous a révélé aussi nos propres forces. En prenant conscience du niveau d’exigence requis pour se sentir compétents dans le contexte du programme SIPPE et pour réaliser l’idéal du programme, nous avons accepté d’être, les uns pour les autres, dans notre propre équipe, les compagnons de route que nous voulons devenir pour les familles qui nous accueillent dans leur quotidien. Merci Léah Walz, de nous avoir pris comme nous étions, en marche, sans nous condamner de ne pas être arrivés encore.

Notes

1 : André Michaud a pris sa retraite le 31 août 2012.

2 : Ce texte est issu d’une présentation faite dans le cadre des Rendez-vous Jeanne-Mance, le 21 juin 2012 à Montréal.

3 : Après sept mois d’observation participante, 69 réunions cliniques ou clinico-administratives, 28 rencontres de groupes de parents, 55 consultations individuelles observées et 12 entrevues avec les participantes, Leah Walz a produit un rapport intitulé Trois carnets anthropologiques : le travail invisible des intervenantes SIPPE (www.cacis.umontreal.ca).