Mise en contexte: Vivre chez soi

Ces préoccupations s’inscrivent dans un contexte particulier entourant le soutien à domicile. À partir des années 60, le mode privilégié de prise en charge des aînés en perte d’autonomie qu’on avait toujours gardés à domicile devient l’hébergement, avec l’étatisation et l’extension des centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD). C’est vingt ans plus tard que s’amorce un retour des aînés vers le domicile. Le premier cadre de référence en soutien à domicile est adopté en 1979, dans un contexte de rationalisation des fonds publics, de la soi-disant « inefficacité » de la gestion publique et d’une critique de l’institutionnalisation massive des aînés. Les Centres locaux de services communautaires (CLSC), alors en consolidation, deviennent les lieux privilégiés pour mettre en branle le « virage milieu » et la désinstitutionalisation des aînés. Dans les années 90, suite à la Commission Rochon, cette orientation est réaffirmée avec plus de force et se concrétise dans une réforme en profondeur des services comportant, entre autres, le « virage ambulatoire ». En 2003, l’adoption d’une politique de soutien à domicile vient systématiser ce mode de prise en charge, laquelle trouvera son application dans le plan d’action 2005-2010 pour les services à domicile.

Les hébergements de type CHSLD deviennent dès lors réservés à une clientèle « lourde » et le nombre de lits est gelé, alors que le nombre de personnes âgées augmente. Le nombre d’heures de soins par jour pour être admissible à l’hébergement grimpe progressivement de 2 à 3,5. S’en suit dans le champ du soutien à domicile une explosion du secteur privé à but lucratif (David et al., 2003) et, à la fin des années 90, une institutionnalisation des entreprises d’économie sociale à travers un tournant du gouvernement vers des ressources parapubliques moins onéreuses que les services publics (Vaillancourt et Jetté, 2001). Parallèlement, dans le champ de l’habitation, on assiste à une vague de développement des résidences privées à but lucratif, dont plusieurs avec services pour personnes en perte d’autonomie légère ou moyenne. Le gouvernement québécois encourage également la création de nouvelles unités de logement relevant de l’économie sociale et visant des clientèles particulières, notamment les personnes âgées en perte d’autonomie et à faible revenu.

À l’échelle du Québec, la porte d’entrée du système des services est aujourd’hui les Centres de Santé et de Services Sociaux (CSSS) pour répondre aux besoins des personnes âgées vivant à domicile, dans des résidences privées, des habitations à loyer modique (HLM), des organisations sans but lucratif (OSBL), des coopératives d’habitation ou des logements et maisons privés conventionnels. L’évaluation de la demande des requérants de même que l’orientation vers les services adéquats se fait par un intervenant-pivot, à partir de l’Outil multiclientèle, une grille d’évaluation de l’autonomie fonctionnelle appliquée de manière standardisée au Québec. Deux formes de perte d’autonomie y sont distinguées : l’incapacité pour les activités de la vie quotidienne (se nourrir, s’habiller, se laver) et l’incapacité pour les activités de la vie domestique (faire l’épicerie, faire le ménage). Lorsque la personne évaluée est admissible d’après les critères, un plan de services personnalisé est établi et la prestation de services s’effectue par le biais de différents prestataires, selon le degré et le type d’incapacité. Ces prestataires sont les intervenants du CSSS (médecins, infirmières, travailleurs sociaux, auxiliaires familiales et sociales, ergothérapeutes), des travailleurs engagés de gré à gré, des entreprises d’économie sociale, des organismes communautaires, des agences privées et les proches de l’usager.

Ce mouvement vers le soutien à domicile s’est accompagné d’un discours mettant de l’avant le souhait des personnes âgées de vivre dans leur domicile et ce, dans des conditions dites « satisfaisantes » pour elles et leurs proches. À ce premier argument s’en ajoute un second, de nature économique, puisqu’il serait également moins coûteux et plus efficace de soutenir les personnes âgées « en perte d’autonomie » dans leur domicile plutôt que dans les centres d’hébergement, dans un contexte de vieillissement de la population et de contraintes budgétaires. Finalement, il est mis de l’avant le fait que vivre chez soi est un gage de bien-être et d’autonomie pour les personnes vieillissantes. L’intervention à domicile serait davantage personnalisée, par opposition aux services standardisés proposés dans les centres d’hébergement. La Politique de soutien à domicile, qui s’intitule « Chez soi : le premier choix », met l’accent sur le domicile des personnes âgées comme étant systématiquement la première option à considérer : « Dans le respect du choix des individus, le domicile sera toujours envisagé comme la première option, au début de l’intervention ainsi qu’à toutes les étapes » (MSSS, 2003 : 5). Le désir des aînés de rester dans leur domicile et les effets positifs de l’intervention à domicile sur leur bien-être sont évoqués dans les documents institutionnels sous le mode de l’évidence. L’expérience des auxiliaires auprès des aînés invite à questionner cette évidence et à s’intéresser aux éléments qui contribuent ou nuisent à leur bien-être à domicile, notamment dans un contexte où peu de travaux au Québec offrent des éléments de réflexion sur ces dimensions. Vivre en logement alors que l’on perd des capacités physiques ou cognitives est-il toujours un gage de bien-être ?

Source : Fournier, A., Godrie, B. et C. McAll (2014). Vivre et survivre à domicile : le « bien-être » en cinq dimensions, Montréal, CREMIS, p. 5-6